Sommes-nous responsables ?

Pour visionner sur Youtube https://youtu.be/KuTcAyaPkYI

Notre monde traverse une grosse houle, une tempête dont aucun pays ne semble exempté. Nous sommes presque huit milliards de passagers sur le bateau Terre, le navire est en mauvais état et nous n’en avons pas d’autre. La petite Mafalda créée par Quino s’écrie « Arrêtez le monde, je veux descendre ! » et chacun sourit car il semble que ce soit impossible. Sommes-nous responsables de cette situation, nous citoyens lambda ? Avons-nous quelque chose à voir avec les guerres, les déforestations, les incendies, la fonte des glaciers, la pollution, l’extinction du vivant et le Covid ? Ne sommes-nous pas plutôt victimes, comme l’ours polaire sur son carré de glace ou les Indiens d’Amazonie dans leur mer de feu ? Notre époque riche de catastrophes en tout genre demande une réponse. Car si nous ne sommes pas responsables, alors il n’y a qu’à pleurer, rire et vider le fond de la bouteille, tant qu’il y en a une. Et si c’est oui, si nous sommes responsables, devant qui ? quel est notre champ de responsabilité ? Que faire ? Avons-nous le moyen d’endosser une autre responsabilité que celle d’une catastrophe ?

Voyons d’abord ce qu’en pense la sagesse de la langue en examinant le mot responsable et commençons pas la fin. Le suffixe –able indique le pouvoir, la possibilité, comme dans la locution anglaise to be able. Autrement dit, le mot nous suggère a contrario qu’il est possible de ne pas pouvoir, sinon pourquoi le préciser ? Quand une situation est ingérable, c’est qu’il y en a qu’on peut gérer. Alors quand on n’est pas responsable, comment dit-on ? Simplement cela : pas responsable, ou encore ir-responsable… Ce qui n’est pas pareil, puisque si la première tournure est neutre, le mot irresponsable peut être chargé de condamnation. Cela sous-entend que nous ne le sommes pas alors que nous serions pourtant en mesure de l’être. En ce moment de covid, on l’utilise beaucoup à l’adresse de ceux qui portent le masque en barbiche, ceux qui le refusent, qui défendent la chloroquine etc.

Mais que dit le radical du mot, exactement ? Spondere, en latin, c’est d’abord se porter garant, caution. D’ailleurs, dans la même famille en français, on rencontre les mots réponse et répondre et on dit qu’on « répond de quelqu’un » dans le sens qu’on s’en porte garant. Cette caution engage justement notre responsabilité. Si quelque chose n’allait pas, alors c’est nous qui devrions payer le loyer, l’amende etc. Voyons maintenant le préfixe ré- et nous serons arrivés au début du mot. Cela indique la répétition, l’intensité, et l’action en retour. On le voit par exemple dans la formule re-tourner une claque, qui indique un retour de claque, sinon de bâton ! « Action, réaction, » disait Michel Jugnot dans Les choristes. La réaction c’est la ‘ré-ponse’ à un stimulus antérieur. C’est ce dernier sens que nous avons ici. Être responsable, c’est donc être capable de donner en retour à une situation une réponse consciente, une garantie. La responsabilité c’est de se lever et de répondre « présent ». Si la réponse est mauvaise, de responsable, nous devenons coupables… Au masculin et sans suffixe, le répons est religieux. Il renvoie à des textes lus à deux voix, une voix répondant à l’autre.

La notion de relation est donc fondamentale dans la responsabilité. Le renard disait au petit Prince : « Tu es responsable de ta rose. » Mais la première relation est avec nous-mêmes, ou plus précisément, avec nos actes. Dans l’usage habituel, « la responsabilité est la solidarité de la personne humaine avec ses actes » dit Maurice Blondel. Or ils sont nombreux, nos actes. Être solidaires de nos actes, ça veut dire devoir en répondre, ainsi que de leurs conséquences. Quelles conditions préalables délivrent le ticket de responsabilité perpétuelle ?

La première condition, évidente, est que nous devons nous rendre compte de ce que nous faisons et de ce qui s’en suivra. Si on n’a aucune conscience de ses actes, on ne peut pas en être responsable. Le somnambule affolant ses voisins qui le voient marcher sur le toit n’est pas responsable de leur insomnie : il ne sait pas ce qu’il fait. C’est aussi exactement l’argument du Christ sur la croix. Il juge d’un point de vue quasiment pénal que les hommes qui l’ont crucifié sont irresponsables de cet acte. Entre ses clous, il plaide non coupable pour eux en disant à son Père : « Pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font. » D’ailleurs, en droit, la démarche préalable à tout jugement pénal est de vérifier au mieux si le criminel est sain d’esprit ou non. S’il est malade mental, il sera soigné, dans le cas contraire il sera puni.

Par conséquent, les enfants dont la conscience n’a ni recul ni expérience ne peuvent pas non plus porter toute la responsabilité de leurs actes. La conscience enfantine est en phase d’expérimentation. Occupée à l’exploration de l’instant, elle ne mesure pas les actes dans leurs conséquences. Le petit garçon qui démonte par curiosité une horloge du 17ème siècle ne fait aucune différence entre l’horloge et ses légos. N’ayant pas de responsabilité, il n’est donc pas coupable non plus. En cas de casse, les enfants déclarent en général qu’ils ne l’ont pas fait exprès, soit en d’autres termes : « Je n’avais aucune idée des conséquences de mon acte ». Ou ils disent encore : « C’est pas ma faute ! » ce qui signifie «  J’ai été surpris du résultat ! » Comme les adultes exonérés par le Christ, les enfants ne savent pas ce qu’ils font.

