Compassion

Choisir de parler de la compassion, quand j’ai programmé cette conférence il y a plusieurs mois, ce n’était pas forcément une bonne idée pour l’audimat car la plupart du temps nous sommes beaucoup plus intéressés par nous-mêmes que par autrui, surtout si autrui est plus malheureux que nous, surtout si c’est un abruti en trois lettres et encore pour 1000 autres raisons. J’avais donc choisi la formulation « A quoi sert la compassion ?» pour faire miroiter quelque profit, pas d’ordre matériel bien sûr car la compassion amène d’habitude plus de dépenses que de profit. De ce fait, ma réflexion s’orientait vers ces questions : si la compassion sert à quelque chose, c’est sur quel plan ? à qui sert-elle ? Comment ? J’en étais là lorsque l’annonce du corona virus, éclatant dans notre ciel à peu près serein, a rendu la question de la compassion intéressante. Intéressante ? Non, cruciale car nous sommes devenus en passe d’en avoir besoin, ou de devoir en faire preuve, ou les deux. En allant applaudir les soignants deux minutes au balcon tous les soirs, les gens plébiscitaient la compassion pour elle-même. Apparemment il n’y avait donc plus besoin de se demander à quoi elle servait : c’était devenu clair, la compassion, ça sert à vivre ! En un instant, toutes les interrogations, les analyses m’ont directement menée à une seule question vitale : puisque la compassion c’est la vie, en avons-nous, ou non ? En avons-nous assez ? Pour qui ? Quelles qualités aurions-nous besoin de développer pour accroître notre compassion en ces temps difficiles ? Avoir de la compassion, ce n’est pas si facile.

Pour répondre à la question, commençons par vérifier que nous sommes d’accord sur le terme. Arrêtons-nous d’abord au radical : passion. Il vient du latin patior qui signifie supporter, souffrir. Le mot médical « patient » est de la même origine, et le mot de « patience » indique combien peu nous aimons attendre et quelle souffrance cela représente pour nous. La crucifixion de Jésus et les mauvais traitements qui précédèrent ce supplice portent aussi le nom générique de Passion. Il y a de la souffrance dans la passion. L’amour fou se nomme passion. L’étymologie nous soufflerait-elle aussi que la passion amoureuse serait une souffrance, comme toutes les autres les passions ? On retrouve ce radical en grec, sous la forme française –path, comme par exemple dans sym-pathie, em-pathie ou les mots path-ogène et path-ologie ou path-étique… En latin comme en grec, ce radical nous ramène à notre ressenti. Qu’en est-il de la passion quand elle est préfixée ?

Le préfixe cum signifie avec, ensemble. Il pose la question de notre rapport de notre relation avec nous-mêmes certes, mais surtout avec les autres. Pour qu’il y ait de la compassion, il faut que nous souffrions ensemble, avec quelqu’un qui par sa peine-même devient notre proche, notre prochain comme on dit. Il faut donc un déclencheur extérieur à nous : la souffrance de l’autre, qui jouera le rôle du stimulus. Cela passe par un « sentiment pénible » comme dit pudiquement le vieux Larousse de 1914 que j’ai consulté à ce sujet. Ce sentiment pénible met le compatissant en route pour alléger chez l’autre une souffrance qui lui est désagréable à lui. Et c’est donc un profit indéniable et immédiat d’être soulagé soi-même en voyant l’autre souffrir moins. Le vieux Larousse avait une vision pragmatique et intéressée de la compassion…

Encore faut-il avoir gardé en nous les capteurs de ce genre de stimulus, l’espace de ce sentiment qui s’émeut de la souffrance d’autrui et qu’on appelle l’amour. La compassion part du cœur et vole au secours d’autrui dès qu’il en a besoin. Autrement dit, si nous n’avons pas la conscience de l’autre, si nous ne sentons pas que nous ne sommes pas tout seuls sur la terre, il nous manque le préfixe. Dans ce cas il ne peut y avoir de compassion. Et si nous admettons que d’autres existent, mais séparés de nous, sans aucune influence sur nous, nous ne sommes pas non plus ni avec eux, ni ensemble. Les petits enfants pour qui les frontières du corps et les carapaces du cœur et de l’esprit sont encore fines pleurent en voyant un autre enfant pleurer. Ils sont touchés du malheur d’autrui, ils s’en approchent. Eux, ils en ont, de la compassion. Et nous ?

