31 janvier 2026

L’enfant intérieur

Avant d’avoir un enfant intérieur, nous étions un enfant extérieur, visible, un enfant tout simplement. Nous avons même été un bébé et avant ça un embryon. Les sciences affirment de nos jours que nous en gardons des souvenirs inconscients. Lorsque nous avons grandi, cet enfant n’est pas mort, il s’est incorporé à notre croissance et a disparu sous nos nouvelles apparences. Nous ressemblons aux poupées russes. La grande poupée cache en elle une multitude de poupées plus petites qui s’imbriquent les unes dans les autres et deviennent insoupçonnables vues du dehors. Comme cette poupée, nous aussi nous gardons invisibles à l’intérieur de nous les traces des différents âges de notre croissance depuis le rien de notre commencement. Si tout a été parfait pour nous dans notre enfance, nous avons gardé contact avec tous nos âges et cet enfant nous porte joyeusement. Mais dans le cas contraire, nous sommes devenus des adultes en rupture, en rupture d’enfance car l’enfant que nous fûmes s’est terré n’osant plus pointer le bout de sa voix, le bout de son nez, ne s’exprimant qu’à couvert. La psychologie actuelle reconnaît dans la récupération de notre enfant devenu intérieur une nécessité vitale, les enseignements spirituels véhiculent aussi cette information depuis des siècles. Alors sommes-nous concernés ? Comment nous retrouver ? Et pourquoi faire ?

Commençons par le commencement étymologique et la sagesse de la langue. On commence par naître nourrisson, époque où nous nous définissons par une dépendance à la nourriture comme le nom l’indique. A notre naissance, notre existence entière est suspendue à la façon dont nous sommes nourris. Peu à peu, l’on devient un enfant et l’étymologie du mot est ici plus secrète. Le mot enfant vient du latin : in-fans, ce qui signifie « qui n’est pas parlant », qui ne dispose pas de la parole. Cet âge de l’enfant chez les Latins va jusqu’à 7 ans, comme notre âge de raison. Ensuite on changeait de catégorie.

On voit bien que l’enfant n’est donc pas seulement celui qui se définit comme ne parlant pas, mais comme celui qui n’a pas le droit à la parole, car même dans l’antiquité, les enfants n’ont pas attendu d’avoir sept ans pour cesser leur babil. Aujourd’hui on nous dit que tout se joue avant l’âge de six ans, voire de trois. Depuis Françoise Dolto, on sait que ce tube digestif – comme j’ai entendu certains hommes nommer parfois le nourrisson, est déjà à cet âge une personne, mais hier on définissait l’enfant par la négative. L’enfant est celui qui n’a pas la parole, sa vulnérabilité est extrême et la peur est souvent sa compagne. D’ailleurs pour revenir à Rome, le père avait à choisir de garder ou de se débarrasser de l’enfant à sa naissance et conservait toute la vie de sa descendance droit de vie et de mort sur elle. Jusqu’à très récemment en Chine, tuer une fille était navrant de banalité.

Rien d’étonnant donc que l’enfant sans défense fasse le fonds de nombreux contes et légendes. Blanche-Neige comme Cendrillon sont persécutées par leur marâtre tandis que leur père est on ne sait où, le Petit Poucet et ses frères sont abandonnés dans la forêt hostile par leurs propres parents, l’ogre en pleine ébriété assassine ses sept filles par inadvertance etc. Sans parents ou avec de mauvais parents, l’enfant n’est qu’une promesse faite à la mort. L’histoire humaine en a connu, des massacres d’innocents au cours des millénaires, elle en a assassiné, des petits Mozart ! En 1989, ce n’est pas si vieux, l’ONU a encore jugé bon de promulguer une convention relative aux droits de l’enfant, droit des enfants à leur enfance.

Mais pourquoi faut-il la préserver ainsi ? Parce qu’elle est fragile, parce qu’elle est en nous la seule dimension de pureté et d’innocence, parce que ses qualités sont des trésors. Nous en avons gardé, peut-être en avons-nous perdu. Voyons quelques unes des caractéristiques communes à tous les enfants et après chaque qualité, posons-nous sincèrement cette question d’adulte : Nous, maintenant, sommes-nous encore dans cette vibration-là ? Nous aurons ainsi une idée de notre proximité ou de notre distance avec notre enfant intérieur et du travail à faire pour le retrouver.

La première des évidences c’est que les enfants habitent leur corps. A table, si l’enfant n’aime pas ce que nous lui servons, il tournera résolument la tête de l’autre côté, présentant son crâne à notre cuiller. Nous insistons ? Il va crier. Nous insistons ? Il crache, il renverse l’assiette. Il n’en veut pas, c’est explicite, berk. Il connaît ses appétits et les exprime à sa manière mais sans détour. Il sait aussi s’il a sommeil, s’il a soif, s’il veut aller jouer dehors ou s’il veut un câlin et un petit livre, s’il a envie d’être tout seul ou en compagnie. Bref, il connaît ses besoins. Voici les questions qu’il nous pose : Es-tu encore en contact avec ton corps ? Sais-tu encore reconnaître tes vrais besoins ? Quand on te contraint, sais-tu encore comme moi exprimer clairement ton refus si nécessaire ?

L’enfant écoute son corps, il réclame innocemment et lorsqu’il réclame c’est pour tout de suite. C’est parce qu’il ne connaît pas le différé. Il est dans l’instant présent, ni en arrière, ni en avant. Au moment précis où bébé a faim, il crie et c’est immédiatement qu’il doit voir apparaître le biberon ou le téton nourricier, ou alors quoi ? ! Essayons de préparer le repas des petits quand ils commencent à pleurer de faim. Ne serait-ce que dix minutes d’attente seront insupportable à nos oreilles comme à leur estomac.

Dans le registre affectif aussi, l’enfant habite l’instant. Quand il pleure parce qu’il veut sa maman, c’est qu’elle lui manque à ce moment précis, sans souvenir d’hier ni extrapolation pour demain. D’ailleurs si dans cet instant quelque chose lui est proposé de suffisamment attrayant, il est tout prêt à oublier sa peine et à sourire entre ses larmes. Il suffit donc de montrer à notre petit en désespoir l’arbre ou la voiture devant la fenêtre pour qu’il oublie son chagrin à la vue un spectacle d’un tel intérêt. Et toi, nous demande-t-il, as-tu laissé son pouvoir de consolation à l’instant présent ? Sa magie ?

Plus généralement, lorsqu’on fait à un petit enfant une proposition qui lui plaît, il va naturellement clamer son enthousiasme et bouger pour s’adapter au plus vite à la situation. J’ai proposé le week-end dernier à mon petit-fils de deux ans d’aller voir les chevaux. Je pensais programmer cette promenade dans la journée, mais après un « Ouiii ! » sans ambiguïté, il s’est levé le regard pétillant pour chercher son blouson et son bonnet. Aussitôt dit, aussitôt fait. J’ai dû enfiler mon manteau et sur l’heure, nous sommes allés à la rencontre de ces étranges merveilles qui mangent des carottes avec de grandes dents. Sur ce sujet il nous demande : As-tu gardé ton enthousiasme ? Sais-tu encore dire ouiiii à la vie ?

Une autre des qualités de l’enfance est donc son plaisir de vivre. Jamais il ne s’ennuie : tout est nouveau, tout est curieux, tout est à découvrir. Comment on prononce les mots, comment on tourne un bouchon sur une bouteille ou comment l’escargot rentre ses antennes dès qu’on y pose le bout du doigt. Comment le galet est chaud dans la bouche ou comment la boue est douce et drôle, tout mérite son attention. Ainsi, après son aptitude naturelle à écouter son corps dans l’instant qui passe, nous rencontrons deux nouvelles qualités de l’enfance : sa capacité d’émerveillement et sa capacité de concentration. Ces deux qualités écourtent leurs chagrins et les consolent de leurs bobos. Tant qu’elles durent, dure leur enfance. Et ils apprennent. Et pour nous les grands, tout est-il encore nouveau, ou trop connu ? Chaque cadeau de l’instant mérite-t-il notre attention et concentration joyeuse, ou sommes-nous blasés ?

Ces attitudes désignent une qualité essentielle des enfants : ils sont vrais. Vrais dans leur rapport avec leur corps et avec leurs besoins, vrais dans leur relation au monde. Ils sont vrais aussi dans leurs propos comme le souligne le proverbe selon lequel la vérité sort de la bouche des enfants. Je me souviens de Courteline racontant l’histoire de Toto et du nez du général Suif. On prévient Toto de ne pas faire de remarque sur le nez du général, gueule cassée qui vient dîner. Évidemment, de toute sa présence, l’enfant regarde le général, et de toute sa vérité, il s’exclame d’une voix éclatante dans un moment de silence : « Mais maman, j’peux pas en parler, du nez du général Suif, puisqu’il n’en a pas. » Aucune malveillance dans ces propos, seulement l’expression non déformée de ce qu’il y avait à voir. Car l’enfant n’a pas appris le calcul ni la duplicité, même si on les nomme politesse ou courtoisie. Il est innocent. C’est pourquoi il regarde les gens droit dans les yeux et s’il n’a pas envie de dire bonjour à la dame, il est prudent de ne pas insister, en tout cas devant elle. Il ne dira bonjour à la dame que s’il comprend dans son cœur que c’est un beau moment, celui où chacun partage à l’autre le contentement de l’accueil, même brièvement. Sinon, niet. Le petit a de la loyauté intérieure. Par delà les années, il nous demande si nous sommes encore vrais. Quel usage faisons-nous de la parole ? Avons-nous viré faux-jetons? Qu’avons-nous fait de notre innocence ?

En d’autres termes, le mental et les conditionnements n’ont pas encore pris les commandes de la vie de l’enfant pour remodeler sa façon d’exister et de penser. Le petit est parfois un peu brutal en regard des habitudes policées des grandes personnes, qui peuvent même prendre tout ça pour de l’insolence, mais ce n’est jamais méchanceté ou manipulation. Seulement sans fard. L’enfance est dans la vérité du corps et la vérité du cœur. Et toi, le grand, nous dit-elle, es-tu toujours toi-même ? Es-tu conditionné par ton éducation et tes opinions, tes croyances ? Quelle place donnes-tu au cœur dans tes choix ?

Retrouvons Courteline. L’instant suivant son inconvenance et après la fin du sketch, il n’est pas exclu que notre Toto devienne l’ami de cette variété de général. Il sauterait sur ses genoux et lui mettrait les doigts dans les oreilles avec enthousiasme, vu qu’il serait dans l’impossibilité de lui tirer les poils du nez, si vous vous en souvenez. Il s’en ferait un compagnon de jeu puisque le cœur aime ça : l’amour, la joie et le jeu. Les petits enfants adorent rire à en tomber par terre et n’hésitent pas à redemander dix fois la répétition d’un gag qui les réjouit. Ils sont capable de galoper des dizaines de mètres sans la moindre fatigue pour atteindre une balançoire ou retrouver quelqu’un. Enfin, crier le plaisir de vivre quand ils jouent dehors ne les fatigue absolument pas. Ce Toto nous pose différentes questions : combien de fois rions-nous par jour ? Combien de fois accordons-nous d’importance au plaisir de vivre ? Quel est notre niveau d’énergie ?

Nous touchons là une autre des qualités essentielles de l’enfance : elle ne se prend pas au sérieux, elle est joyeuse. L’enfant élevé dans des conditions ordinaires est naturellement d’une grande fraîcheur et gaîté. Depuis cet espace de liberté joyeuse, il nous apostrophe, les yeux malicieux : Eh toi ! Le grand ! Serais-tu devenu de plus en plus ennuyeux et vaniteux ? Te prends-tu au sérieux sous un prétexte ou un autre ? Où est ta joie ?

La vérité du cœur, c’est la joie et c’est aussi la confiance en l’amour. Les petits enfants adorent se jeter de toutes leurs forces dans les bras de ceux qu’ils aiment, fût-ce en prenant de loin leur élan. Sans calcul, pour le plaisir de l’étreinte. Dans fougue de leur amour, ils mettent toute leur confiance en leurs parents et ceux qui les aiment. Ils s’abandonnent à eux sans avoir de volonté dissidente. Certes, parfois ils prétendent en faire à leur tête et refusent les directives, mais même cette opposition est une manifestation de leur confiance. On peut être rebelle quand on a la certitude d’être aimé. Et nous, où en est notre confiance en la vie et dans ceux qui nous aiment ? Ou est notre élan d’abandon à l’amour ?

Puisque l’enfance se vit dans le cœur, quand les circonstances ne permettent pas de partager la joie, c’est la peine qui se partage tout naturellement. Comme le cœur rassemble et unit sans filtre et sans question, l’enfant est naturellement compatissant et même empathique. Dans la pouponnière d’un hôpital, quand un bébé se met à pleurer, tous les autres se mettent à pleurer avec lui, dans les petites classes de maternelle c’est encore le cas. Un enfant qui voit pleurer sa maman pleure avec elle et de tout son cœur, il cherchera comment la consoler. Entre deux larmes empathiques, il nous interroge : Et toi, le grand, où en est ta compassion ?

Enfin, mais cette liste n’est pas exhaustive, l’enfant est créatif. Il mettra sa créativité au service de sa compassion comme de son plaisir. Le moulin à persil ne serait-il pas plutôt une pelleteuse ? Cette vieille bassine une piscine à escargots ? Toutes les formes ne sont-elles pas des jouets malléables destinés à notre inventivité ? Certains enfants plus cérébraux ont une créativité moins visible, mais ils fredonneront un air inventé en mettant leurs chaussures ou nous raconterons parfois sans fin des histoires assez originales. La créativité, c’est l’aptitude à faire du nouveau naturellement. Cette créativité nous interpelle : Sommes-nous dans le jaillissement du nouveau ou notre source s’est-elle tarie ? Dessinons-nous encore des émotikons dans la purée ?

J’en ai terminé avec ce tour d’horizon, et il est hélas probable que nous ayons mesuré une différence plus ou moins grande entre notre état actuel et ce portrait rapide des principales qualités enfantines. En effet, pour la plupart d’entre nous, nous avons été éduqués dans un système qui faisait de nos qualités des valeurs très secondaires par rapport à des principes. Notons entre parenthèse que é-duquer signifie étymologiquement conduire hors de. Hors de quoi ? De ce que nous étions, hors de notre état naturel d’innocence et de vérité. Préférons plutôt le mot élever, alors ! Chaque fois que nous avons été éduqués, nous nous sommes racornis car quand on est enfant, on est capable de souffrir beaucoup, ne serait-ce que d’une parole dure, d’un mauvais regard ou d’un geste impatient, pour ne pas parler des maltraitances. Les travaux des neurobiologistes ont récemment mis à jour que les circuits cérébraux activés sont les mêmes quand un enfant reçoit une punition corporelle et quand il se sent agressé même sans contact physique. Dans ces conditions, tous nos cerveaux sont au moins un peu abîmés, il serait bon de prendre soin de nous.

Vous me direz que ce n’est pas facile, sinon tout le monde l’aurait déjà fait. Puisque repérer les difficultés nous aidera à les déjouer, cherchons-les. Les bouddhistes ont une réponse claire et universelle. Ce sont les trois poisons de l’existence ordinaire : l’ignorance, la répulsion et l’attraction qui figurent au centre de la roue du samsara sous la forme de trois animaux. Ces trois notions s’appliquent parfaitement à la peine de notre enfant intérieur.En effet comme nous sommes souvent dans une ignorance totale de ce qui se passe dans nos profondeurs, la première difficulté, mais c’est une difficulté majeure, est simplement que nous ne savons pas du tout que notre petit enfant est malade. Nous ignorons qu’il a besoin de sollicitude et qu’il est à l’origine de notre dysharmonie actuelle. Nous vivons en victimes inconscientes de sa maladie chronique et très ancienne – au même titre que sa joie nous rendrait pleins d’allégresse. Ainsi souffrons-nous d’une double souffrance : celle de l’enfant de quatre ans qui a subi un traumatisme et celle de l’adulte qui ignore qu’il a en lui cet enfant non consolé. L’enfant fut un jour maltraité par les grandes personnes et désormais, c’est nous, adultes qui continuons sans le savoir à le laisser dans le noir. D’autre part, nous ignorons tout autant qu’il serait possible de le guérir, et c’est paralysant. Étant donc dans cette ignorance tout azimut, nous sommes dans l’impossibilité d’agir.

Dans d’autres cas de figure, nous avons une certaine connaissance de nos bobos cachés, mais elle est insuffisante parce que nous ne faisons pas assez cas de nous. C’est normal : l’enfant n’a pas eu d’importance pendant des millénaires, donc ce qu’il vivait n’en avait pas non plus. Mais comment soigner notre petit enfant si nous ne lui donnons pas assez d’importance pour reconnaître qu’il souffre ? Si, emboîtant le pas des adultes d’alors, nous le condamnons d’avoir réagi comme il l’a fait ? Nous savons le traumatisme du divorce de nos parents et de notre déménagement, mais nous affirmons que c’est vieux tout ça. Qu’il s’agisse du souvenir d’une humiliation scolaire, d’un cambriolage, d’une différence de traitement avec un frère ou une sœur, etc, nous nous resservons le « c’est pas si grave », le « fais pas ta chochotte ! » le « ça te passera » ou carrément l’indifférence déjà vécue. Nous minimisons ce qui nous est arrivé, nous nous jugeons de l’œil qui nous a jugés. N’est-ce pas ce qu’on nous a appris ? Résultat, nous sommes ignorants d’une partie de notre vérité. Mais si nous nous redonnons de l’importance, nous cesserons perpétuer envers nous-mêmes ce que nous avons vécu des autres lors des événements.

Et peut-être bien qu’en toute innocence, en toute inconscience, nous ignorons réellement l’ampleur du grabuge émotionnel vécu par nous enfant même quand il nous reste un souvenir factuel. Pour le connaître, il faudrait le reconnaître, et pour cela, il faudrait nous approcher de nous avec attention et compassion. Mais voilà que nous tombons sur une nouvelle difficulté à prendre soin de nous. On n’a pas envie d’y aller, et c’est le deuxième poison : la répulsion. Nous reconnaissons que notre enfant a été malheureux, eh bien justement pour cela, nous préférons nous en éloigner. Seulement, quand nous fuyons cette souffrance en croyant nous protéger, nous fuyons l’enfant qui l’a vécue. Cet enfant c’est nous ? Eh bien tant pis ! Tant que nous n’aurons pas réalisé que cette attitude d’éloignement ne le guérit pas et qu’il souffre toujours, tant que nous ne prendrons pas conscience que ses discrets gémissements continuent à nous impacter, nous fuirons. Notre reconquête ne pourra commencer que lorsque nous aurons accepté de souffrir un peu pour nous. En attendant, cette répulsion pour nos zones d’ombre nous condamne à chercher à éviter tout contact fortuit avec elles, donc avec nous. Cela nécessite une stratégie, vu que l’enfant continue ses SOS depuis le fond de sa cave.

La tactique est simple : se laisser attirer par tout ce qui nous permettra de ne pas nous rencontrer. Cette attraction est le troisième poison. Elle représente encore une nouvelle difficulté pratique à notre autoguérison car il faudrait que nous jouissions d’un peu de temps pour nous occuper de nous. Or, pour nous préserver de tout contact avec cet enfant intérieur, nous nous tournons sans arrêt vers l’extérieur. Nous travaillons énormément, nous sommes prisonniers des transports. Ou alors nous nous livrons à toutes sortes d’occupations ou d’addictions, nous sortons, nous nous étourdissons et quand rien ne se présente, nous regardons une série ou nous récurons la maison. Tout ce qui est dehors nous attire dans l’exacte mesure où tout ce qui est dedans nous repousse. Certes, nous pouvons vivre ainsi assez plaisamment mais est-ce une solution durable ? Non. Il y en a toujours un dans le placard.

L’analyse bouddhiste donne la raison de ces poisons : nous vivons dans la séparation « moi-les autres » et aussi dans la séparation interne : moi-moi, moi le grand – moi quand j’étais petit. Ce monde dit de la dualité est un monde de conflits où l’isolement multiplie les risques de souffrance et de mort. La solitude est encore plus dangereuse et menaçante pour le séparé que pour celui qui croit avoir trouvé la protection d’un clan, d’une famille, d’un groupe, d’un parti, d’une religion. Laisser seul notre enfant intérieur revient dès lors à une non assistance à personne en danger et c’est une bonne motivation pour aller le retrouver et braver les trois poisons. Encore faut-il savoir par quel bout nous prendre et comment nous soigner.

Pour déceler nos plus grands besoin de guérison, investiguons avec les ouvrages que nous offre la psychologie récente. Retrouver l’enfant en soi, de Bradshaw recense les besoins et les blessures des enfants âge par âge et analyse les carences et les souffrances que cela provoque chez l’adulte. En répondant à des questions test, on est mis sur la piste de nos âges les plus fragiles pour les guérir.  Lise Bourbeau dans Les cinq blessures qui empêchent d’être soi-même énumère la blessure du rejet, de l’abandon, de la trahison, de l’injustice et de l’humiliation. Elle donne une analyse assez précise des conséquences comportementales de chaque type de blessures. Ainsi, même si nous n’avons pas repéré de quel ordre sont les souffrances de notre enfant, nous pouvons remonter jusqu’à elles à partir du portrait où nous nous reconnaissons le mieux. Découvrant que ce que nous prenions peut-être pour des traits de caractère sont en fait des comportements réactifs de survie, des masques posés sur nos écorchures, nous pourrons aller à la rencontre de notre vérité en sachant qu’elle est beaucoup plus joyeuse que ce que nous sommes devenus.

Il est indispensable ensuite de savoir dans quel esprit nous allons faire ce voyage. Si c’est avec une rancœur vindicative, nous ne ferons que raviver la peine en la redécouvrant et envenimer nos relations. Si c’est avec désespoir, nous allons tous les deux nous noyer… Or la confrontation avec nos blessures n’est pas le but de notre démarche, c’est une étape. Notre but c’est la guérison. Vous vous souvenez des caractéristiques de l’enfant ? Il reprendra vie au fur et à mesure qu’il sera consolé.

On sait que qui se ressemble s’assemble. Partons donc d’une qualité enfantine pour le retrouver. Gérald Hüther, neurobiologiste allemand, nous donne dans ce cadre un précieux conseil en attirant notre attention sur une des principales vertus de l’enfant dont j’ai déjà parlé : il s’enthousiasme entre 20 et 50 fois par jour. Énorme, n’est-ce pas ? Et très important …Nous naissons avec un programme d’enthousiasme essentiel à notre survie et croissance. Je le cite : « Chaque petite tempête d’enthousiasme met en œuvre une sorte d’autodoping cérébral. Ainsi sont produites les substances nécessaires à tous les processus de croissance et de réaménagement des réseaux neuronaux. C’est ce qui explique pourquoi nous progressons si rapidement dans ce que nous faisons avec enthousiasme. »… et pourquoi nous restons secs quand ça nous emm… L’étymologie du mot « enthousiasme » n’y va pas avec le dos de la cuiller, elle signifie : Dieu en nous. Alors ne nous en privons pas, et allons dans l’enthousiasme vers ce « réaménagement » de notre cervelle. Notre guérison « progressera rapidement, » ce n’est pas moi qui le dis, c’est de la science.

Vous m’objecterez que l’enthousiasme, ça ne se décrète pas. Certes, mais on peut réveiller la joie qui lui est parente. Au besoin, faisons-nous rire artificiellement pour la susciter. Regardons des vieux Funès et rigolons avec l’enfant, grimaçons surtout. Les enfants adorent se faire des grimaces. Voici un petit protocole matinal sans contre-indications. Commençons la journée en grimaçant devant notre miroir et voyons si nous arrivons à rester quand même sérieux, tristes et empesés. En nous regardant droit dans les yeux, offrons-nous des compliments. Disons-les à voix haute pour que nos oreilles en profitent : n’oublions pas que sous nos grandes oreilles, il y a celles de l’enfant qui n’a pas toujours été assez complimenté. Et ne quittons pas notre miroir avant que notre regard ne se soit éclairé de cette certitude qu’une nouvelle journée remplie de choses intéressantes commence. Si nos yeux restent tristes, appelons la lumière et la joie du cosmos à la rescousse et posons notre regard sur le troisième œil dans le miroir en cherchant à respirer entre nos sourcils. Ensuite, toujours en nous regardant, rions franchement, Hahaha, puis en faisant vibrer notre ventre : Mmmm, Mmmm, Mmmm. Ça va mieux ? Donnons-nous la permission de nous changer de place.

Maintenant on peut s’y mettre. Quelle méthode suivre ? Voici une méthode générale qu’on peut appliquer à notre guérison enfantine. Commençons par notre intention de départ. Notre intention doit être bienveillante, elle doit être claire, elle doit être puissante, elle doit être forte. Ensuite, nous devons l’appuyer par une pensée positive et donner vie à cette pensée par une image. Enfin, l’image doit être portée par une émotion de joie, d’amour et de tout ce qu’on veut… Il suffit ensuite d’emballer le tout dans la foi en la puissance bienveillante de l’énergie qui nous entoure. Imprégnons-nous de cette conviction et prononçons une phrase comme celle-ci par exemple : « C’est ça que je souhaite et cela se produit, merci. »

Choisissons donc clairement un domaine ou un âge où nous avons diagnostiqué une souffrance plutôt que de nous mesurer à un gros paquet diffus. Il s’agit de ne pas noyer notre pensée sous un déluge d’informations confuses. « Nous allons guérir de la cruauté de ce dentiste » convient parfaitement. Ensuite construisons-nous une image rayonnante et pleine de vie. Utilisons une photo, inventons-nous une autre expression, donnons-nous même un autre prénom si le nôtre nous pesait, installons de nouvelles vibrations, amenons de nouvelles émotions. Voyons sourire l’image et sourions-lui, laissons grandir non seulement l’amour et la compassion, mais l’entrain et l’enthousiasme pour cette nouvelle expérience que nous allons vivre ensemble. Il s’agit de redonner à l’enfant sa joie initiale à partir de notre état joyeux : cela fera résonance.

Maintenant dans la lumière du cœur ouvert, reposons-nous avec nous-mêmes. Suivant notre souffle dans une respiration consciente qui nous empêche de battre la campagne, on a désormais assez d’énergie pour comprendre qu’aimer tous les aspects et les protagonistes de notre existence est la seule voie de guérison parce que c’est la seule voie vers l’union. La voie du cœur est la seule qui étreigne les êtres et jusqu’aux étoiles les plus lointaines et qui permette la sécurité. On est bien dans l’amour, c’est chaud et c’est inépuisable. La puissance d’unification du cœur répare les dégâts de la voie de la séparation et nous disposons de cette puissance. Dans cet esprit, toujours dans cette méditation, on peut suivre le conseil de Saint Marc. « Laissez venir à moi les petits enfants, » fait-il dire au Christ avant de nous apprendre que « les prenant dans ses bras, il les bénissait. » Prenons-nous dans les bras gentiment en nous reliant à un amour souverain. Bénissons-nous.

Si d’emblée nous ne pouvons contacter le Christ ou l’enfant en nous, testons diverses techniques données par les psychologues, toujours avec notre intention claire. Voici quelques unes de leurs prescriptions. Entrer dans un dialogue à haute voix avec notre petit enfant en commençant par lui demander pardon de l’avoir si longtemps négligé, lui offrir des crayons pour qu’il dessine ou encore commencer avec lui un échange épistolaire en écrivant nos lettres de la main qui n’en a pas l’habitude. En cas de difficultés au démarrage, utiliser des madeleines, je veux dire des madeleines proustiennes : une chanson de notre enfance, une photo, un tour de manège, un plat qu’on ne se fait plus.

Il est inévitable que notre souvenir nous confronte à d’autres personnes, ne les évinçons pas. Prenons nos parents par exemple. Nous avons peut-être gardé une dent de lait contre eux. Mais reconnaissons que nous sommes faits à 100 % de la chair de notre maman, selon l’expression maternelle « Tu es la chair de ma chair ». Est-elle heureuse ? Le fut-elle ? Ne lui ressemblons-nous pas par de nombreux points ? Ou à certains autres de nos ancêtres ? En réalité, nous vivons par eux tous, sans eux nous ne serions pas, et eux vivent en nous jusqu’à ce qu’à notre tour nous devenions des ancêtres vivant dans nos descendants. Ainsi, l’attitude adéquate à la rencontre de notre enfant intérieur est de reconnaître que notre lignée nous a légué ce qu’elle était, qu’elle nous a construits comme on l’a construite. Nous n’avons pas inauguré l’expérience et la sensation de l’abandon, du rejet ou de l’humiliation, nos aïeux l’ont vécue avant nous et tant qu’elle n’est pas guérie leur propre souffrance accroît la nôtre par son écho. En un mot, nous ne sommes pas séparés de notre lignée. Nous sommes elle, elle est nous.

Ah zut ! Voilà qui nous oblige presque à leur pardonner ! En effet, leur en vouloir non seulement est contraire à l’amour, mais ça devient contraire à la raison. Cela nous empêche tous de guérir, eux et nous, tandis qu’accepter les choses comme elles sont et passer l’éponge sur leurs torts ouvre la voie à notre régénération en déblayant le terrain. Bien sûr, il ne s’agit pas d’effacer complètement ce qui a été vécu, mais la charge émotionnelle et pathogène qui s’en est suivie. Thich Nhat Hanh dans son livre Prendre soin de l’enfant intérieur propose des temps de marche ou de respiration conscientes, « J’inspire, je me vois à l’âge de cinq ans, j’expire, j’ai de la compassion pour cet enfant. » Puis : « J’inspire, je vois papa à cinq ans, j’expire, je souris à papa ». Il est certain qu’en cas de conflit, nous aurons plus de facilités à pardonner à notre père encore bambin que dans l’âge où il nous flanquait des claques. Ça vaut le coup d’essayer en cas de blocage.

A la suite de ces pratiques, peu à peu, nous commencerons à pouvoir nous observer dans la vie quotidienne sans nous mal juger, en dehors même des temps d’intériorisation ou de rendez-vous formel avec notre enfant. Cela demande une grande vigilance car le déclenchement pourra avoir été très fugace : un signal inaperçu, des connexions inconscientes dans notre cerveau, et hop ! nous aurons à nouveau été en contact avec le traumatisme sans l’avoir su. Du coup, notre réaction portera le sceau de la douleur passée, elle ne sera ni libre ni adéquate. Mais peu à peu par notre attention bienveillante nous deviendrons conscients de nos comportements disgracieux et nous apprendrons à diriger le regard vers la racine de souffrance qui en est la base. Nous finirons par découvrir qu’il n’y a pas d’accès de tristesse sans cause, ni d’irritation ou de propos cassants gratuits, il n’y a que des appels au secours.

En y répondant, nous avancerons doucement vers notre unification intérieure. Nous sortirons le petit malheureux du placard et récupérerons notre enfance. Nous retrouverons dans notre présent d’adulte la liberté d’expérimenter même ce qui lui a été interdit et une vie tout à fait différente de celle que nous mettons en œuvre va peut-être surgir. Nous ne serons plus ces amputés, seuls, occupés à pousser la radio pour ne pas entendre crier dans la cave. Nous serons là, nous tous dans tous nos âges pour fêter la vie. Cela suffirait à nous plaire n’est-ce pas ? La réalité est encore plus riche. Si nous vivons de l’héritage de nos ancêtres, si nous sommes en interaction avec eux, en nous guérissant, nous les apaisons. Heureux, reconnaissants, ils deviennent nos alliés. Nous ne transmettrons plus non plus nos blessures à nos descendants si bien qu’ils seront davantage capables que nous d’être heureux en harmonie.

Mieux encore. Les découvertes de la physique quantique ouvrent des perspectives incroyables. Selon elles, le temps est une dimension pratique pour vivre ici. Mais en réalité nous sommes une vibration de la conscience d’une intensité d’énergie complètement inconcevable et hors du temps. Il s’ensuit que ces flèches temporelles sur lesquelles les enfants apprennent les conjugaisons sont valides dans le cadre de notre existence actuelle mais que cette linéarité n’est pas l’unique réalité. En réalité, tous les possibles de tous les temps se juxtaposent simultanément dans l’infini de l’énergie.

Tout le monde convient aujourd’hui que le passé conditionne le présent. On admet désormais que le présent peut conditionner le passé, et même que le futur conditionne le présent puisque dans cette énergie tous les possibles sont possibles. J’ai lu qu’en mathématiques pures, la réversibilité du temps est déjà en équations. De ce fait, exactement comme les scientifiques ont découvert qu’un photon déjà lancé sur une piste pouvait jusqu’à un certain degré de sa course rétrograder dans le temps et s’adapter à une situation nouvelle, dans une certaine mesure notre passé peut se modifier d’une façon ou d’une autre. Par conséquent l’attention de l’adulte va permettre rétroactivement à l’enfant soigné par son âge futur d’être déjà consolé quand la blessure survient. N’est-ce pas une découverte exaltante qui nous appelle davantage à nos responsabilités ? N’est-ce pas une aide prodigieuse que nous pouvons nous apporter au moment même du malheur ? Une merveille de l’amour ?

Ainsi devenons-nous de plus en plus complets et tranquilles, de plus en plus proche de nous. Ayant retrouvé notre enfant, sans cesse nous le protégeons. Et un jour, nous découvrons que c’est l’inverse : c’est lui qui nous protège. Peu à peu, il nous mène à un état d’être inconnu de la plupart d’entre nous : l’état de l’enfance retrouvée dans l’âge adulte. Et ça donne quoi ? Reprenons la liste que nous avons égrenée tout à l’heure : un adulte à nouveau vrai, relié à son corps, présent, enthousiaste, clair dans ses besoins, attentif, concentré, libre, créatif, sensible à l’amour et la compassion, joyeux et émerveillé, confiant et vêtu d’innocence. Un être dans le même temps sage, responsable, conscient, utilisant par amour toutes ces qualités pour continuer à apprendre et agir dans l’intérêt de tous. Peut-être est-ce là la définition d’un homme éveillé ? Qu’en disent les anciens ?

Ils sont plus concis que cette conférence mais ils disent la même chose ! Selon Lao Tseu, « celui qui est dans la complétude de la vie est pareil à un nouveau né.  » Sa confiance ne va plus à ses parents terrestres mais à l’expérience de la source lumière-amour qui nourrit toutes ses qualités et coule en lui, cette source dont il ne se sent plus séparé. Son bonheur est aussi infini que sa nouvelle naissance. Le Christ déclare à peu près la même chose de son côté. « A celui qui ne redevient pas comme un petit enfant, le Royaume des cieux est fermé. » Comme Lao-Tseu, il parle de naissance : « Il te faut renaître d’eau et d’esprit » explique-t-il à Nicodème. Dans notre matière, nous ne sommes pas maîtres de l’esprit, qu’on dit aussi souffle, feu, lumière, amour et que les sciences les plus laïques nomment aujourd’hui énergie-information et vide plein … Dès lors, cette nouvelle naissance n’est pas de notre ressort. Mais cette énergie est partout et elle se donne. Nous baignons dedans, nous pouvons la respirer, lui abandonner notre renaissance. Dans cette conscience et cette confiance, allons vers notre enfant intérieur. Prenons-nous par la main pour une promenade vers ce que nous sommes. Dès les premiers pas, la lumière croît.

Y a-t-il un destin?

Cette question qui agite les humains depuis des millénaires a reçu des réponses nombreuses : la mythologie, les religions, la philosophie, les sciences ont donné leur point de vue et le bistrotier du coin aussi. C’est que la question est d’importance : le destin, c’est le nom qu’on donne à la trame de notre vie, à ses évènements marquants depuis notre naissance jusqu’à la date de notre mort. En fait du point de vue événementiel, il n’y a pas de sujet plus important que de savoir si nous avons ou non un destin, car cela revient à savoir si nous pouvons ou non faire ce que nous voulons dans la vie, à poser la question du libre-arbitre. J’aurais donc pu donner un titre plus provocateur à cette conférence : est-il possible que nous soyons des marionnettes ? On voit tout de suite que derrière cette question en surgit une autre: qui est-ce qui tirerait les ficelles ? Quelle liberté nous resterait-il ? Je ne sais pas encore si c’était mon destin de m’intéresser au destin, mais je vais faire de mon mieux. Nous verrons que l’avis général est qu’il y en a un. Quelles réactions les hommes ont-ils jugée la meilleure, quelles raisons en ont-il donné et quels tireurs de ficelles ont-ils diagnostiqués? Quelle liberté cela laisse-t-il et dans quelles conditions peut-on s’en affranchir? Commençons par nous intéresser au mot, que nous en dit-il ?

Le mot destin a plutôt de sombres connotations, presque synonyme d’un mot encore plus tragique qui est le mot Fatalité. Destin, fatalité, l’étymologie de ces deux mots est très claire, elle signale dans les deux cas l’absence de toute liberté pour l’homme. Destin vient du latin destinare qui signifie attacher, assujettir, immobiliser, fixer solidement. Bigre ! Pas de liberté là-dedans… D’ailleurs, en ce qui concerne les transports, c’est heureux que la destin..ation ne soit pas fluctuante. Le trajet et même l’horaire sont normalement connus car ils ont été fixés solidement au préalable. Fixés à quoi ? A « ce qui a été dit », en latin Fatum, par des instances supérieures. Dans le mot latin nous reconnaissons la triste fatalité qui déroule des évènements où celui ou ceux qui « disent » notre vie sont loin d’être toujours bienveillants. Parce qu’ensuite, ce qui a été dit est forcément ce qui se fait, c’est un programme inéluctable. En un mot, nous sommes destinés à être prédestinés. En bien ou en mal, rien de ce qui a été dit ne peut ne pas se faire, et rien de ce qui se fait ne peut ne pas avoir été dit, affirment les musulmans quand ils analysent la force du destin : Mektoub.

Notons que cette définition très large du destin n’assujettit pas seulement l’homme. Tout ce qui est corps dans l’univers doit y être soumis. Dès qu’il y a apparition, évènement, disparition, la question peut se poser : Pourrait-il, ou aurait-il pu en être autrement ? Les animaux, sauvages et domestiques, et même les arbres et les étoiles sont donc concernés. Pourquoi tel chien est-il chouchouté et couvert d’un manteau à carreau dès qu’il fait un tantinet froid tandis qu’un autre est nourri de coups de bâton et de croûtons de pain, attaché à sa niche toute sa vie ? Pourquoi telle forêt est-elle saccagée quand une autre est déclarée patrimoine protégé ? Enfin pour remonter au commencement, le big bang était-il libre de big-banguer ? D’ailleurs notre big-bang personnel, je veux dire l’instant de notre conception, sommes-nous certains de l’avoir décidé ? Et choisirons-nous l’heure et les modalités de notre mort ? Pour ces deux bornes, la réponse est non, du moins en ce qui me concerne. Et entre les deux ? L’étymologie répond clairement que c’est non aussi.

La sensation assez répandue de ne pas avoir barre sur le destin, de la naissance à la mort en passant par ce qui se déroule entre les deux, explique sans doute la tendance que nous avons à le noircir. Les Grecs sont encore plus définitifs sur ce point. Vous savez que leurs dieux jouent avec les hommes comme des joueurs d’échec avec leurs pions sur un plateau ou des joueurs de jeux vidéos. Ils font et défont les destins selon leur bon vouloir, et comme ils se disputent entre eux, le destin peut changer selon celui qui a repris la main. Il y a des exemples de cela dans toute la mythologie, mais c’est particulièrement explicite chez Homère dans l’Iliade et l’Odyssée. Eh bien, même les dieux doivent se plier devant l’Anangkè, la Nécessité, mot qui signifie en français littéralement : ce qui ne peut pas ne pas être. Selon l’Encyclopedia universalis, Anangkè est une « instance inflexible gouvernant le cosmos, sa genèse, son devenir et la destinée humaine ». Ses filles sont sinistres. Elles se nomment la nuit, la mort etc, et il est clair que nul ne peut y échapper. En somme, le déroulement des évènements d’une existence est non seulement préfixé, mais il est marqué par la tragédie ou au moins la souffrance pour reprendre le constat de Bouddha.

Il suffit de se pencher sur une carte du monde. Nous sommes des centaines de millions à vivre sous le seuil de pauvreté et à mourir de faim ou de soif, mort qui cause d’atroces souffrances paraît-il, et ce dès notre âge tendre. Les images qui nous viennent actuellement du Yemen en témoignent. L’enfant qui naît dans un pays battu par la guerre, le climat ou l’exploitation économique est évidemment marqué par un destin différent de celui des nouveaux-nés ici. D’ailleurs chez nous aussi, des disparités monstrueuses séparent les enfants bien pourvus des plus mal lotis : certains croulent sous les jouets, d’autres ne mangent pas tous les jours, certains sont choyés, d’autres pédophilés. L’expression « mal lotis », nous ramène au destin car il signifie qu’on a mal tiré au sort et que le lot reçu n’est pas enviable. Demeure la question du pourquoi. Pourquoi tire-t-on celui-ci ou celui-là ? Pourquoi naît-on ici plutôt que là ?

Vous me soulignerez que s’il y a une telle disparité, c’est qu’heureusement tout le monde n’est pas dans une situation épouvantable. C’est vrai. Il existe de jolis destins qu’on remarque, des fleuves tranquilles qu’on voit moins, et des existences ordinaires qui semblent sans destin… à moins que justement, cela encore ne soit un arrêt du destin. Il existe de bienheureuses circonstances qui vous sauvent d’un cheveu, vous éloignent du mauvais endroit au mauvais moment. Il arrive que des personnes aient la baraka, nées coiffés, sous une bonne étoile ou bénies par la providence. D’ailleurs, avant de prendre un bateau, les anciens Romains faisaient de sérieuses enquêtes sur les quais des ports afin d’embarquer avec un capitaine renommé pour sa Chance car un chanceux porte chance et vive versa… Quand on doit prendre la mer, un capitaine de navire malchanceux, c’est embêtant… Nous ne nous plaignons pas d’être béni des dieux, c’est bien agréable, mais la question de notre liberté n’en est pas résolue pour autant : avons-nous décidé la chance, ou en sommes-nous les bénéficiaires aléatoires ? Réjouis ou affligés, ne sommes-nous que des spectateurs de nos vies ? Être heureux n’assure pas du bonheur à long terme car la roue tourne, et la baraka n’est pas un compte en banque.