Pourtant, la loi française n’a reconnu que progressivement l’’irresponsabilité de l’enfant. Dans les temps anciens, les enfants étaient emprisonnés comme les adultes et avec eux, pour des motifs comme vol d’un pain à l’étalage. Dans un monde cruel et sans tendresse, les résultats étaient épouvantables… Ensuite naquirent les maisons de ‘redressement’ ou de ‘correction’, ainsi définies : « Établissements dans lesquels on place les enfants pervertis, mauvais, ayant ou non commis un délit ― et ayant pour but la rééducation morale de l’enfance.» L’idée témoigne d’un souci de la société pour ses jeunes à la dérive. Mais dans quel esprit ? quelle méchanceté, quelle condamnation, quel procès de l’être même ! Glaçant. En conséquence, ce furent des maisons de tortures, d’assassinat et de sévices. N’est-ce pas d’ailleurs un des sens du mot correction ? Surtout quand on dit qu’elle est bonne ? Ces établissements échouèrent dans leur mission à 99 % jusqu’à la dernière maison de ce type qui fut fermée en 1977. Cette date récente n’est-elle pas incroyable ? Le si long silence de nos sociétés est aussi une responsabilité que nous avons prise, comme une complicité tacite.

Aujourd’hui, malgré des échecs éducatifs persistants, on essaye ‘l’aide’ à l’enfance (ASE). Mais c’est Guy Gilbert, prêtre des loubards qui avec ses bagues énormes et quelques gros mots, nous ramène à l’unique responsabilité éducative  : celle de l’amour. Et du point de vue pénal, avant l’âge de 13 ans, la peine de prison est devenue inapplicable. Après 13 ans, elle est très encadrée. La conscience de l’irresponsabilité enfantine est donc admise.

Je voudrais maintenant vous parler des animaux. Vous allez me dire que je pars hors sujet puisque ils sont irresponsables. Eh bien, les avis ont longtemps divergé en Europe. Les animaux durent comparaître en cas de transgression à leurs devoirs et ils furent punis selon leurs crimes, de façon courante au Moyen-Age puis régulièrement jusqu’au 17ème siècle. J’ai appris avec grande surprise en préparant cette conférence que le dernier procès animal eut lieu en 1962.

En effet on admettait autrefois qu’ils étaient membres à part entière de ‘la communauté de Dieu,’ on leur concèdait donc une âme, une forme de conscience et une responsabilité. On estime à l’époque que, fils du même Père que nous, ils entretiennent avec nous une sorte de lien de parenté (vision particulièrement développée dans la théorie de la métempsychose, ou si j’ai bien compris, un moustique peut très bien avoir été un être humain, voire notre grand-mère dans une vie précédente). On allait à l’église avec chiens et moutons, les oiseaux nichaient sous la nef et apparemment ça ne dérangeait personne, puisque c’était la vie autant que le bébé qui braillait pendant le sermon. Il n’y avait pas de dichotomie dans le vivant, on dormait dans la même pièce que son bétail pour avoir chaud et bien des saints se trouvaient peints en compagnie d’animaux.

Cette part de conscience que les animaux partagent avec nous leur donne le droit à la punition. Oui, mais après procès, harangues et plaidoyers. Qu’il s’agisse d’un cochon mordeur ou d’insectes dévoreurs en ces temps de famine, ils pouvaient être exorcisés, exécutés avec ou sans supplice, ou au moins excommuniés, c’est-à-dire exclus de la communauté des créatures de Dieu. Pas abattus sans jugement.

C’est Descartes (dans son discours de la Méthode) qui refusa aux animaux toute possibilité d’être rendus responsables de leurs actes. Comment ? en leur ôtant la pensée. Or souvenez-vous, « Je pense donc je suis. » Je ne pense pas, je ne suis pas. Les bêtes furent dès lors considérées comme n’étant pas, et totalement étrangères aux humains. Elles se trouvèrent ravalées au rang de machines capables de mouvement, tout comme ces automates qu’on commençait à construire. Je cite : « Les animaux sont entièrement assimilables à des machines, ils n’éprouvent aucun sentiment, aucun état affectif ».

Si la responsabilité est le fait de considérer ses actes dans leurs conséquences, Descartes a-t-il mesuré les conséquences de sa théorie ? En isolant les hommes dans l’exclusivité de la conscience, il a modifié le sens de leur responsabilité vis à vis des animaux et ouvert la porte à tous les abus, du simple irrespect jusqu’au crime. Nous écrasons l’araignée et marchons sur la fourmi sans penser un instant que nous endossons la responsabilité de priver un être de sa vie, quand bien même ce ne serait pas notre grand-mère. Pire, nous exterminons des races entières, et bientôt des espèces puisque 80 % des insectes ont disparu ces dernières années. Après la chasse, nous posons arme au poing et sourire aux lèvres à côté du cadavre. En décrétant l’insensibilité animale, Descartes a permis le « Il ne sent rien ! » (servi longtemps aussi aux enfants…) justifiant bien des tortures, des expérimentations animales sans anesthésie etc. Il couvre encore aujourd’hui les conditions de vie épouvantables du bétail entassés hors sol dans les fermes-usines industrielles.

Cette multiplicité de suites désastreuses démontre d’abord qu’une phrase est bien un acte au même titre qu’un acte plus matériel, puisque ses conséquences ont débordé largement le monde des idées. De ce fait, la responsabilité qui nous rend solidaires de nos actes, nous rend aussi solidaires de nos paroles : celles qu’on écrit, celles qu’on prononce, celles qu’on écoute jusqu’à plus soif, et même celles qu’on pense.