Il me semble que non. Nous, dans l’immense majorité des 8 milliards que nous sommes, nous ne disons pas comme Amma que lorsqu’un seul d’entre ses amis l’appelle du bout de la terre, c’est comme si on lui tirait un poil du bras et qu’aussitôt, elle est avec eux. Nous ne nous levons pas en courant, l’écuelle à la main, pour offrir notre soupe comme le curé d’Ars dès que quelque chose en nous ressent l’appel d’un affamé. Nous ne préférons pas avoir faim pour qu’un autre soit rassasié, ou alors je me trompe ? En vérité, nous sommes tout à fait capable d’ignorer la détresse qui ne nous concerne pas.

Nous regardons la télé au dîner et nous voyons des ourses blanches condamnées avec leurs bébés sur une carpette de glace fondante ou les Syriens en apocalypse et les Yéménites, et les Somaliens, et les Soudanais, et les Congolais, et les Nigérians et près de 156 pays en famine, nous regardons les corps troués par des os, les yeux innocents et fous des enfants torturés par la faim pendant que nous jetons nos restes. Nous savons que des milliers de gens meurent de la faim tous les jours. Nous hochons la tête, et puis nous tournons la page. Nous choisissons le film de la soirée. Pourquoi pas un film d’horreur ? Nos habitudes confuses demandent des émotions alors que l’horreur est à notre porte, je veux dire sur notre terre.

C’est que pour nous protéger de ce « sentiment pénible » décrit par Larousse, nous avons anesthésié nos sentiments, nous avons glissé vers l’endurcissement et remplacé la douleur devant l’insupportable par l’indifférence, l’insensibilité, la dureté, la sécheresse du cœur. Nous avons banalisé la souffrance quand elle touche autrui. Les premiers naufrages de migrants étaient des traumatismes ? Les suivants seront une habitude. Parfois même, si les opprimés protestent, nous en avons peur. Nous érigeons des barricades et des états policiers, nous imaginons que les malheureux en veulent par nature à notre tranquillité, à notre bonheur. Voilà comment l’absence de compassion a la capacité de se muer en hostilité. « Salauds de pauvres, » disait Coluche. Nous soupçonnons le Chinois malade d’en vouloir à notre santé, le SDF nous agace. Nous ne voyons plus en eux que le danger qu’ils représentent pour nous. Au lieu d’aller vers eux, nous nous en protégeons. Pourquoi ?

Parce que dans notre grande majorité, comme notre cœur s’est carapaçonné, cette carapace l’empêche de vibrer l’amour. Disparu le sentiment d’être ensemble, encore moins avec ces gens qui sont loin, avec ceux qui sont différents de nous, avec des animaux. En général, notre conscience n’est ouverte qu’à notre périmètre personnel, nous, nos enfants, notre maison, nos parents, nos amis, si bien que ne concevons aucune interdépendance entre ce qui se trouve en dehors de ce périmètre et nous. Nous ne concevions, plutôt, car tout à coup, le covid 19 est arrivé. Il nous a rappelé qu’il suffisait qu’un malheureux tousse en Chine pour que la planète entière soit infectée et notre vie privée, affectée.

Alors nous nous sommes tous trouvés d’une façon ou d’une autre devant le même choix existentiel sans réussir à l’occulter complètement, comme nous l’avions beaucoup fait. Allions-nous privilégier la peur ou l’amour ? Cette crise qui dure est-elle en train de nous refermer dans l’isolement de quatre murs et d’un masque triple épaisseur comme un papier toilette ? Ou alors est-ce une occasion d’apprendre à aimer, aider le monde comme un seul pays, une seule famille, un seul périmètre « personnel » ? Le corona est-il le caveau ou est-il le berceau d’un nouvelle compassion ?

Nous serions heureux de ce réveil des forces du cœur je pense car quelque chose en nous se languit de l’amour. La preuve en est que nous avons besoin qu’il existe des gens compatissants. Dès qu’on entend parler de l’un d’eux, on crie à l’extraordinaire, on en fait un saint, on accourt. On révère Gandhi, mère Thérésa, le Dalaï Lama, Nelson Mandela ou l’abbé Pierre. Ces êtres nous soulèvent et ils ont suscité à leur suite de nombreux engagements. Les Restos du cœur restent en lien direct avec Coluche par delà sa mort.

La compassion peut prendre en effet de nombreuses formes, mais la base est la même : nous devons être capables d’une part d’empathie. Tu souffres ? Je souffre ta peine avec toi, comme toi. L’empathé (avec un H) souffre dans sa propre personne en se mettant à la place de l’autre, il ressent ce que l’autre ressent. C’est ainsi qu’il devient insupportable au curé d’Ars de manger sa soupe quand il ressent les crampes d’estomac du pauvre du village. L’empathie d’ailleurs est forcément un élément d’ouverture de conscience parce que l’égo s’oublie pour entrer dans la perception de l’autre. L’empathé quitte ses principes, ses croyances et ses propres peurs le temps de sa communion avec celui qui peine. Son esprit s’ouvre et souffle la créativité de l’amour. 

