31 janvier 2026

Est-ce qu’on meurt?

death-1728289_640Lorsqu’au sujet de la mort j’ai posé la question autour de moi   : « Est-ce qu’on meurt ? » j’ai été surprise de rencontrer des partisans du « Évidemment », et du « Pas du tout ». Comment expliquer une telle différence de point de vue sur une question si universelle ? Selon le petit Larousse, la mort est « la cessation complète et définitive de la vie. » Mais est-on sûr qu’on connaît assez ce qu’est la vie pour se permettre de déterminer quand elle cesse ? La physique quantique, l’astrophysique et les neurosciences repoussent sans cesse les frontières du champ de ce qui vit, si bien que la définition de la mort comme un terme à la vie n’est peut-être pas absolument exacte. En d’autres termes, si je dis que la vie s’arrête quand s’arrête mon existence, c’est qu’il n’y a pas de vie en dehors de l’existence. Remplaçons donc le mot « vie » par le mot « existence ». Ça nous donne, avec la définition complète, que « la mort est la cessation complète et définitive de l’existence par la cessation des fonctions vitales du corps. » On peut aussi formuler la chose ainsi : mourir c’est sortir du temps, mais est-ce que toute la vie est dans le temps ? L’option d’un oui ou d’un non explique la divergence des réponses que j’ai reçues. Examinons donc la question sous cet angle. Qu’on meure ou qu’on ne meure pas, quelles en sont les conséquences pour nous ?

Comme le dit Bouddha : « Tout ce qui apparaît change sans cesse et disparaît ». A la mort, la vie s’en va du corps comme à la naissance elle y essquelette-timbre__180t entrée. Sur ce point la réponse à la question « Est-ce qu’on meurt » est indéniablement oui. A quoi se voit donc que la vie d’un corps s’est envolée ? Après la guillotine ou le bûcher, la question ne se pose pas. Mais il y a aussi des gens à qui la mort laisse un temps le corps comme il était juste avant. Pourtant, tous ceux qui ont vu des cadavres affirment que radicalement, quelque chose n’est plus comme avant. La Camarde est passée par là, on sent l’absence de ce qui habitait là. Si on regarde les yeux, rien n’y regarde plus rien, la bouche jamais plus ne parlera et les lèvres sont scellées sur le silence, plus jamais le corps ne dansera parce qu’il n’y a plus rien pour le faire danser. La mort, c’est la fin des pensées, la fin des émotions, la fin du corps, la fin du mouvement. Quelque chose a expiré sans plus d’inspiration. Le cadavre est vide, la matière est morte.

Le cadavre est vide, mais si j’ose une remarque crue, pas pour longtemps, la matière est morte, pas pour longtemps non plus ! Bouddha disait que « la décomposition est inhérente à tout ce qui est composé. » Un corps étant bien composé de différents éléments, sa décomposition n’est plus à prouver, et elle est rapide, je peux vous l’assurer. Un matin d’été, en rentrant du marché, je n’ai pas vu que quelques saucisses s’étaient échappées de leur sac pour se cacher au fond du coffre de ma voiture. Vous devinez qu’elles n’ont pas pu tenir indéfiniment leur fuite secrète : le surlendemain, quand j’ai repris ma voiture sous le soleil, j’ai failli tomber raide en ouvrant la portière… Et ça n’arrive pas qu’aux saucisses ! D’ailleurs, au 14ème et au 15ème siècle, période des guerres de religion où la mort se dressait partout hideuse en ses cadavres, la mode dite des transis (de ceux qui étaient passés outre tombe : « trans » ) représenta dans les cathédrales et les mausolées des corps en décomposition. Si vous allez à l’église de Bar le duc, vous verrez debout un mort peu ragoûtant, puisque le Prince d’Orange avait demandé paraît-il qu’on le sculpte comme il serait trois ans après sa mort. Louis XIII et sa femme sont aussi représentés en transis, ce qui nous paraît bien étrange aujourd’hui qu’on farde le défunt, allant parfois jusqu’à lui rembourrer les joues pour maquiller la mort… Vous imaginez dans les lieux les plus visités, le buste de De Gaule ou de Mitterrand troué par cette lèpre, le corps ajouré et en lambeaux ? Berk !

montaigne-dumonstierEh bien justement, berk. C’est parce que la mort fait peur, parce qu’elle vient n’importe quand, n’importe comment, sans crier gare, mais qu’elle vient inévitablement déchirer notre temps, c’est pour ça qu’il faut l’apprivoiser, en faire une compagne constante. La mort, il faut la déminer. Les philosophes, de Socrate à Montaigne ont donc affirmé que « philosopher, c’est apprendre à mourir ». Montaigne rapporte qu’à son époque, lorsqu’un homme était condamné à mort, il était d’usage que le parlement lui permette de vivre ses derniers jours comme il l’entendait, « à se promener par de belles maisons et faire bonne chère. » Puis il pose la question : « Cet homme en profitera-t-il ? » Sûrement que la peur de la mort l’empêchera de profiter de la vie. Voilà qui est irrationnel ! Puisque la mort est inévitable, à quoi sert-il de vouloir l’éviter ? La discipline du compagnonnage a pour objet de nous permette de vivre tranquille et apaisé devant l’inéluctable.

Les représentations des transis étaient donc des sortes de manifestes philosophiques pour rappeler aux hommes ce qu’ils veulent oublier : que l’existence terrestre n’est pas éternelle et que dès le début elle file vers sa fin. Normalement, ça donne envie de bien vivre chaque aujourd’hui et de ne laisser passer aucune occasion d’être heureux, d’apprendre, d’aimer.

Alors où en sommes-nous de ce compagnonnage avec notre mort ? Est-ce que nous vivons sereinement avec elle ? sommes-nous bottés et prêts à partir, comme disait Montaigne ? Faisons un petit test. Entraînons-nous maintenant un instant sans tricher, à penser que nous allons mourir et qu’en quelques secondes le sang ne circulera plus dans nos veines, notre corps deviendra froid puis rigide. En sortant d’ici, je pourrais tout à fait être fauché par la mort me terrassant de l’extérieur : je pourrais être écrasée, renversée, poignardée. Ou alors, voyons… La mort pourrait surgir de l’intérieur de moi. Je pourrais faire une crise cardiaque ou un AVC sur le trottoir. Ou encore… J’arrête ! apparemment nous avons encore besoin de philosopher. Revenons tranquillement à l’existence dans ce canapé et continuons.

Donc, si nous devions plier bagage à l’instant, que laisserions-nous aux autres en partant ? Quel est l’état actuel de nos lieux ? Voici pour notre réflexion une petite série de questions. Si nous validons que nous ne sommes pas prêts, c’est que notre réponse personnelle à la question est-ce qu’on meure? c’est quand même non, et que nous pensons avoir encore largement le temps de chausser nos bottes, comme si nous avions la moindre autorité pour fixer rendez-vous à la Faucheuse. La teneur de nos réponses nous indiquera donc la part de notre déni de la mort. Parés pour la liste ? Courage, ce n’est pas long.

Quand on quitte des lieux, ne serait-ce que des toilettes, la consigne est de les laisser aussi propres que nous les avons trouvés en entrant, plus propres, c’est encore mieux ! Dans notre existence, où en sommes-nous de notre ménage, vous savez, le ménage dans nos affaires, dans nos finances, le ménage de la maison, de nos placards, le ménage de notre intimité, de nos émotions, de nos opinions ?

Précisons. Y a t-il des gens auprès desquels nous remettons une conversation que nous sentons nécessaire mais difficile ? Y a-t-il des gens à qui nous n’avons pas dit que nous les aimions ? Y a-t-il des gens que nous n’aimerions toujours pas au moment de tirer notre révérence, ayant remis sans cesse au lendemain le travail de nous pacifier, de leur pardonner, de les laisser aller ? Y a-t-il des gens enfoncés dans une erreur que nous leur aurions transmise par nos paroles ou notre façons de vivre alors même que dans certains cas nous avons évolué ? Nous sommes-nous excusés de nos erreurs ? Y a-t-il un coin de nature qui se souvienne de nos déchets ? Un lopin de terre que nous ayons pollué parce que nous y avons vécu l’incompréhension, l’effroi ou la fureur sans y fagiraffe-1505159_960_720ire le ménage ? Y a-t-il des zones de notre vie où nous n’allons pas ? Des renfoncements trop tristes, ou trop honteux, ou trop coupables ? Des placards fermés et malodorants comme mon coffre de voiture à saucisses ? Avons-nous pris vraiment nos problèmes à bras le corps ? Avons-nous tout préparé pour que nos enfants, nos familles ou la nation n’aient pas trop de travail après notre départ, ni à rembourser nos emprunts ? Que léguons-nous à ceux qui nous survivent ? Sommes-nous tranquilles ? Bref, est-ce que ça pue, ou est-ce que ça sent bon ?

Je pourrais vous raconter comment une de mes voisines dut sortir de l’appartement de son frère des centaines de bouteilles et de boites de conserves vides qu’elle transbahuta jusqu’à la nausée, mais je préfère vous rapporter le témoignage de Christiane Singer. Elle rapporte qu’un vieux rabbin d’Amérique se demanda dans la profondeur de son être ce qu’il pouvait faire avant sa mort pour aider une dernière fois l’humanité, et qu’il entendit ces mots : « Ne laisse aucune trace de ta souffrance sur la terre ». Le vieil homme aussitôt, après cinquante ans d’éloignement, s’envola pour l’Europe et retourna chercher sur un pont le jeune garçon qu’il fut, lynché à douze ans et laissé pour mort par des nazis. Il le prit par la main, le consola, l’emmena contre son cœur et ne laissa sur le pont qu’une ondée d’amour. Ce pont après sa vie fut plus beau qu’avant sa naissance. Cette anecdote m’est précieuse parce que c’est merveilleux de penser que ce qui nous attend nous attend. Nous n’avons pas à culpabiliser, on peut toujours nettoyer, il n’y a de date limite que la limite de notre existence. Et puis, il n’y a rien de si grave qui ne puisse être nettoyé : ni viol, ni sévices, ni torture, tout peut être enveloppé, embrassé. L’amour a toujours le dernier mot.

Et autrui, est-ce que pour nous, il meurt ? Je veux dire, y pensons-nous clairement et paisiblement ? Si vous êtes comme moi, non ! Nous devrions pourtant parce que la mort de ceux qu’on aime nous concerne aussi. A ceux qui restent sur la terre s’ouvre l’expérience de l’absence et plus le mort était proche, plus difficile est l’apprentissage de ce nouvel équilibre « sans ». Il faut rajouter du temps au temps, refaire des premières fois « sans » : premiers matins, premiers soirs, premiers anniversaires, premiers Noëls, et toutes occasions intimes de rappel. C’est tout un travail que de guérir de l’absence, travail qui nécessite de retourner vers soi-même pour retrouver la source de la vie en soi, sans l’autre, retrouver cette sensation de présence que nous donnait l’absent. On appelle ce travail faire son deuil. Et en même temps que j’y réfléchis, je vois bien que le deuil n’est pas exclusif aux suites d’un décès. Nous avons tous connu je pense, la fin irrémédiable d’une relation, d’une situation ou d’un rêve, fin qui n’a heureusement entraîné la mort de personne. Enterrer un être, un rêve ou une situation ou une relation, c’est une chose ; en avons-nous fait le deuil ? C’est une autre chose.dsc_0031

Dans tous les cas, le deuil dépasse l’enterrement. Alors dans le jeu de la vie, quels sont les jeux du deuil ? tous les deuils sont des jeux de dessaisissement : la mort physique ou circonstancielle de l’autre en nos vies nous amène à consentir à la mort du bonheur qu’il représentait. Ce ne sera profondément possible que si nous trouvons une autre source de bonheur et de sécurité, plus fiable : en nous. Du flux de nos vies quelqu’un a débarqué mais restons conscients que le fleuve n’a pas tari. Il offrira d’autres paysages à qui veut bien continuer à glisser sur son eau, tant qu’il coule. Rude travail, mais travail vital.

Ça me rappelle une lointaine conversation avec une dame en pleurs.
– Que se passe-t-il madame, qu’avez-vous ?
– Je repense à mes garçons, mes jumeaux ! Il étaient si beaux, si gentils et pleins de vie ! Dire qu’ils sont morts tous les deux dans cet accident de voiture…
Je consolai cette dame comme je pus, c’est à dire fort mal. Finalement je lui dis que le temps ferait son travail et qu’elle finirait par trouver la paix. J’ajoutai :
– Il a eu lieu il y a combien de temps, cet accident ?  »
Elle me répondit : «  Quarante ans. »

J’en fus traumatisée. La femme de Lot fut dit-on pétrifiée en statue de sel parce que, bravant l’interdiction, elle se retourna vers son passé qui n’était plus que ruines. Ainsi m’est apparue cette femme incapable du deuil, incapable de rejoindre en elle la source d’un bonheur, immobilisée dans le refus, tournant le dos au présent. Elle avait eu d’autres enfants, elle était grand-mère, mais sa vie s’était figée au-dessus du précipice qui avait englouti ses fils et sa propre existence. Oui les autres meurent, donc oui, il faut apprendre le deuil…

D’ailleurs expérimenter la disparition définitive de qui l’on aime est un coup d’épée qui transperce le cœur, d’autant plus profond que la mort paraît moins normale, mais c’est aussi un aiguillon qui peut conduire à plus de justesse, plus de sagesse et plus d’amour dans notre façon de vivre tant que nous sommes ensemble.

Un jour nous ne serons plus là, les autres non plus : un jour irrémédiablement ils mourront avant nous, ou nous serons partis avant eux. Alors prenons soin les uns des autres tant que nous sommes ensemble, partageons le bonheur. En ce qui concerne le bien fait à autrui, il est imprudent de s’en remettre à un hypothétique demain. Et pour les dissensions ? Il est imprudent aussi de se coucher en colère… Et encore, si avec le cœur nous prenions vraiment conscience que des gens meurent de faim tandis que nous jetons négligemment à la poubelle un plat périmé, est-ce que cela ne nous amènerait pas à plus de vigilance ? Dans tous les cas, compagnonner avec la mort, la nôtre ou celle des autres, nous ouvre l’intelligence au prix de la vie.

Répondre « oui on meurt », c’est dire oui à la vie, puisque la conscience qu’elle va s’arrêter nous invite à profiter de l’instant qui est là. J’écoutais à France Inter un peintre âgé dont je ne me souviens plus le nom. On lui demandait ce qu’il pensait de la mort et il a répondu dans un rire : « Si elle ne me guettait pas, jamais vous ne m’auriez programmé cet après-midi ». On a vu des gourmands se resservir d’un plat au premier signe qu’on allait l’enlever. De même, nous souvenir que l’existence nous sera ôtée a pour objet d’exciter notre appétit en nous rappelant que nous ne serons pas indéfiniment à sa table.

Les poètes l’ont joliment formulé : Cueille le jour, habite le moment présent. « Jeune fille, disaient-ils par exemple, au printemps de ta vie tu rayonnes de beauté au point que le soleil au matin en est jaloux. Mais vite, vite, tu vas vieillir. Alors carpe diem, la belle, cueille le jour, et entre sans plus tergiverser dans ma chambre, yvoire_cadran_solaireavant que plus personne ne te remarque et que la mort ne te ravisse. »

Cette argumentation dépasse le statut de la simple astuce de drague, car si chaque instant nouveau nous rapproche de la fin et célèbre la mort de l’instant précédent, cela signifie que chaque instant non vécu est définitivement perdu. Il ne reviendra jamais, il n’y aura pas de deuxième chance pour ce moment-là, du moins dans l’état actuel de nos sciences qui ne peuvent nous faire revenir dans le passé. Puisque le temps nous est compté, la question de nos choix et de notre attention à vivre est donc cruciale. Nous pouvons être morts avant la mort simplement en ne vivant pas vraiment la vie. C’est ainsi que je comprends ce dialogue étonnant entre Jésus et un homme qu’il appelait à le suivre. Celui-ci lui dit : « Permets-moi d’abord d’enterrer mon père. » Et Jésus  : « Laisse les morts enterrer les morts »…

Alors, petit test. Nous, aujourd’hui, avons-nous été vivants, bien calés sur le présent ? Avons-nous vraiment vu toutes les personnes, les animaux, les arbres que nous avons croisés ? Ou alors, tournant la phrase autrement, aurions-nous mangé machinalement, écouté d’une oreille, raté des occasions de nous sentir bien ? Mais où étions-nous donc ? Probablement dans notre mental, dans notre histoire de vie… Il me revient deux vers de Victor Hugo dans son sonnet  Demain dès l’aube.
« Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées,
   Sans rien voir au dehors, sans entendre aucun bruit. »
Il n’est pas si facile de vivre à fond. Le mental est nécessaire, mais il est comme tout, s’il sort de sa juste place, il devient nuisible ; je vous en parle d’expérience moi qui ai vu l’eau de la rivière sortir de son lit pour aller jusque dans les rues… Ce fut moins agréable que de la voir couler au fond du jardin.

Quand le mental nous envahit de pensées, nous perdons l’attention constante à ce que nous vivons, nous ne sommes même plus conscients que nous respirons (ce qui est quand même la base de la vie) et il est bien possible qu’alors nous nous fourvoyions hors du juste sentier. C’est pourquoi – avant qu’il ne soit trop tard, il peut être utile de nous aider d’un livre dans lequel Bronnie Ware, infirmière australienne en soins palliatifs a recensé le top 5 des regrets des patients sur leur lit de mort. A partir de ces statistiques nous serons libres d’essayer de rectifier ce qui doit l’être pour ne pas avoir de regret à la dernière heure.

Premier regret : « J’aurais aimé avoir le courage de vivre ma vie et pas celle que les autres attendaient de moi. » Quels autres ? D’abord nos parents, nos profs, puis la société, la religion, puis peut-être nos enfants etc. Quand j’étais jeune, Dutronc rêvait d’être une hôtesse de l’air ; et nous, avons-nous enterré un rêve ? Est-il trop tard pour le réaliser ? Nous voulons épargner notre entourage ? N’ayons pas peur du séisme, ce n’est que du mensonge qui s’écroule.
snail-1447233__180Deuxième regret : « J’aurais aimé travailler moins. » Facile à dire, sans doute, mais voyons là où nous sommes consentants : n’acceptons-nous pas des heures sup’ sous divers motifs  ? Et quand nous n’avons pas de travail, ne nous en inventons-nous pas ? Une semaine de libre n’est-elle pas parfaite pour repeindre la cuisine ?
Troisième regret : « J’aurais aimé avoir le courage d’exprimer mes sentiments. » Courage qui commence par celui de sonder en vérité nos sentiments. Courage de dire qu’on aime, courage d’affronter les conflits en cherchant les mots justes quand on est dérangé. Courage du risque des conséquences des paroles…
Quatrième regret : « J’aurais aimé garder contact avec mes amis.  » Nous, aujourd’hui quel temps leur accordons-nous ? Pensons maintenant à une vieille amitié qu’on a perdue de vue, en sommes-nous réellement satisfaits ? A l’heure d’internet, skype, facebook etc, c’est plus facile qu’autrefois.
Cinquième regret : « J’aurais aimé m’accorder plus de bonheur. » M’accorder plus de bonheur… Au seuil de la mort, on s’aperçoit qu’on avait plus de liberté qu’on ne se l’était fait croire, et qu’on aurait pu en faire plus grand usage. Faisons-nous vraiment des choix dans nos vies ou nous laissons-nous dériver selon les circonstances et les personnes ? Nos choix sont-ils justes ?

Puisque le temps passe vite, n’attendons pas notre agonie pour nous poser toutes ces questions ! Faisons de la mort la servante de la vie.

D’ailleurs nous ne ferons en cela qu’appliquer les principes de notre corps qui meurt et vit indépendamment de l’idée que nous nous en faisons, si bien que nous sommes insensibles à ce qui disparaît. Par exemple, si nous avons des pellicules, nous les brossons sans requiem alors que pourtant le moindre de ces bouts de peau contient toute notre information. Cent à cent cinquante milliards de globules rouges naviguent en nous, quelle est leur durée de vie ? Trois mois à peine ! De même si quelqu’un s’avisait de nous traiter de vieille peau, ce ne serait pas un scientifique : notre peau meurt et se renouvelle en trois ou quatre semaines. Tous les affolés du bronzage savent bien à quelle vitesse il disparaît, tous les grands brûlés savent combien il leur a fallu souffrir ! Et comment ce processus se fait-il ? On a découvert au microscope électronique que ce sont les cellules elles-mêmes qui envoient à l’extérieur de leur membrane un signal pour attiser l’appétit des globules blancs. En cas d’attaque microbienne, les lymphocytes devenus inopérants déclenchent eux-mêmes leur disparition. Notre corps est donc un univers de cent mille milliards de cellules plus jeunes que nous. Ça meurt en pagaye et sans obsèques à l’intérieur ! Et nous, on s’en moque parce que les cellules qui meurent sont remplacées par d’autres grâce à la division cellulaire. De la même façon les jardiniers coupent les branches des roses fanées pour que vienne une deuxième floraison. Ce qu’on tranche est déjà mort.cells-75305_640

Un jour pourtant, ce processus de renouvellement se ralentit et s’arrête, on meurt. Mère (épouse de Sri Aurobindo) affirmait que cette dégénérescence et cette mort programmées pouvaient être déprogrammées. Bouddha n’aurait pas polémiqué là-dessus : puisque tout ce qui est composé se décompose, la composition de la formule de mort doit pouvoir être dissoute et remplacée.

Mais bon, pour l’instant, à ce que j’en sais du moins, les recherches continuent et le corps, après avoir sans arrêt décidé la mort de telles ou telles cellules pour la maintenance du site, lance un jour un programme d’autodestruction générale. En est-il triste ? Il me semble qu’on peut en douter : pourquoi serait-il plus triste d’arrêter tout son fonctionnement en même temps qu’il ne fut triste en opération de maintenance de s’en débarrasser par district ? Une feuille d’automne qui tombe et pourrit au sol est-elle triste, l’arbre sort-il son mouchoir ? Le corps qui meurt n’en fait pas une histoire.

On peut en dire autant de la plupart de nos émotions et pensées. Si nous reprenons le cours de notre existence, nous constatons nous avons beaucoup changé depuis notre enfance. Nous ne voulons plus être vendeuses de glaces ou pompier, nous n’habitons plus dans le même lieu, des amours s’en sont allés, nous avons commencé à aimer les épinards et abandonné les roller. Comme les peintres ont leur période bleue, puis leur période rose, de même nos goûts, nos penchants, nos activités fluctuent. Nous n’en sommes pas morts, ce fut même une source d’intérêt que cette impermanence, tant que nous n’étions pas identifiés à ce qui partait. Sur ces plans là aussi, il nous est donc arrivé de mourir sans mourir.

Le maître mot pour vivre – et mourir, paisiblement c’est donc que notre ego n’attrape rien, pas même l’idée d’un moi. En supprimant le moi, on supprime la peur de le perdre, c’est logique ! En effet la plus grande peur devant la mort, la peur qui chez la plupart des gens résiste à l’entraînement et s’exprime ne serait-ce que par le déni, c’est que « tout fout le camp » ! Tout quoi ? Tout nous : notre corps, nos émotions, nos idées et notre histoire, ce qu’on résume par le mot vie ; nous craignons de perdre la vie, oui, notre vie, plus exactement. Or d’une façon générale, que craint-on de perdre ? Seulement ce que nous possédons. Je n’ai buddha-1157996_640aucune crainte de perdre le porte-feuille ni de Hollande, ni de Poutine, et vous ?

Autrement dit, si nous parvenions à nous désidentifier de tout ce que nous appelons notre vie, nous serions libérés de la peur d’un seul coup, sans plus de compagnonnage disciplinaire ! C’est Bouddha lui-même qui nous donne cette information.  Est-ce possible ?

Oui, puisque nous l’avons déjà fait. Le problème est que nous ne nous en souvenons plus… Quand nous étions bébés, nous n’étions pas identifiés à notre corps car nous n’avions pas conscience de quelque chose qui serait nous. Cette notion se crée peu à peu à mesure que se créent dans certaines zones du cerveau des connexions neuronales qui relient le corps aux sensations. On les appelle zones de Brodman en l’honneur de leur découvreur. C’est ce processus dans le cerveau qui crée l’identité personnelle. Ce phénomène d’appropriation du corps comme identité existe aussi chez les animaux. J’ai un jour assisté à une joie extraordinaire d’un chiot qui jouait avec un compagnon aussi enthousiaste que lui : il fuyait la poursuite de sa queue. Quand le vieux chien sait qu’elle est dans son corps, il perd un jeu, mais sa conscience progresse.

Il est donc clair à tous pourtant qu’un chiot, ou qu’un bébé, c’est vivant, et ça aime vivre sans attendre l’achèvement de ses connexions neuronales ! Quand nous étions nouveaux nés, nous étions donc nous aussi vivants, mais sans identification à notre corps. Qu’est-ce qui vivait alors quand nous vivions ? Ni Hubert ni Claudia, mais l’intelligence et le désir de vivre de l’univers s’exprimant à travers nous comme à travers la fleur qui pousse, éclot, s’épanouit, fane et se rend à la terre. C’est bizarre, oui, mais puisque le bébé n’est pas là et que ça marche quand même, c’est que la vie seule s’exprime à travers lui. Logique ! S’il venait à mourir, l’univers ferait l’expérience de cette mort, mais pas le bébé en tant que Hubert ou Claudia, pour l’excellente raison qu’ils n’existent pas encore en tant que personne « répondant » au nom de Hubert ni de Claudia. Beaucoup de souffrance en moins.

Mais maintenant que nous sommes grands, que nous goûtons des plaisirs à l’existence terrestre, comment faire passer ce processus de désidentification dans la conscience ? Sans doute au préalable en remarquant que ce décollement n’empêche pas notre existence terrestre de se dérouler. Ce n’est pas parce que nous ne nous prenons pas pour nos baskets que nous ne pouvons pas marcher avec !

Et puis comment ? En goûtant que nous sommes aussi autre chose que l’existence terrestre, afin que notre dessaisissement ne soit pas seulement privation mais voie d’accès à plus de joie, plus d’amour, plus de connaissance. Je dis plus, mais ceux qui ont fait cette expérience disent que ça n’a pas de comparaison : ni plus ni moins, c’ciel-bleu1est un plongeon dans l’inconnu, du même ordre exactement que l’expérience de la mort. Alors comment mourir vivants, ou vivre dans cette dimension totalement libre avant la mort ? Montaigne et Platon ont prôné la philosophie, les traditions bouddhistes et les neurosciences actuelles préconisent la méditation.

La méditation a justement pour objet ce dessaisissement conscient. La méthode est très simple : il suffit de s’asseoir et d’oublier. Oublier quoi ? nos émotions, nos opinions, nos soucis, notre passé, notre avenir, bref tout ce qui fait de nous un Hubert ou une Claudia. La vie des prophètes est un enseignement autant que leurs paroles, et la mort de Jean-Baptiste nous dit la même chose : il fut décapité et on apporta sa tête sur un plateau, comme un ornement. C’est dans la tête en effet que prend naissance l’idée d’un moi, ne la gardons que comme ornement!

Cet entraînement à la méditation a donc pour objet de nous décentrer du tumulte qui forme notre frichti habituel, pour rencontrer une zone de calme d’où nous pourrons observer nos pensées et nos émotions sans pour autant chercher à les supprimer. Comme quand on monte de la ville et qu’on arrive à un observatoire dans la montagne, on la voit dans un espace plus large et donc moins importante. Peu à peu, on se rend compte qu’on n’est pas uniquement ces émotions et ces pensées, puisque nous pouvons les regarder. Si j’étais ma colère, je ne pourrais pas la voir et si j’étais mon œil je ne le verrais pas : l’œil voit la main il ne voit pas l’œil… Il existe donc quelque chose en nous qui voit nos mouvements internes et qui même est conscient d’en être conscient. Peu à peu en nous intéressant à cette conscience que nous sommes conscients, quelque chose en nous s’élargit et se défocalise, on se sent mieux et plus calme et les instruments de contrôle scientifiques actuels confirment des changements dans le cerveau, le pouls etc, au point que par pur souci de rentabilité, les Américains ont rendu cette méditationtarot-la-mort obligatoire dans de nombreuses entreprises sous le terme de méditation de la pleine conscience.

Ce décollement n’est pas seulement un dessaisissement de nos bruits et de nos désordres intérieurs, il est une prise de contact avec un état de tranquillité et d’amour qui les dépasse, qui nous dépasse. En d’autres termes, méditer c’est par petites doses apprendre le grand lâcher prise que nous vivrons à la mort. Dans la mort nous n’emporterons rien de ce qui est apparu sur terre et qui est destiné à disparaître, nous ne pourrons rien garder, ni notre histoire, ni notre corps, ni nos émotions, ni nos principes, ni même le cassoulet ou le vélo. Il faudra lâcher tout ça.

Comme ça nous aiderait sûrement d’en savoir un peu plus, en attendant l’expérience de cet au-delà qui est pourtant simplement un « là », allons de ce côté.

Certains soutiennent qu’on saute dans le néant, comme les matérialistes et les existentialistes du 20ème siècle. Sartre a même affirmé que « l’existence précède l’essence » et se dissout dans le néant à la mort. Ça mérite de s’intéresser au néant ; qu’est-ce que c’est ? C’est au sens propre l’état d’être de ce qui n’est pas. Aïe ! Comment ce qui est peut-il en même temps ne pas être ? Comment peut-il y avoir un état qui n’est pas, puisque la définition d’un état, c’est d’être… Vite, une aspirine ! D’ailleurs comme notre existence n’est pas du néant, ce point de vue ne nous épargne pas l’angoisse de l’inconnu.

Tournons-nous maintenant vers les témoignages de personnes laissées pour mortes et revenues. Il y en eut de tous temps. Toutes, elles affirment qu’il n’y a pas d’extinction de la conscience après la mort. Chez les Grecs il y a 2500 ans, Platon raconte l’histoire d’Er, plus connue sous le nom de « mythe d’Er. » Er était un soldat qui mourut au combat. Le lendemain, à l’heure de s’occuper des morts, on le ramassa sur le champ de bataille et on le hissa au bûcher pour sa crémation. Mais, léché par les flammes et soudain surchauffé, il se mit à hurler qu’il était vivant. Au plus vite on le descendit, on le délia, on le questionna. Alors il livra l’étrange récit d’une expérience post mortem assez poussée dont vous trouverez le détail dans le livre X de la République.

De nos jours les témoignages de NDE (Near Death Experiency) se comptent par milliers. Chez nous, le docteur Jean-Jacques Charbonier, médecin anesthésiste en réanimation, a collecté des dizaines de récits qu’il a intitulés « expériences de mort provisoire » et non pas « expérience de proximité de la mort » au vu d’un électro-encéphalogramme plat, c’est à dire d’un cerveau aussi cliniquement mort que l’était déjà le cœur. Certains rescapés ont donc été ressortis on ne sait pourquoi des tiroirs de la morgue ! Notons que le docteur Charbonier en a même fait sa thèse, une thèse reçue avec mention ! Entre nous soit dit, cela fait de la France le premier pays à valider de façon scientifique qu’il existe une vie après la mort.978_2_8132_0889_7_une_185_229_1446017916

A ce titre, j’aimerais vous partager une expérience personnelle. Mon mari mourut d’un long cancer incurable, squelette enrobé de peau. Il était d’un athéisme militant et ma bigoterie avait été longtemps entre nous une source de tension. Pourtant, je luis avais promis qu’il existait une vie après la mort et qu’on avait rien à craindre d’aimer. Je lui avais dit : « Écoute, si de l’autre côté, tu t’aperçois qu’il serait bon que tu reviennes vivre avec nous, demande-le. Tout est possible. En tout cas, quelle que soit la décision, fais-nous signe. » Je le veillais la nuit de sa mort avec deux amies proches. Il mourut un peu avant minuit, nous n’avons pas débranché l’oxygène qui sifflait uniformément, ssssssss, faute de son inspire. Nous l’accompagnions dans l’idée qu’il pourrait revenir. Et voilà qu’au milieu de la nuit, il a bougé les jambes, tandis que l’oxygène s’est mis à rythmer à nouveau une respiration des poumons ssss-fffff, ssss-fffff. Nous étions trois, nous l’avons toutes les trois vécu, ce n’était donc pas une hallucination. Cela dura un bon quart d’heure, puis, doucement, cela s’éteignit définitivement. Il était revenu nous dire que oui, la vie existait finalement après la mort puisqu’on ne revient pas du néant n’est-ce pas, et que oui, il partait pour de bon de l’autre côté. Un petit au revoir en somme.

Quelles sont les grandes lignes de ce qui l’attendait ? Eh bien, en général les témoins du docteur Charbonier considérés comme cliniquement morts, déclarent s’être vu sortir de leur corps, puis avoir regardé leur vie entière défiler en moins d’une seconde. Ensuite, ils sont partis pour quelques uns vers des zones effroyables, et pour la plupart vers une lumière merveilleuse et remplie d’amour dans laquelle ils n’ont pas eu le droit de se fondre puisqu’ils allaient redescendre sur terre. Si le cerveau est mort et si la conscience continue, que pouvons-nous en déduire ? Que la conscience n’habite pas dans le cerveau, et donc, qu’elle est ailleurs, disons qu’elle est « aussi » ailleurs.

Les enfants imaginent un temps que Petit Ours Brun court derrière l’écran qu’ils regardent, mais un jour ils comprennent que l’image vient d’ailleurs, et que c’est pour ça que les océans ne noient pas la télé ! Comme l’image représentée sur l’écran est infiniment plus vaste que lui, de même les témoignages de rescapés montrent une conscience bien plus puissante que nos neurones. Nous sommes bien incapables de programmer la vision de notre existence entière en une seconde. Et que dire de l’amour qu’ils ont ressenti ? La sensation d’amour dans l’univers est décrite par les revenants comme une énergie infinie et continue. Le nôtre est bien fragile, il dépend du pied duquel nous nous sommes levés, et nous n’avons pas appris à l’étendre à tout le vivant, des étoiles aux virus mortels. Et est-ce pour nous une énergie, un moteur ? Quant à la lumière, Nicole Montineri, qui a vécu une expérience de mort en dit ceci : « Quand je suis partie vers ce qu’on nomme la mort, mon activité mentale était complètement stoppée. Cependant je me savais être une présence au sein d’une énergie lumineuse qui communiquait. Tout était perçu dans la lumièrclouds-808748_640e et par la lumière, c’était la lumière qui m’enseignait ».

Alors que conclure ? Que la peur de la mort n’est pas obligatoire. En fait, il n’est pas nécessaire de poser un crâne à côté de notre petit-déjeuner pour la désamorcer, il suffit de nous rendre compte qu’elle n’existe pas. D’ailleurs, nous ne nous inquiétons pas de ne pas être nés cent ans plus tôt… Pourquoi ? Parce que quelque chose en nous est rassuré, sait que nous étions bien avant d’arriver, mais hors du temps.

Alors certes, quand nous allons mourir, quelque chose va prendre fin : notre existence apparue dans le temps va disparaître, nos sensations terrestres et toute notre histoire avec. C’est pour ça qu’il est important qu’elle ait été belle : elle ne se reproduira jamais, elle est unique. Notre corps, poussière d’étoiles va se rendre aux étoiles, mais il n’en souffrira pas, voir le reste se dissoudre nous sera un arrachement si nous ne l’avons pas quitté avant, au point que cela rende notre mort difficile. A ce sujet le mot agonie vient d’un mot grec qui signifie « combat », un combat perdu d’avance. Un combat sans raison car l’autre état est un état de lumière d’amour, d’absolue énergie. Il est information et connaissance infinie. N’étant jamais apparu jamais il ne disparaîtra, il est immortel et éternel, atemporel plus exactement. Il est nous aussi depuis avant notre naissance et là maintenant ici-même nous sommes dedans même si notre perception localisée et focalisée du monde nous égare dans l’impression contraire, dans l’oubli de notre origine.

S’il en était autrement, comment pourrions-nous approcher cet état par la méditation ou dans des expériences de mort  provisoire ? Les sages et les saints quand ils naissent sont unis à leur origine d’amour, d’énergie et de lumière, il ne perdent jamais cette connaissance. Mais nous, dès que notre cerveau nous présente l’idée d’un moi, nous commençons à l’oublier. Nous perdons contact avec notre véritable nature libre, éternelle, infinie, qu’on a nommée nature divine. C’est pourquoi le conseil des taoïstes est simple : « N’oublie pas ton origine. Si tu l’as perdue de vue, tu n’as qu’un devoir, une seule chose à faire de ta vie : retrouver l’Un, et le garder. Cette dimension de toi est là, mais cachée. »

Il ne s’agit pas de renier notre existence terrestre, mais de rétablir le lien avec notre nature essentielle. Dans la sagesse ancienne, cette quête a été comparée à la recherche d’un Trésor caché, ou dans les Évangiles à une perle instimable. Ce Trésor est aussi appelée l’Essence, la Nature, la Source, le Souffle divin, le nectar sacré, l’Amrita… Dans notre existence, cette découverte amène une profonde transformation, transmutation même. Cela signifie changer la peur, l’angoisse, l’agressivité, le doute, la confusion, l’insécurité, la haine et la terreur du néant, en leur contraire. Libérés de la mort, au lieu d’enfumer, nous éclairerons le monde.