On sait maintenant par la physique quantique qu’un simple regard et sa pensée implicite modifient le comportement de la lumière de l’onde à la particule. Les traditions nous le serinent depuis des siècles. Les bouddhistes exhortent à la pensée juste, la parole juste et l’action juste. En écho négatif, les chrétiens avouent publiquement qu’ils ont vraiment péché « en pensée, en parole et par action. »

Or, nous pensons sans cesse, sans maîtriser du tout nos pensées, ni beaucoup de nos paroles. Les contes tentent d’alerter les enfants sur ce point. Par exemple dans l’Arbre aux souhaits de Faulkner, un adulte ayant souhaité un lion, il faut absolument qu’il le désouhaite avant catastrophe ! De nombreuses versions de contes proposent à leurs héros trois souhaits dont le dernier sert à supprimer les deux premiers, tellement ils s’étaient avérés nocifs… Nous n’avons aucune idée de ce que nous penserons dans dix minutes. Que dis-je, dans trente secondes. Alors si nous ne savons pas ce que nous allons penser, comment endosser d’en être responsables? Au moins nous pouvons exercer la vigilance sur la barrière de nos dents et nous entraîner à laisser derrière elle le mauvais ou simplement le douteux… J’aime bien pour évaluer m’aider des critères de Socrate : est-ce vrai ? est-ce bon ? est-ce utile ?

Prenons conscience de notre responsabilité dans ce domaine : Nous vivons dans une intrication non maîtrisée de nos pensées vers les autres et vers les situations, et en retour, des projections des autres sur nous. Ajoutons l’auto-sabotage que nous nous infligeons quand nos pensées sont négatives. Ce réseau de pensées est plutôt un filet. Cela nous enferme les uns les autres d’autant plus étroitement que ce filet est tressé de façon aléatoire, pas toujours visible et qu’il est notre création. A cause de lui, des millions de gens ont abdiqué leur vérité intérieure, n’osant pas changer de religion, de sexe ou de parti. D’autres ont préféré déménager et acheter au prix fort leur rectitude intérieure. En cette période de pandémie, les paroles et les pensées dont nous avons tendance à nous nourrir entretiennent en nous l’anxiété, la peur et la colère, alors que tout le monde sait que ces émotions baissent nos défenses immunitaires. Meurtris par l’actualité, nous égarons notre boussole intérieure. Nous nous traitons les uns les autres d’irresponsables et réciproquement. Le mot devient une invective. Le contrôle de notre esprit devrait donc être notre priorité : c’est notre responsabilité devant nous-mêmes et nos lignées, devant nos enfants et, comme le retentissement de la phrase de Descartes l’a montré, notre responsabilité devant la société.

Toutefois, pour en revenir à Descartes, il serait trop facile de rejeter sur lui seul la responsabilité de toutes nos dérives envers les animaux. Il y en a eu, des gens qui ont prôné des théories fantaisistes ou criminelles sans être écoutés, et d’autres qui avaient raison mais qui ont crié dans le désert. C’est parce que nous l’avons suivi que nous avons fait Descartes. Notre responsabilité devant les animaux est collective. Avec ce constat, nous tenons la solution. Ce que nous avons créé ensemble, nous pouvons le dé-créer ensemble.

Nous allons lentement dans ce sens parce que nous avons du mal à penser et à agir collectivement en conscience. Nous nous sentons seuls, impuissants contre la force ou le nombre. Cette conviction nous empêche, dans une situation globale, de nous montrer responsables des plus faibles, des animaux, des arbres, et cela nous maintient dans la soumission, c’est-à-dire dans une position de co-victime de notre système avec les victimes avérées. Pourtant tous les jours nous pouvons lire des contre exemples ou la liberté individuelle allume la lumière. Lorsque quelqu’un se soulève contre la force avec assez de feu et d’amour, il ne reste pas seul.

Monsieur Mondialisation raconte qu’il y avait une fois en Californie un sequoia millénaire ami d’une jeune fille d’une vingtaine d’années. Un jour, une puissante entreprise décida une coupe sévère dans cette forêt et l’abattage de cet arbre. Qu’y avait-il à faire ? Rien. C’est du moins ce que j’aurais conclu en sortant un mouchoir. Mais Julia monta à 50 mètres de hauteur et y installa son campement. Elle y resta plus de 24 mois, malgré les rigueurs d’hivers gelés et enneigés, les engelures et les maladies. Elle était seule là-haut dans son arbre, mais en bas, des amis et des admirateurs de plus en plus nombreux venaient la soutenir, lui porter à manger, communiquer sur sa situation etc. Un jour, sa santé empira tant qu’elle fut à deux doigts de la mort et… l’entreprise d’abattage transforma son projet en soutien de la nature. Aujourd’hui, Julia Butterfly Hill a créé un mouvement écologique de soutien des arbres et les fruits de son engagement sont immenses. De son côté, le journal LaCroix raconte qu’en Inde, une femme qu’on surnomme aujourd’hui Lady Tarzan a sauvé 200 km2 de forêt. Elle a réuni autour d’elle plus de 7000 femmes qui patrouillent par groupes dans la forêt de toute sa région. Elle a subi plusieurs intimidations et des tentatives de meurtre ainsi que son mari, mais sa voix retentit aujourd’hui dans les affaires publiques.

Les points communs de ces deux femmes, ce sont la conscience de ce qu’elles veulent et la compassion, ce sont la détermination et le courage. Leur source, c’est l’amour. Elles démontrent que la responsabilité collective n’anéantit pas la responsabilité individuelle, au contraire, elle peut la soutenir. Et réciproquement, elles démontrent que la responsabilité prise individuellement à des répercussions au plan collectif. A leur feu d’autres sont venus et leur action commune et différente a eu des conséquences sans mesure avec l’impulsion initiale.

