Ça va pas la tête?

On a un panaris ou on n’en a pas. La distinction est facile, me disais-je dans le métro. Mais pour la question Ça va pas la tête? qui porte essentiellement sur la santé mentale, la frontière n’est pas si nette. En vérité, ça va plus ou moins bien selon les gens, selon les jours. Comment faire la différence entre un chagrin qui dure un peu et une dépression ? Entre un caractère méticuleux et une attitude névrotique ? J’en étais là de mes pensées quand une jolie jeune femme empêcha la fermeture des portes et s’engouffra dans le wagon. Elle était hors d’elle, volcan d’invectives. En parfaite synchronicité avec mes réflexions, elle était en train de péter un câble. Ce qui m’interpella fut la réaction des passagers. Un homme près d’elle tenta patiemment de l’apaiser, un autre la prit à partie avec grande colère. Je m’éloignai du centre névralgique. Dans ce métro aux wagons sans séparations, l’ensemble de la rame se tut, soudain attentive à ce qui se passait là. Un grand nombre de sourires entendus s’échangeaient, quelques commentaires fusaient en aparté, des écouteurs un moment retirés furent ostensiblement réinstallés dans les oreilles. Ce disjonctage résonnait en chacun d’entre nous. En fait, cette question nous concerne tous, conclus-je in petto tandis qu’elle continuait d’occuper l’espace sonore. A cet instant, un SDF explosa qu’elle ferme sa gueule avant qu’il la lui pète parce que lui était bien plus malade qu’elle et qu’il embêtait personne avec ça. Qu’est-ce donc qu’une tête qui va bien ? Pourquoi se met-elle à aller mal ? Par quoi la soulager ? Prouesses, bugs, réglages… Commençons pas nous intéresser au mot « mental » et voyons quelles pistes nous ouvre l’étymologie.

Ce mot vient d’une racine *mem/men indo-européenne qui a aussi donné le nom mémoire, et ça m’a ébahie, je vous dirai pourquoi. En latin selon le dictionnaire de Alain Rey, mens signifie intelligence, fait de penser. Ce qui est mental est donc du domaine de l’esprit, ses synonymes seront intelligence, esprit. Dans la famille du mental, on trouve le menteur, son mensonge et son démenti et aussi le dément, privé par sa démence de l’usage d’une pensée saine. Celui qui entretient habituellement des pensées positives et philosophes est doté d’une bonne mentalité. Le mental, c’est le lieu de nos pensées. C’est un lieu virtuel, si bien que si par exemple nous entreprenions des travaux mentalement, notre voisinage n’en serait pas gêné. En même temps, rien n’étant sans effet, on n’est pas sûr qu’on puisse penser n’importe quoi en toute innocuité pour nous ou pour les autres. Comment savoir ?

Il pourrait être assez facile d’en savoir davantage sur nos pensées si nous nous y intéressions : il suffirait d’être attentif à nos paroles avec ou sans voix. Notre activité cérébrale passe par le mot. Aujourd’hui on reconnait dans les mœurs animales ou végétales beaucoup de formes de langage par des sons, par des mouvements d’ailes, par des émissions chimiques. Mais aucune de ces méthodes ne semble aussi développée que nos langages articulés : un dictionnaire de langue courante compte environ 60 000 entrées chez les Chinois, chez les Anglais et chez nous aussi. Même si nous n’en pratiquons qu’un dixième en moyenne et parfois moins, aucun animal ne possède un tel vocabulaire. Il faut un certain développement du cerveau pour emmagasiner ce pactole qui peut aller jusqu’à 200 000 mots, et une belle mémoire aussi (rappelons-nous que justement, le mot mémoire vient de la même racine que le mot mental). Et comme en plus il faut savoir agencer les mots, utiliser les temps et la logique, il faut à notre intelligence une capacité de raisonnement. En somme, nous savons que nous pensons parce que nous parlons, et réciproquement. Dans un cercle vertueux, mieux on maîtrise la langue, plus nos capacités de penser finement s’aiguisent. D’ailleurs les singes ne peuvent apprendre que quelques dizaines de mots et les nourrissons naissent sans la capacité de parler.