Cette nécessité de l’empathie préalable explique d’ailleurs que la compassion la plus commune soit ce que j’appellerai son degré zéro : nous abstenir d’anti-compassion, éviter de nuire. Puisqu’il s’agit simplement de ne pas faire à l’autre ce que nous ne voudrions pas qu’on nous fasse comme dit le proverbe, plus la chose est facile à ressentir, plus ce niveau de compassion est facile à mettre en œuvre, sans même porter ce nom ! C’est en effet simplement la base des bonnes manières. Je n’aime pas qu’on me claque la porte au nez, je la tiens pour la personne derrière moi. Je n’aime pas avoir la plus petite part de la tarte, je ne la laisse pas à mon voisin, et vu que je n’aime pas qu’on me marche sur les pieds, je fais attention où je mets les miens.

Plus difficile est la maîtrise de nos paroles, même au degré zéro de la compassion, alors qu’il s’agit seulement de ne pas nuire. Par exemple, puisque je n’aime pas qu’on dégoise sur ce que j’aime, j’évite de dire du mal de ce que d’autres pourraient apprécier. Une chanson de Maurice Chevalier, célèbre en son temps, disait à peu près la même chose : « Si vous n’aimez pas ça, n’en dégoûtez pas les autres. » Cela implique de laisser à autrui un espace, son espace vital et de ne pas le polluer par nos propres opinions.

Or, si j’en juge par moi-même, il nous est presque impossible de ne pas avoir d’avis sur tout : sur les gens qui nous sont proches et globalement sur nos congénères, la société et jusqu’à la propreté des caniveaux. Tant que nous gardons le silence et que nous n’agissons pas de façon à marquer notre désapprobation, nous sommes dans le début de la compassion en évitant de faire subir à l’autre ce que nous ne voudrions pas qu’il nous dise. Mais il est rare qu’on s’y tienne. Tôt ou tard, là comme pour le reste de notre endurcissement, notre jugement d’autrui devient un laisser-passer de malveillance, le nombre d’appels de dénonciation à la police pour non respect du confinement en témoigne.

Dans le cadre de l’éducation, il y a bien sûr une sorte d’obligation de nous mêler de la vie de nos enfants pour les élever de notre mieux. Hélas, notre éducation peut rapidement quitter le cadre de la compassion, voire de la bienveillance. Par exemple, il faut à un moment enseigner l’ordre, genre : « Range tes jouets maintenant », mais nous pouvons aussi avoir une idée sur la façon de le faire où nous outrepassons le territoire enfantin. En jugeant méchamment l’enfant dans son expression alors que nous n’aimons pas être jugés nous-mêmes, nous nous montrons incapables même de ce degré zéro de la compassion qui s’arrête à l’absence de nuisance.

Car dans ce cas, prenons conscience que, même si nous n’agissons pas dans une intention malveillante, notre parole a un impact négatif sur le développement de l’enfant. Quand j’étais prof, cette habitude des parents de se mêler de tout exaspérait les ados. Je me souviens d’une rédaction dans laquelle ils devaient leur rédiger un mode d’emploi à l’usage de l’adolescence. Nous avons bien ri en découvrant en creux les travers de leurs parents. A part de continuer à les appeler Mon chéri en public comme quand ils avaient trois ans, il s’avérait que ces parents étaient accablés de nombreux défauts : Avoir un avis (défavorable bien sûr) sur le genre de musique qu’ils écoutaient, sur leurs goûts vestimentaires, sur leur vocabulaire et même leurs expressions favorites, sur leurs émissions préférées, j’en passe et des meilleures. Il était clair que certains adolescents ne se sentaient pas reconnus et vivaient dans la certitude d’être incompris et solitaires. Leurs parents je pense ne s’en doutaient pas et c’est un point important.

En effet, après l’empathie, nous touchons ici une deuxième condition à l’exercice de la compassion : le degré de conscience ou de lucidité que nous avons de nos actes. Il est évident que dans la grande majorité des cas, nous évitons de causer consciemment du tort aux autres, au moins à nos enfants et aux gens que nous aimons ! Mais si nous ne nous en rendons pas compte, qu’est-ce qui nous empêche de nuire sans intention de nuire ? Qu’est-ce qui nous empêche de l’ignorer une fois notre méfait commis ? La compassion comme absence de nuisance dépend donc du degré de conscience que nous avons des choses et des autres. Moins on est conscient, plus on fait du mal sans même nous en rendre compte. En un mot, plus nous sommes inconscients, plus nous sommes malfaisants.