Le retentissement de ces initiatives, comme celui de la malheureuse phrase de Descartes, pose la question de la cause et de l’effet dans la responsabilité. Toute cause a un effet. Dans beaucoup de cas, il nous semble que nos actions ne regardent que nous et que leur suite est domestique. Comme on fait son lit on se couche, dit le proverbe. Mais en vérité, comme tous nos actes s’inscrivent dans un enchaînement, sommes-nous sûrs qu’à aucun moment, ils ne concerneront pas les autres, et qu’en amont les autres n’y sont absolument pour rien ? Pour reprendre le proverbe, qui a tissé les draps ? Et pourquoi nous sommes-nous levés ? Pourquoi n’avons-nous pas jugé bon de faire notre lit ? Qu’en pense le chat ? La liste des éléments inclus dans cette simple action du quotidien pourrait grandement être allongée. Nos actes portent des conséquences qui en provoquent d’autres à leur tour, et ils sont eux mêmes les conséquences de causes préalables. De ce fait, chaque acte est relié dans le temps et dans l’espace à tous les autres, c’est ce qu’on appelle l’interdépendance. Cela s’applique à tous les domaines, jusqu’aux plus insignifiants ou inconscients. J’ai mangé les nouilles du dessus de l’assiette et cela m’a conduite à manger celles du dessous, mon inspir provoque mon expir etc.

Ajoutons que la causalité ne ne nous est pas réservée : elle est une loi générale de la nature. C’est parce qu’il y a du soleil que l’eau s’évapore. Parce que la terre tourne, il y a un soir et un matin, parce que la lune a des quartiers, il y a des marées. Et cela interfère avec nous aussi. Il faut donc envisager dans nos vies des causalités dans tous les sens et sur de nombreux plans. Mission impossible. Il y a de quoi nous décourager ou nous donner envie d’arrêter de respirer pour être sûr de ne causer de tort à personne. Ne sourions pas, la respiration est un sujet très sérieux en cette période de fragilité virale et de contamination respiratoire ! Notre souffle lui-même, pourrait être un danger mortel !

 

La responsabilité que nous portons est donc écrasante à cause de l’interconnexion des causes et des effets. En même temps, il est impossible de ne pas en prendre… car l’absence d’action est une action. Demandons à l’oiseau blessé que nous n’avons pas vu ni secouru et qui finira dans le gosier du chat… Dans certains cas, la responsabilité de l’omission est même sanctionnée par la loi au motif de ‘non assistance à personne en danger.’ Comme on l’a vu avec les maisons de redressement, l’inaction peut être une complicité. Qui ne dit mot consent. D’ailleurs la phrase des catholiques est dans son entier : « J’ai péché en pensée, en paroles, par action et par omission. »

Une conclusion que nous pourrions tirer est que la définition de Maurice Blondel devient inapplicable. Nous ne pouvons plus être solidaires de nos actes car ça n’existe pas, des actes tout seuls et point barre. Pour agir de façon responsable, nous devrions envisager toutes les conséquences de nos actes sur des siècles et pendant que nous y serions, nous devrions aussi nous interroger sur toutes leurs causes depuis le commencement du monde. Il est clair que dans l’état actuel de notre conscience, c’est impossible.

Appliquons cela à Descartes encore ! Qu’un kilomètre de morceaux de sucre en équilibre bascule sucre après sucre, cela signifie que le dernier sucre est aussi totalement relié au premier que le deuxième sucre dans la file. Le dernier sucre est loin mais la conséquence est prévisible. Peut-on dire de la même façon que la ferme industrielle dépend de la fameuse phrase comme le morceau de sucre n’importe où dans la ligne dépend de l’impulsion première ? Pourquoi pas ? On a bien dit que le vol d’un papillon était responsable d’un tsunami et que la distraction d’un laborantin au bout du monde l’avait mis tout entier à l’arrêt. En tout cas, en 1600 et quelques, l’hypothèse de l’existence des fermes industrielles était absolument inconcevable. Descartes, comme les enfants ignorants, ne peut en être considéré comme moralement responsable. Il ne peut se lever et dire Présent, j’en suis garant ! La seule défense qu’il pourrait présenter est donc celle des enfants : Je ne l’ai pas fait exprès.

Heureusement, cette loi de la causalité porte aussi ses promesses car si nous osons des actes justes et bons pour nous et les autres, eux aussi seront à jamais inscrits dans l’enchaînement des circonstances. Bon arbre porte bon fruit dit-on, et jamais figuier ne produit de chardon. Il nous faut seulement de la détermination intérieure. Plus nous nous exercerons, plus nous prendrons le contrôle de notre vie pour qu’elle soit joyeuse et saine. A condition bien sûr d’avoir assez d’éléments d’information pour être sûr de poser des actes positifs. Nous avons en nous un lieu où nous savons si ce que nous faisons et disons est bon. C’est le cœur, il est un raccourci de l’analyse.

Mais conscient que l’ignorance est la source de bien des maux, nous devons aussi chercher à apprendre, à savoir, à connaître. Plus le champ de notre connaissance grandira, plus notre conscience deviendra lucide, plus nous apprendrons à penser clairement et plus nous aurons les moyens d’être responsables de nos actes. C’est ce qu’en éducation on appelle grandir. Il nous faut donc de l’information. Aujourd’hui, nous avons une chance que nos prédécesseurs sur la terre n’ont jamais eue : elle s’appelle internet. J’ajoute qu’à l’époque de la profusion de l’information, l’ignorance est un choix, comme dit Joe Di Spenza. Et bien sûr, tout choix engage notre responsabilité.