Chaque matin de notre existence, à chaque instant même, nous sommes face à un très ancien choix ; nous pouvons choisir de rester dans le monde connu des entités séparées que nous constituons, dans lequel nous connaissons l’obscurité, l’hostilité, la souffrance et la mort. Ou alors nous décidons de choisir d’être réunis à notre source, de travailler assidûment à changer nos perceptions pour voir la lumière par delà les étoiles, derrière ce qui apparaît dans le temps. Chaque jour, on a le choix de chercher notre dimension cachée, le choix de recevoir et partager la Lumière, la Paix et la Joie, la Vie, l’Amour, la Beauté, la Sagesse et la Plénitude, la Vérité enfin. Chaque circonstance de la vie nous y entraîne. Que quelqu’un nous passe sous le nez dans la file d’attente ou nous insulte, ou alors plus grave.  Allons-nous devant un deuil par exemple chercher à traverser le moment dans un état de paisible ouverture  et d’égalité d’âme ?

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Les sagesses anciennes comparaient cette transmutation à la métamorphose mystérieuse de la chenille en papillon. Comment la chose se fait-elle ? Mystère… Mais mystère qui nous indique quand même le lieu du travail : à l’intérieur de notre chrysalide. Cherchons ce Royaume à l’intérieur de nous, dans la profondeur du cœur. Demandons avec confiance à cette dimension divine qu’un jour le voile se déchire et que fonde la larve. Car le salaire de l’enfermement c’est la mort, mais la grâce du déchirement du voile, c’est la vie éternelle dans l’union avec tous les êtres. Alors nous découvrirons ce que nous sommes, et que la mort ne peut toucher. En attendant, envoyons notre amour à ceux qui sont en partance ou qui nous ont quittés, même s’ils nous ont fait du tort, afin que s’ils n’ont pas réussi à lâcher les amarres, notre compassion les oriente vers leur source.

Françoise Gabriel

L’interdépendance

Interdépendance, en voilà un drôle de mot pour un sujet de réflexion! Je suis tombée dessus en m’intéressant au bouddhisme et comme c’est un des piliers centraux de l’enseignement du Bouddha, j’ai d’abord pensé que cette conférence sur l’interdépendance serait bouddhiste, mais j’ai rapidement constaté que c’était un sujet d’intérêt général. Les sciences comme les traditions de tout poil affirment l’interdépendance, alors comment ça se fait que ça m’avait échappé à ce point-là?  Qu’est-ce que c’est donc que l’interdépendance, quelles sont ses implications et de ses conséquences ?  Et qu’est-ce que ça pouvait bien changer dans ma vie? Un petit tour d’horizon s’imposait…

Commençons par examiner le mot. Inter désigne une relation « entre » plusieurs éléments et marque la réciprocité, puis vient le préfixe qui exprime le plus souvent l’éloignement (faire, défaire) ou encore une façon d’insister (marcher, démarcher) et il me semble que c’est ce deuxième sens qui est à l’œuvre dans le mot dépendance. Puis nous avons le radical pendre : être attaché à, suspenchain-1631375__180du à. Pour finir, le suffixe -ance montre le résultat durable de l’action racontée par le verbe : par exemple, une croyance est le résultat de l’action de croire, et la dépendance est l’état qui résulte de l’action du verbe dépendre. Or la dépendance signifie que toute chose dépend de contraintes externes. Ainsi, l’interdépendance est donc une dépendance réciproque d’éléments entre eux,  il suffit donc d’ajouter à la définition de la dépendance : « Et vice versa » ou si vous préférez : « et réciproquement ». Pas marrant !

Heureusement qu’il existe un autre mot dans cette famille, c’est indépendance. Ah ! l’indépendance, n’être assujetti à rien du tout, c’est le rêve. Nous l’avons tous rêvé. Par exemple, n’avez-vous jamais fait une petite crise d’adolescence ? Marre des parents, des profs, du travail, volonté d’être indépendant, affranchi des contraintes… Ah… jouir du pouvoir de dire merde, de vivre séparé dans son coin, pépère, tranquille, pénard… Est-ce que ça vous rappelle quelque chose ? Et fut-ce possible ? Claquer la porte est envisageable si une solution alternative se présente, mais n’est-ce pas alors une nouvelle dépendance ? C’est pourquoi l’adolescent souvent rentre dans le rang ou s’inféode à d’autres dépendances : on a vu beaucoup de jeunes filles se précipiter sous le joug d’un mari pour échapper à celui de sa famille, ou des garçons qui ont troqué l’autorité paternelle pour celle d’un chef de bande, d’un caporal ou d’un patron sans état d’âme.

On ne peut pas tirer de conclusion de nos révoltes quasi enfantines me direz-vous. D’accord, regardons l’histoire, est-ce qu’elle nous donne des exemples d’indépendance ? Oui ! En 1776, treize états refusèrent l’autorité anglaise dont ils dépendaient et promulguèrent une Déclaration d’Indépendance.declaration-of-independence-62972_640 Cette déclaration née d’une rébellion fonda l’existence des Etats-Unis. Elle nous intéresse parce qu’elle est l’affirmation adulte et réfléchie du contraire de l’interdépendance, l’affirmation d’une volonté de vivre séparé, sans lien. Lisons : « Lorsque dans le cours des événements humains, il devient nécessaire pour un peuple de dissoudre les liens politiques qui l’ont attaché à un autre et de prendre […] la place séparée et égale à laquelle les lois de la nature et du Dieu de la nature lui donnent droit, le respect dû à l’opinion de l’humanité oblige à déclarer les causes qui le déterminent à la séparation. »

Mais fut-ce réalisé ? On peut épiloguer d’emblée sur la façon dont les Américains ont accordé dans leur propre pays une « place séparée et égale » aux Indiens ou même à certains de leurs compatriotes. Ce texte est le fruit d’une réflexion égocentrée qui voulait se dégager d’une tutelle subie mais qui n’avait pas poussé plus loin la réflexion. Cette déclaration, si elle exprime la volonté de ne dépendre de personne, et surtout pas des Anglais, ne prend donc pas l’engagement de n’exercer aucun assujettissement sur autrui. La vision séparatiste qu’elle proclame fait de tous les autres des potentiels dangers et elle place l’individu séparé en état de légitime rébellion, c’est-à-dire de violence, comme le montre le nombre d’armes létales que possèdent les Américains. Toute l’histoire des Etats-Unis est donc faite d’une succession de meurtres, de guerres et de manipulations : guerre froide, menace iranienne, partage manichéen du monde dans une vision localisée et égocentrée d’un axe du bien et du mal. Rien de neuf là-dedans, bien sûr, puisque chaque groupe d’hommes depuis Lascaux en a fait autant, mais l’acte de naissance des Etats-Unis a le mérite de théoriser et de légitimer cette position.

D’autre part, affirmer qu’on peut avoir une place séparée dans le monde, c’est s’autoriser à y faire ce qu’on veut comme si ça ne regardait personne d’autre. Croire que ce qu’on fait chez soi ne regarde que soi est extrêmement tentant, mais ce n’est pas vrai. Dans nos maisons, nous devons surveiller notre woods-1072819_640conduite sonore sous peine de causer des troubles du voisinage, et dans nos champs, celui qui épand des pesticides à la volée impacte le petit bosquet et le potager d’à côté. A l’échelle d’un pays, cela signifie par exemple qu’on ne peut déforester pour installer de l’agriculture extensive comme si ça ne regardait que ce pays : l’oxygène qu’offrent les arbres de ce pays est utile à toute la terre, et il n’y a pas de frontière à l’air. Ce fut d’ailleurs un sujet de dérision rétrospective pour nous Français que de nous rappeler comment nous avons gobé que les conséquences de la catastrophe nucléaire de Tchernobyl s’étaient arrêtées à la frontière allemande… Non, l’indépendance, apparemment ça n’existe pas, tout est inter-relié, comme le formulait Bouddha : «Parce que ceci est, cela se produit et quand ceci cesse, cela cesse aussi. » Voyons rapidement dans quel domaine cela se manifeste, vu qu’il est toujours meilleur de regarder les choses telles qu’elles sont plutôt que de les imaginer autrement. Si nous sommes vraiment les enfants de l’interdépendance, inutile de construire quoi que ce soit sur le sable du déni.

Commençant par le commencement, voyons comment est advenue la vie sur terre. Il y près de 4 millions d’années, des bactéries nommées algues bleues ou cyanobactéries apparurent. Elles commencèrent à digérer la lumière par photosynthèse et libérèrent de l’oxygène. De cette innovation nous naquîmes tandis que moururent d’autres organismes : la respiration de cette bactérie a modifié la biosphère entière et notre corps s’est constitué à partir des possibilités nouvelles données désormais par l’atmosphère. C’est ce que les bouddhistes appellent l’origine conditionnéalgues-bleues2e : tout ce qui apparaît dépend de quelque chose, notre advenue sur terre a dépendu d’une algue microscopique qui elle-même n’est pas apparue sans cause.

Aujourd’hui, ces bactéries existent toujours et prolifèrent, eh bien, cette prolifération devient source de maladie et de dysfonctionnements à cause de nos activités polluantes, elles n’ont pas fini d’interagir avec nous ! Plus largement, nous sommes interdépendants avec toute la terre, parce que nous en faisons partie, c’est notre maison. Dès lors notre comportement a des répercussions sur elle. Nous savons maintenant que nous avons une responsabilité dans le dérèglement climatique, l’extinction d’espèces animales ou botaniques, et nous sommes seuls responsables de la pauvreté comme nous sommes seuls responsables des guerres. Je ne m’étendrai pas là-dessus, ni sur les méfaits des gaz à effet de serre, ni sur les conséquences de la mondialisation, ni sur la façon dont nous provoquons des conflits pour les régler dans le sang, le sang des autres préférentiellement. Si des millions de personnes meurent de faim ou de misère, avons-nous vraiment le droit de dire que nous n’y avons aucune part ?

Mais revenons aux commencements. Après le commencement de ce qui respire, que dire de notre commencement à nous, Pierrette, Paulette ou Jacquotte ? Oui, Pierre Paul ou Jacques, c’est dépassé, vive les femmes ! Si nous avons su comment nos parents se sont rencontrés, nous avons pris conscience de la quantité de conditions qu’il a fallu pour ouvrir notre possibilité de naître. Rien que pour nous détendre, prenons un instant pour nous en souvenir maintenant… Et notre atterrissage dans le ventre de maman n’a pas été sans conséquences non plus. Nos géniteurs ont-ils été enthousiasmés à cette nouvelle ? Ou au contraire…  ? Séparés ? Se sont-ils fait la gueule ? Ont-ils déménagé ? Quant à notre aspect physique, il est manifestement dépendant de nos gènes : ça saute aux yeux d’un aveugle que le petit esquimau ne ressemble pas au petit chinois, ni à nous. Ensuite, quelle vague notre arrivée a-t-elle provoqué dans la famille, à la crèche du coin, dans la structure de l’école etc. ? Oui, il faut que je vous le dise, à cause de vous, il a fallu ouvrir une classe supplémentaire, qu’on a été obligé de construire. C’est pour ça que mon tonton a été exproprié et qu’il est parti à la campagne ; et en lui rendant visite, j’ai rencontré un monsieur avec qui, et donc, si bien que… Vous le saviez ?

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A propos d’école, notre interdépendance est facile à voir : nous avons appris à penser à partir des pensées des autres et des mots qu’ils nous ont donnés pour cet exercice, nos processus d’apprentissage ont été déterminés par notre environnement. Nous avons appris ce que la vie nous a proposé d’apprendre par l’intermédiaire de nos parents, l’école et de tout le reste de la vie, et puis nous avons classé nos connaissances comme l’état de notre cerveau nous l’a permis. Un enfant aborigène ayant dépendu d’autres conditionnements n’a pas développé les mêmes aptitudes que mon petit-fils, et les laboratoires se régalent d’étudier le moindre enfant sauvage qui leur passe sous la main. L’enfant sauvage est une aubaine pour discerner la part de l’inné et celle de l’acquis. Mais la problématique pourrait se formuler autrement : l’enfant sauvage est une occasion de distinguer la part d’indépendance vis à vis des humains de la part d’interdépendance dans les apprentissages. Ensuite, réfléchissons encore un instant à partir de notre présent et cherchons un élément dont dépend votre présence ici ce soir. Vous avez trouvé ? C’est difficile ? La difficulté n’est pas de chercher un élément, mais plutôt d’en choisir un au milieu de tous ceux qui nous viennent !

Donnez-moi n’importe quel autre domaine, et nous verrons encore s’appliquer cette loi de l’interdépendance. Dans l’agro-alimentaire, l’interdépendance n’est plus à démontrer :  le simple grain de blé dépend de tant d’éléments terrestres et climatiques que sa moissagriculture-2229_640on est un pur miracle ! Dites-moi en quoi il a pouvoir sur son emplacement, sur le dosage de l’eau et du soleil qu’il va recevoir ? Ensuite s’il pousse il peut encore être piétiné, brûlé par un feu accidentel ou par la guerre… Et l’homme qui dépend du grain de blé, maîtrise-t-il le climat et la guerre ? Et pour qu’un simple demi-avocat soit dans notre assiette quelle accumulation de causes n’a-t-il pas fallu entre les hommes, à commencer par les fabricants d’assiettes, les livreurs, les magasins, l’économie qui nous a permis des les acheter…

A propos d’économie, je me souviens d’une remarque de l’éminent spécialiste Coluche : « Quand on pense qu’il suffirait que les gens n’achètent pas pour que ça ne se vende plus ! » Dès le 19ème siècle, Marx avait vu que le capital malgré sa force énorme n’était pas à l’abri de l’interdépendance à condition que les ouvriers fassent masse. Sinon, à quoi servirait sa consigne, « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ? »

Et un objet, tiens, un objet ! Voyons à la suite de Bouddha comment l’objet lui-même est relié au reste. Voici une voiture. La voiture n’existe pas sans l’assemblage de ses parties, du clignotant au pare-choc, du moteur à l’électronique. Cette voiture n’existe donc que par une série de causes et par vintage-car-1618724_640leur assemblage, qu’on espère solide. Toutes les personnes qui contribuent à la construction de ces éléments sont interdépendantes, et la terre dépend aussi de notre intention : il faudra extraire du fer, du pétrole autant pour le plastique du véhicule que pour qu’il fonctionne etc. Bouddha fait remarquer ensuite qu’un objet dépendant d’un montage peut être démonté. Or quand on a désassemblé les parties conditionnées d’un objet, mis la bagnole en pièces détachées, il reste encore l’idée de cet objet. Alors, l’idée ? Est-elle libre ? Pas du tout. Elle est elle-même conditionnée par des besoins et en dépend. Si les inventeurs de la voiture n’avaient habité que sur la mer, ils n’auraient pas inventé cette lourdeur à rouille. S’ils avaient mesuré trois mètres, ils lui auraient trouvé une autre forme etc.

L’interdépendance n’est donc pas un dogme, c’est un fait. Rien de ce qui apparaît (dont nous) n’est pas conditionné, ou dit à l’endroit, tout ce qui apparaît est conditionné par autre chose. Alors comment se fait-il que nous nous comportions la plupart du temps comme s’il n’en était rien ? Que en soyons inconscients ?

Une première raison de notre inconscience est que, comme Obélix, nous sommes nés dedans, conditionnés et dépendants d’éléments si constitutifs à notre existence qu’ils semblent être nous. Nous avons parlé de l’oxygène sur la terre, mais il est tellement naturel de respirer que notre dépendance à l’oxygène ne nous apparait pas, du moins tant que l’asthme ne nous affecte pas ! On pourrait en dire space-89130_640autant de la pesanteur. Tout le monde connaît cette loi physique, tout le monde la subit, mais son conditionnement est si ancré dans nos gènes comme dans notre expérience que nous l’ignorons. A quoi ça servirait de la connaître ? A la ressentir, car tant que nous subissons machinalement la pesanteur, tant que nous luttons inconsciemment, nous en sommes inconscients. Tant que nous en sommes inconscients, nous ne la connaissons pas et si nous ne la connaissons pas, nous ne pouvons pas nous en servir. Une des tâches des chi-kung par exemple est donc d’enseigner la pesanteur : comment la sentir, lui céder par la détente, en tirer parti.

Une deuxième raison de notre inconscience, c’est que l’interdépendance est comme son nom l’indique, de la dépendance en réseau, un réseau si vaste qu’il s’étend largement hors de notre champ d’expérience directe. Reprenons l’exemple de Tchernobyl. La Russie, c’est loin, les rayons X, ça ne se voit pas, et comme notre mental est resté à l’époque des diligences, il n’imagine pas vraiment que la catastrophe puisse se propager jusqu’à son pavillon de banlieue. Nous vivons avec des œillères qui nous permettent à peine de distinguer les conséquences du changement de propriétaire de la boulangerie du coin, alors Tchernobyl, vous pensez… Bien sûr, les sciences actuelles parlent de notre terre comme d’une biosphère, et nous venons de voir ensemble plusieurs exemples d’interconnexion planétaaedes-aegypti-1351001_640ire, mais peu importe, nous en doutons. Jusqu’à ce que nous attrapions le chikungunya parce qu’un moustique est sorti de l’avion en même temps que le passager est monté dans notre taxi, les ravages de cette maladie à des milliers de km nous émeuvent peu, dites-moi le contraire ! Alors quand la science assure que les taches noires et les éruptions solaires sont d’une grande importance sur les instabilités de la terre et de notre équilibre, et même que notre planète subit des influences du plus loin de notre galaxie, nous avons tendance à écarter l’information et même à disqualifier celui qui la transmet! Pour que notre égo accepte d’être interdépendant, il faut qu’il soit directement touché. Que la vie nous soit devenue un calvaire depuis que notre belle-mère est à la retraite, d’accord, mais pour le reste, faut voir… et nous ne voyons pas.

C’est en effet une autre raison de notre inconscience : nous ignorons facilement ce qui ne nous gêne pas. En effet, autant il est facile de voir les aspects d’une dépendance quand elle est désagréablement ressentie par celui qui y est suspendu, autant elle peut passer inaperçue par celui qui en est la cause ignorante, même si les éléments en jeu sont très proches géographiquement. Le patron qui prolonge négligemment une réunion, comment peut-il savoir qu’à cause de lui le gardien de son immeuble, dix étages en dessous, est en train de rater le rendez-vous avec la femme qu’il comptait justement séduire ce jour-là ? Et comment pourraient-ils savoir tous les deux que l’enfant conçu par inadvertance le soir même aurait eu mission d’empêcher une invasion extra-terrestre, hein ? Patatras !

Cet exemple m’amène à une autre raison de notre inconscience des interdépendances : la disproportion entre les causes initiales et les effets. Une demi-heure de parlotte dans un bureau contre une invasion planétaire, qui pourrait l’envisager ? D’ailleurs ce point a occupé les littéraires comme les scientifiques et a donné naissance à la théorie du chaos. A la suite du roman de Bradbury qui racontait viceroy-butterfly-1550407_640comment l’aile d’un papillon brésilien avait provoqué des millénaires plus tard une tornade destructrice au Texas, les scientifiques se sont interrogés sur la question du déterminisme et de la prédictibilité de l’avenir. Ils ont conclu qu’on ne pourrait jamais le prédire à 100% parce que d’une part nos instruments de calcul sont trop limités, et que d’autre part le moindre paramètre agissant indépendamment de l’espace et picasso-151395_640du temps, il manquerait toujours un élément pour formuler autre chose que des approximations, approximation dans le meilleur des cas, erreur complète la plupart du temps. Pascal l’avait déjà formulé ainsi : « Le nez de Cléopâtre, s’il eût été plus court, toute la face de la terre aurait changé ». Et, entre nous, qui aurait songé à le paramétrer ?

De plus, pour pouvoir prédire avec sûreté, il faudrait être sûr de commencer la liste des interdépendances au début. Mais qui de la poule a fait l’œuf ? Y a-t-il vraiment un début, un ordre dans les causes des phénomènes ? Je sors, je glisse sur le trottoir, soit, il y a chronologie. Mais ensemble ont concouru les paramètres de la pluie, ceux de mon retard à ce rendez-vous qui m’ont fait courir, de mon stress, de l’heure matinale qui obscurcissait le sol, de la moto qui m’a distraite en pétaradant soudainement et de la crotte de chien. Chercher l’origine de chacune de ces causes serait une perte de temps. Bouddha a donc clairement dénié la nécessité d’une cause première aux phénomènes.

Là, il faut que je m’arrête un peu. Je transpire de malaise… Ouhllla ! Aïe aïe aïe ! Si reconnaître que tout est interdépendant, tout absolument tout, ça nous amène à dire qu’il n’y a pas nécessairement de cause première, ça veut dire que… Nom d’un petit bonhomme à ressort, il n’y aurait pas de Dieu créateur ? Il n’y aurait pas de « bereschit », de commencement divin, de cosmogénèse ? Mais alors quoi ? Qui ? Mes ancêtres se retournent dans leur tombe et je n’ose pas en parler à ma mère. Laissons plutôt cela et continuons à chercher ce qui pourrait nous dissuader de réfléchir à l’interdépendance.

Hélas, ça va de mal en pis, je me demande pourquoi j’ai choisi ce sujet de conférence ! En cherchant pourquoi nous préférons ignorer l’interdépendance, je suis tombée sur une raison extrêmement pénible à envisager : la notion d’interdépendance est franchement désagréable en elle-même. Parce que si tout est interdépendant, nous sommes interdépendus, interdépendus jusque dans notre question-423604_640quotidien … Autrement dit, quelle est notre marge de liberté ? Où est notre sécurité ? Allons plus loin, quelle est notre identité ? Qui sommes-nous si nous ne constituons que la somme d’une série de causes et d’effets dont nous ne maîtrisons pas le changement?

Car tout ce qui dépend d’autre chose ne peut forcément pas dépendre de soi. Une porte est ouverte ou fermée. On ne peut pas au même niveau d’être dépendre et ne pas dépendre. Ce qui dépend d’autre chose n’a donc pas d’existence intrinsèque, d’existence propre, autonome, réelle et indépendante, autrement dit, ça n’existe pas vraiment. Et, et… je suis moi aussi dans ce cas, comme le moustique et le caillou, comme l’étoile et le quark. Donc je n’aurais pas d’existence par moi-même ? Eh bien non, Bouddha n’est pas le seul à l’affirmer, Saint Paul a lui aussi résumé la situation d’une de ses phrases lapidaires : « Celui qui s’imagine être quelque chose alors qu’il n’est rien est dans l’erreur ». Ah ! Mon Dieu !… Quoi, voilà que j’en appelle à Dieu, alors qu’il n’est peut-être pas celui que je pense… c’est affreux ! A quel saint me vouer alors ? Ô idée que j’existe, que je suis moi, erreur chérie, comme je te préfère…

Oui, en général nous aimons cette erreur, nous la préférons au vertige. Nous nous acharnons à créer une continuité dans notre existence en nous raccrochant chaque matin à notre passé, en répétant chaque jour le même circuit dans nos déplacements habituels, en regardant le même genre d’émissions, en éliminant toute surprise au maximum comme si nous étions maîtres de tout dans l’illusion que rien ne change. Nous nous accrochons à ce qui nous convient, nous le saisissons, dit Bouddha, mais c’est inutile, vouloir saisir ce qui s’en va ne sera qu’une souffrance de plus, nous le savons et nous le faisons quand-même…

D’ailleurs le paradoxe est que d’une part nous ne voulons pas du changement, et que d’autre part nous faisons en même temps de l’impermanence le principe de notre intérêt pour la vie car nous sentons bien que sans changement nous serions raides et immobiles comme des statues. Vous vous souvenez ? Dans les contes de fée, être transformée en statue était le châtiment des méchantes marâtres. Imaginons un film dont la situation finale serait exactement la même qu’au générique de début, ce serait un pur navet ! Au pilon, les bouquins dont les descriptions ralentissent l’action ! Alors ? Nous voudrions bien des changements pour nous désennuyer s’ils n’allaient que vers le mieux, mais comme nous ne maîtrisons rien parce que tout dépend de trop de choses instables, le plus souvent nous les subissons. C’est pourquoi Bouddha voit dans l’interdépendance une souffrance aggravée par l’impermanence.

L’impermanence est une évidence : la jeunesse comme le printemps passe, la mort nous rappelle que tout ce qui appartient au monde des phénomènes, c’est-à-dire de ce qui se voit, apparait, change sans cesse et disparaît, même les étoiles. La rose du matin feuille à feuille déclose pourrit dans la terre, et vite, vite, la feuille du bourgeon tournoie jaunie dans le vent de l’automne. Du jour au lendemainmirror-1547919_640 notre meilleure amie nous pique notre chéri et notre entreprise délocalise. Nous n’aimons pas y réfléchir, comme me le disait un jour un inconnu. C’était il y a quelques années, je me rendais aux obsèques d’un de mes oncles. Je devais y prononcer quelques mots d’hommage que, surdébordée comme souvent, j’écrivais dans le métro qui menait à l’église. Je ne sais pourquoi, le jeune homme assis en face de moi m’interpella en me demandant si je préparais un cours ou corrigeais des copies. « Non, répondis-je, j’écris une oraison funèbre ! » Aussitôt il se répandit en excuses. « Ne vous inquiétez pas monsieur, nous sommes tous mortels. » Je me souviens encore de sa réponse qui me frappa par sa justesse : « Oui je sais bien, d’ailleurs c’est ce que je dis à mes copains, mais ils ne veulent pas me croire ! »  J’y pense et puis j’oublie…

Il me semble que la grande souffrance de devoir admettre l’interdépendance et l’impermanence qui mène à la mort est que nous avons un système de fonctionnement entièrement établi sur un module de séparation: nous existons dans un corps avec des limites qui peuvent s’entrechoquer avec d’autres corps, de même que nos sentiments et nos idées, et nous sommes ce corps et ces pensées. Si nous devons les lâcher nous allons mourir, disparaître dans le rien… Terreur ! Si notre corps meurt, c’est la fin de l’histoire puisque nous sommes identifiés à lui. Voilà pourquoi nous savons que ça arrivera mais comme me disait le jeune homme, nous ne voulons pas le croire… Alors essayons un truc : au lieu de nous servir de notre corps pour nous limiter et penser que nous allons mourir quand il va pourrir, voyons les leçons de fonctionnement qu’il nous donne pendant qu’il est vivant.

Il est fait de milliards de cellules qui toutes sont interconnectées. Si nous avons mal au bout de l’orteil tout le corps est informé sur le champ car l’orteil travaille pour tout le corps et nos jambes le déplacent tout entier, de même le cœur bat pour envoyer du sang jusqu’au bout de l’oreille même si elle se trouve plus haute que lui etc. Chaque organe comfoot-1625990_640munique aux autres d’une façon très précise et seconde par seconde son bulletin de santé, et seconde par seconde tout le corps s’adapte. La médecine chinoise a donc constaté que les organes se régulaient les uns les autres, et qu’ils se soutenaient entre eux selon un circuit qu’on appelle la roue des énergies, un organe donnant de la force à l’autre. Ainsi, les reins donnent de la force au foie qui donne de la force au cœur. Pourquoi dans cet ordre ? Parce que les organes sont connectés avec les éléments chinois, et que l’eau nourrit l’arbre, que l’arbre nourrit le feu etc. Si nous ajoutons à cela que les organes non seulement sont inter-reliés physiquement entre eux, mais qu’ils sont reliés aux émotions, aux astres, aux animaux, aux couleurs, aux 5 sens, nous voyons que cette médecine avait depuis des millénaires un sens aigu de l’interconnexion.

Interconnexion, oui, mais pas n’importe laquelle. Dans le corps, si un organe faiblit les autres l’aident ou prennent la relève, de même si une veine se sclérose, une autre fera son possible pour transporter le sang à sa place. Il n’y a pas de jugement tout travaille pour le bon fonctionnement et le bonheur du tout en une sorte de tous pour un, un pour tous. Saint Paul, encore lui, remarque la même chose. « Le corps est un et a plusieurs membres, dit-il. L’œil ne peut pas dire à la main : je n’ai pas besoin de toi ni la tête dire aux pieds : je n’ai pas besoin de vous… Et si un membre souffre, tous les membres souffrent avec lui, si un membre est honoré, tous se réjouissent. » La leçon du corps est une leçon d’ouverture bienveillante et active à la globalité. Notre corps nous dit : considère-toi comme une cellule dans le fonctionnement global de l’univers comme mes cellules appartiennent à l’ensemble de ton corps. Ce genre d’interdépendance porte un nom : solidarité.

Ce mot de solidarité signifie aussi interdépendance mais dans une optique unifiée. Lorsque nous nous portons garants de locataires pour qu’ils puissent emménager quelque part, nous nous portons caution solidaire. En d’autres termes, si nos protégés ne peuvent pas payer, c’est nous qui casquerons. Nous sommes bien interdépendants, eux de notre caution, et nous de leur régularité à régler leur loyer. Mais n’est-il pas plus agréable d’être caution solidaire que caution interdépendante ?

Reconnaître l’interdépendance, c’est se donner les moyens d’exercer la solidarité en prenant conscience nails-1420329_640de notre responsabilité dans le fonctionnement harmonieux du tout. Car si ce que nous faisons, ce que nous disons, ce que nous pensons et ce que nous sommes a des interactions avec tout, alors tant que nous ne le savons pas, nous avons l’inconscience des éléphants dans des magasins de porcelaine ou des enfants qui cassent leurs jouets par ignorance sans penser à mal. Mais le sachant, nous pouvons tourner notre intention vers le positif, surveiller notre propre existence et nous engager pour le bonheur du tout. Le découragement nous souffle-t-il que notre action est inutile car trop locale et minime ? Répondons-lui qu’il n’y a pas d’action solitaire, il n’y a que des interactions solidaires et qu’en agissant localement nous agissons universellement. Pour reprendre du vocabulaire utilisé dans les sports collectifs, nous ne pouvons plus nous la jouer perso, il n’y a qu’à suivre les leçons du corps et là-dessus, le corps est très clair : quand une cellule veut la jouer perso, il faut la détruire, c’est un cancer. Jouer perso, c’est être nuisible, et nous ?

Accepter l’interdépendance a donc de quoi nous rendre très humbles : en fait, il n’y a pas d’action personnelle, et inversement, ça a de quoi nous rendre très sûrs de notre puissance : il n’y a pas d’action personnelle, mais il y a interaction avec l’univers. Notre action est reliée à tout non seulement par la modification qu’elle y introduit mais aussi, même si nous ne le voyons pas, par la vibration qu’elle provoque. Ainsi aussi de nos infimes pensées. Chaque fois que nous nous libérons un peu, nous libérons tous les autres sans rien faire pour cela.

Pour illustrer ça, il me revient une expérience que me montra une prof de piano. Figurez-vous que si on appuie sur le mi, le sol et quelques autres notes juste pour appuyer sur les touches de façon muette, ça fait qu’on lève les étouffoirs qui enserrent les cordes pour assassiner leurs vibrations. Ensuite, on joue, avec le son cette fois, un do. Et là, qu’est-ce qu’on entend distinctement ? Tous les sons de la clef-1439136_640famille du do qui vibrent en même temps que lui, c’est-à-dire le mi, le sol etc, les harmoniques libérées ! Je pourrais bien appuyer sur tout le clavier et ne sonner qu’une note, ne répondraient que les harmoniques de cette note. Eh bien, ça me parle de l’interdépendance et ça me rassure. Si nous envoyons un acte de vie, il résonnera naturellement avec toutes les fréquences de vie en harmonique avec notre acte, et nous n’avons rien à faire pour cela, que de lever les étouffoirs de notre égo. Et nous n’avons rien à craindre du reste, cela ne résonnera pas. Vous me direz qu’on peut se tromper vu notre ignorance des causes les plus lointaines en interaction.

C’est tout à fait juste. C’est pourquoi il faut voir avec le cœur parce que le cœur ne fait pas d’erreur. Bouddha demande qu’on s’exerce à une vue profonde et vaste, qui aime tout et ne privilégie rien pour ne rien déformer. Plus nous nous entraînerons à cette vue, moins nous risquerons de nous tromper. Bien sûr c’est un travail de vigilance et d’attention auquel nous ne sommes pas habitués, nous qui naviguons sur le mode zombie dès que nous le pouvons. Par exemple, si nous savons qu’une rue à double sens devient voie piétonnière, combien de fois empruntons-nous quand même ce trajet avant de nous rappeler devant les plots d’arrêt qu’il nous faut rebrousser chemin? Faire attention à notre quotidien sans défaillir, nous ne savons pas. Et voir largement sans rien privilégier mais en notant tout dans une même bienveillance, nous ne savons pas non plus. Nous sommes plutôt du genre critiques, et prêts à pleurer comme Lamartintelescope-187472_640e : « Un seul être nous manque et tout est dépeuplé »…

Élargir le champ de notre vue, c’est élargir le champ de notre conscience, voir de nos propres yeux c’est amoindrir le champ de notre conditionnement. C’est pourquoi Jésus comme Bouddha ont donné le même conseil avec les mêmes verbes dans le même ordre : « Venez et voyez ». Intéressez-vous, approchez-vous. Mais approchez-vous comment ? Avec le cœur. Ensuite, voyez la vérité. A quoi ça sert ? A créer sur du solide. Si nous avions su que notre maison était sur une faille, l’aurions-nous achetée à cet endroit-là ? L’information, c’est la vie.

Et quelles seraient pour nous les informations principales que nous n’aurions pas encore ? Que nous n’avons pas à nous identifier à notre personne car nous appartenons à un ensemble plus vaste comme les cellules appartiennent au corps, certes. Nous en convaincre nous ferait passer d’un fonctionnement personnel et défensif à un fonctionnement aimant et global, ce serait déjà une métamorphose dans nos vies et dans l’équilibre de l’univers. Nous aurions tous tout à y gagner et rien à y perdre. Du gagnant gagnant, win-win dit-on maintenant.

Et puis comprendre que ce qui change sans cesse, c’est le tout constitué par les formes. Aujourd’hui les sciences montrent l’unicité de la matière et nous expliquent que le point commun de toute la matière de l’univers, du plus grand au plus petit, c’est le vide. S’il n’y avait pas de vide l’univers ne pourrait se déployer. Ce que disent aujourd’hui les sciences quantiques, les anciens Chinois le disaient ainsi il y a près de tbuddha-345467_640rois mille ans avec Bouddha : « La forme surgit du vide, apparait dans le vide, danse dans le vide et disparait dans le vide. »  La forme, c’est donc une sorte de métamorphose du vide en matière, une plongée de l’énergie pure à l’intérieur des limites des corps. Ce vide originel, cette vacuité comme le disent les bouddhistes, c’est l’absence de toute forme. C’est aussi la caractéristique de la transmission juive : le dieu des Hébreux, on ne peut ni le figurer ni le nommer, le dieu de l’Islam ne supporte aucune représentation non plus.

Mais notre pensée ahane et soupire, elle s’arrête désorientée ou terrorisée elle se rebelle : elle ne peut pas comprendre ce que c’est que ce vide, elle ne veut rien avoir à voir avec lui. Il faut lui expliquer que ce vide, ce n’est pas du rien : « Ecoute, n’aie pas peur ; pour que tout puisse en surgir du vide il faut que ce vide soit plein. Ce plein est énergie sans limite, c’est à dire sans forme. Tu as compris, petite pensée, cher cerveau ? Rassure-toi, tiens-toi tranquille ».

Ce qu’il faudrait, c’est que notre conscience localisée et relative abdique le moi et fasse le saut quantique de la rencontre avec cette source de pouvoir qui fait danser les mondes. Alors libérée elle pourrait goûter que « Il y a un sans-naissance, sans-devenir, sans-création, sans-condition. S’il n’y avait pas ce sans-naissance, sans-devenir, sans-création, sans-condition, on ne pourrait pas échapper au né, devenu, créé, conditionné (c’est-à-dire à la prison de l’interdépendance, de l’impermanence et de la mort). Mais puisqu’il y a un sans-naissance, sans-devenir, sans-création, sans-condition, on peut échapper au né, devenu, créé, conditionné. » Udana, VIII, 3.

Si on peut échapper à notre conditionnement de phénomène créé, c’est que nous avons part aussi à ce non-né, non devenu, non créé, non dépendant. Nous sommes aussi cela, nous sommes cela enfoui dans la matière. C’est dur à assimiler. Peut-être cet enseignement de Jésus nous aidera-t-il un peu à comprendre cet incompréhensible. Il dit selon Jean : « Croyez-moi (ne pensez pas), je suis dans le père et le père est en moi. » Cette formulation m’avait toujours paru obscure. Mais si nous la mettons en relation avec ce que dit Bouddha, nous pouvons comprendre que le père, c’est ce vide plein, cette conscience universelle, cette force de vie. « Je suis dans la conscience et la conscience est en moi. » Et Jésus continue : Si vous ne me croyez pas, croyez au moins mes œuvres » c’est-à-dire croyez à mes miracles, à mes enseignements, eux que je tire de la conscience universelle. C’est pourquoi Jésus dit aussi « Lchrist-898330_640e père qui demeure en moi, c’est lui qui fait les œuvres ».