On le voit partout. La majorité des hommes qui battent femme et enfants le font sous l’emprise de fragilité psychologique, de l’alcool ou de drogues qui les séparent de la conscience de leur famille et de celle de leurs actes. La majorité des soldats ont été embrigadés et conditionnés pour qu’ils ne se sentent pas ensemble avec leurs ennemis, avec leur cible, mais si différents d’eux que l’ordre donné ait plus d’importance qu’une vie, sans qu’aucun doute les effleure. Le colonialisme a dévalorisé les nègres au point de les donner à voir et à palper à l’exposition universelle de 1889. Celle-ci était pourtant censée prôner la liberté, l’égalité et la fraternité pour le centenaire de la révolution, mais presque personne n’y trouvait à redire : c’était une devise valide intra-muros, nous n’avions pas conscience que pour être juste, elle devait être universelle. La torpeur de notre conscience est donc un obstacle majeur à la compassion, pire : c’est le lit de la malfaisance.

Nous sommes tous concernés, et je vais vous en donner deux exemples très différents. Il y a un domaine par exemple où nous faisons preuve d’une hostilité aussi active que non consciente. Nous aimons la viande ou le poisson. Nous savons que pour cela nous devons tuer, alors que nous-mêmes, nous avons peur de mourir. Que dis-je, mourir ! Nous avons même peur des agressions, il n’y a qu’à demander aux vendeurs de portes blindées ou au lobby des armes. Il n’y a qu’à voir l’arsenal des mesures répressives et intrusives mises en place après les attentats. Il n’y a qu’à voir les dérives du confinement et des amendes répressives. Il ne nous échappe donc pas que 1) nous devons tuer pour manger de la viande, et que 2) nous aurions peur d’être tués nous-mêmes, ou ne serait-ce que malmenés.

Seulement, notre cerveau ne fait pas la connexion entre ces constatations banales et notre comportement. Nous avons oublié le préfixe cum, cet « avec » nécessaire à la compassion. Ayant la sensation d’être complètement séparés des animaux et ayant creusé un fossé entre eux et nous, nous ne voyons pas ce que notre conduite a de contraire à la bienveillance et la compassion. Cette distance rend impossible l’empathie autant que la prise de conscience. Qui de nous ressent devant une tranche de saucisson que le cochon avait une vie avant d’être traversé par notre cure-dent ? Le commandement des tables de la loi « Tu ne tueras point » s’invalide dès qu’il ne s’agit plus de l’être humain. Je ne juge pas ce que nous faisons, j’ai mangé des kilos de viande depuis ma naissance et je ne suis pas devenue vegan, mais il devient urgent de voir lucidement ce que nous faisons, d’autant que nos conditions d’élevage deviennent de plus en plus inhumaines. Ouvrir notre conscience, ne serait-ce qu’un peu, ne serait-ce que pour choisir moins ou différemment notre viande devrait être possible et un entraînement à la compassion.

Dans tous les domaines, cet effort de lucidité sur nos actes, ce qui les motive et leurs conséquences, examinés avec les lunettes de la compassion me paraît important. J’ai même dit urgent. Pourquoi ? Parce que cette sorte d’anti-compassion que nous mettons en œuvre négligemment, elle est celle de la cour des petits. Dans la cour des grands, on détruit à grande échelle, on fait la guerre, on déforeste, on affame et on écrase. On gagne de l’argent, on trafique, on joue et on s’amuse, on pille et on se fiche de ce qu’on fait. On pratique l’anti-compassion à tire-larigot, les victimes se chiffrent par dizaines de millions, dans tous les genres de la vie. Les êtres humains bien sûr, et aussi les animaux dont en moins de cinquante ans les trois quarts des espèces se sont soit effacées, soit sont en voie de disparition. Et encore les plantes et les arbres, et même la terre qu’on brûle et qu’on fragmente sans un soupir.

Les auteurs de cette destruction sont-ils différents des autres ? Pas du tout. Nous partageons avec eux à peu près la même inconscience, donc la même absence de compassion. Alors quelle différence entre eux et nous ? Ils ont plus de pouvoir et plus d’imagination que nous pour savoir comment s’en servir.