Le mental est donc une preuve d’évolution. Il est très utile pour réfléchir, concevoir, mettre en œuvre, c’est un bon vecteur de l’intelligence. Voyons rapidement à quoi on l’utilise. Ne dit-on pas de certaines personnes qu’elles sont des “grosses têtes” ? Je ne sais pas si l’idée de la roue est le résultat d’un raisonnement ou le fruit d’une intuition fulgurante, mais en tout cas pour la construire, la relier à l’objet qui devait rouler, il a fallu penser. On peut dire la même chose de toutes les découvertes des sciences et des techniques : qu’il y ait eu une intuition, une erreur, un rêve, un hasard, peut-être, mais après, il a fallu du mental, et un mental assez clair et délié pour en tirer parti. C’est donc à lui que nous devons beaucoup du confort de la vie moderne : l’eau courante et chaude, le chauffage central, le TGV, l’avion, le GPS, la télévision et internet entre autres. C’est lui qui va dans l’espace et lui qui fabrique la robotique domestique, une de ses plus récentes trouvailles utiles à chacun de nous. Vous savez, la robotique domestique, c’est cette science qui crée des robots capables de passer l’aspirateur en notre absence. Ils prépareront nos chaussons, feront bouillir l’eau pour notre infusion et s’inquièteront de notre journée d’une voix présélectionnée. Quelles que soient nos questions sur l’actualité ou tout autre sujet, ils en auront la réponse: il sont connectés. Le robot domestique est une prouesse de l’intelligence et si ça vous intéresse, il existe déjà. C’est une fille, elle mesure 50 cm et elle s’appelle Kuri.

Dans la banalité de notre quotidien, sa pertinence est aussi indispensable pour une vie agréable. Dresser une liste des courses rationnelles et se souvenir de la lire, savoir réserver un billet de train ou dessiner avec pertinence le plan d’une cuisine. Apprendre, étudier, spéculer, philosopher. Comprendre. Nous avons donc recours au mental dans de nombreux domaines, jusqu’au domaine affectif. On pourrait estimer que les émotions et les affects ne relèvent pas des compétences du mental, mais les psychologues sont d’un autre avis. Ils insistent même aujourd’hui sur la nécessité de proposer aux petits à peine balbutiant des mots à mettre sur leurs émotions, ça les aide à s’y retrouver dans le magma de leurs ressenti.

En effet, nommer les choses leur définit une place et les éclaire et cela n’est pas réservé au premier âge. C’est le fondement de la recherche historique comme celui de la psychanalyse. D’ailleurs dès la Genèse, Dieu demande à Adam de donner un nom à chaque animal qu’il lui propose « d’assujettir », « pour voir comment il les appellerait », c’est-à-dire ce qu’il avait compris de chacun d’eux. Adam se rendit compte qu’il n’avait pas de pareille au terme de cette démarche d’élucidation. Elle l’avait rendu prêt à rencontrer son féminin.

Une autre des aptitudes du mental est d’être capable d’ajouter une interprétation à ce qui est, de savoir déduire, extrapoler. Par exemple si nous voyons une main au bord d’une vignette de BD, le mental nous dit que tel personnage tout entier est en train d’intervenir. Notre esprit a dû le reconstituer puisqu’il est hors cadre et que nos yeux ne le voient pas et grâce à ça nous comprenons l’histoire. De même selon l’exemple du philosophe Alain, nous identifions un dé comme ayant six face alors que nos yeux n’en voient que trois. Dans toute démonstration scientifique ou mathématique, l’esprit se sert d’éléments connus, même abstraits, pour avancer. Le mental aime comprendre, et s’il doit chercher, il aime chercher. L’exemple type est celui des « expériences de pensée ». Il s’agit d’imaginer certaines conditions pour raisonner et conclure comme si c’était prouvé de facto. Cela n’est pas réservé aux farfelus puisqu’il y a 4000 ans, Zénon en commit plusieurs plus connus sous le vocable de « paradoxes » et qu’elles ont fleuri au cours de l’histoire, de Descartes et Galilée à la mécanique quantique. Quel est la base commune de toutes ces utilisations du mental ?

L’assiette commune du travail du mental, c’est l’information. Pour commencer il lui faut des mots, du vocabulaire et une connaissance préalable. Pas de liste de course sans référentiel dans notre mémoire, pas de raisonnement possible à partir de rien. Il peut s’agir d’informations qu’il a en stock dans sa propre mémoire et dans ce cas il se nourrit de lui-même, mais l’information de base passe par nos cinq sens. Depuis notre origine leur rôle est de nous mettre en communication avec l’extérieur avec pour mission d’assurer notre survie. Ensuite le traitement adéquat de ces informations déterminera l’attitude adaptée. Dans les cas extrêmes, ça donne fuir, attaquer ou faire le mort. Dans le quotidien, ça donne : feu rouge, arrêter sa voiture ; odeur de brûlé, éteindre sous la casserole. Les sens fournissent au mental le matériau nécessaire au jugement et le jugement s’exerce d’abord pour que nous survivions, même dans ces deux exemples anodins. Vraiment utile, le mental. La réponse à la question ça va pas la tête ? c’est donc : « Si, très bien merci ». Quelles raisons l’amènent donc à cesser de l’être ?