Autrement dit, sauter dans ce vide qui crée les mondes transformera votre petite personne localisée et mortelle en Christ comme moi, et cela vous donnera accès à la source de tous les pouvoirs. « Vous ferez même de plus grandes choses que moi ». Et quand il dit à cette conscience remplie de puissance, de sagesse et d’amour : « Je te prie pour que tous soient un comme toi et moi nous sommes un, » il nous dit que c’est possible de sortir de la prison de l’interdépendance et de goûter la plénitude. Il n’ya pas de fils unique, il n’y a que l’Unique.

Ainsi donc coexistent deux systèmes d’interdépendance : celui du mode d’existence du chacun pour soi et Dieu pour tous, c’est à dire en fait Dieu pour personne, et celui du chacun pour tous. Nous connaissons bien le premier mode, c’est celui du chaos, de la cacophonie, du karma, de ce que les bouddhistes appellent le destin de fatalité, disons pour nous en souvenir réseau ca-ca…. Mais nous pouvons aussi changer de réseau et entrer dans la sphère de l’intelligence et de la bienveillance globale qu’on appelle aussi la pleine conscience. Alors s’ouvre un destin de providence, de grâce dirait-on chez nous, beaucoup plus agréable et harmonieux. Rien à craindre de cette interdépendance-là !

L’accès à cette ouverture ne pouvant se faire par la pensée, terminons cette conférence par un petit temps de silence. Merci.

ciel-bleu1Françoise Gabriel

Les éléments 4 : le feu

Classé parmi les quatre éléments, le feu est le seul de ces éléments qui soit impossible à polluer. Il est reconnu comme partie constitutive de notre univers, des étoiles à notre planète et notre organisme. Toujours feu, pourtant très divers par son intensité, fragile étincelle ou brasier, flamme de bougie ou soleil rayonnant et par ses effets bénéfiques ou maléfiques. Excellent sous la casserole, terrifiant dans les forêts incendiées, il éclaire et réchauffe mais il assèche et désole aussi : le feu est énergie. Et dans notre corps, il y a feu, sinon d’où viendrait que nous soyons chauds? Or le feu existe à partir de la combustion d’un support, mais aussi selon les sages et les mystiques de toutes traditions, sans avoir besoin de rien. Qu’est-ce donc que le feu ? Quelle est sa puissance? A quoi ça sert et qu’avons-nous à en faire pour nous-mêmes ? Au cours d’une promenade à travers la mythologie, l’histoire et parmi les enseignements spirituels, nous essaierons d’y répondre. Alors même s’il n’y a pas le feu, allons-y !

Pour prendre les choses par le commencement, remarquons que les mythes de tout poil font une place au feu dans la création du monde, souvent en relation avec l’eau. Chez les Egyptiens, de l’océan primordial surgit Ra, dieu du soleil de qui tout est venu. Chez les peuples du Nord, une rencontre entre la glace et le feu fut à l’origine du monde et au Japon, la puissance de la création est représentée par une baguette de diamants. Partout il est question du feu et chez nous Dieu a commencé à créer le monde avec la lumière : jour Un. Certes, avant le temps, il y avait des eaux, mais la terre était informe et vide, sans structure et ténébreuse, exactement comme dans la mythologie japonaise. Le premier acte cosmogonique de Dieu, c’est donc de créer le feu: « Que la Lumière soit ». Dans cette lumière qui permet la Vision divine, tout le reste se crée. C’est assez simple à admettre pour nous qui avons aussi besoin de lumière dans nos activités et petites créations quotidiennes. Nous vivons donc le jour et dormons la nuit, même si aujourd’hui la lumière emprisonnée dans des ampoules et des machines permet de contrarier cet ordre naturel.

Si Dieu a tout créé à partir de la lumière, même les luminaires : soleil, lune et toutes les étoiles du firmament qui arrivent plusieurs jours après elle, c’est que par voie de conséquence sous une forme ou une autre, il y a de la lumière dans tout, et donc en nous. Si je dessine avec un crayon à papier à mine de plomb, il y aura bien du plomb sur ma feuille n’est-ce pas? Ou alors il n’y aura pas de dessin. Et aujourd’hui à partir d’une cellule de n’importe quoi on peut retrouver l’ensemble, comme à partir d’un trait d’hologramme, on retrouve l’hologramme complet. Puisque nous avons été faits à partir de la lumière, nous sommes forcément faits de lumière. D’ailleurs la confirmation s’en trouve encore dans la Genèse: nous les humains, nous avons été créés à l’image et à la ressemblance de Dieu. En d’autres termes, puisqu’il est Lumière, nous avons la confirmation que nous aussi nous sommes lumière et que nous avons pouvoir de créer avec la lumière.

Oui, c’est ce qui est écrit, mais dans ce que nous vivons au quotidien, vous allez me dire que c’est plutôt non! Et pourquoi ? « Parce que. Parce que t’as qu’à essayer, si tu fermes les yeux, tu verras bien qu’on n’y voit rien et que c’est noir dedans. Alors, si nous sommes lumière, c’est tout au plus virtuel. » Certes. Mais justement… le chêne est dans le gland. Nous avons le programme de l’être de feu et lumière inscrit en nous, même si pour l’instant il ne se voit pas. Le chêne est dans le gland, et c’est absolument vrai que ça ne se voit pas à l’œil nu, parce que le programme est sous forme d’information seulement. La nature saura très bien le déchiffrer si les conditions sont réunies, par contre nous, si nous ouvrons un gland, nous n’y verrons pas un minibonzaï bien rangé dans le bon sens, il nous faudra nous en remettre à la nature et planter le gland (enfin de préférence pas celui que nous aurons ouvert) et puis observer ce qu’il adviendra de ce gland. Ce que nous verrons, c’est que ce n’est pas un gros gland qui va apparaître et grandir, mais un chêne.

Cette analogie nous aide à accepter que ce n’est pas parce que nous ne sommes pas lumière quand nous fermons les yeux que nous ne possédons pas l’information du feu en nous. Deuxièmement, ça nous prévient que ce n’est pas non plus en accroissant notre modèle actuel de corps obscur et de comportement que nous deviendrons lumière. On pourrait même affirmer le contraire. Un peu de caractère, comme on dit, c’est bien, mais plus, ça deviendrait caractériel. Pousser à l’extrême ce que nous sommes actuellement sans rien modifier serait devenir notre propre caricature et risquer la mort. La grenouille de La Fontaine qui voulait se faire aussi grosse que le bœuf nous l’enseigne sans grand discours: « La chétive pécore s’enfla si bien qu’elle creva. » Ainsi, puisque nous n’avons pas encore l’expérience commune de cette transformation, il nous faut nous en remettre à la sagesse de la nature et d’une intelligence supérieure à la nôtre. Il serait avantageux aussi de chercher où trouver des infos sur ce programme, c’est ce que j’ai fait pour vous, pour nous plus exactement!

Car dans l’état actuel des choses, nous sommes des glandus sinon des glands, et notre obscurité signifie avec force que nous ne sommes pas des soleils (je vais éviter de dire que nous ne sommes pas des lumières pour ne pas nous vexer). Si nous en doutons, observons. Autour de nous tout est sombre : les gens qui nous côtoient se sentent rarement mieux, quand nous longeons des grilles les chiens aboient et si nous surprenions un sanglier, il nous chargerait. Mais ce n’est pas la loi universelle. J’avais appris à l’école que dans l’arène romaine les lions affamés s’étaient couchés malgré leur faim devant sainte Blandine et Saint François parlait aux oiseaux et aux loups. Au Tibet, quand le rimpoche Chatral récemment disparu faisait ses pratiques, un énorme tigre venait se coucher sur une branche basse devant sa fenêtre. Pourtant il n’y a rien de plus féroce qu’un tigre.

De fait, tant que nous vivons dans l’obscurité, comment partagerions-nous la lumière? La vérité, c’est que l’obscurité provoque la peur. C’est normal d’avoir peur dans le noir, les petits enfants qui nous demandent de laisser la veilleuse ou la porte ouverte le disent très simplement. Et le problème, c’est que la peur que nous ressentons, nous l’infligeons. Dès lors le principal échange que nous faisons jusqu’au niveau mondial est celui de la peur qui mène à l’attaque, à la soumission, à la paralysie. Les animaux nous sautent dessus, les hommes sont des loups pour l’homme la femme et les petits enfants, et le marché des armes est florissant. Il fait noir.

Que faire ? Allumer la lumière. Toute l’histoire des progrès de l’humanité est donc celle des ses progrès vers la lumière, à l’intérieur comme à l’extérieur. Pour l’extérieur, par exemple, ces progrès ont coïncidé avec la domestication du feu. Dans les temps préhistoriques, les hommes n’avaient aucune maîtrise du feu. Comme les singes et les autres animaux, nous étions condamnés à nous tapir dans le froid et dans le noir, fragiles, sans recours devant le gel ni les bêtes sauvages plus fortes que nous. Et toutes étaient plus fortes que nous, avec leurs poils contre le froid, ou leur masse, ou leurs dents acérées, ou leur agilité, ou leurs griffes. Nous, nous trouvions difficilement de quoi nous nourrir et comment survivre. Mais quand le feu brûlait dans le foyer de notre tribu, tout changeait. Nous éprouvions lumière et chaleur, la peur du noir reculait aux frontières de la ligne d’action du foyer, la faim aussi grâce la cuisson des aliments et leur conservation par la fumée (manger de la viande crue ou pourrie, c’est quand même désagréable et dangereux). La flamme nous protégeait aussi des bêtes féroces non seulement parce que celles-ci avaient peur du feu mais parce que nous pouvions confectionner des armes plus performantes pour nous en défendre ou les atttaquer. C’est pourquoi, tant que nous n’avons pas percé le mystère de la production du feu, les hommes les plus valeureux se sont comportés en héros pour traverser les incendies et rapporter des brandons, et les femmes gardiennes du feu furent aussi vénérées qu’assujetties à de terribles lois. Le feu, c’était la vie de l’homme, et laisser mourir le feu ça aurait été tuer la tribu. Il n’y avait donc pas de rôle plus important et prestigieux que de garder la flamme. A Rome, les Vestales gardiennes du feu prêtresses vénérées parmi les prêtresses, étaient de cette lignée.

Les autres animaux que nous ne cherchaient pas à connaître le feu. Leur peur était plus grande que leur fascination si bien que les anthropologues affirment que la recherche du feu et la première découverte de la production de la flamme sont la marque de l’humanité. On a bien pu apprendre à des bonobos à ne plus reculer devant le feu, et même à en allumer un à l’aide de briquet et à faire cuire un steak. Mais jusqu’à maintenant, aucun d’eux n’a été suffisamment intéressé par le feu ou le steak à point pour avoir l’idée spontanée d’en allumer un. Quant à passer de longs moments à frotter deux bouts de bois pour les chauffer jusqu’à la production d’une flamme, pour l’instant ça ne s’est jamais vu. Dans Mooglie, vous souvenez-vous de la danse du roi Louie et de ses sujets avec le petit garçon ? Il lui confie qu’il aimerait bien que ce petit d’homme lui donne le feu, parce que dit la chanson »I wanna be like you », mais on ne le voit pas disposé à faire autre chose qu’à danser cette demande! Le feu, c’est l’homme.

On produisit le feu d’abord avec deux bouts de bois, puis avec deux silex : la production de la  flamme devient très rapide et sûre, si rapide qu’en ce qui me concerne, je produisis une étincelle à partir du frottement de deux silex au cours d’une simple animation sur une aire d’autoroute… Dans les deux cas, ce n’est pas d’abord l’étincelle qui apparait mais la chaleur. Chaleur d’abord, lumière ensuite. C’est ce qui fait que le feu est associé symboliquement à la fois à l’intelligence du fait de sa lumière, et à l’amour qui réchauffe. Ces caractéristiques se rapportent à tous les feux, comme le soleil par exemple qui chauffe et éclaire en même temps (à ce propos, pour reparler de la mythologie nippone, chez les Japonais le soleil n’est pas un dieu mais une déesse et en allemand, le mot soleil est féminin).

Pour revenir à la production préhistorique du feu, d’où a pu venir à l’homme l’idée que frotter longuement un morceau de bois contre un autre, puis dans une rainure pourrait faire surgir une flamme? Pour Bachelard dans sa Psychanalyse du feu, c’est la proximité symbolique du feu et de l’amour qui l’explique, et c’est la façon de faire l’amour qui a suggéré à l’homme la manière de faire un feu. Il fallait une vision de cette possibilité pour la faire éclore. Si nous revenons à la cosmogonie biblique, nous trouvons une étrange similitude dans la façon de produire la lumière en lisant le début de la création du monde. Il est dit que l’esprit de Dieu se mouvait sur les eaux. Ce mouvement de va et vient sur l’eau a été source du jour Un, de la lumière. La baguette de diamant des Japonais aussi fut agitée par le dieu dans les eaux informes, mouvement d’une verge de feu et lumière, et lorsqu’elle en fut retirée, une goutte tomba qui fut la première île nipponne à surgir de l’eau. Ne dirait-on pas qu’il a fallu du feu pour que l’univers et les êtres apparaissent? Traditions et psychanalyse nous orientent donc vers l’hypothèse que cosmogonie générale et cosmogonie individuelle ont la même méthode: créer à partir du mouvement et du feu.

Si tel est le cas, il convient de continuer à approcher le feu comme nos ancêtres préhistoriques, avec une sorte de crainte sacrée devant cette toute puissance et aussi de nous rendre compte qu’il est d’une importance capitale de ne pas nous en désintéresser. Or le XXème siècle a rencontré ces deux écueils. Désintérêt d’abord, parce que de nos jours on peut avoir l’impression que le feu est domestiqué. Le moindre bébé peut appuyer sur un interrupteur, on achète des briquets et des allumettes à des prix dérisoires, la flamme de la chaudière se rallume toute seule et dans les rues les lampadaires s’allument automatiquement pour chasser l’obscurité… Qu’est-ce qu’il peut bien avoir d’extraordinaire, ce feu qui dans mon quotidien m’obéit au doigt et à l’œil ? Il faut avoir rencontré l’agitation du fumeur qui a égaré son briquet pour avoir une vague idée de l’angoisse existentielle d’une vie sans feu! Oui, ce qui est commun est banal, et notre attention au feu s’émousse et meurt devant tant de facilité. Jamais le feu n’a été si domestiqué, et paradoxalement, si inconnu.

Le deuxième écueil est de s’approcher du feu comme d’un vulgaire instrument, pour asseoir une puissance détachée de l’harmonie générale, et ça nous l’avons fait aussi. La science moderne s’est désolidarisée du sacré. Le travail du feu a conduit les hommes à une certaine maitrise de la combustion: le charbon, le pétrole, et même de la fusion nucléaire. Nous n’avons eu de cesse que d’augmenter notre puissance de feu, comme on dit. Ces progrès ont en effet rapproché l’humanité du pouvoir des dieux, mais notre pouvoir à nous est resté déconnecté de la lumière de l’intelligence et de la vie. C’est à la mort que nous nous sommes acoquinés. On tue davantage avec des chars en acier blindés qu’avec une arbalète, et le champignon de la bombe atomique est peut-être plus terrible que le feu qui détruisit Sodome et Gomorrhe. En tout cas il n’a rien à voir avec le feu créateur, c’est un feu destructeur qui consume et anéantit tout ce qu’il touche. Au lieu de s’élever, il mord. Le feu de la science du XXième siècle n’est pas un feu sacré

Or les mythologies et ce que nous savons des sociétés antiques nous disent que le feu est sacré, qu’il est lumière et créativité. En voici un récit particulièrement explicite. Selon la tradition grecque, les hommes qui ne connaissaient pas le feu seraient restés fragiles en leur obscurité s’ils n’en avaient pas reçu le don de Prométhée, ce Titan généreux. Or comment fit Prométhée? Le feu étant un attribut divin, il le déroba dans l’Olympe pour l’offrir aux hommes. Ceci provoqua l’ire divine dont le voleur, accroché sur son rocher, fit longuement les frais. Son foie toujours renouvelé fut chaque jour dévoré par un aigle jusqu’à ce qu’Héraclès l’en délivrât. Mais pourquoi cette colère intraitable de l’Olympe? Parce que Prométhée avait donné aux hommes non pas seulement la flamme mais le feu dans toute sa dimension sacrée : le feu et la connaissance du feu, que l’on symbolise souvent par la connaissance de la métallurgie mais qui touche jusqu’au principe même de la vie.

En leur donnant le feu et la métallurgie, il avait donné aux hommes la connaissance de l’énergie et sa maîtrise, et la possibilité de se rendre égaux aux dieux : immortels, donc libres. Quand le mythe insiste sur le châtiment de Prométhée, il nous dit: « Homme! Toi qui a oublié les secrets du feu, fais attention! Ce cadeau est plus important que tu ne pourrais croire, ne le néglige pas. Tu ne le comprends pas aujourd’hui mais tu peux au moins comprendre le châtiment du Titan. Plus grande est la punition, plus grave fut la transgression, donc plus important était le cadeau. Alors cherche pourquoi il ne fallait pas te donner le feu ! Ce feu te conduira plus haut que le sommet de l’Olympe, à la source même de la vie. Voilà ce que craignaient les dieux. « 

Revenons donc à ce cadeau, et à la science de la métallurgie qui fut donnée avec. Qu’est donc le principe d’action de la métallurgie ? D’abord il faut un grand feu. Puis, plonger dans le brasier un minerai impur et laisser les scories fondre et disparaître. Cette vertu purificatrice est peut-être d’ailleurs une des bases de l’invention du purgatoire, lieu sensé nous purifier avant le paradis, alors qu’en enfer, nous n’aurions qu’à rôtir éternellement, n’ayant rien de pur à sauver ! Autre vertu de la métallurgie, c’est d’assouplir ce qui est dur pour lui donner forme. Comme le faisaient les maréchaux ferrant de nos villages, il faut placer dans la flamme un fer rigide et inutilisable en l’état, le liquéfier pour le rendre utilisable et lui donner la forme qu’on a dans l’esprit. Le feu de la métallurgie permet donc d’aller de l’impur au pur et de l’informe à la forme par une opération de purification et de transformation.

Maintenant, n’oublions pas que tous les récits des traditions qui nous parlent de l’extérieur parlent aussi de l’intérieur de nous. La flamme qui purifie le métal au creusetsignale la flamme qui purifiera notre âme et nous approchera de l’incandescence. Le principe applicable dans la forge l’est donc aussi en nous. Les alchimistes chauffaient l’alambic à la flamme pour changer le plomb en or, bien sûr, mais ils cherchaient d’abord à se changer eux-mêmes pour transformer les démons en vertus et rencontrer la pierre d’immortalité quelque part en eux. Le premier trésor est à l’intérieur, or alchimique, perle des évangiles et du taoïsme, sésame de tous les trésors, Vérité et Vie. Quelque chose en nous le sait, ou alors comment expliquer le succès des chasses au trésor auxquelles se livrent enfants comme adultes?

A ce stade, la question se pose de savoir comment on visite l’intérieur de notre terre, avec quelle lumière, puisqu’on est d’accord que quand on ferme les yeux, on n’y voit rien… Nous pourrons devenir or pur ou diamant par le feu, mais quel est ce feu ? Où est-il ? comment l’attirer? Ou bien s’il est déjà dedans, comment l’allumer? Quand je pense que ne serait-ce que le feu gastrique, même lui, à son niveau basique de ma survie, je ne sais pas d’expérience intérieure comment il fonctionne, comment rencontrer ce feu qui me transformerait jusque dans mon ADN, mes pensées et mes sentiments?

Bouddha enseigne que toute cette obscurité, notre ignorance de la lumière est due à l’oubli de notre origine divine, pure conscience, pure Lumière et pur Amour. Mais ce n’est pas parce que je l’ai oubliée que mon origine divine a disparu. Pour prendre une comparaison triviale, si un soir invitée à dormir chez des amis, je m’aperçois que j’ai oublié ma brosse à dents, j’en suis séparée mais ça ne la détruit pas pour autant. Ce feu que je ne connais pas parce que j’en suis séparée mais qui reste intact, c’est le feu divin. Or dans la bible, il nous est constamment demandé de la part de Dieu de rétablir l’alliance, dans notre intérêt : son oubli nous met au pouvoir des armées étrangères (du samsara, du malheur), alors que l’alliance nous ramènerait dans un pays où coulent le lait et le miel. En d’autres termes et c’est plutôt réconfortant, si nous désirons retrouver notre nature de lumière, la divine conscience nous y aidera.

Car le désir de Dieu, quel que soit le nom qu’on lui donne, dans sa dimension d’intelligence et d’amour, est que chacun de nous nous puissions jouir de notre héritage d’enfants de noble origine, comme diraient les bouddhistes. Il n’est pas normal que nous vivions dans la peur et l’obscurité, nous sommes faits par notre filiation divine pour la puissance créatrice et guérissante de la lumière, et ce pas seulement pour nous-mêmes mais pour le tout. Nous devrions donc être habités par le feu qui invente des galaxies d’une seule parole, et ressuscite les morts. Nous n’y sommes pas tout à fait…

Pour commencer, où se trouve le foyer ? Sur l’autel. Dans les temps anciens les prêtres faisaient des sacrifices humains ou animaux sur un autel, et ces sacrifices d’animaux étaient ensuite brûlés, que ce soit dans la religion juive ou dans de nombreuses autres religions, comme chez les grecs et romains. Il est donc d’une importance capitale pour nous de rétablir l’autel renversé par nos mémoires de malheur et nos comportements inappropriés, car le feu qu’on y met est un feu sacré : en brûlant l’animal extérieur, il permet à qui s’unit énergétiquement et par la foi de brûler en même temps notre nature animale, c’est-à dire notre nature charnelle, instinctive et périssable et de ranimer le feu.

Dans la bible, il y a au moins deux occurrences où Dieu se montre directement comme feu en enflammant l’autel du sacrifice sans intervention humaine. Une fois pour Gédéon, une fois pour Elie. Gédéon reçut l’ordre farfelu d’aller combattre la multitude d’ennemis qui ravageaient son pays avec trois cents hommes. Il demanda à Dieu de confirmer que c’était bien de lui que venait la consigne ; Dieu accepta, enflamma le sacrifice. Gédéon partit et vainquit. L’autre fois, comme une énorme sècheresse ravageait le pays, Elie mit en scène pour le peuple un duel entre Dieu et les 450 prophètes de Baal, prêtres des pulsions tordues et pourvoyeurs d’obscurité que tous suivaient. Les prophètes invoquèrent leurs dieux pour enflammer le sacrifice, mais sans succès. Alors Elie restaura l’autel renversé de Dieu et même il l’inonda. Puis il demanda à Dieu d’agir. Et Dieu enflamma tout : l’holocauste, et le bois, et la terre, et jusqu’à l’autel même. Le feu avala l’eau et le peuple fut convaincu de quitter les Baal pour revenir au dieu unique. Ensuite, Elie massacra à lui tout seul, donc sans doute rempli d’une fureur divine, les 450 prophètes de Baal, en signe d’éradication de la racine de la souffrance des hommes, qui est de se détourner de Dieu. Et la pluie revint sur le pays et les hommes cessèrent de mourir, goûtèrent de nouveau à la douceur de vivre. Puis, lorsqu’Elie mourut, il ne mourut pas, mais il s’éleva dans un char de feu, sorte de vaisseau magique vers d’autres dimensions. Feu, encore feu, lumière.

Ainsi, la leçon est que pour que la vie redevienne joie puissance et abondance comme elle devrait être, pour que jamais l’eau de vie ne nous manque, il nous faut commencer par chasser les dieux étrangers du milieu de nous, selon l’expression biblique. Nous imaginerions-nous capables de partir dans un char de feu avec nos corps aux pieds, notre mauvaise humeur et le vertige ? Non, celui qui peut ainsi s’en aller doit avoir retrouvé l’accès de sa nature ignée.

Bien sûr, je le répète, si le mot de Dieu nous gêne nous pouvons le remplacer par pure conscience, pure vacuité, pure lumière, pur amour et totale puissance, nous pouvons l’appeler Vérité. Notre vérité aussi, quand nous sommes prêts à abandonner les limitations de notre étui mortel, nous pouvons retrouver le contact avec ce feu qu’en vérité nous sommes.

Mais par où s’enflammera dans notre site le feu sacré? Où est cet autel dont nous parlions ? Nous rappelant que l’autel est le lieu du don et de l’abandon de l’homme à la guérison, et le lieu de l’amour de Dieu pour l’homme, nous rappelant que c’est le lieu de la rencontre, cherchons. Qu’est-ce qui en nous donne et s’abandonne? Qu’est-ce qui aime? Qu’est-ce qui cherche la rencontre et l’union? Il me semble bien que c’est le cœur, non pas le cœur émotionnel, prompt à souffrir, à marchander et à reprendre mais plutôt le cœur comme trône de l’âme.

Bon, arrêtons-nous là une seconde. Nous, dans notre cœur, est-ce la recherche de ce pouvoir d’amour, vie et puissance, qui crée les univers en jouant, est-ce cette recherche qui est la première ? Sur son trône, y a-t-il l’amour inconditionnel et équanime? Ou y avons-nous installé notre amoureux, notre maman, notre enfant ou petit-enfant?

Et si ce lieu est notre esprit, et que la première connexion se fasse d’esprit à Esprit, d’esprit mortel à cette intelligence infinie, qu’en est-il du nôtre? Est-ce Dieu qui l’occupe prioritairement, ou le programme de nos prochaines vacances ? Est-il suffisamment détendu, vide et ouvert pour être rencontré, ou occupé et stressé par nos problèmes ou nos joies personnelles?

Certes, le feu de Dieu réclamé par Elie, qui consume tout, l’holocauste et la pierre en même temps, a de quoi nous inquiéter, mais plusieurs récits devraient nous rassurer. D’abord, si nous nous rappelons que le peuple d’Israël fut conduit par une colonne de nuée le jour qui devenait colonne de feu la nuit, il devient évident que ce feu est amour et intelligence. La nuée comme brumisateur le jour dans le désert, le feu la nuit comme chauffage et protection contre les bêtes dans la froidure, c’est plutôt bien vu.

Il y a aussi la rencontre de Moïse avec le buisson ardent. Un jour, Moïse aperçut dans la montagne un feu qui sortait d’un buisson. Depuis le temps que ce buisson brûlait, il aurait dû être consumé, quelque chose n’était pas normal, selon la loi habituelle du feu et des buissons. L’intérêt pour ce feu qui ne consumait pas le bois, feu montant, libre et joyeux, provoqua chez Moïse une attitude qu’il nous est recommandé d’imiter si nous voulons nous en approcher aussi. Moïse se détourna de son chemin pour aller voir. En d’autres termes, lui, au centre de son esprit et de son cœur, il avait le désir de la lumière, et non pas la rentabilité de son entreprise ovine ou un rendez-vous galant. Et lorsqu’il s’en fut approché, il entendit une voix qui venait du l’intérieur du buisson et qui était celle de Dieu. De la conversation qui s’en suivit vint le nom que Dieu accepta de donner à Moïse pour le peuple : Je suis « Je Suis » – on reconnaît là le Soi de Ramana Maharshi, et vint aussi la libération de tout Israël esclave en Egypte. La rencontre avec le feu de Dieu n’est que bénédiction, et pas seulement pour soi.

Traduit en langage intérieur à nous-mêmes, que pouvons-nous comprendre? Avant qu’il ne soit ardent, le buisson était seulement un buisson: pauvre, épineux et sec sous le soleil. Ainsi parfois notre cœur, meurtri de blessures ancestrales et personnelles est-il hérissé d’épines et tout sec, et notre esprit bardé de jugements contre les autres et nous-mêmes. Pourtant c’est cela qui devient le lieu de l’énergie absolue. Bien sûr pour que cela advienne, pour que nous entendions Dieu parler, il faudra nous en approcher de suffisamment près : puisque la voix vient de l’intérieur du buisson pour Moïse, cela signifie qu’elle s’élèvera de l’intérieur de nous. Quittant nos activités extérieures bien sûr, mais aussi nos affections, nos pensées et nos agitations, il nous faudra pénéter à l’intérieur de notre cœur, et on ne pénètre dans un cœur hérissé d’épines qu’avec l’amour, les taoïstes disent bienveillance.

Ainsi nous apprendrons qu’en nous Dieu Est. Etant ce qui est, il ne connait pas la mort. Et puisque nous aurons vécu qu’il est en nous, nous saurons que nous non plus, nous ne mourrons pas. Le feu du buisson nous aura réchauffés, consolés, guéris et rendus libres. Mais ce ne sera que le début. Ensuite, nous saurons qu’avec ce pouvoir nous aurons à délivrer tout notre peuple de l’esclavage. Notre peuple, c’est à dire toutes nos celllules, toutes nos émotions toutes nos pensées. La rencontre de Moïse avec sa lumière ce n’est pas un terminus, c’est un point de départ. Ainsi en sera-t-il probablement pour nous aussi si nous entrons un jour dans le tabernacle du cœur, et si nous abandonnons les schémas personnels de notre mental.

Mais comment ? Voici une méditation transmise par le Tibet. Il s’agit de voir notre corps en tant que source d’une formidable énergie de lumière. Nous possédons toutes et tous une énergie physique, vitale et spirituelle rayonnante qui est beaucoup plus riche que nous le pensons. Et énergie et lumière sont une seule et même chose.

Imaginons et sentons que tous les aspects lourds, rigides, tendus, limités, froids, les zones de souffrances, de chagrins ou de disharmonie, toutes les parties dites obscures de nous sont transformées par la lumière flamboyante, comme dans une célébration. Entrons dans une cellule, puis élargissons jusqu’à ce que peu à peu toutes nos cellules vivent et communient dans la félicité et le bien-être. L’énergie et la lumière de milliards de cellules, comme les rayons d’autant de soleils, emplissent notre corps. Dès que la sensation est venue une seule fraction de seconde, revenons y maintes fois, reposons-nous en elle, jouissons-en.

Enfin, imaginons que la lumière et l’énergie jaillissent de notre corps comme un feu de joie qui resplendit dans la nuit, que des rayons émanent de nous comme une sorte d’aura, une sphère de protection, des arcs-en-ciels d’énergie bienfaisante. Cette énergie se propage jusqu’à toucher tous les êtres vivants et tous les lieux, en les emplissant de lumière et de paix. Terminons en ne faisant qu’un avec notre sensation de plénitude et de Joie.

Ou alors, utilisons la méditation de la Pentecôte, que nous avons fêtée justement dimanche dernier. Lors de la Pentecôte, les apôtres malheureux, honteux et malades d’avoir perdu Jésus crucifié se voyaient pourchassés pour avoir été ses amis. Ils se trouvaient ensemble dans une chambre en haut d’une maison, et ce détail a son importance. La maison trembla, un feu sacré y pénétra, et ils furent remplis du don de l’Esprit Saint sous forme de langues de feu qui les pénétrèrent depuis le haut de la tête comme l’illustrent pléthore de tableaux anciens. Aussitôt, ils sortirent et proclamèrent la bonne nouvelle de la Vie au peuple. Or bien qu’il y eut des gens de toute nationalité et de langues différentes, tous comprenaient. Dans notre corps par exemple, les cellules cancéreuses n’entendent plus le langage commun, mais le feu de l’Esprit divin ramène la Vie. Demandons donc cette lumière puis faisons-là descendre de la tête au coeur puis jusqu’au ventre, et à tout le corps, nous remplissant de clarté et de puissance. N’ayons pas peur, on n’a jamais entendu dire que les apôtres fussent sortis de cette rencontre avec une tonsure au troisième degré !

Dans le cerveau, ce feu nous donnera plus de lucidité (d’ailleurs ce mot vient de Lux, lumière). Nos pensées nous apparaîtront mieux, bric à brac que jamais nous n’avons jeté aux encombrants car nous ne savions même plus que c’était là. Nous nous surprendrons à errer du passé à l’avenir, de l’image de nous aux images d’autrui, de croyances en opinions. Nous verrons que dans notre cerveau bafouillage et cafouillage s’entrechoquent, dégageant une énergie qui nous consume au lieu de nous éclairer. Il y a du tri à faire dans notre espace mental pour lui rendre ce nom d’espace… Après, toujours éclairés par ce feu d’intelligence nous pourrons utiliser les pouvoirs de notre cerveau à ce qui en vaut la peine: prendre les bonnes décisions pour notre plus grand plaisir, organiser un emploi du temps judicieux et joyeux, accroître nos savoirs dans tous les domaines, découvrir le silence et éviter les erreurs. Oui, dégagés des confusions et de l’énergie consommée par nos pensées parasites, éclairés par une sagesse qui nous dépasse, nous aurons assez de combustible pour commencer à apprendre ce dont nous avons envie sans l’avoir osé jusqu’à aujourd’hui. Vers quoi nous sentirions-nous portés? De nouvelles langues? Des sciences? Des arts? Des techniques? Des voyages? Ou bien voudrions-nous imaginer de quoi aider les autres et la planète, comme ces jeunes qui plantent des arbres avec des drones, qui nettoient les déchetteries et les océans, qui font des recherches sur l’utilisation du vide comme énergie et mille autres choses encore ?

Puis reconnaissons que dans notre cœur, tout n’est pas bien éclairé non plus, le Saint Esprit aurait de quoi faire. Coincés dans l’émotionnel, nous sommes plaqués au sol par la tristesse et la déprime ou dressés les uns contre les autres par la fureur ou la jalousie. La haine, l’orgueil, la culpabilité et jusqu’au dégoût de nous-mêmes nous visitent régulièrement au point de nous faire faire ce que nous ne voudrions pas, ce qui s’appelle péter un câble. Ouvrir la fenêtre de notre appartement pour tirer sur des enfants qui rient trop fort dans le jardin du dessous, pousser sous le métro un inconnu devant nous, ou simplement proférer une vraie méchanceté, rien de tout cela ne nous est impossible. Ne disons pas le contraire, les dépositions des accusés sont celles que nous pourrions écrire : « Je ne sais pas ce qui m’a pris. » Et leurs voisins s’étonnent, comme j’espère les nôtres si ça nous arrivait : « On n’aurait jamais dit ça ! » C’est parce que notre cœur est encombré de nos valises et des malles ancestrales jusqu’à l’oppression. Et ces valises sont remplies de souffrance et d’errance émotionnelle, d’amours déçus, d’enfants non désirés, de danses macabres. Avec le feu de l’esprit nous pourrons brûler tout cela qui n’a pas d’existence réelle, pour retrouver l’espace du flamboiement et de la joie. Sans le brasier d’amour divin, notre cœur continuera à subir la combustion ordinaire de tout ce fatras qui nous auto-détruit et nous enfume : ça nous dépasse.

En ce qui concerne notre organisme, il y a aussi du travail. Plus nous vieillissons, plus c’est clair: notre feu humain est fragile et un jour il s’éteindra. Pour l’instant par exemple, il se peut que notre feu gastrique s’affaiblisse et que nous ayons besoin d’une petite sieste après le repas. Et là, maintenant avons-nous la sensation que notre estomac, l’alchimiste de notre organisme, brûle bien nos aliments? C’est son rôle que d’utiliser le feu de l’acide pour transformer ce que nous mangeons en énergie. Sans lui, nous mourrions. Et notre feu sexuel ? Il reste souvent bloqué au premier des sept ciels dont parlent la langue française, ou des neuf paliers de l’orgasme que décrivent les taoïstes. A moins qu’il ne soit éteint, ou complètement inutilisé ?

Il se peut aussi, et je nous le souhaite, que nous ne nous sentions pas concernés par ces délabrements, et que nous pétions joyeusement… le feu. Tant mieux, tant mieux, dans ce cas nous sommes dans les conditions optimales pour ouvrir les yeux sur ce que dit Dieu dans le buisson et par sa flamme de pentecôte. Par le feu de Je Suis, le corps peut être autre chose que ce que nous en faisons. C’est ainsi que Bouddha laissa sur le roc la trace de son pied comme nous, nous la laissons dans le sable, c’est ainsi que Jésus se montra transfiguré au sommet de la montagne. Qui cherche trouvera aussi dans des temps plus récents des témoignages de cette transformation possible et vécue… même si on sait que les êtres parvenus à ce point le cachent soigneusement. Et pourquoi? L’histoire de Moïse, encore lui, revenant de ses rencontres avec Dieu au Sinaï nous l’enseigne : parce que ça fait peur au peuple. Or que ce soit prudence ou compassion, il n’est jamais bon de faire peur au peuple.