D’ailleurs même en Europe où nous pouvons nous considérer comme chanceux, il n’y a qu’à voir comment nous nous comportons souvent les uns avec les autres au niveau personnel, politique et social pour nous rendre compte que la peur n’est pas loin. Pour rester chez en France, beaucoup ont peur de la maladie, de la précarité, de l’agression etc. Et cette peur ne vient-elle pas du fait que nous nous disons qu’à tout moment le destin peut frapper ? Que le sort peut donner des coups ? Malheureux coup du sort, uppercut du destin… Je ne vous lirai pas la page des faits divers ni celle des hôpitaux pour illustrer les KO de la fatalité. Je suis allée passer quelques jours au Maroc l’an dernier et j’ai été estomaquée du nombre de Inch’Allah!  si Dieu veut, que les gens disaient comme des ponctuations : pour l’heure du départ d’un bus, Inch’Allah!  pour l’approvisionnement du marché en poivrons, inch’Allah ! pour le soleil de l’après-midi, inch’Allah. Nos ancêtres, les indo-européens ne possédaient pas de futur dans leur conjugaison mais un mode exprimant le souhait. Par exemple, ils ne disaient pas « Demain je mangerai de l’ours rôti au feu », mais plus sagement « Demain j’aimerais bien manger de l’ours rôti », sous-entendu si le feu ne s’est pas éteint, si l’ours ne m’a pas déchiqueté, si le destin me le permet.

Si le destin décide de tout dans notre vie jusqu’à presque notre menu du jour, et s’il est parfois dangereux pour nous, il est inévitable que l’humanité y ait opposé une réaction. Il y a les gens qui cherchent donc à jouer au plus fin avec lui, à le déjouer, il y a ceux qui cherchent à le percer, et ceux qui s’y soumettent, ceux qui l’épousent. Voyons.

On peut chercher à le déjouer par l’intelligence et la ruse, comme le fit Ulysse l’ingénieux. J’aime bien Ulysse. Il avait fait donner une parole légère un jour de sa jeunesse, parole qui liait plusieurs prétendants d’Hélène pour la ramener à son mari au cas où elle lui serait infidèle. Lorsqu’elle le devint, Ulysse était l’heureux papa d’un bébé joyeux, dodu et joufflu. Partir guerroyer dans ces circonstances n’avait aucun charme, d’ailleurs il ne se considérait pas lié par ce serment qu’il n’avait pas prêté lui-même. Lorsque ses pairs vinrent le chercher, il usa d’une ruse que de nombreux conscrits réutilisèrent par la suite pour éviter l’enrôlement, il simula la folie cultivant n’importe comment son champ et répondant de travers. Au moment où de guerre lasse si j’ose dire, ses compagnons se retiraient, frappa le destin. Pénélope la charmante apparut avec son petit. On le lui prend, on le pose devant le soc et Ulysse ne peut se résoudre à couper son fils en deux. Il est démasqué, il doit partir et ne retrouvera sa famille que vingt ans après. La ruse ne sert à rien contre le destin.

Une autre sorte de parade peut être de chercher à connaître l’avenir où le destin nous attend. Comme disent les proverbes, il vaut mieux prévenir que guérir, et un homme averti en vaut deux. Si on sait où est le radar, on ralentit, si on sait où est le danger, on l’évite. C’est une autre façon de chercher à déjouer le destin… Mais pour percer à l’avance les projets de ou des dieux, il faut une interface parce que nous sommes inhabiles aux conversations divines. C’est pourquoi les civilisations diverses ont établi toutes sortes truchements. Les chamanes écoutent le bruit du vent dans les feuilles, la direction d’un cours d’eau, la provenance d’un vol d’oiseau. C’est la science des présages. J’étais fascinée lors de mes études par le degré de précision de l’hépatoscopie, divination par le foie des animaux sacrifiés. On a même retrouvé des tablettes grecques marquées de foies cartographiés avec une signification précise à retenir selon l’endroit touché. L’époque moderne quant à elle a multiplié les mages, les jeux de cartes divinatoires, les interprétations astrologiques et tous les channellings.

Le principe de la divination est que nous sommes en correspondance avec tout l’univers et que quand on est ami avec lui, il répond amicalement à nos questions. Si on accepte ce postulat, il reste quand même une limite : c’est qu’on ne peut déchiffrer que ce que notre conscience est apte à comprendre. On sait maintenant que la pensée est faite d’agencements de mémoires… Aussi est-il absolument impossible pour le cerveau de penser un avenir entièrement neuf, il ne peut faire que du vieux, du faux neuf à la rigueur, comme un enfant qui avec quelques cubes tourne toujours autour du même type de construction. A titre de test immédiat, savons-nous même ce que sera notre prochaine pensée ? Non ? Voilà pourquoi l’homme est incapable de comprendre certains oracles : il faudrait que notre cerveau soit doté de cubes que nous n’avons pas. D’ailleurs Apollon, dieu solaire qu’on contactait à Delphes était aussi appelé l’Oblique en raison de l’obscurité de ses propos. Sur un trône aux premières loges, Artaxerxès partit regarder la débâcle et le massacre de son armée jusqu’au dernier soldat pour avoir mal interprété la pythie. Il en est d’ailleurs de même pour la Sybille romaine qui rendait fréquemment des oracles… sibyllins, mot qui signifie : « particulièrement obscur et incompréhensible » . Comme on dit familièrement : je me comprends !

Lorsque certains éléments sont faux, ou lorsqu’il manque carrément trop d’informations compréhensibles à la pensée, la prophétie risque de ne servir à rien qu’à fourvoyer plus gravement encore. C’est ainsi qu’Œdipe tua son père et épousa sa mère en cherchant justement à éviter ce funeste destin qu’on lui avait prédit. Comme le dit Racine par la bouche d’Oreste dans Andromaque  :
« Mais admire avec moi le sort dont la poursuite
 Me fait courir alors au piège que j’évite. »
L’oracle était vrai, certes, mais Œdipe ne pouvait le comprendre faute d’une information. Une information de taille : ceux qu’il croyait ses parents n’étaient pas ses vrais parents, et eût-il tué l’homme qui l’avait élevé qu’il n’aurait quand même pas tué son père… Par contre, en fuyant sur les chemins, il ouvrait les opportunités de les rencontrer, ce qui n’a pas manqué. On connaît aussi la fable de Samarcande. Un homme un jour aperçut la Faucheuse sur une route qu’il allait emprunter. Saisi de frayeur il partit à toutes jambes dans une autre direction, sur la route de Samarcande, tout en se félicitant de lui avoir faussé compagnie. Ici, entendons la mort en voix off : « Je me demande pourquoi il court si vite, alors que nous avons rendez-vous ce soir-même à Samarcande. » Bien sûr, l’homme l’ignorait.

Aussi, devant l’échec de beaucoup de parades, l’homme a souvent choisi la soumission, voire l’abdication devant le destin. C’est ce qu’on appelle le fatalisme. Les conséquences en sont diverses. La première est une sorte d’abattement, celui de la souris qui sait qu’il y aura toujours des chats, celui de l’enfant dans les mines qui sait qu’il y aura toujours des contremaîtres et assez de charbon pour une vie entière sous la terre, celui de qui dort dehors et qui sait que l’hiver, c’est tous les ans. La deuxième conséquence du fatalisme c’est le renoncement volontaire au libre arbitre : soumission, démission. Comme le déclare encore Oreste :
        « Je me livre en aveugle au destin qui m’entraîne. »

Je me souviens d’un bambin en Algérie où nous étions allés. D’une pâleur extrême et chétif, il était fils d’une danseuse du cabaret où nous avions dîné. Alors que nous nous inquiétions plus tard avec elle de ce petit, elle répondit avec résignation : « C’est comme ça, il a l’habitude. » Le destin n’attend pas. Cette attitude de soumission fataliste pose encore plus que les autres la question de la liberté et de la dignité humaine : n’est-elle pas bien déresponsabilisante ? Sous prétexte du destin, il n’y aurait plus qu’à tout accepter, des couleuvres aux vipères de la vie, abdiquer toute créativité, toute entreprise, se coucher comme l’animal qui reconnaît sa défaite, il n’y a plus qu’à laisser grossir le chasseur. Se laisser aller, quoi, devenir paresseux, sachant que la paresse est l’un des sept péchés capitaux répertoriés par les catholiques. Oui, mais que faire d’autre puisque justement il n’y a rien à faire ?

Prendre acte de ce qui est, ne serait-ce pas au contraire une voie vers la sagesse ? Puisque le destin est inévitable, s’en offusquer et chercher à le combattre serait aussi déplacé que de se plaindre de la pesanteur ou de l’alternance du jour et de la nuit, ce serait de l’énergie perdue. Dans ces conditions, il ne reste qu’à chercher la sérénité et le bonheur dans l’espace que le destin nous laisse. S’il arrive une épreuve dans une famille, comme un suicide par exemple, le « C’était écrit » permet moins de culpabilité pour les proches : on ne peut pas davantage aller contre le destin des autres que contre le sien. Cette acceptation remet sur le chemin de la paix. Pour revenir à cette danseuse, sa résignation n’était-elle pas plutôt une preuve de sagesse puisqu’elle n’avait aucun autre choix ?

De grands penseurs ont été de cet avis, depuis Gide et son : « Où tu ne peux pas dire tant mieux, dis tant pis » jusqu’aux nouvelles approches thérapeutiques. Seule l’acceptation de ce qui est nous libère des émotions négatives que leur refus provoque. Car à quoi servent la révolte, la colère, l’amertume, la culpabilité, la résistance ? Juste à rajouter des perturbations aux épreuves de notre destinée. A quoi sert de vitupérer et ressasser contre l’usine qui nous employait si elle est définitivement délocalisée, sinon à nous accrocher à une situation disparue donc sans vie et à infliger un ulcère bien vivant à notre estomac ? L’acceptation – qui se nomme dans ce cas acceptance, est parfois la seule réaction adaptée parce qu’elle permet et d’ouvrir le regard et de nous ramener à notre présent. Et nous, un aspect de notre vie résonne-t-il avec le besoin d’acceptance, assez répandu puisque le destin est souvent contrariant ? En décrispant notre attitude, nous reprenons non seulement pied dans notre actualité, mais nous rendons aussi possible un avenir. Un proverbe arabe dit que quand Dieu ferme une porte il ouvre une fenêtre. Et comme celle-ci ne se trouve pas toujours là où on l’imagine, c’est une raison de plus pour rechercher la paix et le regard ouvert par l’acceptation.

L’acceptation de ce qui est donné par la vie est une grande composante du bouddhisme : il serait folie de croire qu’on pourrait traverser la vie sans souffrir : Bouddha fut persécuté, Jésus fut crucifié. Il est fatal que tout étant impermanent, des changements soient inévitables dans nos vies, mais nous, nous aimerions dès que ça va un peu bien, que rien ne change. Or comme nous sommes tous interdépendants, d’une part nous ne pouvons éviter le changement, et d’autres part, nous n’en sommes pas souvent les maîtres : trop de facteurs nous échappent, parce qu’ils viennent des actions des autres. Nous aurons beau saisir nos possessions, matérielles ou sentimentales, cela ne les empêchera pas d’être volatiles. La seule chose qui changera alors entre le sage et l’homme ordinaire, c’est notre façon de vivre ce destin. Si nous sommes agrippés à ce qui doit partir, cela sera un arrachement et nous nous créerons un destin encore plus douloureux. Si nous sommes lucides, nous verrons qu’il n’y a pas d’autre voie que d’apprendre la sagesse de l’acceptation.

Outre l’impermanence et l’interdépendance, les traditions orientales donnent une autre explication au destin, une justification rationnelle acceptable par notre intelligence. C’est ce qu’on nomme le karma. Nous savons que le karma est la loi de la cause et des effets. Chez les orientaux, elle s’exerce dans le cadre de réincarnations d’une vie sur l’autre, et cela explique l’incompréhensible : le bonheur ou le malheur des destinées. Si nous avons un beau destin dans une vie, c’est que lors d’une vie précédente nous avions gagné des points pour cela. Si nous ne faisons rien de beau ni d’utile de notre bonheur, nous usons notre capital sans le renouveler et la suite sera moins plaisante. Si nous sommes malheureux, nous payons notre dette envers l’univers et ceux à qui nous avions fait du tort. Je ne discuterai pas cette vision des choses même si elle est satisfaisante pour l’esprit, parce qu’elle est difficilement démontrable dans l’état actuel de nos connaissances. Mais la notion de l’enchaînement des causes et des effets s’exerce aussi à l’échelle d’une seule existence et ça c’est vérifiable, ancré dans la connaissance des peuples et chez nous aussi.

Dans les contes de fée, le prince qui sauve une grenouille s’en voit récompensé par un cadeau magique qui lui servira s’il se trouve en péril. Les vilaines filles qui refusentde puiser l’eau du puits pour une belle dame et qui l’insultent sont condamnées à cracher des crapauds à chaque syllabe tandis que la gentille au cœur d’or peut épouser le prince du pays tant il sort de pierres précieuses à chacun de ses mots. Et nous ? Les proverbes le disent : quand on crache en l’air ça vous retombe sur le nez, et comme on fait son lit on se couche. Il serait incohérent de faire la grimace en regardant sa couette en boule si c’est ainsi qu’on l’a abandonnée le matin n’est-ce pas ? Et si nous crachons en l’air sans changer de place, nous n’allons pas nous exclamer trois secondes plus tard d’un air dégoûté : « Mais qu’est-ce que c’est que ce truc-là ? » Ces conséquences ne sont pas à classer dans les coups du sort mais nous renvoient à notre unique responsabilité. Le karma dit qu’il en est ainsi de toutes nos actions : chacune est comme une semence qui donnera son fruit.

Ça se corse lorsqu’on sait que les pensées et les moindres gestes sont considérés comme des actions… Nous avons vu que nous sommes incapables de prédire notre prochaine pensée. Mais nous souvenons-nous de celle d’il y a dix minutes ? Si nous avons pensé du mal de quiconque ou de nous-mêmes, nous avons chargé la balance du côté d’un mauvais destin car selon ces traditions, tout est enregistré dans l’univers. Le fruit peut-être sera amer. Que nous l’ayons oublié n’y change rien. De fait, nous oublions beaucoup, et nous sommes même parfaitement inconscients de la plupart de nos actions, si bien que nous vivons en victimes ahuries des situations que nous avons créées nous-mêmes. Parfois notre inconscience est telle qu’elle couvre des éléments importants de nos existences, par exemple, nous nous surendettons sans voir la ruine au bout, nous fumons sans penser au cancer et nous tombons des nues quand ça arrive. Parfois, c’est bénin, juste un indice de notre inattention et assez commun. Ou alors je suis la seule à ne pas me souvenir d’où j’ai posé  mes lunettes ?

Le triste constat de notre absence à notre vie porte en soi sa solution et une piste de travail à emprunter dès maintenant si on veut. Car si c’est notre inconscience qui crée une partie de notre malheur, plus nous mettrons plus de conscience dans nos vies, moins nous vivrons de malheur. Avoir plus de conscience amènera plus de lucidité sur ce que nous faisons, sur nos mécanismes psychologiques, et cela ouvrira notre intelligence pour nous permettre une attitude plus juste devant la vie. C’est cette lucidité qui nous protègera des retours de bâton, comme on dit en Français pour parler du karma. C’est vrai aussi bien à titre personnel que collectif : nous prenons souvent pour l’expression du destin ce qui n’est qu’une répercussion d’un mécanisme que nous avons nous-mêmes mis en route sans y faire attention.

Ce qui se passe aujourd’hui sur terre est édifiant de ce point de vue. La somme des causes que nous lui avons infligées en partie en pleine inconscience a pour effet notre autodestruction programmée. Peut-on appeler cela un destin ? Oui sans doute pour des millions de personnes qui se sentent impuissantes dans cette situation, tandis que d’autres s’entêtent. Oui pour les victimes des tsunamis et des tempêtes aux noms d’anges, oui pour l’ours blanc qui dérive sur un morceau de glace, oui pour la forêt que la chaleur embrase, oui pour tous ces innocents que soufflent les bombes. Mais la vérité, c’est que notre terre est une unité et que même si nous paraissons étrangers les uns aux autres, nous sommes ensemble. Le cœur défaille pour un coup au pied, parce qu’en vérité le corps est une unité. De même par la faute de certains, d’autres meurent. Mais au fond nous sommes tous reliés et un jour les victimes comme la terre entière, notre unité, notre corps, crie grâce avec les tortionnaires.


Nous voyons bien que cela n’a rien d’un destin programmé par une quelconque vindicte divine, que c’est nous qui l’avons construit. Ne cherchons pas ailleurs le tireur des ficelles de notre malheur : le destin, c’est nous. Aujourd’hui, pas besoin de dieux dans l’Olympe qui se battent entre eux par Grecs et Troyens interposés, il suffit de pays riches qui déplacent ailleurs leurs conflits armés pour être tranquilles chez eux. Il suffit de vendeurs d’armes qui n’en voudraient pas l’usage chez eux. Il suffit d’une exploitation éhontée qui affame et assoiffe à quelques encablures de nos palaces. Nous sommes pour nous-mêmes les dieux les plus hostiles. Le petit garçon souffreteux de la danseuse du cabaret devait son malheur à la cupidité du propriétaire plus qu’aux arrêts d’Allah. Le père d’Œdipe avait voulu assassiner son fils avant d’en être la victime et n’avait échoué dans son projet que par la pitié de l’exécuteur. Quant à Ulysse, il avait proposé lui-même cette idée tordue de guerre en cas d’adultère d’Hélène…

Prenons la mesure de notre responsabilité : ajoutons que les conséquences de nos actes se reportent aussi sur nos descendants, que si les parents boivent les enfants trinquent, et que cela se répercute sur plusieurs générations. Ce qui est vrai pour nos descendants fait de nous des êtres dépendants des actes des ancêtres qui sont ainsi les vecteurs de notre destin. S’ils ont été des gens de bien, c’est ce qu’ils ont transmis mais leurs conduites inappropriées pèsent aussi. On ne sait pas vraiment s’il était fatal qu’Eve mangeât la pomme et si elle était complètement libre de la refuser, en tout cas nous portons depuis ce jour fatidique le karma de son péché ! Si les conséquences sont si durables, comment espérer sortir de la roue du destin ?

Les chrétiens donnent une réponse depuis deux mille ans par Marie et Jésus. Ils appellent Marie la nouvelle Eve et le Christ le nouvel Adam, les nomment libérateurs des rigueurs de la loi (le destin) et venus apporter la grâce (la liberté). Qu’ont-ils fait ? On remarque d’abord que la vie de Marie et de Jésus est marquée par l’amour. En eux il n’y a que l’amour, un amour gratuit et universel qui transcende tout jusqu’à la mort. Ainsi ils ont entièrement embrassé, épousé les circonstances de leur vie qu’on appellerait destin. Cette embrassade ne leur est pas réservée, elle est proposée à tous. Cela n’a rien du fatalisme ni de la soumission, il n’y a aucune abdication : c’est un oui d’amour à tout ce qui se présente à vivre. Pour rester chez les chrétiens, Blandine caresse les lions dans l’arène, Saint François embrasse le lépreux, mais ces exemples sont universels et l’instituteur s’avance devant le soldat pour être fusillé à la place d’une jeune maman.

Les soucis moins violents de la vie sont aussi transformés bien sûr, non pas pour s’enfoncer dedans mais pour en sortir par et dans le Oui… Dans cet amour inconditionnel, dans cette foi dans l’amour comme base de notre monde, rien de ce qui passe n’a d’importance. Il n’y a plus de destinée, il y a des opportunités d’aimer. Tous ceux – d’où qu’ils viennent, qui vivent ces épousailles de la liberté et de l’amour absolu découvrent que l’adversité se métamorphose en tremplin. Ils découvrent que la fatalité n’est que l’écrin de la liberté. Tout fond dans le brasier de l’amour, même le destin. Et lorsqu’il ne s’agit pas d’embrasser la mort, on ne meurt pas, on décide la chance.

Décider la chance sans lutter contre le destin, c’est un brin provocateur pour notre impuissance ! Pourtant, dès lors que l’avenir est essentiellement la continuation de notre présent (hors les coups du sort) en changeant résolument notre présent, on agit donc sur l’avenir. Les neurosciences le démontrent sans difficulté : la tristesse chronique entraîne l’activation de certains types de neurones qui déclenchent par souci d’harmonisation, un équilibre chimique dans notre corps adapté à la tristesse. Nos épaules et notre regard se baissent, nous perdons l’enthousiasme, nous pataugeons dans la grisaille. A contrario, en décidant la joie, on modifie peu à peu les circuits neuronaux qui se mettent à sécréter d’autres hormones et à habituer le corps à un nouvel équilibre chimique. C’est ce qu’on fait par la méditation taoïste en particulier, avec le nettoyage des organes et du corps, le balayage interne du cerveau. Dès lors selon ce que tout le monde appelle maintenant la loi d’attraction, l’avenir ne sera plus déroulé comme un programme par défaut, autre façon de parler du destin : ce que nous émanerons de positif nous attirera du positif, quel que soit notre problème. Vous me direz que c’est épouvantablement difficile, et c’est vrai. Qu’est-ce qui bloque, donc ? Eh bien… nous, ou plus exactement le poids de nos habitudes et de notre passé en nous.

C’est pourquoi de leur côté, les spiritualités orientales nous rappellent que pour qu’il y ait un destin, il faut qu’il y ait quelqu’un pour le vivre. Jusque là, ça va, ça tombe sous le coin du bon-sens et La Palisse est de cet avis aussi. Mais elles tirent de cette affirmation facile à comprendre des conséquences qui le sont beaucoup moins et qui dénouent le sort. Elles disent que ce quelqu’un focalisé dans son petit corps au regard de l’univers, n’en est qu’une dimension, un peu rikiki même et très transitoire. Que si donc nous éloignions notre œil de la lorgnette par laquelle nous regardons et interprétons la vie, nous découvririons un champ beaucoup plus vaste, un réseau d’interactions à l’échelle de l’univers. Un autre œil s’ouvrirait et notre compréhension s’éclairerait. Tout cela sans qu’il y ait besoin d’aucune interprétation de notre pensée ou de notre émotion. Autrement dit, si nous lâchons l’obsession du commentaire et de l’émotivité, l’addiction à notre image et à notre quelqu’un, si nous renonçons à notre histoire, nous entrerons dans une dimension immédiate de nous. Dans cette dimension, que nous sommes depuis l’origine, nous serons libérés du destin. Pour revenir à la Genèse, le destin frappe Adam ou Eve, mais pas Christ ou Bouddha.

Pourquoi ? Parce que le destin qui bouleverse les choses se produit dans le monde des choses, mais que Christ ou Bouddha ont réalisé leur autre nature, véritable nature qui ne dépend pas de ce qui passe. Selon Bouddha en effet, « il y a un sans naissance, sans devenir, sans création, sans condition » qui permet d’échapper à la tyrannie de ce qui est né, conditionné, créé, ce qui devient et finalement meurt, c’est à dire aux contraintes de notre incarnation et de notre monde. Attention, je n’ai pas dit que cette dimension sans forme permettait d’échapper à ce monde, ce qui serait dommage à bien des égards, mais à sa tyrannie.

Christ et Bouddha avaient aussi un corps et des émotions, ils s’appelaient d’abord Jésus ou Gautama. La découverte de leur véritable nature n’a rien enlevé de leur existence charnelle mais a replacé celle-ci à sa bonne place : une place relative au temps et à l’espace. Bouddha et Christ ont donc réalisé qu’ils étaient à la fois dans le temps et le non-temps, dans la forme et dans cette vacuité que les sciences quantiques découvrent partout jusqu’à l’intérieur de ce qui paraît plein, comme notre corps par exemple. Nos corps sont constitués de 99,999999 % de vide, alors que nous ne le soupçonnons pas. Si on nous l’a appris, nous l’oublions. Les sciences parlent aujourd’hui d’énergie information pour ce vide que nous sommes sans le savoir, elles parlent d’une perfection de l’univers tandis que les traditions nous donnent les mot lumière et amour.

Or si nous sommes dans cette énergie de lumière et d’amour qui remplit la totalité de l’univers, comme elle n’a pas de forme ni de contour, nous ne sommes pas seulement dedans, nous sommes cela. Le Christ déclare donc « Le père (pure conscience et amour,) et moi (dans mon corps ici et maintenant et encore pour un moment) nous sommes Un ». Une telle puissance nous appartient que le destin n’est plus qu’un mot, nous sommes libres. Un espace infini de jeu se déploie, où le miracle n’est pas plus difficile et étonnant que le jeu d’un enfant.

Par conséquent les êtres qui ont découvert leur véritable nature sont tranquilles avant le temps tout en vivant dans leur époque et leur corps. « Avant qu’Abraham fût, je suis » dit Jésus à ses interlocuteurs interloqués. Bien sûr, il n’a dit pas qu’il serait vieux de plusieurs milliers d’années, d’ailleurs certains l’ont vu bébé. Il dit comme les bouddhistes que notre véritable nature est non née, que nous étions là avant le commencement. La Genèse nous donne de cette dimension un petit indice. Sa première ligne narre le Commencement, commencement de la manifestation, coup d’envoi du destin. Or cette ligne commence avec le mot Bereshit qui signifie : au commencement. Vous allez me dire « Eh ba quoi ? Qu’y a-t-il d’étrange à commencer par « au commencement » un récit sur le commencement ? » Pour un peuple comme le peuple hébreu si féru de guématrie, c’est à dire du sens profond des lettres et des chiffres qui leur correspondent, c’est impossible que le premier mot du Livre avec un grand L commence au petit bonheur la chance. Alors que remarque-t-on d’étrange dans ce mot Bereshit ? Il commence avec un B et pas un A, par le numéro 2 et pas le 1. A l’homme de chercher …

La logique voudrait que la découverte soit plus qu’aisée : évidente. Après tout il s’agit de trouver l’accès à ce qui nous remplit déjà et ce dans quoi nous sommes ! Hélas, ce n’est pas l’expérience générale, ou ça se saurait… alors comment faire ? En calmant ce qui bloque notre conscience dans un destin, notre personne. Nous n’irons pas dans le sans forme avec notre forme, nous n’irons pas avec notre lourde pensée dans l’immédiateté de la conscience, avec nos émotions mélangées dans le scintillement de l’amour. Et puis, il est important de nous souvenir que cette puissance, quand elle a bien voulu donner son nom s’est dite « Je Suis », au présent, ou « Soi » selon Krishamurti. Il n’y a donc d’autre lieu de rendez-vous que le présent. Dès lors, pour que les griffes du destin se desserrent, cultivons par tous les moyens possibles l’attention à l’instant. Cherchons à ressentir ce qui est, et si l’occasion s’en trouve, laissons-nous emporter, plongeons, sautons, que sais-je ! Changeons d’état, retrouvons-nous. Pour nous conduire au plongeoir, les chrétiens proposent la prière, les chamanes la communion avec la nature, les orientaux la méditation, les artistes, la pratique d’un art et la liste n’est pas exhaustive.


Abandonnés, immergés dans la splendeur, comme les grands témoins, nous aussi nous découvrirons la puissance de la liberté et le pouvoir de devenir co-créateurs. Pour prendre la comparaison du vase et du potier, nous ne serons plus seulement vase mais potier, plus seulement ce qui est fait (et pas toujours satisfaits) mais ce qui forme. Je connais plusieurs personnes dignes de confiance qui sont entrées un instant comme par inadvertance dans cette dimension d’où elles ont ramené un miracle qu’elles m’ont raconté. Voici celui d’un vieil ami décédé aujourd’hui. Alors qu’entré au fond de lui, il avait regretté d’avoir mal jugé son gendre et de le lui avoir dit, il a senti une chaleur dans sa bouche. En une fraction de seconde il a vu disparaître un cancer de la langue pour lequel on devait l’amputer le lendemain.

Il est dit qu’avec le stylo de feu de cette énergie, nous recevons le pouvoir d’écrire ou réécrire notre vie sur la terre. Le destin s’incline, il n’y a plus de fatalité, le sort ne peut plus s’acharner : leurs lois n’ont pas cours dans l’infini présent, elles ne s’appliquent qu’aux esclaves du temps. Le seul destin qui se dessine désormais est selon l’expression bouddhiste un destin de providence. Et si nous nous éveillons suffisamment pour retrouver cet espace en nous autrement que par accident, si nous pouvons garder bien en main ce stylo, nous n’aurons pas vécu un petit miracle seulement. Nous deviendrons co-auteurs de nos existences et non plus simples spectateurs ou acteurs d’un rôle pré-écrit. Même, si nous le voulions, dans le sein de la Conscience-Amour, nous pourrions modifier le destin de l’univers, rectifier la trajectoire d’une météore ou d’une galaxie, aider la terre. Victorieux, libres.

 

 

 

 

 

 

 

 

L’arbre et son fruit

L’arbre au solstice est resplendissant, son fruit mûrit ou déjà il s’est donné, son feuillage vert ombrage les passants et ceux qui se reposent. Souvent, il embaume. C’est une belle saison que la Saint Jean pour nous intéresser à lui. L’arbre est très différent de nous : il n’a pas du tout la même morphologie que nous, il n’a pas de visage, sauf dans les contes et les cauchemars, il ne se promène pas et il ne dit rien à notre façon, vu qu’il n’a pas de bouche. Et pourtant, il y a peu d’éléments de la nature qui parlent autant à l’homme. Comme le dit Baudelaire dans Correspondances :
                  « La Nature est un temple où de vivants piliers
                    Laissent parfois sortir de confuses paroles ;
                    L’homme y passe à travers des forêts de symboles
                    Qui l’observent avec des regards familiers. »
Que nous indique donc la verticalité de l’arbre ? Que nous disent ses branches et son tronc stable ? ses racines plus ou moins profondes, quels secrets nous confient-ils? Ses fruits, qu’ils fondent sur la langue ou craquent sous la dent, qu’est-ce qu’ils nous enseignent ? Arbres fruitiers, arbres symboliques, arbres généalogiques, arbres de vie, arbres de nos corps… Allons donc nous promener ensemble dans la forêt.

Le dictionnaire dit que le mot fruit désigne d’abord le fruit de l’arbre bien sûr, et puis partant de là, la récolte, le résultat avantageux produit par un travail. Autant dire qu’il n’y a pas de fruit sans quelque chose avant. Alors quand notre œil regarde le fruit, que sait-il d’avant? Si l’œil se promène dans l’espace il remarque le rameau, la branche, la plus grosse branche, le tronc et la terre. Et sous la terre? Un réseau de racines dont il n’aperçoit qu’une infime partie et qui parle de la graine qu’elle furent : cette force mystérieuse et enfouie est l’origine du fruit dans l’espace. Et dans le temps, voyons. Le fruit apparaît quand la fleur est fanée, après le bourgeon, après la pousse des branches et du tronc, après la graine. L’espace et le temps nous ramènent tous les deux à la graine. Alors commençons par le début et prenons-en de la graine.

La graine est souterraine, d’abord. Nous savons bien que la graine ne germera pas dans son sachet ni le pépin de pomme dans notre assiette : il faut des conditions adéquates et ça m’a fait sourire de remarquer que l’homme et la graine suivent des démarches exactement inverses : l’homme commence par mourir, puis il est enterré. Au contraire, la graine commence par être enterrée, puis elle doit mourir à ce qu’elle était sinon son étui deviendrait son caveau. Il y a donc deux conditions pour que poussent les graines: il faut les enfouir, et elles doivent perdre leur statut de graines.

Dans nos correspondances avec l’arbre, où est en nous la terre pour enfouir la graine ? La première terre dont nous disposions, c’est notre corps. Le crâne ressemble plutôt à un rocher qu’à de la terre et nous ne sommes pas certains de ne pas avoir un cœur de pierre… Descendons plus bas, jusqu’aux ventre, aux entrailles, centre géographique du corps, lieu souple, humide et chaud, là même où l’arbrisseau de l’être humain poussera en lui. Voilà la terre. C’est le ventre le nid d’où germera la graine de notre fruit, si notre cœur lui donne de bonnes conditions climatiques et si notre esprit s’y intéresse. Pour que notre arbre intérieur pousse, il faut retrouver notre ventre, le laisser respirer, l’arroser d’attention et d’amour, rester dedans. Ce temps se nomme calme, tranquillité, respiration, méditation. 

Deuxièmement, le grain doit mourir et perdre son statut de grain. En fait cette mort mérite plus de cris de joie que de lamentations car son synonyme est le mot germination. J’ai bien observé ce qui se passe pour un haricot, germer n’a pas l’air de lui faire mal : la graine s’ouvre, et ça pousse vers le bas d’abord et vers le haut, elle devient méconnaissable, remplacée par de petites racines et un début de tige.

A voir comme ça, les arbres on dirait des cuillers plantées par terre qui n’ont fait que de s’élever, mais en fait, c’est bien des profondeurs que monte la sève qui va circuler le long du tronc, l’élever, le fortifier. Et plus l’arbre s’élève, plus il s’enracine. Et aussitôt que les branches se déploient et quittent le tronc, l’arbre grandit dans tous les sens au-dessus et en-dessous aussi. C’est pourquoi la médecine chinoise donne comme mouvement à l’arbre l’expansion de tous côtés. Ouvrons la graine. Y voyons-nous un arbre en miniature? Non. Ce qui fait la graine, c’est l’information de l’arbre et ce qui fera l’arbre si on en prend soin, c’est l’énergie de vie de la graine. En d’autres termes, il faut préparer la terre et continuer à s’occuper du sol le temps nécessaire, tout en laissant faire la graine et la pousse. Gardons-nous d’intervenir là : l’intelligence de l’arbre est digne de confiance, il sait lui-même ce qu’il a à faire et comment grandir pour être conforme à sa nature optimale. Dans la nature, on trouve des quantités d’espèces d’arbre différentes, des graines extrêmement diverses. Et nous, quelles sont nos graines ?

Les Taoïstes disent que nous naissons avec des graines héréditaires de toutes sortes dans le jardin de notre patrimoine génétique. Certaines graines sont issues de mémoires ancestrales indésirables et il vaut mieux de pas en voir s’épanouir le programme sous peine de vivre une vie dont personne ne voudrait. D’autres graines sont excellentes et pour peu qu’on s’en occupe, elles produiront des fruits délicieux.

D’accord, nous ne sommes pour rien dans l’entretien initial, c’était le travail de nos parents, et ils s’en sont plus ou moins bien chargés, puis un jour nous avons dû décider de prendre nous-mêmes les choses en main. Seulement, la vérité c’est que pour la plupart d’entre nous, nous n’y connaissons plus ou moins rien, d’ailleurs rien ne ressemble plus à une graine qu’une autre graine ! Dans le jardin de ma maison, j’assassine moi-même en toute quiétude et toute ignorance d’excellentes plantes, d’excellents plants, de jolis petits arbres venus s’installer tout seuls et des fleurs que moi-même pourtant j’ai plantées l’année d’avant. Je les ai laissé s’étouffer sous les mauvaises herbes ou des troncs qui poussent à grande vitesse, je ne les ai même pas reconnues. Alors? Engager des jardiniers, voilà ! Seulement quand des jardiniers de fortune viennent travailler, avec enthousiasme ils ratiboisent les hortensias au milieu des orties et débarrassent parfaitement le fond de la plate-bande de tous les framboisiers. Par contre, les pousses d’arbres sauvages qui squattent aux mauvais endroits demeurent parce que le jardinier sans connaissance ne sait pas si c’est un mauvais arbre et de toutes façons il n’est pas outillé pour dessoucher.

Comment faire? Nous mettre en quête de bons jardiniers et nous réjouir si la vie en place sur notre chemin. Et puis, pour nous aider même si nous nous y mettons un peu tard, regarder les fruits des arbres qui proclament de quelle graine ils sont issus. Comme dit Mathieu : « Cueille-t-on des raisins sur un buisson d’épines, ou des figues sur un chardon ? Ainsi tout bon arbre produit de bons fruits, mais l´arbre malade produit de mauvais fruits. Un bon arbre ne peut pas porter de mauvais fruits, ni un arbre malade porter de bons fruits. » Voilà, c’est clair. Autant la graine est inconnue dans l’obscurité de la terre, autant les fruits brillent au grand jour. Ils sont l’aboutissement de l’arbre, un condensé de leur information, ils portent ce que l’arbre a de plus précieux. Pourquoi ? Parce que bien protégée par le fruit, chaque graine est un programme pour un arbre nouveau.

Et c’est très gai la façon dont l’arbre s’y prend pour qu’elle soit mise en terre. Il produit des fruits jubilant de couleur au soleil, suaves et savoureux, uniques selon leur espèce, il les donne au promeneur comme à l’oiseau pour le plaisir de vivre. Chacun de nos fruits à nous aussi porte des graines, graines d’avenir pour notre vie, graines pour nos descendants, graines volant au vent si bien que des jardins inconnus peuvent s’en trouver modifiés. Donc, il était difficile de repérer nos graines, mais nos fruits sont visibles, quels sont-ils ?
Si les gens se sentent mieux quand nous arrivons que quand sommes absents, c’est que nos fruits sont bons. Si notre compassion va plus vite que notre parole c’est que nous avons bien arraché les ronces et retourné la terre pour dégager notre cœur. Si aucun fruit comestible ne pourrit autour du tronc parce que nous les avons partagés sans thésauriser, c’est que nous avons su respecter la générosité de la nature qui se donne pour donner. Je ne vous ferai pas le tableau contraire, ce serait bien triste! Posons-nous quand même la question : qui peut goûter aux fruits de notre existence ? des enfants ? D’autres êtres humains de tout âge ? des animaux ? des plantes ? A qui avons nous proposé une ombre bienfaisante et à qui au contraire avons-nous fait de l’ombre ? Acceptons-nous les autres comme éléments de notre vie, savons-nous leur faire confiance comme l’arbre confie ses fruits ? Sommes-nous encore des arbres vivants ou presque secs ? Avec un peu d’attention et de sincérité, il est possible de répondre à plusieurs de ces questions, d’autant que pour affiner cette introspection, il existe aujourd’hui de nombreux outils simples. Par exemple, on trouve facilement sur la toile des arbres de vie psychologiques à visée thérapeutique. Je m’en suis inspirée pour vous en proposer un qui soit davantage relié aux taoïstes.

Vous y êtes? Il va s’agir de recenser tous nos atouts, puisque c’est un arbre de vie. Un jour de grisaille, nous pourrons dessiner un arbre de mort pour bien voir tout ce qui nous plombe, et la faute à qui… Il faut une feuille de papier et un crayon pour dessiner un arbre, qui nous représentera mais là maintenant, imaginons-le seulement. Ça y est? Voyons ça. Si nous n’avons pas mis de racines, vite! Corrigeons car les racines représentent les ressources qui nous sont données : nos qualités héréditaires, les soutiens des membres de notre famille nés avant nous, les mémoires ancestrales positives, notre capital émotionnel et financier. C’est bon pour nous-mêmes et pour nos lignées de reconnaître la nourriture que nous tirons des ancêtres, et dans quoi l’on puise. Tout n’est pas parfait? Eh bien ce n’est pas grave, les racines des vrais arbres sous la terre ne sont pas du tout bien disposées comme les branches en haut, c’est un vrai bazar d’enchevêtrement et ça nourrit quand même. Ne soyons pas chiches

avec les racines, recensons le maximum des qualités familiales, même celles qui nous manquent à nous puisqu’elles sont quand même dans notre patrimoine. Elles sont peut-être une incitation à nous améliorer: pourquoi ne pas décider de les reconnaître et faire fructifier chez nous?

Dans le tronc, indiquons comment circule cette énergie ancestrale en nous c’est à dire comment nous exprimons à notre tour leurs qualités ou les avantages concrets qu’ils nous ont légués, je veux dire aussi bien du courage qu’une maison. C’est le moment de repérer tout ce que nous avons de bien et ce que nous faisons de bien – sans forfanterie puisque nous sommes seulement l’expression de nos ancêtres. Par exemple notre père était un bon bricoleur et nous, nous avons monté une entreprise en bâtiment qui marche du feu de Dieu. Maman était toujours de bonne humeur et nous aussi nous changeons l’atmosphère générale dans notre lieu de travail. Ce peut être très varié, comme la gestion d’un bien, la pratique d’un sport, la maîtrise émotionnelle ou notre vie en société. Rien n’est à omettre. C’est une bonne chose de prendre conscience de nos plus beaux engagements en connexion avec les ancêtres: pour nous car nous sommes reliés, pour eux car ils sont reconnus. Cela facilite l’amour.

Quand on passe aux branches et aux rameaux, on cherche comment ces qualités s’expriment dans les détails. Par exemple, en plus d’être une infirmière sourire, j’ai un petit carnet de blagues que mes copains réclament. Si nous nous apercevons que nous portons peu de rameaux, ou que notre tronc est chétif par rapport aux qualités que nous avons reconnues à nos ancêtres, réjouissons-nous, il y a du travail ! Avons-nous été créatifs? Avons-nous inventé de nouvelles qualités ? C’est possible en effet de développer en nous des qualités seulement en germe chez nos ancêtres, j’en prends pour exemple le développement intellectuel: nos aïeux incultes ont mené leurs enfants à l’école primaire, ceux-ci sont devenus instituteurs puis agrégés, puis ministres de la république.

Bref. Passons aux feuilles. Comme elles absorbent la lumière, elles nous posent la question de savoir comment nous recevons ce que donne la vie. Comment nous nourrissons nos racines par notre comportement personnel, en famille, dans la société. Ce que la vie nous donne à vivre qu’en faisons-nous? Par exemple si quelqu’un nous fait un cadeau, sommes-nous du genre à nous écrier que nous l’avons déjà, ou voyons-nous d’abord l’intention amicale ? Avons-nous développé ou non la gratitude et la positivité? Et puis regardons les fruits, quintessence de l’arbre. En avons-nous dessiné? Non? Ouhllla ! Les fruits sont les projets qui verront le jour dans la continuité de ce que nous avons recensé. Et dedans sont les graines que représentent nos enfants, nos descendants et c’est ainsi que notre arbre s’inscrit dans un arbre généalogique : nos graines seront leurs racines et leur patrimoine. Grande est donc notre responsabilité. Selon que nous aurons fait fructifier ou non notre patrimoine, leurs arbres seront plus ou moins beaux.

Enfin, dessinons notre arbre de vie idéal. Nous comme nous aimerions être dans une vie telle que nous la voudrions sans censurer nos rêves, sans triche non plus. Confrontons, tirons-en les leçons et maintenant que nous savons quoi faire prenons soin de notre arbre. Intervenons.