La réponse est simple : quand la tête va bien, c’est que ses pensées sont adaptées à la situation. Qu’il s’agisse de raisonnements complexes, du quotidien ou de situations de survie, le mental est en phase avec le présent. Par conséquent, chaque fois qu’il nous emmènera dans une situation inadaptée au moment présent, ça n’ira plus. Les raisons de ce décalage entre nos pensées et le moment que nous vivons sont hélas nombreuses.

Il y a bien sûr le bug avéré et facile à détecter. “Ah! Ptit cordonnier qu’t’es bête, bête, Qu’est-ce que t’as donc dans la tête, tête? ” chantait la belle à son amoureux aux neurones apparemment grillés. On voit aussi cela dans les pathologies, comme celles des conséquences d’un traumatisme. Le cerveau bloqué redonne comme un disque rayé toujours la même réponse négative à un stimulus différent, qu’il s’agisse d’une bombe ou d’un pétard, de la vie réelle ou d’un cauchemar. Cela n’est pas réservé à l’humain. Mon chien venu de la SPA et qui n’avait rien d’un chasseur, courait tout tremblant sous une table au moindre feu d’artifice. Et c’est parce qu’il n’y avait pas de trou…

Supposons maintenant que nous soyons dans un moment où nous devons nous déterminer. Nous cherchons l’appui de notre intelligence et demandons à notre mental de nous projeter dans l’avenir ou le passé. Dans le passé pour tirer parti de nos expériences et transformer nos erreurs en leçons, dans l’avenir pour analyser les conséquences de nos choix. « Lequel de vous, s’il veut bâtir une tour, ne s’assied d’abord pour calculer la dépense et voir s’il a de quoi la terminer, de peur qu’après avoir posé les fondements, il ne puisse l’achever ? » demande le Christ dans Luc tandis que Lao Tseu conseille d’envisager jusqu’au bout les répercussions de chacune de nos décisions, au besoin en les grossissant, pour faciliter le discernement. Cette démarche s’apparente d’ailleurs aux expériences de pensée dont nous avons parlé en science ou en philosophie. Seulement, autant ce pouvoir de projection de notre mental est utile quand il est contrôlé et sert notre discernement, autant il est néfaste quand il se met en action tout seul, par défaut, déconnecté de son rôle pratique. Or c’est ce qu’il ne cesse de faire : on ne sait pas pourquoi, il s’emballe. On se surprend donc à redouter l’avenir, à ressasser le passé sans profit. Les neurosciences expliquent que si une gazelle se trouve devoir fuir un lion affamé, elle éprouve exactement la même émotion que nous si ça nous arrivait : elle a peur. Mais ensuite, elle part brouter et toute au plaisir de l’herbe, elle oublie le lion qu’elle a semé. Par contre, nous, nous n’irions pas tranquillement boire un pot cinq minutes après avoir semé notre prédateur en appréciant simplement la saveur du liquide dans nos papilles. Nous nous repasserions le film plusieurs fois, émotions incluses parce que c’est un bon moyen de chercher des solutions pour ne plus nous retrouver dans cette situation.

Hélas, on sait maintenant que pour le cerveau, la pensée colorée par l’émotion du danger est de même puissance que le danger lui-même : le cerveau a la capacité d’harmoniser notre équilibre chimique avec nos pensées, c’est une loi de l’adaptation. Chaque fois qu’on repense au danger, le cerveau met en route les mêmes circuits de sauvegarde que si le danger était là. Il épuise le corps et l’esprit en se réglant constamment sur stress et urgence de survie. Chaque fois que nous utilisons de la même façon notre cerveau, nous façonnons notre mental de la même façon. Nous créons des sortes d’autoroutes par lesquelles nos pensées et nos émotions vont toutes seules. En fin de compte, d’autres situations de la vie sont raccrochées à ce fonctionnement dès que surgit la moindre analogie et nous engrammons des pensées et un comportement préjudiciable à notre santé physique et mentale. Ainsi, à force de fuir ce lion imaginaire ou d’évoquer une ancienne période difficile, nous nous plaçons dans un danger réel entièrement fabriqué par notre distorsion. Il faut donc d’urgence sortir le mental de ce parasitage.