Après notre régime carnivore, voici un deuxième exemple quasiment universel, dans lequel nous sommes des handicapés de la compassion, la plupart du temps sans en avoir la moindre idée. C’est notre attitude envers notre propre personne. Charité bien ordonnée commence par soi-même dit le proverbe. Quoi ! La compassion c’est être égoïste alors ? Que voilà un beau paradoxe ! Non, il ne s’agit pas de prôner l’égoïsme et d’emporter pour nous tous les rouleaux de papier toilette à la première rumeur de confinement ! Il est question dans le proverbe de charité, c’est à dire d’amour pour les malheureux. Il existe une part malheureuse en nous qui a besoin de notre compassion, mais souvent, nous ignorons notre moi souffrant.

Sans remonter aux souffrances enfantines, examinons comment nous nous traitons maintenant que nous sommes adultes. L’auto-compassion consiste d’abord à ne pas nous causer de tort, il nous faut donc là comme ailleurs, avoir conscience de nos actes et de nos propos envers nous. Sommes-nous sûrs de nous abstenir de nous nuire ? Nous abstenons-nous d’écarter nos plaintes,  des addictions et autres mauvais traitements ? Tenons-nous compte des appels de notre corps ? J’ai bien peur que non.

Par exemple, nous l’ignorons au point de lui cogner le pied dans la porte, de lui couper le doigt avec l’aubergine. Il n’a plus faim mais nous reprenons une assiette, il a sommeil mais nous le laissons devant le film, il veut faire pipi mais nous lui disons que ça peut attendre et ensuite nous poussons sur sa vessie pour la vider plus vite. Nous lui tirons les cheveux pour nous coiffer, nous lui faisons saigner les gencives pour nous laver les dents, et nous…, nous… De combien de brimades nous rendons-nous coupables envers notre corps jour après jour ? Mais notre attitude est si mécanique et inconsciente que nous ne nous en rendons même pas compte. Et pourtant, si nous étions des enfants à la merci d’un adulte, que dirions-nous qu’on nous remette une platée quand nous sommes rassasiés, qu’on nous empêche d’aller faire pipi quand nous avons envie, qu’on nous tire les cheveux en nous coiffant etc ? Nous qualifierions cela du même nom que les services sociaux : maltraitance.

Quand j’étais petite, il y eut une année sur le mur de la classe une image illustrant deux foies. L’un était rouge et florissant, l’autre dans un état pitoyable et dégoûtant, cirrhotique. Voici les méfaits de l’alcool nous commentait la maîtresse. Pourquoi éviterions-nous de boire un coup si nous ne savons pas les dégâts que cela occasionne ? La conscience en amont permet d’éviter d’entrer dans l’addiction. Récemment j’ai vu une affiche avec deux poumons, conçue sur le même principe. Tels sont les méfaits du tabac, disait l’infirmière. Il n’y a pas que les addictions physiques par lesquelles nous nous nuisons sans conscience de le faire.

Ce que j’ai dit du corps pourrait fort bien être dit du reste de nous. Il y a toutes sortes d’addictions de l’excès de travail à l’excès même de dévouement… Qui n’a jamais vécu des épisodes de marche ou crève sans la moindre empathie ? De combien d’auto-jugements défavorables sommes-nous victimes ? Il paraît que nous sommes traversés, dans les bons jours ! par plus de cinquante mille pensées, parmi lesquelles plus de 70 % sont négatives. Là-dessus, il en reste plusieurs milliers dirigées contre nous. Tous les jours… Est-ce là de la compassion ? 

Il est donc clair que nous devons nous exercer à plus de lucidité, envers nous d’abord, pour découvrir combien nous devons nous entraîner à la compassion. Car heureusement, s’il faut de l’inconscience pour manquer de compassion, a contrario, la prise de conscience l’éveille. Voilà pourquoi toutes les initiatives qui accroissent la conscience sont des relais de compassion. Alors, reprenons le proverbe « Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’il te fasse », inversons-le et disons-nous : « Ne te fais pas toi-même ce que tu ne voudrais pas qu’un autre te fasse. » Soit, selon la formule lapidaire de Fabrice Midal : « Foutez-vous la paix ! »

Il nous faut donc retrouver l’empathie, développer la lucidité et la conscience ouverte. Ensuite aurons-nous réuni les conditions pour devenir vraiment compatissants ? Eh bien non ! Pour que notre compassion soit réelle, il faut qu’elle soit active, qu’elle se manifeste, ou alors c’est du théâtre. Et sa manifestation nous donnera encore des moyens de nous améliorer nous-mêmes.