Dans quel état est la terre de notre arbre? En d’autres termes, nous occupons-nous de nos conditions de vie ? Notre tronc est-il encombré de branches mortes? Il faut élaguer les vieux moignons parce que sous leur écorce se cachent des vers qui attaqueront peut-être aussi ce qui est sain. Voici une scie affutée, une hache tranchante. Ouille ! Cela ne donne pas très envie ! Mais n’ayons pas peur, enlever les branches mortes ne cause aucune douleur, c’est tout juste un peu désagréable. Quelles sont nos branches mortes? C’est partout où la sève ne passe plus, partout où c’est devenu mécanique, sans lien avec notre présent. Un travail, des relations, des habitudes devenues inadéquates, des armoires remplies de vieux machins qui ne nous servent plus à rien. Tranchons. C’est important car rien de neuf ne peut sortir de ce qui est mort, et la poule pourrait bien couver des éternités qu’il ne sortirait rien de l’œuf que de la pourriture…

Après les moignons, les branches vivantes en trop grand nombre. Si trop de branchages mangent la force du fruit, il faut tailler aussi, et ça c’est plus douloureux. La taille blesse, mais l’écorce se refait et l’arbre retrouve de beaux fruits. Quelles branches surnuméraires nous étouffent-elles ? L’hyperactivité par exemple, et les addictions au stress, aux écrans, au sexe, aux drogues diverses qui occupent notre vie et pompent notre sève sans donner de fruit. Savoir quoi et où élaguer, tailler, traiter, prendre conscience de ce qui empêche notre arbre de produire, c’est déjà tout un boulot (sans jeu de mot) avant même de s’y mettre. Du coup après, on attend des résultats rapides. Hélas, on s’aperçoit que c’est bien difficile. Il y a beaucoup de risques que nos paroles et nos pensées s’obstinent à nous mener par le bout du nez, que nos vieilles émotions dominantes restent dominantes même si elles ne nous font pas de bien. Si nous sommes des arbres à épines, nous demeurons plutôt épineux et si nos plantes sont urticantes, les autres restent bien avisés de se tenir à distance. Comment ça se fait? Ça me rappelle une vieille chanson de Hugues Aufray: « Je ne suis plus maître chez moi, c’est mon chien qui fait la loi! »

Un peu de lucidité : quand nous avons suivi de mauvaises habitudes pendant vingt ans, nous ne pouvons pas nous attendre à ce qu’en deux heures elles se volatilisent définitivement. Le temps de l’arbre est lent, il a de la patience et de la persévérance. Il nous en faudra aussi parce que sinon, après un peu d’attention on oubliera de faire attention. Aussitôt nos automatismes reprendront le dessus parce que c’est mieux que l’hébétude. Le propre d’un automatisme, c’est d’avoir été acquis dans le passé et de s’appliquer automatiquement au présent, c’est à dire sans nous demander le moindre effort d’attention. C’est pratique, c’est même fait pour ça, mais quand nous laissons nos automatismes nous gouverner hors de leur champ d’utilité, nous vivons machinalement, aujourd’hui comme hier, avant-hier et encore avant, notre corps nous servant des réponses anciennes aux situations nouvelles qui se présentent. Les automatismes ont envahi notre terrain. L’arbre n’est jamais automatique me semble-t-il, il nous rappelle de vivre au présent. Cependant pour revenir au présent, il faut de l’attention. Alors si parmi nos automatismes, nous avons installé celui de l’inattention, nous savons par où commencer à jardiner !

Lucidité, patience, attention. Soit, et après? S’il faut soixante ans pour contrebalancer une mauvaise habitude dont on ne prend conscience qu’à soixante ans, s’il faut batailler force contre force pendant soixante nouvelles années, est-ce vraiment la peine de s’y mettre? En outre nous ne sommes jamais les premiers de notre lignée à nous montrer radins ou dépressifs… en rajoutant l’atavisme, la tâche devient vraiment trop rude ! La tentation est grande de conclure que nous avons un destin, déterminé depuis le programme de la graine et que nous sommes tristes parce que tel est notre caractère, notre arbre. Comme le disait Prévert, « Je suis comme je suis, Je suis faite comme ça […]Et n’y puis rien changer. » Zola a montré ce déterminisme aggravé par les conditions sociales et dans l’Assommoir, on voit que Gervaise n’avait aucune chance de vieillir heureuse.

La vision naturaliste de Zola est la vision d’un monde où la réalité, c’était la matière qu’on voyait, telle qu’elle a pu s’exprimer jusqu’à la découverte de la mécanique quantique. Du temps de Newton, on pouvait prévoir la trajectoire d’une pomme et la triste fin d’une bonne renvoyée par ses patrons, mais aujourd’hui, on ne sait pas ce que fera l’atome qui peut jouer à être une onde dès qu’on aura le dos tourné. On sait que le corps d’un atome ne forme que 0,00000001 % de la place qu’il prend et que le reste c’est du vide. En battant en brèche le déterminisme jusque là inexpugnable de la matière la science nous indique un chemin de liberté. Il est simple: rencontrer par delà ce qui se voit en nous de concret et de limité notre puissance d’énergie sans forme, nous en nourrir, nous en ré-informer au sens informatique du terme. Puisqu’un proton a une double nature dont l’une lui donne la liberté, pourquoi pas nous qui sommes faits de protons ? Certes, mais comment rencontrer ce vide puisque nous n’en avons pas conscience? C’est déjà difficile de chercher une aiguille dans une botte de foin, mais un programme d’aiguille, une absence d’aiguille… Au moins, le jeu en vaut-il la chandelle? Qu’en dis-tu arbre?

L’arbre dit: regarde dans ton arbre les fruits de cette intelligence que tu ne contrôles pas mais qui agis en toi et tu pourras choisir. Il n’y a pas à chercher longtemps. Il suffit de nous regarder dans la glace, ce qu’il y a de bon dans le corps, c’est le corps ! Nous ne savons pas comment nous avons été tissés par milliards de cellules dans le ventre de notre mère, ni par quel mystère ces cellules coopèrent pour que nous restions en vie. Les battements du cœur, la respiration, la digestion, le sommeil, l’immunité, bref tout ce qui nous maintient sur la terre échappe à notre volonté consciente. Nous, nous n’hésitons pas à nous endormir plusieurs heures par jour, cette intelligence est fidèle et toujours en action 24 heures sur 24. Nous, ça ne nous dérange pas de nous malmener et même de nous suicider, elle, elle nous répare. Elle cicatrise la peau, renouvelle nos cellules, invente un plan B pour que les borgnes voient les reliefs, installe un bison futé si une veine coronarienne se bouche. Oui, elle a beaucoup plus d’amour que nous pour la vie cette intelligence, elle est bien plus fiable et bien plus intelligente, bien plus fidèle aussi, ses fruits sont de bons fruits.

Il suffirait alors d’arriver à nous raccorder avec elle et à lui passer commande pour que notre arbre donne de nouveaux fruits, mieux que nous le voulons et plus rapidement que par une lutte incessante habitude contre habitude, matière contre matière. Alors si nous avons décidé que le jeu en vaut la chandelle, que répond l’arbre sur ce sujet?

Il dit que le petit gland devient un chêne immense et que pour grandir il n’a rien fait que de laisser faire l’inconnu et la vie qui circulait en lui. Il dit que de même, nous, nous sommes le lieu de l’éclosion d’un niveau d’être dont nous ne pouvons avoir d’idée tellement il est différent de notre état actuel, et pourtant il est déjà en nous, sommeillant, programme non activé mais parfait. Pour le rencontrer, il faudrait nous aussi cesser d’être des monomaniaques de la répétition du connu et autoriser l’activation de ce programme. Laisser faire mais comment? Il y a des tas de gens qui laissent faire et jamais ils ne découvrent autre chose que la graine, une graine bien flétrie le jour de leur mort. Quand on l’enterre, c’est trop tard ! Il faudrait donc quand même une méthode, et l’arbre nous la donne.

Ce sont les feuilles de l’arbre qui regardent le ciel, mieux encore, qui le respirent. Leur chlorophylle absorbe la lumière qui se transformera en matière organique comme le sucre et des oligoéléments. C’est pour ça que l’arbre n’est pas comme nous : il n’a pas besoin de se mettre à table, il a la photosynthèse. Pour respirer le maximum de lumière, les feuilles sont plates. Les taoïstes disent que tout ce qui est plat en nous, le sommet de la tête, les plantes des pieds, les paumes des mains, les apophyses de nos os, ces petits plateaux que l’on sent principalement dans notre dos derrière les vertèbres sont comme nos feuilles le lieu des échanges. Échanges avec le ciel quand la surface plane est dirigée vers le ciel, avec la terre quand c’est vers le bas. Ils disent que le mouvement interne de l’énergie non contrariée est la verticalité, comme un arbre fait ses efforts pour la retrouver quand il en a été dérangé.

En y prêtant attention, en respirant dans le haut de la tête, nous pouvons donc nous aussi respirer la lumière, nous avons les moyens d’échanger toutes sortes d’informations vitales avec l’univers. De nos jours, des gens comme Yasmuheen affirment vivre uniquement de lumière depuis plusieurs années sans avoir perdu un gramme, mais ce n’est pas nouveau. J’avais lu dans un recueil de témoignages la déconfiture d’un jeune homme venu partager un moment la retraite d’un ermite. Celui-ci lui avait dit gentiment: « En l’honneur de votre présence, je vais nous préparer un repas ». Et il lui avait proposé trois figues et deux olives. Nous ne sommes pas loin non plus de la photosynthèse ! Mantak Chia donne de nombreux stages où l’on apprend à ne presque pas se nourrir.

Aspirer le ciel et les rayons du soleil, c’est se relier à l’espace, à la vacuité diraient les bouddhistes, vide dans lequel prennent place toutes les formes. Le sans-forme hors de nous existe aussi à l’intérieur puisque nos atomes sont constitués de vide à 0,9999999999%. Autrement dit, il nous faut nous relier au vide et en aspirer l’énergie comme un arbre aspire la sève du ciel. Pour rendre les choses encore plus faciles à comprendre, les Upanishad représentent l’univers manifesté comme un arbre renversé, plongeant ses racines dans le vide du ciel et dont les fruits sont la terre et les étoiles. L’Inde antique des Védas le dit en toutes lettres : « C’est vers le bas que se dirigent les branches, c’est en haut que se trouvent ses racines. » L’énergie vient d’en haut, pour nous comme pour l’univers. Notons que ce symbole antique est aussi celui de l’arbre de vie des Hébreux aussi nommé arbre des sephiroth: en haut le vide, en bas la matière manifestée.

L’arbre comme axe du monde est donc une sorte d’ascenseur-descenseur cosmique, vecteur de la manifestation de cette intelligence qui nous dépasse. Dans notre arbre corporel aussi cette énergie qui impulse les immensités de l’univers peut circuler librement si on lui en donne l’occasion avec autant d’énergie que nous pourrons la supporter.

Les fruits au sens large du mot d’un arbre dans la nature sont une bénédiction de vie. J’ai lu qu’il y avait 700 vers et 60 000 araignées et autres mille pattes dans un mètre cube de terre autour d’un simple chêne. Que dans une chênaie, il y avait un taux d’occupation au sol d’un oiseau par mètre carré! Alors, un arbre de vie, quelle merveille ! Quant à la longévité de l’arbre de vie, un simple arbre terrestre nous en donne une idée. Pour rester dans les forêts de France, il y a un if de 1600 ans dans le cimetière d’Estry dans le Calvados mais d’autres arbres sont bien plus vieux. L’arbre de vie donne l’immortalité.

Se souvenir de la verticalité, aller vers le ciel, aspirer la lumière sans quitter notre enracinement nous habilitera à goûter les fruits de l’arbre de vie, à devenir immortels Il ne s’agira plus de lutter matière contre matière, force contre force, armée contre armée, mais de laisser faire en nous l’œuvre universelle de la vie. Notre arbre deviendra à son tour un arbre de vie aux fruits divins. Les graines de nos fruits s’en iront voler dans les jardins voisins et sans savoir pourquoi, le monde changera. Nos descendants naîtront avec la lumière.

Les mythologies qui attestent que ces fruits existent nous donnent aussi quelques conseils et indications. Je ne m’arrêterai que sur trois exemples : les pommes d’or du jardin des Hespérides, les pêches chinoises de l’immortalité et la croix du Christ. Les pommes d’or poussaient dans le divin jardin d’Héra-Junon, fruit d’un arbre magique offert par Gaia la terre à l’occasion de son mariage avec Zeus-Jupiter. On avait chargé un énorme dragon à cent têtes et de jolies nymphes, les Hespérides, d’interdire aux hommes ce pommier spécial. Nous savons tout ça parce que le roi de Corynthe Eurysthée avait demandé à Hercule de lui en rapporter quelques uns en guise de onzième exploit. Hercule se mit en quête et il dut traverser moult aventures ne serait-ce que pour avoir l’adresse. Il libéra en cours de route Prométhée enchaîné sur son rocher et finit par rencontrer Atlas qui portait le ciel. Hercule avait beau être demi-dieu, il ne pouvait aller lui-même dans le jardin des Hespérides. Ce fut donc Atlas le papa des nymphes gardiennes, qui rapporta trois fruits moyennant quelques tractations avec Héraclès au sujet du portage de la voûte céleste. Ensuite, Hercule livra les pommes à Eurysthée. Celui-ci ne put les garder car Athéna les reprit la nuit même après avoir autorisé Hercule à en goûter un. Je ne retiendrai qu’un symbole dans ce mythe : il est possible de se faire aider, comme Hercule avec Atlas, mais on ne peut pas faire entièrement faire le travail par les autres, l’immortalité ne se livre pas comme une pizza. Si nous trouvons un jardinier pour notre jardin, il pourra certes bêcher autour de notre tronc, élaguer, arroser, ôter l’ombre trop forte autour de nous, même, mais il ne se substituera pas à notre arbre, ce sera à nous de le laisser produire son fruit.

Quittons la Grèce. Chez les Chinois, l’arbre de vie ne donne de fruits que tous les trois mille ans. Nous avons peu de chances d’en trouver car il faut tomber au bon moment et serions-nous à l’heure, le jardin est secret, et bien gardé. Seul un singe paraît-il arriva à en dérober, et il devint immortel au grand dam des autres immortels. D’ailleurs, d’après ce que j’ai lu, le fruit est tellement goûteux qu’on n’a plus besoin d’immortalité car sa saveur ramène si puissamment à l’instant présent que toute notion de temps disparait. Telle est sans doute la leçon de ce pêcher: c’est le présent la porte de l’immortalité, porte étroite et infinie dont parle aussi Jésus.

La croix aussi est arbre de vie en écho à l’arbre de vie du jardin secret d’Eden présenté dans la Genèse. Son fruit pendu c’est le Christ. Le tronc vertical représente l’axe de la transcendance et la branche horizontale nous parle de l’espace et du temps. Le cœur du Christ, c’est à dire son amour, est à la jonction des deux, ses bras écartés embrassent la souffrance du monde tandis que son corps reste orienté vers le ciel, le sans-forme, la source de la vie. Le Christ emporte dans sa mort tout ce qui est facteur de mort dans la vie et qu’on appelle le péché. Si le grain ne meurt, il ne donnera pas de fruit, mais s’il meurt il en donnera 30 pour un, disait-il. C’est le sens de la résurrection après la crucifixion. La leçon ici c’est le dépouillement dans un amour sans condition, comme l’arbre chaque automne se dépouille de ses feuilles sans détester l’hiver. Mais qu’est-ce donc qui doit mourir en nous ?

Nous sommes mortels, pour devenir immortels nous devons logiquement nous dépouiller de l’homme mortel, c’est à dire de la tyrannie de la matière. Car ce qui apparaît disparait et même l’arbre un jour meurt, nous aussi. Le problème, c’est que nous nous y sommes identifiés, nous croyons que ce 0,0000000001 %, c’est nous. Si nous mourons dans cette conviction, nous n’aurons pas goûté de l’arbre de vie, nous pourrirons entièrement dans la tombe. Nous participerons à d’autres formes d’existence, certes, mais connaîtrons-nous ce qui fait les 0,999999 % de nous ? Or goûter signifie apprécier consciemment, déguster. Si nous accédons de notre vivant à la conscience de ce vide plein qui constitue l’univers, cela donnera un goût nouveau à tout ce que nous croyions connaître, un pouvoir nouveau à notre esprit. Aujourd’hui donc nous nous identifions à notre corps, et après nous pourrons continuer, sauf que nous nous identifierons à 0,000000001 %. C’est peu. Nous serons libres. Nous saurons instantanément que nous sommes d’abord et essentiellement ce qui n’a pas de forme comme ce qui est dans la forme : le vide ne se découpe pas en tranches puisqu’il est impossible de couper il n’y a rien où couper. Il n’y a pas de frontière de temps non plus dans la vacuité puisqu’il n’y a rien qui apparaît et commence… Dès lors, où et quand cessons-nous d’être? Jamais et nulle part, nous sommes l’univers entier et sa source. Nous sommes.

Nous sommes déjà cela aujourd’hui puisque c’est notre structure d’arbre matière, la structure de nos atomes, mais nous l’avons oublié ou nous ne l’avons jamais su, en tout cas cela nous est incompréhensible. Bien sûr, il y a des êtres restés reliés consciemment à la source de la vie et du pouvoir, des ceps de vigne unis à leurs pieds de vigne et qui produisent des fruits. Ces êtres sont les sages et les saints, et la terre entière quand elle a compris qui ils étaient se précipite à leur rencontre. Par contre, quand le cep se trouve séparé de son pied, il meurt. Pas de raisin, pas de vin, pas d’ivresse non plus. C’est notre cas. Mais il reste le pied de la vigne, notre nature profonde et véritable. Il faut seulement nous greffer dessus pour produire de nouveaux fruits.

Aujourd’hui on peut rencontrer de nombreux experts en greffe. Des savoirs anciens refont surface comme les pratiques taoïstes par exemple, des sagesses lointaines se rapprochent et se mutualisent par la mondialisation et internet, youtube est rempli d’explications scientifiques au sujet de la mécanique quantique et des neurosciences. Nous savons désormais à quels jardiniers nous adresser et quel programme suivre. Et puisque c’est impossible à l’homme d’arriver de lui-même à une destination inaccessible et sans localisation (surtout quand il n’a pas assez d’essence pour le chemin de recherche), il nous reste ensuite à faire confiance à notre pied de vigne ou à la bonne graine. Lorsque on arrose une plante, on arrose la plante, on ne tire pas sur les branches pour qu’elles poussent, on ne peut pas non plus s’en désintéresser totalement sous peine de la voir mourir de soif ou étouffée sous les ronces. C’est la leçon de l’arbre et de son fruit.

Nous sommes infinis, il y a en nous une conscience prête à s’ouvrir sur sa réelle dimension. Quand? Nous ne le savons pas. Comment? Non plus ! Mais nous savons que quoi qu’on fasse, qu’on dorme ou qu’on se lève quand un arbre est planté il pousse à son rythme. Le paysan prend patience devant ses champs, il fait sa part et il attend le travail du temps, du soleil et de l’eau. Il sait que le graine amoureuse du jour un matin sera prête et que le soleil ne manquera pas de la trouver.

Qu’est-ce que la vérité?

Qu’est-ce que la vérité ? Cette interrogation fait partie de celles qui occupent les hommes depuis des millénaires. Les philosophes antiques grecs, les sages orientaux, les védas de l’Inde et la tradition judéo-chrétienne ont donné leur réponse, les modernes aussi, nous n’aurons que l’embarras du choix. Et que l’embarras tout court aussi, car d’une part la vérité est embarrassante en elle-même, et d’autre part on voit vite que le singulier de « LA vérité », ça ne va pas de soi. Alors est-il juste de compter de nombreuses vérités, selon ses domaines d’application et selon les personnes? Que penser d’une unique vérité à l’usage de tous ? Existe-t-elle, la vérité absolue? La définition retenue par les psychologues et les scientifiques est-elle la même que celle des spiritualités? A l’heure de la crucifixion, Ponce Pilate demanda littéralement à Jésus: « Qu’est-ce que la vérité? » La réponse fut navrante pour ma conférence : il n’y eut pas de réponse. Bien que j’aie éprouvé la tentation d’imiter le Christ, au moins sur ce point, j’ai finalement résisté et si vous voulez, nous irons ensemble à la rencontre de ce qu’on en a dit, cherchant la vérité avec tous ses chercheurs.

La vérité selon les dictionnaires est la conformité de ce qu’on en dit ou perçoit avec la réalité. Le contraire du vrai c’est ce qui est faux. Faux, mensonger. Et le contraire de la vérité, c’est non pas la fausseté, qui est d’un usage réservé à l’attitude volontairement fausse de certaines personnes, mais l’erreur ou le mensonge. L’erreur est toujours involontaire, le mensonge plutôt volontaire, mais quand on se trompe sur la vérité et qu’on diffuse cette erreur, on est bien dans le mensonge. D’où vient l’erreur? Du voile de l’ignorance, car personne n’aime se tromper volontairement. Certes, l’allégorie de la vérité la représente nue, tenant sereinement un miroir dans lequel se reflète le soleil de la connaissance, mais c’est un idéal. Notre vérité à nous est plus ou moins emmitouflée, et parfois, nous ne savons même pas où est le miroir !

Voilà qui rend délicat le serment qu’on fait prêter aux témoins dans un tribunal. « Jurez de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité. » Bien sûr, il y a des menteurs avec préméditation et le serment s’adresse à eux plus précisément. Mais de façon générale, cela pourrait bien être impossible à tenir et celui qui prête ce serment commence sans doute à se parjurer rien qu’en le prononçant. Nous sommes d’accord que s’il s’agit de témoigner d’un éléphant, personne ne décrira une souris et c’est ce qui fait qu’un témoignage judiciaire, c’est mieux que rien car sans la vérité, on ne peut espérer rendre justice. Mais comment dire toute la vérité ? La vérité serait-elle comme un objet qu’on pourrait décrire exhaustivement? Notre cerveau aurait une programmation sans défaillance semblable à un celle d’un bon ordi? Non, avec la meilleure volonté du monde, nous sommes incapables d’une telle exhaustivité et d’une telle neutralité. En voici un exemple très simple. Lorsque nous fermons les yeux au début de mes cours de tao, nous nous amusons parfois à visualiser les personnes du cercle. Combien sommes-nous? Vêtus comment des pieds à la tête? Le résultat nous fait rire lorsque nous relevons les paupières, rire parce qu’il vaut mieux ne pas pleurer. Nos performances sont assez consternantes.

Nous nous apercevons que nous n’avons pas dit toute la vérité, et pas non plus rien que la vérité. Outre des erreurs complètes, comme oublier complètement quelqu’un ou placer X à la place d’Y, nous avons en effet une vision lacunaire des choses. Nous nous souvenons d’un pull, ou d’une couleur, rarement du bas du corps, ou alors aucun souvenir ne s’éveille. Nous sommes seulement d’accord que la personne n’était pas nue. C’est une vérité tronquée. Nous faisons pire. En effet, nous modifions la vérité, nous en rajoutons. C’est amusant quand au début d’un cours notre mémoire réhabille quelqu’un de pied en cap, affublant d’un sweet rouge une dame en gris, ce peut être grave dans d’autres circonstances. Car lorsqu’un élément important nous manque, il peut arriver que nous en convenions, mais lorsque nous modifions la vérité, nous en sommes généralement inconscients. Or c’est une erreur que nous pratiquons extrêmement couramment. Et si en plus nous nous mettons à interpréter ce dont nous nous souvenons, si nous jugeons ce que nous avons vu, nous risquons d’infléchir encore davantage le réel. Le réel devient brouillé par la vision personnelle que nous en avons. Entre lui et nous, les filtres de notre passé et de notre caractère, la vérité nous devient inaccessible.

En littérature, on appelle ça modaliser. Une modalisation, c’est quand un auteur intervient et colore de sa personnalité ce qu’il raconte ou décrit. Par exemple, je peux dire que la lune sort joyeusement des nuages, et témoigner dans un tribunal que ce soir-là, l’ambiance était excellente jusqu’au drame en question. Mais c’est juste une appréciation personnelle sur un fait neutre: la lune sortait des nuages. Quelqu’un d’autre plus tourmenté pourrait témoigner que dès le début de la soirée, l’ambiance était sinistre et que les nuages ne cessaient de galoper devant la lune. Cette idée du galop et la notion de ne pas cesser de faire quelque chose sont aussi des marques de la subjectivité de l’auteur. En littérature, cette présence du narrateur dans ce qu’il raconte est très appréciée, elle donne un point de vue pimentant un récit qui n’a pas d’incidence sur la réalité tangible.

Mais dans la vraie vie? Cette projection, cette intrusion de notre personne dans le réel empêche la neutralité objective. Imaginons une mère d’ado qui se plaindrait devant son fils qu’il ne cesse de la contredire et de s’opposer à elle. Le jeune homme pourrait rétorquer qu’en vérité, c’est exactement l’inverse. Comment savoir, où est la vérité exacte ? De toutes façons, nous sommes si aveugles sur nos fonctionnements habituels que depuis Adam nous préférons accuser l’autre plutôt que de regarder les choses en face. Personne dans le domaine des relations humaines n’est capable de toute la vérité, rien que la vérité : certains événements sont minimisés ou grossis, oubliés ou interprétés. Personne ne ment, peut-être, mais personne ne dit la vérité. On n’a plus accès qu’à ce qu’on appelle la vérité psychologique qui est plus ou moins éloignée de la vérité objective selon notre équilibre mental et émotionnel – et jusqu’à Sainte Anne. La vérité psychologique dépend de la personne, si bien que, comme l’a dit Pirandello dans une de ses pièces de théâtre, A chacun sa vérité .

En effet nous sommes façonnés par notre héritage génétique, notre histoire, nos conditionnements et par des connexions inconscientes. C’est cela qui nous donne une vision lacunaire ou pervertie de la réalité. Et cela dépasse le fonctionnement psychologique, les neurosciences nous le démontrent. Lorsqu’on examine en effet les zones du cerveau de gens dits normaux à qui on demande d’observer un objet ou l’autre, on remarque qu’alors ça ne s’active pas uniformément selon les personnes. Qu’un SDF dépressif et alcoolique ait le cerveau moins rapide et plus éteint que celui d’un Einstein ne nous étonnerait pas, mais il en est de même pour des individus ordinaires comme vous et moi. C’est inscrit dans notre fonctionnement neuronal, personne ne voit la même chose que quelqu’un d’autre : notre perception de la réalité est personnalisée, même devant un objet neutre.

L’activité particulière à chaque cerveau se comprend plus facilement si on ajoute que nous percevons cette réalité non seulement par les yeux et notre analyse mentale, mais aussi par les portes de nos quatre autres sens. La vérité complète du monde extérieur nous est donnée aussi par ce que nous en entendons, par sa saveur et notre sens du goût, par les terminaisons nerveuses du toucher que l’hérédité et nos conditions de vie nous ont données. On sait bien que certains ont le nez plus fin que d’autres et que tout le monde ne peut pas être parfumeur! Il en est de même pour tous nos sens et encore pour notre faculté d’analyser ce que nous sentons. C’est pourquoi au cours de ces expériences, certaines zones du cerveau sont plus ou moins allumées selon les personnes et leur degré de présence au monde, et aussi selon les objets présentés à leur observation. Même à leur insu, ces objets mobilisent plus ou moins de leur intérêt et touchent plus ou moins de leur émotionnel. Finalement, ce n’est pas de notre faute si nous ne voyons pas les choses exactement comme elles sont, l’objectivité ne nous est pas naturelle, c’est biologique.

Seulement nous avons appris que les neurones sont plastiques et du coup, même si nous risquons d’avoir toujours du vrai une approche personnelle et teintée de psychologie, nous avons quand même une marge de progression dans notre façon de capter le présent. Il suffit de nous entraîner à cultiver l’attention à ce que nous vivons pour accroître les capacités de nos sens et de notre jugement, pour élargir la conscience. Il n’est jamais trop tard pour s’y mettre… Mieux voir avec des lunettes, mieux entendre avec des prothèses, goûter ce qu’on mange avec un râtelier et s’entrainer à moins interpréter du haut de sa longue histoire ce que donne à vivre le monde, n’est-ce pas un beau programme pour la retraite ? Cet entrainement diminue la distance entre notre perception de la réalité et ce qu’elle est et nous sortira de notre fonctionnement plus ou moins pathologique. Il nous sera profitable à nous, et aussi à tous. Car la société étant formée par un ensemble d’individus, quand nous bougeons, quelque chose de l’ensemble bouge aussi.

D’ailleurs ce qui est vrai pour les individus est applicable aussi aux sociétés. Comme les individus qu’elles rassemblent, les sociétés voient la vérité d’une façon incomplète, ensuite, elles l’interprètent puis elles y conforment leurs usages et leurs lois. Pascal dans ses Pensées avait résumé cela dans une phrase célèbre:  » Plaisante justice qu’une rivière borne ! Vérité au-deçà des Pyrénées, erreur au-delà.  » Il avait étendu ce relativisme aussi au temps: « En peu d’années de possession les lois fondamentales changent. » 

Ce tour d’horizon disqualifie donc toute tentative de parler de La vérité avec un grand L. La vérité ne saurait dépendre de contingences aussi futiles que le passage d’un méridien dit encore Pascal. Elle doit être vraie partout et durablement. Or s’il y a sept milliards d’individus et sept milliards de vérités, la vérité est toute relative. Si nous étions foncièrement conscients de cette situation, nous pourrions en tirer une conclusion morale qui serait de pratiquer la tolérance. La vérité énoncée par chacun n’étant somme toute qu’une opinion sur la vérité, chacun a droit à son opinion. Aucune certitude n’est plus autorisée puisque toutes les opinions sont susceptibles d’être erronées et remplacées… Dans ces conditions, l’adhésion à un système quel qu’il soit n’est pas une opération sensée, mais une croyance sans véritable fondement. C’était d’ailleurs la doctrine des sceptiques de la Grèce antique : avec Pyrrhon, ils soutenaient qu’absolument toutes nos opinions sur les choses peuvent être réfutées par des raisons contraires, ce qui fait que rien n’a titre à être considéré comme vrai. Bien sûr, pas même leur théorie !

La conséquence du scepticisme est la paix de l’esprit de celui qui n’a plus ni à chercher une vérité supérieure ni à devoir la défendre. Au niveau des sociétés, la conviction que les vérités sont toutes relatives protègerait l’humanité contre les totalitarismes et la dictature de certaines vérités sur les autres vérités. Nous ne permettrions plus à aucune vérité relative de s’ériger en vérité absolue, aucun général ne pourrait plus s’arroger le droit de nous envoyer à la mort en tuant nos semblables pour des raisons d’état, puisqu’il n’existerait plus de raison d’état. Nous mourrions pour ou à cause des idées, d’accord, mais de mort lente, comme disait Brassens. Plus d’inquisition, plus d’enfer éternel, plus de camps de concentration, plus de lavage de cerveau. Plus d’idéologies type « Hors de l’église pas de salut » qu’elle soit religieuse ou politique. Enfin la tolérance…

Chez les Grecs encore, Protagoras il y a 2500 ans avait défini l’essence du relativisme en déclarant que « l’homme est la mesure de toutes choses », donc de la vérité aussi. Et il s’était demandé sur quel critère on pourrait mesurer qu’une opinion serait plus véridique qu’une autre. La réponse retenue fut simple : puisque c’est l’homme qui mesure la vérité, puisque la vérité dépend de l’homme et non pas l’homme de la vérité, il suffit de décider des critères profitables à l’homme pour dire ce qui sera considéré comme vrai. Ainsi, c’est l’utilité d’une perception de la vérité qui la rendra plus vraie qu’une autre. Partant de là, l’apiculteur connaitra la vérité des abeilles et le médecin la vérité du corps humain, point barre. De vérité absolue, point.

Ces points de vue sur la vérité trouvent une plaisante illustration dans la mythologie grecque. Zeus ne cesse de cocufier sa divine épouse et de lui raconter des bobards dont les Grecs s’amusent. Quant à Hermès, un de ses fils illégitimes, il fut lui, menteur et voleur dès sa naissance. Sortant du berceau pour une petite promenade, il s’avisa que la carapace d’une tortue ferait une lyre magnifique s’il lui trouvait des cordes, et que les boyaux des vaches d’Apollon seraient tout à fait appropriées à cet usage. Il lui vola donc des vaches et inventa le mensonge des chaussures à l’envers pour brouiller sa propre piste et du balai sur la queue des animaux pour effacer leurs traces et semer son grand frère. Puis, il mentit effrontément en paroles. Eh bien, Hermès fut un grand Dieu, ce menteur fut pris comme messager entre le ciel, les enfers et les hommes. N’est-ce pas un choix étrange que cet éloge du mensonge ? Et confier ses messages à un menteur, qu’en pensez-vous? La leçon du relativisme, c’est que puisqu’on n’est jamais sûr de la vérité, la beauté de l’intelligence et l’ingéniosité d’une ruse peuvent lui être préférables. Il vaut mieux confier ses messages à un messager intelligent, vif, et capable d’adaptation qu’à un imbécile honnête. Il y avait d’ailleurs dans les annales juridiques maints exemples de coupables avérés, acquittés en hommage à une belle plaidoirie.

Halte là! Clament alors les logiciens et les scientifiques. Cette désinvolture devant la vérité s’applique peut-être à la psychologie et à l’interprétation quotidienne des événements, mais elle fait fi de la rigueur dont le cerveau est capable dans les domaines de l’abstraction. Il est par exemple imparable que si A = B, et que B = C, A = C. Que l’homme le mesure ou non, le raisonnement est juste et les conclusions obtenues sont vraies. En philosophie et dans les sciences, on peut avancer avec une rigueur de propositions qui les rend cohérentes et démontables. Voilà bien une confiance erronée dans le raisonnement ! ont protesté les sophistes, preuves à l’appui. Par exemple ils ont proposé ceci qui est assez simple et connu : Socrate est mortel, or mon chat est mortel, donc Socrate est un chat. Difficile à contrer n’est-ce pas? Et l’histoire du Crétois menteur, vous connaissez? Si le Crétois déclare: « Je mens », comment raisonner ? Eh bien si c’est vrai, c’est faux et si c’est faux, c’est vrai. Car s’il dit qu’il ment et que ce soit vrai qu’il soit en train de mentir, alors le Crétois dit la vérité, du coup il ment quand il dit qu’il ment… Et s’il ment effectivement en disant qu’il ment, n’est-ce pas qu’il dit la vérité ? Et s’il dit la vérité, il ne ment plus… Un autre paradoxe est plus simple. Il tient à cette simple question: Vas-tu répondre non ? Dans ce cas, si c’est non c’est oui et si c’est oui c’est non. Si l’autre répond non, il dit oui (oui je réponds non), et s’il dit oui, ça veut dire que oui c’est ça, il dit non…

Au delà des jeux de logique et des prises de tête, la démonstration est claire : dans ce domaine aussi la vérité se voile, le cerveau n’est pas capable de tout résoudre et la raison non plus. Ce n’est encore pas de ce côté qu’il faudra chercher la vérité absolue. Même si le raisonnement et la logique sont d’une grande utilité aussi bien en philosophie qu’en sciences, à tout moment, le raisonnement peut rencontrer l’impasse. Pire, à tout moment, il peut s’égarer et partir en vrille loin de la vérité. Mon père m’avait raconté à ce sujet une histoire que j’aime beaucoup à propos d’une grenouille de laboratoire. La voici. Si on enlève une patte à une grenouille et qu’on lui dise « Saute », elle saute. Si on lui en enlève deux et qu’on lui dise « Saute », elle saute. Si on lui enlève trois pattes et qu’on lui ordonne de sauter, elle saute. Mais si on enlève les quatre pattes de la grenouille, alors elle devient sourde. Dans cette erreur particulièrement sinistre, il y avait pourtant de quoi avoir confiance : le raisonnement s’appuyait sur une expérimentation.

Or justement la vérification par l’expérience est une garantie de la vérité du raisonnement pour la recherche scientifique. De même dans nos existences. Si les même causes produisent systématiquement les mêmes effets, l’expérience sera reproductible jusqu’à ce qu’on puisse considérer que la chose expérimentée est vraie. Alors on en validera le principe. C’était même un principe pour les positivistes au XIXème siècle. Ce qui sera vérifié sera vrai, le reste sera non sens, erreur ou fiction – par exemple, Dieu. Le positivisme cherche la vérité dans le comment ça marche, et non pas dans des causes premières indémontrables. En poussant un peu, on dira que l’expérience rendra vrai l’énoncé. Concrètement, l’eau bout à 100 degrés mais toutes les Anglaises ne sont pas rousses.

Il est donc bon d’expérimenter. Certaines vérifications sont faciles : si vous êtes allergique aux cacahuètes, l’expérience est à la portée de la plupart des apéros. Si voussoupçonnez votre voisin de porter une perruque, vous pouvez sans doute la lui arracher. D’autres vérifications dans le domaine des sciences sont bien plus onéreuses et les protocoles deviennent très contraignants. Pour connaître la structure intime des atomes et valider certaines théories, l’accélérateur de particules du CERN à Genève a coûté des milliards et rassemblé les budgets de plusieurs pays. Mais enfin, vérifier reste possible et exaltant, n’importe qui peut reprendre l’expérience n’importe quand : si les paramètres sont identiques, la subjectivité et les personnalités n’interfèreront pas sur les faits. A la différence des vérités psychologiques, la vérité expérimentale est objective.

Il y a donc des vérifications expérimentales faciles, d’autres plus difficiles, et puis il reste des domaines où elle est impossible. Dans le cas de démonstrations mathématiques ou logiques, avec toutes les réserves des sophistes que nous avons citées, ce sera la cohérence du raisonnement qui en fera la validité. C’était l’avis d’Aristote et celui de Kant. Tant pis si on doit recourir au raisonnement par l’absurde. Tant pis si certains paramètres ne sont pas vérifiés. L’important comme disait Protagoras, c’est que ce soit utile. La limite de cette validation est que rien ne peut être validé par soi -même. Toute proposition doit appartenir à un système puisqu’il n’y a pas de cohérence possible avec un reste s’il n’y a pas de reste… Cela fait qu’il est impossible de considérer comme vrai un élément pris isolément, puisque aucun système autour de lui ne permet de le valider. En revanche si tous les éléments se tiennent et se soutiennent, s’ils permettent d’avancer dans la recherche, en particulier en mathématiques ou dans certains domaines de recherche théorique, on pourra les considérer comme vrais.

Ce qu’il y a de particulièrement important dans la recherche scientifique, mathématique et générale, c’est qu’elle procède à partir d’hypothèses de travail prêtes à être abandonnées ou modifiées selon leur utilité et les découvertes ultérieures. Ainsi la vérité n’est jamais définitive, elle est comme un territoire qu’on découvre peu à peu. D’ailleurs certaines allégories de la vérité la représentent non pas toute nue mais en train de se dévêtir. Considérer qu’on a atteint la vérité serait se priver de son strip-tease et se scléroser dans une vision pétrifiée du réel. Nous connaissons tous des gens qui ont des idées sur la vie bien arrêtées, au sens littéral du terme. Dès lors, si la terre est plate, il est hors de question qu’elle soit ronde, si les blondes sont des idiotes, pas une n’y échappera et si un temps les desserts ne nous ont pas réussi, peu importeront jusqu’à notre mort les efforts à la cuisine. Vite s’achève l’exploration de la vie et son intérêt. Au contraire, si la vérité – les vérités sont toujours à découvrir ou à redécouvrir, notre recherche sera toujours vive et multidimensionnelle. Comme l’allégorie nue au miroir, nous dirigerons notre regard et notre miroir ensoleillé vers l’extérieur et vers l’intérieur puisque, nous l’avons vu, la vérité s’adresse au vécu intérieur, au prouvé par l’extérieur, au raisonné. Et jamais nous ne croirons posséder la vérité puisque jamais miroir n’a enfermé le soleil… Ce sera d’ailleurs une saine attitude puisque parfois ce que nous estimons comme vrai de vrai peut cesser de l’être, tel est en particulier l’enseignement de l’histoire des sciences.

Prenons par exemple notre conception du monde. Nous avons longtemps cru qu’un chat est un chat et qu’une porte est ouverte ou fermée. Or, la physique quantique nous dit que oui, et qu’en même temps… non, du moins dans le domaine des particules. Il n’existe que des probabilités qui se figent seulement lorsqu’il y a observateur. Transposé à l’échelle du quotidien, tant que personne ne regarde, il est donc possible qu’une porte soit au même moment ouverte et fermée, et que le chat soit mort et vivant à la fois, comme celui de Schrödinger… Au moins dans le domaine du tout petit, un corps a la faculté d’être à la fois corps et onde, visible et invisible. Et s’il s’avérait que cette loi soit d’une manière ou d’une autre une loi générale, cela remettrait en cause toute notre façon de voir la vérité, la réalité du monde : la réalité solide n’est pas solide.

Voilà qui bouscule notre vision matérialiste des choses. Pour ceux qui ont fait de cette approche du réel leur lecture du monde, les matérialistes, l’objet seul est vrai et peut-être considéré comme réel. Une table est une table. Déjà, Magritte avait tiré la sonnette d’alarme en sous-titrant le tableau d’une pipe : « Ceci n’est pas une pipe. » Je ne peux pas la fumer, ce n’est pas une vraie pipe mais sa représentation seulement. Au delà de la blague et de la provocation, c’était soumettre l’existence du vrai à la perception que nous en avons, attirer notre attention sur nos approximations du langage qui entraine une approximation de la pensée. D’ailleurs, on a vu que personne n’aurait exactement la même table sous les yeux et qu’est-ce qui prouve que ce n’est pas une estrade? De plus, attendons suffisamment longtemps. Les vers se nourriront du bois et la table s’effritera jusqu’à s’effondrer. Elle deviendra de la poussière, de l’humus, et peut-être un jour une fleur au milieu d’un gazon. L’objet est soumis à l’œuvre du temps, nous aussi : en tant qu’objets animés nous sommes encore plus instables dans notre vérité qu’un meuble. Et ne parlons pas de circonstances qui modifient brutalement les objets ou les corps: un bombardement, un séisme ou un 11 septembre. Un objet présent ici, disparu demain peut-il constituer une vérité, c’était déjà une question. La physique quantique y ajoute une dose d’incertitude.

Allons plus loin. Les humains savent maintenant que cette table dont nous parlons n’est pas un plateau avec quatre pieds plus ou moins bien observés, mais une ensemble d’atomes remplis de vide. On dit que la terre vidée de son espace intérieur tiendrait dans une orange, alors que resterait-t-il d’une table, en vérité? Ceci n’est pas une table, c’est une illusion de table. Illusion, c’est excessif n’est-ce pas, puisque sur cette table sont bien posés nos verres. Ou peut-être que sur cette illusion de table sont posées nos illusions de verres, le tout n’existant que par un fonctionnement de notre esprit et de nos sens, le temps que nous en avons un, nous dont l’existence pourrait n’être qu’un rêve éphémère ? Dans le rêve tout a l’air vrai et pourtant tout est sans consistance : dès que nous ouvrons les yeux, cela disparaît. Hélas ! Brad Pitt n’était que notre oreiller… Et qu’est-ce qui nous assure qu’il n’en sera pas de même à la mort? Que, sortant du sommeil de l’existence, nous ne découvrirons pas que notre vie n’était qu’un rêve illusoire ?