Une autre raison du mauvais usage de notre pensée pour notre bonheur de vivre tient à la qualité de l’information dont nous disposons. Parce qu’on peut en avoir trop ou pas assez… Un jour sur un bateau de guerre, un matelot donna l’alerte : d’étranges taches assombrissaient un coin de l’écran des radars nouvellement reçus. « Qu’est-ce que c’est ? “Rien, du brouillage sans doute,” certifia le capitaine qui n’avait jamais vu de radar de sa vie. C’était Pearl Harbor. Le déchiffrage de ces zones perturbées sur l’écran aurait permis l’évacuation de milliers de soldats avant l’arrivée des avions mais le cerveau du capitaine n’était pas configuré pour traiter correctement ces informations visuelles. Il était ignorant, sans référentiel.

De même, une information surabondante et inadaptée nous égarera. Notre mental est avide d’informations, il a horreur du vide, toujours prêt à s’activer. Or si nous emmagasinons trop d’informations, si nous menons trop d’activités à la fois, nous saturons. Dans un atelier, il vaut mieux avoir peu d’outils, savoir où ils se trouvent et comment s’en servir, plutôt qu’un fouillis d’objets même venus d’autrui et dont on ne sait pas quoi faire. Finalement tout s’empile en pagaille sans profit pour personne, et je sais de quoi je parle ! Ainsi des informations que nous recevons. Sommes-nous sûrs de n’entreposer que des pensées utiles à notre bien-être, ou alors sommes-nous dépositaires d’un fatras inutile et non contrôlé qui nous embouteille et nous empêche de penser de façon adaptée à notre présent, c’est à dire à notre présent à nous et non pas à celui de tous les entreposeurs ?

C’est extrêmement difficile parce que notre mental travaillant exclusivement à partir d’informations mémorisées, il est intrinsèquement dépendant du passé (rappelons la sagesse de l’étymologie qui donne à mental et mémoire la même racine). Comme il pense avec des mots qu’il a appris, comme il raisonne à partir d’informations qu’il possède déjà, il bégaye : quelle que soit la nouveauté de la situation, il risque de nous resservir de vieilles solutions. Nous devenons extrêmement prévisibles et peut-être nous passons à côté d’opportunités que nous n’avons pas décelées. Ce n’est pas tout : nous portons l’héritage ancestral de plusieurs générations, transmis par notre éducation et directement par nos gènes au même titre que la forme de nos mains. Vous voyez donc le tableau ? Si nous avons un problème à résoudre en 2020, notre mental, même en pleine santé, est programmé par défaut pour nous ressortir non seulement sa conclusion de 2008 mais une solution du XVIIième siècle à peine remastérisée ! D’où l’importance de chercher toujours de nouvelles informations dans tous les domaines et de veiller à leur qualité.

D’autre part, le défaut de traitement de l’information vient de ce que nous avons donné à notre pensée des responsabilités dépassant ses capacités. Le mental est alors condamné à faire de son mieux dans un domaine où il n’y connaît rien… Dans le management, c’est comme ça qu’on se débarrasse des collaborateurs dont on ne veut plus, car l’erreur est fatale. En France, une des causes de cette torsion pourrait bien venir de Descartes. Il avait disqualifié les sens en observant qu’on ne peut leur accorder confiance. Notre vue nous convaincrait par exemple qu’au pied d’une haute tour ne se promènent plus que des fourmis sur la terre ou que la cire chaude et liquide ne saurait être la même chose que la cire froide et figée. Il en déduisit que « nos sens nous trompent », nous qui ? notre mental. Cependant disait-il, si nos sens égarent notre jugement, le jugement, lui, demeure actif. Poussant son raisonnement, Descartes imagine un malin génie qui le tromperait sur tout jusqu’à l’essentiel : l’univers, son corps etc. Eh bien s’apercevant ou non qu’il est trompé, peu importe, le mental serait toujours là quand même. Descartes affirme donc en parlant du malin génie « Qu’il me trompe tant qu’il voudra, il ne saurait jamais faire que je ne sois rien, tant que je penserai être quelque chose. » Ce raisonnement l’a amené à conclure par une phrase désormais célèbre : « Cogito ergo sum, je pense donc je suis. » On ne saurait mieux exprimer le collage entre notre être et notre pensée, ou dit selon une terminologie bouddhiste, notre identification.

