3 février 2026

De quoi avoir peur ?

De quoi avoir peur ? Cette question nous concerne tous parce que nous avons tous peur. Plus ou moins peur, mais aucun mortel qui se pense mortel ne vit sans elle, puisque notre peur principale est celle de cesser de nous sentir être, et que nous appelons mort cet anéantissement. Et peut-être même que nous avons rencontré la peur au moment même de notre naissance, peut-être que nous sommes nés avec elle. Aujourd’hui, la mort est partout, qu’elle explose dans des bombes, brûle dans des forêts, se tapisse dans des maladies, qu’elle assèche, qu’elle gèle, qu’elle affame ou qu’elle joue aux jeux politiques et cruels de la division planétaire. Nous vivons dans le monde de la peur. Mais qui l’a fait, ce monde ? Nous. Serait-ce donc que la peur nous plaît ? Dans le cas contraire, qu’est-ce que nous avons mis en place pour en sortir ? Avons-nous travaillé toutes les options ? On ne peut échapper efficacement à un danger que s’il est clairement déterminé. Observons donc précisément quels dangers nous assaillent et comment la peur s’installe dans nos vies. Est-elle temporaire ? Est-elle durable ? Voyons nos stratégies et celles des sociétés devant elle et osons dresser un constat lucide. Mais commençons par un tour du côté du vocabulaire, et par observer ce qu’elle est.

Il suffit de regarder la pile de mots de son champ lexical pour avoir confirmation de la place de la peur dans nos vies. Du côté de la petite peur, nous aurons une légère appréhension, ou un peu d’inquiétude, ou un trac plus ou moins prononcé. Pour la grande peur, nous n’avons que l’embarras du choix : effroi, terreur, horreur, panique ou épouvante, jusqu’à la mort où nous traverserons les affres de l’agonie, pour ne rien dire de ce qu’il y a après et de l’angoisse de l’enfer. Je vous fais grâce de toutes les familles de mots de chacun de ces noms, genre terrifiant, horrible ou épouvantable. Voulons-nous parler de peurs bien installées ? Voici l’insécurité, l’angoisse et l’anxiété. Nous sommes envahis de tics et de TOC, ou entravés dans les phobies les plus diverses, les névroses et les hantises. Nous pouvons aussi être craintifs par nature depuis la naissance, poltrons, pleutres, lâches, pusillanimes, ou simplement timides et timorés. L’argot n’est pas en reste de vocabulaire bien sûr, étant historiquement le vocabulaire des marginaux qui vivaient dans la précarité, l’illégalité et le danger. On peut avoir un coup de flip ou un coup de pression, la trouille, les foies ou les jetons, ou simplement les chocottes, la frousse et la pétoche. Le vocabulaire nous le dit sur tous les tons : tenons-nous sur nos gardes. C’est effarant !

Les psychologues ont rangé la peur parmi les émotions, au même titre que la joie, l’amour, la tristesse ou la colère. La caractéristique d’une émotion est de commencer par un évènement extérieur qui nous entraîne dehors, c’est-à-dire que ça nous tire hors de nous-mêmes jusque dans l’émotion appropriée à la situation. Un deuil nous entraîne dans la tristesse, un cadeau d’anniversaire dans la joie, ou alors nous serions des robots sans les couleurs de la vie. L’étymologie du mot émotion le dit exactement : une émotion c’est ce par quoi on est bougé ex, hors de, c’est à dire hors de notre assise, hors de notre assiette diraient les cavaliers. Le sens apparaît encore plus clairement dans le terme é-mu, qui est mu hors de. L’émotion nous meut, elle nous émeut, même. D’ailleurs c’est une expression courante que de dire : ‘Il était hors de lui’ en parlant de quelqu’un de furieux. Ajoutons que puisque nous sommes agis par l’émotion, nos réactions aux émotions ne dépendent pas d’un choix délibéré et conscient mais d’un ensemble de modifications qui s’emparent de nous en fonction des circonstances. Dans ces conditions, il n’y a pas plus à nous féliciter d’être heureux de notre cadeau qu’à nous reprocher d’être en colère.