Parler d’illusion est provocateur, mais c’est une façon de dire que notre perception du réel est relative à des paramètres eux-mêmes relatifs, donc instables. Par conséquent notre vérité est instable aussi. On a dit : il n’y a pas plus petit qu’un atome, puis il y a plus petit qu’un atome, puis une particule n’est pas une particule mais aussi une onde. Même la science la plus rigoureuse est sujette à la relativité de ses théories et ce que nous croyons le plus absolu est frappé de caducité ne serait-ce que par la mort. Une vérité à durée déterminée ne peut pas être la vérité vraie puisqu’un jour elle disparait … Alors n’y a-t-il vraiment pas de Vérité? De vérité suprême indépendante du temps et des perceptions que nous en avons? Comme nous avons vu que tout ce qui apparaît disparait, que tout ce qui a une forme change et perd cette forme, que tout ce qui a disparu réapparaît sous une autre forme, ce n’est pas de ce côté que nous trouverons la vérité absolue de la vie. Tout ce qui nait meurt, depuis les galaxies jusqu’à nous et cette étoile que j’admire, en vérité elle est morte depuis des millions d’années. Si toute forme n’est que vérité relative, nous avons donc le choix. Ou bien il n’existe pas de vérité absolue. Le monde n’est qu’une suite de vérités relatives et aléatoires, comme l’a défendu Jacques Monod dans Le hasard et la nécessité.

Ou bien cette vérité absolue est sans forme. Elle n’appartient pas au monde visible des phénomènes mais au vide. Dans ce cas, il y a d’un côté le monde du paraître, de l’apparat, des apparences, celui des formes et du temps, de la chair, de la naissance et de la mort, celui qu’on voit avec ses deux yeux. De l’autre côté faisons l’hypothèse qu’il y a un monde sans forme exempté du temps qui passe, monde en deçà des étoiles, comme disent les bouddhistes, le tao, comme disent les chinois, le vide primordial.

Notre esprit habitué à prêter attention aux objets plus qu’à l’espace qui leur donne place se laisse abuser par le mot vide, et plus encore par celui de vacuité. Le mot fait peur à l’occident depuis des siècles et les grecs, si évolués qu’ils aient été, n’ont pas su inventer le chiffre zéro. Pourtant au sein de quoi les formes apparaissent-elles et disparaissent-elles ? Sans espace, où se poseraient les objets? N’empêche, nous nous n’aimons pas le mot « vide ». Ne pourrions nous pas trouver un autre mot? Si. Le mot « plein ».

Revenant à la tradition judéo-chrétienne, nous apprenons une autre définition de ce vide primordial: c’est l’Être, on pourrait même dire l’Êtreté. En effet, Moïse demande au buisson ardent comment nommer auprès des autres hommes cette puissance qui se manifeste à lui dans cette lumière qui ne se consume pas. « Tu diras que c’est Je Suis. Je suis celui qui est » répond Dieu (un des noms qu’on donne). Le vide n’est donc pas vide, il est plénitude sans forme de laquelle tout surgit, dans laquelle tout baigne et qui est notre vraie nature parce qu’elle ne passe pas et n’a jamais commencé. Les grands-mère taoïstes enseignent aux petits enfants à aimer les étoiles, puis elles disent que le plus important, c’est l’espace vide entre elles qui les relie, car la vacuité n’est pas absence de vie mais puissance de vie.

Une question se pose alors au chercheur de vérité : comment Moïse a-t-il pu voir ce buisson que jamais nous, nous n’avons rencontré? C’est même un tantinet agaçant. Voir, c’est une question d’œil, aussi les sagesses du monde entier se sont-elles intéressées à la vision. Elles sont d’accord que nous avons deux yeux horizontaux, ceux qu’on regarde quand on se dit « T’as de beaux yeux tu sais! » Ces yeux-là sont horizontaux dans notre visage, ils servent à découvrir le monde des phénomènes, dit aussi monde des formes par les bouddhistes. Plus l’angle de vision de ces yeux est large, plus notre conscience du monde qui nous entoure est large, plus l’angle est étroit, plus nous en avons une vision rétrécie, jusqu’à parfois des œillères. Vous savez, ces caches au bord des yeux qu’on inflige aux chevaux pour les empêcher de profiter du paysage hors de leur ornière. Enfin, large ou étroite, la vue reste dans la ligne des yeux. Utile, merveilleuse, horizontale.

Toutefois, les spiritualités et les mythes enseignent que voir avec ces deux yeux seulement, c’est voir incomplètement. Ils ne permettent pas de distinguer le buisson ardent. L’œil qui le permettrait c’est le troisième œil. Celui qui se trouve au centre, depuis l’espace entre les sourcils jusqu’au milieu du front à peu près. On le dit vertical. On le voit sur les murs des temples égyptiens, dans le triangle des francs-maçons, dans la pastille au front de millions d’Indoues. On l’entend dans les contes. C’est celui-là qui sert à voir l’invisible. Il est seul car l’invisible n’ayant pas de forme ne peut avoir de nombre, il est Un, comme l’unicité qu’il représente.

La mythologie grecque illustre cela en privant carrément de leurs deux yeux les hommes chez qui ce troisième œil est ouvert. Homère l’aède des dieux était paraît-il aveugle. Le devin Tirésias qui prit une part importante à la guerre de Troie par ses informations occultes, l’était aussi. Et Œdipe? Il avait, avec ses deux yeux, tué son papa et épousé sa maman… Que se passe-t-il quand il découvre la vérité ? Il se crève les yeux. On a souvent interprété cela comme un châtiment, une malédiction à lui-même infligée contre sa cécité précédente, mais d’autres disent que puisqu’il a compris qu’il a épousé sa mère (mère cosmique ou féminité intérieure) il a découvert la vérité, il est Un et n’a plus besoin de ses yeux de chair. Peut-être que vous allez m’objecter que le cyclope d’Ulysse, ce mangeur de matelots qui voulait faire un sort à Ulysse et à son équipage au motif qu’ils avaient mangé quelques uns de ses fromages, n’était pas précisément un sage malgré son œil unique. C’est possible. Mais pourquoi avoir cet œil ouvert obligerait-il à devenir Jésus ou Homère? Un berger sûrement peut rester berger, un SDF, SDF et un ogre, un ogre. Et deuxièmement, que dit le mythe? Qui a fermé cet œil unique ? Quand Ulysse s’était présenté, il n’avait pas donné son nom. Il avait déclaré qu’il se nommait Personne, littéralement « pas quelqu’un ». Autrement dit, aucune « personne » n’a ce pouvoir. Avec cette ruse d’Ulysse, le mythe explique que l’œil vertical qui ouvre et ferme la vision de la Vérité absolue ne peut dépendre d’aucune action humaine. Personne sur la terre ne peut crever un troisième œil, c’est dit en toutes lettres, parce que cet œil n’appartient pas au monde des formes mais au monde de l’Être.

Ainsi donc les deux yeux nous renseignent sur la multiplicité horizontale des apparences, l’œil unique nous dévoile l’unicité du vivant auquel nous appartenons.

Les découvertes d’aujourd’hui nous rendent cela plus accessible. Nous savons que sommes tous reliés, que nous dépendons tous les uns des autres, non pas seulement nous dans cette pièce mais tout l’univers. Par exemple, si l’un de nous se prenait maintenant à chanter à tue-tête, la soirée en serait perturbée pour chacun, et si le soleil disparaissait, qu’adviendrait-il de la terre? Nous devons aux découvertes de la physique quantique un élément scientifique qui va dans le même sens que le mythe, c’est le paradoxe EPR, du nom de leurs auteurs. Einstein et deux copains à lui voulaient discréditer la théorie quantique d’indétermination des particules. De ce que j’en ai compris, on part de l’idée que si deux photons s’éloignent l’un de l’autre, ils doivent le faire indéfiniment, donc si l’un bouge, l’autre aussi. Or, puisque selon la physique quantique, leur place est seulement probable et ne sera déterminée que lors de l’observation, quand l’un se déplace, l’autre doit attendre que l’information lui arrive à la vitesse de la lumière et plus ils s’éloignent, plus la simultanéité devient impossible. A un siècle de distance, des expériences chinoises de photons l’un sur un satellite et l’autre sur la terre ont réfuté Einstein et permis de conforter l’hypothèse controversée. Il s’est avéré que même séparés, ces photons restent en contact permanent car on les trouve toujours diamétralement opposés. Ils n’ont pas besoin d’échanger d’information à l’aide d’un moyen classique. Y aurait-il entre eux des millions d’années-lumière, lorsque l’un est détecté, l’autre le sait de façon instantanée. Comment ça se fait? Je cite ici Olivier Esslinger dans le site astronomes.com. « La situation pose problème car nous considérons les deux photons comme des entités distinctes possédant des propriétés locales. Par contre, le paradoxe n’en est plus un si nous considérons que les deux particules forment un système avec des propriétés non localisées dans l’un ou l’autre des photons. Le paradoxe EPR nous oblige ainsi à introduire un nouveau concept : la non-séparabilité. » On dit que ces photons sont intriqués.

Si la non-séparabilité reste vraie dans la suite des investigations de la science, si elle saute du monde quantique des particules pour arriver dans le monde visible, il sera scientifiquement prouvé qu’on appartient obligatoirement à l’unité du monde dans sa totalité visible et invisible. On comprendra mieux pourquoi des jumeaux séparés savent toujours comment va l’autre, on ne s’étonnera plus d’aucune synchronicité. En revanche, il sera toujours possible de ne pas en avoir conscience et de rester dans ce que les bouddhistes appellent l’erreur fondamentale.

Le troisième œil, c’est donc l’œil de la conscience. Dudjom Rinpoché, un maître tibétain, disait que « La Vue (verticale) est l’Intelligence de la Conscience claire, nue, au sein de laquelle tout est contenu : perceptions sensorielles et existence phénoménale. Cette conscience claire a deux aspects : la vacuité en est l’aspect absolu, et les apparences ou les perceptions, l’aspect relatif. » Notre origine est sans forme, pure lumière, puissance et amour, et notre existence est une plongée dans la forme. Dès lors, nous nageons dans le multiple, nous ne sommes qu’une forme parmi d’autres formes. Nous oublions notre véritable origine qui est pure conscience. Ici remarquons une troublante similitude entre le bouddhisme et la Grèce. Vérité en grec se dit a-léthéia, c’est à dire : état sans oubli. Quand on se rappelle que le fleuve qu’on boit aux Enfers pour oublier ses vies antérieures avant de s’incarner s’appelle Léthé, on se rend compte avec a-léthé-ia qu’il s’agit du même oubli de notre véritable nature.

Bon, si tout ça c’est une question d’œil, comment l’ouvrir? Ulysse nous l’a dit, on ne peut pas. Alors ? Médite, disent les traditions. Tourne ton regard vers l’intérieur. Si tu te contentes de t’observer sans rien attraper, juste en regardant passer tes pensées comme des nuages dans un ciel bleu, pour reprendre une comparaison ancienne, tu te rendras compte que ce qui observe ce qui bouge n’a pas de mouvement, pas de visage. Tu verras, si tu te vides de toi, si tu oublies quelques instants passé et avenir, ton histoire et ton nom, tu ne mourras pas pour autant. Au contraire il te restera le présent.

Il se peut qu’alors et tu ne sais pas comment, ton troisième œil s’ouvre. Tu connaîtras qu’au niveau absolu, les deux vérités absolues et relatives sont identiques ou comme dirait la science actuelle, intriquées. Le monde sans forme baigne la forme et l’inspire, la guérit et se donne à elle. Le monde de la forme est son enfant, merveille visible qui reflète la jubilation sans forme, la splendeur d’une gloire qui nous dépasse. Pas surprenant qu’aujourd’hui on découvre le vide au cœur de la cellule! Dans le silence de la méditation, il se peut que l’expérience se fasse en toi d’une lumineuse plénitude, claire lumière. L’expérience que l’amour est une puissance unique à l’intérieur et à l’extérieur de toi. Comme un Jedi de La guerre des étoiles, la force sera avec toi, puissance qui fait marcher les boiteux, voir les aveugles et sortir les morts de leur tombe. Alors dans cette vérité que tu es immortel, toute peur sera balayée. La vérité t’aura rendu libre. Dans ces conditions ne compte pas sur les pouvoirs pour te l’enseigner. Essaye par toi-même!  Tu verras, médite, pars à la conquête de la vérité, il se peut que le ciel descende. Et surtout ne te jette pas dans une croyance ni une croyance inverse, n’abandonne pas ta raison ! Comme on fait pour toutes les vérités qu’on cherche, contrôle, vérifie, expérimente, découvre !

Et ne crains pas: tu resteras aussi toi-même comme d’habitude, pas besoin de te crever les yeux! Car tu es à la fois mortel et sans temps, limité et infini, obscur et lumineux, mendiant d’amour et sa source-même. La vérité de qui tu es ne donnera que plus de saveur à la vérité de ton existence éphémère.

Alors, c’est oui ou c’est non?

Alors, c’est oui ou c’est non? Oui et non sont les mots les plus courants de la langue française, à tel point que jouer à ni oui ni non est un jeu difficile qui dure rarement longtemps chez les petits enfants. N’est-ce pas? Ces adverbes sont utilisés pour répondre à des questions de toutes sortes, depuis les questions météo jusqu’aux questions existentielles pour indiquer l’accord ou le désaccord. Le oui et le non ne donnent pas dans la nuance et répondent à ce qu’en grammaire on appelle des « questions totales » et au théâtre d’improvisation des « questions fermées ». Oui et non mettent en relation un questionneur et un questionné, qui peuvent être deux personnes ou deux groupes, ou encore une seule personne qui joue les deux rôles en « se posant des questions », en « se demandant si ». Après une courte balade sur le territoire du oui et du non, observons donc comment se déroule le jeu entre les partenaires. Leur degré d’implication est-il important ? Qu’est-ce qui détermine chez le questionné le choix de la réponse et jusqu’à quel point peut-on lui faire confiance ?  Que pourrait-on améliorer pour nous sentir mieux ? Existe-t-il un critère 100% sûr ? Et lequel ?

Le Non, du latin « ne unum » veut dire « pas un », pas l’espace d’un point (non point), pas une miette d’assentiment, comme le disait l’ancien français dans la tournure « je n’en veux mie ». Aujourd’hui on répondrait plutôt « des clous » pour garder l’image, ou un Niet sans appel. On trouve aussi une variante Nan plus mou, ou au contraire des « hors de question » ou des « jamais de la vie », voire des invitations à aller se brosser. Un petit tour chez les soldats pour une réponse en trois syllabes (Négatif, chef!) et nous nous en tiendrons là. Non, c’est expéditif. Ça ferme, ça sépare. C’est même sa raison d’être et c’est très utile. Dans notre évolution langagière, nous avons commencé à parler en moyenne autour de 10 mois, attendu d’avoir autour de trois ans pour faire des phrases construites, mais dès seize mois, un an et demi en tout cas, nous avons su opposer un non. Nous ne nous en sommes pas privés. En le prononçant nous avons découvert et confirmé que nous n’étions pas maman ni papa, nous nous sommes individualisés, confrontés, nous avons expérimenté un périmètre personnel en découvrant le pouvoir du refus. Les parents aussi placent des Non devant l’enfant pour lui donner des repères et un cadre d’épanouissement éducatif. Le non est parfois nécessaire : dans notre corps les globules blancs disent non, et heureusement. Le non peut être la porte du oui.

Alors justement, et oui? Il se hoche en silence, il lui faut les quatre syllabes d’affirmatif pour répondre au gradé de l’armée, s’il est mou, il se dira mmmoui, ou mouais. S’il est familier il sera ouais, s’il est anglais il se dira yes ou OK, soit O killed, c’est à dire zéro mort, ce que je trouve une étrange façon de dire oui… Si oui est enthousiaste, il s’habillera d’adverbes : d’accord, exactement, absolument, parfaitement, tout à fait, c’est ça même… non? Le oui est si important que les linguistes ont divisé la France en deux groupes distingués par leur façon de le dire, selon qu’il se prononçait oc (dans le sud) ou oil. Le oui marque l’accord, il autorise, il fait bon accueil. Il indique que c’est notre tour à la boulangerie, et qu’on nous écoute au téléphone. Que dirions-nous d’un « Allo non? » Le oui soutient celui qui l’entend, le oui est compatissant, il dit « je comprends » quand l’autre se confie sans même besoin de question, il marque la présence amie: « Maman? Oui. » Le oui rassemble.

Tels qu’ils sont, ces deux adverbes sont les chevilles indispensables de la communication, indispensables et indissociables. Quelle serait la valeur d’un oui s’il n’existait pas le non? Que serait une conversation sans réponse? Je me souviens de la chanson de Zanini Tu veux ou tu veux pas? qui résume bien la problématique : « Si tu veux c’est bien si tu veux pas tant pis, mais voilà, réponds-moi non ou bien oui! » Si comme dans la chanson l’enjeu est moindre, que ce soit oui ou non change peu de choses. « Veux-tu encore un café? » « Vous reste-t-il des œufs? » ou « Est-ce qu’il pleut? » encore moins. Investissement minimal de part et d’autre. Il s’agit là d’un échange d’informations sans heurt qui, comme dans la nature entière et notre propre fonctionnement physiologique, permet de s’adapter au circonstances : il pleut? Je prends un imper, tu as assez de café, je range la cafetière.

En revanche, plus l’enjeu est important, plus le jeu de questions-réponses risque d’être tendu. En effet, nous allons investir une plus grande part de nous dans cet échange, autrement dit nous allons mêler à notre question, à la réponse ou aux deux ce que nous sommes dans nos attentes, nos craintes etc. Il ne s’agira plus d’un échange neutre car notre personnalité de désirs ou de convictions idéologiques et religieuses s’investira. Ainsi, nous attendrons, nous combattrons ou nous redouterons parfois un oui, parfois un non. Bien sûr, on peut éviter de poser ces questions importantes de peur d’être éclairci. On voit des gens qui évitent d’aller consulter pour éviter de savoir clairement si oui ou non, ils sont gravement atteints de cancer. Plus la question nous tiendra à cœur, plus nous dépendrons de la réponse. Dans une histoire passionnelle, imaginez vous une réponse aussi philosophique que « si tu veux pas tant pis! » ? A part la santé, plusieurs domaines se prêtent ainsi à l’investissement maximal des partenaires: le jeu, la politique, toutes les passions. Alors parfois le drame n’est pas loin, ni la haine ou les injures, on le voit tous les jours.

Si cette situation nous pèse, nous connaissons donc le remède: prendre du recul, garder la tête froide, ou encore selon les termes de Bouddha, éviter l’attachement. C’est une précaution qui est certes difficile à prendre mais qui sécurise dans les relations humaines. Car quand la question n’a pas la même importance pour l’un que pour l’autre il s’établit facilement un rapport de force, le plus faible étant du côté de celui qui est le plus concerné. Quand le questionneur est le plus impliqué, il est dans le duo le plus dépendant de la réponse, et se désigne comme le dominé dans la relation. L’inverse est vrai aussi car c’est universel: plus on est dépendant d’autrui, plus on est fragilisé. Celui qui pose une question ou donne une réponse en position de force a donc le pouvoir dans la relation parce qu’il n’est pas très impacté quelle que soit la suite de la conversation, ses émotions et ses fragilités n’étant pas touchées. Il est détaché.

C’est une vérité psychologique très connue des manipulateurs et pervers, qui peuvent manier le oui et le non avec brutalité, ou au contraire retenir la réponse jusqu’à l’inconfort ou la souffrance de l’autre. Imaginons que nous ayons à choisir une date pour un repas de fête, et qu’un des principaux invités consulté, peut-être même le roi de la fête ne nous délivre indéfiniment ni oui ni non. Cela peut ruiner le repas ou pourrir la vie de l’organisateur. Même sans perversion préméditée, la conscience de la fragilité de celui qui est investi dans la question doit nous être un avertissement pour la manière dont nous répondons aux autres. Nous pourrions même inconsciemment déguster cette position de force, ou simplement de ne pas faire attention et blesser inutilement.  Reprenons l’exemple du domaine de la santé. Combien de malades qui questionnent leur docteur pour savoir s’ils sont gravement atteints ont-ils été traumatisés par la forme de la réponse? Un oui et puis peu de mots après, peu de mots avant? Plus couramment, combien d’enfants ont-ils été rembarrés brutalement par leurs parents ou leurs profs et blessés au point que certains n’ont plus osé poser de questions ? Dans ces deux exemples, les inégalités dans les relations sont évidentes, mais il y en a de plus sournoises. Dans un couple où l’un aime plus que l’autre, la question « est-ce que tu m’aimes? » est plus ou moins risquée. Certaines personnes souffrent d’un tel manque de confiance en elles qu’elles décernent à tous un titre de supériorité sur elles et établissent avec tout le monde une relation de quasi dépendance. A l’insu même parfois de ceux qui les donnent, toutes les réponses prennent donc force de loi. Un jour vous apprenez que votre réponse a orienté une vie et vous tombez des nues. Réponse et responsabilité sont deux mots de la même famille.

Car la caractéristique de la relation où le questionneur est en position d’infériorité factuelle ou psychique, c’est que la contestation lui est rendue impossible, il n’y a qu’à plier l’échine. Nous sommes tous un peu dans ce cas car notre éducation s’est appuyée sur l’interdiction de notre rébellion. Passé le premier âge, la résistance doit être domestiquée… Et dans certains cas nous sommes de facto suspendus à la réponse d’autrui. Mais le plus souvent, nous ne prenons pas le temps d’observer les rapports de force, de déterminer notre place dans ce jeu et de décider si cette répartition des rôles est justifiée, si nous voulons que cela dure. Nous pouvons être des dominés qui l’ignorent comme des dominants inconscients. Nous pouvons l’être et le savoir, et l’accepter comme inévitable. Pourtant même l’individu soumis à la société pourrait répondre non à la question implicite de son accord au fonctionnement global. C’est ce qui a inspiré Mélenchon pour le nom des Insoumis, c’est ce qu’avait théorisé avant lui La Boétie au XVIème siècle. Dans son Discours de la servitude volontaire, il expose que les états dépendent de la soumission des peuples. N’est-ce pas un ancêtre de Gandhi et Mandela ? C’est vrai dans tous les domaines, en économie cela donne le boycott. « Voulez-vous du glyphosate? Ah ben finalement non ». Aristophane il y a 2500 ans dans Lysistrata propose une autre application du non : la grève générale du sexe. « Si nous nous tenions chez nous, bien fardées, bien épilées, sans autre vêtement qu’une tunique fine et transparente, quelle impression feraient nos attraits ? Et si alors nous résistions aux instances de., à croire en nos possibilités de refus.

Dans certains cas me direz-vous, c’est de la gageure ou du suicide. Il y a des situations où le plus fort est le plus fort. Par exemple, on considérait autrefois qu’un accusé ne rendrait pas d’aveu sincère sans une petite torture préalable: quelques coins dans les jambes, quelques litres dans l’estomac, quelques centimètres d’écartèlement à la roue, ça vous facilite la confession. Le nom de ce procédé jette une ombre opaque sur le questionnement : on appelait ça soumettre quelqu’un à la question. « Alors, as-tu eu commerce avec Satan, oui ou non?  » Dans un tel rapport de force la seule réponse autorisée est la réponse attendue. Aujourd’hui encore et dans de nombreux domaines, les annales sont remplies de témoignages de gens ont souffert ou qui sont morts pour avoir répondu Non au rapport de force, qui ont tenu même dans la torture. On les appelle des héros mais je me souviens d’une interview où l’un d’eux, survivant, disait s’être comporté seulement en être humain : contre une torture forcément temporaire, il n’allait pas mettre d’autres vies et des familles entières en jeu, ni son engagement. Du bon sens disait-il. Et nous?

Il me semble que ce qui a permis à ce résistant de tenir bon, c’est son axe de vie, axe de loyauté intérieure. Car pour savoir s’il est bon de répondre oui ou non à la question « Alors c’est oui ou c’est non ? » il faut savoir à quoi foncièrement on se donne ou on se refuse. Car le oui et le non sont inséparables : ils forment un couple tantôt complice, tantôt hostile, car il n’y a pas de oui sans non et vice versa. Dire oui à quelque chose, c’est dire non à tout le reste. L’exemple typique est l’entrée dans les ordres ou le mariage avec option obligatoire de fidélité. Est-ce un axe majeur? Pour ma part, je connais peu d’hommes qui aient respecté ce contrat d’exclusivité, et quand mon mari est décédé j’ai été naïvement surprise des propositions qui me vinrent de plusieurs époux parfaitement mariés! Dans l’évangile de Mathieu, la question de l’axe, on dira aussi de l’engagement est soulevée plusieurs fois. Il est dit que « Aucun homme ne peut servir deux maîtres: on ne peut servir à la fois Dieu et Mammon. » Mammon c’est ce qu’on possède, c’est à dire en premier lieu l’argent et tout ce qu’il nous permet d’avoir: pouvoir, sexe, et divers plaisirs dont le centre c’est nous. Mammon c’est le choix du « moi d’abord, » du « moi encore. » Quoi qu’on ait choisi, au moins dès que c’est conscient, c’est un choix, et ensuite tous les oui et les non subalternes s’ordonnent en fonction de ce choix. Choisir vraiment, c’est s’engager.

Mais nous sommes nombreux aussi à n’avoir rien choisi du tout et à naviguer dans la vie sans axe ni gouvernail. Un voilier qui connaît sa destination sait tirer des bords (dire des nons) pour atteindre son but (le oui), mais sans cap, que se passe-t-il? Rien, la dérive. Nous le savons tous. Devant certains choix, comme nous n’avons pas de boussole, nous sommes condamnés à l’indécision ou à la surévaluation des obstacles. Nous jouons le « Ptêt’ ben qu’oui, ptêt’ ben qu’non, » ou le « un coup oui, un coup non », un pas en avant trois pas en arrière, ou encore le « Oui mais… » Et si nous cessons finalement d’hésiter, quelle confiance pouvons-nous nous accorder? Quelle confiance les autres peuvent-ils nous faire? Quand nous disons Non, est-ce un Non affirmatif? Même devant nos enfants, nous sommes faibles souvent, et les enfants le savent puisque s’ils insistent, souvent ils remportent le Oui. Allez, rien que pour nous maintenant, évaluons-nous de 0 à 10 ! Notre oui est-il sans faille? Devant la mort resterait-il oui? Souvent notre parole est un lieu de mensonge.

Il y a de nombreuses raisons en effet pour invalider nos oui et non. La première raison c’est qu’on ait mal compris la question de l’autre, ce qui fait que quand nos yeux s’ouvrent, notre réponse change. Nous avons tous une façon particulière de voir la vie, c’est-à-dire de la déformer. Entre la réalité et l’interprétation que nous en faisons, il y a nos filtres: notre éducation , nos traumas, nos désirs, nos conditionnements. Combien de disputes ont pour cause un « Tu m’avais dit que…  » suivi d’un « Je n’ai jamais dit ça » ? Ou encore, si nous avons une légère tendance à la paranoïa, tout sera soumis au soupçon et nous ne pourrons pas imaginer de propositions sans piège. L’autre est accommodant? Il a une idée derrière la tête, il a dit non? Nous savions bien qu’il nous en voulait… Comment dès lors dire oui simplement? Sept milliards d’individus, sept milliards de mondes !

Contre cette difficulté à entendre réellement la question et les enjeux, Ruiz propose dans les Quatre accords toltèques l’antidote suivant : « Ne faites pas d’interprétation. » Au questionneur on recommande deux principes pour éviter les malentendus : reformuler ses questions, demander même une reformulation au questionné, et ne rien laisser sous-entendu. Le procédé de reformulation fait partie des conseils de conversation à l’usage des étrangers et des managers. Il s’applique à nous tous qui nous sommes rendus étrangers les uns aux autres par notre façon particulière de voir la vie, enfermés dans nos auto-dialectes. Quant au deuxième conseil, il est de pur bon sens: si nous avons déjà du mal à comprendre les mots prononcés, quel contrôle aurons-nous sur ce que va compléter l’autre pour combler nos silences? Rien ne va de soi et comme disait Talleyrand, « ce qui va sans dire va encore mieux en le disant. »

Une deuxième raison de nous méfier de nos oui et de nos non est que si nous avons laissé les circonstances ou un penchant éphémère décider de notre réponse, nous risquons de rester intérieurement mélangés entre le oui et le non, à la merci des « si j’avais su » ou des « j’aurais dû ». A la merci de circonstances un peu pressantes aussi, fort éloignées de la torture que j’évoquais tout à l’heure. C’est vrai au niveau individuel comme au niveau des groupes : les états eux-mêmes rompent leurs alliances. Cette versatilité fait de nous des opportunistes ou des faibles. A Yerres, récemment, monsieur Dupont-Aignan après avoir longtemps clamé non au Front National leur a soudain donné un oui retentissant qui a surpris ses administrés. Sans cap, nous sommes soumis à la mobilité des circonstances qui apparaissent, changent et disparaissent, comme une élection par exemple. L’impermanence des choses entraine celle de la validité de la réponse, j’en eus un jour une éclatante illustration.

Quand un de mes fils entra en CM2, nous prîmes les devant pour l’inscrire ensuite en 6ème musicale. Je me rendis donc en septembre au conservatoire, et appris de la bouche même du directeur que puisque mon fils faisait déjà de la musique ailleurs, il était inutile de l’inscrire au conservatoire et qu’on verrait ça l’an prochain. Mon garçon aurait une place en sixième M, le directeur s’en portait garant. Je fis passer l’info à des copains dans la même situation que moi et j’arrivai confiante un vendredi de juin pour remplir le dossier. Là, surprise : « Votre fils n’avait aucune activité au conservatoire cette année, c’est niet ». Je montai aussitôt chez le directeur. « Vous m’aviez donné votre parole! » Et lui, derrière son bureau: « C’était en septembre ». Je m’en étranglai, j’insistai, lui rappelai la valeur de la parole donnée. Peine perdue, c’était devenu irrévocable : Non c’est non. Premier acte. Le lendemain, veille d’élections législatives, il y avait une grande fête de toutes les écoles de la ville et je tenais avec d’autres parents la banque de toutes les festivités. Il y avait donc foule devant mon guichet, le seul qu’on ne pouvait éviter, lorsque le député vint nous serrer la main. Il fut bien reçu et aussitôt averti. Tous les parents hochaient la tête avec écœurement et prenaient mon parti. Le député promena un regard circulaire sur cette assemblée d’électeurs puis il m’expliqua que j’avais mal compris et que nous pouvions mes amis et moi aller inscrire nos enfants dans cette classe. Le lundi matin, dès la première heure je me précipitai chez le directeur. « Bonjour je viens inscrire mon fils en classe musicale. » Le directeur me regarda sans plaisir. « Je vous ai dit que c’était non madame. » « Certes monsieur, mais c’était la parole de vendredi. Aujourd’hui, c’est oui. » Rideau. L’impermanence des choses a des avantages !

Une autre raison de nous méfier de nos oui et de nos non est notre impuissance à les respecter. Nous avons dit oui, nous faisons non alors même que nous ne le voudrions pas. Saint Paul le résume ainsi : « Je fais tout le mal que je ne veux pas et je ne fais pas tout le bien que je veux ». Nous sommes au moins deux dans ce cas, donc. Je ne parlerai pas ici d’actions que nous commettons et qui sont mauvaises parce que nous manquons d’information, mais combien de fois nous sommes-nous fait des promesses que nous n’avons pas tenues? Juan Li, un instructeur de Tao, disait que pour guérir nos organes, il fallait répondre oui à leur demande, mais de très humble façon pour ne pas les décevoir par notre manque de parole. Par exemple notre rate-estomac nous demande si nous voulons bien mastiquer longuement nos aliments. Ne répondons pas : « Oui, c’est promis juré « . Mais: « Oui, on verra ça tout à l’heure pour les olives de l’apéro. » Sinon, nous allons mentir parce que nous sommes les jouets de nos mémoires ancestrales inscrites dans nos cellules au même titre que la couleur de nos yeux : à travers nous, des générations d’ancêtres affamés se précipiteront sur la nourriture jusqu’au dessert, s’empiffreront et avaleront dans notre bouche. Il faut les habituer doucement.

Plus largement, il y a fort à parier que nous ayons tous dans un domaine ou un autre fait l’expérience de cette impuissance. Cela nous attire le sourire chaque année autour du premier janvier, quand nous partageons nos listes de bonnes résolutions. Alors, quel est en ce moment notre faillite de prédilection? Si nous voulons nous rééduquer il faudra tenir compte de nos mémoires qu’on appelle aussi la puissance de notre inconscient. Cessons de nous en vouloir de nos reniements: ils ne nous appartiennent pas vraiment, ils sont à nos aïeux. C’est simple, la puissance de ce flux qui porte dans son courant les mémoires de nos ancêtres jusqu’aux plus lointains est telle que notre volonté la plus sincère ne tient pas. Elle est fragile comme un fétu de paille contre une tornade, une mini digue contre des eaux qui montent. Vous souvenez-vous de cet étudiant aux mains nues tout seul face aux chars de Tien’ Anmen en Chine? Comme lui, nous ne faisons pas le poids devant la puissance des chars ancestraux. Ce qui nous appartient, c’est la façon dont nous décidons de les traiter, et les conclusions à tirer de nos échecs. D’habitude, quand on est trop faible tout seul, on cherche de l’aide. A chacun de trouver ses moyens, de tester son efficacité, de tirer les conclusions des échecs. Et rien n’empêche aussi de penser à nos espaces de succès. Quelles sont nos petites réussites? Nous sommes toujours coléreux mais nous avons réussi à nous laver les dents un jour sur deux? Bravo! Exploitons ce succès, félicitons nos ancêtres pouilleux et édentés. Achetons-leur une nouvelle brosse à dents. Dans tous les domaines suivons les conseils du tao: soyons humbles.

Une autre raison enfin est que nous sommes rarement unifiés et tranquilles en nous-mêmes si bien que nous disons oui avec la tête et non avec le cœur et réciproquement. Notre vie ne suivant pas un axe mais plusieurs, nous-mêmes n’étant pas un seul mais plusieurs, il est franchement impossible que notre oui soit un oui et notre non soit un non. Il y a toujours une partie de nous qui dit que c’était la mauvaise réponse. Cela est évident en cas de pathologies comme la schizophrénie et les personnalités multiples (qui peuvent être fort nombreuses) type docteur Jekill et mister Hide mais en grand nombre, mais qui de nous peut dire être parfaitement aligné? Au moins, quand nous avons un peu de contrôle sur nous, nous pouvons viser cet alignement avant de donner une réponse par oui ou non à la question qui nous préoccupe. Ensuite se posera quand même la question de savoir si nous ne nous sommes pas trompés… Quel sera l’indice que nous sommes vrais dans notre réponse?

Lorsque j’étais jeune, je me souviens être allée trouver une sainte, Marthe Robin qui ne mangeait pas depuis des années et parlait avec le Christ en direct? Je lui demandai conseil sur ma vie amoureuse et un certain jeune homme. Elle me répondit seulement: « Est-ce que tu l’aimes? » Cette réponse me plongea dans un abîme d’embarras car qu’était-ce que l’amour? Le oui et le non se refusaient à ma réponse, les personnes que j’interrogeai ensuite sur la question n’avaient à mon grand étonnement aucune information sur le sujet non plus. Qui consulter? Quel indicateur sûr? Il y en a un, c’est le corps mais à l’époque je l’ignorais. Le corps est toujours au présent et il est toujours là. S’il a mal, ce n’est ni hier ni demain, s’il est content c’est tout de suite et il nous donne des réponses directes sans le détour du mental ni des attentes affectives. La vie ne se pense pas, elle se sent.

Comment donc répond le corps? Très simplement, comme tout ce qui est vrai. Si ça nous correspond, s’il dit oui, il se détend et s’ouvre. S’il n’est pas d’accord, il se ferme et se recroqueville. Et sa réponse le concerne lui, mais aussi le cœur et l’esprit car tout cela siège en lui et se crispe si cela n’est pas approprié. Bien sûr cela demande de faire un peu attention à ses réactions et rien que cela nous demande d’évoluer, tellement nous avons l’habitude de ne pas l’écouter dans ses évidences. S’il dit qu’il veut péter, ou qu’il faudrait aller dormir, on l’écoute une fois de temps en temps, occupés à suivre nos conditionnements ou nos pulsions. Mais avec un peu de tranquillité, une main sur le cœur et une main sur le ventre, nous pouvons nous poser les questions qui nous occupent et nous entraîner à ressentir sa réponse. Le corps ne ment pas. Il se détend, nous nous se sentons bien? C’est oui. Quelque chose nous dérange, se serre? C’est non. D’ailleurs pour interroger un espion aguerri, on place ses yeux sous surveillance. En cas de mensonge la pupille se rétractera très légèrement quand bien même le reste serait sous contrôle. Cette loyauté absolue du corps est aussi exploitée en kinésiologie. Alors quand notre conscience embrumée ne sait pas s’il faut répondre oui ou non, on le demande au corps en pratiquant des tests musculaires. Si à une pression donnée, le bras résiste sans effort, tout est juste ; par contre le même bras subissant la même pression va s’effondrer quand le corps dit non. Ainsi le oui est ce qui convient, le non ce qui ne lui convient pas. Le oui renforce, le non affaiblit.

Après, dans la vie, le oui du corps peut se traduire par l’utilisation du non, voire du stop on arrête tout ! Le mensonge vole notre énergie, le choix erroné aussi. Ainsi aujourd’hui la société nous impose des choix auxquels de plus en plus de personnes pensent qu’il est important de dire non. Non aux 11 vaccins, non aux pesticides, non au compteurs Linky, non au nucléaire, non à la multiplication des émetteurs et des appareils à ondes, non aux viandes nourries aux antibios ou abattues hors de tout respect, non au gazole, non à l’huile de palme, non à la multiplication des radars, non aux trainées blanches des avions, non à l’esclavagisme, non au tourisme pédophyle, non non, non, non et non! Que certains de ces refus soient pris à tort ou à raison, cela n’est pas le sujet. Ce qui est dans notre sujet, c’est comment les vivre. Si nous restons dans un non en oubliant le oui, nous devenons des bêtes assiégées par l’hostilité des choses, cabrées dans un refus plus ou moins paranoïaque, tétanisées par l’adversité. Il faut donc se garder d’oublier les oui qui nous ont amenés à ces non, continuer à voir nos non comme des moyens, des étapes vers le oui, en quelque sorte prononcer des non affirmatifs.

Il y a dans le Deutéronome un texte que j’aime beaucoup. Il dit: « Voici que je mets devant toi la vie et le bien, la mort et le mal (c’est-à-dire le oui et le non). Car je te prescris aujourd’hui d’aimer l’Eternel ton Dieu (c’est à dire de tout aimer), de marcher dans ses voies (celles du oui à la vie) et d’observer ses commandements afin que tu vives (que croissent tes forces et ta santé et peut-être aussi d’autres sens mystérieux du verbe vivre), que tu multiplies et que l’Éternel ton Dieu te bénisse dans le pays dont tu vas prendre possession […] après avoir passé le Jourdain. » Dans le cas contraire, la bible n’y va pas par quatre chemins, « nous périrons. » Diable! Quel est donc pour nous Deux mille ans plus tard ce pays dont nous allons prendre possession? Il est dit qu’il se situe derrière le Jourdain. Qu’est-ce que ça nous indique ? Un fleuve partage les mondes. Ce qui est vrai en géographie – nous avons le Rhin pour frontière en France, est vrai au niveau symbolique et énergétique. Ainsi les mythes grecs décrivent le Styx qui partage le domaine de l’existence terrestre de celle de l’au-delà. Alors? Tant que nous n’avons pas choisi le Oui, nous demeurons hors de la terre promise en deçà du fleuve. Le pays que nous habitons actuellement comme les Hébreux à l’époque, c’est le désert et l’esclavage sous pharaon. Par contre, dans le pays qui nous est promis coulent le lait et le miel, le blanc et le doré, la sagesse et l’amour. C’est un pays d’énergie avant même d’être un pays géographique, un pays de Cocagne, un Oui éternel à une vie sans souffrance. Ce qu’on appellerait le Paradis, et que la plupart des juifs et des chrétiens espèrent pour après la vie, après le passage des rives de la mort. Car un tel pays est forcément un pays sans mort ni délabrement, sans luttes ni souffrances et où on ne connait pas de fin car mourir ou voir disparaître ceux qu’on aime est une souffrance pour qui est heureux sur la terre. La mort c’est le non final. Dites-moi ce qui existe dans notre monde qui échappe à la destruction? Rien. Or s’il n’y a pas de fin ça implique qu’il n’y a pas non plus de début puisque tout ce qui commence finit et que tout ce qui finit a commencé. En d’autres termes, dans ce pays qui nous attend il n’y a donc pas de corps, les bouddhistes disent pas de forme.

Josué qui conduisait alors le peuple n’a pas fait comme le gourou du temple du soleil dans les années 80. Il n’a pas massacré tout le peuple devant le fleuve pour un paradis sans corps. Derrière l’arche d’alliance, donc sur les pas de Dieu, les Juifs passent le Jourdain à pied sec. Autrement dit la frontière du fleuve n’en est pas une quand on ne s’écarte pas d’un pouvoir supérieur au nôtre. Ou plutôt elle est frontière mais on peut la passer.. Dans la puissance divine, aucune frontière n’est barrage. Le pays promis par Dieu si on choisit le Oui de la vie, c’est l’éveil de la conscience à la jubilation de la réalité sans fin qui ne connait pas les frontières des corps mais connaît l’unité générale de tout le créé de chaque côté du fleuve. Le paradis, c’est maintenant. Il suffit de sortir de l’illusion que la vie c’est seulement le corps.

Ici, la Bible et Bouddha se rejoignent. Car pour Bouddha, le oui et le non, l’attraction et la répulsion, le bon et le mauvais ne sont que des éléments d’un système illusoire. Quel système? Celui que nous établissons dans l’idée que nous vivons dans un monde fait de corps séparés les uns les autres par leur forme. Pourquoi illusoire ? Parce que ça passe. J’aime le sucre et mon médecin me l’interdit soudain, il n’y a plus de sucre. J’aime mon enfant et une voiture le fauche, il n’y a plus d’enfant. J’aime ma jeunesse, et elle fuit, il n’y a plus de jeunesse. Seul est véritable ce qui demeure. Dès lors, tous les oui et les non que nous disons n’ont qu’une importance relative: ils sont le reflet de notre position dite « personnelle » en face d’autres personnes bien séparées de nous et considérées comme extérieures à nous. Dès lors, le jeu du je t’aime moi non plus, du oui et du non sont inévitables.