Alors, si nous voulons œuvrer à notre propre transfiguration physique, émotionnelle et mentale, et que nous ayons l’intention de rencontrer la puissance de notre feu, demandons le feu de l’esprit pour notre bois. Et aidons-nous de la méditation du jardinier. Puisque l’extérieur nous donne des leçons sur l’intérieur, commençons par regarder comment on fait un feu. On commence par des herbes sèches, du petit bois, puis du plus gros, puis les grosses bûches une fois que le feu a pris. On approche du feu ces grosses bûches avant de les mettre pour qu’elles soient bien sèches et prêtes à brûler. On ne fait pas brûler du bois vert, ça enfume et ça brûle mal.

En nous, ça donnerait quoi? Commençons par le petit bois de nos contrariétés, de nos petites méchancetés, puis de proche en proche, arrivons au meurtre que nous avons perpétré ou au viol que nous avons subi. Faisons brûler au feu de l’esprit ce qui fut malheur pour nous depuis bébé. Soyons méthodique, dressons une liste de questions pour amasser intelligemment notre bois : Qui nous a frappés pour la première fois ? Papa ? Maman ? Qui nous a volés, violentés ? Humiliés ? Remontons le plus loin possible. Pistons aussi le mal que nous avons fait… A qui avons-nous souhaité ou fait vraiment du mal, depuis notre plus jeune âge ? Voilà d’autres belles bûches! Et comme les malheurs laissent leur marque dans le corps, soyons attentifs à l’endroit de notre corps qui réclame d’être soulagé au moment où brûle ce malheur, aidons-nous des connaissances des médecines anciennes du tao ou de l’ayurvéda. Et laissons se dissoudre sous le pouvoir de la flamme tous les blocages et les maladies.

Merveille! Ce feu transforme en lumière ce qui était destiné à pourrir et salir le jardin. Comme le dit maître Chia, « Garbage is gold », le déchet, c’est de l’or. Nos malheurs et nos scories, en s’embrasant, nous réchauffent et nous éclairent, nous donnent une énergie de plus en plus puissante. En brûlant toutes nos peines et nos dysfonctionnements, ce feu fait de nous des soleils. Et il nous montre que nous ne disparaissons pas quand disparaît notre histoire. Quand toute souffrance brûle, quand toute émotion positive mais lourde brûle, que reste-t-il? Le feu nous révélera notre âme, buisson ardent, et il nous montrera qui nous ne sommes pas. Nous verrons désormais que l’intégralité du contenu de notre conscience n’est pas vraiment nous puisque nous pouvons tout changer, tout programmer autrement. Nous comprendrons qu’il ne faut plus nous identifier à ce que nous avons vécu, que nous nous étions trompés sur notre identité véritable.

Ce n’est pas que nous n’aurions pas vécu ce que nous avons vécu et qui forme notre histoire, mais c’est parce que cette histoire, nous l’avons, nous ne la sommes pas. Alors ne nous accrochons pas à nos malheurs, ni même à nos bonheurs, cessons de nous définir par eux, et quand ils brûlent, ne nous attendrissons pas sur la bûche. Cherchons notre âme, entrons dans la flamme. Nous rayonnerons au lieu de nous consumer, et peut-être même que si Elie passait dans son char de feu, nous serions suffisamment changés pour l’apercevoir.

Qu’entend-on par éveil

Terrorisme, guerres, famines, abus de pouvoir et misère et paradis fiscaux, il y a tant de crises sur la terre que beaucoup de gens n’en dorment plus. Mais sont-ils éveillés pour autant? L’éveil serait-il une insomnie ? Qu’entend-on par « éveil », cet éveil dit spirituel, qui fait actuellement la richesse de certains sur la toile, et qui en a mené d’autres à la croix ? Cet éveil si discret le plus souvent qu’il est inaperçu. Comment comprendre en quoi cela consiste ? Est-ce une expérience passagère, un état ? Et à quoi ça sert ? Je vous avoue que les réponses ne m’ont pas été si faciles à exprimer car l’éveil est de l’ordre de l’expérience, et partager une expérience qu’on n’a pas faite, c’est coton ! Mais le sujet était annoncé, et la période de Pâques dans laquelle nous sommes y est propice : le corps de gloire du Christ, c’est-à-dire corps entièrement rempli de lumière éclatante jusqu’à la transmutation, représente l’idée que je me fais d’un corps éveillé. Alors allons-y, et contestez si ça vous consterne.

Une première approche peut nous être facilitée par le dictionnaire et l’étymologie. On lit sans surprise que éveil, c’est de la même famille que veille. Donc absence de sommeil. Oui, mais pas seulement. Le matelot qui prend son quart de veille ne rêvasse pas, il ne joue pas à la Playstation, et les gens qui veillent un mort ne sont pas censés somnoler ni taper la belote : dans les deux cas, attentifs à ce qu’ils vivent, les « veilleurs » exercent leur lucidité pour le bien d’autrui : un équipage, un défunt. Veiller, c’est donc être en état de vigilance, et le mot vigilance est d’ailleurs de la même famille qu’éveil, comme le mot vigile. Un vigile distrait est vite un vigile viré…  L’état de veille est en effet un état d’attention, un état alerte, un état d’alerte plutôt que seulement le contraire du sommeil. Si on regarde d’un peu plus près la famille du mot éveil, on fait aussi connaissance de quelques cousins. La racine vig de vigile se trouve aussi sous la forme veg, comme vig-ueur,  ou vég-étation, expressions de la vie puissante et forte. Bref, selon une définition qui collerait au plus près, l’éveil serait un état de non sommeil, alerte et vigoureux, un état de vie à haute fréquence, naturellement bienveillant et créatif. Les maîtresses à l’école qui proposent des activités d’éveil seraient d’accord avec cette définition.

Ordinairement, nous connaissons trois états : l’état de sommeil, l’état de veille, et l’état de rêve nocturne dans lequel nous pouvons nous croire éveillés tout en dormant, certains rêves laissant même au rêveur des sensations et souvenirs plus forts que des expériences réelles.  Cette définition du rêve (croire qu’on est éveillé quand il n’en est rien) est justement celle que plusieurs traditions appliquent à notre vie de tous les jours. Par exemple, Don Ruiz expose dans Les quatre accords toltèques que notre cerveau est conçu pour rêver. C’est son job. Nous rêvons donc de jour comme de nuit ; or si nous rêvons, cela sous-tend qu’en réalité nous dormons…  Plus nous nous enfonçons dans le rêve, c’est à dire plus nous croyons que ce que nous vivons est absolument vrai de vrai, moins nous avons donc de chance de connaître ce qui s’appelle éveil, c’est logique, puisque s’éveiller implique de sortir du rêve. Mais si on croit qu’on est déjà éveillé, sortir de cet état ne peut pas nous venir à l’esprit, ou l’idée devient insensée : sortir d’où ? Pour aller où ?  En vérité, sans aborder maintenant ce point précis que nous verrons plus loin, il est clair que nous aimons le rêve au point que nous l’épaississons autant que nous pouvons.

Nous aimons par exemple nous projeter dans le rêve des autres. Cela fait la fortune des séries télévisées en « saisons » vendues au nombrBrad-Pitt-et-Angelina-Jolie-veulent-emmenager-a-Londrese d’heures de rêve proposé (510 minutes, 890 minutes !) Et les magazines people se portent mieux que leurs lecteurs : Voici, Gala et autres Closer tirent à des centaines de milliers d’exemplaires des rêves de stars à lire dans le métro. Nous aimons rêver par personne interposée.

Ou bien nous nous immergeons dans le rêve virtuel des jeux vidéo que d’autres ont conçu pour nous. Leur conception fait sans cesse des progrès pour que le rêve soit de plus en plus proche de la réalité, voire plus vivant encore. On peut s’acheter maintenant des masques qui donnent une vision 3D et suivent notre regard pour en agrandir la zone. Dans notre fauteuil connecté, vibrant et pourvu de micros aux appuie-têtes, nous pouvons nous saouler d’émotions si fortes qu’elles détrônent les sensations de la vie ordinaire. Pourtant ces jeux et spectacles n’ont aucune existence, nous sommes simplement immobilisés par des machines qui au sens propre du terme, font écran entre la vie et nous, à un degré parfois pervers.  Sortir de ce monde virtuel pour acheter une pizza sous une vraie pluie risque de paraître sans le moindre intérêt, à moins que nous ne soyons tellement traumatisés par le raid que nous venons de mener que nous n’ayons peur de pousser la porte. Et si un vrai prince charmant aurait attendu sa pizza à côté de nous, hein ? Eh ben tant pis ! Trop rare, trop abstrait pour être attractif ! Faisons livrer et restons assis.

Une troisième solution pour rencontrer une vie de rêves sans nous fatiguer, c’est l’alcool et la drogue. Des centaines de millions de personnes dans le monde sont coincées dans ces paradis artificiels qui virent souvent à l’enfer véritable où le rêve se fait cauchemar. L’enfermement dans l’alcool et la drogue, franchement pathologique, demande libération, cette fois personne n’en doute.

Ces attitudes de fuite devant la vie quotidienne posent le bon diagnostic : il arrive que nos vies soient sans intérêt, ou horribles à en prendre les jambes à notre cou. Métro boulot dodo, c’est fastidieux ; exode, misère et violence, c’est insupportable. Mourir de faim, de soif ou de bombe, ou encore de chimio et d’ablations successives, ce n’est pas mieux… C’est pourquoi le point commun des trois solutions qu’on vient d’évoquer est d’instaurer une autre vie à l’intérieur de notre vie ou carrément à sa place : vies de stars, rêve chimique des drogues ou aventures virtuelles improbables. Le moyen de cette installation est le même dans les trois cas : créer entre nous et notre existence, entre nous et notre personne un écran qui fait barrage avec la vie, parfois au point que nous perdons nos repères et jusqu’au souvenir d’une vie normale (que certains d’ailleurs n’ont jamais vécue). Nous sommes devenus accros, addicts, dépendants d’un mensonge. Nous sommes, comme on dit, « partis ». Pour la direction dans laquelle nous sommes allés,  ne cherchez pas, le plus souvent c’est « à l’ouest ». Et qu’est-ce que l’ouest ? La direction du coucher du soleil, la victoire des ténèbres. N’est-ce pas dommage ?

Il y a des gens qui ne supportent pas cette détresse et qui travaillent à ce que les drogués du rêve reconnaissent qu’ils sont malades de leur rêve. Ensuite, ils essaient de rendre ses couleurs à la vie normale pour déclencher la décision et la volonté de guérir. Parfois leur travail est extrêmement ardu car le souvenir des plaisirs simples d’une vie simple est enfoui, voire comme je le disais, complètement inexistant dans la conscience de ces malades, car ils sont nombreux ceux qui sont nés dans l’enfer.  Les aidants parlent alors une langue étrangère dont les paroles sont comme les lueurs d’une pauvre lampe qui un instant se balance dans la nuit. Mais le petit Poucet a bien été sauvé par une telle lueur, n’est-ce pas ? Un jour un mot peut résonner, c’est la foi des aidants, alors ils parlent inlassablement. Et puis ils mettent en place des protocoles d’aide rapprochée, même s’ils savent qu’ils ne pourront les appliquer à la place des personnes concernées car en dernier ressort, quel que soit le moyen du rêve, c’est toujours  au rêveur de reprendre les rênes en main.

Or si nous écoutons les instructeurs d’éveil spirituel, quel est leur discours ? Exactement le même ! Ces instructeurs essaient de nous montrer notre état maladif et de nous en indiquer les causes, ils nous décrivent inlassablement  la vraie vie d’éveil pour nous motiver, et ils nous donnent des exercices et protocoles d’aide. Voyons.

Au cas où nous????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????? aurions du mal à admettre que nous n’allons pas si bien que ça, rappelons-nous le terrorisme ordinaire de ces derniers mois, et n’oublions pas que nous sommes les enfants d’un XXème siècle si barbare et sauvage qu’il a enfanté plus de cent millions de morts avec seulement trois personnes : Hitler, Mao et Staline. Or les utopies de ces trois personnes ne se sont concrétisées que par l’adhésion à leur rêve de centaines de millions d’autres personnes. Intolérance massive, hiérarchie dans l’ordre des humains, culture de mort. Est-ce un signe de bonne santé ? Les séquelles de leurs actes traumatisent encore les uns et fascinent les autres. Et d’où sont nées de telles monstruosités ? De l’idée de base que ce que je fais à l’autre ne m’atteint pas. Savez-vous quel genre de lieu est collé contre les grilles du camp de Buchenwald à Weimar ? Un petit zoo réservé à la promenade dominicale des SS et de leurs enfants… Comment est-ce possible ? La main dans la main de son papa, voir la biche et son faon, quand deux mètres plus loin, un soldat en armes surveille des ombres décharnées qui titubent derrière des barbelés.

Si ce que je fais à l’autre ne m’atteint pas c’est que je m’en sens séparé, ou plus exactement, « séparé grave ».  Partant de là, je suis enfermé dans ma coquille et cette coquille personnelle prend le nom de « personne », d’autres disent égo. Je suis donc enfermée dans ma personne avec la charge de la faire subsister, et si je crois que pour y réussir, pour survivre, l’autre doit être instrumentalisé, asservi, assassiné, quel argument intellectuel aura le pouvoir de me retenir ? Quand je dis « l’autre », je prends ce terme au sens large parce que la notion de séparation ne me coupe pas seulement des autres êtres humains, elle s’étend à tous les règnes du vivant, animal, végétal, minéral, avec partout la même justification : l’idée d’améliorer ou de maintenir les conditions de subsistance de l’égo qui maltraite. Assassiner des rhinocéros de presque trois tonnes qui se nourrissent de brins d’herbe pour une malheureuse corne d’un kilo, est-ce sensé ? Martyriser les entrailles de la terre pour lui voler son gaz de schiste et mettre le feu aux rivières est-ce indispensable ? Cette vision éclatée  du monde justifie la pédophilie comme la fermeture des frontières aux malheureux qui tentent l’exode pour survivre… Mais comment en sommes-nous arrivés là ?

Parce que nous sommes fous. Une des composantes de l’idée de séparation, c’est l’isolement et l’isolement rend fou. On le sait si bien que dans les prisons, le mitard – de son vrai nom « isolement disciplinaire,  » est limité à trente jours, alors que pour les services de renseignements ou les folierégimes tortionnaires, au contraire c’est un levier.

Donc, dès qu’on adhère à l’idée de séparation, on s’engage dans un chemin tordu, on libère la porte du vice puisque dans cette conception du monde, chacun traite l’autre comme il pense que cela sera bon pour son moi à lui, sans se douter que son moi à lui est fou, depuis des semaines et des années  qu’il est mis à l’isolement !

Vous allez me dire que tout le monde n’est pas pédophile, tortionnaire ou marchand de corne de rhinocéros. D’accord, et alors ? S’il suffisait de refuser le vice ou les drogues pour se libérer de l’isolement,  le suicide  ne serait pas la première cause de mortalité chez les adultes jeunes et les anxiolytiques un des marchés les plus florissants. Chez les animaux, les cas de suicide sont rarissimes, la torture est inconnue, apparemment, ils ne sont pas engoncés dans le même cauchemar que nous. Nous, nous avons bien un problème,  nous sommes bien malades du moi, le moi comme un mauvais rêve. Comment avons-nous attrapé ça ?

Comment sommes-nous tombés malades d’isolement, ou pour le formuler autrement, comment sommes-nous devenus fous victimes d’auto-séquestration ? La réponse est simple : par contagion. Nous avons été élevés par des gens contaminés, nos parents, nos profs, la société. Et qu’est-ce qui les a rendus malade, eux ? Leurs parents, etc etc, mais à la source, qu’est-ce donc qui les a fait déraper ? Le mental. Voyez, ils ont des préjugés, des opinions, mais nous aussi.  Comme la princesse  enfermée dans sa tour, ils sont prisonniers des murailles de leurs mécanismes mentaux. Nous aussi.

Pour tester notre indépendance par rapport à la pensée, faisons un petit test. Réussirons-nous maintenant à nous sevrer de penser,  ne serait-ce que deux minutes? Non, deux minutes, c’est trop long. Trente secondes. …. Alors ? Hum… Nous ne sommes pas maîtres chez nous. Nous sommes des toxicomanes de la pensée. Ce petit exercice suscite-t-il en vous des émotions ? Ennui, surprise, agacement, amusement ou accablement ?  Nous sommes des toxicos de l’émotion aussi.

Il faut sortir de là clament les instructeurs de tout poil ! Certes, nous sommes des êtres de chair pourvus des frontières visibles de nos corps, frontières délimitées par notre peau qui oui, nous donne l’impression que moi n’est pas toi. Mais notre premier âge s’en fichait comme de sa première couche-culotte ! Il ne savait pas comment il s’appelait, ni qu’il avait des pensées ou des émotions « personnelles », il n’en vivait que mieux. Comment retrouver cet état de grâce ? Attendre le dernier âge pour retomber en enfance ? Non, il y a mieux en conscience : carousel-623105_640à tout âge, pour paraphraser le Christ, il est possible de redevenir comme des petits enfants. Nous savons par exemple que les pensées cristallisées nous promènent constamment dans le même manège, jour après jour et année après année. Donc très logiquement, en cessant de nous identifier à ces mouvements de pensées et ces mouvements d’émotions habituels on doit  descendre du manège  et accéder à un autre état qui nous rapprocherait peut-être de l’éveil. Un état nouveau, état ouvert à l’inattendu, ou tout simplement, ouvert à ce qui est sans nos commentaires ou émotions.

On sait qu’une émotion se traduit par une excitation de quelques secondes dans le cerveau. Si on ne s’y attache pas, elle s’éteint toute seule. Sans se livrer à des expériences compliquées, c’est facile à observer chez les petits enfants. S’ils sont contrariés, ils l’expriment à fond dans une grosse colère ignorant l’autocensure, et ils vivent simplement leur émotion quand elle passe. La zone frontale du cerveau qui permet d’établir une distance avec ce qu’on vit n’est d’ailleurs pas encore opérationnelle chez les petits enfants. Les voici donc submergés de colère. On leur propose un dérivatif. Alors, de façon très impressionnante le cri s’arrête instantanément et quelques secondes après, la chose est complètement oubliée. Voici qui paraît extraordinaire à l’adulte. Pourquoi ? Parce que la pensée de l’adulte s’empare de l’émotion et ne la lâche pas. La colère peut durer un peu plus longtemps, voire toute la vie car chaque évocation relance le processus et lui donne de plus en plus de force. L’adulte a un passé, lui, un passé constitué par la réactualisation constante des évènements qu’il a vécus et il se piège lui-même dans le personnage que sa mémoire entretient. Il devient peu à peu Untel fils d’Untel, et son histoire est un  salmigondis de ce qu’il a vécu et de l’expression des héritages familiaux et sociaux anciens, de son milieu, de la société etc, et je pense à la chanson de Brel : Ces gens-là.

Pas question pour moi de lancer une pub pour Alzheimer, nous avons une mémoire bien utile, certes, et il faut la garder, mais à sa place.  Par exemple, pour aller faire son marché, il est intéressant de se souvenir d’où il se trouve… mais est-ce vraiment nécessaire d’y aller comme quelqu’un de séparé, avec une histoire particulière, souvent triste ? Le prof se promène au marché comme un prof et le mendiant comme un mendiant, parce que même s’ils n’ont rien à acheter ni l’un ni l’autre, ils se souviennent de leur identité.  C’est pourquoi le mendiant a peu de chances de séduire la princesse ; dans l’univers mental de sa petite personne, il y a la soupe populaire. Dans les contes, les pauvres qui y parviennent se mesurent aux princes voisins comme s’ils étaient des rois eux-mêmes, et comme ils ne sont pas accrochés à leur passé ni à leur histoire ils font confiance à la complicité de l’univers.  Alors en effet, ils reçoivent l’aide inattendue de la grenouille et du poisson, ils séduisent la fille du roi, et pour finir ils se marièrent et ils eurent beaucoup d’enfants. Et nous ?

Nous, nous avons une trop bonne mémoire si bien que nous sommes encombrés par nos propriétés, mais nos propriétés au sens large. Nous avons du pouvoir ou des complexes, une voiture ou un passe navigo et nous nous en souvenons. Nous souvenir entraine un raidissement dans notre façon d’aborder la vie. Nous devenons quelqu’un avec des devoirs, des désirs et des aversions, et des contraintes de comportement s’installent pour leur obéir.

Nous nous contraignons ainsi nous-mêmes à la répétition comme des perroquets qui répètent la même phrase quelle que soit la situation, comme l’allumeur de réverbère de Saint Exupéry dont la planète, bonjour, tournait de plus en plus vite, bonsoir, sans qu’il réfléchisse à « la consigne ».  Cette tension que nous laissons s’installer dans nos vies conduit la conscience à se replier sur elle-même et à s’occuper uniquement de ce qui préoccupe l’égo. Repliée, elle ne voit plus les cadeaux inattendus du présent, oublie les sensations du corps. Elle croit qu’elle est ce qu’elle vit, et nous devenons le jouet de l’existence au lieu de jouer avec elle.

Rousseau a dit que le malheur du monde est venu du jour où quelqu’un s’avisa de dire « Ceci est à moi », le délimita d’un piquet pour figer la choserousseau-par-la-tour, et qu’on le  crût. Une formulation plus juste serait non pas « Ceci est à moi », mais « Ceci est moi »  car il fallait bien une personne pour posséder quelque chose, et une autre pour le croire, créant ainsi les rôles du voleur et de la victime. Mais foncièrement, n’y avait-il pas d’abord deux vivants sans étiquette ?

La mémoire, la pensée et l’émotion sont donc les virus qui créent l’addiction à la personne séparée et à l’égo et qu’on attrape par la contagion de l’éducation.  Alors les instructeurs en éveil spirituel, comme les aidants des toxicos, cherchent à nous décrire la vraie vie pour nous donner envie de la vivre. Ils disent que si avoir une personne est tellement pernicieux, c’est  qu’elle ne représente pas notre état naturel parce que fondamentalement, nous ne sommes pas des personnes. Là, une incompréhension fondamentale sur le sens même des mots, nous sommes saisis d’une méga trouille: Qu’en serait-il de nous s’il n’y avait personne ? Dans quel monde vivrions-nous ? Alors, ceux qui ont connu l’éveil et qui acceptent d’en parler ressassent les paroles des anges de la bible : « N’ayez pas peur ».

Ne pas être une personne, ça ne veut pas dire mourir. J’ai mis longtemps à le comprendre. Imaginons qu’au cours d’une promenade vous aperceviez un danger terrible. Vous allez prendre les jambes à votre cou. Plutôt vos jambes vont vous emporter, non pas votre raisonnement. Le temps que vous pensiez : « Ceci est trop dangereux pour moi, je considère qu’il est préférable que je m’éloigne », vous  auriez été dans la gueule du lion. Il existe donc un autre vous que vous : un vous qui est sentant et agissant, pas un vous pensant. La pensée est bien trop lente, nous sommes plus que la pensée.  Et dites-moi, qu’est-ce que vous préférez, danser avec un partenaire qui pense à ses pas et les compte, ou avec un danseur qui se contente de danser ?   Selon ces maîtres, l’éveil serait si simple que c’en est ballot, c’est juste se contenter de vivre ce qui est.

Et qu’est-ce que deviendrait le monde s’il n’était pas dirigé par des personnes ? Comment s’en sortirait-il ? Mieux.  C’est simple : si être une personne, c’est devenir le centre de ses propres préoccupations dans un monde hérissé d’autres personnes comme des dangers potentiels, ça fait autant de centres que de personnes. Or nous vivons tous sur le même organisme planétaire. Ca lui fait donc combien de centres, à cet organisme ? Huit milliards de centres qui prétendent chacun être le seul centre ! Comment ça peut marcher, ça ? En outre, se prendre pour le centre du monde, c’est un peu moyenâgeux vous ne trouvez pas ? Comprendre rationnellement que nous ne pouvons être l’unique centre de la planète avec les désastreuses conséquences que ça implique, c’est une partie de l’éveil. Le sentir, et sentir qu’au contraire nous baignons dans une harmonie qui est, les maîtres disent que ça, c’est l’éveil. L’intelligence ensuite comme un bon serviteur met en œuvre ce qui doit l’être pour s’harmoniser avec ce qui est.

Du coup on peut comprendre la phrase de Jésus : « Si quelqu’un veut venir à ma suite, qu’il renonce à lui-même. »  Il ne s’agit pas de se suicider, ni de se faire souffrir  pour se « dresser » car du moi jouisseur au moi dresseur, il n’y a qu’un jeu de « moi».  Il s’agit plutôt de renoncer à cette construction de la pensée qu’on nomme « personne », entité  condamnée à l’isolement, de renoncer à se prendre pour un centre du monde. Mais on ne renonce pas pour le vide, on renonce pour beaucoup mieux, pour la plénitude de la vie, c’est ce que veut dire « venir à ma suite ».  En d’autres termes, renoncer au multiple est la condition pour pouvoir entrer dans la conscience de l’unité, unité qui n’a jamais cessé d’être malgré notre délire.

Et là, il parait que c’est le pied. Ne plus avoir à tout gérer sans rien connaître, c’est un repos merveilleux. On remet tout à l’intelligence supérieure de l’univers, à l’amour créateur, on cesse de créer des brouillages et on se repose. Maman s’occupe de tout, et c’est bien mieux : bien installés dans le fauteuil de notre bassin, nous n’avons qu’à voir, tout au plus à mettre en œuvre. Il n’y a qu’à lire ce qu’en disent les mythes, ils appellent ça l’âge d’or.

âge d'or

Les hindous le nomment Satya Yuga, les mythologies gréco-romaines en font aussi état, mais leur message est que ce monde est totalement perdu, terminé.  La bible en parle au futur : « On n’aura plus des enfants pour l’épouvante », « le loup séjournera avec l’agneau. » Une image à venir d’un paradis terrestre donné aux premiers jours dans l’Éden et à retrouver depuis notre chute de cet état au nôtre.

Chuter, c’est descendre. Tout dans l’univers étant énergie, il doit s’agir d’une chute de tension, une descente de notre taux vibratoire. Or puisque tout le monde sait bien qu’on se sent mieux quand on est en pleine forme que quand on est à plat, c’est facile d’imaginer que retrouver notre vibration première doit être un pur bonheur. Cette vibration doit être claire lumière puisque son âge est d’or et il est possible de la retrouver puisque l’état de chute n’est ni notre état naturel ni notre programmation initiale. Nous pouvons recontacter cet état, nous y éveiller, retrouver l’état christique ou état de bouddha car en vérité, c’est lui notre état normal.  D’ailleurs entre nous, si notre enfant tombe, n’est-il plus notre enfant ?

Pour résumer, l’éveil est un état de paradis qu’on n’atteindra pas avec la construction de notre personne, et qui pourtant nous attend parce qu’il est. Théoriquement, la chose est à peu près compréhensible. Par contre, pratiquement, je ne sais pas si vous êtes comme moi, mais j’ai le plus grand mal à comprendre ce que c’est que vivre sans qu’il y ait quelqu’un pour le faire. Quand j’ouvre les yeux par exemple, je vois. Eh bien, pour chercher l’éveil, il ne faut plus que je voie, il faut que l’œil ouvre sa paupière et que la vision soit.

En d’autres termes, il existe une conscience visuelle qui se moque de ce que je pense, et on peut en dire autant des cinq sens. D’ailleurs certains dorment les yeux ouverts et ne voient rien avec leurs globes oculaires: la conscience s’en est retirée. Je me souviens aussi d’un accident de la route que j’ai eu il y a quelques années. Le conducteur avait vu le feu au rouge  tout en ne le voyant pas, sa conscience était ailleurs. Donc revenons à la conscience visuelle ; le matin, je vois qu’il pleut, j’ai un avis personnel sur la question, et ma conscience se rétracte aussitôt à ma petite personne et à son avis, je suis partie pour une journée ordinaire, voire une journée pourrie si je n’aime pas l’humidité. Autre scénario : il fait jour et ça ouvre mes yeux, ça voit la pluie et tout reste tranquille. Dans les deux cas,  je peux prendre un parapluie. Troisième scénario, j’ouvre les yeux, j’ai un avis sur la question, ne serait-ce que me souvenir de ne pas avoir d’avis sur la question, et j’observe ce que je pense avec le moins de complicité possible avec ma pensée, c’est-à-dire avec le moins d’identification possible de moi à elle. A ce moment, je peux prendre conscience que je vois l’image de la pluie devant moi, et aussi ma pensée surajoutée à l’image.

Et qu’est-ce qu’on fait de ça ? On se libère de la personne. Pour voir un tableau dans un musée, il ne faut pas être le tableau. Pour voir une pensée, il ne faut pas être la pensée. Ce qui me permet de voir l’image et de voir la pensée, c’est justement la conscience. On peut aller plus loin. Ce que je vois et que je peux saisir ce sont des objets : la pluie, le parapluie. Mais je peux aussi saisir des pensées, en prendre une et l’analyser, et si je peux le faire, c’est que la pensée est un objet. Un objet subtil, mais encore un objet.

Pour l’instant, la pensée est l’objet de mes pensées… Or qui voit ce jeu subtil de la pensée ? La conscience.  C’est par elle que je sais que je vois, que j’entends, que je sens, que je goûte, que je pense. C’est par elle que j’appréhende mon corps et mes émotions, c’est elle mon plus grand trésor. Elle est en moi mais elle n’est pas à moi et moi je suis en elle et ça ne se peut pas que j’en sois séparée puisque elle est. Une flamme peut-elle être séparée du feu ? Il n’y a pas de lieu où chercher l’éveil. Il est en nous, il est là nous sommes dedans.

Lorsqu’on va voir un tour de magie, les petits et les naïfs regardent le chapeau, les curieux observent le prestidigitateur. Notre égo comme un enfant regarde uniquement les objets qui sortent du  chapeau et il oublie le magicien. Piégé par la fascination du tour, il oublie la source du miracle et fasciné par la forme il nous fait croire que nous ne sommes que ça. Et nous croyons être monsieur Dupont ou Toto le rigolo.  La conscience aime jouer, elle joue à obéir à notre égo car cechapeau qui intéresse la conscience c’est de se connaître quelle que soit l’expérience proposée, comme on dit aujourd’hui, elle est participative. Elle se contente donc d’être le lapin qui sort du chapeau elle s’identifie à l’objet et elle peste puisqu’il pleut. Cette identification de notre mental à l’objet, c’est l’endormissement de la conscience, sa focalisation extrême. La désidentification, la défocalisation, l’ouverture, c’est l’éveil à la réalité dans ce qu’on appelle l’expansion de conscience.

A ce moment là nous prenons conscience que nous ne sommes pas seulement le lapin du chapeau. Nous sommes le chapeau, le tour de magie et le magicien. Nous sommes les spectateurs curieux et les petits enfants. Nous sommes tout et donc aussi l’énergie qui a permis ce tout  et l’origine qui l’a voulu. Alors le spectacle est extraordinaire. La vie prend une autre saveur. Dès lors si le lapin souffre un peu parce qu’on lui tire les oreilles, la conscience reste dans la jubilation parce qu’elle est tout, dans tout. Si le lapin souffre un peu parce qu’il sait qu’il va mourir, la conscience reste tranquille, elle sait quelle est plénitude de lumière et d’amour, jeu d’énergie, sans forme et dans toutes les formes, sans temps et dans tous les temps. Elle ne connait ni la naissance ni la mort qui sont des événements historiques, elle est. L’être éveillé voit donc sa souffrance disparaître tandis que s’écroulent les murs de sa prison. Dire que sa souffrance disparaît est encore insuffisant : il devient un avec la jubilation de la conscience. Il est à la fois ce qui passe et ce qui reste, la matière et la lumière, la joie et celui qui l’éprouve. Il est l’amant, l’amour et l’aimé.

Platon a mis ça en scène il y a 2500 ans dans l’allégorie de la caverne. On lit cette histoire qu’on nomme aussi mythe, comme une description des philosophes et de la philosophie, mais à mon sens, c’est une parabole de l’éveil : dès qu’on choisit cette option de lecture, le moindre détail trouve sa place. Alors voilà.

C’est l’histoire de personnes enchainées (nous, toxicos de l’égo) qui se trouvent en bas d’une caverne (notre monde de la chute sans la vérité de la conscience, avec ses vibrations basses), dos à la lumière (notre fonctionnement ordinaire). Elles assistent au  simulacre  de la vie sur une paroi qui sert d’écran (elles ne voient qu’un film, une illusion, comme les accros aux feuilletons, mais on ne sait pas combien d’heures compte la série, ni combien de saisons). Ces spectateurs sont addicts et à tel point enfoncés dans cette habitude de vivre qu’ils sont comme nous persuadés que c’est la normalité d’être enchaînés en bas dans la caverne et de prendre une projection pour la réalité.

Ensuite, Platon met en scène les instructeurs spirituels qu’il nomme philosophes, c’est-à-dire amoureux de la sagesse. Les philosophes sont d’abord des gens qui ne sont pas totalement happés par l’image, une part d’eux s’interrogent : D’où viennent ces images ? Ils cherchent, et ne voyant rien sur le plan horizontal (la vie matérielle et physique sur la terre) ils lèvent le nez (vers les fréquences plus fines de la conscience). Là, ils découvrent le projecteur (la source) et la lumière (la claire conscience). Ce projecteur se trouve en hauteur (la hauteur philosophique ou des plans vibratoires plus élevés)  et on comprend que c’est le soleil (soleil de lamythologies-platon-mythe-caverne-543po connaissance). Il n’y a pas d’ombre sans lumière… Alors avec courage et solitaires, attirés par le ciel et la lumière, ces philosophes entreprennent l’escalade du raidillon qui monte le long des murs de la caverne (ils travaillent sur eux). Platon ne dit rien du tracé du chemin, mais on peut supposer qu’il parcourt les murs de la caverne en spirale montante, comme notre ADN, comme les raidillons sur la montagne,  de plus en plus près de la sortie. Et puis soudain, nos philosophes débouchent au grand jour (la libération du monde de l’illusion). Ils s’y promènent librement, il n’y a pas de temps d’adaptation : ils sont chez eux dans la lumière, ils peuvent entrer et sortir de la caverne s’ils veulent. Ils sont dans la jubilation de l’unité et de l’intelligence.

Après quoi Platon remarque que donc, si ces explorateurs revenaient dans les profondeurs pour partager leur émerveillement avec les autres prisonniers, on ne les écouterait pas. Pire, s’ils essayaient d’en monter certains malgré eux le long des parois pour les convaincre, ces derniers en seraient furieux. On le serait à moins d’ailleurs : l’ascension est inconfortable, la lumière dérange les yeux et en plus, ce que disent ces amoureux de sagesse est inconcevable pour l’intelligence ordinaire, ça ne fait pas partie des expériences connues.  Les troglodytes sont contents de leurs croyances, l’aventure de l’ascension ne les concerne pas.

Et même, attention ! Si ces trublions de philosophes insistaient, les troglodytes se laisseraient emporter par quelques émotions comme la fureur et la haine, et ils s’en débarrasseraient – d’ailleurs 400 ans avant Jésus, Socrate en fait l’expérience. Alors Platon conclut qu’à défaut d’un éveil général, il faut que les éveillés laissent le peuple dans l’ombre et prennent la tête de la cité pour un gouvernement éclairé, et on lui a reproché cet élitisme politique. Chez les Romains, Sénèque a tenté de coacher Néron. Rome a brûlé quand même et Sénèque a mal fini, ce ne fut donc pas parfait… mais comme je l’ai dit, rien ne peut se faire sans l’adhésion et l’engagement personnel du coaché.

Aujourd’hui, les présidents vont voir des voyantes plus que des sages et pourtant il existe encore de nombreux guides spirituels pour dire aux aventuriers de l’éveil comment faire l’ascension des parois de la caverne, comment on peut déboucher dans la lumière.

Selon les témoignages, on n’entre pas forcément d’un seul coup et pour toujours dans cet état de conscience. Il arrive qu’on entre dans ce paradis et qu’on en sorte, qu’on l’ait entrevu seulement, je ne sais pas pourquoi, sans doute à cause de notre degré d’attachement à notre vie historique. Y a-t-il quelque chose que nous ne voulions pas lâcher ? Un ami, un amour, une rancune ? Une idée de nous-mêmes ? La croyance que cet état n’est pas pour nous, par exemple que Jésus est le seul autorisé étant fils unique ?  Orphée sortant des enfers se retourne et échoue, et la femme de Loth devient statue de sel. Quelle que soit la multiplicité des causes possibles, leur désactivation est toujours la même : simplifions-nous, lâchons tout et quittons l’ancien.

D’autres qui ont vécu cette expérience d’éveil ont aussi reçu le nom de réalisés. La réalisation, c’est simplement le fait de réaliser que nous étions déjà cet infini,soleil cette lumière, cet amour et cette puissance de création avant notre arrivée sur terre et depuis que nous y sommes aussi puisque rien ne peut être sans cette puissance. Qu’on en prenne ou non conscience ne dérange pas la conscience. Pour ne pas être au soleil, il faut se mettre à l’ombre d’un objet, mur ou arbre… ou nuage! Mais cela n’oblitère pas le soleil n’est-ce pas ?