Cette affirmation qui a marqué notre civilisation occidentale depuis qu’elle a été dite donne au mental un statut exorbitant. Non seulement nous avons une tête, mais il n’y a qu’elle. Puisque les sens et même les sentiments sont discrédités, c’est du mental que dépend l’être. La connaissance que « nous sommes », c’est lui qui nous la donne, ni le corps, ni le cœur… Ce surclassement a hissé le mental à des hauteurs qu’aucune civilisation n’avait encore connues et son hypertrophie est devenue vertigineuse puisque même l’existence de pensées erronées ne le déclasse pas. Pourtant des pensées et des raisonnements erronés nous conduiront forcément à des actions erronées, c’est imparable.

Montaigne préférait une tête bien faite que bien pleine mais nous, nous sommes souvent dans la configuration inverse : notre tête est plutôt pleine que bien faite. A force, s’élèvent dans notre esprit non pas une pensée claire mais plusieurs pensées superposées dans un brouhaha incessant. Comme dans un tableau de maître certaines formes sont claires sur le devant de la scène, et jusqu’à l’arrière plan s’accumule une foule de figurants de moins en moins distincts, ainsi de nos pensées. Nous pouvons en avoir deux assez fortes à la fois, et d’autres en nombre de plus en plus indistinctes. A y faire bien attention, quand nous croyons ne pas penser, le silence n’est toujours pas là. Cette confusion dévoilée nous indique un défaut dans notre programmation : nous savons ranger une serpillère et ne plus y penser quand nous l’avons passée, ne savons pas ranger notre mental et nous reposer. Nous pensons en nous promenant, nous laissons la télé pendant que nous conversons, nous calculons nos fins de mois en faisant l’amour. Le mental devient source de désordre, il n’est plus à sa place de serviteur du présent.

Au lieu de servir, il devient le maître, il ne se laisse pas mettre de côté, il s’impose, il s’incruste, il s’embrouille et nous embrouille. Nous l’avons mis en position de se mêler de tout, même de ce qui ne le regarde pas. Il s’est mis à remplacer notre cœur et même le traitement impartial es informations de nos sens. C’est comme ça que l’on peut finir par inverser la sentence de Descartes. Nos sens nous trompent, certes, mais nous le leur rendons bien, nous trompons nos sens. Par exemple, nous rencontrons quelqu’un de notre connaissance. Il apparaît à nos yeux et aussitôt notre mental nous présente sa fiche assortie de commentaires. Français, né un 1er janvier (tiens, c’est drôle), air très fatigué (c’est moche) , travail : intérim (c’est nul ça, autrefois il n’y avait pas tant d’intérim) , enfants : quatre (quelle idée) , situation familiale : en train de se séparer (il l’a bien cherché ou c’est pas trop tôt), etc. Le nombre d’informations que nous déroulons sur quelqu’un que nous voyons est proprement incroyable et rarement totalement bienveillant. Les informations de nos sens sont ensevelies sous cet amoncellement. Finalement, nous voyons plutôt l’idée que nous nous faisons de la personne qu’elle-même. C’est appauvrissant, il n’y a jamais que nous…

Certes, cela nous rassure car l’inconnu fait peur, mais c’est une mauvaise habitude à plusieurs titres. D’abord, nous en arrivons à ne plus regarder l’autre que distraitement, et en plus, c’est inefficace. Quoi que nous pensions et même si notre fiche est longue, notre cerveau manque définitivement d’informations sur autrui. Il suffit de voir comment nous manquons d’informations déjà sur nous, et comment régulièrement les voisins d’un terroriste ou d’un serial killer tombent des nues en apprenant la vérité. Ne lui aurait-on pas donné le bon Dieu sans confession ? Ce fichage interne est donc improductif, le cerveau se fatigue pour rien… et il travaille tout le temps parce que nous appliquons ce système à tout ce qui nous entoure. Les gens, mais aussi les situations et les évènements.

Du coup, nous n’échappons pas nous-mêmes à cette invasion du mental. Nous nous jugeons, nous nous limitons, nous nous tyrannisons en fonction de nos croyances. Nous aurions peut-être envie d’aller passer les vacances dans un camp de naturiste mais une voix intérieure nous demande si ça va pas la tête, nous aurions peut-être envie de devenir communiste ou d’entrer dans les ordres, mais ça ne s’est jamais fait dans la famille, ça va pas non plus. Dans notre tête c’est la guerre civile. Comme nous ne voyons plus l’autre tel qu’il est, nous ne nous voyons plus non plus dans notre vérité et nos aspirations naturelles.