Or dans la conscience élargie de l’univers comme un seul corps manifestant l’intelligence supérieure de l’Esprit, le oui et le non qu’on pourrait aussi dire attachement-aversion, attraction-répulsion ne sont que des éléments à déraciner comme des causes de souffrance. De plus ces comportements polarisés nous maintiennent dans l’illusion que la forme est le seul critère de partage entre oui et non. Les bouddhistes affirment qu’en réalité, il n’y a que le Oui d’un amour inconditionnel et universel, adressé à tous les êtres de la pierre à l’ange, amis comme ennemis. On retrouve ici les commandements du Dieu d’Abraham et de Jésus Christ. En effet, dans une vision juste des choses partagée par les chrétiens comme par les bouddhistes, les hindouistes, par les chamanes et les animistes, il n’y a pas d’ennemis puisque nous formons un même corps, un seul corps dans l’énergie. Comme disait le Christ: « Ce que vous avez fait à l’un de ces plus petits qui sont parmi vous, c’est à moi que vous l’avez fait. » Pour les bouddhistes, dire non à nos ennemis est donc d’une profonde absurdité. Selon eux non seulement les ennemis que nous rencontrons dans l’espace où se déploie notre forme ont été choisis par nous avant notre naissance, mais plus encore, ils sont nous. Unicité de tous sans confusion, comme les cellules d’un même corps. Ajoutons une autre importante raison: il n’y a pas d’ennemi parce que l’ennemi veut plus ou moins notre mort et que la mort n’existe pas. Il n’y a que l’illusion de la mort puisque mort est le nom que nous donnons à la disparition de l’éphémère, je veux dire notre corps, quand notre âme est atemporelle.

Dès lors, le oui et le non ne sont que des jeux relatifs par lesquels se déploient les formes de l’univers et la vie manifestée. Ce sont les pôles de jouissance du yin et du yang, comme dans le symbole noir et blanc du tai chi, ou le yin devient yang et le yang devient yin. Lorsque nous respirons, l’inspir devient expir qui redevient inspir. Jeu. Deux partenaires pour la création. Les incompatibilités du oui et du non se résolvent en pas de danse dans l’orchestre des sphères. Et il n’y a qu’une seule partition: celle de l’amour.  » Le désert se réjouira » dit encore Isaïe.

 

Faut-il pardonner?

Nous le savons tous, aucune existence ne s’écoule comme un long fleuve tranquille et nous sommes tous un jour ou l’autre confrontés à la souffrance, et en particulier une souffrance qui nous vient des autres. On les nomme agressions, ou offenses au sens premier du mot, c’est à dire « blessure portée ». Laissant pour l’instant de côté l’offenseur au sujet duquel nous ne pouvons rien – sauf quand c’est nous ! intéressons-nous à nous en tant qu’offensé. Faut-il pardonner? Quelle est notre réaction devant l’offense? Tous les torts qu’on pourrait nous infliger nous paraissent-ils pardonnables? A supposer que nous ayons envie ou décidé de pardonner, aussitôt vient la question du comment. Comment arriver au cœur du pardon ? Nous reste-t-il des ennemis ? Décidément, le pardon n’est pas un sujet rigolo, et somme toute, si nous pouvions trouver un moyen de nous en passer, ce serait quand même le mieux! Qu’en pensent les spécialistes des sciences humaines, et les traditions qui s’y sont penchées ? Qu’en pense la sagesse de la langue française?

L’étymologie nous guide avec un radical assez clair: don, du verbe donner, mais elle ne précise pas de quel don il s’agit. Au début du mot le préfixe par, du latin per, signifie « en passant par, à travers ». Une personne per-spicace voit à travers les événements ce qu’il lui faut comprendre dans son intérêt. Les per-turbations atmosphériques sont des troubles nuageux qui passent à travers le ciel. Le pardon, c’est donc un don qui passe à travers l’offense. Cette vision des choses est partagée par les anglosaxons qui découpent le mot de la même manière. L’acte du pardon se dit pardonner, mais le vocabulaire français pose clairement la question de savoir s’il est toujours acceptable. Ce qui est possible, faisable, est marqué du suffixe –able à la fin du mot. Nous avons bien le mot pardonnable, mais aussi son contraire : impardonnable. Comme quoi, le pardon ne va pas de soi. Pourquoi ?

L’offense est une blessure, et elle peut varier énormément : d’abord elle peut être faite au corps, au sentiment, à l’esprit, et puis elle peut varier en intensité, en durée, enfin, il est rare qu’elle cible uniquement le corps, le sentiment ou l’esprit car en nous ces trois sont connectés. J’entendais le témoignage de tortures répétées sur des petites jumelles de trois ans pour des expériences dites médicales à Auschwitz ; ça se passait tous les lundis, mercredis et vendredis, avec études sur les répercussions de ces infamies les mardis, jeudis, samedis, et ce pendant plusieurs mois. Bien sûr, tous les étages de l’être sont touchés ici. Mais le corps peut aussi subir l’offense minime et ponctuelle d’une bousculade. Pour ce qui est de l’offense psychologique et affective de longue durée, pensons à toutes les éducations à base de dévalorisation et d’humiliation et aux maltraitances morales. Les offenses affectives ponctuelles peuvent aller du doudou qu’on arrache au petit enfant jusqu’au « Je suis venu te dire que je m’en vais », chanté par Gainsbourg. L’offense à l’esprit c’est l’offense à nos idées. Si nous avons élevé notre enfant dans une idéologie matérialiste et anticléricale et qu’il nous annonce qu’il se fait moine, si nous sommes pétris de racisme et qu’il veut vivre avec une jaune une noire, une violette ou une basanée, ça fait mal. Alors, pardonner?

A première vue, le pardon est antinaturel. Pour vivre nous avons besoin d’amour, de joie, de respect et de sécurité. Tout ce qui vient en travers de ces besoins élémentaires provoque de façon tout à fait normale un traumatisme. Or la psychanalyse définit le traumatisme comme un événement auquel nous sommes incapables de donner une réponse adéquate pour notre équilibre, ce qui revient à dire que l’agression nous bouscule, contrarie nos besoins et touche notre intégrité. Dans ces conditions, pardonner pourrait même être considéré comme un dysfonctionnement. Alors, comment réagissons-nous naturellement avant contrôle, ou plutôt mécaniquement devant l’offense ? Les possibilités sont nombreuses.

Voici à propos d’une petite agression que j’ai imaginée dans un métro, une série de réactions automatiques possibles. Si vous vous reconnaissez dans une des 7 possibilités que j’ai recensées, peut-être reconnaîtrez-vous votre tendance dans le cas d’offenses plus graves car ces réactions sont une expression de votre caractère. Prêts ?

Alors imaginez que dans ce métro, quelqu’un vous ait très violemment parlé en s’approchant de vous sous le nez.

  1.     Choqué vous ne dites rien, vous mettez un mouchoir sur votre blessure, et vous terminez ton trajet tout triste.
    2. V
    otre sang ne fait qu’un tour et vous remettez vertement l’offenseur à sa place. Le soir, vous racontez ça à table.
    3. Vous le regardez bien pour vous souvenir de sa tête. Pour l’instant ça ne s’y prête pas mais vous lui revaudrez ça.
    4. Vous lui souriez et lui dites un peu ironiquement : « Dieu te pardonne mon fils ».
    5. Ça vous rappelle que vous n’avez jamais su vous faire respecter et vous vous repassez le film d’une situation particulièrement douloureuse. Vous loupez votre station.
    6. Ni une, ni deux, vous lui envoyez votre poing dans la figure.
    7. Le cœur battant, vous vous cachez derrière les autres : on n’est jamais à l’abri de rien.

Si vous avez choisi le 1, scénario de la tristesse rentrée, vous avez tendance à devenir complice d’une situation que vous n’acceptez pas sans rien exprimer, vous avez alimenté, même inconsciemment, votre tristesse sans doute habituelle. Si vous avez choisi le 2 et la leçon publique au malotru, vous avez une nouvelle fois profité de cette occasion pour prendre le devant de la scène et montrer notre complexe de supériorité, y compris dans son utilisation postérieure à table. Combien parions-nous que sûrement vous aurez agrémenté le récit de différents jugements sur les uns, les autres et le monde dans lequel nous vivons ? Avec le 3, la vengeance se profile, vous avez dévoilé notre caractère rancunier. Du reste, combien de personnes avez-vous dans le collimateur? Avec la bénédiction intempestive du scénario 4, vous avez montré notre degré de dérision, d’inconscience ou de provocation, en tout cas, vous avez manqué du sens de la survie. Avec le 5 et la rumination douloureuse de votre existence, vous vous êtes une nouvelle fois prouvé votre névrose au point de perdre le sens du monde qui vous entoure. Avec le 6, votre caractère violent a trouvé une occasion de s’exprimer – et sans doute pas la première, mais votre violence vous aura-t-elle soulagé? Enfin, en vous cachant derrière autrui au septième scénario, votre réaction indique votre peur profonde et constante de la vie et des autres.

Peur, renfermement, désir de vengeance, mépris, voilà des mécanismes de réponses automatiques, installées par défaut devant l’agression. Mais franchement, lequel de ces comportements nous apporte le bonheur et la paix profonde ? Heureusement, vous l’avez remarqué, ce test n’est pas complet : on n’y trouve pas le pardon puisque nous faisons le tour de nos réactions par défaut. Et justement,  pardonner n’est pas une réaction à un stimulus, mais une action volontaire. La peur ou le désir de vengeance nous arrivent d’eux-mêmes, le pardon se choisit. Il pourrait bien lui, nous apporter le bonheur et la paix profonde, mais il est d’autant plus difficile à donner que les situations pénibles nous restent longtemps en mémoire. Supposons donc maintenant que vous retrouviez le malotru et qu’il soit encore désagréable. Je vous parie que vous allez vous souvenir de sa tête beaucoup plus longtemps que de la tête de la dame qui a soulevé avec vous la poussette pour vous aider à monter l’escalier, ou de l’homme qui est descendu du wagon le temps que vous y entriez pour vous en faciliter l’accès.

Eh bien, c’est normal. L’instinct de notre préservation a prévu que nous nous souvenions davantage des évènements traumatisants que des moments heureux. C’est en effet une technique de survie initiée depuis Lascaut. Si vous oubliez l’anniversaire de votre chérie, c’est ennuyeux, vous risquez de passer un mauvais quart d’heure. Mais si vous oubliez que la tanière de l’ours est derrière votre grotte au fond à droite, vous risquez de ne plus avoir l’occasion de souhaiter l’anniversaire de votre chérie. Aujourd’hui encore, le principe est protecteur : l’enfant battu par son père parce qu’il est venu gambader entre lui et la télé alors qu’il avait trop bu s’en souviendra des années, il ne sortira plus de sa chambre quand il verra son père alcoolisé et on lui reprochera probablement plus tard de se renfermer au lieu d’affronter les difficultés. Mais s’il avait oublié ? … Notons que ce processus s’applique à tous les niveaux, au niveau personnel aussi bien que social et planétaire. C’est pour ça paraît-il que nous tenons à être au courant des horreurs de la terre entière et que les mauvaises nouvelles font les grands titres des journaux télévisés : il s’agit dans notre programme préhistorique d’être capable de nous en protéger. La question du pardon ne se pose même pas pour nos programmes de survie installés depuis la préhistoire. Pour savoir s’il serait temps de faire la part des choses et d’entrer le pardon dans nos habitudes, voyons s’il est avantageux de pardonner.

L’un des gros avantages du pardon et de nous dispenser de la réaction la plus répandue devant l’offense à savoir la vengeance. D’accord, la vengeance a l’air d’un principe logique, celui de rétablir l’équilibre, d’exercer une forme de justice du mal pour le mal. Mais cela présente de nombreux inconvénients personnels et sociaux. D’abord, cela ouvre la porte à nos pulsions les moins ragoûtantes qui se sentent une raison valable de s’exprimer. Et là, gare ! nos diables se lâchent parfois sans plus de frein au point que les hébreux ont établi la loi du Talion « Œil pour œil, dent pour dent ». Loin d’être une cruauté, cette loi servait à prévenir des situations genre « Tu m’as mal regardé, attends, je t’éclate la tête » qui serait notre véritable plaisir parfois si nous nous écoutions. Mais nous n’en serions pas plus heureux. Ensuite, le deuxième écueil de la vengeance, c’est que c’est un plat qui se mange froid. Je ne peux pas me venger maintenant ? Qu’à cela ne tienne, on attendra ce qu’il faudra. Eh bien, c’est encore plus pernicieux car ça nous retient dans un souvenir difficile, ça nous bloque dans l’évocation d’un moment de notre vie. Pourtant les jours emportent ce moment dans un passé de plus en plus lointain, notre corps a petit à petit renouvelé toutes les cellules qui le constituaient à l’époque de l’agression, et nous nous sommes encore figés devant. De plus en plus décalés dans le flux de la vie, nous passons forcément à côté de ses cadeaux, nous faisons notre malheur.

Et il y a pire ! Comme nous entretenons des pensées négatives et des projets qui le sont encore plus, nous émettons des signaux autour de nous qui sont comme des antennes à disgrâces. C’est ce qu’on appelle la loi d’attraction, le « qui se ressemble s’assemble » proverbial. Ce proverbe vaut pour les gens comme pour les choses. Ce qui se ressemble s’assemble, on ne prête qu’aux riches. Alors si nous sommes riches de pensées négatives, nous recevrons tôt ou tard la monnaie de notre pièce, nous aurons pour amis des gens rancuniers qui ne nous pardonneront rien. Un autre défaut de la vengeance, c’est qu’elle est interminable puisque le mal alimente le mal et qu’à tour de rôle chacun a un équilibre à rétablir. Dans ces conditions, l’exercice de la vengeance est un facteur de désordre social. C’est ainsi que des familles se haïssent de père en fils, jusqu’à ne plus savoir pourquoi alors qu’il n’y a qu’une seule chose à faire: se donner les moyens de tourner la page et de vivre la vie, sa vie.

Certes la société tente de juguler ce désordre interdisant la vengeance personnelle et en rendant justice à la place de la victime mais la réparation du tort ne donne pas souvent la paix à l’offensé. Savoir que l’escroc qui nous a ruinés est derrière les barreaux plutôt qu’aux Bahamas est certes un facteur de tranquillité relative, mais est-ce que ça nous empêchera d’y penser chaque fois que nous souffrirons de la pauvreté dont il est la cause ? La punition de l’agresseur n’ôte pas la rancœur, la tristesse ou l’amertume.

Tant que l’offense reste présente, tant que nous interprétons ce que nous vivons ensuite comme des conséquences de l’offense, nous restons coincés dans ce moment et dans une relation avec l’offenseur. Et plus nous en voulons à l’autre plus il est présent dans notre vie parce que nous entretenons un lien énergétique avec ce à quoi nous pensons. Les taoïstes disent que là où va la pensée, l’énergie va. C’est même un principe de méditation. Nous pensons à notre petit orteil et il rentre dans notre conscience. Donc si nous pensons à notre agresseur en le réduisant à son offense et ses défauts, il nous accompagne comme tel et nous voilà enchaînés à celui que nous voudrions voir à mille lieues de nous. Invisibles, ces liens sont pourtant si réels qu’ils nous privent de notre liberté. Par exemple, si nous le rencontrons, nous ne pourrons pas garder le cœur tranquille. Nous préférons donc éviter de le rencontrer quitte à nous priver du même coup d’endroits agréables et de personnes aimées.

La vérité c’est que peut-être que nous avons déjà essayé de pardonner et que nous avons échoué… Ou alors nous avons cru avoir pardonné, et en fait non, la vie nous fait la démonstration du contraire. Nous n’obtenons pas toujours ce que nous voulons de nous, nous ne sommes pas toujours maîtres chez nous ! De quoi est constitué le pardon pour nous résister ainsi ? Le pardon, c’est le don de l’amour, son exercice royal. L’amour est patience, bienveillance, il ne se gonfle pas d’importance, ne s’irrite pas, il croit tout, espère tout, il supporte tout, d’après Saint Paul. Cet amour ne regarde pas si l’autre est ami ou ennemi parce que c’est une force qui se répand comme un soleil. Le soleil n’en veut à personne, il n’a pas de préférences et ne détourne pas ses rayons des plantes qui l’auraient offensé : on n’offense pas l’amour. L’amour est donc inconditionnel, c’est à dire qu’il est par lui-même sans dépendre de rien d’extérieur. Cet amour-là comme un soleil rend heureux et invulnérable, il ne se confond pas avec l’amour émotionnel si fragile et dépendant qui au contraire dépend de l’autre et est prompt à souffrir. On n’imagine pas non plus un soleil qui se refuserait à lui-même. L’amour est amour depuis sa source comme dans son rayonnement. S’il ne brillait pas dedans, il n’émanerait rien.

Cela revient à nous poser la question suivante  : et nous, est-ce que nous nous aimons ? Nous nous supportons, oui, mais nous aimons nous en entier, dans tous les moments de notre vie passée et présente, dans tous les aspects de notre caractère ? Y a-t-il des moments de notre vie que nous n’aimons pas évoquer ? Nous sommes-nous pardonné nos erreurs ? Vivons nous réconciliés avec nous ? Bon, c’est vrai que si on y pense, nous avons quelque raison d’être fâchés: nous nous sommes assez maltraités. Peut-être sommes-nous même la personne qui nous a le plus pourri l’existence même si le plus souvent nous ne nous l’avouons pas, parce que le constat de la situation serait trop déplaisant et ses conséquences peut-être incalculables.. Sans généraliser, il arrive que nous ayons choisi un métier qui nous ennuie sans correspondance avec nos qualités, ou bien pris un conjoint qui ne nous a pas rendu heureux, ou encore élevé nos enfants d’une manière qui ne nous satisfait pas, ou embrassé des convictions qui nous pèsent, ou que nous nous soyons laissés emberlificoter dans des situations que nous ne souhaitions pas et dans lesquelles nous restons. Ou tout à la fois. Nous sommes aussi capables de nous empoisonner le foie avec l’alcool, les poumons avec la cigarette, le système nerveux avec la drogue ou les anxiolytiques.

Si quelqu’un d’autre nous imposait des choses pareilles, nous lui en voudrions et ce serait très compréhensible. Eh bien la vérité c’est que nous nous en voulons personnellement. Nous sommes nombreux à vivre avec nous 24 heures sur 24 sans nous entendre avec nous-mêmes. Or seul l’amour qu’on se donne permet d’en donner aux autres, seul l’amour rend heureux et nous ne nous aimons pas… Redressons la barre avant de tirer notre révérence afin de donner un autre modèle à nos descendants et de les libérer de nos chaines ! Aimons-nous. L’amour regarde, il touche, il câline, il cherche à faire plaisir, il joue, il admire et il complimente, il est content de l’autre, il fait confiance. Traitons-nous ainsi.

Appliquer ces conseils simples qui nous remettraient en vue du chemin de l’amour, ce n’est pas si simple pourtant. Dans certains cas nous avons hérité de tellement d’interdits à nous aimer d’amour que même si nous commençons à chercher à nous réconcilier avec nous, un processus d’oubli s’active et après un ou deux auto-massages, une ou deux glaces offertes, un ou deux compliments octroyés, cela nous sort de l’esprit . D’autres fois, nous n’avons même pas envie d’essayer : soit que nous considérions que nous n’en avons pas besoin, soit que nous écartions d’emblée les petits gestes de remise en amour comme ridicules ou inutiles. Les causes de cette inertie sont diverses mais le résultat est le même : nous restons où nous en sommes, sans assez d’amour pour réussir à pardonner même si nous le voudrions.

Mais quand aurions-nous pu faire le plein ? A nos débuts dans la vie, nous avons peut-être été privés d’amour maternel, sans même en avoir eu conscience. Que nous le sachions ou non, nous sommes nombreux à manquer du minimum de combustible pour nous aimer parce que nos mères privées elles aussi de la sécurité de l’amour n’ont pas su nous le fournir. En effet, quand un bébé nait, tout son être sait qu’il est la chair de la chair de sa maman, puisque c’est dans son ventre, avec ce qu’elle lui a donné d’elle qu’il est passé de rien à son corps. Bébé est en outre la somme des émotions maternelle puisque il les a toutes vécues en elle à partir de rien. Pour prendre une comparaison informatique, c’est elle qui a gravé son disque dur. De ce fait, si maman ne nous attendait pas, si elle nous a refusés, si elle voulait un enfant d’un autre sexe, si elle n’était pas aimée elle-même, si elle traversait des soucis ou des situations qui la rendaient indisponible (comme la misère, la guerre ou toute autre galère individuelle) si ensuite elle n’a pas su, pas pu ou pas voulu nous aimer, nous sommes en état de manque existentiel, perdus dans la vie. Notre navire a été lancé pour accomplir mille nœuds, il a assez de combustible pour en faire dix. Alors quoi ? Forcément, on rame. Qu’on ne nous demande pas de pardonner en plus.

Si tel est notre tableau intérieur, il est urgent de nous guérir. Prenons la responsabilité en tant qu’adulte de faire le plein d’amour pour nous adultes et nous rétroactivement jusqu’à cette enfance dont on ne se souvient plus bien. Nous saurons ensuite à qui accorder nos premiers pardons c’est à dire notre amour inconditionnel : à nous et à notre mère d’abord, tout les autres après. Mais comment savoir si nous avons pardonné vraiment, ou si nous avons fait semblant ? c’est à l’aune de l’amour qu’on verra si on pardonne véritablement ou si nous nous leurrons. Car il y a de nombreuses attitudes que nous pouvons prendre pour du pardon alors qu’il n’en est rien. Le pardon ce n’est que de l’amour, et l’amour ça fait du bien. Alors c’est simple, si on ne se sent pas heureux, indulgent, chaleureux, actifs d’amour et libres, réconciliés avec notre vie on est leurré. Et cela ne signifie pas qu’on retourne dans le nid du cobra.

Car l’amour c’est la vie. Aussi, pardonner ce n’est pas non plus camper dans une situation de danger pour nous. Les Indiens ont une comparaison avec le cobra. S’il a tenté de nous mordre, pardonnons-lui. Mais que cela ne nous empêche pas de chercher à nous tenir ailleurs.

Ainsi pour vivre avec quelqu’un qui nous fait tort acceptons-nous régulièrement la soumission, sorte de complicité passive avec le maltraitant. Cela n’est pas pardonner, c’est une névrose : elle ne rend pas plus heureux. S’aimer c’est ne pas accepter l’indignité. Même les saints en font la démonstration. Saint Paul fut emprisonné à grand bruit, mais illégalement. Un matin, le gardien vint l’informer qu’il pouvait sortir discrètement par la petite porte car les autorités avaient reconnu leur erreur et l’avaient libéré. Paul refusa. On l’avait publiquement emprisonné, il lui faudrait une relaxe publique. Son humiliation publique méritait réparation publique. Je soupçonne Paul de s’en être moqué à titre personnel, mais les sages conforment leur vie à l’exemplarité et cette réaction est une leçon pour nous autres. J’ajoute que c’était sûrement aussi une question de communication : l’emprisonnement avait nui à la cause de la bonne nouvelle, il fallait rééquilibrer la balance.

Parfois pour vivre avec l’agresseur de façon apparemment paisible, nous refoulons l’offense. Or la psychanalyse nous a alertés sur le fait que pardonner ce n’est pas ça du tout. Le refoulement est une réaction vitale qui se met en place pour que nous continuions à vivre devant parfois l’insupportable, il n’est pas le pardon de l’offense. Il laisse la blessure à vif, mais profondément cachée, donc encore plus dangereuse, nous mettant à la merci d’évènements venant réveiller la blessure. Il agit en secret sur l’ensemble de nos comportements comme une infection non repérée. L’amour ne cache rien puisqu’il guérit tout, il pardonne tout. Il donne le courage et la possibilité d’aller découvrir ce que l’inconscient avait recouvert afin que nous retrouvions une vraie sécurité.

Quant à minimiser l’offense, faire comme si de rien n’était pour pouvoir continuer à vivre avec la personne d’où nous la recevons, la nier, c’est très proche du refoulement. Ce déni nous arrive aussi en particulier avec les petites vexations parce que c’est une réaction d’évitement pratique, mais il s’applique aussi à des éléments qui sont comme des gros blocs de notre existence. Les dénier, c’est construire notre vie sur le mensonge et du coup ça nous fragilise, ça rend impossible toute attitude appropriée d’amour pour nous-mêmes et laisse le problème entier : un pardon sait ce qu’il pardonne ou il ne mérite plus son nom car il ne s’applique à rien.

Le pardon n’est pas non plus glaciation. Parfois, notre façon de nous protéger de la souffrance est de blinder notre carapace devant toutes les émotions. Notre cœur blessé ne joue plus que des simulacres d’amour, au fond, il est devenu insensible et indifférent. Nous pouvons côtoyer ou vivre avec ceux qui nous ont offensés, oui, mais reines des neiges, notre royaume est polaire, il fait froid autour de nous et en nous. Au contraire, l’amour est chaud, la vie nait dans la chaleur, le pardon aussi.

Enfin, pardonner n’est pas oublier. L’oubli serait une offense à la souffrance reçue. Prétendre oublier la Shoah non seulement serait un mensonge, mais une preuve qu’on s’aime assez peu pour se comprendre et se rejoindre jusque dans l’horreur. C’est un exemple extrême mais l’oubli couvre bien d’autres petits évènements. L’amour n’oublie pas la souffrance de l’offense, mais il la désactive. Désactivée, la souffrance n’a plus besoin d’être dans la pensée, elle est en quelque sorte archivée ce qui est différent de l’oubli.

Tous les comportements que nous venons d’énumérer sont pas des réponses de l’amour à l’offense, mais des réponses de l’égo au stimulus de la souffrance. Il fait comme il peut le pauvre, mais il n’est pas qualifié pour pardonner car le pardon passe par l’oubli de l’égo et que l’égo, il n’aime pas cette idée de disparaître, ça lui fait une peur bleue. Alors avant que l’égo ne s’oublie, on pourrait commencer par le diminuer ! En effet, le bon sens nous montre que si on est bienveillant et sans gonflement égotique, on a déjà beaucoup moins d’occasions de pardonner aux autres, simplement parce qu’on beaucoup moins de surface à blesser. Les coups tombent à côté. Vous connaissez ces salles rigolotes où on se voit dans des miroirs déformés, comme au palais des glaces du musée Grévin ? On est soi-même énorme, tandis que les autres apparaissent tout petits. C’est une déformation, elle nous fait rire, et ne nous ôte pas le souvenir de notre vraie taille. Pourtant nous agissons dans la vie comme si nous étions constamment les héros du palais des glaces et on ne s’en rend pas compte. Cette surévaluation de notre surface nous est habituelle, et d’ailleurs quand nous étions petits nous nous nommions en premier dans une liste de gens. Sauf que là, nous sommes devenus grands et que nous devrions jouir d’une vision juste des choses et non pas stagner dans cette étape du cerveau enfantin. La vérité, ce n’est pas sept milliards et demi d’humains gravitant autour de notre personne, mais autant de mini centres…

Plus on a donc un petit égo, moins on a de pardons à accorder, donc en poussant la logique si on arrive à un état où l’égo n’existe plus, sauf comme un animal domestique aimable et très utile, il n’y a plus rien à pardonner. Nous est-il possible d’arriver à ce pardon zéro ? Cela simplifierait le problème à la base, le meilleur moyen de résoudre la question du pardon étant de ne plus avoir à le donner !

J’avais lu dans Kaizen un article où Amma était interrogée sur ce sujet. Elle disait que bien sûr, elle ressentait les offenses comme tout le monde, mais que cela représentait pour elle comme une petite piqûre mue en compassion en un dixième de seconde : si l’autre avait pu être méchant, c’est qu’il était mal dans sa peau, en sous amour. Un être heureux ne cherche pas à faire mal à l’autre. Et puisque l’autre se trouvait en manque d’amour, elle donnait la réponse appropriée au diagnostic, le baignant d’amour discrètement, silencieusement. Par rapport à notre test du métro au début de cette conférence, nous voyons un complet renversement des choses : ce n’est en effet plus nous qui sommes au centre livré à nos réactions désordonnées, mais le bonheur de l’autre. Dans un cas la question du pardon ne nous venait pas à l’esprit parce que nous vivions tout en fonction de nous, dans le cas d’Amma, le souci de son cas personnel a entièrement disparu, c’est l’amour qui seul compte. elle n’a plus d’égo et le bonheur de l’autre ne détruit pas le sien au contraire.

Pardonner, et pardonner immédiatement, pardonner sans tricher, pardonner dans l’amour jusqu’à la réconciliation totale avec l’offenseur quelle que soit l’importance de l’offense, être débarrassé de la souffrance du souvenir de la souffrance, être disponible, rendu au présent, libéré des pointes de la blessure, être reconnecté à l’amour qui ne se pose pas de question, ce serait vraiment merveilleux. Car profondément le don du pardon, c’est celui de l’amour. Or nous sommes amour ; en nous reconnectant à l’amour, nous devenons nous. En outre si nous habitons unifiés l’instant présent, l’énergie de la vie circule, et elle amène le bonheur  : la santé, l’argent, l’amour, la positivité, la joie, gratitude. Le pardon, c’est rentable !

En 1999 Olivier Clerc, traducteur des Quatre accords toltèques, prit conscience que le pardon était un joyau. Il fut si plein de cette conviction qu’il créa les cercles de pardon, puis les journées du pardon où l’on s’entraine à se pardonner les uns aux autres par des rituels de guérison du cœur. Son livre, Le don du pardon est sans cesse réédité et aujourd’hui il a fondé l’API, association du pardon international, tant les gens ont soif d’une telle démarche dans tous les pays.

Cette attention moderne au pardon n’est pas nouvelle. Depuis toujours, les chamanes brûlent les offenses qu’on leur apporte dans des feux sacrés, ils brisent les liens avec les agresseurs en brisant des bâtons car ils savent que le pardon guérit.

La plupart des religions et les traditions y font une place importante. Les hébreux par exemple pratiquaient le rituel du bouc émissaire : ils chassaient un bouc qu’ils avaient chargé des fautes de tous pour libérer le peuple et obtenir le pardon de Dieu. Partant hors de la ville, le bouc emportait l’offense. Jusqu’à aujourd’hui, la fête juive la plus importante de l’année c’est depuis Moïse celle du grand pardon : Yom Kippour, où Dieu purifie tout le peuple de son péché. Car le péché, c’est en religion le nom de l’offense. Les chrétiens aussi ont eu une fête pour le pardon : en Bretagne, de nos jours encore, des cérémonies et fêtes du grand pardon ont lieu le 15 août à l’occasion de l’assomption de la vierge Marie. C’est un procédé similaire au bouc émissaire sauf que la Vierge partant au ciel, nos fautes sont emportées encore plus loin !

Le christianisme donne une grande place au pardon. Le Christ dans le Notre Père enseigne  : « Pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés ». Si nous connaissions tout de notre vie, si nous étions pleinement vigilants, nous saurions peut-être combien d’offenses nous avons faites à Dieu, c’est à dire à la Plénitude, la Lumière, le Grand Esprit, ou Esprit, la Conscience, le Soi. Nous l’ignorons, mais l’évangile du débiteur impitoyable nous laisse craindre le pire. C’est l’histoire d’un homme qui se vit remettre soixante millions de dettes par le Roi, mais qui refusa d’effacer à son tour une dette de cent pièces qu’on lui devait. Il fut rattrapé, il fut traité comme il traita. Le roi, c’est une figure de Dieu et l’énormité de la somme est un symbole de l’énormité des offenses que nous commettons sans même y prêter garde. C’est la même inconscience que couvre le Christ en croix : « Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font. »

Dans cette optique, il est clair qu’il n’y a pas que Dieu que nous offensons sans y faire attention ou sans mesurer ce que nous faisons. Il y a aussi plus simplement les gens que nous côtoyons, ou la nature même. Nous ne sommes pas que des offensés dans la vie, mais des agresseurs, fût-ce inconsciemment. Je me souviens du temps où j’étais prof au collège. Une mère était venue se plaindre que son fils pleurait avant chacun de mes cours. Je suis tombée des nues, j’y pense encore parfois. C’est pourquoi il est recommandé non seulement de pardonner mais même de demander pardon. Prenons une mésentente amoureuse par exemple. Celui des deux qui fait souffrir l’autre, ne le fait-il pas en réponse à un mauvais traitement qu’il pense avoir reçu ? Que l’autre n’en soit pas conscient importe peu : il nous manque tellement d’informations ! Vous me direz, demander pardon à ceux que nous offensons c’est parfois difficile, alors, à ceux qui nous ont offensés…

C’est pourquoi ça nécessite un petit entrainement. Jésus demande qu’on s’entraine au pardon au point que nous arrivions à pardonner à tous inconditionnellement, non pas une fois mais une infinité de fois, comme Amma sans doute. Un jour, Pierre demanda au Christ la confirmation qu’il faut pardonner 7 fois son offense à quelqu’un. Il reçut effaré cette réponse : «  Non pas 7 fois mais 70 fois 7 fois. » En d’autres termes, comme personne ne comptera jusque là, ça veut dire pardonne sans t’arrêter. D’ailleurs la nature nous montre que c’est ainsi qu’il faut agir. L’arbre élagué accepte de redonner des fruits, le chien oublié saute de joie la vessie lourde quand revient son maître, la plaine ne reproche rien à la lave qui recouvre ses jardins.

Alors se renverse ce qu’on peut appeler naturel et acquis. On pourrait dire que le pardon non seulement n’est pas antinaturel comme nous l’envisagions au début de cette conférence, mais qu’il est la seule attitude naturelle c’est à dire conforme à la nature. Toutes les autres attitudes ne sont que des réactions acquises devant le danger ou l’agression. Revenir à la source de notre véritable nature débarrassée des conditionnements historiques et sociaux ne doit finalement pas être impossible. La jumelle survivante des deux petites torturées dans les camps dont je parlais tout à l’heure nous en donne une preuve car elle témoigne sur youtube avoir pardonné à ses geôliers. Que le pardon soit comme ton souffle, dit le Christ. Ton souffle ? Non, tu ne le pourrais pas, mais le souffle de Dieu par ta bouche, oui, car ce qui est impossible à l’homme cela n’est rien pour Dieu.

Nous ne connaissons pas le pouvoir du pardon que nous donnons, ni même de celui que nous recevons, mais quand le Christ fait le miracle physique de la guérison du paralytique, il lui dit : « Tes péchés sont pardonnés » et l’autre se lève. Le symbolisme est clair : le péché paralyse, le pardon libère et rend le mouvement, c’est à dire la vie. Ça vaut la peine mais on n’y arrive pas tout seul.

Tel est aussi le sens de la crucifixion. Il est dit que par cette mort, le Christ, nom donné à Dieu en l’homme, la Lumière, le Refuge, « rachète » la multitude. C’est à dire,  qu’on soit chrétien ou non, que seule une lumière supérieure à la nôtre est vraiment capable de pardonner les offenses : elle efface, elle purifie jusqu’à rendre l’homme juste, déclaré non coupable. Cette lumière le délivre des raisons d’être fâchés contre lui, les autres et l’existence, elle le réconcilie.

Cette annulation totale de l’offense est le modèle de ce que doit être notre propre pardon : libérateur, souverain, généreux, cocréateur d’un autre destin pour nous et pour l’autre s’il l’accepte, d’une vie plus belle en tout cas, bénédiction. Pour en être capable, les évangiles ne nous disent pas qu’il faut que l’autre en soit prévenu, ou qu’il en soit d’accord. Ils nous donnent une seule condition : prendre refuge en Christ, trouver la Lumière. Comment ? Tout l’Orient nous a appris depuis quelques années comment on s’y prend : on s’assoit et on reste tranquille, si on peut assez longtemps pour que notre boue se dépose et que l’eau s’éclaircisse, traversée de lumière, plus claire de méditation en méditation jusqu’à l’étincellement. Lorsque tout nos bruits personnels s’estompent et qu’il reste quand même la vie, on rencontre la source du pardon c’est à dire la source de l’amour et elle devient nôtre.

Et puis peut-être qu’un jour nous viendra la sagesse de comprendre qu’il n’y a rien à pardonner. Le désordre est le terreau de l’ordre, le chaos précède la forme comme la lumière nait des ténèbres. Les racines s’entremêlent sous la terre pour que les branches au ciel se déploient et la graine du lotus ne s’offense pas de la boue qui l’entoure, elle en nourrit jusqu’à sa fleur ouverte au soleil. Si telle est la vie, en quoi l’obscur et le chaos de notre existence sont-ils des offenses ? Ce qui est, est, c’est tout. Sans ces ténèbres, notre lumière n’existerait pas.

Les sages acceptent donc que les choses soient comme elles sont, ils voient à quelle nouvelle harmonie la dissonance les a conduits. Tous ceux qui leur ont fait du tort sont remerciés. Ils sont redevenus naturels et  la nature se reconnait en eux, bénis et bénédiction.

Que sait on de l’ignorance

Que sait-on de l’ignorance? J’ai souri en écrivant cette pirouette. La réponse devrait être facile, me disais-je et ce sera une conférence expresse. Ignorance signifiant mot à mot ne pas savoir, la réponse sera qu’on ne sait rien de l’ignorance, puisqu’elle est non savoir. Et voilà, emballé c’est pesé, quel sera le sujet de la conférence suivante? Hélas, hélas, l’ignorance n’est pas si facilement emballable, car quelle est son étendue? Les anciens portaient sur les cartes et mappemondes un continent inconnu, dit terra incognita, dont les formes et la superficie ont varié selon les auteurs et les époques, car comment savoir ce que j’ignore? Où ça se trouve? Comment en connaître la superficie ? Et où est la source de l’ignorance ? Comment me positionner devant elle? Faut-il la diminuer? Et comment ? Pourquoi? Les contours sinon de cette terre, au moins de ma conférence se dessinaient doucement lorsque soudain, je m’avisai qu’en opposant l’ignorance au savoir, je glissais dans le faux-sens. Pourquoi? A cause de l’étymologie. Entrons donc avec elle dans le sujet.

Ignorance c’est un mot qui se décompose facilement. Au début, on trouve le préfixe in qui marque la négation, comme dans le mot « in-admissible », par exemple, à la fin, on trouve le suffixe -ance/-ence qui marque l’état, comme dans le mot « espérance »: état d’espérer. Et au milieu, il y a ce Gnor. Et lui, il ne veut pas dire « savoir », mais « connaître » – on pense au mot gnose, connaissance mystique –  car savoir vient du radical sci. C’est clair, la « sci-ence » c’est l’état de savoir, alors que l’ignorance c’est l’état de non connaissance. Mais voilà, comme le Français ne dispose pas du négatif de science, qui donnerait quelque chose comme inscience, l’ignorance fait coup double, elle ne sait rien et ne connaît rien. C’est dire sa vastitude!

J’ai croisé dans ma vie des messieurs qui disaient ne pas s’intéresser aux nourrissons qu’ils qualifiaient de « tubes digestifs » et d’ignares (de la même famille étymologique que « ignorant » mais avec une modification de la voyelle). C’est vrai que l’ignorance est la condition naturelle des bébés, une ignorance panoramique. Nous en souvenons-nous? Non! Quelle ignorance! Eh bien justement, nous étions dans l’ignorance totale de notre corps pour commencer. Bien sûr, nous sentions si nous étions à l’aise ou alors si la faim, le prout ou le rototo faisaient mal, mais c’était quelque part dans la conscience car nous ne connaissions pas encore notre corps, ce pied qui bougeait, était-ce le nôtre? Nous ignorions comment nous tenir droit, comment marcher, et que nous faisions pipi même! D’ailleurs la maîtrise des sphincters et la conscience du bon moment dépassent largement le premier âge. Et la coordination des mouvements, ce n’était pas encore ça, n’est-ce pas? Toutes nos mamans savaient qu’il fallait balayer sous notre chaise lorsque nous avons commencé à tenir la cuiller.

Nous ne possédions donc pas les éléments nécessaires à la connaissance du monde qui nous entoure. Ce monde n’existait tout simplement pas pour nous. Que connaissions-nous des arbres et des saisons, des dangers du feu, de la course des étoiles et de tout ce qui constitue l’univers naturel visible ? Quant aux constructions faites par l’homme, c’est encore plus flagrant. Que savions-nous de la société? De Macron, Mélenchon et Le Pen? Des élections, des clivages? Quelle était notre religion, quelle était notre patrie? Et même quel était notre nom? Nous étions ignorants de tout ce que les hommes ont inventé pour pouvoir vivre ensemble ou au besoin, s’entretuer. Nous étions ignorants d’une ignorance qui s’ignore et que l’on nomme innocence.

Cette ignorance est innocence donc, car l’enfant comme l’animal ne sait pas qu’il ne sait pas. Or un des corolaires de l’innocence est qu’elle ne cherche pas à nuire, c’est d’ailleurs le sens littéral du mot innocence: état qui ne provoque pas de nuisance. Si le bébé fait des bêtises, c’est comme on dit « en toute innocence », juste parce qu’il apprend. S’il jette une assiette par terre, il découvre qu’elle se casse, c’est tout, ce n’est pas pour embêter quiconque, et si ça le fait rire, si ça l’intéresse, on a intérêt à pousser les autres assiettes loin de sa portée. Cet état d’innocente ignorance va de pair avec l’émerveillement, car quand on ne connait rien et qu’on découvre tout, c’est un antidote à l’ennui et un sésame de joie. Notons quand même que ce qui réjouit l’enfant n’est pas son ignorance, mais d’en sortir. C’est la base vierge d’où s’élève la compréhension de ce qui l’entoure.

Parfois au contraire, l’ignorance est un grand danger, car l’eau noie, le feu brûle, le loup est carnivore, et il faut l’apprendre sous peine de mort. L’ignorance peut être un sésame de joie, en aucun cas ce n’est pas un talisman. C’est un des rôles de l’éducation que d’enseigner cela. Pour autant, même avec une excellente éducation, ce type d’ignorance disparaît-il avec la fin de l’enfance? Hélas, ne pas savoir qu’on ne sait pas semble possible à tout âge. Quand elle n’est pas mortelle (ignorer que les hommes nous ont posé un guet-apens, que l’avalanche va nous ensevelir dans dix minutes) cette ignorance est la mère de la gaffe et elle produit des situations graves ou plus ou moins burlesques. Les auteurs de vaudeville aiment bien par exemple les dames qui se plaignent innocemment de leur amant auprès des épouses légitimes de ces messieurs. Normalement, c’est tordant.