Pour nous recentrer sur l’émotion de peur, les neurosciences et les éthologues en ont beaucoup étudié les effets sur notre comportement et notre physiologie. La réponse de la peur au danger est automatique, la part de notre réflexion y est quasiment inexistante. La nature sait bien que si le danger presse, une démarche genre « Voyons voir, je me demande s’il ne vaudrait pas mieux que je prenne mes jambes à mon cou » serait parfaitement inadéquate. Ce ne serait probablement plus la peine de nous poser la question. Donc, que nous soyons humains ou animaux, si la peur survient, elle nous saisit. Retrouvant l’étymologie latine où pavor signifie ‘être frappé d’effroi’, on peut dire que la peur nous frappe. Quelle que soit notre activité, nous la suspendons, nous nous immobilisons. Mais pourquoi ? Pour être en alerte générale maximale et savoir d’où vient le danger, pour nous orienter et pouvoir décider si nous devons fuir, faire le mort ou attaquer. En un mot, pour survivre.

Notons que nous sommes moins armés que les animaux à l’état naturel. Nous ne pouvons pas cacher naturellement notre fuite derrière un nuage d’encre, comme la seiche. Le hérisson, en plus de ses piques, émet une substance assez puante pour éloigner n’importe quel agresseur doué d’un tant soit peu de bon sens, et à part quelques pétomanes, pas nous. D’autres, comme les lièvres, les girafes ou les kangourous sont imbattables à la course, pas nous. A cela ajoutons l’art de l’immobilité et du silence absolus. Chez les humains seuls les maîtres en arts martiaux et certains chasseurs en sont capables. A première vue, nous sommes dépourvus de plusieurs atouts que la nature a distribué aux animaux devant le danger. Du coup, nous sommes plus vulnérables et plus sensibles à la peur.

Au premier signal de peur, l’amygdale, à ne pas confondre avec celles que nous avons au fond de la gorge, l’amygdale donc, provoque en nous plusieurs modifications physiologiques d’urgence. Le système nerveux sympathique sonne l’alarme et déclenche la sirène comme dans les films de guerre. Ça sonne dans nos surrénales ! Notre vigilance s’accroît : si la peur ne dure pas trop longtemps, le cerveau s’active. Nos pupilles se dilatent pour nous permettre de mieux voir les menaces. Une partie de notre sang quitte le haut du corps et descend dans le bas, parce que c’est là où se trouvent nos jambes, je ne vous l’apprends pas. De plus il y a une augmentation de nos capacités de coagulation, très utile en cas de blessure légère. Notre cœur se met à battre plus vite pour soutenir nos efforts en cas de fuite. On peut comme le dit l’expression populaire pisser dans sa culotte et même davantage, mais c’est pour s’alléger s’il fallait fuir. Il n’est pas rare que nos poings se crispent un peu inconsciemment. Poussons le mouvement, nous aurions vite le poing fermé en cas d’attaque. Seulement, le corps redistribuant les énergies dont nous disposons, d’autres processus s’arrêtent. L’intelligence de la nature pose des priorités et comme la digestion n’a plus aucun sens pour un cadavre, elle met le système digestif en sommeil.

Les sensations de ce branle-bas de combat ne font pas que nous déplaire. Nous aimons donc jouer à nous faire peur, à condition d’être certains que cela n’a pas lieu d’être. La fête récente d’Halloween avec ses sorcières, ses déguisements horribles et ses films d’horreur à la pelle en sont une illustration. La peur que nous savons injustifiée dans la réalité met notre corps dans un état d’excitation à peu de frais et comme nous sommes sûrs que nous retrouverons nos pantoufles à la fin du film, nous sécrétons les hormones du plaisir : endorphine, dopamine, sérotonine. Ajoutons qu’il est bien possible que parfois une catharsis ait lieu, c’est à dire une sorte de purification psychologique. En effet, les monstres que nous voyons à l’écran ont quelque chose à voir avec nos monstres intérieurs. Leurs dérèglements vibrent avec nos torsions secrètes qui se trouvent mises en lumière et peut-être même exorcisées par le film.

Dans tous les autres cas, la peur et sa chaîne de réactions au danger est quand même un processus coûteux pour l’organisme. Elle est prévue pour être temporaire, le temps que nous répondions au danger, puis elle s’efface afin que le système parasympathique rétablisse la détente et l’harmonie. Lorsque le chien a quitté la maison et que le chat l’a bien vérifié, son effroi cesse et il reprend son territoire. La peur qui l’avait poussé à prendre la fuite reflue, la nature remet de l’ordre dans son organisme, il va manger un peu et ronronner sur un coussin du salon. Il a retrouvé l’usage de son estomac et le plaisir du sommeil. Mais que se passe-t-il quand nous nous trouvons dans les conditions d’une peur qui dure ?