Par exemple, nous pouvons être amenés à donner un conseil. Nous en possédons d’ailleurs en général une assez grande réserve que nous prodiguons sans difficulté. Sauf qu’une question se pose : est-ce que nous donnons les bons conseils ? Par exemple, si nous sommes avec quelqu’un en détresse psychologique, sommes-nous d’une plus grande stabilité que celui qui souffre, avons-nous une vision vraiment plus claire de la situation ? Ne serait-ce qu’en reconnaissant notre impuissance et en orientant vers plus avisé que nous ? Un mauvais conseil provoque parfois plus de grabuge que de soulagement.

Si nous voulons être compatissants, il nous faudra donc accepter d’apprendre et de nous former pour acquérir la connaissance adaptée aux situations, et cela dépasse le cadre d’un conseil à donner. Nous voulons soulager la maladie d’autrui ? Commençons par acquérir un savoir médical. Nous voulons soulager l’inculture ? Commençons par nous cultiver. Apaiser les autres ? Attachons-nous à rencontrer notre propre paix. La compassion nous montre donc où est notre travail, qu’il soit interne, sur nos propres faiblesses, ou externe. Dans ce cadre, toutes les crises de la vie et celle que nous traversons ne fait pas exception, toutes les crises sont des opportunités de progrès. Mais on voit que si c’est ainsi que ça fonctionne, la compassion pose un nouveau problème. A savoir qu’il y faut de l’engagement, à commencer par accepter de nous modifier de l’intérieur…

L’engagement est donc une autre exigence de la compassion. Car s’il n’y avait qu’à donner quelques conseils en passant, on s’en tirerait bien. Mais dans la plupart des cas, c’est insuffisant. Or l’engagement demande de la générosité et du courage. Bien sûr, la générosité de la compassion est en grande partie financière et toutes les associations humanitaires le savent bien. La prise de conscience de cette composante devrait d’ailleurs autoriser beaucoup d’entre nous à accepter la prospérité dans nos vies. Cela pourrait nous conduire à réviser certains de nos jugements sur la fortune et à dépister certains de nos comportements limitants. Nous pourrions être riches par altruisme, n’est-ce pas sympathique ? Sans un minimum d’aisance il n’est pas possible d’aider financièrement et la seule vraie question est l’usage qu’on fait de l’argent. Je ne parle pas bien sûr des fortunes si colossales qu’elles en deviennent abstraites, mais ce danger ne menace pas grand monde…

A part la générosité financière, il y a aussi des engagements qui réclament une générosité de temps. Tous les bénévoles des associations qui donnent de leur temps sans compter le savent bien. Aucune association ne pourraient fonctionner sans eux, et cet engagement de temps peut devenir l’engagement d’une vie entière. Il y a aussi les compatissants de l’amitié, ceux qui visitent les malades, qui font des maraudes pour les sans-abris, qui gardent les enfants gratuitement etc. Et puis les compatissants qui agissent ainsi dans le cadre de leur profession. 

La liste des engagements est presque infinie du fait de nos différences, du fait de la diversité des besoins et des souffrances à soulager, et parce que comme on vient de le voir, ils peuvent se manifester au plan personnel ou associatif, ou sur le plan social et politique, ou d’autres encore. Au plan personnel, on partage une partie de sa paye à qui en a besoin. Au plan politique, plusieurs ont œuvré pour que le fait de subvenir à ses besoins ne relève plus de la compassion et de la charité.

En France, même si l’État avait créé une assistance médicale gratuite pour tout Français malade et indigent en 1893 tant la misère était grande, même s’il y eut des hospices pour les vieux qui crevaient dans la rue, on peut dire que la création de la sécurité sociale est l’expression d’une compassion politique. Avec le Covid 19, nous avons entendu parler d’horribles destins, de décès ou de ruines dues aux dépenses médicales aux USA où la couverture sociale est presque inexistante. Notre Sécu est née quelques semaines après la fin de la deuxième guerre mondiale dans un contexte économique détruit par la guerre mais dans un besoin d’humanité comme un cri de révolte et d’espoir. On peut ranger dans cette compassion d’état l’assurance chômage, la retraite, les congés payés, les congés parentaux… Il a fallu à la source de toutes ces manifestations des gens engagés.

Engagés et courageux. Telle est encore une qualité que nous devons développer en nous pour devenir vraiment compatissants. En effet, la compassion peut amener à s’opposer à une pratique destructrice, quel que soit le niveau où elle existe. Or s’opposer, ça peut être dangereux. Ne serait-ce qu’au plan personnel, la compassion peut amener à contredire et contrarier l’autre. Cela suffit à créer le danger. Au plan politique, tant que notre monde ne vit pas dans la loi générale de la compassion, tant que nous vivons dans un système de clivages raciste ou religieux, dans un système d’exploitation des uns pour le profit des autres, la compassion pour l’opprimé peut devenir extrêmement dangereuse.