Une des raisons qui nous vautre dans l’ignorance est la paresse, mère de l’à peu près et de la cécité. Paresse d’apprendre, paresse d’analyse objective. La pandémie nous invite grâce à son actualité à ouvrir les yeux et mettre de la lumière. Peut-être comprendrons-nous enfin la nécessité de la lucidité pour notre propre compte ? J’ai lu dans un article du Monde du 25 septembre qu’en Thaïlande selon des décomptes officiels, il y a eu 2551 suicides entre janvier et juillet, contre 59 morts du COVID, et la situation économique est telle que la liste des suicides ne peut pas manquer de s’allonger. Était-ce prévisible ? Dans l’affolement des décisions prises contre ce virus qu’il n’est pas question ici de nier, avait-on envisagé de telles répercussions ?

Chez nous, on assiste à une flambée de la pauvreté telle que selon le Secours Populaire, de nombreux rideaux dans les quartiers restent tirés toute la journée. Non pas que les gens soient partis en villégiature. Non. Mais ils ont si faim, ils sont si honteux d’avoir faim qu’ils ne sortent plus, ils n’ont plus le courage de voir le jour. Après le confinement, ils vivent la claustration. D’ailleurs pourquoi sortir ? Il n’y a pas de travail, et pour les jeunes en particulier, pas d’aide sociale non plus. Les faillites ont augmenté en flèche, ainsi que les décompensations psychiatriques, les suicides et les actes de violence. A Crosne, ma petite ville, j’ai appris que la banque alimentaire distribuait de la nourriture pour 250 familles, mais qu’elle allait devoir fermer ses portes faute de salle adaptée au COVID. Je sais que je vais croiser des gens qui auront des crampes au ventre et j’en ai mal au cœur. Notre face à face avec la responsabilité est désormais à notre porte.

Le Covid n’est pas seul en cause. Si on regarde aussi les catastrophes dues aux guerres et au réchauffement climatique, il est clair que notre modèle économique, dans le sens premier du mot qui signifie ‘gestion de la maison’, a failli. Quels que soient notre courage et notre désir d’apprendre, nos actes sont insuffisants, nous sommes comme entraînés par ce que nous avons tous créé. Cette situation qui nous prive plus ou moins gravement de liberté nous montre que nous sommes en mode de survie plus que de vie, et nous barrant les voies vers l’extérieur, elle nous accule vers l’intérieur de nous. S’il faut découvrir une solution et si dehors nous n’en avons pas trouvé, il faut un retournement. Allons dedans, et au lieu de rester d’horizontaux cloportes, essayons la verticalité – qui n’empêche pas l’action horizontale bien sûr. Qu’en pensent les traditions ? Permettez-moi un petit détour de ce côté pour mieux nous ramener à notre sujet dans une autre perception de la responsabilité.

Les bouddhistes placent tous les événements que nous décrivons, tout ce qui se passe dans le monde, à l’intérieur de la roue du samsara. Ils disent que notre seule responsabilité intelligente est de chercher à sortir de là. Pourquoi ? Parce qu’en cherchant simplement à nous déplacer à l’intérieur de cette roue que caractérisent la souffrance, l’impermanence et la mort, nous n’y échapperons pas. Le bonheur n’est pas possible dans la roue car la roue représente un extérieur que nous ne maîtrisons pas et qui même heureux, ne durera pas. La roue ne peut offrir que du provisoire et du non maîtrisé. Fermons plutôt les yeux, disent-ils. Que se passe-t-il ? Nous rencontrons si nous nous apaisons, un espace sans forme, sans temps, et pourtant là dedans, nous ne nous sentons pas sans vie. C’est l’espace de la conscience, un océan d’amour, qui nous entoure et qui nous constitue. Si nous parvenons à le découvrir, disent-ils, nous découvrons que nous sommes la totalité de cette conscience universelle en plus de notre conscience localisée, individuelle qui porte notre nom.

Notre conscience individuelle, quand elle est dans son état habituel, est en mode fermé et nos responsabilités sont limitées par les limites de la matière. Quand notre conscience est ouverte, elle perçoit cette énergie de vie et y participe. Les êtres qui ont réalisé cette mutation nous transmettent que nous sommes comme des cellules d’un même organisme : l’univers entier. C’était le sujet du film Matrix.

Nous plaçant à la source de cette information, notre responsabilité devient absolue. Jugez-en : nous partageons cette énergie d’intelligence et d’amour qui a créé le monde et qui selon les découvertes actuelles, le recrée des milliards de fois à chaque seconde. Comme on efface un tableau pour permettre une nouvelle information, nous pourrions même envisager de profiter de ces instants de blanc pour recréer l’univers dans son ensemble. Enfin, nous… Qui nous ? Il me semble que le défi actuel est de nous trouver.

La Bible elle aussi a bien cherché à nous en informer. Elle nous a appris dès sa première page, que nous avons été créés à l’image et ressemblance de Dieu. Alors nous, nous avons ramené ça à nos dimensions et traduit à contresens, en faisant un dieu à l’image de l’homme, de préférence vieux, barbu et sur un nuage… Mais la science actuelle a redonné sens à l’information première. Dieu n’est pas comme nous, c’est nous qui sommes comme sa manifestation visible : l’univers. Nos atomes sont comme des systèmes solaires, leur nombre est cosmique, et l’essentiel de notre corps est fait comme lui de vide.