Dans ce dernier exemple, nous approchons d’une deuxième forme d’ignorance, plus dangereuse nettement que la première, c’est l’ignorance qui croit savoir : la maîtresse plaintive croit savoir que son interlocutrice n’a aucun lien avec son amant. Il y a donc ce que les dictionnaires définissent comme un décalage entre la réalité qu’on ignore et ses propres croyances. En voici pour vous distraire deux petits exemples un peu littéraires donnés par une chèvre et un rat. La chèvre, c’est celle de monsieur Seguin qui croyait qu’elle était plus raisonnable que monsieur Seguin et plus forte que le loup. Et le rat? C’est le rat de Lafontaine dans le rat et l’huître. Sortant de son trou, il s’écria devant deux mottes de terre: « Voici les Apennins, et voici le Caucase. » Il se moquait bien de l’enseignement de son père avant de se taire définitivement dans le gosier d’une huître. Peut-être ne connaissez-vous pas cette fable, mais sa moralité vous dira quelque chose: « Tel est pris qui croyait prendre. » Cette torsion du réel par une croyance qui remplace et cache notre ignorance ne s’appelle plus innocence mais erreur. On la commet à titre personnel, comme le firent la chèvre et le rat, on la commet à titre collectif. Considérer que c’est de la femme que vient le malheur de l’homme depuis qu’elle a mangé une pomme a justifié des millénaires de sexisme, de misogynie et de patriarcat. Estimer que l’homme blanc est supérieur aux noirs, aux jaunes et aux rouges a conduit à l’irrespect et à l’esclavagisme. Vous vous rendez compte que pour vanter la colonisation il y a 80 ans, l’exposition universelle avait exhibé des kanaks comme des singes, enchainés dans un milieu naturel reconstitué pour le badaud, à qui il était précisé: « ne pas donner à manger » ? Enfin, pour prendre un dernier exemple, placer la terre au centre de l’univers a retardé toutes sortes de découvertes.

D’une façon générale, ne pas savoir et croire qu’on sait est pernicieux à bien des égards. D’abord, c’est dangereux, nous l’avons vu car la réalité ne se plie pas toujours à ce que nous en croyons. Je crois que ce lac est glacé, mais en fait la glace est peu épaisse et je me noie avec mes patins. Ensuite, c’est limitatif, car puisque mon ignorance est parée de mes croyances, je crois posséder assez de savoirs. Pourquoi me donner la peine de chercher?  Ensuite, plus que limitatif, c’est paralysant. Notre connaissance est conditionnée par notre âge, les circonstances, notre culture, notre époque et le lieu où nous sommes nés. Demandez à un pygmée ce qu’est le code civil, demandez à un new-yorkais de cuisiner une soupe au cobra si vous voulez vous en convaincre. C’est évident mais nous oublions facilement qu’il existe des choses intéressantes et différentes de nous tant nous sommes égocentrés, et  puisque nous l’oublions, nous ne cherchons pas à nous déplacer pour apprendre autre chose. Même en voyage, nous nous arrêtons aux sites de trip advisor et retrouvons le monde Ikéa… Nous restons enfermés dans notre tour comme des prisonniers satisfaits. Dommage.

Un des méfaits les plus graves de l’ignorance qui croit savoir, ce n’est pourtant aucun de ceux que nous venons de voir. Non, c’est autre chose encore, et qui pèse très lourdement sur notre bonheur. C’est qu’elle remplace ce qui est là par un mensonge, et qu’elle y tient à son mensonge, qu’elle est sourde et aveugle. L’ignorant qui croit qu’il sait croit donc qu’il a raison. Et ça c’est doublement ennuyeux, pour lui et pour les autres. Pour lui parce que cela signifie que s’il n’avait pas raison, il pourrait avoir tort. Et comme avoir raison est au moins plus confortable qu’avoir tort, voire vital à ses yeux, il se produit désormais un horrible glissement de la croyance qu’il a raison à l’obligation d’avoir raison. A partir de là, il est condamné à toutes les contorsions de la mauvaise foi pour continuer à avoir raison, et nous connaissons tous dans la vie quotidienne cette attitude, que nous partageons au besoin. Pire, si on explique son erreur à l’ignorant qui croit savoir, comme l’essayèrent monsieur Seguin et papa rat, il y a de grands risques qu’il ne le croie pas et qu’il en veuille à qui cherche à l’éclairer. Du coup il se condamneau fourvoiement et à l’erreur profonde, à l’entêtement et à l’orgueil. Et bien sûr, dans ce cas où l’on s’obstinerait à le contredire,il se sentirait mal, voire persécuté.

En un mot, il s’est condamné à la dualité, à la séparation des autres. Alors, dans un monde où tout le monde veut avoir raison, ce n’est plus seulement une obligation de confort, c’est un asservissement de tous les instants que cette obligation d’avoir raison. Avoir tort aux yeux de qui a raison, c’est risquer la mort dans certains cas, en tout cas le mépris ou le désamour.

Alors pour continuer à avoir raison, il faudra écarter tous les indices contraires, et jusqu’aux personnes qui portent une autre croyance. Il faudra les manipuler, les asservir, et pourquoi pas? les exterminer. Et si l’autre se défend, pensant lui aussi depuis sa tour personnelle qu’il a raison, que se passera-t-il? La guerre. Toutes les guerres de tous les temps jusqu’à aujourd’hui, tous les actes de terrorisme politique ou domestique sont commis par des gens qui croient qu’ils ont raison. Toutes les manipulations politiques ou religieuses ont cette source aussi dans le monde entier.

Dans la vie de tous les jours, ça donne des tyrans domestiques, des enfants aux caprices pathologiques, des patrons et collègues insupportables et quelques belles-mères dans les histoires drôles… Sur le plan politique et historique, les exemples fourmillent et on pourrait en donner de toutes les latitudes et de tous les temps jusqu’au jihadisme d’aujourd’hui. Il me vient à l’esprit une expression catholique sur laquelle des siècles se fondèrent. Elle a fait une partie de notre histoire et de notre culture et la face actuelle du monde lui doit beaucoup. Cette expression n’a toujours pas été démentie par l’église, bien que son interprétation soit adoucie aujourd’hui, c’est « Hors de l’église pas de salut ». L’idée était que hors de la rencontre intime du Christ, il n’y avait pas de salut de l’âme, et c’était une maxime d’ordre spirituel, mais c’est bien le mot église qui est employé. Une fois que ce fut dit, ce fut érigé en vérité temporelle, bien qu’aucune démonstration ne pût en être donnée, personne n’ayant témoigné de son âme outre-tombe. En d’autres termes, faute d’avoir une connaissance exacte des faits, l’adhésion à cette sentence nous place exactement dans la définition de la croyance. Et cela a plongé l’histoire dans une ignorance profonde de la richesse des autres. Ignorance du savoir d’herboristes qui finirent au bûcher plutôt qu’à la faculté, ignorance des savoirs de peuples entiers que les rois d’Europe on colonisés, écrasés et convertis à grands coups de canon et de missionnaires, en justifiant leur invasion par le salut des âmes au lieu de chercher à prier avec eux.

L’ignorant qui croit savoir peut donc s’arroger tous les droits sur les autres du fait même de sa croyance, il le doit même pour conserver cette croyance. Par conséquent, être libéré de cette forme d’ignorance déguisée en savoir permettrait aux hommes de vivre ensemble dans le respect et la paix. Ça vaudrait la peine! Oui, mais comment faire pour se débarrasser des savoirs erronés? Comment les débusquer lorsque c’est de bonne foi qu’on croit qu’on a raison ? C’est simple, il n’y a même pas besoin de sérier dans ce qu’on sait pour faire un tri, il faut renverser complètement la machine. Au lieu d’être des ignorants qui croient savoir, soyons des êtres sachant qu’ils sont ignorants.

Savoir qu’on est ignorant nous dispense d’un seul coup d’avoir raison et nous libère de l’obligation de nous enferrer dans l’erreur tout comme de celle de voir des ennemis en autrui. Dispensés d’orgueil, nous voici disponibles à l’apprentissage constant. Quel soulagement!! Jean Gabin chantait quand j’étais petite « Je sais, je sais qu’on ne sait jamais ». Il est bien possible qu’il ait piqué cette phrase à Socrate qui disait que la seule chose qu’il savait était qu’il ne savait rien. Oui, mais quand même, protestez-vous, il y a des choses qu’on sait! Voyons cela d’un peu plus près.

La nature nous a donné des outils de connaissance, les cinq sens auxquels les bouddhistes ont lié la conscience du sens, car que sert-il d’avoir les yeux ouverts si on ne sait pas qu’on voit? Puis ils ont ajouté le mental et sa faculté de penser, par exemple pour savoir comment utiliser les informations de nos sens. Ainsi nous entendons et nous savons que nous entendons, et cette conscience d’entendre permet à notre cerveau de traiter le son reçu. Devrons-nous fuir, nous cacher, attaquer? Ou au contraire chausser nos escarpins pour mieux danser? Mais eussions-nous l’ouïe d’une chauve-souris (qui je l’ai appris possède même un bouton de volume d’écoute pour baisser le son) eh bien, au-delà d’une certaine distance plus aucune information auditive ne nous parviendrait. Qu’entendons-nous de la musique des sphères ou du bruit du canon au loin ? Quand même, la connaissance que nous recevons de l’ouïe nous donne la conscience de ce que nous ne pouvons pas entendre en l’imaginant par analogie. Qui est né sourd complet ne peut se le figurer. On ne peut connaître son ignorance dans un domaine si on n’a pas déjà un début de connaissance.

On pourrait en dire autant de chacun des autres sens. Ne disons qu’un mot de la vue. L’aveugle ignore ce qu’il rate des couleurs et des formes et il ne sait qu’il les ignore que parce que les autres voient. S’il vivait dans un pays d’aveugles, personne ne saurait qu’il leur manque la vision. Mais pour qui voit, même l’œil du lynx trouve sa limite, même les jumelles, le télescope ou le satellite, parce qu’ils sont localisés. En effet, voir à partir d’un point de vue est forcément limitatif, non seulement notre vue est basse, mais on ne voit pas ce qu’on verrait depuis un autre poste. Nos informations sont donc si parcellaires qu’elles ont de grandes chances d’être erronées. Il existe une fable indienne qui met en scène un éléphant endormi rencontré par des souris qui le virent à différents endroits. L’une pensait voir une montagne, l’autre un tunnel, etc, aucune d’entre elles ne put concevoir qu’il s’agissait d’un éléphant. Pour aggraver la situation, remarquons qu’il est rare que nous nous contentions de percevoir sans ajouter de commentaires, c’est à dire de limitations personnelles. Tel goût est bon ou mauvais à notre palais, tel tableau est beau ou pas du tout, telle musique c’est le pied ou arrête-moi ça, tel type de matelas est excellent ou infâme et l’odeur de la fumée d’une pipe est délicieuse ou alors vite! ouvrons les fenêtres.

En ce qui concerne les connaissances de la pensée à partir de la pensée, il va de soi que nous ne pouvons penser clairement que ce qui appartient déjà au passé, dans la sphère du déjà connu car nous n’avons pas les outils neuronaux pour l’inconnu ni les mots pour le dire. Et ce n’est pas valable seulement pour la pensée. Ainsi les précurseurs de tous les bords ont-ils souffert de leurs contemporains. Musiciens – comme Beethoven ou scientifiques, comme cet ingénieur qui présenta à Napoléon un sous-marin que l’autre refusa d’un revers de main, la plupart des grands hommes peinent avec les neurones de la masse… Car les neurones se connectent avec l’expérience et l’apprentissage, c’est d’ailleurs tout l’intérêt d’être bébé et jeune enfant, d’aller à l’école, à l’université ou de suivre un maître. L’enseignement crée de nouvelles capacités cérébrales qu’on ne pourrait obtenir seul. A contrario, voyez comment les colombiens ont décrit les bateaux à voile. Ils ont vu des grands oiseaux blancs. Ils connaissaient les oiseaux, et pas ce genre de bateaux.


Pour notre cerveau, l’inconnu est donc peu ou prou l’inconnaissable, et les conséquences des découvertes qu’on pressent possibles restent sous le voile de l’ignorance. C’est particulièrement clair dans le domaine scientifique : les premières recherches sur l’atome étaient absolument déconnectées de la guerre atomique par exemple. Ignorer qu’on ignore le mal qui peut sortir de notre savoir a conduit l’homme à se comporter comme un insensé dans les domaines scientifiques et économiques en particulier. C’est pour contrebalancer cela qu’on a inventé le principe de précaution : savoir qu’on ignore nécessite des précautions, par principe. Je connais dans un autre ordre d’idée une personne qui est finalement restée célibataire au motif qu’elle ignorait ce que donnerait la suite de ses liaisons.

Les connaissances transmises par nos sens sont donc dénaturées, conditionnées par les savoirs hérités et donc sinon complètement faussés, au moins limités par les points de vue de notre poste physique d’observation, notre personne et des opinions de notre groupe de vie (société, clan, ancêtres, famille proche). Dès lors en même temps que la connaissance que nous apportent nos sens apparaît une nouvelle forme d’ignorance que j’appellerai l’ignorance ajoutée. Et plus grande sera la connaissance, plus grande sera l’ignorance, de la même manière plus grande est le côté face d’une pièce, plus grand est son envers. Heureusement ce diagnostic procure le remède: si l’erreur provient de ce qu’on a ajouté, il suffit de l’enlever. Le moyen n’en est pas très difficile non plus, il suffit de « revenir aux choses mêmes » selon la phrase d’Husserl.

Pour revenir aux choses, nous possédons un atout important, l’attention. Une attention neutre et sans jugement bien sûr, pas ce genre d’attention qui guette de quoi apporter de l’eau au moulin de nos préjugés et écarter le reste! Commençons par l’attention à ce que nos sens perçoivent des choses. Voici une pâquerette dans un gazon. Nous aurions peut-être tendance à y jeter un coup d’œil sans ralentir notre marche et conclure que c’est une pâquerette, et que nous savons exactement ce que c’est – ce qui la rend d’ailleurs parfaitement inintéressante. Mais l’avons-nous regardé en détail ? La pâquerette a des pétales qui ne sont pas monochromes, mais aussi un pistil, un cœur, sa tige se tient comme ci comme ça, elle est à une certaine hauteur. Avons-nous demandé le concours de nos autres sens? Qu’est-ce que ça sent, le nez dans l’herbe au niveau d’une pâquerette? Est-ce qu’elle est douce à toucher? Et si on en mange un bout, ça a quel goût et quel effet? Il ne manque pas de pâquerettes en ce moment, nous aurions tout le matériel nécessaire ! S’intéresser aux détails par une attention précise est un des moyens de découvrir les « choses-mêmes ».

S’intéresser aux détails est une des façons, il y en a un autre: l’attention ouverte. Quand nous y portons une attention bienveillamment ouverte, c’est à dire défocalisée, nous cessons de fixer la pâquerette comme une accusée, et notre vision s’élargit. Si nous y arrivons, nous verrons la pâquerette entre deux brins d’herbe, mais aussi ces brins d’herbe dans le gazon, le jardin, les arbres et leur verticalité, les oiseaux, nous sentirons les odeurs des fleurs voisines et le vent sur notre tête, le ciel éclairé de soleil. Notre conscience décrispée s’ouvrira tranquillement car personne ni même la conscience n’aime la crispation. Et vous savez pourquoi? parce que c’est fatigant.

Pourquoi n’agissons-nous pas de la façon la plus agréable? Parce que nous préférons la distraction. Nous sommes les enfants du zapping et du nulle part et la plupart de nos enfants encore davantage. Cette inattention nous enferme dans l’ignorance de ce qui nous entoure, jusqu’au feu rouge qu’on grille sans s’en apercevoir, ou au radar mille fois longé qu’on oublie, je vous en parle d’expérience, je viens de me faire flasher deux fois à un carrefour que je connais par cœur. Et ce qui la provoque, c’est ce que Castaneda appelle l’auto-contemplation et ce que les bouddhistes nomment conscience repliée sur elle-même, dans la pensée de notre personne et de ce qui lui arrive, de son histoire. En ce qui concerne le radar, c’est en effet ce qui se passait. Penser de la sorte est une grande perte d’énergie, et cette habitude de se saisir de son histoire et de la cristalliser est considérée comme une grande cause des souffrances humaines qui empêche la connaissance de la réalité.

Car la « personne » Berthe ou Alfred est une construction du mental, qui utilise la mémoire et la focalisation pour se recréer à chaque instant. On peut vivre sans, comme le montrent les bébés ou les amnésiques, qui vivent sans être la personne qu’ils furent, refusant même parfois de la reprendre si d’aventure ils la retrouvent. Et ne vous êtes-vous jamais réveillés un matin sans savoir qui et où vous étiez, tout en sachant que vous étiez en vie? Pourquoi cette panique ce « où suis-je et quelle heure est-il », qui est aussi paraît-il la première question de ceux qui sortent du coma? Pourquoi cette addiction au mental qui étiquette?

Notre esprit est limité, il ne sait pas ce que sera sa prochaine pensée, ni quelle sera la prochaine voiture qui passera sur le boulevard. Il ne se souvient plus de ce qu’il pensait à la troisième bouchée de son petit déjeuner – enfin le mien au moins. Il ne sait pas grand chose de son propre fonctionnement, même pas comment appuyer sur off, parfois il nous fatigue, parfois il nous attriste et parfois il nous amuse, mais nous ne savons pas comment. C’est pourtant à lui que nous faisons confiance, ce sont ses enseignements que nous transmettons aux générations qui nous suivent. Le savoir fondé sur le mental est bien ignorant.

En agissant comme nous le faisons, nous observons le monde et nous nous construisons à partir de ce que Castaneda appelle notre « point d’assemblage ». De quel assemblage parle-t-il? Celui des divers éléments d’information et d’énergie qui déterminent ce qu’il nomme notre site et notre poste d’observation et de compréhension du monde. Ce point est bien sûr différent selon les espèces, de telle sorte que le ver de terre ne voit et n’interprète pas de la même façon le monde que l’aigle dans le ciel ou le poisson dans la rivière. En un mot notre perception et notre connaissance du monde dépend de notre point d’assemblage. Ceci entraine deux conséquences. La première c’est que si le monde diffère selon les points d’assemblage, il n’est pas si réel que ça, il est plutôt le résultat du traitement cérébral de chaque individu.  La deuxième, c’est que si on parvient à modifier le point d’assemblage, on découvrira d’autres mondes. A partir de là, Don Ruiz entrainera Castaneda dans des mondes qu’il ignorait.

Mais quels que soient les mondes visités et les points d’assemblage, si on reste dans une perception duelle entretenue par nos pensées, nos émotions et notre esprit : moi et eux, on reste dans une ignorance profonde, selon les bouddhistes et l’Advaita Vedanta hidouïste car il n’est pas possible de sortir de l’ignorance par le savoir, qui reste bloqué dans le deux, c’est à dire la vision séparatiste du monde: moi-le reste, mais par la connaissance qui ramène à l’unité profonde et véritable. Connaissance ou plus exactement co-naiss-ance: c’est à dire, élément par élément « état de naissance avec », avec quoi, donc? Avec la totalité, le Un.

Pourtant jamais plus qu’aujourd’hui le savoir ne nous a menés si près des portes de la connaissance. L’intelligence des sciences nous apprend que l’univers n ‘est pas duel. Il n’y a pas de guerre entre le soleil et la lune, ou entre la voie lactée et une des 170 milliards de galaxies de l’univers visible. La structure des atomes est la même partout et le vide qui sépare les corps célestes n’est désormais ni vide, ni séparante. Au contraire, elle est lien d’information et elle unit les corps entre eux.

Dès lors, considérer que le monde est duel c’est faire preuve d’une ignorance que Bouddha appelle l’ignorance fondamentale. Elle procède de l’oubli de notre origine une et sans forme, oubli qui conduit à notre identification à une forme. De là ce que Bouddha nomme la « propension fondamentale » que nous avons à nous construire un égo. Ensuite, tant que la dualité règne en maître dans notre esprit, se met en place une forme d’inquiétude qui amène notre mental, notre jugeote, dirait-on positivement, à gérer nos relations. Il va falloir ignorer ceux qui nous indiffèrent, mieux être avec ceux pour qui nous avons un mouvement d’attraction, mieux nous défendre des autres. C’est le troisième voile que Bouddha appelle « le voile des passions ». Enfin, le quatrième voile est celui du karma. L’ignorance fondamentale nous ayant conduit à nous prendre pour quelqu’un, à nous placer entre les autres entités dans des rapports polarisés et localisés, il s’ensuit naturellement des actes qui s’inscriront chez Google Dieu et dont nous n’échapperons pas aux conséquences… Notons que le tao fait correspondre à ces quatre voiles les quatre diaphragmes du corps.

Or nous savons que tout passe, et que tout passe par notre cerveau et notre corps, c’est pourquoi on dit que cela n’a pas d’existence propre, ce qui est différent de pas d’existence du tout. La représentation symbolique de cet aspect des choses, qu’on trouve aussi bien chez les Grecs et les Romains que chez les Chinois, est celle de la déesse se regardant dans le miroir. Le miroir existe, et l’image reflétée aussi. Mais ils n’ont pas d’existence propre et si Vénus s’éloigne que restera-t-il de l’image? Et qu’est-ce qu’un miroir qui ne reflèterait rien? L’image n’est pas rien, c’est seulement l’ombre de ce qui vit, et pour reprendre le vieux proverbe de l’ombre et de la proie, depuis des millénaires nous lâchons la proie pour l’ombre, sans voir la source et le maintien des choses.

Et donc, même quand notre cerveau a fait le travail de compréhension intellectuelle, nous restons ignorants. Au moins nous savons que nous sommes ignorants, et c’est déjà un pas énorme. Mais comme nous ne savons pas ce que c’est que cet état non duel, nous n’en connaissons pas l’accès non plus, parce que nous l’avons oublié.

L’oubli de cette totalité, que Bouddha nomme l’oubli de notre origine, et les chrétiens l’oubli de Dieu est la racine principale de l’ignorance. Se détourner de Dieu, de cette intelligence d’amour infinie est La racine du malheur, de tous les malheurs de nos vies. C’est la marque de l’ignorance même. Non seulement nous avons ignoré Dieu mais nous l’avons insulté, alors que reconnaître notre véritable filiation nous donnerait tout l’amour du monde, toute la puissance, y compris sur la mort, sur le temps et sur l’espace. De notre site charnel, nous sommes coincé dans le spatio-temporel, tous condamnés à mort. Même Jésus le disait dans Saint Jean, que par lui-même il ne savait rien: « Le Fils ne peut rien faire de sa propre initiative; il agit seulement d’après ce qu’il voit faire au Père. » Par contre, ajoutait-il:  » Tout ce que fait le Père, le Fils le fait également,  car le Père aime le Fils et lui montre tout ce qu’il fait. » Mais comment rencontrer le Père ? Les apôtres avaient répondu à Jésus avec un peu de mauvaise humeur quand celui ci leur avait dit qu’il leur préparait une place dans Son royaume, que ça leur faisait une belle jambe. Dans le texte ça donne plus exactement ceci: « Seigneur, nous ne savons pas où tu vas, comment saurions-nous comment y aller? « … La réponse pourtant a été donnée par toutes les traditions de tous les continents: se tenir tranquille et regarder dedans. Pourquoi? Parce que la porte est à l’intérieur.

Ce royaume, cette maison selon les bouddhistes qui prônent « le retour à la maison », n’est donc pas celle des trois petits cochons, elle est encore plus ténue que la maison de paille, elle n’a rien, elle n’est pas une maison et pourtant c’est chez nous. Nous y étions avant de prendre corps dans le ventre maternel, nous y retournerons, et elle est toujours là car elle Est. Elle n’a ni lieu ni forme, pas plus que notre visage avant notre naissance. Ce que cherche l’ignorant conscient qu’il ignore la vérité, c’est cela, un visage sans visage et une maison sans maison, qui Est. En d’autres termes, le vide, un vide plein d’amour mais débarrassé de tout ce dont nous le remplissons. Catherine de Sienne s’est entendue dire: « Tu n’es rien je suis tout, fais-toi capacité ». Capacité, c’est-à-dire capacité d’accueil. Catherine avait à accueillir où? Dedans. Or pour accueillir que faut-il? il faut de la place, et la place, qu’est-ce que c’est? c’est du vide. Ce n’est donc pas vers l’extérieur que nous sortirons de cette ignorance maléfique, mais en apprenant à tourner notre regard vers l’intérieur où se trouvent cachés l’absolu de l’amour et de l’intelligence.

Toutes les traditions affirment que sortir de notre ignorance (aussi appelée cécité ou aveuglement) nous sortira du chagrin, nous donnera la vérité et la liberté, l’amour et la puissance. Alors comment battre en brèche cette ignorance, effilocher les voiles? Bouddha répond en disant que si l’esprit est un bon outil pour gérer les expériences duelles, il est fragile, inconstant, agité voire spasmé comme un poisson tiré de son eau. Osho conseillait aux amis de leur mental un court exercice: noter pendant dix minutes toutes les pensées qui les traversent. Autant qu’on pourrait, ajouterai-je en agitée du bocal, chez qui la sténo serait encore en échec tant les pensées dans mon esprit se superposent se télescopent et s’entrecroisent… Quand le diagnostic est enfin clair, le chemin est d’abord l’apaisement du mental, et les traditions convergent vers la méditation, ou l’oraison selon un terme chrétien. D’ailleurs, il n’est pas nécessaire de chercher Dieu ou cette nouvelle forme de conscience délivrée pour avoir envie d’apaiser l’esprit. Ainsi les instructeurs de la pleine conscience, méthode de méditation particulièrement adaptée au calme de l’esprit, enseignent leurs pratiques dans les entreprises et les écoles plutôt que dans les temples et les ashrams.

Une fois le cerveau ralenti, on n’est pas encore arrivé car notre cœur fait des siennes. Il oublie la paix, il s’emporte de haine ou d’amour, se remplit de désirs et de regrets. Il est rare qu’il soit tranquillement détaché de tout et équanime, c’est à dire si vaste que tout a place également en lui, le bon et le mauvais, notre amoureux et… sa maîtresse, et les autres. D’ailleurs, nous ne savons pas ce que serait un tel état, si bien que nous avons tendance à être rétifs à l’injonction de détachement. Ne serait-ce pas immoral de ne plus aimer notre amoureux ou notre enfant comme nous en avons l’habitude par exemple ? A première vue oui, mais au fond, qu’en savons-nous puisque nous sommes ignorants de l’état qui le remplace ?

Et là peut-être s’éclaire ici une phrase du Christ que dans l’état de mon ignorance je n’ai pas comprise pendant des décennies. C’est celle-ci: « Qui ne renonce pas à lui-même ne peut pas me suivre.  » Mes neurones étant ce qu’ils sont j’en ai conclu que je devais me contraindre à plus d’altruisme et d’amour. Cela pourrait être pire, d’accord, mais cela reste à côté de la plaque. Car ce que j’ai construit c’est un autre moi-même un peu plus gentil que le premier moi-même. Donc, je suis toujours à la case départ. Il y a peu, j’ai compris qu’il fallait renoncer complètement à être quelqu’un : un gentil ou un méchant, qu’importe au fond… Lâcher prise. Jusqu’au bout. Par exemple, comme le conseille Bouddha, cesser l’identification de moi à ce que je vis, je pense, je sens. J’ai compassion pour quelqu’un? Non, il y a compassion. Je suis en colère? Non plus. Arnaud Desjardin parlait de lui à la troisième personne, comme Jules César d’ailleurs. C’est à se demander si Jules César n’était pas un être éveillé …

Bref. L’ampleur de la révolution que cela amènerait dans la façon de vivre et dans l’échelle des connaissances est indiscernable. Seul, on n’y arrive pas, et il est inutile de chercher à la savoir, ni à savoir quand et comment les voiles se déchireront, selon Bouddha, ou quand le maître de maison reviendra, selon le Christ. Mais au moins admettant que nous ne savons rien, nous redevenons disponibles à la connaissance comme des petits enfants, mais conscients du processus.  Conscients que toutes nos ignorances ne servent à rien d’autre qu’à nous accorder l’émerveillement d’apprendre. Et si explorant les terres de l’ignorance, d’ignorances en ignorances nous arrivons à la notion de la seule véritable ignorance, nous tiendrons un fil pour préparer la voie à la clarté qui transcende toute intelligence, la connaissance.

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Les éléments 3 : L’air

Les éléments: l’air.

Quand l’idée m’est venue de consacrer une conférence à chacun des quatre éléments qui selon les anciens fondent notre univers, je ne soupçonnais pas le travail ni le casse-tête que cela m’occasionnerait. En ce qui concerne l’air comme élément, j’étais heureuse de lui consacrer un moment, puisqu’il est la base de notre vie, le compagnon de nos poumons depuis notre premier cri jusqu’à notre dernier soupir… Sans lui, nous ne serions pas ici ensemble pour nous poser des questions à son sujet, merci à lui. Seulement voilà, j’ai d’abord cru que mon exposé durerait dix minutes et que vous auriez aussi bien fait de parcourir un article de Ça m’intéresse pour gagner du temps… Et puis au fil de la vie et des conversations, le sujet s’est étoffé peu à peu. Avec l’air vient le vent, ses raisons climatiques et ses implications médicales selon diverses traditions, et avec le vent vient parfois la tempête et son interprétation psychologique. Dans les approches du yoga et des chakras, l’air a sa place avec sa signification dans notre corps et notre vie. Et puis il m’est apparu que l’air c’est du ciel, et aussitôt un nouveau champ de réflexion s’est ouvert, puisque le ciel n’est pas toujours envisagé comme un espace physique, mais aussi comme un espace spirituel. Alors, que représente exactement cet espace et en quoi ça nous intéresse ? Finalement, peu à peu, il y a eu matière à conférence et j’ai couru après le temps, presque à perdre…le souffle !

Parmi les éléments, l’air se trouve soit après le feu en quatrième lieu, en particulier dans la correspondance des éléments avec les chakras puisque les hindous l’associent au cœur, soit le plus souvent chez nous au troisième rang : la terre porte l’eau, et terre et eaux portent le ciel, qui lui porte le feu, puisque la flamme s’éteint sans air. Sans air nous aussi nous nous éteindrions. Nous savons que les éléments entrent dans la constitution de l’univers selon différents dosages et en ce qui nous concerne, selon le site de Futura sciences, notre corps a besoin de quatre litres d’air par minute pour purifier cinq litres de sang quand nous sommes au repos, ce qui n’est déjà pas mal. Mais en cas d’effort, notre consommation d’air augmente jusqu’à 160 litres d’air par minute pour oxygéner notre sang. On comprend pourquoi il est recommandé de ne pas faire de sport en pic de pollution : on accélérerait le rythme de notre empoisonnement. L’air, c’est vital, surtout le bon !

Ne serait-ce donc que pour cette raison, l’air est un élément très intéressant à étudier malgré la difficulté qu’on a à l’attraper, et qu’on a eu à le définir. Puissent les scientifiques et les savants excuser quelques rappels qui vont suivre et que sans doute ils considèrent comme un BA-Ba, je fais au plus vite !

D’abord l’air est-il une chose ? En plus du fait qu’on ne peut pas l’attraper, dans des conditions normales, on ne le voit pas et on pourrait penser -comme nous ici, que non, ce n’est pas un objet. Hélas, l’eau n’est pas de notre avis, elle nous prouve carrément le contraire ! L’eau devient glace et un cube de glace est indéniablement une chose. Elle devient vapeur et disparaît, mais puisque la vapeur est de la glace chauffée et que la glace est un objet, la vapeur est un objet, un objet subtil, certes, mais un objet. La preuve nous est d’ailleurs donnée dans l’autre sens aussi par les sciences actuelles : si on refroidit suffisamment l’air (en dessous de 220°) il se liquéfie d’abord, c’est l’air liquide, puis on finit par produire des glaçons d’air. Seulement l’air ne glace pas forcément tout entier à la même température, ce qui prouverait si besoin était qu’il est composé de plusieurs éléments. En fait, on le pensait au contraire constitué d’une unique substance jusqu’à ce qu’au 18ème siècle, on s’avisât qu’il était nécessairement composé, certains airs étant inflammables, d’autres nocifs, d’autres iodés etc… Finalement, on admit que l’air était un gaz contenant de l’oxygène, et tous les gaz contenant de l’oxygène entrent dans la catégorie air.

En gros, la chose air que nous respirons habituellement est composé de 78 % d’azote et de 21 % d’oxygène, des gaz rares se partageant le dernier pour cent. Quand nous respirons, nous inhalons donc 78 % d’azote. Comme nous en expirons exactement autant, l’azote n’intéresse apparemment pas nos poumons. Par contre, l’oxygène oui. Vous savez que quand on est nombreux dans une pièce, il faut renouveler l’air : il se charge à chacune de nos expirations en gaz carbonique aussi appelé dioxyde de carbone, alors que pour un bon inspir, il n’en faut quasiment pas. Comment à force de se charger du gaz carbonique de 8 milliards de personnes sans compter les animaux, notre air est-il encore respirable ? Je ne vous ferai pas l’injure de vous rappeler que les arbres et les plantes adorent respirer notre Co2 qui les nourrissent, et que leur expir, c’est de l’oxygène. Ce qu’on appelle équilibre naturel est un merveilleux exemple d’interdépendance harmonieuse entre les besoins des hommes et animaux et ceux de la nature. Hélas je ne vous l’apprends pas, nos activités industrielles tournées vers un profit d’accaparement nous amènent à scier notre balançoire par ses deux cordes : nous déforestons tout en inventant des activités industrielles créatrices de gaz carbonique et de particules fines d’azote .…

Particules fines, ça veut dire mille fois plus petites qu’un cheveu, et donc ça pénètre notre organisme, principalement dans nos poumons qui n’ont pas appris à se défendre contre ce type d’ennemi . Vous êtes d’accord que c’est trop fin pour nos poils de nez, n’est-ce pas ! Du coup nous sommes assaillis par toutes sortes de maladies respiratoires qui creusent notre tombe et celle de la Sécu. J’ai vu sur youtube une action d’association démontrant combien l’air de Paris était irrespirable. Ce mot « irrespirable » était écrit en colle blanche sur une grande toile blanche, il était invisible. Puis la pollution a fait pochoir et rapidement il est apparu en noir sur toile grise…

Pourtant à Pékin et dans d’autres de leurs grandes villes, les Chinois seraient heureux de la pureté de l’air parisien, eux qui tâtonnent à travers la poix de la pollution, derrière un masque en papier, cherchant la masse confuse des bâtiments officiels pour revendiquer, entre deux toux, un air plus respirable. Nous les parisiens, nous avons quand même vécu cette année de nombreux jours de suite une pollution pathogène de l’air qu’on a continué à appeler pic. A tort puisqu’un pic, c’est pointu et que quand ça dure, ça devrait s’appeler un plateau. Heureusement, nos consciences s’éveillent. La Chine a construit au NE du pays une ville écologique, Dezhou, dont les besoins énergétiques comme les activités industrielles sont presque entièrement couverts par des panneaux photovoltaïques et en ce qui me concerne la semaine dernière, j’ai signé une pétition contre la pollution des paquebots auprès desquels le diesel des voitures est un frais parfum. Il est temps. Des millions de personnes meurent chaque année parce qu’elles respirent.

Pour revenir aux pics de pollution urbaine, quand ça finit par redescendre, est-ce que nous avons réglé la question ? Pas du tout, le vent a simplement dispersé la pollution, et tout le monde en profitant un peu plus autour, les citadins respirent un peu mieux. Joli partage… La dispersion de l’air dans tout l’espace qu’il occupe est pourtant sa nature même, en tant qu’état gazeux de la matière. C’est pour ça qu’il s’étend sur dix kilomètres de hauteur, et que jusqu’à 50 000 km de hauteur on décèle autour de la terre une faible densité gazeuse. Le parfum de l’encens et l’odeur du gâteau qui cuit dans le four se dispersent naturellement loin de leur source et tout l’air embaume ; on pourrait en dire autant du pet… C’est donc la lourdeur de la pollution qui la fait stagner sur la ville et qui réclame l’aide du vent pour se disperser.

Le vent est d’ailleurs un des aspects de l’air. Quand il est brise légère, il est agréable, par contre s’il forcit, il nous dérange, et à juste titre selon la médecine chinoise. Pour cette médecine, le vent est franchement pathogène et il faut annihiler ses effets pervers. Il pénètre par toutes nos ouvertures : les pores, les méridiens, très fin, il se mêle à la chaleur ou au froid, à l’humidité ou à la sécheresse, et accentue les déséquilibre que ces états occasionnent. C’est en quelque sorte un booster de disharmonie. Du coup, les Chinois lui attribuent des perturbations extrêmement diverses qui vont du torticolis à la maladie de Parkinson. De plus, il fait flèche de tout bois, et pénètre dans notre organisme à l’occasion d’une piqûre d’insecte si ça lui chante…

Et ce n’est pas fini, il y a des vents internes qui bloquent la libre circulation du chi dans notre organisme. Ce sont nos gaz, nos rots et plus encore, dont la cause est une déficience dans la circulation de notre sang, et qui aggravent à leur tour cette déficience. Quand on les soigne par des massages par exemple, le patient peut sentir comme un vent froid qui se libère et dans une salle de stage de Chi nei tsang (massages chinois), j’avais été frappée une fois par l’odeur nauséabonde que nous dégagions. Nous, non, mais nos vents, oui. Les vents internes sont comme les vents du dehors, ils entrent en synergie avec les autres perversités. Très mobiles, ils vont les entraîner vers le haut ou la superficie du corps et provoquer divers troubles comme l’hypertension, l’instabilité mentale et les angoisses, les tremblements, les démangeaisons, et même, plus grave, la paralysie, ou les crises cardiaques. Qui eût cru en nos contrées qu’il fût si dangereux ? Victor Hugo peut-être, qui fait dire à Gastibelza « Le vent qui vient à travers la montagne me rendra fou ». Et puis tous les magnétiseurs de nos campagnes qui ne travaillent pas sous le vent et déconseillent qu’on s’y expose après un soin, comme ils mettent en garde contre la douche immédiate.

En revanche, on peut avec les chamanes, voir aussi dans le vent un allié et en utiliser les caractéristiques pour se soigner. Dans ce cas, après une salutation se placer devant le vent et lui demander d’emporter tout ce qui dans notre aura est inapproprié à une bonne santé, ou encore le prier de passer à travers notre corps pour le dégager. Si nous parlons poliment et avec le cœur, les chamanes disent que les esprits du vent, sylphes légers et ailés, collaboreront : ils aiment paraît-il l’intelligence et la politesse et considèrent comme une marque d’intelligence de demander de l’aide à ceux qui peuvent la donner quand on est impuissant soi-même. Mais attention ! Après cette intervention, il est bon de penser à remercier et à prendre congé en décidant de reprendre la gestion des frontières de son corps. Dans les deux cas, qu’on s’en méfie ou qu’on l’appelle, c’est le caractère particulièrement subtil de l’air qui fait son efficacité.

A ce stade, j’ai eu envie de chercher comment l’air se transforme en vent, vu que je ne me souvenais plus de ce que j’avais appris dans les petites classes. Alors voilà : le vent, c’est un courant d’air – jusque là ça va ? dû à des différences de pression entre deux endroits. Pression ? Je n’avais pas non plus les idées claires sur ce sujet, je ne me sentais pas particulièrement portée vers les sciences comme vous voyez.

Figurez-vous qu’il y a des différences de pression parce que l’air est compressible (jusque là ça va?!) à tel point qu’on se sert de cette qualité pour fabriquer de l’air logiquement nommé air comprimé. On en trouve dans les pistolets des petits enfants, dans les bouteilles de plongée, il donne force et efficacité à de nombreux outils. C’est plutôt facile de comprimer de l’air. Il suffit de l’enfermer quelque part et de continuer à en ajouter quand l’espace qu’on remplit est plein. Suis-je claire ? A quel objet pensez-vous ? Une bouée ? Un fauteuil de camping ? Allez, un pneu ! Quand nous gonflons le pneu de notre vélo, à un moment, ça résiste : c’est plein. Alors nous pouvons continuer et comprimer l’air. La force de nos membres suffit pour que l’air comprimé fasse une masse souple capable de résister à notre poids, et bien plus plus confortable que la roue cerclée de fer des anciens chariots.

Hélas tout le monde a fait la triste expérience du clou dans le pneu du vélo et de la rustine obligatoire. Pourquoi obligatoire? Parce que si on ne rustine pas, le pneu restera à plat. Et pourquoi ? Parce que l’air s’est complètement échappé par l’orifice et n’y reviendra pas. Et pourquoi ? Parce que la nature a horreur du vide et que pour un air comprimé dans un pneu, la pression de l’air ambiante est relativement vide. Ainsi l’atmosphère ordinaire a-t-elle aspiré l’air comprimé du pneu et lui, comme s’il se sentait un peu serré tout seul dans sa chambre, s’y est précipité comme on se dépêche de jeter des chaussures trop étroites pour respirer des orteils . Quelle dextérité ne faut-il pas aussi pour nouer un ballon gonflable, et quel plaisir de le voir zigzaguer dès qu’on le lâche sans le fermer, tandis que l’air sort de sa prison en vrombissant, invité par le vide relatif de la pression normale ! Pour un ballon c’est drôle, certes, pour un pneu, ça l’est moins, et quoi qu’il en soit c’est une mini perturbation dans l’atmosphère à l’image de la climatologie. En météo, l’air froid à plus basse pression que l’air chaud attire aussi ce qu’il peut pour combler son vide, et ce qui vient, c’est le vent et le nuage. C’est ainsi que la dépression atmosphérique signale le mauvais temps.

Voilà qui explique sans doute pourquoi on appelle aussi dépression le ciel nuageux qui pèse sur nos états mentaux de tristesse et d’asthénie. En quoi la comparaison avec la météo nous est-elle utile ? D’une part parce que l’analogie entre le climat externe et interne est très claire et nous offre une vision imagée de notre fonctionnement, et d’autre part à cause de l’explication physique des phénomènes. Par exemple, si nous sommes au beau fixe, c’est que notre pression est assez haute, nous avons de l’énergie. Quant au fait que le nuage et jusqu’au tsunami sont la conséquence de courants d’air créés par des différences de pression, qu’est-ce que ça nous dit ? En langage d’hôtesse de l’air, cette agitation est cause de turbulences (registre climatique), mot de la même famille que « troubles » (registre psychologique). Cela nous donne du coup un axe d’observation. Les émotions sont le fruit de notre inégalité d’humeur comme les turbulences météo sont le fruit de l’inégalité de la pression de l’air. Ces différences de pression internes créent des courants d’énergie qui agitent notre ciel : ciel couvert et bas comme la tristesse qui colle et écrase, orages violents et électriques comme nos accès de colère etc. Prisonniers de ces courants, nous sommes ballottés comme des passagers sur un esquif. Souvent c’est supportable, parfois, il n’y a plus qu’à vomir par dessus le bastingage, parfois même le bateau coule, nous tombons malade ou nous nous suicidons.