Ensuite, nous suivons les ordres et les désordres de nos pensées. En un mot, nous sommes devenus littéralement idolâtres. Nous vivons courbés dans l’obéissance à une entité que nous avons fabriquée et à laquelle nous avons donné plus de pouvoir qu’à nous. Nous ne sommes plus qui nous devrions être. Or la démarche même de prolifération conceptuelle, comme dirait Bouddha, fausse la réalité et nous épuise. En vérité, nous vivons dangereusement dans un monde d’illusions que nous prenons pour vrai et qui n’est que notre petit monde à nous.

Ainsi s’explique que plus nous vieillissons, plus la fatigue et la souffrance de tous nos dysfonctionnements deviennent visibles. Indépendamment des maladies mentales avérées, quels sont les signes d’un esprit fatigué et mal portant ? Il devient confus, il passe du coq à l’âne en paroles et dans nos pensées, il ne nous aide plus à finir ce qu’il nous a fait commencer, de nombreuses situations le plongent dans l’inquiétude et la nervosité. Nous nous montrons indécis, distraits, agités, dispersés. Comment vivre tranquille en effet quand notre cerveau ne met plus en place de réaction adaptée aux stimuli extérieurs ? Dès lors nous sommes nombreux à glisser sans même nous en rendre compte vers l’alcool, le sexe, la drogue, le médicament, la migraine, jusqu’à l’insomnie, la maladie, jusqu’à l’égarement diagnostiqué. Selon l’OMS, “avec le vieillissement de la population mondiale, le nombre de personnes atteintes de démence devrait tripler et passer ainsi de 50 millions actuellement à 152 millions d’ici à 2050.” D’ici dix ans, les conséquences financières de ces troubles devraient selon elle s’élever à 2000 milliards de dollars par an!

Comment donc soulager notre pauvre tête ? Premièrement, en lui ouvrant les yeux. Elle n’est pas responsable de tout, et en réalité, elle n’a pas l’exclusivité du pilotage de notre vie. Je pense donc je suis, ce n’est pas exact parce que nous ne sommes pas simplement de la pensée et nous identifier à notre pensée serait simplement une erreur. Les Chinois disent que nous avons trois centres, trois tantsien : un dans la tête, un dans le cœur un dans le ventre, et tout le monde est d’accord que nous sommes faits d’un corps et d’un cœur en plus de notre tête.

D’ailleurs le matin quand nous nous réveillons après une nuit d’absence de pensées, nous ne sommes pas morts ! Si nous ne vivions que par le mental, son chômage devrait nous tuer, or en général c’est le contraire et nous nous sentons mieux et nous ne doutons pas un instant que nous sommes en vie. Même, avant que notre pensée nous rappelle nos rendez-vous et la météo, nous avons parfois quelques secondes de pur sentiment d’être, avant toute activité cérébrale. Que s’est-il passé ? Nous avons dû laisser le corps se régénérer à sa façon car il nous a mis KO pour nous défatiguer.

En vérité le mental n’est pas plus fort que le corps, c’est plutôt l’inverse. Décidons, pour voir, de ne jamais dormir ni faire pipi. Impossible ! Le corps est doté d’une telle sagesse qu’il a confié ses fonctions vitales à un système qui échappe à la pensée et la dépasse. Citons pêle-mêle la respiration et les battements du cœur, la circulation sanguine, le renouvellement cellulaire, la digestion, l’horloge biologique et même l’excitation sexuelle. Aujourd’hui il est prouvé que le ventre possède deux cents millions de neurones en relation constante avec le cerveau : c’est en lui que siège notre intelligence vitale, plus rapide et habile que la tête. C’est là le lieu de l’océan d’énergie qui rassure et stabilise bien mieux qu’un commentaire. Mais combien d’entre nous vivons ancrés sur la terre, attentifs aux sensations et conscients que le corps est notre première maison ? Nous sommes habitués à travailler du chapeau, pas à consacrer du temps au corps pour découvrir ses mystères et ses possibilités.