L’éveil, c’est s’éveiller à la vérité que n’ayant pas de forme nous pouvons nous glisser dans toutes les formes sans y être enfermés, c’est comprendre que tout en ayant une forme nous sommes d’abord sans forme et que notre conscience sans forme  aime toutes les formes et la nôtre aussi. Nous sommes dans nous, et ce nous est feu. Travaillons donc avec la lumière, introduisons-la en nous et dans nos vies.

Car il ne s’agit pas de détester notre personne, mais de la vivre autrement en redonnant leur juste place à notre corps, notre cœur et notre cerveau. Notre corps d’abord, respectons-le, chouchoutons-le: c’est en lui que nous vivrons l’éveil, et il est un fidèle serviteur qui se prête à tous les nettoyages et toutes les alchimies : comme disent la plupart des traditions, c’est le temple. N’ayons pas de haine pour nos émotions, même négatives, conduisons-les plutôt vers leur vibration parfaite d’amour et de joie ; offrons  notre intelligence au soleil de la sagesse divine qui a conçu et créé les mondes, notre intelligence, n’en sera pas amoindrie. Loin de nous haïr nous-mêmes, il faut donc nous réconcilier avec nous-mêmes dans toutes nos dimensions, réconcilier la sagesse et l’amour, et célébrer cette réconciliation dans notre corps. Du cerveau au cœur, organiser la rencontre. Alors nous vivrons en nous l’amour flamboyant entre notre être relatif et notre être absolu, entre notre être destructible et notre éternité. Nous comprendrons que toutes les formes, y compris la nôtre sont le lieu de la jubilation du sans forme qui se mire dans la forme.

Nous sommes les miroirs de Dieu, n’est-ce pas merveilleux ? L’éclat du visage de Moïse après son expérience au Sinaï l’obligea à se couvrir d’un voile. Et les maîtres disent qu’outre l’expérience du reflet, on peut vivre celle de la fusion. C’est le symbole de la croix  avec ses deux branches : l’horizontale pour notre horizontalité dans le temps et l’espace, la verticale pour notre reliance avec le feu divin. Au point de contact, le cœur. A Pâques, Jésus crucifié devient Christ, il n’est plus que corps de lumière, et à l’endroit de son cœur, on dit que coulent des fleuves de l’eau vive de l’amour. Ce chemin de Noël à Pâques est  proposé à qui a l’envie et la volonté de le parcourir, à qui a le courage de quitter la prison délétère mais rassurante de la personne pour explorer l’inconnu. Après l’Expérience, le chemin sans doute ne sera pas terminé, mais cheminer avec la lumière sera autre chose que notre obscurité.  Car au centre de la croix, tout le pouvoir de Dieu sera nôtre, puisque tout est Un, le feu de Dieu nous réparera et nous réparerons la terre dans la condition naturelle de notre être, un état de présence claire et éveillée, forte et tranquille. Un état divin parce que nous serons unis au divin, Un.

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Françoise Gabriel

Les Chakras

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Quand j’ai songé à parler des chakras pour cette conférence, je me suis dit que ce serait un sujet facile, vu que ça fait un certain temps que je m’y intéresse… Eh bien non. Cela ne se présente pas comme ça. Plus j’ai cherché à être précise dans l’approche des chakras, plus ma perplexité, voire mon inquiétude a grandi : en fait, il y a des désaccords sur un grand nombre de points. Alors que dire ? Que faire ? Un choix parmi ces propositions ? mais lequel ? Je ne m’y sentais pas habilitée. Finalement, j’ai choisi de vous partager ma perplexité quand elle est là, et à partir de là, étrangement, ma perplexité a fondu… ce qui me laisse perplexe ! Que sont les chakras, à quoi servent-ils et comment ça marche ? Le cas échéant, comment les guérir et leur permettre de répondre à la totalité de leur programmation, tel est donc le sujet du jour.

Commençons par le mot chakra et les renseignements étymologiques qu’il nous donne. Chakra vient du sanskrit et signifie d’abord disque. Comme on doit tout transférer en 3D, il faut comprendre « sphère ». D’ailleurs le principal exemple de chakra-disque chez les Hindous est le soleil. Ensuite, comme tout tourne, le deuxième sens du mot chakra indique la rotation et on le traduit par « roue ». Un chakra est donc un soleil qui tourne. Dans les traductions diverses de ce mot, on trouve « centre » parce qu’un chakra est un point de rencontre, on trouve aussi souvent « plexus » qui est un terme aussi utilisé par la médecine. Plexus signifie littéralement « tricot », d’après son origine grecque, ou « entrelacement ». Et c’est en effet une des particularités des chakras que de rassembler en leur sein différentes composantes de différents plans. Parfait. Sauf qu’en médecine, ce qui se rencontre, ce sont des aspects de notre corps qui se voient. Ce sont des entrelacements complexes de vaisseaux et de nerfs identifiables, visibles à l’œil ordinaire et tangibles. Qu’ils se trouvent à peu près au même endroit que ce que d’autres nomment chakra est peut-être un hasard, parce que le problème du chakra, c’est qu’il ne se voit pas.

Comment ça, il ne se voit pas ? D’où viennent alors ces bibliothèques entières de description ? D’un œil vertical qui voit ce qui est caché à nos yeux ordinaires ? Alors adhérer à ces dires relève de la foi ou de la crédulité selon le côté où on se positionne. A moins qu’on ne fasse une recherche intérieure de ressenti jusqu’à ce qu’on les rencontre personnellement, ce qui amène les sceptiques à parler d’autosuggestion quand d’autres parleront d’expérience … Depuis peu, on approche davantage les chakras avec les photos Kirlian qui ont montré en Russie dès 1939 la lumière qui se dégage de parties du corps ou d’objets posés sur une plaque photographique qu’on soumet ensuite à une forte intensité électrique. Mais quand même, le sens et la composition de ces émanations sont toujours fortement discutés et ne « prouvent » rien.

A la base de la controverse se pose cette question-ci : ce qui ne se voit pas, est-ce ce qui n’existe pas ? Une vieille amie normande me disait un jour : « Le vent, tu ne le vois pas, et pourtant il fait son travail ! » Et les microbes, existaient-ils avant le microscope, ou serait-ce le microscope qui leur a donné naissance ? Les étoiles qu’on distingue un jour au télescope non seulement ne sont pas nées le jour où on les découvre, mais souvent au contraire, elles ne sont déjfleches-en-bois-indications_23-2147533819à plus.  Comme disait Descartes qu’aucun rationaliste ne remettra en cause : « Nos sens nous trompent ». La rationalité peut s’exercer comme on veut, je ne vous proposerai donc pas d’entrer dans ce débat. Quand on roule vers Marseille depuis Paris, on ne voit pas la ville, mais on fait confiance à ceux qui l’ont vue et qui ont tracé le chemin, c’est absolument la seule façon d’aller de Paris à Marseille. Quels que soient les supports, le tuyau du voisin du dessus pour éviter le tunnel de Fourvière, l’application GPS dernier cri ou une vieille carte qui se détache aux pliures, il nous faut faire confiance et nous mettre en route, sinon Marseille jamais ne fera nos délices. Or les taoïstes et d’autres maîtres de traditions du Tibet, de l’Inde et même de la kabbale, traditions auxquelles je fais confiance, ont écarté la question de l’inexistence des chakras comme nulle et non avenue, c’est pourquoi je vous propose de les suivre.

Nous découvrons que non seulement ces traditions n’écartent pas les chakras mais qu’elles en font un des axes essentiels de leurs pratiques en transmettant des pratiques diverses pour des chakras au meilleur de leur forme. C’est que les chakras nous donnent rendez-vous avec l’énigme de l’univers, avec le vertige du sens de la vie de l’homme et même de l’essence de l’humain. De l’humain ? Regardez le corps d’un animal, il est fait plus ou moins comme le nôtre, il a aussi des chakras, nous ne sommes pas si différents. De plus en plus même on parle des chakras de la terre, et j’avoue avoir été bluffée par une photo montrant les chakras de l’homme sur une colonne vertébrale, sous forme pyramides le long du Nil.

Pour comprendre ce qu’est un chakra, son rôle et son fonctionnement, il faut cesser de voir son corps uniquement avec les deux yeux horizontaux qui voient la matière, donc cesser de se considérer comme un exemplaire de matière pleine et séparée des autres exemplaires par une frontière de peau, de pensées et d’émotions. Car dans un tel système, la communication avec le reste de l’univers est forcément très partielle, et plusieurs finissent par la considérer comme inutile, impossible même autrement que, dans le meilleur des cas, par une projection mentale ou un effort intellectuel des sciences qui vont d’un objet à un autre, d’un moi à l’atome, à l’étoile, au neurone. D’un moi à un autre que moi. Dans ce contexte, nous vivotons, nous survivons même parfois, accablés par l’hostilité de l’existence, de circonstances qui ne dépendent pas de nous, et de l’âge qui traque notre jeunesse. Ratatinés, un jour nous capotons…

En revanche, dans un système où le vivant dans son ensemble porte la marque de l’unité de sa conception (unité qu’on peut discerner dans l’atome, ou dans la rotation, ou la sphère, ou l’harmonie des chiffres et des proportions qu’on nomme le nombre d’or), alors notre corps doit forcément être relié à cette unité, à cette beauté et à cette force de conception. Et pas seulement notre corps, mais nos sentiments et nos idées, en un mot toute notre vie. Mieux, si nous y sommes reliés, nous bénéficions de toutes ces forces. Mieux encore, étant reliés nous pouvons les utiliser aussi… Voilà qui devient intéressant… Oui, mais comment nous relier ? c’est là que nous avons besoin d’outils de connexion, outils énergétiques, et que nous rencontrons les chakras. Les chakras ne se comprennent bien que dans une vision spirituelle de la matière ou une vision incarnée de l’esprit, autrement dit dans la vision de l’unité de toute création.

Le nombre des chakras est paraît-il de 72.000. Enfin chez les Hindous. Parmi eux, certains sont plus importants bien sûr, on en a compté aussi 12, 28 ou 7, ou encore 6 plus 1, et les taoïstes se limitent souvent à 3 : un étage des pieds au diaphragme qui concerne le corps et l’inconscient, un étage jusqu’en hauChakras-et-7-corpst du cou pour l’émotionnel, et puis la tête et au-dessus. Certains reconnaissent que les chakras sont organisés dans notre corps en un seul système d’autres assurent qu’il y a plusieurs systèmes qui se superposent encore au-dessus de nous, voire au-dessous. Les chakras s’étagent de haut en bas… ou de bas en haut, ils prennent racine dans le canal central (version taoïste) qu’on nomme aussi sushumma chez les Hindous – mais est-ce bien du même canal qu’ils parlent ?  s’agit-il du même emplacement ? Ils tournent toujours vers la droite ou parfois aussi vers la gauche, c’est selon. Les chakras sont polarisés ou alors la question n’est pas du tout abordée. D’ailleurs les canaux de polarisation ne se présentent pas forcément selon le même trajet et leur rencontre avec les chakras n’est pas toujours au même lieu de rendez-vous. Franchement, il y a des moments où on apprécie la science occidentale et sa rigueur dans le vérifiable, d’autant plus que dans la méditation, après un petit moment on peut ressentir à peu près tout ce qui est indiqué. Alors peut-être que peu importe après tout. De plus, heureusement, ces différentes approches ne présentent finalement que des différences minimes tant la définition de base est unique. Alors quelle est-elle ?

Elle est que le chakra est un convertisseur d’énergie en masse ou de masse en énergie. Le XXème siècle peut accepter l’hypothèse de cette transformation depuis Einstein et son E=mc2 qui explique (et ne m’en demandez pas plus !) qu’en certaines circonstances, une masse peut se transformer en énergie ; nos bombes atomiques sont appuyées sur cet accord. La masse se transforme en énergie grâce à l’explosion des atomes, ou grâce à leur fusion comme ça se passe dans le soleil. Y aurait-il en nous une possibilité de fusion atomique, ou de déflagration  d’une énergie universelle ? Serions-nous des soleils ou des bombes ? En tout cas, si une masse peutEinstein-1087041__180 se transformer en énergie, c’est qu’une énergie peut se transformer en masse. Nous sommes énergie, nous sommes masse. Même si vous ne croyez pas en ce quelque chose non-concevable, ce tout autre que la plupart d’entre nous qui conçoit ce que nous ne savons pas faire, vous êtes d’accord que vous dites parfois que vous êtes épuisé ? Qu’est-ce que l’épuisement ? L’épuisement de l’énergie dans votre masse, c’est tout.

A partir du moment où on admet cette hypothèse que l’univers est l’expression d’une unité d’énergie déployée dans la diversité des formes et que les chakras sont dans notre diversité les outils de reconnaissance de cette unité, nous sortons de l’enfer. L’univers est comblé de plénitude, nous y avons part. Notre solitude terrorisée par le vide hostile des espaces infinis s’anéantit dans la jouissance, c’est dommage que Pascal ne l’ait pas su, lui qui disait « Le silence éternel des espaces infinis m’effraie ». Car nous sommes le lieu d’une circulation d’énergie d’une vastitude à l’autre, d’une intelligence et d’un amour hors de notre compréhension. Loin d’être un corps obscur, solitaire et gémissant enfermé dans un placard voué à la destruction qu’on nomme aussi entropie, nous prenons conscience qu’il y a en nous la possibilité de devenir le temple de l’orgasme divin, mieux même, sa chambre nuptiale, et que nous sommes invités à la joie des noces. Oui, mais comment y parvenir ?

La réponse est peut-être dans la connaissance des chakras. C’est par cet organisme énergétique que le silence est devenu son, que l’amour s’est projeté dans l’incarnation, que l’Un s’est fait harmonie ou comme je le disais tout à l’heure, que l’énergie est devenue masse. Ainsi le divin est-il devenu l’hôte mystérieux de nos corps. Pour ce soir, je vous propose de retenir le chiffre de sept chakras qui structurent notre organisme et de laisser de côté les 72.000.

Je disais tout à l’heure qu’on étageait les chakras de haut en bas ou de bas en haut. En fait, la réponse est qu’on fait les deux : la lumière vient d’en haut, fréquence énergétique telle que la bible mentionne neuf hiérarchies d’anges pour descendre jusqu’à l’ange en bas de l’échelle. C’est le seul barreau accessible à notre perception – et encore pas toujours – on le nomme souvent ange gardien. Chez les Tibétains, il existe aussi des hiérarchies célestes. Rapportés aux chakras, cela signifie que l’énergie d’en haut est trop élevée pour que nous la supportions sans faire exploser notre système, elle doit être filtrée et ralentie par des sortes de turbines qui condensent la matière avec le ralentissement, partant d’une énergie qui est pure force et circulation pour arriver peu à peu à la pierre dense et immobile. A ce propos, on apprend encore dans la bible un fait étrange : que deux hommes bien intentionnés avaient touché l’arche de l’alliance pour l’empêcher de tomber pendant qu’on la transportait, et qu’ils étaient tombés raides morts. J’avais été choquée de ce manque de gratitude divine avant de comprendre qu’il s’agissait d’une loi physique : ces gentils messieurs n’avaient pas le niveau énergétique suffisant pour un tel contact que personne ne leur avait demandé et ils étaient morts d’une sorte d’électrocution, en somme. Quant à nous, quand la divinité s’incarne à travers notre canal central et nos chakras, elle ralentit sa fréquence depuis le chakra coronal au-dessus de la tête jusqu’au chakra racine du périnée avec ses relais dans les articulations des jambes et sous les pieds. Ce ralentissement permet la communication entre les états différents de la matérialisation de l’esprit.

Entre ces deux chakras dont les ouvertures sont orientés dans la verticalité, le haut vers le haut et le bas vers le bas, sont donc étagés cinq autres qui ralentissent peu à peu l’énergie divine dont nous sommes faits et qui sont disposés horizontalement. Ces chakras ayant chacun une porte arrière entre deux vertèbres et une porte vers l’avant, nous allons retrouver le chiffre 12 aussi prôné : les deux verticaux avec une seule porte chacun, puis les cinq horizontaux à deux portes, soit deux fois cinq, dix. Dix plus deux, ça fait douze, ce n’est pas la partie la plus difficile de l’approche des chakras !

A chaque étage correspond donc un état de la manifestation de la conscience si bien que certains yogis appellent les chakras « jardins de Dieu ». Chaque fois, le chakra permet la circulation de l’énergie divine, ou pour parler plus simplement, de l’énergie de la vie. Comme la vie est protéiforme, comme son expression est multiple tout en restant unifiée, les attributs des chakras sont multiples et il est tout à fait naturel qu’on parle aussi de plexus. Ainsi un chakra est relié à un chakra bannièreélément (par exemple la terre pour le périnée), à un son (une note de musique même, en commençant par le Do au périnée), il est relié à un animal (l’éléphant pour ce premier chakra), il est relié à une planète (par exemple Saturne au périnée), il est relié à une couleur et le périnée dispose de la couleur à la vibration la plus lente : le rouge, couleur vibratoire de la terre. Nous avons retenu sept notes pour faire de la musique et sept couleurs dans l’arc en ciel, il est donc facile de faire les correspondances pour chaque chakra. Baudelaire ne disait-il pas dans un poème justement appelé Correspondances : « Les parfums, les couleurs et les sons se répondent » ?

Et puisqu’on parle de parfum, c’est le moment de rappeler que les chakras sont reliés à nos sens, et que l’odorat est attribué au chakra racine. D’ailleurs voyez, nos cousins mammifères qui sont plus proches de la terre que nous, ont souvent le nez occupé à flairer ce qui se passe d’intéressant sur le sol (ce qui soit dit en passant nous échappe plus ou moins complètement). Enfin, retrouvant la médecine allopathique, nous verrons que les chakras sont associés à des glandes – même si le périnée et le centre du ventre se voient parfois intervertir leur correspondance tantôt avec les surrénales, tantôt avec les gonades, selon les traditions. Les chakras nourrissent aussi les organes et les parties du corps en général qui sont les plus proches d’eux. C’est pourquoi le périnée est souvent considéré comme responsable de la santé des organes reproducteurs et du système d’excrétion, ainsi que de la bonne santé des jambes et des pieds. Dans une optique énergétique, on dit aussi que chaque chakra est relié à un corps, le périnée étant relié à notre corps physique, puis les autres à des corps de plus en plus subtils qui forment notre aura. Mais subtil ne signifie pas meilleur.

Il faut se garder de penser qu’un chakra serait plus important qu’un autre, plus noble ou plus honteux, puisque tous sont des expressions de la puissance jubilatoire de la création, des soleils de couleurs différentes qui n’expriment que l’intelligence et l’amour. Vous pensez que ça va de soi ? En rapport avec le chakra racine, j’ai eu la surprise de découvrir que le nerf qui parcourait le périnée s’appelait jusqu’à très récemment le nerf honteux. A contrario, nous accordons une importance hypertrophiée au mental avec notre « je pense donc je suis ». Je me souviens que quand j’étais prof, il m’arrivait parfois de conseiller à des parents une voie moins intellectuelle pour leur enfant, eh bien, s’ils ne vivaient pas déjà un calvaire familial avec le collège, ils prenaient une mine catastrophée. Le tao prône la voie du milieu, nos proverbes nous enseignent que l’excès en tout est un défaut, de même pour être heureux et partager ce bonheur, nous devons chercher l’harmonie entre nos chakras et la vitalité pour chacun d’eux sans en mépriser ou en sacrifier aucun. Pour avoir une robe d’arc en ciel comme Peau d’Âne que nous contait Perrault, il faut que nos chakras soient en bonne santé et harmonie. D’ailleurs pour qu’un arbre s’élève haut dans le ciel, il lui faut de profonds racines, et plus il s’élève, plus il s’abaisse. Tous nos chakras sont donc indispensables, chacun à leur place.

Oui, mais comment savoir si nos chakras sont harmonieux ? On peut entrer dans une intériorisation et une visite introspective de nos chakras pour les sentir. Mais il y a plus simple, répondons à cette question : notre vie est-elle harmonieuse ? Sommes-nous de doux rêveurs sans cesse à la ramasse, comme disent les chakra-659123_960_720enfants de ceux qui sont largués dans leur monde loin des réalités matérielles ? Serions-nous capables de traverser la rue en regardant du mauvais côté ou sans regarder du tout, la tête dans les nuages et les pieds on ne sait pas où ? Ou encore, notre main frétille-t-elle vers la télécommande dès qu’un documentaire est annoncé à la télé ? Nos pas nous entraînent-ils vers le bistrot chaque fois que notre compagnie pousse la porte d’une église, ou au contraire n’aspirons-nous qu’à des ashrams et des heures de méditation, fuyant l’idée de chausser des baskets pour un moment de sport ou d’un peu de ménage ? Sommes-nous toujours placides et de bonne humeur ou sujets à des haut et des bas dans tous les domaines de l’émotion ?

Si tel est le cas, il y a fort à parier que le chakra correspondant dysfonctionne. Il peut être ralenti, voire atrophié, il peut se courber sur sa tige, tourner dans le mauvais sens et autres manifestations que les clairvoyants vous décriraient mieux que moi.

Considérant qu’avoir l’information d’un dysfonctionnement, c’était le début de la guérison, j’ai d’abord pensé à commencer par un tableau des chakras pour nous aider à discerner où nous allons bien, et où ça fait pimponpin. Mais comme j’ai été amenée dans ce tableau à accumuler des signes de dysfonctionnement dans lesquels je me suis reconnue à peu près à chaque étage, j’ai fini par me démoraliser moi-même. Du coup, envisageant qu’il en serait peut-être de même pour vous, j’ai décidé de commencer plutôt par vous partager les moyens de guérison qui sont venus à ma connaissance.

Le premier moyen est l’état d’esprit dans lequel nous allons nous intéresser à nos chakras, c’est-à-dire à nous. En premier lieu, pas de culpabilité : si nous nous sentons concernés par des déséquilibres, ne nous sentons pas fautifs. L’épanouissement des chakras dépend de la nourriture qu’ils ont reçue, tout comme des fleurs dépendent d’eau et de soleil, alors ce n’est pas de notre faute si notre chakra racine par exemple n’a pas reçu sa nourriture quand nous étions bébés, en revanche, ce sera grâce à nous s’il guérit. Comme tout le reste de notre corps, les chakras dépendent aussi des mémoires ancestrales, et si notre arrière-arrière grand-père faisait cuire sous sa selle des steaks cannibales, nous n’en sommes pas directement responsables. Il est bien suffisant que nous reconnaissions en nous des pulsions bizarres qui ne nous appartiennent pas et que nous ayons envie d’y mettre un terme. Comme on dit dans le bâtiment, c’est notre chantier et il n’y a aucune raison de culpabiliser devant un chantier. Au contraire, prenons conscience qu’en nous occupant de ce chantier, nous travaillons aussi pour notre lignée avant arrière, et pour tous les humains qui ont des problèmes en résonance avec les nôtres. Si nous devons choisir un état d’esprit, reconnaissons notre valeur et comme dit l’émission télé, notre juste choix.

Ensuite, un peu d’humilité ! Rappelons-nous que nous ne sommes pour rien dans l’existence des chakras. Quand nous créons la vie, comme nous les femmes qui foetus-4mois-gifconcevons des bébés dans notre ventre, c’est dans la plus parfaite inconscience. Comment cela se fait-il ? Qu’est-ce qu’il est en train de créer en moi, là maintenant mon bébé ? Mystère. Aujourd’hui, la science a fait changer les choses et nous sommes mieux au courant de ce qui se passe. Nous pouvons par exemple aller rendre une visite échographique à ce miracle, mais, documentaire ou échographie, nous regardons comme un badaud s’esbaubit devant un spectacle qui lui est offert… Nous ne savons pas créer un chakra, pas plus que nous ne serions capable actuellement de créer un papillon ou un éléphant. Et même dans l’assemblage d’objets nous ne sommes pas tous égaux… Un jour, pour nous rendre service parce que nous avions déclaré forfait, un copain a démonté tout mon aspirateur en panne, et puis, quand il a eu toutes les pièces et toutes les vis par terre autour de lui, il n’a plus su quoi en faire, tout a fini à la poubelle. Vous imaginez qu’il nous a bien fallu ensuite un apéro consolatif ! Bref, notre ignorance nous incite à nous tourner vers la connaissance des chakras avec humilité et simplicité, et sans nous décourager. Si nous voulons absolument accompagner d’un sentiment l’approche de nos chakras, faisons comme le badaud devant le spectacle ou les parents devant l’échographie : émerveillons-nous de ce que nous découvrons.

Troisièmement, pas de reddition devant la difficulté ! Ce n’est pas parce que nous ne savons pas construire un chakra que nous ne savons pas le regarder, n’est-ce pas ? Alors, puisque le chakra est énergie, et que l’énergie est lumière, la méthode la plus indiquée pour le renflouer, le guérir etc. ne peut être que d’utiliser la lumière. En effet, si nous ne sommes pas les créateurs de la lumière, nous avons pourtant une action possible avec elle. Prenons l’exemple d’une maison, nous savons comment faire entrer la lumière le matin : nous tirons les rideaux et ouvrons les persiennes pour ne pas être coupés du soleil, de la source de lumière. Dans cette maison qu’est notre corps, ce genre de maison que les mystiques appellent un temple, il y a des volets et des portes, apprenons à les ouvrir. Et le soir, quand nous rentrons et qu’il fait noir, la première chose que nous fassions est d’allumer la lumière en appuyant sur un bouton qui amène l’électricité. Et même si ce n’est pas nous qui avons tiré les lignes, ça marche – en ce qui me concerne, je dirais même que ça marche encore mieux ! Dans notre corps aussi il y a des lignes d’électricité qui nous alimentent, et ça marche d’autant mieux que ce n’est pas nous qui les avons installées, il nous suffit de trouver le bouton.

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Dans un cas comme dans l’autre le moyen d’éclairer est simple, il n’y en a pas d’autre : rétablir le lien avec la lumière. Dans l’électricité, le bouton d’action de la lumière s’appelle un interrupteur. Il se définit donc par sa possibilité de couper l’arrivée de la lumière ; en d’autres termes, sans notre véto, elle éclairerait toujours. C’est normal, c’est la nature de la lumière que d’éclairer. Nous aussi nous devons prendre conscience que la lumière de la vie est toujours là, qu’elle est toujours à notre disposition, parce que c’est sa nature de nous éclairer comme elle éclaire tout. Le blocage vient de nous, et c’est une bonne nouvelle parce que rien n’est désespéré alors, il suffit d’ouvrir les volets, de déplacer la position de nos boutons intérieurs de off à on. Certes, parfois, on n’a pas compris qu’on est dans le noir et on ne sait pas qu’il pourrait en être autrement si bien qu’on n’a même pas l’idée d’éclairer, mais parfois, un autre problème se pose : le bouton est coincé, le volet aussi. Ca arrive mais ça ne détruit pas la lumière, elle nous attend. Occupons-nous donc de ce qui coince, et qu’est-ce que c’est ? La crasse, la poussière, la rouille ? C’est quelque chose qu’il faut enlever. Le remède est donc le suivant : nettoyer. Nettoyer, nettoyer, nettoyer.

Le désir de nettoyer est le premier de nos outils. Il faut faire grandir ce désir. Pour faire grandir en nous le désir de nettoyer, il faut prendre conscience que ce sont nos pollutions qui nous empêchent d’être heureux et tranquilles, de rencontrer la joie immuable (mais non pas immobile) en quelque sorte, prenons conscience que nos désordres sont comme des négatifs de pellicule photo : ils indiquent la lumière, le noir indique le blanc. Croiser l’ancien entraineur de foot qui nous a ridiculisés nous retourne l’estomac chaque fois que nous le voyons ? Parfait. Écoutons notre estomac et faisons le travail pour lui. Quand le désir de nettoyage, appelé aussi purification atteint le tourment, c’est ce que les mystiques appellent la soif. Là c’est très bien, ça donne du carburant ! Donc il nous faut regarder du côté de ceux qui sont déjà dans la lumière. Regarder ceux qui sont heureux, les boddhisattvas, les saints, les sages de tout poil, chercher à en rencontrer en livre, en film, en vidéo, en chair et en os. Ce qui nous bouleverserait ne les fait pas frémir ? Comment ont-ils fait pour rester heureux dans des trajectoires souvent difficiles ? Par contraste, notre obscurité, c’est-à-dire notre inconfort, notre dépression, notre dépit, notre colère ou notre maladie vont nous insupporter de plus en plus, au point que nous crierons « Docteur faites quelque chose ! » et que nous accepterons d’entendre que le docteur est en nous. Ce n’est pas de notre faute si nous en sommes-là, mais c’est notre responsabilité si nous y restons…

Ensuite, fixons-nous des objectifs clairs et ne mettons pas toutes les pièces de notre vie en vrac sur le tapis comme fit mon copain bricoleur. Ayons de la méthode. Par exemple, dans le domaine sexuel ou amoureux, quel est notre plus mauvais souvenir ? Un sujet que nous pourrons élargir à « quel est notre deuxième plus mauvais souvenir ? » quand nous aurons désactivé le premier. Voyons aussi la responsabilité que nous avons prise par nos actions et renversons la question : « Quel plus mauvais souvenir avons-nous pu laisser à quelqu’un ? » Cela aussi se nettoie. Ce qui n’est pas parfait, attelons-nous-y, en nous contentant d’un problème à la fois. Et puis commençons par les petits problèmes : puisque nous sommes néophytes, nous n’allons pas nous attaquer à la bombe tapie en nous premiers pas
avant d’avoir appris comment déminer, ou nous risquerions de sauter ! Laissons donc les horreurs de côté pour commencer, entraînons-nous à éclairer les petites ombres en discernant clairement d’abord l’intérêt que nous avons à nettoyer pour stimuler le désir. Le bébé qui reste debout pour la première fois quelques secondes est un bébé triomphal, nous les grands, quand nous aurons réussi à nettoyer un dysfonctionnement à notre portée, nous vivrons aussi le triomphe.

Nous savons que nous ne pourrons pas venir à bout de nos pulsions vers la cigarette en prenant une cigarette, et que l’idée de calmer notre colère en gueulant un bon coup n’est qu’une illusion. L’apaisement ne sera que passager, l’envie nous reprendra vite d’une autre cigarette ou d’une fureur nouvelle car ce n’est pas le plan qui nous a amené au dysfonctionnement qui nous en sortira. Faisons donc comme les petits enfants. Quand ça ne va pas et qu’ils ne trouvent pas de solution à leur difficulté, ils appellent papa-maman. Agissons de même. N’allons pas seuls à la rencontre d’un chakra qui souffre, relions-nous d’abord à la lumière et à l’amour. Comment ? Par une prière, une pratique de yoga ou de tao, par la détente et l’attention au souffle habité de lumière, de prana, de chi. Par l’immobilité tranquille et par une décision de confiance, en rappelant à notre attention toutes les parties de notre être dispersées dans les pensées et l’inconscience, c’est-à-dire en nous recueillant.

Les pratiques de yoga ou de tao, les traditions des hébreux, proposent diverses façons d’appeler à notre rescousse cette lumière qui ne vient pas de nous en l’attirant dans les chakras ou le canal central sans pour autant rentrer dans une révision de vie. Maître Chia enseigne par exemple comme pratique préalable à toute autre la connexion avec l’étoile polaire. Apprendre à utiliser les couleurs et les sons, apprendre à ouvrir le canal intérieur depuis le sommet du crâne jusqu’au périnée, apprendre les allers et retours qui nettoient comme on passe un écouvillon, (qu’y aurait-il de plus insensé qu’un ascenseur qui ne saurait pas descendre ?) apprendre à demander à l’énergie de tourner dans un sens ou dans l’autre à travers les douze chakras au niveau de la peau et les nettoyer par la circulation de l’énergie, ce qui forme une orbite que les taoïstes appellent orbite microcosmique ou petite circulation céleste. Apprendre encore à inviter l’énergie du ciel et de la terre à se rencontrer dans le cœur, comme le montrent des illustrations du Tibet, comme le montre aussi à tous les yeux le chandelier à sept branches à l’entrée du temple. Sept flammes, sept soleils qui s’unifient dans le bougeoir central sansmenorah pour autant disparaître de leur place. C’est ce même rendez-vous que représente aussi la rose épanouie au centre de la croix chrétienne et qui a donné leur nom aux Rose-Croix.

Et puis on peut aussi nettoyer par l’examen de notre existence, ce que Thérèse d’Avila appelait la « claire vision » tout en insistant sur son caractère désagréable quand on l’obtient ! Il faut du courage en effet pour voir certains aspects de nous qu’on préfèrerait différents, et du courage aussi parce que la rencontre d’un centre qui souffre amène forcément à la rencontre d’une souffrance : celle qu’on voulait nettoyer bien sûr, et peut-être aussi une autre dont nous avons le brusque souvenir : quand on écoute son corps, quand on lui demande ce qui ne va pas, il parle. On reçoit un souvenir, une douleur pas toujours localisée où nous l’attendions, une émotion. Alors, accueillir la souffrance, respirer dedans, lui parler, braver la peur, appeler la lumière que nous pouvons choisir blanche, dorée ou de la couleur du chakra correspondant, lui faire confiance même si on ne la voit pas et puis le moment venu, laisser se dissoudre cette souffrance, messagère inutile dès lors qu’elle a été entendue, ne garder que la lumière, la paix et le merci. Le merci et le partage d’un cœur reconnaissant à tous les êtres. Et peu à peu, découvrir pendant ces temps de descente intérieure qu’on peut souffrir et être tranquille et heureux en même temps parce qu’en nous coexistent le relatif et l’absolu.

Je n’aurai pas le temps de m’arrêter en détail sur chaque chakra, mais restons un peu avec le chakra du bas. On dit que les chakras s’épanouissent de sept en sept ans et que l’épanouissement de chaque chakra dépend en partie de la santé du chakra du dessous en sorte que si celui-ci dysfonctionne, cela se répercute en chaine. Si dans notre maison les fondations sont ratées, pourrons-nous être en sécurité au quatrième étage? Le chakra racine étant notre socle, c’est la base de tout notre développement ultérieur, il est sans jeu de mot, fondamental. Sur ce point toutes les traditions s’accordent : quand on veut commencer à se transformer, il faut absolument commencer là. D’ailleurs reprenant l’image de l’échelle de Jacob, nous voyons bien que pour qu’une échelle mérite son nom, il faut d’abord la caler correctement sur le sol. Sans bas, pas de haut.

Voilà pourquoi, bien qu’il soit dans notre corps le dernier stade de la descente de l’énergie dans la matière, c’est par lui qu’il faut entreprendre le chemin inverse du retour à la source. Et nous savons maintenant pourquoi il porte le numéro 1 et non 7… Quand on jouait à la marelle, le ciel était en haut, la terre en bas. Vous souvenez-vous ? Quiconque cherchait à sauter des cases sans partir de la terre, et même de son milieu, était disqualifié et ça n’a pas changé. Le jeu de la marelle est une véritable parabole de notre chemin sur terre, il nous dit que pour ne pas être disqualifié dans notre ascension vers le ciel, il faut commencer par le début, dans la terre.

Ce chakra qu’on nomme aussi chakra racine est comme son nom l’indique celui qui nous permet d’être bien enracinés dans la terre. Son symbole géométrique est le carré (c’est-à-dire en 3D le cube) et le cube représente la stabilité de la terre, comme la pierre d’angle biblique sur laquelle on construit le temple. Car cette stabilité dans la matière est la réponse de la terre à la stabilité invariable de Dieu, son sourire de connivence. Ce premier centre se nourrit dès le stade embryonnaire et son niveau d’action est très ancré dans l’inconscient. C’est le chakra de la survie physiologique sans lequel la course s’arrête au début. On l’associe au stade oral : sans tétée, bébé meurt, sans goûter, il ne connait rien.

Si nous avons reçu une bonne réponse à tous nos besoins élémentaires de sécurité, si nous avons été nourris, changés, dorlotés, si nous avons eu un toit, si nous avons eu chaud juste comme il faut au plan des conditions physiques et affectives, nous avons bénéficié des conditions de son plein épanouissement. Quand nous marchons, nous somoney-515058__180mmes amis avec la terre et nous communiquons de chaleur à chaleur, de poids à poids, « les pieds sur terre ». Du coup nous nous promenons dans une constante sécurité et confiance, l’argent comme le travail et la maison nous arrivent sans problème : notre organisme a intégré l’idée que les conditions matérielles sont parfaitement assurées et ensuite, ce que nous attendons se crée tout naturellement. Tout nous réussit. Par contre, si nous avons manqué de sécurité entre la conception et l’âge de sept ans, alors nous aurons un sentiment de carence et nous allons imprimer cette marque dans tous nos chakras supérieurs, ce qui amènera égocentrisme et repli sur soi. Même l’aisance financière, si elle nous arrive, ne parviendra pas à gommer notre inquiétude et ce sentiment prégnant de manque. Un grand manque de réponse à notre instinct de survie peut aller jusqu’à provoquer en nous des tendances suicidaires. Et si nous avons des enfants, pourrons-nous faire autrement que de leur transmettre ce que nous sommes ?