Le compatissant prend des risques majeurs. On connaît le sort de Socrate, qui dut boire la ciguë, la mort de Jésus sur la croix. Plus près de nous, on sait combien il a fallu de courage à Mandela ou à Gandhi pour tenir au milieu des épreuves et des emprisonnements. Martin Luther King fut assassiné. Mais c’est tous les jours que des défenseurs du bon droit, des droits de l’homme ou de la femme sont battus, emprisonnés, assassinés et très peu de gens s’en soucient. Guy Béart avait écrit une chanson sur ce thème : Le premier qui dit la vérité, il doit être exécuté. La compassion active ne connaît pas la demie mesure.

Elle va jusqu’au bout quand elle brûle d’amour, puisque l’amour brûle toutes les peurs jusqu’à celle de la mort. Cela se vérifie aussi dans une autre forme de courage, à savoir l’oubli de soi pour le bien de l’autre, juste parce qu’il en a besoin. Quand j’étais enfant, j’avais été impressionnée que Saint François ait embrassé un lépreux à l’époque où on pensait la lèpre plus contagieuse que le corona. Et pourquoi ? Simplement parce qu’il avait été pris de compassion pour le confinement absolu dans lequel on tenait ces pauvres hères. Aujourd’hui, des dizaines de médecins à la retraite qui auraient pu rester tranquillement confinés ont repris du collier spontanément. Et quand on regarde la vie des grands compassionnés on voit bien que cet amour leur a donné une force étrange et contagieuse. Cela leur a permis de traverser les épreuves ou de quitter la vie dans la sérénité et la joie.

De nos jours, cette force de l’amour que seules les religions et certains sages exaltaient autrefois devient un sujet scientifique. Einstein dans une lettre à sa fille publiée récemment donne ainsi son point de vue : « Il y a une force extrêmement puissante pour laquelle jusqu’à présent, la science n’a pas trouvé une explication officielle. C’est une force qui comprend et régit toutes les autres et est même derrière tout phénomène qui opère dans l’univers et qui n’a pas encore été identifiée par nos soins. Cette force universelle est l’Amour. » Puis il conclut : «  Après l’échec de l’humanité dans l’utilisation et le contrôle des autres forces de l’univers, qui se sont retournées contre nous, il est urgent que nous nous nourrissions d’un autre type d’énergie. Si nous voulons que notre espèce survive, si nous voulons trouver un sens à la vie, si nous voulons sauver le monde et chaque être sensible qui l’habite, l’Amour est LA et la seule réponse. »

Quelle réponse ? La réponse à toutes les souffrances. Une réponse si nécessaire que toutes les religions et traditions proposent à leurs fidèles une figure de compassion : de Chenrézi à la Vierge Marie, la liste est longue sous toutes les latitudes. Ces figures facilitent notre connexion à l’amour, ce vide plein qui remplit l’univers, pour reprendre un paradoxe énoncé aujourd’hui par la physique quantique. D’autres se connectent à cet amour compassionné par l’intermédiaire de la beauté, ou simplement en restant fidèles à eux-mêmes et dans une ouverture tranquille, puisque l’énergie d’amour remplit tout, dit Einstein.

Heureusement, parce que la souffrance est universelle. Les guerres, les crises, les famines l’accroissent mais elle est toujours là. Qui d’entre nous n’a jamais souffert ? La bible parlait de la terre comme d’une vallée de larmes et selon le diagnostic radical de Bouddha, la vie en elle-même est souffrance. Du coup, cela commence très tôt et dure jusqu’au bout du bout. La naissance est souffrance, et puis la vieillesse est souffrance, la mort est souffrance. Ce qui s’est passé dans les EHPAD ne l’illustre que trop bien. Entre ces extrémités de l’existence, toute la vie est remplie de souffrance : être privé de ce que nous voulons, être séparé de ce que nous aimons, être associé à ce que nous n’aimons pas, tout ça ce sont des souffrances, dukkha en sanskrit. Bouddha inclut dans ce terme la souffrance physique mais également toute insatisfaction que nous ressentons en tant qu’être humain : stress, angoisse, jalousie, confusion, peur, solitude, ennui etc.

Il nous arrive pourtant d’être heureux. Mais nos bonheurs sont en sursis, entachés d’impermanence parce qu’ils sont conditionnés par divers éléments que nous ne maîtrisons pas. Nous aurons beau nous y accrocher, qui nous dit qu’ils nous resteront ? Notre saisie ne changera rien à leur disparition sauf l’arrachement et donc plus de souffrance encore.