Non seulement nous sommes comme lui, mais unis à lui. Du coup, nous sommes Un, unis par le vide dont nous sommes remplis et qui nous relie tous d’un bout du cosmos à l’autre. La physique quantique nous dit de ce vide qu’il est plein : vibration, information. Il n’y a donc plus des trilliards de trilliards d’objets séparés, divisés et potentiellement hostiles, mais un seul ensemble intelligent et cohérent dont chaque corps est une cellule. Toutes les traditions se sont échinées à nous transmettre cette information avant que la science ne nous en avertisse. «  Le Seigneur est Un », disent par exemple chez nous les Hébreux, et l’Islam abonde : « Il n’y a de Dieu que Dieu. » Un seul. De ce fait, qu’on l’appelle Conscience, ou Grand Esprit, ou Dieu, Jéhovah ou Mahomet, ou encore Intelligence supérieure, ou simplement Ciel, peu importe le nom de cet Un : on ne peut pas se tromper, il n’y a que Lui.

S’il n’y a que Un, et non pas des myriades de formes séparées, même pas de Deux, alors les conséquences sont énormes et renversent totalement notre vision du monde et en particulier l’emplacement de notre responsabilité. S’il n’y a que Un sans Deux, plus rien ne peut être extérieur à nous. Tout est intérieur. Le moindre souffle de chacun concerne tout le monde : les hommes, les animaux, les plantes et les pierres. Et même les étoiles et tous les objets célestes. J’ai dit que chaque souffle concernait tout le monde ? Non, chaque souffle nous concerne, nous, seulement nous, parce qu’il n’y a que nous dans notre diversité. Tout acte contre qui que ce soit serait une responsabilité que nous prendrions contre nous-mêmes. En agissant comme des cellules séparées du tout et qui n’en feraient qu’à leur tête, nous agirions comme des cellules cancéreuses. Dans notre inconnaissance de cette possibilité, c’est ce que nous sommes d’ailleurs devenus. Le cancer de la terre.

Saint Paul a utilisé pour nous aider à saisir cette dimension, la comparaison avec le corps. Notre œil et notre pied n’ont rien à voir : ni dans leur forme, ni dans la matière dont ils sont constitués, ni dans leur fonction, ni dans leur place dans le corps. Et pourtant ils sont unis en nous. Le pied ne marche pas sans injonction du cerveau, et l’œil ne voit pas sans ordre, personne n’est supérieur à personne. Quand le pied avance, il a la responsabilité de faire avancer tout le reste du corps. Et quand l’œil voit, il voit pour tout le corps. Nous, nous avons peur des gens différents de nous. Mais c’est comme si l’œil avait peur du pied…

Lorsque nous prendrons tous conscience de cela, nous serons collectivement responsables, puisqu’il n’y a pas de séparation dans le Un. Plutôt que collective, disons que notre responsabilité sera universelle, ou selon la langue des oiseaux qui découpe les mots en plus petites unités de sens, unie vers Elle. Elle, l’Unité. Le réseau inextricable des causes et des effets, des interdépendances et des responsabilités inconcevables deviendra simplement du même ordre que le fonctionnement des réseaux de notre corps… Il deviendra impensable de poser un acte égoïste et séparé parce que ça n’aurait simplement aucun sens.

Si nous décidons d’adhérer à cette vision du Tout en Un, y aura-t-il des avantages avant que nous touchions cette étape de mutation ? La réponse est Oui. Je n’en donnerai qu’un exemple. Plus nous nous en approcherons, plus ce que nous découvrirons deviendra intéressant. Cela prendra au fur et à mesure une intensité plus grande que le monde extérieur des formes et des objets, des histoires et des pandémies et cela nous libérera de son emprise malheureuse, de son emprisonnement même. Or cette emprise ne sert à rien ni personne. En ce moment, le monde extérieur nous paraît plus réel que le monde intérieur et pourtant nous ne pouvons pas exercer sur lui de véritable responsabilité. Sur notre monde intérieur non plus. Si nous sommes malades, le miracle est-il à notre portée ? En découvrant des bribes de cette dimension de créativité et de joie absolue, nous nous offrons et nous offrons au monde de l’air pur puisque nous sommes Un.

Alors, pouvons-nous nous appuyer notre responsabilité focalisée pour rencontrer l’illimité ? La réponse est oui. Comment ? Les conseils abondent, mais ne nous cachons pas que s’il faut vivre la mutation du cerveau en conscience, de l’ampoule à la Lumière, et des émotions à l’Amour inconditionnel, de l’impuissance au miracle, de la partie au tout, nous ne pourrons pas y arriver tout seul. Du reste, dans cette perspective, cette expression ‘tout seul’ n’a aucun sens. Alors écoutons les conseils pour au moins nous diriger dans cette direction. Il relèvera de notre responsabilité de les appliquer. Le conseil que j’ai trouvé dans la Genèse rejoint celui de toutes les traditions anciennes et celui des coachs de notre temps, c’est celui-ci : « Rentre en toi-même, » ou en termes plus actuels, ‘médite’.

Leikh leikha, « va vers toi, pour toi» dit Dieu à Abraham. La consigne dans son entier est celle-ci : « Quitte ton pays, ta parenté et la maison de ton père, et ‘va pour toi, vers toi’ vers le pays que je te montrerai. » Voyons plus précisément quel coaching cette phrase nous offre.

Premièrement, il faut quitter. Quand ? Dès qu’on est appelé, quelle que soit la forme de l’appel. Certes, l’heure d’arrivée n’est pas indiquée sur un tableau lumineux comme dans les gares et aéroports, et l’injonction « va », comme « Suis-moi » n’indique pas la durée du trajet. Mais par contre l’heure du départ est incontestable : c’est maintenant. Quand tu entends l’appel, là, juste là, tout de suite. Et ne t’avise pas de regarder en arrière : il est impossible d’aller dans deux directions à la fois.