C’est pourquoi les sages, les psys et diverses traditions dont le taoïsme, disent que notre bonheur et notre vie même dépendent de la connaissance et du contrôle de nos émotions. Si elles sont assez puissantes pour nous abattre, nous devons en effet chercher à les contrôler. Comment ? D’abord, en les reconnaissant. Avouons que parfois nous n’avons même pas conscience que nous sommes émotionnés si j’ose dire : par exemple, nous vivons avec un tel fond de déprime que nous ne savons plus que ce n’est pas la norme, de même que certains Écossais ignorent qu’un ciel peut être bleu deux semaines de suite et s’émerveillent d’une simple journée sans pluie. Et il y a des gens qui vivent en si étroit compagnonnage avec la colère qu’ils ne la reconnaissent en eux que lorsqu’elle dérape en un excès de rage.

Où que nous en soyons, nous avons pourtant des accalmies, les nuages s’élèvent un peu, l’orage tonne au loin seulement. Parfois, dans l’ignorance de ce que pourrait être un état de paix, nous sommes tellement accros à la turbulence que nous avons peur de nous ennuyer en cas de tranquillité, voire de calme plat. C’est vrai, quoi, même en vieillissant, nous n’irions pas au cinéma voir un film sans suspens, rebondissements et un minimum d’émotions. Cependant la plupart du temps, surtout l’âge venant, nous recherchons plus de calme, ou alors on se demande comment expliquer la survente de tranquillisants…Il faut donc repérer nos moments plus tranquilles et partir d’un de ces moments pour nous rendre compte de notre fonctionnement météo. Quel est notre état ne serait-ce que sur le plan physique, par temps calme quand l’air est serein ? Le voir, dans le cas où ça nous plairait, nous y installer, et ensuite observer comment nous le perdons. Dans la nature, avant que l’orage n’éclate, on sent que le vent sautille ou bourrasque et avant qu’il ne pleuve on voit s’assombrir les nuages. Connaissons-nous notre ciel intérieur ? Prenons quelques secondes pour le définir. Alors ? Quel est notre climat habituel ? Quelle est sa couleur ? Quels vents nous agitent ? Qu’est-ce qui crée la bourrasque ? Quels sont les signes et les événements précurseurs ?

Il ne s’agit pas de vouloir à tout prix exterminer nos émotions jusqu’à l’insensibilité car il n’y a rien de plus triste que des voiles en berne désertées par le vent. Ce serait comme les amants qui disent qu’ils sont parvenus au détachement quand ils sont simplement devenus indifférents. Mais qu’est-ce qui nous empêcherait de chercher à suivre l’exemple du marin  sur son voilier ? Le vent, il le voit, il le connaît et il l’utilise au point que même les vents contraires sont ses alliés s’il a appris à tirer des bords. Il sait mettre en harmonie son bateau, sa voile, la direction qu’il veut suivre et les courants pour mener à bien son projet, à condition qu’il ne se prenne ni pour les un ni pour les autres. Vous allez me dire qu’il y a des écoles de voile pour les vents de la mer, mais pas d’école de vie pour les vents de l’esprit.

En réalité, si, il y en a, et depuis des millénaires, et même il y en a qui s’appuient sur l’analogie entre l’air et notre climat interne. La comparaison du ciel et du climat intérieur n’est pas nouvelle ! On trouve déjà dans les Upanishads, ensemble védique de l’Inde antique au 15ème siècle avant Jésus Christ, un dialogue entre Rama et Vasistha, sage réalisé ayant reçu la révélation du monde tel qu’il est, et non tel qu’il nous paraît être à nous, gens ordinaires. Rama se plaint auprès de Vasistha qu’il a fait beaucoup d’études et qu’il n’est toujours pas heureux. La réponse du sage est que les oiseaux ont deux ailes. Le rapport avec la question? C’est que l’oiseau de la joie constante a deux ailes, lui aussi. Son envol repose sur l’aile de la connaissance et l’aile… ? du travail, oui, ça ne m’étonne pas que nous n’ayons pas trouvé ! Et donc, si Rama est malheureux malgré toutes ses études, c’est que son travail est insuffisant.

Ce travail que Rama n’a pas encore achevé est le travail sur son mental d’où viennent les pensées et les émotions. En effet, les Védas comparent le mental à une substance, c’est à dire une matière semblable à l’eau ou à l’air. Et ils arrivent ainsi à la conclusion que puisqu’on peut manipuler les objets et travailler les substances, on peut en faire autant des émotions et des pensées en s’attelant au travail sur son esprit. C’est encourageant.

Pour nous y aider, ils proposent de garder la comparaison de la substance mentale et de l’air. Pensées et émotions causent du trouble et des courants, certes, mais en pédagogie positive, il est bon de partir de l’étude de l’air par beau temps. Lorsque l’air est serein, comment se présente-t-il ? Il est calme et vide d’objets, c’est à dire sans formes. Les bouddhistes définissent cela en disant que son essence est vacuité. Il est léger et joyeux d’un bleu traversé de lumière. Il est insaisissable et infragmentable. On peut bien enfermer un petit bout d’air dans un morceau de caoutchouc pour enfourcher notre vélo, on ne pourra jamais enfermer la totalité du ciel car on n’en connaît ni le début ni la fin. Il est infini. Immense, on ne sait où est son milieu. Et la nuit, où les étoiles se placeraient-elles ? Ne dit-on pas qu’elles se déploient dans le ciel ? Toutes choses sont disposées dans le ciel mais le ciel n’est pas ces choses.

Ainsi en est-il de notre esprit. Quand il n’est pas agité par des courants et des nuages de joie éphémère, occupé à rechercher des plaisirs ou à fuir les déplaisirs, quand il n’est pas secoué de colère ni accablé d’affliction, il est vaste et tranquille, il est clair. C’est sa nature véritable. Les Upanishads ne nient pas les nuages, ils disent seulement que si nous les voyons c’est que nous ne sommes pas les nuages car pour voir quelque chose il faut une certaine distance : l’œil ne voit pas l’œil. Comme toutes choses sont dans le ciel alors que le ciel n’est pas ces choses, toutes turbulences sont en nous mais nous ne sommes pas ces turbulences. Autrement dit, si je peux voir mon agitation, c’est que je ne suis pas l’agitation, mais celle qui la voit.

Celle qui la voit ? Celui  qui la voit ? Qu’est-ce qui voit en fait ? Si j’observe bien, je sens qu’il est difficile de donner une identité focalisée à ce qui voit. Si je localise le voyant en moi, je vais retomber dans le manège de la pensée et de l’émotion qui sont ma caractéristique, du coup en faisant attention, je pourrai encore m’apercevoir que quelque chose de moi est le témoin de ce nouveau manège, et ce à l’infini. La démarche d’attention à ce qui est conscient de ce que nous vivons, à ce qui le voit, est à la portée de tous, pourtant nous ne la faisons pas, car personne ne nous l’a apprise. Et puis ce n’est pas si facile à rencontrer, car cette dimension n’est pas réactive, elle est seulement là, alors que nous, nous avons appris à vivre dans la ré-activité mentale et émotionnelle. Voilà pourquoi on demande à Rama de travailler. Il doit s’entraîner à repérer la conscience qui est toujours là derrière ses habitudes, et cet entraînement lui-même n’est pas dans ses habitudes.

Prenons quelques exemples actuels pour prendre la mesure de notre réactivité. Du point de vue mental, quand nous sommes dans une conversation, quand nous écoutons la radio ou lisons un journal, nous sommes rarement dans une réceptivité bienveillante et sans avis, surtout dans cette période électorale, mais plutôt dans un mécanisme réactif. Nous sommes d’accord ou pas, nous avons quelque chose à rajouter, nous n’aurions pas dit les choses de cette manière, ou au contraire nous aurions davantage insisté etc. Quand j’étais jeune j’aimais bien qu’on me raconte l’histoire d’un vieux qui, je cite, engueulait le poste… Ce soir, depuis que je parle, combien d’avis ces paroles ont-elles provoqué dans votre esprit sans que vous l’ayez particulièrement décidé ? Il faut se surprendre emportés par le vent des phrases qu’on entend dehors, et qu’on entend sous notre crâne.

De même pour les émotions. Cherchons à nous prendre en flagrant délit de réaction et stop ! provoquons un arrêt sur image. Je pourrais prendre comme exemple les réactions qu’on éprouve devant l’alcool, la drogue, la cigarette ou le téléphone portable, mais bon, j’ai choisi plutôt le chocolat. Donc, j’ai commencé un régime. Seulement, en ouvrant la porte de mon placard, je vois une tablette d’excellent chocolat. Que risque-t-il de se passer ? Aussitôt j’en ai peur, me voici dans le chocolat. Ensuite tout s’enchaîne presque malgré moi… Ma main suit mes yeux, la sensation de manque est trop vive pour que je me retienne. Tout à l’heure je me sentirai coupable, je me mépriserai, je fulminerai contre moi à moins que je ne me mette au piquet du désaveu. Oui, tout à l’heure, mais là, projetée à l’extérieur de moi jusque dans le chocolat, c’est lui qui fait la loi, je craque ; ça y est, il est dans ma bouche. Eh bien, à n’importe quel moment de cette petite pièce dont nous sommes acteur, commentateur et public à la fois, ce chocolat peut d’un seul coup nous ramener à notre centre. Nous ne sommes pas seulement ce petit théâtre, il y a bien une dimension qui voit tout : l’acteur, le public, le commentateur… et même le chocolat.

Notre problème est que ce truc qui voit nous est inhabituel, cela n’a pas d’histoire remplie des objets des événements, des émotions et des habitudes de notre pensée, en d’autre termes, cela n’appartient pas aux courants d’air, et ce n’est pas un truc. Ce qui voit ne se voit pas, et ce parce que c’est impossible à voir : ce n’est pas localisé, fini, agité et fragmentable en moments d’histoires coupés des autres moments, séparés des autres histoires et entretenant des relations avec elles. En un mot, ce n’est pas une personne. Ce qui voit est indéfinissable, insaisissable, sans début ni fin, clair et vaste, sans forme. Ce n’est pas une chose.  En fait, comme disent les Upanishads, c’est comme un ciel bleu et calme. Ce qui voit ne juge pas, ne pense pas ne dit rien. Décidément, ça ne peut pas être une autre facette de notre égo. Et pourtant c’est nous.

Selon les Upanishads, école de la voie directe, cette partie de nous qui est témoin est notre esprit car notre esprit est en vérité ce ciel infini. Une partie de nous le sait, qui est en contact avec lui. Les tourments et les plaisirs de l’existence peuvent bien prendre naissance dans ce ciel, ils sont semblables à de petits nuages qui jamais ne perturbent l’immensité bleue. Ce n’est pas que cette immensité mépriserait ce petit nuage dans son sein, mais comme il sait le nombre d’autres nuages, et de soleils et même de galaxies et d’univers qui l’habitent, plus encore, qui naissent, se développent et meurent dans son sein, disons qu’il relativise. Dès qu’on cesse de s’identifier avec le nuage qui se forme, grossit, éclate, crève et disparaît comme s’il pouvait exister sans le ciel où il prend place, on remet la lunette dans le bon sens, et on récupère le ciel. Ciel dans le ciel et libre jusqu’aux étoiles, on est immense et unifié. Retrouvant notre véritable nature, nous avons accès à tout l’univers puisque le ciel est indivisible, il est partout, il est Un et que toute chose est en lui. La création entière est une unité organique et vivante, nous sommes dedans, tous, nous somme cela. Alors, à ce que disent les sages et les Rishis des Upanishads, on découvre que cette vacuité de forme n’est pas un vide de vie et que notre jouissance, notre puissance sont infinies.Et qui ne détruit pas notre notre nuage…

Exaltantes perspectives ! Grâce à ses études, Rama les a déjà entrevues, il lui faut donc maintenant se libérer des trous d’air et apprendre à s’installer dans l’immensité du ciel qui répétons-le n’exclut pas les nuages mais leur ôte la capacité de nuire en permettant la défocalisation, nous délivrant de l’erreur de nous prendre pour le nuage. Alors comment mener ce travail ? Une des grandes réponses données ne nous éloigne pas du sujet de ce soir,  puisqu’il s’agit de respirer.

En effet, la respiration nous amène directement à notre corps si bien qu’on ne peut respirer l’air qu’au présent. Comment respirons-nous ? Prenons quelques secondes pour un état rapide des lieux. Aurions-nous quelques tensions ? C’est bien possible que la peur ancrée dans nos réflexes nous contracte les épaules, nous bloque les côtes dans un expir inachevé par lequel nous thésaurisons un air devenu inutile. Bien sûr, nous ne le faisons pas exprès, c’est involontaire et même inconscient. Quelque chose en nous craint de mourir et nous résistons aux lois de la nature, si bien qu’après cet expir larvé, à l’inspir, nous nous refusons l’air frais qu’il nous faudrait, faute de place dans nos alvéoles. Nous nous contentons d’un semi-expir, puis d’un semi-inspir dans un air semi-vicié… Ensuite, nous nous étonnons de nous sentir à moitié bien ! Les poumons et le cœur pourtant, l’un près de l’autre se dévouent en symbiose pour que l’oxygène nourrisse nos membres, notre ventre, et jusqu’à nos ongles.

L’Inde qui attribue la terre au chakra de base, donne au cœur la correspondance avec l’élément air. Car le cœur est le lieu de l’amour gratuit et sans condition. Cet amour est comme l’air : libre et qui tend à se disperser, à se répandre au plus loin sans acception de quoi que ce soit. Oui, libre comme l’air est l’amour inconditionnel, léger comme lui et sans limite la joie qu’il procure.

Ainsi notre refus de respirer est bien plus qu’une difficulté à respirer, il signe l’acte un de notre résistance globale à l’existence, notre tension devant nos conditions naturelles de la vie, notre refus d’aimer. Il faut donc d’abord en prendre conscience, et en reprendre conscience, et en re-reprendre conscience, nous surprendre à bloquer le diaphragme, garder les clavicules hautes, paralyser nos basses côtes, ou carrément oublier de reprendre notre souffle…en particulier quand on dort. Cette dernière distorsion qu’on nomme apnée du sommeil est cause de nombreuses maladies qu’on peine à soigner, chez les bébés, elle provoque la mort subite du nourrisson. Seulement voilà, même éveillés, de combien de souffles conscients sommes-nous capables ? Parions chacun pour nous et tout à l’heure en nous séparant, nous nous testerons. En quelques minutes, quelques secondes peut-être, il est bien possible que nous oubliions ce souffle qui nous maintient en vie et que nous devrions chérir, happés par la tâche ardue de mettre notre manteau, de nous dire au revoir ou de chercher notre clé de voiture. Cette manie que nous avons de nous perdre de vue n’est pas une innovation moderne, c’est pourquoi on trouve des yogas du souffle depuis des siècles. Préambule de tous ces yogas : arrêter nos affaires, nous poser.

Nous poser ? Rien que ça c’est un travail !! Je laisse de côté le cas des malheureux parmi nous qui n’ont pas cinq minutes à eux… car à supposer que nous en trouvions le temps, aussitôt survient un autre problème plus ou moins aigu selon les gens : nos fesses sont assises mais notre esprit bat la campagne et si nous observons notre cœur, il n’est pas détendu. Un héros d’opérette soutient chez nous qu’il est doux de ne rien faire quand tout s’agite autour de nous. Autour, peut-être, mais à l’intérieur ? Est-ce si doux que ça de ne rien faire ?

Les Grecs ont raconté combien ça leur paraissait malaisé au contraire. Tel est le sens de l’aventure d’Ulysse et des sirènes au chant magnifique et mortel. Vous vous souvenez qu’Ulysse se fit ligotter au mât du milieu de son bateau par ses camarades à qui il avait bouché les oreilles. Puis, ainsi paré, il prétendit passer devant les sirènes en écoutant leur mélopée sans mourir. Le bateau vogua entre les vagues, le chant était ensorcelant, Ulysse succomba et perdit toute maîtrise de lui. Mais il put bien crier qu’on le détachât, hurler qu’il voulait les rejoindre, menacer de rétorsion ses compagnons, il resta ficelé et le bateau s’éloigna du danger. Les sirènes sont nos pensées et nos émotions. Que représente le mât, sinon le centre de soi et le lieu où l’on reste sauf, si du moins l’on s’y tient ?

Le souffle est le mât du pratiquant, qui permet de laisser chanter les sirènes de nos égarements sans les suivre. Et voici quelques cordes pour nous y attacher. D’abord, on peut prescrire le diagnostic. Puisque nous ne cessons de penser, donnons l’ordre à notre cerveau de penser tout le temps, et une seule chose à la fois… Avec l’inspir, commentons : « Je suis conscient que j’inspire ». Puis avec l’expir, disons-nous : « Je suis présent à mon expir. Les Tibétains conseillent cette pratique pendant un tour de mala, sorte de chapelet à cent huit boules. Maître Chia conseille de s’installer devant un mur blanc, ne serait-ce que celui de la porte des toilettes de son entreprise, de compter chaque souffle et d’écrire sur ce mur le numéro de sa respiration (inspir-expir) jusqu’à cent. Chaque fois qu’on oublie de compter ou qu’on pense à autre chose en même temps, on a perdu, il faut recommencer à zéro…

A force, on progresse dans la concentration, dans la centration même. Nous commencerons à vivre mieux oxygénés, plus calmes et plus présents, nos pensées deviendront plus claires et utiles, c’est déjà merveilleux ! Mais le souffle peut nous mener plus loin et nous offrir le cadeau du basculement. Cadeau du ciel serein et infini, de la liberté de l’air dans la densité d’un silence spécial. Dans la Genèse, Dieu souffle son souffle dans les narines d’Adam pour lui donner vie. Il expire son souffle en Adam qui alors se trouve inspirer non pas de l’air seulement, mais Dieu et la Vie, et ensuite, l’expir d’Adam, qu’est-il ? Rien d’autre que son offrande à l’inspir de Dieu. Interpénétration amoureuse entre la forme et le sans-forme, entre le don et l’accueil. Respirer, c’est offrir un réceptacle à ce qui sinon se disperserait. Respirer, c’est entrer dans l’inconnu d’un échange avec ce qu’on ne voit pas. Respirer, c’est s’unir.

Alors suivons dans notre corps le chemin de l’air qui est chemin de vie, pour nous dans l’instant présent comme Adam rencontra la vie hier. D’instant en instant, sentons l’air dedans et dehors, soyons attentifs au souffle comme à l’haleine divine, autorisons-nous la volupté. Au cours de ce travail, comme Rama devint définitivement heureux, nous oublierons les limitations de nos tempêtes, et avec la légèreté de l’air notre forme se dissoudra dans le ciel. Nous ne serons plus qu’un souffle uni au souffle de l’univers, et ce souffle est amour.

Françoise Gabriel

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Les éléments 2 : L’eau

Dans notre voyage à travers les éléments, cette fois nous allons nous intéresser à l’eau. L’eau aujourd’hui est devenue une question. Question de survie pour une bonne partie de la planète, question économique et industrielle, question pour les scientifiques et le corps médical aussi. Mais les religions, les chamanes et les mystiques n’ont pas attendu ce jour pour donner à l’eau une place prépondérante et vénérable. Entrons donc un instant dans le pays de l’eau. Elle est tantôt claire, tantôt ténébreuse, tantôt vive, tantôt stagnante, sa surface et sa profondeur nous disent des choses différentes, elle est douce ou salée, brûlante ou glacée, elle se laisse pénétrer et elle est pénétrante, solvante aussi. Elle lave et elle désaltère ou elle empoisonne. L’eau connaît différents états, solide, liquide et gazeux, et si l’enfant n’assistait pas à ses changements, comment pourrait-il savoir que la glace dure qui sort du congélateur et la vapeur qui s’échappe de la casserole, c’est toujours elle? Vraiment, l’eau est bien mystérieuse … Tellement mystérieuse que le CNRS la classa en 2005 parmi les 10 plus grandes énigmes de l’univers. Nous intéresser à elle, c’est donc entrer dans le mystère. Pour commencer, qu’en est-il de l’eau et de la planète terre ? Qu’est-ce que l’eau a à nous apporter et à nous apprendre?

Notre planète serait inhabitable et inhabitée par des organismes semblables aux nôtres s’il n’y avait pas d’eau, je veux dire d’eau à l’état liquide. Car de l’eau il y en a dans beaucoup d’endroits dans l’univers, mais surtout à l’état de glace, c’est à dire à l’état solide. Par exemple, Mars a probablement bénéficié de l’eau à l’état liquide dans des temps très reculés qu’on chiffre en milliards d’années, mais aujourd’hui il ne reste que des glaces dans son sous-sol et ses régions polaires, et il existe tellement de planètes glacées qu’elles entrent même dans la fiction. L’univers de la Guerre des étoiles compte aussi la sienne, Hoth, lieu de hautes batailles. On sait aussi une comète est composée de 80 % d’eau sous forme de glace, c’est même ça qui lui donne sa chevelure : quand elle s’approche du soleil, la glace fond et vole au vent du vide, derrière la comète qui continue sa course. Certains scientifiques émettent l’hypothèse que ces comètes seraient à la source si on peut dire, de l’eau sur la terre, en tombant sur notre globe et en y fondant. Notre eau serait alors la même que celle d’astres lointains, dans une vibration jumelle avec les confins de l’univers. Et même, les bactéries pouvant survivre des éternités à l’état congelé, la vie sur la terre nous viendrait peut-être d’une planète inconnue, ces bactéries ayant été revitalisées dès que la glace a fondu.

Oui, parlons de l’eau liquide plutôt, parce que la glace ne donne pas à boire et ne permet pas l’éclosion de la vie, pas plus que la vapeur. Il faut de l’eau pour naisse la vie sous la forme que nous connaissons, il en faut pour qu’elle perdure. On peut survivre une trentaine de jours sans manger, et sans eau, combien ? Trois jours. D’ailleurs ce que nous mangeons ne pourrait pas non plus avoir poussé sans eau germinatrice.

Apparemment, la terre ne manque pas d’eau, étant recouverte sur 71 % de sa surface. Mais sur la masse totale d’eau dont la terre bénéficie, l’eau douce grâce à laquelle nous subsistons ne compte même pas pour 5 %, le reste, c’est de la mer. J’ai lu que si on regroupait toutes les eaux douces en une sphère, elle ne compterait que 56,2 kilomètres de diamètre. Par comparaison, le diamètre de la terre est de 12 756,2 kilomètres. Cela ne fait jamais entre le volume de la terre et de l’eau qu’une différence de 12 700 kilomètres et sur un graphique, la disproportion est impressionnante et notre fragilité évidente : les temps actuels prennent conscience que nous en avons peu finalement.

La rareté de l’eau douce explique la situation difficile, voire dramatique de beaucoup de pays dans le monde : sans eau rien ne pousse, avec la soif vient la faim. Les informations qui suivent viennent d’un précieux article du Monde du 20 mars 2015 qui reprend le rapport de l’ONU sur l’or bleu. On y relate que quasiment les trois quarts des habitants des pays arabes vivent en dessous du seuil de pénurie établi à 1 000 m3 par an ; des millions de personnes, donc. La pénurie frappe aussi l’Afrique, ça on le sait depuis longtemps, mais saviez-vous que le Mexique, certains états des USA et même plusieurs régions de Russie et de Chine figurent parmi les pays en risque de bascule vers le manque d’eau ? Que chez nous, tout le pourtour méditerranéen est dans la même situation ? Nous avons tous vu des images désolantes d’enfants suppliciés par la faim et la soif, ou des images de la mer d’Oural desséchée, avec ses rivages piqués de bateaux sans espoir, couchés sur le flanc.

Les humains cherchent un remède à cet état des choses de trois façons principales. Les pays riches comme la Californie et les Émirats arabes unis travaillent à dessaler l’eau de mer. D’ailleurs, ça risque de devenir une activité nécessaire à bien des peuples, dans la mesure où le réchauffement climatique provoque une montée du niveau de la mer et noie les sources en s’infiltrant dans la terre, se laissant aspirer par les poches de vides que nous créons en exploitant massivement les réserves d’eau souterraines. D’autres pays cherchent plutôt comment rétablir un cycle de l’eau que nos activités ont perturbé, par exemple en reboisant ou en dirigeant les nuages. D’autres recherches s’intéressent à la limitation de la consommation industrielle ou agricole de l’eau. Car paradoxalement, nos activités jusqu’à ce soir-même ne tiennent aucun compte de cette pénurie et nécessitent de plus en plus d’eau, au point qu’on prévoit 400 % d’augmentation de besoins d’ici 2050 – rien que pour l’industrie. Par exemple, il faut pour une carte mémoire de 6 pouces 8600 litres d’eau, et on ne voit pas que notre évolution nous permette de nous passer de carte mémoire dans les semaines qui viennent. La consommation d’eau nécessaire à l’agriculture intensive est intensive elle aussi et le niveau des eaux souterraines en Chine a baissé de 40 mètres à cause de sa surexploitation.

Ajoutons que cette pénurie frappe pour l’instant surtout les pays pauvres, et qu’elle entretient la pauvreté. Le manque d’eau participe à l’inégalité économique. Il frappe aussi surtout les femmes, qui doivent encore de nos jours marcher parfois plus de deux heures pour trouver un point d’eau et en rapporter une jarre sur la tête, tandis que leurs hommes ne se sentent concernés qu’au moment d’en boire au village. Vous vous rendez-compte ? Deux heures de marche, c’est quatre heures de déplacement par jour sous un soleil ardent pour ce besoin vital, quatre heures prises sur le plaisir de vivre, de s’instruire, de participer à l’amélioration des conditions de vie et de profiter des enfants. Le manque d’eau participe au maintien de l’inégalité des sexes.

Une prise de conscience agrémentée de décisions pratiques s’impose donc peu à peu dans les sociétés et dans nos vies. A l’école aujourd’hui, on apprend aux enfants non seulement à se laver les dents, mais à couper le robinet d’eau pendant ce temps-là. Quand j’étais jeune, on ne nous transmettait rien de tel (ni d’ailleurs à nous laver les dents, en fait). On suggère parfois aux familles de s’équiper de chasses à débit variable, ou que seul le dernier tire la chasse après les petits pipis du coucher. Vous me direz que tout ça c’est bien peu de choses, mais, pour rester dans le contexte, les petits ruisseaux font les grandes rivières. D’ailleurs, vous imaginez la dépense d’eau soudaine quand les 82 000 spectateurs du Stade de France vont tirer la chasse en moins d’un quart d’heure à la mi-temps ?

M’imaginant la dose de bière ou de coke soudainement déversée dans les eaux usées, j’en arrive à la question plus générale de la pollution. Le mythe de l’eau pure par essence et par nature, capable de traiter et d’absorber toutes les pollutions, le mythe de la mer infinie absorbatrice universelle, ce mythe a fait long feu, si j’ose dire. Aujourd’hui, on sait que ce n’est pas parce qu’il est possible dans certaines conditions de voir l’océan tout autour de soi à l’horizon qu’il est infini. On sait aussi que ce n’est pas parce qu’on utilise l’eau pour se laver qu’elle est propre. Et même au niveau des eaux potables, une étude de 60 millions de consommateurs réduisait il y a deux ans le nombre des sources pures distribuées en bouteille à cause de la présence de produits chimiques et médicamenteux. Les urines et les selles des personnes sous médicaments, chimiothérapie etc, ainsi que les médicaments usagés jetés directement aux toilettes partent dans les eaux usées et s’infiltrent dans la terre, sans parler des bouses de vaches sous antibio et des crottes d’animaux domestiques gavés aux croquettes chimiques.

Bref. Nous commençons à comprendre que nous devons réfléchir à notre usage de la chimie thérapeutique, à comprendre que les usines ne peuvent laisser ressortir les eaux qu’elles ont utilisées sans les remettre dans l’état où elles les avait trouvées quand elles y étaient entrées, et qu’il faut cesser de dégazer les bateaux dans la mer ou de vider les égouts d’une ville entière dans un coin de la côte sans épuration. L’eau est accueillante, certes, elle reçoit, elle intègre, mais ce qu’elle dilue n’est pas dissous et ce qu’elle dissout ne disparaît pas. Mettons du gros sel dans l’eau, nous n’aurons plus de grain mais toujours le goût… Nous sommes entrés dans une conjoncture où il faut laver l’eau.

Laver l’eau ? C’est un choc, un cri d’alarme poussé non seulement sur nos civilisations, mais sur nous. C’est encore plus qu’un cri d’alarme, c’est une terreur, car nous savons intimement que nous sommes constitués d’eau à 75 % à peu près, sauf si on se base sur le nombre de nos molécules. Dans ce cas, c’est pire, on passe à 99 % de présence d’eau dans le corps selon Marc Henri, professeur à l’université de Strasbourg. Or puisque nous entretenons la quantité et la qualité de notre eau en buvant, si nous buvons trop peu ou de l’eau polluée, nous flirtons avec la maladie et la mort. Au contraire, si l’eau est bonne, nous nous réconcilions avec la vie et le miracle est possible. Les milliers de pèlerins le savent bien, eux qui affluent aux sources sacrées du monde entier, dont Lourdes. Les laboratoires qui ont analysé ces eaux tentent de les reconstituer à volonté, et affirment que pour la santé et l’agriculture, les résultats sont spectaculaires, la Sainte Vierge en moins.

Plus encore, l’eau est notre condition de base depuis la conception. Les spermatozoïdes sont immergés dans le liquide séminal, et puis nous avons grandi dans un utérus gorgé de liquide amniotique, véritable élixir dont nous avons bu dès que notre fonction de déglutition a été opérationnelle, soit à 12 semaines. Un jour, le top départ de notre naissance a été donné quand notre maman a perdu les eaux. Et ensuite l’eau de l’utérus s’est muée en lait du sein maternel, sans lui nous serions morts. Il n’y a rien d’étonnant donc à ce que l’eau ait été associée à la maternité dans de nombreux récits mythologiques ou traditionnels. Même notre galaxie porte le nom de Voie Lactée, autrement dit « voie de lait », car elle serait apparue de la royale giclée d’un téton divin: celui d’Héra.

De nombreux mythes clament cette connivence entre l’eau et la maternité. Par exemple chez les latins, c’est l’eau du Tibre qui sortant de son lit tout exprès, sauva Rémus et Romulus abandonnés, affamés dans leur petit couffin. La maternité du fleuve se fit complice d’autres maternités pour le triomphe de la vie et la louve allaita les jumeaux. Un autre couffin célèbre sauva Moïse par la grâce de l’eau du Nil, mais où aurait mené cette intervention sans la conspiration des femmes qui entouraient le petit, la fille de Pharaon, la sœur de Moïse qui monta tout le stratagème, et la mère du petit, nourrice opportune ? La maternité, n’est-ce pas un des noms de l’amour ?

Le miracle de la maternité, c’est le pouvoir de donner forme à ce qui n’en a pas. Avant de recevoir à la clinique un bracelet qui identifia notre forme à un nom, un espace, une famille, nous étions dans le ventre maternel, où notre corps se forma à partir d’une rencontre et du corps de la mère. Et avant ? Le mystère demeure : nous étions dans le sans-forme ou alors nous n’étions pas du tout selon les points de vue, mais ça revient au même pour notre sujet. C’est dans le refuge de l’eau maternelle que la forme nous a été donnée.

Plusieurs mythes racontent que la terre elle-même est née de l’eau. C’est une goutte d’eau coagulée grâce à un traitement spécial sur lequel nous reviendrons une autre fois qui a fait surgir la première île japonaise. Dans la Genèse, nous apprenons dès le deuxième verset que la terre était informe et vide, qu’il y avait des ténèbres à la surface de l’abîme et que l’esprit de dieu tournoyait sur les eaux.  « Et Dieu dit : Qu’il y ait une étendue (d’autres traduisent « un firmament » entre les eaux, et qu’elle sépare les eaux d’entre les eaux. Et Dieu fit l’étendue et il sépara les eaux qui sont au-dessous de l’étendue d’avec les eaux qui sont au-dessus. » Ainsi baigne la terre. Chez les Grecs, il y a plusieurs versions cosmogoniques, et dans la plus ancienne qu’on tient d’Homère, la terre est entourée par le grand fleuve d’eau pure Océan, source de toutes les sources à l’origine du monde, et qui délimite le ciel et la terre. En Egypte, un Océan primordial remplissait l’univers. Du sans forme naît la forme grâce à l’eau. Les sciences ont rejoint les mythes.

Alors quand l’être humain se baigne dans l’eau, surtout l’eau de la mer – sans jeu de mot, quelque chose de lui sait qu’il est aux sources de la vie, relié à sa mère biologique comme à l’univers. Sombre et souple comme un ventre, la mer le régénère et celui qui se repose sur la grève peut se laisser bercer du rythme des vagues, comme le flux et le reflux d’un souffle maternel ou la régularité d’un cœur qu’on entend à travers l’eau utérine. S’il se laisse aller, il se peut qu’il se sente dans la paix de l’immensité.

Pourtant l’eau n’est pas seulement bienfaisante. Elle donne naissance et elle tue aussi. Elle porte la vie, et elle est capable de la noyer. Elle désaltère et elle empoisonne. Elle envoie de douces ondées et des tsunamis, elle arrose et elle inonde plus ou moins gravement,  puisque ça va jusqu’au déluge génocidaire dont parlent de très nombreuses traditions. L’eau nettoie et elle rouille. Et si vous donnez trop d’eau à une plante, elle va pourrir, trop d’eau dans une maison, elle va moisir. D’ailleurs pour les Chinois, l’eau est l’élément des reins, organes de la puissance sexuelle et associé aux temps de la naissance et de la mort. Pourquoi cet attelage de la vie et de la mort ? Parce que tout ce qui apparaît disparaît et que dès qu’on naît, on va mourir. Eau de vie, eau de mort.

Les mythologies connaissent donc elles aussi les eaux de la mort. En Égypte, on connaissait la barque funèbre lâchée sur le Nil comme aujourd’hui encore sur le Gange parfois flottent les barques de ceux qu’on ne brûle pas. Les Enfers grecs sont séparés du monde de la lumière par un fleuve aux multiples bras dont l’Achéron que doit franchir le jeune défunt pour parvenir chez Hadès. Il en coûte un euro, une obole plutôt, à donner impérativement à Caron le passeur pour un aller simple. Traverser les rives de la mort ne doit pas être si facile, il y faut un guide, un être de connaissance. L’Achéron marquait la frontière avec un inconnu dont on ne revenait pas. Alors bien sûr, la réputation de Caron et de son Cerbère laissait à désirer, mais dans cette occurrence, l’amabilité importe peu. L’essentiel était qu’il fît son travail. Traverser un fleuve ne serait-ce que sur la terre n’est pas facile, il suffit de regarder combien de fleuves forment la frontière entre deux peuples – le Rhin chez nous, pour comprendre combien les hommes répugnaient à courir le risque de la traversée. Au contraire, quand le fleuve est domesticable, voyez combien de villes se sont construites autour de lui : il garantit l’abondance des cultures par son eau fécondante et offre une voie de circulation naturelle. Un fleuve peut être une bénédiction.

Bien sûr, ce n’est le cas d’aucun des autres affluents du Styx qui portent des noms épouvantables. Le mot Styx lui-même signifie « né de la haine », le mot Cocyte veut dire né des larmes des âmes errantes (celles qui avaient oublié leur euro) Phlégéton, l’enflammé, c’est le fleuve de feu qui coule jusqu’aux régions les plus profondes de l’Enfer où se trouvent les damnés de châtiment éternel. Que nous disent les noms de ces fleuves ? D’abord que les Grecs n’aimaient pas mourir, qu’il n’aimaient pas la mort non plus… Mais ils mettent aussi l’accent sur les causes adjuvantes de la mort : haine, tristesse, passion… On peut comprendre alors que chacune de nos émotions négatives nous rapproche du pays des ombres et de la désolation. Les eaux des fleuves ne sont pas toutes claires et désaltérantes, il y a des flots boueux et putrides.

Les débats de la science moderne donnent donnent un éclairage nouveau  sur cette mythologie avec l’idée de la mémoire de l’eau: si les fleuves sont pollués de haine, ce ne serait pas parce qu’ils nous détestent, c’est que nous y aurions inscrit nous-mêmes la haine et la tristesse dont l’information reste engrammée. En d’autres termes, laver l’eau ne concernerait pas que des pollutions chimiques.

En précurseur, Rabelais avait envoyé il y a cinq siècles Pantagruel et Gargantua sur mer et soudain les compères avaient entendu des paroles et des bruits sans doute libérées par l’étrave du bateau, ils étaient seuls à la ronde, cela ne pouvait venir que d’un autre temps. Mais c’est Luc Montagnier qui défendit que l’eau garde le souvenir actif de toute substance même diluée jusqu’à sa quasi disparition (l’équivalent d’une goutte dans l’océan atlantique). Cette théorie n’a pas été bien reçue. A vrai dire, elle a des implications énormes en nous obligeant à reconsidérer le système de transmission de l’information. Si la substance n’offre plus assez de matière pour que la matière soit le support de l’information, et que l’information passe vraiment quand même, c’est qu’elle passe autrement. Si ce ne sont des corps, ce sont des ondes. Voyez ? Dans ce cas, l’eau pourrait aussi être la mémoire de l’univers depuis ses origines, l’étude de l’eau de notre corps révélerait notre histoire exhaustive, et on pourrait soigner les gens avec l’enregistrement du code vibratoire du médicament sans la gélule (c’est un peu le principe de l’homéopathie).

Dans le même registre, les photos d’Emoto, montrant que l’eau est sensible à l’expression d’émotions qui structurent ou déstructurent ses molécules, ont été tellement décriées que je ne les cite qu’en passant.

Pourtant la correspondance des eaux et des émotions est évoquée depuis la nuit des temps car l’eau par sa profondeur insondée et par sa force nous ramène aux pulsions émotionnelles et inconscientes qui nous dirigent. Nous sommes bien ballottés par nos émotions, emmenés par leur flux où nous ne voudrions pas .toujours. Un jour ancien, Xerxès, roi Perse, fut tellement emporté de rage qu’il fit fouetter l’eau de la mer pour la punir d’avoir contrarié ses projets guerriers. Peut-être cela l’a-t-il soulagé, on doute que cela l’ait aidé à mieux contrôler ses émotions par la suite. En tout cas frapper l’eau, ça ne se fait pas et il en fut puni par les dieux, puisque après d’importants déboires il mourut assassiné.

A l’inverse, nous connaissons par Mathieu l’exemple de Jésus marchant de nuit sur la mer démontée. Dès que les apôtres distinguent sa tunique blanche, ils ont peur d’un fantôme ; ils sont déjà effrayés dans les ténèbres, secoués dans leur barque par la tempête. Pierre prend à parti Jésus, le voici qui hurle par-dessus le vent : « Si c’est toi, commande que je vienne à toi ». Il savait bien qu’en ce qui le concernait, le travail n’était pas fait. D’ailleurs, il était en train d’avoir peur du vent, de la mer, de la mort et du fantôme ; sa requête relevait du défi, du « même pas peur » de l’enfant. Rien de bien apaisé là-dedans. Le maître accède à son désir, Pierre sort de la barque mais il ne fait pas trois mètres. Il sombre. Que comprendre ? Que cela ne s’improvise pas, la maîtrise des émotions et qu’on doit s’y entraîner personnellement pour s’en approcher, oui. Mais la leçon n’est pas seulement là. Jésus lui répond, tout en le sauvant : « Homme de peu de foi » Cela signifie que la foi c’est comme le reste, cela aussi s’exerce et qu’il n’avait pas non plus fait le travail de ce côté-là. En d’autres termes, le monde de Pierre est un monde ancien que sa foi n’a pas réussi à renouveler par la pratique et le maintien de la vision d’un monde nouveau, par l’entraînement à la confiance dans une force transcendant les tempêtes de l’existence. Le récit s’achève avec l’entrée de Jésus dans la barque, événement qui apaise la tourmente sans qu’un mot n’ait été dit et qui stupéfie les pêcheurs. En d’autres termes, celui qui, relié à la Sagesse et à l’Amour voit ses émotions sans en être gêné les désactive : l’identification a cessé, il est libre. Et quand les tempêtes intérieures s’achèvent, l’extérieur se calme.

C’est sans doute aussi le sens du passage de la mer Rouge par Moïse et son peuple. Vous vous souvenez qu’il s’agissait d’aller sur la terre promise. Dans cette nouvelle contrée, l’eau est sans danger, elle est représentée par le lait nourricier et le miel de la douceur et de la lumière. Mais pour accéder à cette terre, il faut traverser la mer à pied sec. Indépendamment des interprétations historiques, voyons que la terre promise est en nous, et la mer aussi. Quelle mer ? La Mer Rouge, rouge comme le sang de l’incarnation, rouge comme les passions, c’est la mer des émotions. C’est une masse énorme dont le déni ne nous délivre pas. Au contraire, comme le disaient aussi les fleuves grecs, ne pas les prendre en compte mène à la mort. Dans ce passage de la Bible, il est dit très clairement que si nous ne traversons pas le barrage de nos émotions, nous serons rattrapés par les armées de Pharaon et exterminés. Que représentent ces armées à notre échelle ? Les mémoires ancestrales par exemple et les conditionnements qui ont activé en nous un programme d’impuissance et d’asservissement au pouvoir de Pharaon, c’est-à-dire au pouvoir de l’argent et de la force. Programme de reddition et d’acceptation de l’esclavage et de la mort. Comme disent les bouddhistes, destin de fatalité. Voilà. Il est clairement dit aussi que notre force personnelle y est impuissante. Sans Moïse, le peuple va mourir. Et Moïse qui parle avec Dieu a besoin de son bâton, qui est la force divine en lui, pour ouvrir la mer.

Cette force est conditionnée en cette circonstance par ce que Jésus appelle la foi. Vous imaginez-vous acculés au bout du désert, poursuivis par une armée en furie avec votre peuple de milliers de femmes et d’enfants, de craintifs, de vindicatifs et de malades ? Ce peuple, c’est nous, avec nos millions de cellules et de mémoires. Moïse ne pouvait se permettre le moindre doute, nous non plus. Si nous manquons de foi et de détermination, jamais nous ne ferons passer notre peuple. La confiance jusqu’au mur de la mer, ça se travaille, et ça se demande. Alors sommes nous prêts au training de la foi et du bâton de pouvoir ?