Il y a hélas trop d’occasions d’être installés dans un état de peur chronique. Que nous vivions en pays de guerre, comme l’Afghanistan depuis des décennies, que nous soyons contraints à la migration ou simplement enfermés dans une famille maltraitante. L’enfant maltraité vit en état de constant éveil autour de la menace, explique Boris Cyrulnik. Il est prêt à décoder telle crispation de la mâchoire par exemple pour se raidir devant les coups qui vont s’abattre, puisqu’il n’a pas le choix de la fuite. Toute son attention est focalisée là, tout le reste lui est étranger. Le paysage, les leçons à l’école, et même le reste de la famille. Quand une peur dure, la vie se restreint et se resserre autour de la cause du danger. Le chien battu se terre ou attaque quand il voit un promeneur appuyé sur un bâton.

Les symptômes physiologiques et psychologiques négatifs deviennent prédominants et s’étendent même aux plages de temps où nous pourrions goûter la vie. Comme on l’a vu sur des souris, la peur est très inhibitrice. Voici l’expérience. Dans un large périmètre non pas de sécurité, mais de liberté, on a lâché des souris normales et des souris contaminées aux modifications hormonales induites par la peur. Les souris naturelles se sont rapidement aventurées dans toute la surface à leur disposition jusqu’en son milieu pour vaquer à leurs occupations. Les autres sont restées terrées tout le temps de l’observation dans un coin ou le long des bords. Cette expérience était-elle si nécessaire à notre édification ? L’éthologie nous montre que lorsque nous nous trouvons en terrain jugé dangereux, c’est ce que nous faisons. Par exemple, nous évoluerons près du bord de la piscine ou agrippés à la rambarde de la patinoire si nous ne nous sentons pas en confiance. Pire, nous demeurons parfois paralysés, malheureux et crispés à l’endroit où nous nous serons trouvés. Quand bien même faudrait-il aller chercher de la nourriture, nous ne bougerions pas. Plutôt mourir !

En d’autres termes, cette peur qui doit nous éloigner du danger si elle est temporaire devient source de danger lorsqu’elle dure. Lorsque nous nous rendons compte de ces dysfonctionnements, les psychologues nous disent que nous ajoutons à ce que nous vivons au moins deux autres souffrances, comme la culpabilisation et la honte, mais ce n’est pas de notre faute. La peur installée nous a plongés malgré nous dans un état d’inhibition et de confusion mentale, notre digestion laisse à désirer, notre aptitude au plaisir s’éteint, l’anxiété chronique que cela génère épuise le corps en général et les reins en particulier. Notre sommeil lui-même vire à l’insomnie et nos rêves aux cauchemars. C’est horrible et nous ne savons pas comment en sortir. La peur s’étend dans notre vie comme un cancer, nous laissant de moins en moins de place, et nous nous refermons sur un espace de plus en plus étroit. Les chercheurs en génétique ont remarqué que la modification de notre génome se met à chevaucher les génomes caractéristiques de la schizophrénie et des troubles bipolaires.

Une solution serait de considérer la raison de nos peurs et de retrousser nos manches, même des manches de colibri, pour que les dangers diminuent ou s’éloignent de nous et de tous. Il est de notre responsabilité d’en prendre conscience, si nous sommes en moins grande souffrance que d’autres qui ne peuvent pas agir. Et il nous faudra aussi veiller à l’esprit dans lequel nous agirons car ce n’est pas en ajoutant du noir à un tableau qu’on l’éclaircit. Il est clair que ces dangers que nous avons créés ne diminueront pas sans que nous ne nous mettions à les décréer.

Pour reprendre mes exemples précédents, on ne peut laisser un enfant dans l’enfer. Si nous avons des doutes, avons-nous le courage et la compassion nécessaire pour intervenir ? Peut-on laisser un peuple entier sans secours ? Peut-on voir comme ces jours-ci des migrants qu’on est allé chercher par charters entiers être déposés devant la forêt biélorusse en direction de la Pologne, et puis savoir qu’effrayés et gelés, ils mangent des racines pendant plusieurs jours en traversant la forêt sans boire  ? Peut-on entendre qu’ils sont accueillis à la frontière par les matraques de la soldatesque, qu’ils se font rompre les os et renvoyer de l’autre côté où on leur fait subir la même chose en leur interdisant le retour dans leur patrie ? Quelle peut être leur terreur au fur et à mesure des jours ? Que pensons-nous de ce macabre ping-pong politique ? Qu’est-ce que nous faisons ?