Certaines traditions ajoutent au territoire de ce chakra la force sexuelle puisque le départ de cette force se trouve au périnée mais, ayant dit assez de choses sur le chakra de la base, je vais concéder ces attributions au deuxième chakra : c’est dans le ventre qu’il y a l’utérus et le bébé. Ce chakra est considéré comme le plus important (oui, d’accord, le deuxième plus important, après le premier !) par les japonais qui le nomment hara et les taoïstes qui en font le foyer central du bas du corps qui va des pieds au diaphragme, le nommant tan tsien inférieur, puis simplement tan tsien.

Il se situe géométriquement au centre du corps entre les pieds et la tête, si bien que tous les élèves des arts martiaux apprennent à rester là en connexion vers la terre. Au centre ça ne bouge pas et l’œil du cyclone est d’un calme absolu, au contraire de la périphérie. Pour traverser l’existence dans notre corps avec calme et force, pour agir dans une action juste, il faut apprendre à connaître et habiter notre centre du ventre, c’est-à-dire y laisser la conscience posée dans l’attention au Chi. Selon les Taoïstes, dans le ventre le chi est un océan. Le ventre est le lieu tendre, la terre meuble qui accueille le grain du Royaume de Dieu, c’est-à-dire la force du pouvoir divin. Mais il est obstrué aussi par les mémoires sexuelles les nôtres et celles de nos ancêtres, mémoires de grossesse, d’accouchement,d’avortements et de viols. Pour le nettoyer, nous devons nous coltiner avec toutes ces mémoires, depuis la plus petite enfance. Qui nous a dérangés dans ce domaine pour la première fois ? La sensualité et la sexualité nous perturbent depuis l’enfance et si nous ne faisons rien, ça ne passera pas tout seul. Nous serons comme ce vieux solitaire sur son lit d’hôpital qui exhibe son sexe dès qu’il passe quelqu’un dans le couloir. Est-ce vraiment ce que nous voulons ?

Et pour le chakra de l’estomac, entrons dans la peur de manquer de nourriture ancrée dans les cellules depuis la préhistoire. Sommes-nous capables d’une simple diète sans nous sentir mal, énervés dès le matin ou totalement déprimés ? Sommes-nous affaissés sur notre plexus solaire en avalant nos rayons ou plastronnons-nous excessivement comme des matamores ? Le plexus solaire, c’est le rayonnement de notre lumière terrestre dans la clarté de la pensée et l’affirmation de notre personnalité, c’est l’étage de la liberté. Les anciens disaient que sa constitution était achevée à 21 ans, ancienne date de la majorité.chakras2

Le chakra du cœur accueille l’amour inconditionnel et universel, mais aussi le lieu de nos amours, de notre besoin d’être aimé. Pourquoi avons-nous ce besoin d’être aimé sinon parce que nous n’avons pas su tourner notre manque vers la source intarissable et parvenir à nous aimer nous-mêmes ? Dans la plupart des cas, nous tombons amoureux, nous ne nous aimons pas, notre chéri ne s’aime pas non plus, et pourtant, tous les deux nous voudrions nous aimer… ce n’est pas gagné !

Le chakra de la gorge est à l’entrée de la porte étroite du cou. Si nous avons la gorge serrée, les cordes vocales fragiles, des écoulements du nez, des angines, si nous avons les épaules remontées, les mâchoires crispées, la langue sans repos comme ces pauvres vieilles langues qui se tordent dans les hospices entre des gencives édentées, ce sont de bonnes indications pour nous intéresser à la façon dont nous communiquons. Nos paroles véhiculent-elles la peur, la rétention de notre petit pouvoir, le refus d’écouter et d’entendre ? Chuchotons-nous ? Claironnons-nous ? Savons-nous nous taire ? Est-ce bien seulement l’amour qui monte jusqu’à nos lèvres ? Quand la parole est habitée de lumière et d’amour, elle est la parole de la conscience, c’est la parole d’or. Elle est parole magique et puissante, parole agissante, créativité. Ce centre est associé à l’ouïe de ce qu’on entend sur la terre et de l’intuition, la voix de notre petit doigt. Est-ce que nous nous reconnaissons dans l’épanouissement de notre cinquième centre ? Il faudra bien pourtant le travailler pour passer la porte dite de la connaissance et rencontrer la sagesse, la conscience qui a son trône en ajna chakra, et qu’on appelle le troisième œil.

De quoi est fait notre mental ? Dans la tête, qu’est-ce qui nous terrorise encore en politique ou religion quand nous y pensons ? Les nazis ? L’inquisition ? L’enfer ? Disons-nous des phrases comme « Je pars du principe que… J’ai toujours dit que… Moi j’estime que… etc. » Avons-nous encore des principes ? Des jugechakra coronal bouddhaments sur les autres civilisations ? Et si nous avons réussi, en sommes-nous vaniteux ? Pire, en tirons-nous de l’orgueil ? Vite, descendons tout seuls de cette échelle avant que la vie ne nous bascule car le point commun de toutes ces pensées est qu’elles sont marquées par notre histoire personnelle et tout ce qui fait notre vie de bipède séparé des autres. L’orgueil a ses fondations dans le sable de notre égo. A mesure que nous nettoyons et que tombent les taies de notre œil intérieur, nous accédons à une compréhension non conditionnée de ce qui est, à l’éveil, au satori des japonais. Alors de ce point comme avec un périscope, nous pouvons voir ce qui tire à hue et à dia dans nos autres chakras, les aligner et y amener la sagesse. De là, dit-on, entrer dans tous les univers.

On ne dit rien du chakra coronal qui est au-delà, ou en-deçà des mots. Ça tombe bien, vu l’heure…

Voilà. Le chemin est long, il débouche sur un chemin sans chemin, mais une excursion peut être belle des les premiers pas, choisissons de voir ainsi notre voyage intérieur. Et même si la balade est éprouvante, même si nous sommes atterrés par l’ampleur de la tâche, surtout ne nous laissons pas décourager, Ne croyons pas que nous n’avons pas assez de force. Nous sommes submergés ? Mais il faut un commencement à tout. Il a fallu un commencement à notre tristesse, à notre colère, à notre frustration. Comme ces petites bêtes qui poussent des boules de terre de rien du tout jusqu’à ce qu’elles deviennent énormes, nous avons, nous aussi poussé notre petite crotte de colère et d’angoisse et elle a grossi à chacune de nos pensées de jour en jour jusqu’à l’oppression. Il nous en a fallu, de la force et de la persévérance. Prenons-en conscience et avec l’aide de l’amour divin, servons-nous en pour rouler notre boule de lumière. Elle aussi, elle commence par le commencement : une courte pensée, un oui. Peu à peu, au lieu de vivre dans le tourment ou le tripatouillage interne, nous nous laisserons rencontrer par la joie, la jubilation, la jouissance, et rayonnant de nos sept soleils, nous offrirons l’arc en ciel.

Françoise Gabriel

Une parole impeccable

Une parole impeccable, réflexion inspirée des quatre accords toltèques, de Ruiz.

Au mois de janvier déferlent sur notre planète des quantités de mots agréables, comme une vague qui bientôt s’aplatit. C’est que love-1157272__180janvier est le mois du dieu Janus au double visage, l’un en l’occurrence regardant vers l’année qui s’achève et l’autre tourné vers l’année qui commence, alors, quel que soit le bilan personnel, familial, national ou planétaire de l’année passée, nous nous exhortons les uns les autres à vivre une année meilleure et nos paroles cherchent à en donner l’impulsion. Oui, mais voilà, est-ce que ça marche, et qu’en est-il le reste des mois ? Notre parole est-elle puissante et bienfaisante ? Est-elle impeccable, comme dit Ruiz dans Les Quatre accords toltèques ? Si besoin est, comment nous améliorer ? La question est d’importance parce que nous parlons beaucoup et que nous pensons encore davantage ! Pour y répondre, inspirons-nous des Quatre accords toltèques sans nous y enfermer, et commençons par nous laisser guider par l’étymologie. Qu’est-ce qu’une parole impeccable ?

Le mot parole exprime selon le dictionnaire la faculté d’exprimer sa pensée dans un langage articulé, et il vient de « parabole », c’est-à-dire récit fondé sur une comparaison. Zut de zut ! Nous voilà d’emblée embarqués dans une histoire qui manque de simplicité … J’aurais pensé qu’exprimer ma pensée ce serait aller au but, comme Jésus Christ le conseillait sans ambages : « Que ton oui soit un oui, que ton non soit un non ! » Eh bien il paraît qu’en utilisant la parole, je ne peux dire un oui direct, il faut que je le compare… à quoi ? Quel référent obscur se cache donc derrière le mot oui ? Mystère… Laissons cela pour l’instant et tentons notre chance du côté du mot impeccable.

Là, me dis-je, je vais être à mon affaire, les parties du mot s’ajoutent sagement comme des petits wagons et nous aurons un sens limpide. D’ailleurs, il est plutôt sympathique ce mot « impeccable » : on l’emploie même si souvent qu’il en a reçu une amicale abréviation: « Impec ! » Avec un petit mouvement du pouce en l’air,  nous serons dans une très bonne ambiance. Allons-y donc. Im, ça veut dire ne pas, comme mangeable, immangeable ; et –able ? ce suffixe -able indique la possibilité : mangeable, c’est ce qu’on peut manger, mais si c’est immangeable, on ne peut plus. Et pec ? Tiens, c’est la racine du mot péché ! En gros : impeccable signifie qui ne peut pas pécher. Je ne m’y attendais pas.

Il devient urgent de chercher ce que signifie « pécher ». Très exactement, ça veut dire trébucher (dans pec on retrouve la même racine latine que dans le mot « pied »). Trébucher, d’où se tromper de chemin, manquer sa cible. Une parole impeccable est donc une parole à laquelle il est impossible de manquer sa cible. Le but visé étant immanquablement obtenu, une parole impeccable est une parole de puissance forcément suivie d’effet, une parole magique. Mais on sent bien qu’on aurait du mal à décerner le titre de parole impeccable à une condamnation à mort suivie de l’exécution de la sentence comme de la personne. C’est donc qu’il faut garder aussi à l’esprit le sens commun du mot péché, et considérer comme impeccables seulement les paroles qui ne peuvent être mauvaises, les bonnes paroles, les paroles de vie, celles qui ne peuvent absolument pas contenir de potentiel destructeur, autrement dit des paroles sans péché.

A ce sujet le chapitre des accords toltèques sur la parole impeccable est on ne peut plus clair. Toute parole même la plus anodine, a selon les toltèques un pouvoir magique : magie noire si elle est négative, magie blanche si elle est bienfaisante,  et cette magie s’exerce grâce au consentement que nous lui donnons. On nous dit quelque chose, et nous en « tombons » d’accord. Par exemple d’une façon toute simple, quand on nous a appris à parler, on nous a enseigné comme une vérité universelle que cet objet-ci par exemple table-24763__180s’appelle une table, et nous avons dit: OK pas de problème ! Nous avons appris et retenu la leçon pour la vie. Pouvions-nous d’ailleurs faire autrement ? Pouvions-nous décider que cet objet dit table s’appelle en vérité disons… marsupial ? Nous avons dû obtempérer sous peine d’être amené un jour ou l’autre chez le psychologue ou le neuro-psy – et attention, nous ne sommes toujours pas à l’abri ! si un jour nous l’oubliions, on nous y ramènerait ! Je me souviens qu’un des livres préférés de mes enfants était Le prince de Motordu, de Pef. Vous connaissez ? Ce prince vivait dans un chapeau et gardait un troupeau de boutons, il mangeait des petits bois à s’en rendre salade et tout le monde était content… Il est bien agréable de prendre quelques distances avec les conventions !

Quand nous naissons, la page est blanche. Nous ne nous sentons ni mâle ni femelle, ni Français ni Syrien, nous n’avons aucun sentiment d’appartenance à quoi que ce soit de social, nous ne parlons aucune langue. D’ailleurs nous n’avons aucune parole à notre disposition, notre cerveau n’étant pas assez fini et nous sommes globalement incapables d’être autonomes. Sans les grands, nous mourrions. Donc les grands veillent sur nous, et eux, ils disposent de croyances et de langues, ils ont la parole. Ils vont s’en servir pour nous transmettre ce qu’ils savent de la vie puisqu’on ne peut pas transmettre autre chose que ce qu’on est, ce qu’on croit, ce à quoi on a soi-même donné son accord. Le terme toltèque pour qualifier ce processus de transmission est très dur puisqu’ils le nomment carrément domestication.

Qu’est-ce que c’est exactement, la domestication ? C’est au sens littéral un processus qui permettra à l’objet de la domestication de vivre à la domus, à la maison. Sinon quoi ? Sinon il serait sauvage, donc libre, donc dangereux. Au contraire, bien domestiqué, il deviendra agréable et utile, voire utilisable. Nous exerçons cette volonté sur toute la nature : le loup deviendra chien, voire chien-chien à sa mémère, le cheval sauvage apprendra à supporter sur son dos le poids d’un homme, fût-il pesant et malpropre et il ira dormir dans un petit box obscur etc. Même les éléments naturels seront domestiqués : on endigue et canalise l’eau, on enferme le feu dans un brasero. Qu’en est-il du domestiqué ? Le maître mot de la domestication, c’est « Tais-toi », quand ce n’est pas « Ta gueule ». Le domestiqué dépend de la bonté du dompteur, car le principe de la domestication repose sur la supériorité du dresseur dans un monde où tout est séparé de tout, donc potentiellement dangereux. Parfois on s’en sort bien, parfois non, pas du tout.

Et lorsque l’eau, le feu, la terre et l’air parlent et se rebellent, lorsque le chien mord, lorsque le cheval se cabre et que la terre tremble, nous crions au secours. La chatpeur nous envahit, parce que nous n’avons pas appris à communiquer autrement avec la nature que par la domestication, qui est une forme de destruction de l’identité profonde par le dressage. A l’heure où j’écris ces mots d’ailleurs, par une facétie de la nature, mon chat rebelle m’a profondément mordu la main pour m’exprimer son désaccord avec mon règlement… J’avoue avoir cru bon, une fois qu’il a bien voulu me lâcher, de lui donner quelques claques éducatives et de le mettre dehors.

Il ne s’agit pas ici de dénoncer toutes lois parce qu’il faut bien de l’ordre pour que règne l’harmonie entre les êtres, mais avons-nous toujours fait preuve de discernement ? Ayant personnellement donné notre accord à beaucoup d’impératifs et beaucoup d’interdits de nos sociétés, nous avons peu à peupoliceman-23796__180 et avec la meilleure volonté du monde enfermé nos petits dans de nombreuses autres conventions que l’apprentissage de la langue dite natale. A la même époque que cet apprentissage, nous les avons baignés de « Il faut-il ne faut pas », il faut dire bonjour à la dame, mais il ne faut pas tirer la langue à papa, il faut aller se coucher et tant pis si on n’a pas sommeil, mais il ne faut pas jeter son assiette pleine par terre, quand bien même on voudrait faire comprendre qu’on n’a vraiment plus faim. Les ordres que nous donnons sont souvent des interdictions, tant notre esprit a été habitué au négatif par les ordres et les interdictions de notre famille, nos profs, la société, la religion. C’est normal, un ordre auquel on consent joyeusement, c’est une invitation, une proposition, il n’y a pas de dressage là-dedans. Je me souviens d’une joyeuse chanson de Jacques Dutronc Fais pas ci fais pas ça, très défoulante à entendre.

Une statistique récente affirme qu’un enfant reçoit une centaine d’ordres par jour et qu’il donne son accord à 90 % des ordres qu’on lui donne. Si l’adulte insiste sur les 10%, il obtient la reddition de l’enfant! Eh oui, c’est cela la domestication.

Ce pourcentage étonnant montre la puissance de la parole et aussi l’énormité de la peur que nous inspirons aux enfants mis en demeure d’obéir sans arrêt. Ils ont peur parce que nous sommes très grands en taille, mais surtout parce que même inconsciemment, nous pratiquons la politique de l’amour sous condition. Si tu obéis, tu es gentil, si tu désobéis, tu es méchant. Et si tu es méchant, tu seras puni, frappé, et maman (ou qui vous voulez) ne t’aimera plus, si tu es gentil tu auras un bonbon et un baiser, maman sera contente. Or maman, c’est la grande, elle ne peut pas se tromper et ce genre de paroles entraine deux horribles conséquences : cela imprime qu’il n’y a pas d’amour gratuit et absolu et que tout amour en fait se vend puisqu’un amour conditionnel c’est un amour qui n’est pas donné, mais vendu le prix de la domestication. Et cela enseigne à l’enfant à se désaimer, coupable de ne pas pouvoir toujours être conforme à l’attente des autres. Il n’y a pas que les ânes qui sont sous le régime de la carotte et du bâton. A contrario, plus on aime, plus nos paroles sont impeccables. Aimons-nous assez ? L’amour est-il la principale raison de nos paroles ?

Donc, au fur et à mesure de leur domestication, les Toltèques remarquent que les capacités de résistance des enfants ordinaires se réduisent à leur minimum, vu que le plus important à leurs yeux, c’est l’amour. L’enfant veut être aimé, comme tout le monde, comme tout l’univers, et il apprend à obéir pour être aimé. Rappelons-nous : plus nous avons grandi, plus on nous a instillé de croyances : par exemple qu’il faut travailler dur pour vivre, qu’il faut partir à la guerre si on nous l’ordonne, qu’il faut produire toujours davantage pour que la société fonctionne, qu’il faut croire que Dieu est comme ci comme ça, ou alors que Dieu n’existe pas et que rien ne dépasse l’intelligence humaine. Chaque fois, pour être aimé, accepté, nous avons donné notre accord.

Pour être complets, les Toltèques ajoutent à ces conditionnements toutes les mauvaises paroles prononcées sans volonté éducative, des sortes d’éjaculations sorcièreprécoces libérées par les uns et les autres à la moindre stimulation dans le trop plein de nos émotions négatives que nous n’adressons pas seulement aux enfants mais à tout âge les uns aux autres. Le « Tais-toi tu chantes faux », le « Quel abruti çui-là », le « Vous n’en ferez-rien madame », etc. Et combien de parents ont-ils spécifié à leur enfant qu’ils étaient des « accidents », qu’on n’en voulait pas ? Magie noire.

Ce genre de paroles ne sont que la projection sur autrui d’un point de vue négatif personnel donc faillible. Imaginez-vous un marais. De temps en temps, plop ! des bulles puantes éclatent à sa surface. Eh bien, comme l’air ambiant au dessus de ce marais n’est pas responsable de la bulle de méthane qui l’empuantit quand elle remonte de la vase, ainsi nous nous ne sommes pas responsables de la colère ou du mépris de l’autre : cette colère et ce mépris l’habitent et crèvent la surface mécaniquement, nous ne sommes que l’occasion de cette pestilence. Nous ne sommes responsables que de notre réaction : entendre si malgré tout quelque chose est bon pour nous dans ce qui a été dit, décider comment nous allons nous élever et nous aimer quand même, et puis aimer l’autre aussi puisque l’amour, c’est inconditionnel ou rien… et enfin nous surveiller … Des fois que ce serait nous qui puions ! Nous sommes des occasions les uns pour les autres.

Mais tout ça, on n’en sait rien quand on est enfant, et on n’est pas capable d’appliquer cet autre accord toltèque : « N’en faites pas une affaire personnelle ». Pire, une fois adultes, la domestication terminée, on continue à se domestiquer soi-même tout seul, et ensuite à domestiquer ses enfants. Parce que ce genre d’éducation laisse à l’intérieur de chacun de nous un enfant qui n’a pas pu grandir ; il pleure et il veut toujours plaire à maman, même si maman n’est plus. Les femmes à qui on a dit qu’elles devaient être excisées pour être épousées sont souvent les plus ardentes championnes de l’excision de leur fille, c’est comme ça. La vérité naturelle est devenue cachée et ce que la parole a décidé est devenu une loi.

Pour que notre parole soit impeccable, il faut donc commencer par nous retenir de dire ce que nous pensons quand on nous n’arrivons pas à penser avec bienveillance. Comme dit le psaume : « Place un gardien sur le seuil de ma bouche » ! Je me souviens avoir adressé cette demande à Dieu un soir que je m’en sentais le besoin. Eh bien, le lendemain, je me suis réveillée avec un énorme herpès qui m’a vraiment gênée pour parler… Je ne pensais pas à ce genre de gardien ! Quand la parole s’adresse à un enfant, laisser le mauvais mot derrière la barrière des dents, comme disait Homère, c’est vital. Car puisque nous avons vu que l’enfant ne peut que donner son accord à nos paroles, nos paroles mauvaises lui préparent un avenir de détresse. S’il rencontre l’amour, quelque chose en lui saura que le bonheur sera passager, tellement il ne le mérite pas. Qui pourrait aimer un nul comme lui ?

A ce régime, les petits des hommes perdent de vue ce qu’ils sont vraiment et leur vérité profonde. Ils finissent par croire qu’il y a un bien et un mal extérieur à eux. Certains perdent jusqu’à leur instinct vital et si un jour leurs copains leur disent qu’il faut fumer, se droguer et boire, ou bien tricher, voler et faire du terrorisme, ils suivront cette parole, ils iront faire un casse avec eux, ils prendront une cigarette ou une ligne de coke. Ils auront perdu leur guidance intérieure et intégré l’idée qu’il faut se plier pour être aimé, accepté. Par contre, essayez de faire sniffer de la coke à cochon d’Inde! Votre coke, il sait que c’est mauvais pour lui. Et ne lui demandez pas d’aller faire un casse, il n’ira pas.

Nous devons donc nous rééduquer, mais sans culpabilité. De nombreux humains sur la planète y œuvrent sans faire de bruit, aidés par les neurosciences et ses applications psychologiques et éducatives. Grâce à Rosenberg, on apprend à tout âge la communication non violente dite CNV ; avec elle on se familiarise, je cite, avec « le langage et les interactions qui renforcent notre aptitude à donner avec bienveillance et à inspirer aux autres le désir d’en faire autant », on remplace le jugement par la constatation des faits et on part de son propre ressenti au lieu d’accuser l’autre pour aborder ce qui ne va pas pour nous. J’ai voulu chercher pour cette conférence des informations sur l’éducation positive et je suis tombée sur des dizaines de pages de recherche Google. C’est bon signe : la société tout entière s’ébranle vers une vision plus douce et juste des choses! Personnellement j’aime bien le titre du livre de Jane Nelsen La discipline positive, parce qu’il pointe l’effort qui nous attend pour reprogrammer des habitudes millénaires. Il est merveilleux qu’il ait été acheté déjà par plus d’un million de parents francophones.

Voici quelques propositions de discipline positive envers les petits: limiter les interdictions au strict nécessaire, remplacer par une tournure positive des phrases, c’est-à-dire par une tournure positive de l’intention, de l’image et de leur projection. C’est vrai, pourquoi disons-nous aux petits : « Ne casse pas ça ! » ou « Ne cours pas! » alors qu’on sait maintenant que le subconscient ne comprend ni l’ironie ni la négation, car il ne parle qu’en image et au premier degré, comme un enfant ? Le « ne… pas » ne possède par définition aucune image si bien qu’il lui arrive ce qu’il représente : il n’existe pas… Bien fait pour lui ! Le roi poète David en écrivant les psaumes disait il y a deux mille cinq cents ans dans le psaume 22 : « Le Seigneur est mon berger », avec une belle image. Il utilisait la formulation positive : « Sur des prés d’herbe verte il me fait reposer » et « Grâce et bonheur m’accompagnent tous les jours de ma vie. » Mais au lieu de « Rien ne saurait me manquer », il choisirait peut-être maintenant une formulation du genre « Je vis dans l’abondance à satiété ». Peut-être mais pas sûr, nous sommes tellement habitués au manque que nous avons un peu besoin qu’on en parle ! Quand nous embrassons nos petits sur l’oreiller, préférons « Fais de beaux rêves » à « Ne fais pas de cauchemars », qui est une programmation inconsciente soir après soir du poison de nos peurs. Surveillons-nous.

Une autre proposition de discipline positive, c’est chaque fois que c’est possible, de remplacer l’ordre ou la défense par une question. « Il fait très froid aujourd’hui, cerveau__180qu’est-ce qu’on va mettre ? » L’enfant cherche et utilise sa liberté, et au lieu de se voir affublé d’office d’une paire de collants sous son pantalon, il choisira peut-être une paire de collants sous son pantalon … Le procédé du questionnement sous-tend que l’enfant à la réponse, et ça m’a amusée de voir comment les nouveaux acquis des sciences de l’éducation rejoignent l’antique maïeutique de Socrate, sage-femme accoucheur d’âmes par l’intermédiaire de ses questions posées. L’ordre ou la défense confinent l’autre dans la soumission, la question lui rend sa place. D’ailleurs on a vu en neurosciences que ce n’est pas la même partie du cerveau qui s’active dans l’un et l’autre cas. Ainsi la parole ouvre ou ferme l’intelligence. Bien sûr il ne s’agit pas non plus de fatiguer l’enfant avec des questions incessantes, et quelques ordres peuvent le reposer! Mais d’une façon générale, cherchons à réorienter notre façon de nous exprimer. Tout est ensuite une question d’équilibre

Les bouddhistes et d’autres écrits sacrés nous enseignent aussi l’alignement de nos paroles, notre cœur et nos pensées. Autrement dit, fuir tout ce qui est mensonge. Le mensonge officiel qui nous fait répondre crânement « C’est pas moi » alors qu’évidemment c’est nous, mais aussi le « faites ce que je dis et pas ce que je fais ». Je demande à mes enfants d’être heureux mais ils voient que je pleure dès que je crois qu’ils ne me regardent pas, je leur interdis les gros mots mais j’assaisonne le chauffard qui m’a grillé la priorité etc. Les prêtres de toute religion manipulent et censurent la vie sexuelle des gens et les scandales prouvent que trop souvent leurs pratiques sont pires que celles qu’ils dénoncent ! Il faut donc absolument établir nos propos dans la vérité de ce que nous sommes, c’est la base d’une parole impeccable. Une petite magie enseigne de nettoyer le mensonge quand nous nous brossons les dents, d’en laver notre langue quand nous nous rinçons la bouche, puis de le cracher avec l’eau de notre dentifrice… Un peu tous les jours et nous serons pris au sérieux par notre subconscient…

Une parole impeccable est aussi une parole précise et franche, ce qui est difficile et exigent. C’est pourquoi bien souvent, nous nous contentons de distribuer nos informations à la louche, si nous ne gardons pas des infos par devers nous, et cela oblige l’autre à contrevenir à l’accord toltèque suivant : « Ne faites pas de suppositions ». Or rajouter des suppositions et les prendre pour argent comptant, comme si l’autre avait vraiment dit telle ou telle chose, c’est compléter avec ses propres projections la pensée de l’autre et courir le risque de l’erreur. Et si l’autre dans la conversation fait de même, la communication est doublement faussée et les actions qui doivent en découler sont assises sur des sables mouvants. De part et d’autre il n’y a plus que des projections fausses, illusion, et bien du malheur en perspective.

Car alors surgissent des malentendus, qui sont souvent des mal-sous-entendus. Il faut donc absolument poser des questions. Je me suis rendu compte que j’étais coutumière de l’expression : « Ah mais je croyais que… » et je dois faire un effort non seulement pour m’exprimer complètement, mais pour écouter avec discernement. Car pour une parole impeccable demeure impeccable, il faut de l’autre côté une oreille impeccable. L’oreille impeccable, c’est non seulement celle qui entend très bien physi-lapinquement, mais celle dont le tympan n’est pas obstrué par trop d’émotions, de croyances ou de préjugés. Une oreille droite, en somme, une oreille aussi précise et exacte que la parole qu’on attend. Je suis toujours frappée (si j’ose dire) que lors de disputes les protagonistes reprennent des paroles de l’autre, mais avec juste suffisamment d’infléchissement ou de modification pour rendre toute clarification difficile. Donc, la leçon de l’oreille impeccable, c’est le discernement pour n’entendre que ce qui est prononcé, et pour distinguer quelles informations manquent. Ensuite, il faut de l’audace : osons poser des questions.

Un autre facteur s’avère absolument nécessaire à une communication impeccable : l’attention. Attention à ce qu’on prononce, on vient de le voir, et d’autre part attention requise chez le destinataire… Ainsi, refuser de donner notre attention à qui nous parle est une façon de refuser l’endoctrinement si bien qu’autant l’attention est un outil pour une bonne communication, autant elle est une défense contre une parole qui nous dérange – sachant que toutes les paroles qui nous dérangent ne sont pas négatives ! Je me souviens qu’un jour sur la route des vacances, ma mère sermonnait ma petite sœur, lorsque soudain, celle-ci s’est permis quelque chose que jamais je n’aurais osé et qui me remplit d’admiration : elle ouvrit la fenêtre près de son siège à l’arrière, se boucha les oreilles et se mit à chanter dehors. Une façon comme une autre de refuser l’attention. Et quand j’étais prof, lorsque j’avais quelque chose d’important (du moins à mes yeux) à dire à un de mes élèves, il arrivait qu’il regarde soit par terre, s’il se sentait piteux, soit ostensiblement ailleurs, de préférence vers le ciel s’il était d’humeur insolente. Qu’auriez-vous fait, vous, dans pareille situation ? … Moi je disais rapidement : « Regarde-moi en face, regarde-moi dans les yeux », c’est le b-a-ba de l’éducation et de la domestication. Même à ma chienne je réclamais son regard en cas de bêtise, mais elle détestait ça, elle ne pensait qu’à tourner la tête et aller regarder ailleurs !

Car cette exigence est l’exigence de la focalisation de la conscience, et la conscience préfère l’espace. L’espace relaxe la conscience tandis que le confinement comme la surcharge la fatigue. C’est pourquoi un autre moyen de relativiser la parole de l’autre dans la mesure où elle est négative, c’est d’ouvrir notre attention à 360°, à tout le vivant. Alors la parole qui nous est adressée n’est qu’un objet dans l’horizon. Et si nous nous intéressons avec amour à tout l’horizon, c’est une véritable action qui crée comme un champ d’amour et de vibrations protectrices. La parole négative pénètre dans notre passivité comme une flèche, mais l’action d’amour universel nous protège de sa pointe. Et un jour nous découvrirons qu’il est possible d’écouter avec attention tout en ayant aussi une conscience ouverte… Mais voilà un apprentissage que nous avons rarement reçu n’est-ce pas !

Les Toltèques appellent ces conditionnements humains mitote, c’est-à-dire fumée et cela s’apparente à la Maya des Hindous. Cachée derrière cet écran plus ou moins opaque selon les individus, la réalité devient invisible et les hommes ne vivent plus, ils rêvent. Pire, ils dorment dans les geôles de la parole. Elle est bien puissante cette parole qui détrône et dénature la nature, cette parole à laquelle nous avons donné notre accord. C’ qu’il y a de bien, c’est que si elle est puissante, elle peut aussi créer et embellir. C’est pourquoi don Ruiz parle de la magie de la parole, magie noire quand elle détruit, magie blanche aussi, car la parole est aussi un pouvoir de vie.

oesopeApparemment, tout le monde sait ça depuis longtemps et il y a plus de deux mille ans, Esope, ancien esclave avant d’être fabuliste, en administra la preuve aux invités de son maître Xantos. Je tiens l’histoire d’un autre fabuliste : La Fontaine. Xantos un jour chargea Esope d’acheter pour ses convives la meilleure des choses qu’il trouverait, et celui-ci acheta en quantité des langues qu’il servit du début à la fin du repas, à toutes les sauces jusqu’au dégoût des convives. Sommé de se justifier, Esope démontra que la langue était la meilleure des choses. Alors, amusé par l’intelligence de son esclave et voulant se venger de lui en l’embarrassant, Xantos demanda à ce qu’il leur servît le lendemain ce qu’il y avait de pire et il réinvita ses amis. Hélas, ils durent encore avaler de la langue du début à la fin du repas, au motif qu’Esope démontra parfaitement que la langue était la pire des choses. Magie blanche, magie noire.

Mais comment donc fonctionne la magie de la parole ? Avant la parole, il y a l’intention et l’image mentale. Regardons autour de nous, voyons-nous quoi que ce soit ici qui ne procède pas d’un tel pouvoir ? Rien n’y échappe ni cette table que j’ai rêvée, c’est-à-dire imaginée au sens propre du terme, cherchée et décidé d’acheter avant de prononcer la formule magique « je l’achète », ni notre diner, ni notre présence. Le dessert que nous allons partager après la conférence a d’abord été dans mon intention ; je l’ai rêvé suffisamment beau et bon pour ne pas choisir de vous en faire un autre et puis j’ai pris la décision et j’ai dit la parole. Il y a donc eu une idée de dessert, suivie d’une imagerie positive, puis ma parole a enclenché l’acte de matérialisation. Nous avons tous à notre façon imaginé cette soirée, c’est-à dire créé des images (physiques, émotionnelles, mentales) à son sujet, et ce rêve commun s’actualise maintenant selon la somme de chaque rêve. De même une maison existe d’abord dans l’intention et l’imagerie mentale de l’architecte, avant d’être actualisée.

Pourquoi en serait-il autrement de la maison-terre comme dit le pape François ? Actuellement le rêve de la planète est un cauchemar, je ne m’étendrai pas là-dessus, les informations quotidiennes le font pour moi. Mais nous avons les moyens de modifier le rêve planétaire par une parole impeccable, qu’il faudra répéter et fortifier jusqu’à ce que ce nouveau rêve s’actualise. Car le mot projeté est la programmation de l’intention appuyée sur l’image. Cela risque d’être un peu difficile, parce que nous avons holocaust-956654__180l’habitude d’imaginer et de programmer le pire. Normal, c’est l’information de nos ancêtres depuis Lascaux jusqu’au XXème siècle et ses cent millions d’assassinats par atrocités. Alors si nous décidons soudain d’avoir d’autres intentions pour la terre et de changer de programmation, en nous les mémoires ancestrales  branlent la tête de scepticisme, quand elles ne sont pas en train de nous hurler que tout ça c’est des foutaises. Mais sommes-nous obligés de les écouter ? Comment déprogrammer le vieux disque dur et reformater notre cerveau ? Un des moyens est très simple : dès que des paroles négatives se prononcent en nous, à ce sujet ou à n’importe quel autre, on clique Suppr, on dit « Tais-toi », voire comme je le disais tout à l’heure pour la domestication : « Ta gueule. » J’ai essayé, c’est assez sympa, je me suis surprise moi-même à être contente de cette fermeté envers mes pensées de marasme. Exemple : Tu es nulle ! Tais-toi. Ce que la vie est difficile ! Ta gueule.

Et puis il est bon de surveiller quelles associations se collent aux mots que nous employons, afin de devenir le plus conscients possible de notre ambiance personnelle. Prenons l’information répétée sur les routes à chaque passage à niveau : Un train peut en cacher un autre. J’ai déjà entendu l’expression employée par analogie, du genre : une emmerde peut en cacher une autre. Car l’image du train est associée ici à l’image de la mort en marche, c’est ce qu’en grammaire on appelle la connotation.

Il faut changer notre imagerie mentale, choisir avec le cœur une vision haute et large. Pourquoi ne rééduquerions-nous pas notre cerveau à penser qu’un train de friandises peut cacher un train de délicieux gâteaux ou de pizzas ? Faisons un test. Je vous donne un mot, vous laissez venir toutes les connotations, images, ambiances sans juger. Vous êtes prêts ? Je dis « Feu »… Alors qu’avez-vous rêvé ? Un coup de pistolet ? Une flamme de bougie, un feu de cheminée un incendie ou le soleil ? Jouons encore avec « vacances »… Vous souriez, mais maintenant je vous dis : Vos prochaines vacances. Alors ? Là ça se gâte : ranger le garage ? Refaire la cuisine? Manger du melon de Melun ? En vérité, le plus souvent nous ne croyons pas à nos rêves et la censure est ultra-rapide. Il est donc très important d’observer quelles images se mettent en place automatiquement dans notre cerveau derrière les mots pour le rééduquer et redevenir libres.

Nous sommes d’accord que, comme disent les Toltèques, c’est un travail de guerrier. Mais ça vaut la peine. D’abord nous nous sentirons mieux, ensuite nous vivrons mieux, enfin la planète sera de plus en plus belle, car plus nous serons à nous y mettre, plus ce sera facile pour les autres d’en faire autant car nous sommes tous interdépendants et nous aurons créé un flux.

Nous nous sentirons mieux. Petit à petit, nous changerons profondément, ne serait-ce que parce que les cellules de notre corps réagissent à tout ce que nous disons.cristal Tout le monde reconnait maintenant que l’eau a une mémoire et Masaru Emoto a pris des photos des cristaux de l’eau selon les paroles qu’on a projetées dedans. Sachant que notre corps est composé de plus de 80 % d’eau, de quoi sont faites nos eaux intérieures ? Changeons-les, si besoin est, en d’harmonieux cristaux aux couleurs d’arcs en ciels, nous redeviendrons beaux, nos rides s’estomperont et notre teint s’éclaircira. Quand je vous disais que ça vaut la peine !