Deuxièmement, que faut-il quitter ? Le texte est radical : « Quitte ton pays, ta parenté et la maison de ton père. » Donc quitte tes géniteurs de chair et la zone du connu, de l’aimé : ta famille, tes copains, ton boulot si tu l’aimes, ton bistro et tes jeux vidéos, ton quotidien. De plus, sachant que le père d’Abraham était un fabriquant d’idoles, cette injonction signifie aussi : quitte aussi toutes les croyances de ta famille, sa façon d’envisager le monde.

Approfondissons. A quel éloignement de nos pères et mère sommes-nous disposés ? La plupart du temps, il ne s’agira pas de leur tourner le dos et de les abandonner, et cela pour une raison simple : ce serait inopérant. Nous pouvons en effet nous tenir responsables de leur bien être et prendre soin d’eux dans leur vieillesse comme ils ont pris soin de nous dans notre jeunesse, mieux qu’il ne l’ont fait peut-être ! tout en prenant nos distances. Et a contrario, on peut avoir rompu avec nos parents et pourtant rester ficelés dans les mêmes fonctionnements qu’eux… Commençons donc par un effort de neutralité objective. Comment se comportent-ils ou se sont-ils comportés ? Quelles sont ou étaient leurs qualités, leurs défauts, leurs mécanismes de réactions ? Comment ont-ils pris leurs propres responsabilités ? Puis tournons notre observation vers nous. Comment sommes-nous ? En quoi leur ressemblons-nous ? Est-ce que nous en sommes profondément satisfaits ? Ensuite viendront les conséquences de notre évaluation. Quelles décisions sommes-nous prêts à prendre, quels changements allons-nous effectuer ? De quelles loyautés familiales allons-nous nous désolidariser ? Mourrons-nous de la même maladie ?

Élargissons notre réflexion aux valeurs patriarcales en général et précisons intérieurement ce que représente pour nous dans cette optique ‘quitter son père’. Quelle posture sur le pouvoir, la politique, la société et la virilité sommes-nous prêts à remettre en question ? Et puis, passons à maman. Que signifierait pour nous l’ordre de quitter notre mère ? Apercevons-nous pour commencer qu’elle n’est pas nommée, sans doute cachée derrière le père ou incluse au milieu des cousins et tontons de la parenté. Et profitons-en pour prendre conscience de la place – ou de l’absence, des valeurs féminines dans notre vie… Y a-t-il lieu de corriger en nous un déséquilibre entre l’homme et la femme, le yin et le yang ? Qu’on soit homme ou femme, y a-t-il lieu d’agir différemment envers les femmes en général ?

Il faudra aussi trouver en quoi concrètement nous devrons démontrer notre libération intérieure, en apportant des changements à notre quotidien. Qu’est-ce qui est répétitif, mécanique dans nos journées ? Qu’est-ce qui nous rattache à de vieilles habitudes sans sève ? Quels comportements, modes de vie, emploi du temps sont directement inspirés de la « maison de nos pères »? Qu’en est-il de nos humeurs ? Très prosaïquement et concrètement : comment allons-nous gérer nos temps d’écran, temps de transport, notre alimentation, nos habitudes sexuelles ? Ces changements peuvent être en effet très intimes. Un de mes amis se tient de plus en plus mal. Comme je lui en faisais la remarque, il m’a répondu : « On est tous comme ça dans la famille en vieillissant .» Et alors ? Tenir debout, n’est-ce pas un beau chantier ? Nos chantiers, prenons-en conscience, ne sont pas égoïstes et personnels, puisque nous sommes reliés.

Si nous ne sommes pas entièrement satisfaits de notre existence, alors que notre programme originel est l’union avec la satisfaction même, cela signifie que nous devrons poser de nouvelles bases et nous quitter, rompre avec ce vieux ‘nous’ que nous commencerons à percevoir comme un vieux fatras. Parce que sinon, les mêmes causes produiront les mêmes effets, avec leurs conséquences incalculables et invisibles. Nos vieilles pensées attireront de vieux comportements et la répétition de vieux schémas. Et nous avons vu où cela nous a menés.

On la retrouve donc là, notre responsabilité, dans l’analyse des changements que nous voudrons apporter et le courage de la mise en œuvre. Nous en répondrons devant nous-mêmes à l’heure où nous serons trop vieux, faibles et malade pour les entreprendre. Alors, avant qu’il ne soit trop tard, il faudra nous alléger, nous délester de nos habitudes inadaptées et en créer d’autres qui nous correspondent. Et dès que nous avons décidé un changement, les aides arrivent puisque nous sommes un. « Quand l’élève est prêt le maître arrive, » dit l’adage. Comme nous sommes tous uniques, cette aide prend des formes différentes pour chacun. Pour ma part je remercie ici, entre d’autres remerciements, maître Mantak Chia qui par son enseignement me permet d’approcher et de partager ce que j’ai compris du Tao.

Leikh leikha, va vers toi. Au fur et à mesure de nos libérations, nous irons à nos retrouvailles sans que ce soit compliqué. Dans la vie quotidienne, nous rencontrerons simplement nos aspirations naturelles. Prendre soin de nous et de nos besoins, ne pas manger ce que nous n’aimons pas, ne pas vivre avec qui nous nous sentons mal etc deviendra naturel. Ce sera une libération énorme  car le manque d’amour et de respect pour nous-mêmes sévit depuis des siècles et interdit l’amour et le respect d’autrui et de la terre. Il a atteint chez nous les sommets de la névrose dans un succès de librairie resté au hit des ventes pendant 4 siècles en Europe : L’imitation de Jésus Christ. «  Rien ne m’est dû, Seigneur, que les verges et le châtiment car je vous ai grièvement offensé ! » Ce message mortifère travaille dans notre héritage et il est de notre responsabilité de le déraciner, pour nous et pour nos descendants.