Une fois diagnostiqué le degré de notre éloignement du corps, comment rétablir l’harmonie entre le corps et l’esprit ? La simple attention à nos sensations qui nous ramène au corps, repose notre esprit. Les neurosciences ont en effet établi que la zone qui s’active dans le cerveau lors de l’attention aux sensations désactive automatiquement le lobe frontal, lieu du raisonnement et de la parole. Penser ou sentir, il faut choisir. A vrai dire en occident, le choix est souvent fait par défaut et la découverte de notre corps pourrait aussi bien porter le nom de conquête. Comment nous rééduquer ? Le repos, l’exercice physique, l’attention à la nature et au souffle sont des façons de revenir à notre conscience du corps et au contact du présent. Ne l’oublions jamais et quoi que nous fassions dehors, restons dedans à la fois. Prenons conscience que même lorsque notre tête est au repos, nous sommes vivants dans notre corps. Restant avec Descartes disons donc : Je sens donc je suis.

L’autre victime de notre mental hypertrophié c’est le cœur. Quel dommage ! Nos plus grands moments de bonheur, ceux dans lesquels nous nous sommes sentis intensément vivants, ne sont-ils pas les moments auxquels il participait ? Si on excepte des instants singuliers comme l’exultation d’un Archimède dans sa baignoire, s’écriant Eurêka en brandissant son savon, ce n’est pas en général la pensée qui donne l’envie et la joie de vivre, c’est l’amour. Comment donc avons-nous fermé notre cœur, notre source de joie ? En l’oubliant, et en oubliant d’aimer ce qui est la même chose. En remplaçant l’élan du cœur par la pensée. Le feu ne brûle qu’avec de l’air et la flamme s’éteint sans oxygène. Quand le cœur est fermé, la flamme de l’amour s’éteint tout aussi invariablement qu’une bougie sous l’éteignoir. L’envie de partager une joie, l’élan de compassion devant la souffrance d’autrui s’étouffent si bien que le feu dépérit sous le boisseau de notre mental. Il y a fort à parier qu’au fur et à mesure de notre glaciation, comme l’abominable reine des neiges, nous rirons moins, partagerons moins, devenant aussi insensibles aux souffrances d’autrui que parfois aux nôtres… Nous serons moins vivants.

Est-ce qu’au moins un cœur atrophié est utile au mental ? La réponse est non, car le cœur unit mais le mental sépare. En conséquence, moins nous avons de coeur, plus nous souffrons de séparation et plus nous obligeons notre mental à se défendre. Pour rétablir l’harmonie en nous et nous redonner un esprit tranquille et performant, il faut donc descendre de notre tête, décroûter le cœur, remettre en circulation la voie entre le cœur et l’esprit. Mais comment ? Les anciens considéraient que c’était chose difficile et ils n’y allaient pas par quatre chemins. Une seule solution pour quitter le mental, disaient-ils : le déboulonner, décapiter la pensée. Perdre la tête. Liquider le penseur. Parce que ce qui se passe ensuite, c’est le retour à la jouissance du présent sans filtre.

Ainsi s’explique les images de Bouddha au crâne décalotté remplacé par des constellations et les tankas tibétaines où les divinités tiennent dans la main un crâne renversé. En Europe, des dizaines de vitraux, de sculptures et de vies de saints racontent l’histoire de martyres dits céphalophores, c’est à dire qui portent leur tête entre leurs mains pendant un bon moment avant de mourir. Saint Denis traversa tout Paris avec sa tête entre les deux mains, accompagné de quelques copains dans la même situation, avant de s’arrêter là où l’on édifia sa basilique. Amiens, Béziers, Angoulême, Besançon, Limoges et bien d’autres villes vénèrent en France leur saint céphalophore, comme si chaque ville voulait donner le même conseil : si tu veux guérir, débarrasse-toi de ta tête et de ce qu’il y a dedans ! Descends-la au niveau du cœur. Certains vitraux sont encore plus précis, comme celui de l’église de Saint François Xavier qui montre dans sa sacristie des anges déposant un soleil à la place de la tête manquante.

La même invitation figure encore dans le tarot de Marseille, qui présente une carte nommée la Maison Dieu. Deux personnages sont précipités tête la première hors d’une haute tour foudroyée en son sommet. On interprète en général assez négativement ce tirage, présage de catastrophes diverses, qui ne signifie pourtant pas autre chose que « descends de ta tête, atterris ! » En bas en effet s’ouvre un espace immense symbolisé par un désert. Tout reste à explorer dans l’espace délivré de l’enfermement mental. La maison de Dieu n’est pas d’abord la tour mais l’espace… Reste à gérer la chute. On trouve une version plus ésotérique de ce même conseil dans un vitrail de Sainte Barbe tenant une tour dans sa main. La tour, c’est le lieu étroit et redoutable où dans les contes, il est d’usage d’enfermer la princesse. C’est une métaphore de notre mental qui tourne en rond dans le donjon de notre crâne. Si on peut tenir une tour sur sa paume ouverte, c’est qu’on n’est plus enfermé dedans mais qu’on ne s’en est pas débarrassé.