A supposer que nous en ayons le désir, comment faire ? C’est encore l’eau qui peut nous répondre, mais aucune des eaux que nous avons rencontrées jusqu’à maintenant ; alors laquelle ? L’eau du lac et son reflet magique. Bachelard, dans L’eau et les rêves admire comment dans la nuit le ciel s’y renverse si bien que les étoiles sont des îles tandis que volent les poissons au firmament.  Elle est fascinante, la vision de l’image inversée qui se dessine dans l’eau du lac : elle peut nous conduire à la vie et à la mort.

Si nous regardons seulement en bas, nous prenons la carte pour le territoire et l’image pour la réalité. Mais la maison reflétée dans l’eau, si belle soit-elle, ne nous logera pas et Narcisse piégé par son reflet qu’il voit à l’extérieur de lui ne s’appartient plus ; amoureux de rien, il est condamné au désespoir. Sa conscience ultra focalisée sur son image l’a rendu prisonnier de l’illusion que son reflet était plus désirable que les cadeaux du présent. Pauvre Narcisse ! Ne vois-tu pas que ton reflet c’est ta mort ? Quand tu vas basculer, tu découvriras sous la surface trompeuse la profondeur véridique de l’eau. Dans ta prison, tu as perdu la vastitude de l’instant présent, et aliéné par ta pensée, tu t’es mis à errer dans le temps : tu as eu l’obsession de tes rendez-vous et tu les as ressassés, tu as ressenti le désir et tu as vécu le manque. Ah combien de journées as-tu perdu à te réfugier dans le souvenir de ton reflet, ou à te projeter dans l’avenir et l’attente de te revoir ? A ta mort soudain, à ta mort enfin, le présent, mais tu ne l’auras rencontré que pour le quitter. Mes amis, ce tragique destin, n’est-ce pas un peu le nôtre aussi ? Obsédés par le temps et la forme, les images, les désirs et les manques ?

Il ne s’agit pas de contester l’existence ni la beauté du reflet ondulant sur le lac : c’est bien l’image magnifique de Narcisse. Mais ce qui a échappé à Narcisse, parce qu’il a oublié de regarder en haut où le vrai ciel se déploie, c’est qu’il est lui même dans sa beauté le reflet de la puissance de la « grande mère », pour parler en chamane. Le reflet nous invite donc à des jeux de miroir jusqu’à la conscience créatrice qui se mire en sa création, comme le signifient les récits sans nombre de dieux ou de déesses au miroir : Vénus, Isis, et plus loin de chez nous, Xiuhcohatl et Tezcatlipoca au Mexique ou Amaterasu au Japon, entre autres. Alors, si notre conscience s’ouvre complètement à la conscience universelle, nous en recevrons le pouvoir. Debout devant la mer, lorsqu’il faudra lui ordonner de s’ouvrir, elle obéira, qu’elle soit masse d’eau ou masse d’émotions.

Revenons encore un instant à l’enseignement du lac. Que dit-il encore ? Que la tragédie, c’est à l’extérieur et en bas qu’on la trouve. Pour la vie, s’adresser donc à l’intérieur, et en haut. Oui, mais comment ? Pour que l’image reflétée dans l’eau du lac soit claire, il faut une condition absolue : que l’eau soit calme et paisible, sinon, sa surface agitée brouillera l’image. En d’autres termes, pour la vision intérieure du ciel et l’univers entier, il faut à l’intérieur de nous le calme et le silence. Hélas, en ce qui nous concerne, la longe de notre asservissement à la pensée est bien trop courte et nous galopons autour du piquet, poursuivant l’une ou l’autre pensée, et poursuivis par elles. Comment nous en libérer ?

Une réponse possible, c’est encore l’eau qui nous la donne et ce sera mon dernier point. En préparant cette conférence, je suis tombée sur la remarque que l’eau c’est H2O, c’est à dire hydrogène et oxygène ? L’oxygène est très inflammable, et l’hydrogène au contact de l’oxygène devient lui-même inflammable. Ceci nous donne une caractéristique très étonnante pour l’eau : ensemble, ses éléments sont amis du feu. Ça m’a fait réfléchir. L’eau, dans certaines conditions, peut donc logiquement avoir l’effet du feu et consumer toutes les scories qui bouchent nos conduits, qui emballent notre moteur jusqu’à la folie et le font tousser jusqu’à la maladie ? Tous les dysfonctionnements qu’ont provoqué nos pensées et qui nous détraquent à leur tour pourront disparaître dans cette eau de feu.

Mais de quelle eau, feu qui ne blesse pas, de quelle eau s’agit-il  ? De l’eau verticale qui relie le ciel et la terre, qui remet en connexion l’être coincé dans le temps avec son éternité naturelle. Une eau d’amour. Jonction de l’eau céleste et de celle de notre corps, « eaux d’en haut et eaux d’en bas, » de l’eau pure et de l’eau déformée par la souffrance de l’humanité dans nos veines. Une eau qui un jour pourrait jaillir de notre propre cœur comme une source vive si nous savons l’appeler.

On trouve donc logiquement une fontaine jaillissante dans le paradis d’Allah, tandis que du temple de la Jérusalem céleste jaillit une source régénératrice et fécondante qui assainit tout sur son passage. Sur la terre, le Gange, le Nil et le Jourdain pour ne citer qu’eux, sont des fleuves sacrés, reliés d’une façon ou d’une autre aux sources célestes. On se baigne aussi dans l’eau de Lourdes. Faut-il alors partir en pèlerinage ? Pas nécessairement, puisque toute eau peut devenir ce lien guérisseur. Il y a bien de l’eau dans tous les bénitiers à l’entrée des églises, et Amma fait des cérémonies de bénédictions de l’eau partout où elle rencontre les gens. Et si on ne se sent pas envie de religion ? Eh bien, nous pouvons la bénir nous-mêmes en demandant à l’amour et à la lumière de descendre dedans, et si nous nous sentons chamane en demandant aux esprits de l’eau de nous nettoyer, en appelant le ciel dans l’eau par toute notre créativité innocente et joyeuse. Allons plus loin. Puisque la physique quantique a démontré que l’information n’a pas besoin de matière pour circuler, nous savons désormais que sans aucune compétence et sans aucun frais, nous pouvons nous connecter à la fréquence de l’eau de feu par notre simple intention. Depuis des siècles les taoïstes le savaient, et c’est une vieille méditation taoïste que celle de la cascade. Pour clore cette conférence, si ça vous dit, allons nous y baigner quelques instants.

Pour y aller dans un esprit confiant, écoutons encore ce que nous murmurent la source et l’eau qui bout. La source qui jaillit pure à l’air libre nous rappelle que son eau faisait chemin dans les profondeurs. Et juste avant son émergence, elle était toujours dans le noir, se savait-elle si proche de la lumière ? Ainsi de nous. A certains moments, nous avons peut-être l’impression de « ramer »   dans le noir, ça ne veut pas dire que nous soyons loin de l’air libre. Et l’eau qui s’évapore, que nous dit-elle ? Elle nous chuinte qu’il n’y a pas de quoi dramatiser. Même s’il n’y a plus rien dans la casserole et si la rosée a disparu, l’eau reviendra dans une pluie nouvelle.

Grimpant donc légèrement dans le paysage de notre choix, glissons-nous sous une cascade remplie de soleil. Elle descend des hauteurs où la sagesse, l’amour et la puissance de guérison n’ont pas de limite, où la vie ne connaît pas de mort. Invitons cette eau à traverser notre corps et toute notre aura. Ouvrons-nous à son action bienfaisante et dans une totale détente et ouverture, laissons-la nettoyer notre cerveau et toutes nos cellules, laissons la emporter ce dont nous n’avons plus besoin. Demandons lui de rouvrir en nous les sources d’eau vive et disons merci.

Françoise Gabriel

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Les éléments 1: la terre

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Quand on parle de la terre, on ne pense pas d’abord à la terre parmi les éléments. La terre, c’est bien plutôt notre planète, la belle bleue, notre vaisseau spatial, notre base mère… Cette homonymie entre terre et terre, entre le globe terrestre et la matière tirée de son sol n’est pas fortuite, ne serait-ce que parce que la terre comme élément appartient à la planète. Sera-t-il plus facile dans la réflexion que dans le vocabulaire de séparer la planète et l’élément ? Partons pour un petit tour de la terre chez les Anciens, les Chinois et leur médecine, les Grecs et les Hébreux, nos alchimistes et les sciences modernes qui nous aideront à tirer parti des connaissances scientifiques et symboliques de cet élément pour que nous avancions davantage dans la compréhension de nous-mêmes et la vision de nos potentialités. Mais commençons par nous intéresser aux mots.

Le mot Terre vient tout droit du mot latin « terra » et a le même sens depuis son acception chez les Romains : la terra comme globe, comme continent, avec même une place pour une terra incognita, une terre inconnue, la terra comme territoire – pays ou propriété privée, la terra comme terreau ou champ de blé, aussi appelée humus, et enfin la terra comme le sol dont on tire de quoi tourner de petits abris, des pots et des coupelles. Cette terre-là est l’élément terre et porte aussi le nom de materia, qui a donné notre nom « matière ». Ce mot nous intéresse et vous savez pourquoi? il vient de mater, il est de la même famille que le mot mère, maman… qu’allons-nous faire de cette remarque? Mys… terre ! Comme en Français encore, le mot latin terre s’oppose au mot qui désigne la mer (mare). Encore un signe que la terre est considérée depuis les anciens comme un élément, c’est à dire selon le Robert, comme « un principe constitutif de l’univers par sa combinaison avec d’autres éléments ». D’ailleurs, si je suis comme un poisson dans l’eau dans mon élément, c’est qu’il y en a d’autres, et le bon élément dans une classe est compris comme une partie du groupe avec lequel il interagit positivement. En effet, c’est le propre d’un élément que d’interagir avec les autres. Bouddha aurait appelé ça l’interdépendance, et cela nous conduit à jeter un coup d’œil sur les autres éléments.

Quels sont donc ces autres éléments qui constituent notre univers ? Les occidentaux en dénombrent trois, ce qui porte leur nombre à quatre – avec un mystérieux cinquième parfhand-1006417_640ois nommé pour cette raison quinte-essence ; les Chinois, cinq sans mystère déclaré. Donc pour les Occidentaux, nous comptons la terre, l’eau, l’air et le feu, chacun des éléments étant interdépendant avec les autres, c’est à dire entretenant avec eux des relations qu’Empédocle avait ainsi résumées: amitié, inimitié. Dans la catégorie terre, ils faisaient entrer tous les corps solides (le roc, le sable, l’argile et la poussière et l’arbre), dans la catégorie eau, on trouvait tous les liquides (eau douce et salée, mer, pluie et rosée, tout autre liquide : sang, plasma et jus d’orange), dans l’air se plaçaient tous les corps gazeux, et tout ce qui contient du feu était considéré comme marqué par l’igné. Vous noterez que je n’ai pas dit l’air, l’eau, le feu, la terre par exemple. J’ai suivi la classification d’Aristote vieille de plus de 2000 ans, qui remarqua qu’il y a toujours de la terre sous l’eau alors qu’Empédocle avait placé l’eau en premier dans la liste. On retrouve d’ailleurs le même flottement si j’ose dire, dans les places de l’air et du feu, qu’on trouve parfois inversées: feu et air. Telle qu’elle est, cette hiérarchie terre, eau, air, feu, est fondée sur le poids, du plus lourd au plus léger.

Il n’a pas échappé au Moyen-Âge que plus c’est lourd, plus c’est bas. Dans ce cadre la terre n’a pas bonne presse car plus c’est bas, plus c’est proche des Enfers, alors que plus c’est haut, plus c’est proche de Dieu, de ce Notre Père qui est au cieux puisque la lumière brille au plus haut du ciel. Cela m’a amusée de voir que partant de ce principe, l’Occident a aussi classé les êtres qui habitent ces éléments. Le serpent, qui selon la Genèse avait déjà mal commencé, le démontre à merveille, lui, le rampant qui n’a de cesse d’en vouloir à l’homme. Par contre, l’ange ailé dont le pied ne touche pas le sol est du meilleur aloi, ainsi que ses camarades de la hiérarchie céleste; normal: il se tient au plus près de la source. Le chat qui tue les oiseaux est interdit dans les représentations des crèches puisqu’aplati contre la terre, il n’a de cesse de tuer les oiseaux qui vivent dans l’air. Mais stop à la caricature qui oublie le symbole, j’arrête!

La terre a un grand rôle en médecine aussi pour les gens de cette époque. Ils sont attentifs aux éléments qu’ils perçoivent selon la vision grecque. La médecine d’Hippocrate est fondée sur l’harmonie des quatre éléments dans notre corps, nous informant que « l’amitié les rassemble et la haine les sépare », et que nous sommes tous différents de par leurs proportions naturelles en nous, si bien que par nature, nous sommes des individus plutôt lymphatiques, ou des sanguins, des mélancoliques ou des cat-47896_640colériques. Mais quand la disproportion est trop marquée, la maladie arrive et le médecin doit aider au rétablissement de l’équilibre. Cette antique médecine n’est donc pas sans similitude avec la médecine chinoise qui distingue la terre et l’eau, le bois, le feu et le métal, cinq éléments dont la bonne entente en nous est garante de notre bonne santé : Hippocrate avec ses relations d’amitié et de haine n’en est pas si loin que ça. Les médecins grecs et moyenâgeux comme le médecin chinois cherchent à rétablir dans un organisme l’harmonie disparue en rétablissant un équilibre. Il me semble quand même qu’on fait moins de saignées chez les Chinois !

La médecine chinoise est énergétique, et l’énergie c’est du mouvement, si bien qu’une autre façon de nommer les cinq éléments chinois est de les appeler les cinq mouvements. La terre comme un mouvement, ça mérite un peu d’attention. Quel est donc son rôle dans la médecine traditionnelle chinoise ? C’est un rôle est tout à fait particulier et différent des autres éléments, parce qu’il est leur centre. Ni le feu ni l’eau, ni l’arbre ni le métal n’existeraient sans elle, elle considérée comme matière, materia, mère, humus, terreau de notre existence terrestre. C’est pourquoi chaque élément lui est redevable, et entre chaquspider-web-1729190_640e saison, un retour à la terre s’opère, comme un enfant parfois après un long voyage revient de temps à autre se reposer près de sa mère… Vous avez déjà observé un toile d’araignée ? Entre chaque fil latéral elle revient au centre, si bien que les baleines de la structure sont extrêmement solides et soutiennent tout l’édifice qui peut alors supporter le choc d’un pesant insecte. Le centre est ce qui soutient toute la structure, qui donne la force du déploiement, l’énergie du travail des autres organes pour les saisons qui suivent.

Ainsi la terre est-elle à l’honneur dans l’intersaison de dix-huit jours entre chacune des quatre autres saisons. Il y a quatre intersaisons, certes, mais une seule qu’on privilégie, le bout de l’été, été indien qui sonne la fin du flamboiement yang et annonce l’heure de s’enfoncer vers l’obscurité de l’automne et de l’hiver, saisons plus yin. En ces fins d’étés, il est visible que la terre donne son fruit, jaune comme le blé des moissons, jaune qui se donne aux organes concernés, rate, pancréas, estomac. La rate est paraît-il un centre d’épuration du sang et la caserne des globules blancs, c’est grâce à elle qu’on profite plus longtemps de notre existence sur terre. Et avez-vous essayé de faire du mal à un petit quand sa mère est à côté ? Maman la terre dégaine ses globules ! Et sans doute est-ce parce que la terre est nourricière qu’on lui attribue aussi l’estomac responsable de la bonne assimilation de notre nourriture. Quant au pancréas, physiquement placé entre la rate et l’estomac, comme il s’occupe du sang et de la digestion, il a toute sa place en leur compagnie, en amitié avec la terre.

Selon cette médecine chinoise encore, la planète qui résonne avec la rate est Saturne. Saturne, c’est traditionnellement (et même dans un grand nombre de traditions!) la planète du temps qui nous offre les moyens d’un asile sur terre en nous y octroyant une certaine durée. Et là, voyez, on passe de la terre comme élément à la terre comme maison, la terre pplanet-67672_640lanète. La rate est alors comme un résumé du corps dans le temps, c’est l’horloge du présent ; son tic et son tac, sa pulsation tranquille nous ramènent au centre où la réflexion est éclairée par la confiance et la paix, l’ancrage dans le sol de la terre. Telles sont d’après ce que j’ai compris de la médecine traditionnelle chinoise, les qualités d’être qu’une rate en bonne santé promet à son bénéficiaire. Dans le cas contraire, il nous est pronostiqué flottement, anxiété et ressassement, ça vous dit quelque chose ?

Sous une forme ou une autre, toutes les traditions et pas seulement les chinois, insistent sur l’importance de garder les pieds sur terre tant que nous sommes en vie dans le corps. Dans nos civilisations de fer et de verre, bitumées et surpeuplées, gavées d’ondes et de pollution, nous avons perdu le contact naturel avec la terre et en même temps il n’y a sans doute jamais eu autant de gens psychiquement en détresse, drogués, alcoolisés, médicamentés, tristes et pervers dans leur sexualité, enrôlés dans des mouvements contraires à la vie, voguant à la dérive comme des feuilles dans le courant des vents, erratiques et perdus. Il faut retrouver le contact avec la terre, quitter le statut de fantôme flottant en pénombre incertaine, il nous faut retrouver le moyen de nous nourrir de la sève de la terre, il nous faut rouvrir les sas qui nous permettront de nous débarrasser de nos pollutions et de nos apories. Comme une bonne mère, qui absorbe tous les chagrins de son petit et les transforme, elle absorbera tout, elle tirera de nos déchets de quoi fleurir si seulement nous parvenons à les lui confier, puisque rien de ce que nous pouvons lui abandonner filialement ne peut être pour elle autre chose que du compost. Encore faut-il avoir gardé le lien, et nous, nous sommes comme des enfants prodigues oublieux de leur maman, nous n’avons même plubale-191199_640s son adresse !

C’est d’autant plus dommage que cette capacité de la terre comme élément de tout absorber est couplée avec celle de tout produire, ce qui est encore la caractéristique de la mère qui supporte et nourrit. D’ailleurs nombreux sont les peuples qui l’appellent ainsi. Les Péruviens par exemple ne parlent d’elle que comme Pacha Mama, Maman la Terre. Son ventre est rond pour nous donner chair comme une maman donne chair à son bébé, et nous jouissons de l’existence non seulement dans sa durée mais dans son espace avant de poursuivre notre voyage. Quelle que soit notre destination, et même si on pense qu’il n’existe aucune destination, le fait est qu’un jour nous laissons à la terre notre habit de chair et que le reste du voyage – si voyage on l’admet, se poursuit sans notre corps. J’ai rencontré récemment un chamane dont la joie de vivre avec la terre était si puissante et belle qu’il la communiquait rien que par son sourire et sa beauté. Cet homme ne marchait pas sur terre en courant sur le bitume tout en pensant à autre chose, il faisait ce qui nous est proposé à tous pour notre bonheur et celui de la terre : quand il avançait, il savait qu’il posait les pieds sur le corps de sa mère, il lui disait je t’aime et semble-t-il la terre lui répondait la même chose, chacun de ses pas était joie, caresse et gratitude, c’est en tout cas ce qu’il rayonnait.

Oui, il y a de quoi remercier la terre puisqu’une de ses caractéristiques est l’abondance de sa générosité. On y enfouit un grain de blé et elle nous donne un épi à cent grains, on y plante un noyau de cerise et l’arbre qui en surgit donnera des millions de fruits dans sa vie de cerisier. D’ailleurs, c’est ce qu’a retenu la Genèse, écoutez : « Puis Dieu dit: Que la terre produise de la verdure, de l’herbe portant de la semence, des arbres fruitiers donnant du fruit selon leur espèce et ayant en eux leur semence sur la terre. Et cela fut ainsi. » Cette fécondité toujours renouvelée et assurée dans l’ordre est donc constitutive à la terre. Quand j’étais jeune, je m’impatientais de cette book-863418_640précision redondante et pour tout dire inutile. Puis des années après, quand j’ai dû aborder rapidement ces textes avec mes sixièmes, je me suis rendu compte que cette redondance n’en était pas une. Monsanto prouvait qu’on peut contraindre la terre à produire des fruits qui ne portent pas semence, à la condition que les graines soient trafiquées, c’est-à-dire qu’elles ne répondent plus à l’injonction: « chacune selon leur espèce »…

D’ailleurs, pour rester chez les judéo-chrétiens, il est clair que mettre n’importe quoi en terre, c’est manquer de jugeote. Dans l’évangile de Mathieu, le serviteur paresseux qui s’était contenté d’y enfouir l’argent qui lui avait été confié au lieu de le faire fructifier s’en est vu puni. La terre, c’est pour la graine et pour le compost, pas pour les lingots ni les sacs en plastique : si nous y mettons autre chose, nous la polluons, nous nous détruisons. Ce ne sont plus des semailles, mais un en-terrement. C’est une leçon que cet élément nous donne. Dans le creux de notre terre, nous, qu’avons-nous enterré? Qu’avons-nous semé au contraire? Dans ce cas, la terre nous donne encore une leçon: qui sème doit quand même un peu arroser, sarcler s’il veut voir la pousse. Alors nous, avons-nous enterré dans la terre de notre inconscient et même de notre inconscience, avons-nous enterré des matériaux qui ne devraient pas s’y trouver ? Des vieux complexes, des choses à régler que nous laissons trainer, et très concrètement des dossiers, des souvenirs inutiles dans nos placards, des objets même? Aurions-nous un projet qui reste dans les élucubrations de notre mental et ne descende pas jusqu’à sa réalisation ? Avons-nous manqué de semailles, la terre de nos rêves et de nos ambitions est-elle triste et en friche? Ou encore avons-nous semé sans arroser? Un petit temps de silence pour fouiller notre mémoire, et voir… Si tel est le cas, il n’est pas trop tard, remettons les pieds sur terre et demandons-lui son aide.

Oui, mais comment? Il y a des réponses que donne le bon sens: s’apercevoir qu’elle est là, vivre à son contact. Baladons-nous, allons à la campagne par exemple, sortons de nos téléphones et de nos écrans. Allongeons-nous contre elle, sur la pelouse, dans les feuilles mortes ou dans le sable, regardons-la entre les brins d’herbe ou àdsc_0055 hauteur de crabe! « Touche-la », telle est la réponse du corps. Que nous dit le cœur? Il dit : « Aime-la ». Il dit : « Quand tu te promènes, emmène un petit sac et ramasse ce qui la salit, trie tes déchets, prends ton vélo pour aller au coin de la rue et laisse ta voiture. Parle-lui avec le cœur: dis-lui qu’elle est belle et félicite-la pour ses fleurs, ses couleurs à l’automne et ses flocons de neige. Rapporte un caillou et remercie sa texture dans ta paume. »

Et le cerveau, que nous dit-il ? Il dit : « Ne pense pas la nature ! » Il y a eu une époque où le genre humain devait absolument être en connexion profonde avec la terre sous peine de disparaître : la préhistoire. Un manque d’attention pouvait être mortel. Une fois un signal de danger détecté, le cerveau préhistorique devait toutes affaires cessantes donner l’ordre d’attaquer, de fuir ou de faire le mort, mouvement avant, arrière ou point de mouvement. Ce cerveau qui nous fut bien utile n’a pas disparu, mais il a été recouvert par d’autres fonctions et d’autres strates. Il est donc encore là, à l’arrière du crâne. Cultiver l’attention à ce qui est, réapprendre l’écoute, laisser notre regard se détendre et nos yeux comme reculer vers l’arrière de notre cerveau nous aidera à reconnecter ces anciennes fonctions, à retrouver une vision globale et plus large – puisque vous êtes d’accord que le danger peut venir de partout. C’est un entraînement, d’accord, essayons un instant maintenant.

Les taoïstes ont une petite technique de quelques secondes pour nous aider à redevenir conscients de notre premier cerveau et pour revitaliser la zone : c’est la pratique du tambour céleste. Couvrons nos oreilles avec le talon des mains ; nos majeurs se rapprochent de l’occiput, nos index se calent sur nos majeurs et glissent vigoureusement en bas de cette petite marche pour percuter l’arrière de notre crâne. Essayons ça aussi. Le bruit que nous entendons fait vibrer la zone en question en y remettant du mouvement. Remarquons en passant que ce cerveau particulièrement terrestre est dynamisé par un exercice nommé tambour… céleste. Sûrement que ce cerveau-là nous met en contact avec le haut et le bas, ou comme disent les anciens, avec notre mère et notre père, avec ce qui passe et ce qui ne passe pas, ça vaut la peine de nous y intéresser !

Mais avançons. Puisque la terre est notre mère, c’est que nous sommes ses enfants. Comme les mamans donnent leur chair à leurs enfants (« Tu es la chair de ma chair, » disent-elles à leur petit) nous sommes de la terre, nous sommes la terre de la terre, notre corps est non seulement terrestre, mais terre. Qu’en disent les anciens ? J’ai repris ma bible et j’ai rencontadamevecastAdam dès la première page. Adam, de Adama, la terre. Nous y sommes, ça n’a pas été long. Et Eve? Ça veut dire « la vivante », et elle reçoit ce nom parce qu’elle sait créer des enfants de chair sur la terre. Une page plus tard, quand les choses ont mal tourné, Dieu dit à Adam : « C’est à la sueur de ton front que tu mangeras du pain, jusqu’à ce que tu retournes dans la terre, d’où tu as été pris; car tu es poussière, et tu retourneras dans la poussière. » La poussière, c’est encore un état de la terre, état non créatif. Aujourd’hui, Hubert Reeves a popularisé par le titre de son livre l’expression « poussière d’étoiles. » Plus d’anathème, mais toujours de la poussière ; à l’heure de la mort nous rendrons aux étoiles ce qu’elles nous ont donné.

J’ai trouvé du côté chinois une version où l’espèce humaine est formée dans la terre jaune – pour les aristocrates, et dans la boue – pour le peuple. Chez les Grecs, même origine terrienne avec Pyrrha et Deucalion ; figurez-vous qu’après un déluge génocidaire, il ne restait plus qu’eux deux. Désespérés de leur solitude, ils réclamèrent un peu de compagnie, et Zeus leur demanda de jeter les os de leur mère dans la terre. D’abord, ils furent choqués. Puis, eurêka! ils comprirent que leur mère, c’était la terre et ils jetèrent derrière eux des pierres qu’ils ramassèrent autour d’eux. Les pierres de Deucalion devinrent des hommes, et vous devinerez facilement ce que devinrent les pierres de Pyrrha.

Cette façon de créer des êtres humains à partir d’éléments de la terre est abondamment illustrée dans les mythologies jusqu’à nos jours. Vous vous souvenezpinocchio-595468__340 bien sûr de Pinocchio, sculpté par son « père » Gepetto dans une bûche de mauvaise qualité et qui devient un vrai petit garçon. Le succès de cette histoire vient de ce qu’elle résonne profondément en nous. D’ailleurs les Hébreux comme les Grecs revinrent à cette filiation dans d’autres mythes que celui de la création. Vous êtes d’accord pour un petit tour, juste pour le plaisir?

On trouve chez Hérodote et Pindare exactement le même procédé de création mis en scène deux fois, une fois dans l’histoire de Jason et la toison d’or, et une fois dans le mythe de Cadmos. Pour vous offrir du deux en un, en voici les grands traits. Dans les deux cas, c’était une épreuve pour le héros qui devait planter des dents dans le sol. Dans un cas, c’est le Dieu Arès, dieu de la guerre, qui donne cet ordre, dans un autre cas, c’est un roi ennemi. Les héros obtempèrent, et se lèvent de terre aussitôt des guerriers tout équipés, certains disent qu’en outre ils étaient des géants. Nos amis sont en grand danger d’être passés à la moulinette et ils ont l’ingénieuse idée de jeter une grosse pierre entre les soldats. Aussitôt, chacun croyant que l’agression vient de l’autre se retourne contre celui-ci et les héros assistent à une entre-tuerie qui les sauve. Jason les voit tous mourir jusqu’au dernier, Cadmos constate que cinq d’entre eux cessent le combat et viennent pacifiquement à lui. Ils l’aideront à construire Thèbes. Que déduire de ces récits grecs ? Un autre récit, biblique cette fois, nous donnera peut-être une piste.

C’est l’histoire d’Ezéchiel. Ezéchiel était prophète en un temps où le peuple juif se trouvait en exil et s’en désespérait. Et voici que Dieu vint lui rendre visite, l’emmena dans une vallée couverte d’ossements desséchés, et lui demanda dans une ambiance de film d’horreur de parler pour lui et d’appeler ces ossements à la vie. « Tu leur diras :  Ossements desséchés, écoutez la parole du Seigneur. Voici que je vais faire entrer en vous l’esprit et vous vivrez. Je mettrai sur vous des nerfs, je ferai pousser sur vous de la chair, je te« Écorché », burin (H. 33 cm ; l. 21,8 cm) réalisé d'après Pierre Paul Rubens après 1640 par Paul Pontius. – Gravure N° SNR - 3 PONTIUS de la Bibliothèque nationale de France de Paris. Photographie réalisée lors de l'exposition temporaire l'Europe de Rubens - Musée du Louvre (Lens).ndrai sur vous de la peau, je vous donnerai un esprit et vous vivrez, et vous saurez que je suis le Seigneur. » Le prophète s’exécute, et voici qu’en un sinistre cliquetis, les ossements se rassemblent et s’assemblent, les réseaux nerveux se reforment, les peaux se tissent et se tendent. Mais ce sont encore des morts. Voyez-vous cette épouvante dans la pénombre désolée de cette vallée ? Heureusement, Dieu dit à son prophète d’appeler l’esprit sur ces morts vivants : « Esprit, viens des quatre vents, souffle sur ces morts, et qu’il vivent ». Et il en fut ainsi, « ce fut une armée immense ». Ensuite, Dieu lui-même expliqua à Ezéchiel ce qu’il fallait comprendre. Les ossements desséchés figuraient le peuple hébreu en exil, dépourvu de l’esprit de vie. Ces Hébreux représentent en réalité l’ensemble des hommes coupés de la lumière, les voilà comme morts, ne gardant de la terre que ce qu’elle a de plus aride ; ils sont coupés de leur source, de leur origine, loin de leur véritable sol et c’est pourquoi le texte dit qu’ils sont en exil. La terre dès lors n’est plus qu’un tombeau, le corps n’est qu’un cercueil.

Autrement dit, la terre comme élément ne peut être la seule origine de l’homme, d’ailleurs pour être ici ensemble, il nous a bien fallu un papa avec notre maman ! Avec cette évidence, nous pouvons revenir aux mythes grecs. Les dents, c’est comme les os et comme les pierres, c’est nous en puissance, terre dense. A nous donc de choisir quel père « spirituel » nous voulons. Si nous choisissons des rois hostiles et manipulateurs, ou Arès dieu de la guerre et des conflits, nous ne serons que des individus en armes dépourvus de tout discernement, notre violence chavirera contre nous et nous nous entretuerons. La terre ne sera plus qu’un territoire que nous ferons garder par des armes létales ou des chiens que nous aurons rendus méchants… Nous nous entretuerons donc bien sûr les uns les autres à l’extérieur, comme on voit aujourd’hui nos dirigeants et nos peuples, et dans un même pays des clans ennemis, mais nous nous nous entretuerons aussi tout seuls intérieurement, proies des cancers, des maladies auto-immunes et de toutes les folies. Dans le texte d’Ezéchiel, Dieu nous indique comment échapper à cette calamité : en revenant au cœur. En effet, il promet de transformer le cœur de pierre de l’humanité en cœur de chair, et de redonner un bon sol à notre terre, un sol d’amour et de compassion pour l’entraide et la vie, et non la destruction.

Alors personnellement, où en sommes-nous de notre rapport à la terre ? Y a-t-il quelque chose dans notre vie qui serait encore un territoire ruin-1589067_640privé, une propriété au nom de laquelle nous consentirions à nous entretuer ? Un parti politique, un amoureux ? Ou alors un vieux peigne qu’on retient parce qu’il nous vient de notre arrière grand-mère et qu‘on ne le cèderait à personne, dût-on nous passer sur le corps ? une maison familiale? Cette question est très concrète et bien connue des notaires : un pavillon près de chez moi est resté des années abandonné jusqu’à sa ruine, faute d’entente des héritiers. Vous me direz qu’aucun dieu n’est venu les aider, ces malheureux chiens se disputant charogne.

Et c’est vrai, j’avoue, les mythes que nous venons d’entendre font tous intervenir le divin et à l’instant il me vient encore à l’esprit l’histoire de Pygmalion qui sculpta en ivoire une si belle statue qu’il en devint frappadingue au point de l’embrasser, la coiffer, lui donner à manger et l’installer dans son lit. Seule la déesse de l’amour, Aphrodite put le sauver de l’internement en donnant vie à la statue. Hélas pour nous le divin s’absente, sauf Sainte Anne peut-être…

alambic-aPlus près de nous, les alchimistes ont eu un rapport à la vie et à la terre où l’aide du divin n’intervenait pas aussi visiblement que l’effort humain à fournir. Vous savez que leurs recherches visent à travailler la terre pour transformer le plomb en or afin de découvrir la pierre philosophale qui donne l’immortalité, autrement dit trouver au cœur de ce qui est mortel le germe de l’éternité. Certes, il y eut des alchimistes qui dirigèrent leur travail vers la terre extérieure, dans des laboratoires secrets remplis d’étranges objets, et vous avez peut-être entendu parler de tel ou tel dont la richesse fut infinie et mystérieuse, et qui un jour a inexplicablement disparu sans laisser de trace. Sans avoir d’avis sur ce point, examinons autrement ce que nous conte cette recherche alchimique, rappelons-nous que ce qui est à l’extérieur est aussi à l’intérieur et que ce qui est en haut est comme ce qui est en bas, puis intéressons-nous au vitriol.

Ce mot définit en chimie les sulfates et l’acide sulfurique, et dans les romans que je lisais enfant, il servait à défigurer les jolies femmes, mais il est en réalité un sigle qu’on complète avec des mots latins. Déployée, voici la phrase du V.I.T.R.I.O.L. « Visita Interiora Terrae, Rectificando Invenies Occultam Lapidem » ce qui veut dire en français : « Visite les intérieurs de la Terre, et en rectifiant tu découvriras la Pierre Cachée. » Arrêtons-nous un instant sur cette consigne de base chère aux Rose-croix et aux Francs-Maçons qui la proposent à leurs candidats lors d’une épreuve justement appelée « terre ».

Visita. Lorsqu’on visite un lieu, on s’y arrête, on le regarde, et certains voyages organisés comme des marathons se transforment en calvaire, du moins si j’en crois ma mère. Il faut du temps…

Interiora terrae: Les intérieurs de la terre. Nous rappelant que nous sommes poussière, ce mot nous désigne et avec ce pluriel, nous comprenons pourquoi il faut du temps: nous en avons, des régions à visiter à l’intérieur de notre corps, avec nos cent mille milliards de cellules! Une contrée pourtant, souple et féconde est précieuse pour l’alchimiste et tous les chercheurs : le ventre, entrailles de notre terre sur terre.

Qu’est-ce qu’on trouve dans ces entrailles? Une pierre cachée: Occultam Lapidem. Cette pierre est peut-être une perle, lumière née de l’ombre d’un coquillage, concentré d’énergie, symbole de transmutation de la matière, équivalent minéral de la chenille et du papillon. Ou alors cette pierre est-elle un diamant? En tout cas sa valeur est si inestimable que tous nos biens ordinaires ne sont que balayures auprès d’elle, c’est saint Paul qui le dit.

Mais comment le trouvera-t-on, ce trésor ?

Rectificando, en rectifiant, « en rendant droit », comme on voit dans les montagnes des lacets remplacés par des routes droites et larges à grand coup d’explosifs. Mais il y a plus: rectifier, c’est de la même famille que le mot érection. En d’autres termes, il faudra passer de l’horizontalité à la verticalisation.

Ah… le temps ne suffira pas, la visite ne sera pas de tout repos, nous aurons aussi du travail. Travail jusqu’à l’explosion pour aller plus droit horizontalement sur la terre, travail pour nous ériger entre terre et ciel. A ce stade, un petit coup de déprime s’installe. Oui, mais comment?

Horizontalement, vouloir exploser les vieux fonctionnements : mieux manger, mieux faire attention, être plus poli, plus organisé, plus avenant, gagner plus et mieux d’argent, être bien inséré parmi les autres, apprendre le regard droit, on peut essayer. Personne ne peut dire que ça nous transformera en perle ou en diamant… et ça ne nous empêchera nullement de mourir, ça se saurait. Et verticalement, alors? Aller à la messe, réciter des mantras ? Réfléchissant à cette question, je me suis subitement souvenue d’une leçon des intérieurs de la terre. Cette leçon au chapitre des atomes enseigne que le diamant c’est du carbone, oui, oui, cet atome numéro 6 dans le carbon-476087_640tableau de Mendeleiev qui a classifié les éléments de la terre d’après leur structure atomique… Et le carbone, il n’y a pas besoin d’être chimiste pour savoir que c’est du charbon. Charbon et diamant, même structure, n’est-ce pas surprenant? Le charbon, c’est opaque, c’est noir, c’est poussiéreux, c’est friable, on se sert même de sa friabilité pour les crayons qu’il faut tailler. Alors que le diamant, c’est transparent, ça laisse passer la lumière de partout, c’est d’une solidité si dure que sa pointe n’a pas rencontré de rivale. Le charbon se perd, jamais le diamant. Le charbon et le diamant ça n’a rien à voir, aurais-je donc soutenu à n’importe qui. « Ce que tu te goures, fillette fillette », m’aurait répondu la nature: c’est la même chose, et ça pourrait t’aider dans la vie de le comprendre. diamant-300x213

Mais d’où vient la différence alors ? La différence vient non des atomes mais de leur constitution en ensemble pour former un corps. Le charbon est constitué de couches successives d’atomes sans lien entre elles, ce qui les fragilise. Ce n’est que de l’horizontal recouvert par de l’horizontal, l’exemple même du multiple. Et le diamant alors? Dans ce cas, les atomes s’organisent et se relient fermement, verticalement et horizontalement. Plus de multiple, mais de l’un, plus d’amas mais de l’ordre et de la cohésion. Plus le deux comme dualité ou ce mal et ce bien qui donnent de l’obscur reflétant le jour avec peine, mais seulement de l’un qui laisse passer la lumière partout, en haut comme en bas, à droite comme à gauche, et qui la rayonne.

Et qu’est-ce que ça peut nous dire à nous, là, maintenant, ce charbon et ce diamant ? Que de par notre structure de base nous pouvons être des êtres de poussière ou des êtres qui laissent passer la lumière, et que seuls l’ordre, la verticalité et la cohésion sans faille font la différence. De l’ordre dans le corps, dans les pulsions, les addictions, les paresses, de l’ordre dans le cœur, dans les peurs, les jalousies les amertumes les conflits, et dans l’esprit, de l’ordre au milieu des préjugés, des rigidités, des manipulations, de la confusion. Dans notre vie quotidienne aussi, observons si nos actes sont multiples, posés sans élégance les uns après les autres, ou s’ils sont unifiés, et par quoi… Bien sûr, il faut commencer par avoir le courage de contempler vraiment notre désordre. diamant

Et ensuite? Il nous faudra nous rappeler que même si nous ordonnions tout ça, cela ne suffirait pas. Il faut encore relier, non seulement relier mais encore avec grande pression. Relier les couches de notre être comme le diamant se relie à lui-même : le corps au cœur et à l’esprit, l’esprit au cœur et au corps, et le cœur au corps et à l’esprit le haut au bas: zéro faille.  

Comment y arriver? En privilégiant tout ce qui nous aidera à nous unifier. Dans notre corps, travaillons à plus de conscience. Par exemple, gardons le contact aussi bien avec nos petits orteils qu’avec nos oreilles en même temps et le plus souvent possible dans la journée. Reconnectons la voute plantaire et la voute crânienne, le bassin et les omoplates, les doigts et les orteils, le sacrum et l’arrière du crâne, les genous et les coudes, etc. Stabilisons-nous dans le hara comme l’enseignent les arts martiaux, pour gagner en stabilité, en charchant à sentir notre nombril quoi que nous ayons comme activité. Faisons confiance à notre organisme : il sait ce qui est bon pour lui. Détendons-le le plus complètement possible pour le laisser faire, lui rendre sa souplesse, que notre terre soit meuble, dormons! Et puis, le souffle. Le souffle unifie dans notre corps le haut et le bas, il aère notre terre, et les éléments s’entraident, il nous unifie entre l’intérieur et l’extérieur. Retrouvons le souffle naturel qui nous unifie avec la respiration des astres et des saisons.

Les conlutin-accueiltes nous font une suggestion aussi: demander de l’aide à cet univers considéré comme vivant unifié dans son fonctionnement. On peut à partir de là se glisser sous des cascades magiques, appeler nymphes et ondines, inviter le feu et ses salamandres! On peut demander leur collaboration aux lutins et aux gnomes qui habitent la terre, aux nains qui descendent parfois très officiellement chercher le diamant dans les mines comme les amis de Blanche-Neige. Demander de l’aide à la conscience adamantine elle-même, à Blanche-Neige en personne. Dans l’univers magique des chamanes et des tout petits, dès qu’on a envie de travailler pour l’Un, tout conspire à nous soutenir. Si nous voulons jouer à redevenir comme des petits enfants, rien ne nous empêche d’essayer… discrètement !

La Chine ancienne dit que l’âme dans le corps est comme un diamant recouvert de boue. Recouvert, oublié, inconnu, mais présent! Et cela nous ramène à la perle dans le champ qu’il faut travailler. La perle n’est pas que le symbole de la transmutation, elle donne aussi un précieux renseignement pour que nous usions de la bonne méthode de labour pour la retrouver. La perle ne nait pas du champ, elle vient de l’huître, coquillage à connotation féminine et de la mer. Or la terre et la mer sont yin, amour, amour féminin et maternel, cet amour qui unifie. Le message de la perle complète et éclaire le message de la terre  : qu’est-ce qui est stable, toujours là, accueil et don gratuit? c’est l’amour. Centrons-nous donc dans le cœur pour visiter la terre, la terre comme globe terrestre, et la terre comme élément, la terre au dehors et la terre au dedans. Alors, nous cesserons de nous auto-séparer de notre terre corporelle, des autres et de notre planète, nous retrouverons le chemin du diamant intérieur.

Alors nous le découvrons: au sein de l’obscurité la lumière, et la terre comme un manteau.

Françoise Gabriel

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