Ces dernières semaines, sans parler des gens qui sont morts ou qui ont été atteints, combien de personnes avec cette pandémie ont vu leurs moyens de subsistance, leurs conditions de vie, leurs projets de vacances, leurs relations familiales ou amoureuses se déliter sans rien pouvoir y faire ? C’est pourquoi ne pas s’attacher au bonheur une fois qu’il s’est approché est un moyen de ne pas trop souffrir si nous devions en être séparés. Les philosophies grecques disaient la même chose. De même, apprendre à ne détester personne nous délivrera de la souffrance si nous devons être associé à quelqu’un que nous n’aimons pas. Ces enseignements de Bouddha sont pragmatiques, nous serons moins malheureux c’est sûr… Mais est-ce cela le bonheur ?

Le bonheur est exempt de peur. Lorsque nous prendrons conscience que la vacuité est plénitude, une plénitude d’amour et de vie, et que nous sommes déjà dedans, nous cesserons de craindre d’y aller à l’heure de la mort. Durant notre vie, la peur de mourir nous ayant quittés, elle aura emmené avec elle la peur de l’autre, et le besoin de l’asservir, de le manipuler, de le tuer. Nous serons guéris de notre inquiétude de vivre, de nos politiques hostiles ou défensives. Oui mais en attendant ? En attendant notre ignorance se languit de compassion. Et nous cherchons des compatissants spirituels.

Notre peur principale étant celle du néant, des lanceurs d’alerte nous informent inlassablement qu’on nous ment, que nous nous mentons, que ce néant est une illusion. Le néant n’existe pas, c’est juste impossible, il n’y a que différentes formes de la vie, qui Est. Ils nous enseignent que nous sommes cela, cette vie. Que nous sommes ce qui passe et ce qui est, matière et énergie. Que nous avons deux jambes et qu’il est inutile de nous obstiner à claudiquer ou à construire des prothèses iatrogènes, en oubliant ce qui ne se voit pas.

Ils s’adressent à tous les terriens de mille façons, souvent discrètes. On les découvre dans les arts visuels, la musique, la philosophie, la science, la religion. Les compatissants ne remplissent pas en général de certificat médical gratuit, ils ne cousent pas de masque. Mais ils chuchotent à nos cœurs, à nos yeux, à nos oreilles, que nous ne sommes pas séparés de l’amour. Non, nous n’en sommes pas séparés du simple fait que c’est impossible : l’amour est l’énergie de l’univers et il remplit tout. Alors où trouver un endroit où l’amour ne serait pas, et où nous, pauvres ne nous, nous serions ? Impossible.

Pour nous aider, chacun à leur façon, ils ouvrent notre conscience à la beauté de la terre : la perfection de la forme d’une feuille, d’un flocon de neige, un tableau de givre sur une vitre, la sculpture laissée dans le sable par une vague éphémère. Le chant de l’oiseau, le souffle du vent, le silence de la nuit. La saveur du fruit, fondant, craquant, suave ou piquant… Et tout cela toujours nouveau, jamais répété depuis des millénaires. On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve, disait Héraclite. Quelle puissance créative ! Et pour qui tout cela ? Pour qui murmure la source ? Dressé contre la falaise, pour qui jubile l’arbrisseau vainqueur du roc ? Et les hommes qui créent de la beauté, du sens, des formes, des sons, des saveurs, d’où leur vient ce souffle créateur ? 

L’amour est là, disent ces compatissants, la joie, la créativité. Il est là pour tout le monde. Cessez donc ce gâchis ! Connectez-vous ! La puissance de l’amour et de l’abondance est infinie, elle se déversera en vous chaque jour et finira par oblitérer toute l’absurdité de la séparation. Cela balayera tout le reste, les peurs et les horreurs. Engagez-vous. Aimez, aidez, travaillez, créez, méditez, transformez-vous pour être plus efficaces et plus heureux. Devenez des êtres de compassion. N’oubliez pas la beauté ni la gratitude qui sont la règle de l’univers. « Je rêve d’un monde où l’on pourrait arrêter le premier venu au tournant de n’importe quelle rue, et se faisant en quelque sorte, du premier coup, son égal par le cœur, continuer avec lui, sans autre étonnement, sa conversation intérieure, » a dit Luther King. « Imagine », chantait John Lennon.

Oui, ouvrons-nous davantage à la force de la compassion car elle ouvre les portes de la joie. Le monde en a besoin.

2 thoughts on “Compassion

  1. Me voilà confiante et apaisée … je vais lire cette publication plusieurs fois, elle est enrichissante et pleine d’espoir. Merci

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