Ce travail de guerrier vaut la peine ensuite parce que notre vie sera globalement meilleure. Tout tourne dans l’univers, l’énergie comme les saisons, comme le sang dans notre corps. La parole que nous projetons hors de nous fera un petit tour on ne sait où et nous reviendra (à nous ou nos enfants) sous une forme ou une autre un jour où nous ne penserons plus depuis longtemps à ce que nous avons dit. C’est la vision karmique de l’existence. Elle dit que nous récoltons ce que nous avons semé, ou comme disent les enfants, que quand on crache en l’air ça vous retombe sur le nez. Si nous avons médit d’un autre, d’une situation ou de nous-mêmes, la loi karmique est désagréable, mais si au contraire nous avons semé de bonnes paroles, des paroles de puissance et de joie, cette loi de cause à effet s’appliquera tout autant, et le bien nous reviendra, ou à nos enfants. Là, c’est super !

Toute la question est donc de cultiver la conscience de nos paroles, et puis ensuite, la puissance de la parole. Un jour, en disant simplement Sésame, ouvre-toi, Ali Baba le pauvre déplaça une pierre de roc et eut accès au trésor planqué par quarante voleurs dans une grotte. Qu’est-ce que ça signifie ? La grotte, c’est le cœur qu’il faut ouvrir, et le trésor__180trésor inépuisable c’est la richesse intérieure du cœur. Les biens n’appartiennent pas à Ali Baba, même s’il peut en user librement parce que la richesse du cœur n’est pas de l’ordre de l’avoir, elle vient de l’amour universel. Ça a l’air simple, pourtant seule la formule magique ouvre la porte du trésor. Sans sésame, rien, impuissance. Lorsque Jésus dit : « Lazare lève-toi ! » un corps en putréfaction se rassemble et sort du tombeau. Comment a-t-il fait ? Comment a-t-il pu envoyer par la vibration de ces paroles assez de puissance pour recomposer un corps et rappeler une âme ?

Il est dit le Fils du Père. Que fit donc le Père ? Que nous dit la Bible ? Qu’au commencement, l’esprit de Dieu se mouvait sur les eaux. L’esprit de Dieu, c’est son souffle, selon l’étymologie. Un souffle qui se meut sur une surface provoque un son, tous les trompettistes vous le diront, et aussi le vent qui siffle sur la lande… C’est la vibration primordiale, le son premier créateur. Ce que la bible ne développe pas, les hindous le disent clairement : il s’agit du son Om, son de base qui contient tous les sons, syllabe éternelle, syllabe sacrée qui commence tous les mantras.om-29085__180

Et saint Jean qui conte aussi l’origine du monde, que dit-il de la parole de Dieu ? « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était avec Dieu, et le Verbe était Dieu. Toutes choses ont été faites par Lui et rien de ce qui a été fait n’a été fait sans lui. » Nous pouvons facilement comprendre la puissance d’action créatrice du verbe rien qu’en pensant à la grammaire française de base. Une phrase est constituée d’un sujet, d’un verbe et d’un complément. Le sujet fait l’action, le complément la complète et la précise. L’action c’est le verbe. Facile !

Il faut Dieu, et le Om avec et en lui, et alors la parole peut naître. Aussi, dans la Genèse, c’est seulement après ce mouvement premier, cette vibration, que Dieu dit : « Que la lumière soit ». La parole va matérialiser la puissance du son. Elle va créer les mondes et jusqu’à nous, enfants du Om.

Ce qui est en haut est comme ce qui est en bas et heureusement Jésus n’est pas le seul fils du Père. Comme Dieu a créé de la beauté (« Et il vit que cela était beau ») nous pouvons créer nous aussi par la parole beauté, paix, clarté, amour universel, joie et satisfaction et tout ce que vous voudrez. Mais qui va nous enseigner comment ? Pour que notre parole soit comme la sienne impeccable et créatrice, réparatrice et puissante, il nous faut nous rapprocher du verbe paternel, c’est lui qui nous apprendra par sa puissance la puissance de la parole. Oui, mais comment ?

Le travail personnel, l’aide de maîtres religieux ou non, les livres comme les accords toltèques nous mettent sur le chemin, et nous apprennent book-900386__180que les mondes personnels que nous nous sommes créés voilent la réalité, la cachent d’un mitote, rideau de fumée. Or, comme nous avons vu que ce sont principalement les paroles et les pensées qui ont tissé ce voile dans leur magie inverse, cela donne la réponse à notre question. Pour accéder au pouvoir de la parole, il suffit de passer par le silence.

Non pas le silence recroquevillé qui signe l’échec définitif de la parole, non pas l’aveu d’impuissance et l’enfermement mutique et désespéré, non, le silence actif de l’écoute. Pour rencontrer la vérité, il faut faire taire nos mensonges et croyances qui ont commencé par des mots. Écoutons le silence. Pour rencontrer la source de la parole, écoutons le silence. Avec autrui aussi, sachons demeurer silencieux. S’il parle, ne commentons pas intérieurement ce qu’il dit, n’écoutons pas pour répondre, écoutons avec le cœur. Cherchons à installer l’écoute et le silence dans toute notre vie et nous rencontrerons la Vie telle qu’elle est, alors la parole impeccable nous sera donnée. Ne nous inquiétons pas, ne cherchons pas de médaille, simplement, comme le conseille le quatrième accord toltèque, « faisons de notre mieux.« 

Et là, enfin, dans les derniers mots de cette conférence, nous nous ressouvenons que le mot parole vient de parabole, para- bolè : jeté à côté, d’où comparaison. Parce que pour être puissante, la parole ne peut pas aller seulement à l’horizontal. Un oui écrasé d’humanité est difficilement un vrai oui. Il nous faut toujours regarder autour de nous l’univers tel qu’il est : dans l’étoile ou le brin d’herbe, la parole de beauté se crée et se recrée. Puis en suivant la signification littérale du mot parabole, il nous faut jeter notre parole à côté de cette parole divine. Mieux même : dedans.

Alors si notre parole fait un tour dans la verticalité du côté de chez Dieu, de chez le Grand esprit, la pleine conscience ou quel que soit le nom que vous voudrez lui donner, ce sera différent. Nous serons munis d’intelligence et d’amour sans limites, et avec ces inépuisables réserves alibabesques, il nous sera plus facile de suivre les Toltèques et tous les guerriers modernes des paroles impeccables. Toutes nos paroles seront des paroles de vie, et aucun de nos mots n’aura la possibilité de rater sa cible. Nous pourrons inventer un avenir radieux pour notre usage personnel et actualiser un rêve de plénitude pour le monde. Notre parole sera impeccable.

Françoise Gabriel

Le pouvoir des émotions

C’est avec émotion que je renoue maintenant avec la série des dîners conférences inaugurée l’an dernier. Une émotion marquée par l’intérêt pour l’émotion et les émotions puisqu’elles sont le sujet d’aujourd’hui : le pouvoir des émotions. Que sont-elles ? Quelles sont-elles ? Quel est leur pouvoir ? S’agit-il d’un pouvoir qu’elles ont sur nous, ou sont-elles à notre service ? D’ailleurs est-il possible d’avoir pouvoir sur nos émotions ? Comment ? Pourquoi faire? Vaste sujet dans lequel nous allons entrer par l’étymologie.

Pour visionner la conférence:
https://www.youtube.com/watch?v=xwSA6_avCNU
https://www.youtube.com/watch?v=NBIW7FTRTVY.

Que nous raconte donc l’étymologie sur les émotions ? La racine du mot « mot » nous ramène au latin motus, qui signifie bougé, non pas le mouvement actif, mais le mouvement passif, subi : qui est bougé, mis en mouvement, qui est mu, é-mu. Tiens tiens, mu comme bougé, é-mu comme é-motion… que dit donc ce préfixe ? Il parle aussi du mouvement : il dit « hors de, vers l’extérieur ». Etre é-mu, c’est avoir une é-motion, c’est à dire « subir un déplacement hors de » ; l’étymologie répond donc immédiatement à ma question dans l’introduction : « avons-nous un pouvoir sur nos émotions ? » en disant non. Nous n’avons pas de pouvoir sur les émotions, nous sommes bougés. Merci les amis, la conférence est finie, j’en ai été ravie. Ah ! Mais minute, minute, nous n’avons pas tout vu ! Et la fin du mot alors ? Voyons si elle peut nous éclairer. Le suffixe -tion indique l’action ou son résultat. Or il n’y a pas d’ac-tion sans ag-ent, sans quelqu’un ou quelque cause pour la faire: pas de libération sans libérateur, pas de perturbation sans perturbateur. L’émotion résultat passif, nous ramène à l’émoteur, au moteur de ce mouvement de sortie. Qui est cet émoteur ? est-ce nous ? En ce cas la logique exigerait que l’émotion soit positive, exclusivement positive, n’est-ce pas ? Puisque nous sommes les sujets de nos émotions, il devrait aller de soi que nous ne nous voulons que du bien… mais est-ce vraiment notre expérience ? Quel est ce mystère ? Y aurait-il des « agents », acteurs secrets qui agiraient à notre insu et qui voudraient notre malheur?

Pour les Grecs, la réponse est oui, et les agents sont démasqués. Ce n’est pas de notre faute : ça vient des dieux. Les Grecs nous ont laissé l’information dans le mythe de Pandore. Voici l’histoire. Vous vous souvenez sans doute qu’un jour Prométhée, dont le nom signifie « qui réfléchit avant » avait volé le feu aux dieux. Cet acte eut des conséquentes incalculables, pour lui d’abord qui fut supplicié attaché sur son rocher, et pour les hommes en général, vu que cet acte déclencha la guerre totale entre eux et les dieux. Pour comprendre la raison de cette colère des dieux, il faut penser en termes d’énergie : voler le feu aux dieux, c’est voler le feu céleste, il n’y a pas plus transparent ! Le vol s’accompagne de recel et de jouissance du bien, et le feu céleste peut désormais descendre dans le corps de l’homme par la tête pour s’unir au feu de la terre, fusion du yin et du yang pour les taoïstes, noces du ciel et de la terre pour la bible, lieu de transmutation de la matière pour les alchimistes. Le pouvoir donné par cette turbine est si énorme que les petits dieux de l’Olympe avaient de quoi se faire du souci.

Heureusement pour eux, Prométhée le sage avait un frère insensé du nom d’Épiméthée, l’homme qui réfléchit après l’action. Ce serait donc lui la tête de pont de la catastrophe. Les dieux mirent au point une machine infernale destinée à perdre la race humaine : ils firent à partir d’argile et de limons une sorte de poison à l’apparence de femme, pernicieuse merveille qu’ils parèrent de toutes les qualités et de certaines torsions. Elle se nomma Pandore, celle qui a reçu tous les dons. Cette cousine d’Eve fut envoyée par Zeus à ce benêt d’Épiméthée en cadeau de noces, avec pour dot une boite à n’ouvrir sous aucun prétexte (comme cet arbre du Paradis au fruit interdit). Sans méfiance envers cet ennemi pourtant juré de la famille, Épiméthée épouse la belle Pandore. Un jour, l’infiltrée, taraudée de curiosité, entrouvrit la boîte. Et tous les maux du monde s’en échappèrent : par exemple la maladie, la guerre, la misère, la folie, le vice, la tromperie, la passion et l’orgueil. Pandore referma le couvercle au nez de l’espérance. Fin de la guerre, triomphe de l’Olympe, destin de fatalité pour la race humaine, disparition définitive du paradis.

Voyons de plus près ces armes de destruction qui nous atteignent aussi à titre personnel puisque nous appartenons à la race humaine. Toutes proviennent des émotions négatives : si nous devions relier ces maux (maux et mots) placés dans une colonne à une autre constituée de nos diverses émotions négatives, nous n’aurions pas de peine à réussir ce petit jeu. Dans l’une : maladie, guerre, misère, folie, vice, tromperie, passion, orgueil, dans l’autre : haine, envie, jalousie, mépris, colère, perversité, tristesse, peur, etc. Par contre les mots amour, joie, liberté se trouveraient dans le petit b de l’exercice : chassez les intrus, car toutes les émotions négatives marquent la séparation entre l’homme et le monde divin de l’Amour et de la Lumière, elles sont l’inverse du vol de Prométhée qui permettait l’union. C’est en cela qu’elles sont une arme d’extermination, à commencer par la nôtre.

C’est pourquoi les médecins se sont intéressés depuis longtemps aux émotions. Le Grec Hippocrate auquel notre médecine occidentale est directement redevable, pensait que les émotions avaient une cause physiologique : notre émotion principale, ce que les Chinois appellent notre ciel intérieur, dépend selon lui de l’équilibre et de la qualité de l’humeur, c’est à dire du fluide du corps, qui lui est reliée. Ainsi celui qui a trop de bile noire est mélancolique et atrabilaire, le sanguin, est prompt « aux coups de sang » ; instable et rougeaud, il ne peut être soulagé que par la saignée dont Molière a beaucoup moqué l’obsession. Le colérique et le flegmatique complètent le tableau. Ce n’est pas une peccadille que cette étude sur les émotions parce que vous voyez que ce sont elles qui déterminent notre caractère, et même plus encore, notre personnalité. Tout dérèglement dans nos émotions entraîne donc une altération de notre personnalité. Au 19ème siècle la psychiatrie naissante a renouvelé cette approche pour tenter de guérir ses malades mentaux et aujourd’hui, les recherches médicales attribuent par exemple à des dérèglements hormonaux certains de nos problèmes.

En Chine, la question des émotions a aussi intéressé les taoïstes. Pour eux comme pour Hippocrate, les émotions sont reliées au corps, non pas aux humeurs mais aux organes. Comme Hippocrate, ils insistent sur la nécessité de l’équilibre entre les participants et sur l’indispensable juste fonctionnement de chacun et comme lui, ils les soumettent au flux du temps et des saisons. Enfin, ils ont ordonné comme lui les émotions dans le corps en attribuant à chaque organe des émotions positives et négatives différentes. Vous êtes prêts pour un rapide tour d’horizon de nos organes et de nos émotions ? Je laisserai un instant de silence entre chaque organe pour notre observation personnelle.

Commençons par le poumon. Il est le siège du courage et de la loyauté intérieure mais on peut l’encrasser. Vous êtes triste ? C’est le poumon. Morose ? Le poumon ! Le désespoir est votre compagnon ? Le poumon ! Vous manquez d’enthousiasme ? Le poumon vous dis-je ! (Silence)

Passons aux reins. Les reins sont les réceptacles de votre douceur et de votre bonté, de votre volonté et de votre stabilité. A l’aide ce cette jauge, est-ce que vous pensez avoir les reins solides ? Si vous n’êtes pas sûr de vous, peut-être reconnaîtrez-vous dans votre vie ou votre histoire familiale ce qui a pu les affaiblir : des traumatismes, des peurs de toutes sortes allant de la légère inquiétude à l’anxiété, à la panique qui soudain empoigne et affole, au stress qui tyrannise… (Silence)

émotionsPassons à un autre test. Aujourd’hui, nous sommes-nous mis en colère ? Rien qu’un tout petit agacement ? Avons-nous boudé ? Avons-nous été irritables toute la journée ? Et là, maintenant, entretenons-nous envers un être ou une situation la moindre rancune ou rancœur ? Évaluons-nous de 1 à 10 (silence) Et que pensons-nous de notre gentillesse en ce jour, de notre indulgence, de notre générosité et de notre ouverture à la créativité et l’abondance ? (silence) Il y a de fortes chances pour que notre évaluation ait été inversement proportionnelle à celle de tout à l’heure ! En tout cas, cela nous indique la santé de notre foie.

Je ne vous apprendrai pas que le cœur est le trône de l’amour et de la joie, tout le monde le sait, d’ailleurs ne dit-on pas rire de bon cœur ? Mais le cœur peut être serré et durci par la haine, par l’impatience et l’intransigeance envers autrui, par la fermeture à l’autre qui égocentre. Alors, qu’en est-il de la santé de notre cœur, nous sommes-nous impatientés aujourd’hui, avons nous jugé l’autre, à quand remonte notre dernier jugement? (silence)

Allez, il reste encore un test, un organe… la rate. Lorsque nous sommes bien plantés en terre, tranquilles et paisibles, elle fonctionne à merveille. Enlevez le T de terre, le T du mot planter, que reste-t-il ? il reste planer. Et si nous planons comme des fantômes déconnectés de notre base, si nous flottons comme des bouchons dans la mer, nous laissons le champ libre au souci, au ressassement du mental, au manque de confiance en la vie : comment faire autrement, n’étant plus ni ancrés ni enracinés ? Alors, plantés, ou planants ? (Silence).

Les taoïstes considèrent comme Hippocrate que l’émotion dominante de nos cieux intérieurs manifestera notre caractère. Notre vie se déroule-t-elle sous un ciel haut, clair et vaste, ou au contraire jour après jour devons-nous composer avec une météo difficile ? Sommes-nous sous le même ciel que Baudelaire dans son spleen quand il nous confie : « Et le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle ? ». On nous proposerait alors une balade, des nouvelles rencontres, nous dirions non, merci, une autre fois peut-être… Une autre fois ? Quelle autre fois ? Un trajet qu’on emprunte souvent à travers les broussailles devient bientôt tout tracé et si large qu’il dissuade d’emprunter tout autre chemin. Il est comme un appel. Ainsi de nos connexions neuronales : plus on les emprunte, plus elles se renforcent. Au lieu de la vie, nous allons peut-être avoir envie de rester au lit, et puis de ne plus ouvrir les persiennes, ça s’est vu…

Il en est de même pour toutes les émotions dominantes. Suis-je sujette à l’amertume de la dévalorisation ? Mon cerveau gauche, celui de l’égo, de l’analyse, celui qui interprète, utilisera toute ma journée pour entretenir cette dévalorisation et les connexions neuronales de la dévalorisation seront à chaque occasion plus fournies au détriment des autres. Je mange un bon plat chez des amis ? Ma joie en est empoisonnée parce que je ne saurais pas cuisiner ce genre de recette. Une émission m’intéresse-t-elle, qu’aussitôt je me compare pour m’affirmer que ce n’est pas moi qui pourrait être l’invitée. Je vais à la gym et la honte me prend tellement les autres sont plus souples. Si c’est la colère qui nous tient, la vie nous offrira mille raisons de nous énerver, ne serait-ce qu’à peine sortis du lit, en regardant le temps qu’il fait.

Le premier constat est donc que nous vivons sous le pouvoir plus ou moins tyrannique d’une émotion dominante en général plutôt négative, mais le deuxième constat est aussitôt que cette émotion n’est pas exclusive d’autres émotions. Un train peut en cacher un autre, dit-on. Car les émotions peuvent se superposer, se succéder, toutes sont marquées par l’instabilité. Par exemple en ce premier matin de vacances, nous sommes joyeux. Oui, mais pour combien de temps ? Un bouchon nous coince sur l’autoroute et sous la canicule. Nous voici contrariés, puis en colère puis inquiets des conséquences du retard, et pour finir (ou peut-être même pas pour finir!) nous commençons à ressasser ce problème. Qui a parlé de bonne humeur ?

Toutes ces émotions négatives instables ou moins instables s’entrechoquent comme des ondes, comme des plaques sismiques qui provoquent des tremblements de terre dont nous faisons les frais. Perdant l’équilibre, nous nous trouvons coincés entre les plaques, nous nous cognons à nous-mêmes dans un monde forcément hostile et en même temps nous projetons au dehors nos émotions qui nous reviennent en boomerang. Nous ne faisons plus le poids face au monde, les émotions ont tout pouvoir sur nous tandis que les choses telles qu’elles sont ne nous sont plus accessibles, nous devenons paranos, nous interprétons.

Si elles sont aussi puissantes avec cette capacité de nuire, il vaut vraiment la peine de déceler comment elles arrivent. Première option, les Dieux de l’Olympe. Y en aurait-il une autre ? Oui : les Dieux de l’Olympe. En fait, rejeter la faute sur les Dieux, c’est simplement affirmer que les émotions viennent de l’extérieur de nous. Et n’est-ce pas ce qui se passe ? Dans mes exemples de tout à l’heure, j’ai cité un embouteillage, un bon petit plat, une émission de télé, une voisine à la gym. Une phrase, une personne, une circonstance ou un objet fonctionnent comme des stimuli à émotion. Parfois ce sont des pensées. Mais les pensées sont aussi des stimuli que nous ne maîtrisons guère : évoquons un deuil douloureux, ne serait-ce que par habitude, c’est à dire par un automatisme neuronal que nous avons créé, et bientôt les larmes nous viendront… si nous ne finissons pas par mourir d’amour, l’expression n’est pas de moi.

Mais il y a des terrains, il y a l’hérédité. Ah ! Ça c’est intérieur ! Pas sûr. Une étude récente en Hollande a montré que suite à une famine en 1945, les bébés étaient nés plus petits et maigres, avec des tendances à l’anxiété dans la suite de leur existence : en effet on sait maintenant que les émotions des mères agissent intra-utéro et modifient l’ADN des bébés. D’ailleurs les anciens le savaient déjà puisque aussi bien les philosophes grecs et latins que les anciens Chinois préconisaient que les femmes enceintes vécussent dans le calme et la beauté. Mais ce que l’étude hollandaise a mis en lumière de plus surprenant, c’est que les enfants des bébés de 1945 ont dans une proportion non négligeable les mêmes caractéristiques de poids à la naissance que leurs parents et qu’ensuite ils manifestent la même tendance à l’anxiété qu’eux. En d’autres termes, ce que nous prenons pour une composante personnelle de notre identité pourrait nous ramener à une mémoire plus ou moins ancienne de stimulus extérieur. Jusqu’à quand remonter pour le trouver ? L’étude hollandaise nous dit pour l’instant deux générations, la bible, sept, et les Tibétains, sept fois sept. On n’est pas couchés ! Ainsi s’expliquent en effet l’existence de ce qu’on nommera terrain, de familles de dépressifs ou de rigolos à tel point que parfois les patronymes le désignent clairement, ce n’est pas mon ami Joyeux qui me contredira. Nous naissons avec un héritage émotionnel qui est un flux puissant.

A ce stade de ma réflexion, l’angoisse m’a prise. Comment ne m’étais-je pas aperçue plus tôt du caractère néfaste et pathogène des émotions ? Réponse : j’aime émotionner… Pas vous ? Nous nous ennuierions sans elles. Nous vivons dans la peur de l’agression, mais le soir nous nous installons devant des séries policières ou des films d’horreur, quitte à ne plus oser aller seul faire pipi dans la pièce à côté! Ou à peine remis d’un épouvantable chagrin d’amour, nous nous jetons sur le même genre de personne exactement, ou …, ou…. Mais un jour, cette sorte d’addiction enfantine peut relâcher son emprise, n’est-ce pas ? Alors comment pourrions-nous limiter les dégâts des émotions négatives, sans jeter les positives ?

Le premier conseil que donnent les psychologues du monde entier est celui-ci : exprimez-vous. Comme le dit Esposito : « Tout ce qui ne s’exprime pas s’imprime ». Si les mamans de Hollande avaient pris la mesure de ce qu’elles avaient vécu et en avaient parlé à leur enfant, cette angoisse transmise aurait pu s’exprimer autrement que dans leur corps. Des études ont montré que beaucoup de cancers du sein touchaient des femmes dont la vie avait connu des épisodes de grande tristesse qu’elles n’avaient pu exprimer, ou qui n’avait pas été entendue. Dire ce que l’on ressent sans attaquer, l’exprimer sur un papier même sans l’envoyer, ça fait du bien.

D’ailleurs, encore faut-il savoir quoi verbaliser, d’où deuxième conseil : soyez vigilant, conscients des émotions qui surgissent et s’installent dans votre vie. Il ne suffit pas toujours de les écarter d’un revers de main si vite que nous ne nous ne les avons pas identifiées, ni à plus forte raison, nous ne sommes conscient de ce qui les a provoquées. Si elles reviennent, comme des enfants qui tirent la robe de leur mère, c’est qu’elles ont quelque chose à dire. Si elles ne sont pas écoutées, comme les enfants, elles se mettront à crier. Écoutons.

Troisième conseil universel des sages : prenez du recul. En effet, les émotions tissent un voile entre le monde et nous et elles le tordent et elles nous déforment à notre propre regard. Comme une glace déformante nous fait un gros nez et de toutes petites jambes, ainsi nous voyons-nous déformés à travers le filtre des émotions. C’est ce voile d’erreur que les hindous appellent maya, et les toltèques mitote. Seulement, si nous sommes au musée Grévin, nous jouons devant la glace avec notre fantaisiste reflet, puis nous nous éloignons sans regret ni inquiétude quant à notre apparence, alors que dans la vie, nous ne voyons pas qu’il s’agit d’une déformation, nous croyons vraie notre illusion de vrai. Nous prenons cette image très au sérieux, et nous restons collés là. Nous sommes entrés dans la névrose. Car qu’est-ce que la névrose sinon atteindre un point où le fait que notre réel personnel nous paraisse plus réel que le réel et devienne ainsi un dysfonctionnement gênant ? Cette constatation que nous avons un grain de folie n’est pas agréable, mais elle induit le remède : revenir au réel, je veux dire au réel réel ! Or je l’ai dit nous sommes persuadés que notre illusion est réelle, sinon, nous ne resterions pas dedans, ça va de soi. Comment faire ? Le miroir déformant nous donne une réponse : ne reste pas devant, fais un pas de côté seulement. Un pas de côté et l’envoûtement du miroir défectueux perdra son pouvoir.

Ce n’est que repousser la question du comment : comment le faire, ce pas de côté ? J’ai lu récemment Les quatre accords toltèques, et le conseil toltèque est le suivant : « N’en faites pas une affaire personnelle ». Puisque les émotions nous viennent de stimuli externes par lesquels nous sommes atteints, changeons notre point de vue : ce dont parlent les stimuli extérieurs concernent les stimuli extérieurs. Si notre meilleure amie nous trouve vraiment moche et vieillie dans ce nouveau manteau où nous avons laissé la moitié de notre paye, ça regarde sa façon de voir ce manteau, et l’amitié qu’elle a pour nous. Ça ne nous regarde pas nous. Si ça se trouve, elle portait un manteau de ce genre quand elle a appris qu’elle était cocue, hein, qu’est-ce qu’on en sait ? Dans le même esprit, Courteline disait que « C’est une volupté de fin gourmet que de se faire traiter d’imbécile par un idiot ». Sans juger autrui, gardons confiance en nous et ne nous laissons pas contaminer.

Pléthore d’études de Russes et d’Américains montrent maintenant que les méditations, la relaxation sont un moyen de faire ce pas de côté. Pourquoi ? Parce que ce sont des aides pour ramener notre esprit dans le présent sans l’interpréter, juste pour le vivre. Dans le ralentissement des pensées, dans l’attention à la sensation, alors les tristesses du passé, les peurs de l’avenir et l’idée que nous sommes quelqu’un de très particulier s’amenuisent, les ondes de notre cerveau changent de fréquence et s’apaisent. La respiration se cale sur la nature et berce l’intérieur de notre corps, les fascias qui enserrent et écrasent nos organes se détendent, et peu à peu tout s’éclaire. Bien sûr une promenade ou même une vaisselle tranquillement lavée feront aussi l’affaire. Un jour, dit un conte hassidique, toute la communauté d’une ville polonaise se rendit sur une colline pour prier Dieu et méditer en sa présence. Toute ? Non ! Dans la cuisine, il restait un homme, cuistot de son métier, qui pour cette raison avait été consigné aux fourneaux. Le soir venu, chacun rentra comme il était parti, en personne ordinaire. Mais ils ne reconnurent pas Samuel, que Dieu avait visité pendant qu’il coupait les choux… Tel est le pouvoir du présent.

Et puis il y a un autre secret si bête et si évident que nous l’oublions, c’est l’amour : si nous nous chérissons, si nous donnons de l’amour à ce qui souffre en nous, nous guérirons. Dans le temps de la méditation ouvrons notre cœur à l’auto-compassion, cessons de nous juger et de nous maltraiter, approchons-nous de nous comme d’un grand blessé : délicatement, gentiment, longuement. Tenons-nous la main, tenons-nous le cœur, tenons-nous le corps, tenons-nous les pensées. Pardonnons-nous, consolons-nous, exprimons-nous. Qu’au moins une personne nous entende ! Agissons ainsi tranquillement mais d’une façon déterminée, et sachant qu’un grand blessé a besoin de plusieurs visites, venons nous voir souvent. Au moins, nous ne serons plus furieux d’être en colère ou chagrinés d’être si tristes…

Et ensuite, ouvrons nos cœurs à la compassion pour autrui, pour notre planète. Ouvrons-nous et cherchons à maintenir cette ouverture toute la journée. Par cette ouverture, nous défocaliserons, c’est à dire que nous ne loucherons plus sur notre petite personne, nous ne verrons plus seulement le miroir et nous tout seuls dedans. Le champ se sera élargi, nous saurons vers où faire le pas de côté : vers la paix, le don et l’attention aux autres.

Revenons encore un instant au mythe de Pandore. Vous avez peut-être été étonnés comme moi que la seule aide pour les hommes, l’espérance, soit restée enfermée au fond du coffre. Était-ce pour mieux nous anéantir ou au contraire enfin un acte charitable, parce que l’espérance nous aurait fermé à jamais la porte de la guérison ? L’espérance folle du poète, n’est-ce pas un nouveau moyen de ne pas faire face à ce que nous vivons dans l’instant présent ? Espérer, c’est attendre, et attendre, c’est projeter l’important dans l’avenir. Le meilleur sera pour demain, voire pour après la mort… Les dictatures et les religions s’en sont servi comme d’une arme de manipulation des masses. L’espérance passive pourrait bien n’être qu’un ennemi de notre bonheur, plus sournois que les autres, de sorte que le mythe de Pandore, comme les sciences actuelles, pourrait déjà nous conseiller de ne pas fuir le présent. C’est un puissant moyen de dépoisonner l’émotion que l’attention au présent.

Un autre moyen est le délai imposé, le fameux « tourne sept fois ta langue dans ta bouche » que nous avons entendu petits et transmis à nos enfants. Ce type qui vient de nous écraser les orteils dans le train et qui s’en fout prodigieusement nous énerve un max. Il y a de quoi. Allons-nous pour autant accepter d’être mis comme on dit, hors de nous ? Tentons un dialogue avec votre colère : « Oui tu as tout à fait raison, chère colère, ce mec est un goujat, c’est clair. Nous allons lui broyer les bijoux de famille dans une minute… mais attends une petite minute. Et pendant cette minute, pensons à autre chose, d’accord ? Ensuite, oui. »Nous lui aurons parlé si gentiment, à notre colère, qu’elle prendra son mal en patience. Et que découvrirons-nous si nous avons vraiment joué le jeu ? Que nous ne sommes plus si en colère que ça, qu’à dire vrai, la colère est quasiment passée. Les IRM du cerveau expliquent la chose : elle n’était qu’une brève excitation de quelques neurones dans une zone restreinte du cerveau, et ça se calme si on n’y touche pas.

Du coup une question se pose : nos émotions sont-elles crédibles ? Devons-nous calquer notre comportement sur leurs injonctions et nous laisser mener par le bout du nez ? Et pire, si notre caractère se définit par nos émotions, qu’est-ce que notre caractère ? Une série de titillements dans une ou l’autre zone de notre cerveau, dont nous n’avons même pas donné nous-mêmes l’impulsion ? En d’autres termes, la science dit elle aussi que notre moi serait plus justement nommé « l’idée d’un moi », voire l’illusion d’un moi. Voilà qui est contrariant… Quoi ? Je ne serais pas moi ? Mais c’est aussi réjouissant, car dans ce cas la fatalité de mon malheur disparaît : il suffit de changer d’émotions, de changer mon moi. N’est-ce pas exaltant ? En tout cas, c’est possible et la science nous y encourage : l’ADN que l’on croyait gravé dans le marbre est devenu plastique puisqu’on sait maintenant que nos émotions le modifient constamment, et de plus les messages chimiques qu’elles envoient entraînent des modifications dites épigénétiques dans la communication interne des cellules, qui nous créent d’instant en instant. Un immense espace de liberté s’ouvre devant nous, chic ! Par exemple, l’angoisse et le stress bloquent l’émission de substances qui diminuent le stress… C’est donc un cercle vicieux, un manège infernal qui se met à tourner.

Et donc, les recherches modernes ont multiplié les méthodes pour mettre cette liberté nouvellement découverte à la disposition du plus grand nombre. L’EFT, thérapie de libération émotionnelle et la kinésiologie utilisent la parole et le corps pour dévitaliser les émotions négatives, relancer nos circuits et les remplacer par d’autres émotions positives. Quelques séances d’EFT et nous serons autonomes dans son utilisation. Le tao enseigne en quelques cours le sourire intérieur et les moyens de chasser les émotions dont nous ne voulons plus à l’aide de sons spécifiques. En effet, si nous revenons à la répartition des organes et des émotions, nettoyer les organes est une façon de nous dépolluer émotionnellement. La fréquence du poumon se rapproche de la fréquence du son « ssssss ». Prononcez « sssss » en vous plaçant par l’intention depuis le poumon et expulsez par le souffle la tristesse qui le pollue. Si vous êtes vraiment vrai, si vous avez vraiment envie de nettoyer cette pollution, cette simple pratique vous nettoiera peu à peu de la neurasthénie, sans nécessiter d’introspection psychologique puisque le corps est une entrée sur l’émotionnel et que tout est interdépendant. Ainsi les laboratoires ont même remarqué qu’une cure de Prozac avait le pouvoir de modifier l’expression de centaines de gènes. De quoi nous donner le courage de nous mettre en route.

Et si rien Sourire interrieurde tout cela ne nous convient, il reste la bonne vieille solution taoïste dont la pédagogie moderne se rapproche. Il faut favoriser ce qui est bien, ne pas donner d’importance au reste. J’aime bien ce vers de Baudelaire « Je sais l’art d’évoquer les minutes heureuses. » C’est un art utile. Donc vous évoquez une minute heureuse, évoquer c’est à dire faire sortir en appelant, pas faire semblant…. Même si cette minute n’est qu’une minute au milieu de semaines de malheur, vous vous la racontez, vous la visualisez, vous la vivez et en même temps vous observez les changements qui se produisent en vous jusque dans votre corps. Là, vous mettez votre attention dans l’endroit du corps qui se sent bien et vous étalez la sensation rien que par l’intention, qui conduit l’énergie. Une petite séance dès le matin vous amènera à descendre du lit du pied droit, devant une merveilleuse journée qui s’annonce. L’émotion négative est d’un grand pouvoir, mais l’émotion positive aussi.

Voilà pourquoi aussi nous pouvons l’utiliser pour programmer ce que nous voulons dans la vie. Partageons un dernier exercice. Que voulez-vous, là, maintenant ? Aller vous coucher ? Visualisez votre lit, sa douceur etc, et projetez-vous dans l’émotion positive que vous allez vivre. Vous y êtes ? dans une demie-heure vous aurez matérialisé votre vœu. Alors, quand vous serez dans votre lit, faites un retour sur maintenant, et sans doute vous sentirez-vous encore plus heureux entre vos draps. Vous pourrez alors faire une nouvelle programmation pour une nuit protégée, de beaux rêves et la possibilité de lâcher vos pensées.

Programmer un événement heureux, une vie agréable et sans souci c’est aussi du ressort de l’émotion puisque quand elles sont positives ce sont elles qui réchauffent et colorent nos pensées. La méthode Coué sans émotion, c’est comme une soupe sans sel. Or, est-ce que nous aimons la soupe sans sel ? Non, eh bien nous savons désormais pourquoi nos programmations ne marchent pas… nous avons la raison de l’échec de nos programmations : si nous n’arrivons pas à aimer vraiment dans notre corps ce dont nous avons envie, comment l’univers ferait-il autrement, lui qui est une caisse de résonance ? Nous en sommes seulement à l’espérer passivement, Pandore a dû laisser s’échapper un bout d’espérance quand même, Et si nous élargissons notre programmation à tous ceux à qui sa manifestation ferait du bien, l’univers étant universellement amical, ça donne encore plus de force à notre programmation.

Par toutes ces pratiques, peu à peu, le cerveau se réorganise et nous sommes de moins en moins les jouets de nos émotions. La balance se met à pencher du bon côté. Ça reste instable mais c’est nous qui prenons le pouvoir sur elles, nous n’avons plus peur d’elles et nous bâtissons une existence agréable. Par le fait, nous la rendons agréable à ceux qui nous entourent, et c’est sûr, la vie nous rendra le sourire que nous lui offrons.

Des émotions maîtresses de nous à la maîtrise de nos émotions le chemin est donc possible. La maîtrise n’étant pas du tout leur étranglement, nous pourrons voir nos émotions surgir sans en être les otages, nous pourrons nous éduquer, nous façonner nous-mêmes comme le potier son œuvre et finir par programmer une vie heureuse. Mais il n’en restera pas moins que ce sera un travail de tous les instants puisque d’une part les émotions sont par nature instables et que d’autre part nous avons à compter avec notre héritage de mémoires émotionnelles négatives et avec les habitudes de notre propre existence.