De quoi avoir peur ? Moi, j’avoue que j’ai peur de cet homme inhumain, de ces hommes débordant de folie furieuse tels qu’il se montrent ici et ailleurs. J’ai peur de leur cruauté, de leur errance telle qu’ils ne voient plus un semblable dans leur semblable, ni même un animal, ou quoi que ce soit de vivant. J’ai peur parce qu’ils se sont perdus de vue eux-mêmes et qu’ils n’ont peur de rien, ni de l’enfer qu’ils amènent sur la terre, ni de Dieu, ni du karma, ni d’eux-mêmes, peut-être seulement d’un maître comme un Caucescu ou un Bolsonaro, et ce maître n’est pas le mien. Pourtant, disent les Dialogues avec l’ange, il faudrait qu’ils aient peur, eux. Bien dosée, la peur aurait pu leur servir, au sens propre du terme, de garde-fou. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle nous nous sommes dotés de lois : par la peur de la sanction, elles maintiennent les petits enfants que nous sommes sur une route compatible avec la circulation d’autrui, jusqu’à ce que nous ne garions plus sur la place du handicapé non pas pour économiser 135 euros mais par compassion.

Nous avons aussi un autre chantier qui demande un autre courage, celui du contrôle de notre esprit. En effet, on sait aujourd’hui grâce aux neurosciences que penser à quelque chose est capable d’éveiller les mêmes zones du cerveau que la chose elle-même. De ce fait, lorsque nous pensons à un danger, même s’il n’y en a pas dans la réalité, pour nous il est bien là. Nous nous mettons à avoir physiquement et émotionnellement peur des dangers auxquels nous pensons, avec les mêmes conséquences que celles dont nous venons de parler. Ce qui n’est pas là gâche ce qui est là. Le danger virtuel avale le plaisir réel de l’instant. Nous souffrons. Nous ne nous rendons pas compte que nous interdisons aux mécanismes naturels de notre corps de s’exercer normalement parce que nous ignorons que notre évocation a le même poids pour notre cerveau que la réalité.

Les dangers pensés sont de deux ordres, les uns sont déjà passés, et les autres pas encore là selon la direction de notre pensée. Vers l’arrière, la pensée réactualise un trauma et une peur passée qui n’a plus lieu d’être. Le chauffard a disparu depuis longtemps mais nous nous créons à nous-mêmes une nouvelle souffrance  : celle de la remémoration, de la rumination qui finit par donner au trauma et au danger une continuité qu’il n’a pas dans la réalité. Nous sommes capables de nous infliger l’accident indéfiniment. L’autre désynchronisation porte sur l’avenir. On se met à redouter un danger qui n’est pas là et qui peut-être ne se présentera jamais. Parfois, la rumination du passé alimente la crainte de l’avenir et dans le cas du chauffard, nous redouterons tout ce qui a trait aux voitures jusqu’à nous pourrir l’existence. Il est pourtant statistiquement rarissime qu’une même personne soit victime de deux chauffards dans sa vie.

En nous re-présentant les dangers, au premier sens du verbe re-présenter, en nous les présentant sans cesse à nouveau, nous les re-créons. Cette torsion de notre esprit est particulièrement visible dans le cas de la phobophobie : la peur d’avoir peur. Les personnes atteintes de crises de panique se mettent à avoir peur de nouvelles crises, au point de vouloir éviter des situations de plus en plus nombreuses et de s’enfermer dans une souffrance et une solitude de plus en plus oppressantes. Certains perdent dans cette maladie leurs amis, leur famille, leur travail. Or que se passe-t-il ? La pensée de la peur précédente crée la peur d’une prochaine peur. Ce qu’on nomme la phobophobie montre bien quel dysfonctionnement notre esprit a infligé à la nature. Au lieu d’être provoquée par un élément extérieur, c’est notre propre peur qui crée la peur, au lieu d’être temporaire, elle devient chronique, au lieu de nous sauver, elle nous tue. De quoi avoir peur ? De nos pensées donc, quand elles sont déréglées…

Ajoutons à toutes ces peurs celles qui sont simplement imaginaires et ne correspondent pas à ce que nous vivons. L’idée que nous avons des situations et des gens finit par les remplacer dans leur réalité – et c’est une autre raison d’avoir peur car nous nous mettons en danger en quittant une perception saine de la réalité. D’autre part, ça ne nous gêne pas d’avoir peur d’une chose et de son contraire en même temps. Par exemple nous avons peur du gendarme et peur du voleur quand bien même il n’y aurait pour nous de menace ni de l’un ni de l’autre. Nous avons peur de la solitude et peur des autres, même si pour l’instant notre quotidien est assez harmonieux. Nous avons peur de mourir et peur de vivre. Cette incohérence ne nous saute pas aux yeux, comment ça se fait ? Parce que nous y sommes habitués depuis des générations. Nos peurs ne concernent pas que nous, elles expriment aussi celles de nos ancêtres depuis la glaciation, comme le disait Freud dans des hypothèses dites phylogénétiques.