L’iconographie ancienne dans sa diversité nous indique clairement que pour nous dévisser du mental il faut une force supérieure : la foudre, la puissance divine, seule capable de vaincre notre addiction à la pensée (dans les vitraux, ce sont de saints qu’il s’agit, en relation directe avec Dieu et c’est sans doute l’exploit de la descente de la tête au cœur qui fait d’eux des saints). Mais de nos jours et sans lien avec aucune religion, sir Harding a écrit un livre au titre de Vivre sans tête, qui décrit pratiquement et laïquement comment nous débarrasser de cette tête par de petits exercices ludiques. Le principe le plus simple étant de décider que puisque nous ne voyons pas notre tête quand nous nous regardons sans miroir, nous n’en avons pas. Quant au miroir, il est déconsidéré de par son rendu différent selon la distance où nous le plaçons. La suppression de notre tête opérée, nous ne devenons pas aveugles mais ce ne sont plus nos yeux à nous qui voient l’extérieur à travers notre mental à nous. Une vision neutre et globale s’installe, débarrassée des oripeaux de nos avis et du passé et du futur. Pour le dire autrement, cela voit. C’est une expérience sans acteur. Demeurent le cœur et le corps.

Une telle modification dans la façon de voir physiquement entraine une autre modification de taille. Le mental privé de son siège est en chômage technique et ne s’active que quand on fait expressément appel à lui, et nous ne mourons pas pour autant. Cela génère un bouleversement dans notre façon de « voir les choses » dans tous les sens du terme. Notre renaissance avec une vie sans tête acte la mort de l’ancienne façon d’être. » Il n’est pas question de nous suicider, ni de devenir des écervelés  –  le mental est bien trop pratique et utile. Il s’agit juste de déplacer l’égo ou le penseur du poste de commandement pour le remettre à une place utile et adaptée à notre bien-être. Tel est le message des décapités des vitraux, dans la lignée de la phrase de l’évangile : « Celui qui ne renonce pas à lui-même (c’est-à-dire à l’idée qu’il s’en fait) n’entrera pas dans le royaume des cieux.

Comment faire ? Puisque le propre du mental est de parler, les religions et aujourd’hui des sages, des médecins, des coachs et quasiment n’importe qui, nous disent de nous tourner vers le silence sous-jacent aux pensées. La contemplation, la prière, la méditation. On trouve maintenant des centaines de forme de méditation à pratiquer régulièrement. Depuis l’espace stable et non mouvant du silence sous-jacent, sommes-nous capables d’observer notre histoire sans nous identifier à elle? Simplement en observant le flux de nos pensées et ce qui demeure avant et après qu’elles n’apparaissent? Lorsque nous découvrons peu à peu que nous ne sommes pas réduits à cette activité de penseur, que lorsque nous ne pensons pas, nous sommes quand même, un espace de réconciliation s’ouvre. Mais qu’est-ce que c’est ?

C’est une autre dimension, non confinée dans le temps qui passe, ni limitée par des objets. Si nous faisons l’expérience de cet espace déployé, lorsqu’une pensée s’élève au sein du silence, elle n’est plus la marionnette de ce temps qui la condamne à mort, mais la force intelligente du non-temps que les Hébreux nomment « Je Suis » et Maharshi « le Soi ». Alors si des paroles surviennent pour que la lumière soit, la lumière sera, et ce sera bon. Il ne peut pas en être autrement. Notre mental dans son petit espace a déjà un pouvoir de création positive ou destructrice mais il porte les limitations de sa finitude. La pensée surgie de l’espace sans commencement ni fin est nourrie des flux infinis qui la traversent. Sa puissance et sa bienveillance portent la marque de son origine et son pouvoir de création est incommensurable. Y a-t-il plus grand pouvoir que le tout ?

Une fois que notre mental a constaté que sa mise au repos n’est pas sa mise à mort, il est rassuré de ne plus avoir à tout porter à tort et à travers. Ainsi peu à peu, baigné dans cet espace de conscience universelle, il guérit de son épuisement et de ses dysfonctionnements, nous guérissons aussi. Le fini et l’infini se pénètrent et miracle, nos pensées prennent un éclat nouveau qui vient de l’absolu. Notre tête délivrée se porte comme un charme et dans le métro, tout est calme.

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