Au moment de conclure, j’aimerais poser la question : existe-t-il un moyen de trouver un bonheur stable qui ne soit pas émotionnel ? Pour la réponse, je me tournerai vers les traditions des sages. Avez-vous déjà vu un bouddha boudeur ? Au contraire, son sourire a quelque chose d’une béatitude orgasmique. Et chez nous, Jésus a dit qu’il nous donnait sa joie et que nul ne nous l’enlèverait. Nul ni rien. Alors ? De quoi s’agit-il ? Si cette joie là n’est pas du domaine de l’émotion, elle relève du sentiment, de l’évidence. Le sentiment d’appartenir à un univers créé par la lumière et saturé d’amour, un amour qui simplement est, et qui ne ferait pas le tour de nous juste pour nous éviter. Pour nous laisser remplir, il suffirait d’ouvrir les fenêtres. Alors remplis et métamorphosés par cette lumière, nous vivrions l’évidence d’être nous-mêmes aussi une source d’amour au lieu de le chercher partout ailleurs. Une étoile dans le ciel n’est qu’un point entre des milliards de points, mais cela ne l’empêche pas de briller. Ainsi de Jésus, et de Bouddha. Au moment de clore cette conférence, une dernière question me vient à l’esprit : où sont les fenêtres ? Je n’y répondrai pas, vous avez-vu l’heure ?

Pour visionner la conférence:
https://www.youtube.com/watch?v=xwSA6_avCNU
https://www.youtube.com/watch?v=NBIW7FTRTVY.

Françoise Gabriel

L’amour amoureux

De l’adolescence au grand âge, quel est souvent le plus grand désir, la plus grande joie ou le plus grand manque de nos cœurs ? L’amour, et particulièrement l’amour amoureux qui réjouit le cœur et fait trouver belle la vie. Alors comme au mois de mai, le dicton nous enjoint de faire ce qui nous plait, j’ai choisi cette date pour parler de l’amour, du besoin que nous en avons, des obstacles que malgré nous nous rencontrons à le vivre, des moyens de les surmonter, du bonheur enfin. Et pour nous promener dans ces paysages de l’amour amoureux, nous suivrons comme d’habitude les guides touristiques de l’étymologie,  de la mythologie et des enseignements des sciences humaines et traditions spirituelles.

Sur l’origine du mot amor, il règne un certain mystère. Par contre de cette racine « am », ont surgi des fleurs faciles à distinguer, comme le verbe aimer. Hélas, ça ne nous aidera pas à définir ce qu’est l’amour tellement on aime le coca et Dieu, la musique et le chocolat, la solitude ou se gratter les orteils… Peut-être aurons-nous plus de chance du côté des autres fleurs ? Voici ami, amitié, et même leurs contraires : l’in-imitié, c’est-à-dire la non amitié qui transforme l’autre en cet en-nemi, qui ne vous aime pas. Ah ! là ça donne l’indication que l’amour est une force et non une pure abstraction car un ennemi risque à tout moment d’agir pour nous nuire ou alors il n’est plus notre ennemi. Un peu plus loin dans ce jardin des mots, on rencontre plus pacifiquement mais non moins péniblement le désamour amoureux. Eh oui ! L’amour peut être une amourette et l’amoureux ira s’amouracher plus loin… Pourtant avant de se désaimer, n’était-on pas amants ? Et que vivent les amants, sinon cette attraction qui définit le mot aimant et sa famille ? L’amour serait donc une force, mais quelle force ?

La force de la vie. Nous en avons besoin pour vivre heureux, et même pour vivre tout court, comme l’ont montré des études faites dans des orphelinats rudimentaires d’Arménie où la mortalité infantile était importante. D’ailleurs, même si nos parents ne s’aimaient pas quand ils nous ont conçus, même si nous étions le fruit d’un viol, cela aurait peu d’importance, en fait. Ça a l’air d’être de la provocation mais ça n’en est pas, parce que quoi qu’il y ait eu d’événementielsperm-956482_640 entre nos procréateurs, c’est d’une explosion d’amour que nous sommes nés. Dans la chaleur du ventre maternel, il y eut une attraction d’amour tellement puissante entre le spermatozoïde et l’ovule qu’elle mena à la fusion totale. C’est de cette fusion initiale que le miracle de notre vie est venu, fusion indissoluble tant que nous respirerons.  Toute notre vie, nous serons marqués de la nostalgie de cet instant sublime, cette fusion d’amour dans laquelle l’une et l’autre partie sont mortes à elles-mêmes et devenues autres. Et selon comme nous sommes, nous chercherons l’amour dans une voie spirituelle ou l’amour dans une voie amoureuse, à moins que cassés par la vie et l’hérédité, nous ne préférions nous éteindre qu’étreindre…

Chez les Grecs, l’amour est représenté par Aphrodite, nommée Vénus par les Romains. Une tradition la dit née des testicules du géant du temps, lorsqu’il fut émasculé par son fils Zeus-Jupiter qu’il avait d’ailleurs pensé avoir mangé tout cru à sa naissance (un bon paquet déjà pour les premières mémoires cellulaires de Vénus, non ?). Or, la dernière semence de Chronos tomba dans la mer et de cette fusion naquit Vénus dans sa perfection. Elle était d’une beauté à tourner la tête et court-circuiter les cerveaux.

Nous intéresser aux amours de Vénus nous renseignera sûrement sur l’amour, puisqu’elle est la déesse de l’amour. Disons-le tout de suite, elle ne fut pas très heureuse dans ce domaine, même si elle fut très aimée, enfin aimée… nous verrons si le terme est bien adapté ! Par exemple, voici son histoire de couple officiel avec Vulcain. Vulcain était boiteux et complexé, ayant été rejeté par sa mère, mais rejeté au sens propre. Comme il était le seul fils légitime du roi et de la reine de l’Olympe, Jupiter et Junon, tout le quartier était venu assister à sa naissance. Las ! L’enfant vint au monde si laid, si laid que sa mère en eut honte et colère et qu’elle le bazarda promptement par la fenêtre. Il en garda une entorse divine et s’en alla occuper le royaume du feu de la terre dont personne ne voulait là-haut.  C’est alors que dans ses fourneaux, il se montra le magicien le plus merveilleux, capable de créer toute forme à partir des métaux et du feu terrestre. Tout le monde en parlait partout. Un jour, la curiosité de sa mère fut plus forte que sa rancune et elle l’invita à monter une expo au séjour olympien. Il arriva. Et que vit-il ? La beauté, la grâce et l’amour en une seule Vénus. Lui, le maître du feu, il s’enflamma ; lui la laideur même, il voulut la beauté pour femme. Tout le monde se récria, on lui prédit un sort peu enviable. Rien n’y fit. Il finit par emporter l’accord de sa mère grâce à une histoire de fesses : il lui offrit un siège magnifique pourvu d’un vice caché : il collait au derrière. La démarche de Junon ainsi troussée était d’un tel ridicule qu’elle céda Vénus à son fils contre la rupture du sortilège. L’histoire ne dit pas qu’on demandât son avis à Vénus. Apparemment, de tout temps la femme fût-elle déesse, a peu été consultée dans l’établissement des mariages.mars-et-venus

Or Vénus n’aimait pas Vulcain. Comment la grâce pourrait-elle tomber amoureuse de la laideur ? On l’avait mariée ? En tout cas elle mettrait les pieds en bas le moins souvent possible, c’était niet une fois pour toutes. Les époux vécurent donc peu ensemble, si bien que… A votre avis, que se passa-t-il ? Il se passa qu’elle se prit de passion pour Mars. Ah ! Mars…  farouchement beau, à l’énergie bouillonnante. Certes, des mauvaises langues le disaient peu intelligent et belliqueux, et d’ailleurs il était aussi bien le dieu des semences que le dieu de la guerre, dieu d’énergie brute de la vie comme de la mort. Peut-être était-ce cela qui charmait Vénus ? En tout cas, elle aima son beau camionneur avec tel emportement qu’ils en perdirent bientôt toute prudence. Les potins allaient bon train au point que leur écho en parvint jusqu’aux forges de Vulcain. Fou de douleur et de rage, le cocu conçut un filet d’airain, traqua le flag, et au moment fatidique, il jeta le filet sur les coupables que toute l’assemblée des dieux vint longuement voyeurer.

Ainsi finirent les amours connues de Mars et de Vénus car le mythe ne dit pas que leur passion survécût à cette humiliation. Mais ils eurent quand même un enfant  tous les deux: Éros-Cupidon. Ce petit dieu est fils de l’amour et de la guerre, à jamais bébé facétieux, enfant gâté désœuvré qui occupe son temps à décocher des flèches enflammées de désir orgasmique à d’innocentes victimes.  Ô cupide Cupidon, tu déclenches une avide cupidité de l’autre comme d’un « objet «  de désir, dans un mouvement de con-cupis-cence érotique. Que comprendre de ce nom que les Romains te donnèrent ?  Que le désir charnel peut fort bien ne pas s’accompagner d’amour et que cette force qui donne la vie quand elle accepte la métamorphose comme nous l’avons vu au niveau de l’ovule et du spermatozoïde, cette force est étrangère au désir brut. Cupidon, tu nous parles d’une pulsion de l’égo qui réduit l’autre à un objet à usage personnel.  C’est pourquoi souvent tu compagnonnes avec la mort : Cupidon et la Mort, Éros et Thanatos, puissance de vie, puissance de mort, attraction des corps comme objets. Car un objet, par définition, ça se prend et ça se jette… État enfantin de l’amour semble-t-il, vu l’âge de Cupidon qui jamais ne grandit.

Ne confondons pas Cupidon avec le petit dieu Amour qu’on voit souvent aussi dans les sculptures. L’histoire d’Amour se rattache à une autre tradition autour de la naissance de Vénus, cette fois fille de Zeus. On raconte qu’il y eut à cette occasion grande fiesta dans l’Olympe. Parmi les invités, le Dieu de l’Abondance abusa de nectar au point d’avoir besoin d’une petite sieste. Mais il ne s’aperçut pas qu’il avait été suivi dans le jardin par Pénurie, déesse du manque et de la pauvreté. Bien sûr, Pénurie  était éperdument amoureuse de tout ce qu’elle n’avait pas, et voulut un enfant d’Abondance. Elle mit à profit l’état semi-comateux du dieu, et naquit alors Amour, qu’on attacha à Vénus car il fut conçu le jour de sa naissance.

L’ambivalence de l’amour est encore soulignée ici, mais elle n’est plus de l’ordre de la violence du désir érotique. Il s’agit plutôt de démontrer comment au niveau des sentiments, l’amour est le fruit de l’attraction du moins vers le plus, fruit de la volonté (celle de Pénurie) de s’approprier le bien d’autrui à la faveur de son inconscience du danger (inconscience d’Abondance). Ce mythe raconte encore comment, puisque chaque être tient de ses deux parents, l’amour peut être  à la fois voleur, pauvre et dépressif, et aussi riche, joyeux et débordant de puissance vitale.

On reconnait dans l’amour humain bien d’autres symboles de ces contes. Comme Vénus issue de la semence de Chronos, l’amour humain est enfant du temps, et il est bien connu que le temps tue ses enfants comme Chronos le fit des siens. Ainsi, le temps tue la joie de l’amour, car même si par extraordinaire il avait traversé victorieux toutes les épreuves des ans, la mort enfin aurait sa peau. La naissance de Vénus sortant des flots nous ramène d’ailleurs au miracle initial de l’entrée dans le temps : Vénus est sortie de la mer et la mer est le berceau de la vie. Dans l’utérus maternel, l’eau est salée. L’amour est normalement agréable, au moins un moment, parce qu’il est nécessaire à la survie de l’espèce.

Vénus sortant des eaux
D’une façon générale, la mythologie ne donne pas de l’amour une image idyllique : même chez les dieux, les obstacles sont énormes, et ce n’est pas Junon, sans cesse jalouse et cocufiée par son divin mari qui me contredira, ni Diane qui préféra rester farouchement vierge,  ni Daphné, qui supplia d’être transformée en arbre plutôt que d’être violée par Apollon, ni, ni… Mais jetons et un voile pudique sur les amours divines, et un regard plus attentif sur ce qui peut bien nous empêcher d’être heureux en amour.

La première catégorie des obstacles à l’amour, c’est la chosification, la réduction pour notre bénéfice personnel de l’autre ou de la vie à un objet. Elle renvoie à l’égoïsme, c’est-à-dire à l’égo roi et c’est la cause de bien des échecs de l’amour amoureux.

Par exemple, sur quoi reposait la fascination de Vulcain pour Vénus, et plus généralement, la fascination qu’on peut éprouver pour un être ? Souvent c’est parce qu’il possède ce qui fait défaut et envie. Demandez aux moniteurs de ski s’il leur est difficile de séduire les jeunes débutantes !  Derrière cette fascination se cache souvent un égoïsme un peu enfantin comme celui du bébé qui aime sa maman et consomme son lait. Vulcain veut la beauté de Vénus comme Pénurie veut l’Abondance, ils font tous deux la preuve d’un désir de prendre et non pas de donner. Ce qui est alors en jeu c’est le désir de s’approprier la qualité de l’autre comme une chose avec son amour. Amour à usage personnel.

Pour que l’histoire dure un peu, il faut que l’égoïsme de chacun y trouve également son compte, que le marché soit équilibré, ce qui fut sans doute le cas de Mars et Vénus. Je te donne mon plaisir tu me donnes le tien, ou alors : je te donne ma jeunesse, tu me donnes ton argent etc.  Nous-mêmes, n’avons-nous jamais rencontré ce type d’attraction au cours de nos amours ? Hélas on ne possède, comme on ne troque que des objets, on est loin de la puissance de la vie. Si au cours du temps, l’un des deux partenaires semble faillir, qu’advient-il ? Lorsqu’il ne peut plus payer, l’autre s’estime trompé sur la marchandise, lésé, trahi même. Vice caché, fin de l’histoire.

A l’inverse de ce désir de captation, on trouve parmi les obstacles au bonheur d’aimer le sacrifice de soi s’il entraine de l’auto-mépris. Supposons que j’absorbe toutes les mauvaises humeurs, les mauvais traitements de la part de l’autre, que je sois son « objet  de mépris. » Est-ce bien de l’amour que cette acceptation ?  Il arrive que nous nous enfoncions dans la victimisation, et alors, aussi étrange que cela puisse paraître, nous sommes encore dans le cas de figure du marché. Je m’offre en victime, tu en abuses et aimablement tu t’offres en bourreau. De nombreuses études ont traité ce sujet, c’est même le titre d’un ouvrage de Corneau : Victime des autres, bourreau de soi-même. On finit par avoir une image de soi si dégradée qu’on ne peut pas s’imaginer être heureux, ni avec soi ni avec quiconque. Je dis « on finit », mais sans doute la démarche est-elle inverse : c’est parce qu’on a une image avilie de soi avant toute rencontre que l’autre la dégrade encore. On sait dans toutes les municipalités qu’il faut garder les lieux publics propres pour éviter qu’ils ne soient encore plus abimés et saccagés.

Un autre obstacle à l’amour, ce sont les jugements qu’on s’autorise sur l’autre, ce qu’on appelle le pharisaïsme. Qu’est-ce donc que le pharisaïsme ? C’est adopter l’attitude séparatpharisieniste du pharisien décrite par Luc dans son évangile. Cet homme au temple se dit dans sa prière : « Mon Dieu, je te rends grâces de ce que je ne suis pas comme le reste des hommes, qui sont rapaces, injustes, adultères, ou bien encore comme ce publicain. » Traduisons : « Mon Dieu, moi au moins je ne suis pas comme lui ou elle, moi je…, et je…, et je… » Remplissons avec sincérité les cases laissées vides. Ne nous sommes-nous jamais dit à propos de l’autre : « Moi je ne me serais jamais permis de faire ou de dire ci ou ça! D’ailleurs ne l’ai-je pas montré là et là…  » ? Dans ce cas, on se dédommage des déceptions que l’autre nous cause par un système de vase communiquant. Ce que l’autre nous inflige devient pour nous un accessoire de suffisance ou même de sainteté, notre égo se paye. C’est encore un marché et on ne marchandise que des objets…  mais jusqu’à quand nous sentirons-nous assez rémunérés pour être heureux dans une telle relation?

Je voudrais encore évoquer l’obstacle ordinaire de la mécanisation de la vie, qui toujours nous ramène à la chosification. Je veux parler de l’habitude qui tue l’émerveillement qu’on éprouve au début d’une relation. A force de voir la même tête, fût-elle aimée, la reconnaissance qu’on éprouve envers l’être aimé juste parce qu’il existe, s’émousse. Le jaillissement de la vie faiblit et il reste les enchainements mécaniques de la routine.

Un autre aspect de la mécanisation de la relation, c’est l’attente. Je m’explique : avec les meilleures intentions du monde, on peut se mettre à attendre que quelque chose d’agréablement vécu une fois se reproduise. Par exemple pour mon anniversaire, je veux des croissants dans mon lit comme tu m’en apportas ce jour, tu t’en souviens? Et pour la Saint-Valentin, on va au restau.  Ainsi, nous nous plaçons dans le désir du clonage d’un moment heureux et nous introduisons des exigences qui relèvent de la mécanique, ce qui regarde encore une fois des objets et pas de la vie. En effet, la vie est toujours changeante foisonnante et parfois imprévisible, si bien que les répliques obligées de moments heureux sont comme les répliques de tremblements de terre : de moins en moins puissantes. Avouons que le plaisir est de en moins vif, et l’amour de plus en plus conditionnel…

Qu’avons-nous fait? Au lieu d’avoir laissé filer ce moment de bonheur au courant du temps, nous l’avons attrapé. Nous agissons ainsi d’une part parce que nous ne nous rendons pas vraiment compte de l’engrenage que nous enclenchons, d’autre part parce que nous  manquons d’imagination et de confiance en la vie : nous avons été heureux une fois, nous avons peur de ne plus l’être autant.  Que la vie ait été capable d’inventer ce bonheur exprès pour nous ne nous convainc pas et ce manque de foi nous amène à vouloir thésauriser les moments de bonheur, donc à les chosifier, à vouloir figer le fleuve de la vie. C’est ce que les bouddhistes appellent la saisie. Mais je vous pose une devinette : comme la vie est mobile, qu’est-ce qui est immobile ? C’est la mort. Toute attente de la répétition mécanique d’un moment de bonheur appartient donc à la mort. Voyez, et si l’autre oubliait notre croissant d’anniversaire ? Alors il nous décevrait et par un affreux renversement, ce croissant qui un jour a accru notre amour le tuerait un autre jour… Garder dans son cœur un joli souvenir seulement pour reconnecter un moment de joie et raviver l’émerveillement ne gênerait en rien la relation, au contraire,  mais nous, nous avons tendance à ouvrir des comptes, à y ranger les objets de nos attentes et de nos ressentiments et c’est différent!

L’attente est donc pernicieuse pour celui qui attend, mais elle peut être fatale aussi à celui qui doit répondre à l’attente. Nous pouvons facilement nouenfant-punis en rendre compte, nous qui avons été élevés dans le chantage accepté de l’attente des parents, des profs et de la société. Quand nous avons ressenti que nous décevions, que nous n’étions pas gentils, nous avons commencé à nous trahir pour acheter l’amour. Puisque nous n’étions pas aimés dans la vérité de notre être, nous avons installé à notre place un autre personnage plus à même de remplir les conditions nécessaires à l’amour des autres. Nous avons instauré le mensonge et forgé un usurpateur. Le personnage que nous montrons peut bien être sincèrement aimé par notre amoureux, jamais nous n’en serons vraiment satisfaits puisque nous ne sommes pas ce que nous montrons. Adultère interne en somme. Il y a maldonne, et malgré l’amour, nous ne nous sommes pas comblés… J’ai connu un couple dont le mari était pointilleux sur la propreté des chemises, l’heure des repas et la qualité de la cuisine de sa femme. Elle se pliait à toutes ses attentes. Et voilà qu’un jour il s’est fait la malle avec une dame qui lui décongèle des frites,  et il porte des tee-shirts que personne ne repasse. L’un de ces deux personnages était complètement faux, n’est-ce pas? Et que devint sa femme ? Elle se mit à weight watchers.

L’amour vient du cœur, et un autre obstacle important est la place prépondérante que nous laissons au mental.  Je vais vous raconter pour illustrer ça une petite histoire juive que j’aime beaucoup. Ça se passe dans un TGV. Tout est tranquille quand soudain, une femme se met à parcourir les wagons en interrogeant partout : « Vous ne seriez pas médecin monsieur ? C’est pour ma fille. » Finalement, elle trouve un homme bien fait de sa personne qui se désigne. « Venez, suivez-moi, ma fille est par là-bas. » Arrivé devant la demoiselle, le médecin demande de quoi elle souffre si urgemment. « De rien, avoue la mère, mais elle est à marier ». Ainsi nous nous disons à nous-mêmes, ou nous obéissons à ceux qui nous disent qu’il vaut mieux épouser un/une fonctionnaire ou un notable qu’un/une saltimbanque, ou bien alors nous nous laissons séduire par le charme de quelqu’un qui présente l’avantage décisif d’être bien pratique pour une raison et une autre  et nous nous en convainquons parfaitement.  Mais dans ce cas, il y a peu de chances que le choix soit judicieux,  et si c’est une erreur dès le BA BA de l’histoire,  tôt ou tard, ça se verra.

D’ailleurs, il n’est pas toujours plus judicieux d’écouter des « coups de cœur » au mépris de toute sagesse, et là, nous touchons les risques que nous nous faisons courir à nous-mêmes en n’étant pas unifiés. Imaginons, c’est une supposition, que votre corps soit occupé à prendre les transports en commun, pendant que votre cœur s’agite d’impatience et que vos pensées tournent autour du moyen de profiter d’une promo vacances. Est-ce que ça vous paraît possible? Si oui, c’est qu’il vous arrive comme à moi de vivre dans un état de l’être  qu’on appelle dispersé, voire éclaté: le corps vit de son côté, le cœur d’un autre tandis que l’esprit est encore ailleurs. Dans ces conditions, admettons qu’il sera difficile de rencontrer celui ou celle qui nous offrira le 3 en 1. Nous risquons par principe deux tiers d’échec et une relation inharmonieuse qui en vérité ne sera qu’un reflet de la relation inharmonieuse que nous entretenons avec nous-mêmes. Que dis-je deux tiers… Est-il certain que dans cette situation, nous soyons en mesure d’attirer l’attention d’une personne centrée, chez qui le corps, le cœur et l’esprit aillent ensemble dans une présence unifiée? Comme la réponse est probablement non, nous voyons comment d’emblée, nous mettons peu de chances du côté de nos amours…

Et de fait, je ne connais personne qui n’ait vécu au moins un chagrin d’amour. Au moins un, parce que j’ai rencontré aussi des personnes qui collectionnent les chagrins d’amour ou les relations difficiles sans paraître masochistes pour autant. Et là, comment ça se fait? Que nous cherchions l’amour c’est normal puisque c’est la force de la vie et la nostalgie première. Mais que nous cherchions toujours ce qui va nous faire souffrir, c’est plus surprenant. En vérité, nous obéissons à une irrésistichagrin d'amourble attraction morbide. Nous portons (parfois sans le savoir) des blessures internes. Si la conscience a camouflé les souvenirs pour nous permettre de vivre, l’inconscient en garde la mémoire et  l’ensemble de notre être vibre à une fréquence qui en porte la marque. Cet état vibratoire fonctionne comme un signal : tut… tut… Le radar de l’autre qui correspond à cet état, soudain s’allume et le voilà qui surgit dans notre vie. Pour le meilleur, et pour le pire. L’enfant d’alcoolique épousera une personne parfaitement sobre jusqu’au jour du chômage, la victime de dévalorisation trouvera son dévalorisateur, et il se peut bien qu’aucune relation ne dure pour celui ou celle qui s’est senti abandonné dans son enfance. Attraction morbide, donc.

Mais ces prises de conscience sont le chemin de la guérison : en modifiant notre état intérieur, nous modifierons les êtres que nous attirerons. Notre troisième millénaire fourmille d’aides à ce changement vibratoire. D’ailleurs toutes les prises de conscience sont libératoires parce qu’elles donnent une information qui rend possible notre action pour vivre heureux. Regardez les cercles qui réunissent les familles d’Alzheimer ou les alcooliques associés. Il s’agit chaque fois de partager une information qui soutient. Il y a fort longtemps déjà, Bouddha a dit que l’ignorance était la racine de la souffrance. Vers quelles prises de conscience pouvons-nous donc aller?

La première des prises de conscience c’est que nous ne sommes pas seuls dans notre coin. Les obstacles font partie de la vie sur la terre, ils en font même l’intérêt car ils  nous offrent l’occasion de grandir en sagesse, et en amour justement, un amour vaste et gratuit. A partir de là, nous rencontrons des obstacles dans tous les domaines de notre vie, et ceux que nous offrent nos proches (parents, famille et conjoint particulièrement) sont ceux dont nous avons le plus besoin pour grandir, ne serait-ce que pour nous donner l’occasion de dire stop et de sortir de la situation… Le bon choix de notre compagne ou compagnon est alors le choix de la personne qui nous permettra un travail sur nous adapté à nos possibilités… Pas très marrant n’est-ce pas ? Quand chacun donne à l’autre la leçon que son âme attend, là c’est parfait! Il est rare que l’on considère une union amoureuse sous cet angle mais si on le faisait, une partie des peines d’amour trouverait un sens car ce travail peut nous aider à occuper entièrement notre juste place entre le ciel et la terre, c’est-à-dire à être entièrement nous.

Ainsi, reprenons l’exemple du sacrifice de soi dans une relation difficile. Nous devons être conscients du genre de sacrifice que nous consentons. S’il nous conduit à courber l’échine et à abdiquer en cédant notre pouvoir et notre royaume à un autre, ce sacrifice est inutile, il est même autodestructeur, nous en avons déjà parlé. Cela n’appartient ni à l’amour inconditionnel ni au plan parfait de l’harmonie cosmique. C’est un leurre. Si dans les mêmes situations, le sacrifice de soi nous amène à nous ériger entre ciel et terre pour recevoir l’amour de la part de la source de l’univers,  s’il nous rapproche de notre véritable identité qui est amour, il n’y a pas d’autodestruction mais purification de notre égo. Le don que nous offrons alors n’est pas un mouvement horizontal de victime à bourreau, don toujours recommencé et jamais rassasiant jusqu’à ce que mort s’en suive. Non, il est vertical, un feu de joie en l’honneur de la puissance divine, il est la pierre taillée avec art pour la construction d’un monde de paix. Puisque tout est interdépendant, ce que je guéris en le brûlant guérit des souffrances qui résonnent avec la mienne et ma souffrance n’existe plus, elle est épurée, alchimisée, transmutée de douleur en lumière ; mon égo s’amenuise et je suis vraiment heureux du bonheur de l’autre.fire-717504_640

Cependant la frontière entre le sacrifice qui enténèbre l’égo et le sacrifice qui le brûle en un feu de joie n’est pas une frontière claire et il faut beaucoup de discernement dans ces situations. Parfois, il est plus juste de décider de s’en aller et la phrase de Jules Renard : « Courage, fuyons ! » cesse d’être une plaisanterie. Rien n’est plus difficile que de fuir ce qu’on aime. Comment discerner ? Une clé est de nous rendre compte si notre sacrifice nous donne une paix profonde ou pas, s’il nous permet d’être heureux ou pas. Car si le désir que l’autre soit heureux nous anime seulement, si le voir heureux, c’est ça qui fait notre bonheur, où est la souffrance?

Un autre sujet de prise de conscience est de mesurer si nous  nous aimons nous-mêmes. La plus belle femme du monde ne peut donner que ce qu’elle a, et si nous manquons d’amour pour nous, que pourrons-nous donner  à l’autre ? Alors, est-ce que nous sommes capables de nous aimer nous-mêmes sans attente, sans condition, quoi que nous fassions ? Ce que l’autre nous demande comme effort, ne serait-ce pas le miroir tendu de ce que nous nous faisons subir ? Si nous nous sentons mal respectés, commençons par regarder si nous nous respectons nous-mêmes dans tous nos besoins ; s’il est difficile de communiquer avec l’autre, n’est-ce pas aussi le cas de notre enfant intérieur avec la grande personne que nous sommes devenue ? Si nous avons choisi quelqu’un d’instable, qu’en est-il de notre fragilité personnelle ? Bien souvent, il faut commencer par soi, prendre soin de soi et se guérir. La vie mettra beaucoup d’aides sur notre chemin. Et un jour nous verrons que l’autre a changé, ou qu’il n’est plus dans notre vie.

Et puis encore, prenons conscience de nos mécanismes dans le quotidien. J’emploie encore le mot mécanisme car nos souffrances bégaient. Chaque matin, nous pourrions être un corps qui s’éveille et que l’intelligence globale de l’univers traverse pour notre plus grand bien et celui de tous, pour que se déroule une merressortveilleuse journée vivante. Mais nous appelons notre mémoire à la rescousse pour retrouver notre nom, pour être heureux ou malheureux et réactiver prioritairement les ressorts qui nous ont rendus malheureux la veille ou bien avant. Chaque matin en ouvrant les yeux, nous ressuscitons notre passé, non seulement le nôtre mais celui de tous nos ancêtres qui sont morts sans avoir résolu la question qui nous tracasse. En d’autres termes, chaque matin nous ouvrons la porte à la souffrance. Nous nous réduisons à la réactualisation d’un passé avec quelques broderies nouvelles que nous appelons notre existence. Nous sommes parés pour le bégaiement du jour.

Prendre conscience que nous sommes grandement agis par ces mémoires a plusieurs conséquences. D’abord, ça nous incite à reconsidérer notre choix amoureux. Est-il vraiment de nous ou dépend-il des désirs inassouvis de nos ancêtres ? Juan Li, instructeur de tao, raconta un jour qu’il s’était préparé  par des années de discipline et de sacrifices à l’ascension du Kilimandjaro. Le soir même où entamait enfin cette escalade, il entendit distinctement la voix toute contente de son père. Juan Li se souvint alors enfin que son père avait toujours voulu escalader le Kilimandjaro sans pouvoir se l’offrir. Se sondant profondément, il découvrit ensuite qu’il n’avait jamais eu personnellement envie de cette ascension. Puisqu’il y était, il l’offrit quand même à son père et à ses années d’entrainement, mais il nous jura qu’on ne l’y prendrait plus… De la même manière, dans nos choix amoureux, nous pouvons jeter notre dévolu sur un partenaire qui répare les frustrations de nos ancêtres, et non pas les nôtres. Mais il y a pire, nous pouvons aussi nous sentir attirés par des personnes dont les ancêtres ont été ennemis : se marient ainsi des juifs et des descendants d’antisémites, des descendants de sorcières et d’inquisiteurs etc. Notre objectif est d’être heureux mais les lignées entières fourbissent leurs armes pour la haine et la vengeance… La vie va tôt ou tard devenir difficile. Comprendre que nos dissensions ne sont pas le fruit de notre présent mais la réactualisation automatique d’anciennes blessures, les nôtres et celles de nos ancêtres permet d’agir différemment : prendre du recul d’abord, et travailler sur soi.

Une des actions possibles est de cesser justement de réagir automatiquement : puisque l’automatisme est le fruit des mémoires, nous pouvons décider que nous n’y cèderostopns pas. L’attitude désagréable de notre conjoint est un automatisme de son grand-papa, et notre façon d’y répondre est probablement celle de tata Irma. Rebellons-nous ! Non à l’automatisation de nos vies, oui à la créativité ferme et joyeuse ! Cela peut prendre la forme du refus…  par exemple pour les femmes, le refus de subir qui est le mécanisme dominant du sexe faible : Non chéri, je ne me lèverai pas de table pendant que tu textotes, pour aller ranger la cuisine et coucher les enfants,  ou encore : non je n’ai pas envie de faire l’amour maintenant, et figure-toi que ce n’est pas du tout parce que j’ai mal à la tête ! Un tel refus sans agressivité est très puissant pour libérer les mémoires des uns comme des autres puisqu’il est une action vivante et non automatique. Si l’autre nous aime, il s’adaptera et à force, les ancêtres verront les choses changer, une relation plus équilibrée s’installer, si bien que comme je l’ai déjà dit, en guérissant la relation, nous guérissons nos mémoires ancestrales et nettoyons les programmes des enfants…

Le pardon aussi est très intéressant à appliquer, vu qu’au point où nous en sommes, il n’existe pas de relation amoureuse sans occasion de l’exercer. Je n’en  veux pour preuve que l’histoire du premier couple humain connu, Adam et Ève. Tout avait commencé pour le mieux, créés ensemble ou l’un tiré de l’autre dans une unité idyllique, ils s’aimaient…  Las, au milieu de leur bonheur, l’épouse provoqua un drame horrible, du moins si l’on en croit ce récit masculin. Le couple fut alors jeté hors du Paradis chutant la tête la première dans la matière. Ève est désormais condamnée à accoucher dans la douleur et Adam à gagner le pain à la sueur de son front. A moins qu’ils n’aient conclu qu’il n’y avait pas de ‘faute » puisque tout le monde peut se tromper, on leur souhaite d’avoir su s’entre-pardonner tous les deux car il y avait là de quoi faire de leur vie conjugale un enfer… un enfer durable puisqu’ils vécurent quand même plus de neuf cents ans. La bible ne nous dit pas s’il y eut de la rancune entre ces premiers époux, des reproches resucés pendant des siècles.

Et s’ils n’avaient pas su ? Alors ne nous étonnons plus ! Nous savons désormais d’où nous vient notre propre difficulté et pourquoi nous gardons si facilement « en travers de la gorge », au niveau de la pomme… d’Adam peut-être, le souvenir des offenses de couple. Dieu après la sanction ne leur  tint pas rigueur, au contraire il leur apposa une marque de protection. Par contre, ce que nous savons bien, c’est qu’historiquement la rancune des hommes contre les filles d’Ève a fait des ravages depuis des milliers d’années. Leur vengeance a lourdement pesé sur la place de la femme dans le couple et dans la société et jusqu’à la mise en place de produits médicaux pour accoucher sans douleur.

Eh oui, le pardon est rarement le legs des humains, et nos ancêtres n’en ont pas abusé. Cela demande donc une très grande volonté de décider un pardon car nous n’avons pas que nous à manager… mais heureusement nous sommes les enfants de l’univers et on n’a pas entendu dire qu’au cours du bigbang, les atomes aient été fâchés d’exploser ni que les astres en veuillent aux météores qui les percutent. Cosmos signifie ordre et beauté, puisons dans ce réservoir pour décider et recevoir la puissance du pardon. Car chaque fois que nous pardonnons, nous nous émancipons un peu plus de notre héritage de colère et de vengeance et nous nous libérons de ces contraintes. Chaque fois, nous sommes mieux avec le ciel et plus près de nous-mêmes. De plus, le pardon ne nous étant pas naturel, l’exercer nous replace devant la souveraineté de l’amour au moment présent, dans une situation de créativité,  alors que la rancune nous coince dans l’immobilité en nous maintenant dans le passé, rivés à l’offense par la chaine de la haine ou de l’amertume. L’offense peut bien s’éloigner dans le temps,  si nous y restons accrochés en refusant de pardonner, nous nous mettons en dehors du fonctionnement global, nous ne sommes plus en harmonie avec le flux de l’univers.  Il y a désormais le flux cosmique et il y a le nôtre – et le nôtre coule mal. Dans la symphonie cosmique, notre nom c’est cacophones.

Accordons plutôt notre instrument pour qu’il sonne bien, et inversons le mouvement : laissons l’univers l’ajuster à sa partition, lâchons nos idées sur l’amour puisqu’elles dépendent des œillères de nos ancêtres, ayons le désir de prendre conscience de nos comportements aveugles ou égoïstes, et d’arracher les racines de nos souffrances.  Ayons le courage de nous changer et de changer les choses, ayons l’humilité de demander de l’aide. Demandons de la conscience, toujours plus de conscience, demandons de recoïncider avec l’amour qui fut  notre origine biologique, ce même amour qui a déployé les mondes. Demandons que notre cœur s’ouvre et brûle.fleur bleue
Alors, il comprendra ce qu’est l’amour de l’univers : un amour universel. C’est cet amour qui offre au soleil la fleur du perce-neige et qui donne au chemin le parfum de l’églantine, c’est lui qui explose le cerisier en milliers de cerises. L’amour est dans le rire de l’enfant qui joue avec sa maman, dans le pépiement de l’oiseau, dans le claquement de la vague contre la falaise, dans la combustion du soleil et la fidélité des étoiles au ciel nocturne. Il est l’amour gratuit et fort de l’amitié, de la compassion et du bonheur de donner. Il a sa place dans l’amour amoureux, il touche Cupidon qu’il nomme Don, et lui montre comment l’attraction sexuelle au lieu de disparaître avec le temps, offre le secret de l’orgasme cosmique quand la force s’élève. La flèche est décochée vers le soleil et l’amour se fait lumière.

Françoise Manjarrès

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