Mais comment être sûr que nous ne nous fourvoyons pas sans le savoir ? C’est prévu. Le coaching dit : « Va vers le pays que je te montrerai. » Y a qu’à suivre… Mais, si le Je est sans forme, comment le trouver pour le suivre, ? Il faut chercher en nous des branchements pour sentir, voir les balises sur le chemin, ou simplement les savoir. Et ce ne sera possible que si nous décidons de prendre un moment pour ne nous intéresser qu’à ça et nous y concentrer. Nous l’avons bien fait pour apprendre l’anglais ou la mécanique, nous en sommes donc capables. Ensuite, voici une balise simple proposée par Joe DiSpenza. Si nous sortons de notre pratique différents de notre état initial, nous aurons agi. A l’inverse, si nous nous levons exactement dans le même état qu’en nous installant, c’est raté. Il faudra recommencer !

Cette science que nous pouvons décider d’apprendre, solidaires avec nous-mêmes, elle se découvre dans plusieurs chemins dont celui la méditation. Aujourd’hui, les neurosciences invitent même les rationalistes à tester la méthode et ses résultats car on a analysé les ondes de méditants dans des encéphalogrammes. Lors de notre état habituel quand nous sommes éveillés, notre cerveau fonctionne en onde bêta, le leur aussi. Mais si on entre à l’intérieur de soi et qu’on se relaxe, le casque à électrodes se met à enregistrer des ondes alpha qui signent un état de conscience différent.

Il est possible d’aller en méditation éveillée jusqu’aux ondes théta qui caractérisent le sommeil paradoxal et la méditation profonde dans laquelle des changements peuvent survenir dans notre matière. Des chamanes, yogis, pratiquants taoïstes et chirurgiens à mains nues se sont prêtés à l’expérimentation. Ils ont tous montré qu’ils atteignaient ce plan de conscience tout en restant capables quand ils le souhaitaient de vivre en mode alpha. Il n’y a donc aucun danger à entreprendre cette exploration vers nous-mêmes. Elle ne nous prive pas de notre état quotidien, elle n’interdit pas l’engagement et l’exercice des responsabilités habituelles. Elle les complète. Si j’ose dire, c’est une opération interne de déconfinement. Avec un grand D.

Dans le pays des ondes bêta, nous sommes agi, enfermés dans notre personne, dépendants de l’extérieur, l’extérieur étant plus réel que l’intérieur, parfois même le seul réel. Dans le pays des ondes alpha et surtout théta, nous devenons co-créateurs. Ce que nous ressentons est plus vaste, dense et réel que l’extérieur qui devient une réalité relative. Au lieu d’être impactés, nous rayonnons. C’est une question de réglage. Il n’est pas facile à faire et nous devons apprivoiser d’abord un calme et un silence contraires à nos goûts, nos habitudes et même nos possibilités. Mais ça vaut la peine d’essayer. Comme le formulent Les anges des Dialogues : « Chacun de vos pas à travers le vide devient une île fleurie où les autres peuvent poser le pied. »

Enfin, sachons que la difficulté que nous rencontrons sur ce chemin n’est pas nouvelle, qu’elle ne nous est pas réservée, à en juger par le futur de la phrase divine : « Va vers le pays que je te montrerai » et non pas : « Va vers le pays que je te montre juste là. » Voilà qui nous invite à la persévérance et nous encourage puisque après tout, Abraham a traversé. En combien de temps, nous ne savons pas, mais il l’a fait.

La difficulté est que ce pays de Cocagne qui nous sera montré n’est plus de l’ordre des formes. On le rencontre en allant vers nous-mêmes et pas dehors. La question devient : ‘Qui est donc ce moi ? qui suis-je ?’ Elle ouvre un chemin vers une dimension d’auto-responsabilité totale. Car Dieu ne dit pas à Abraham : ‘Va vers moi.’ Il ne court pas le risque de la personnification qui amènerait avec elle l’idée de séparation et renverrait Abraham chez son père le fabriquant d’idoles. Va vers toi, c’est : va vers la vérité universelle du Je suis, ou la deuxième personne n’existe plus. Sens la Présence qui œuvre et guérit tout dans le monde des formes, sans effort, puisqu’il n’y a que l’Un. En somme, Dieu n’a pas besoin de dire va vers moi, puisque va vers toi, c’est exactement va vers moi…

A Delphes, le fronton du temple ne dit pas autre chose. « Connais-toi toi-même… et tu connaîtras l’univers et les dieux ». On voit bien qu’il s’agit d’un autre état de connaissance que celui qui nous fait dire : « Je me connais, si je bois du champagne, j’ai mal au crâne ». Nous reconnaîtrons donc que nous avons suivi les balises si nous nous sentons remplis des qualités du ciel. Paix, joie, amour, espace et absence de peur. Cette émotion ne peut survivre à l’expérience de l’Un. De quoi aurions-nous peur ? N’est-ce pas différent de notre état actuel ?

Alors si notre cerveau et notre cœur prennent la mesure de ces informations, nous comprendrons qu’il n’y a pas de différence entre notre auto-responsabilité totale et la responsabilité générale, infinie, intelligente, que nous sommes invités à prendre pour l’univers et le monde. Nous aurons envie de l’exploration. Puisque les temps nous bousculent, profitons-en. Engageons-nous. Sautons le pas ! Telle est sans doute notre véritable responsabilité, qui n’occulte pas les autres.