Je m’explique. Nos ancêtres devaient s’inquiéter des ours, des lions et des loups qui rôdaient devant leur caverne obscure et qui guettaient leur assoupissement pour les manger tout crus. Vous me direz que c’est fini depuis longtemps. Oui, mais non ! Parce que, est-ce que toutes nos cellules à nous sont au courant qu’il n’y en a plus, des ours ? Supposons que, réveillés dans leur sommeil par la griffe acérée d’un tigre, ils n’aient pas réussi à obtenir avant leur mort soudaine une paix parfaite ni à insérer le calme et le pardon dans cette situation. Supposons que les générations d’après n’aient pas non plus traité la question, eh bien cette peur ancienne est susceptible de rester encore aujourd’hui quelque part dans nos inconscients. Nous avons peur sans le savoir. Ces évènements que nos ancêtres ont subis pendant des milliers d’années incitent l’enfant au coucher à vouloir de la lumière dans sa chambre comme un feu devant sa grotte, pour le préserver des monstres de la nuit.

C’est peut-être une des raisons pour lesquelles le virus du COVID a été une menace indéniable plus lourde que la maladie elle-même. Au 14ème siècle et rien qu’en Europe, la Peste Noire a fait en cinq ans 25 millions de morts, c’est-à-dire, tenons-nous bien, une personne sur trois. Prenons un instant pour nous représenter cette calamité, à partir du nombre des membres de notre famille par exemple, ou de celui de nos meilleurs amis. Vu la proportion et l’extension géographique, il est impossible que nos ancêtres n’aient pas été décimés eux aussi. Ainsi, cette pandémie a-t-elle réveillé des effrois épouvantables. Nous nous sommes mis à nous sentir menacés les uns par les autres. Certains ont refusé de se réunir désormais dans une même famille, ou se sont brandi l’information des décès comme des arguments contradictoires. La ligne de démarcation des peurs entre provax et antivax a divisé au point que j’ai lu qu’il y a des gens qui redoutaient qu’une nouvelle tension ne tourne à la guerre civile.

Aujourd’hui, des études scientifiques appuient l’intuition de Freud. Elles prouvent que nos mémoires cellulaires véhiculent d’un âge à l’autre les souvenirs qu’on n’est pas arrivé à désactiver soi-même. Selon un article de Science et vie, une étude en Hollande a montré que suite à la famine due à un blocus allemand à la fin de la deuxième guerre mondiale dans une région de 4,5 millions de personnes, les bébés étaient nés plus petits et maigres, avec des tendances à l’anxiété et à diverses pathologie dans la suite de leur existence : en effet on sait maintenant que les émotions des mères agissent intra utero et modifient l’ADN des bébés. D’ailleurs les anciens le savaient déjà puisque aussi bien les philosophes grecs et latins que les anciens Chinois préconisaient que les femmes enceintes vécussent dans le calme et la beauté. Mais ce que l’étude hollandaise a découvert de plus surprenant, c’est que les enfants des bébés de 1945 devenus adultes, ont eu dans une proportion non négligeable les mêmes caractéristiques de poids à la naissance que leurs parents et qu’ensuite ils ont manifesté la même tendance à l’anxiété qu’eux. Pourtant il n’y avait nulle famine en Hollande dans les années 70. La peur avait modifié durablement le génome de ces familles.

En d’autres termes, si nous croyons que nos peurs se limitent à celles dont nous sommes conscients, nous sommes probablement en train de considérer qu’un iceberg se limite à sa pointe. Ces peurs profondes et inconnues amoncelées depuis des générations façonnent pourtant et notre physiologie et notre psychologie, comme nous venons de le voir. Du coup, nous avons peut-être tort de penser que notre psychologie est une composante personnelle de notre identité. Une partie de notre caractère pourrait nous ramener à une mémoire de traumatismes extérieurs, acquise il y a plus ou moins longtemps. C’est une très bonne nouvelle, non ? Car ce qui a été ajouté peut être enlevé, comme je disais tout à l’heure que ce qui a été créé peut être décréé.

Prendre conscience qu’une partie de nos peurs, conscientes et inconscientes, nous ont été léguées et peuvent être abandonnées devrait donc éveiller en nous l’enthousiasme du bon ouvrier devant un beau chantier, et aussi l’angoisse de ne pas être à la hauteur de nos propres responsabilités par rapport à ceux qui viendront après nous. Alors, de quoi avoir peur ? De mourir avant d’avoir pris congé de chacune de nos peurs, pour ne plus en transmettre l’information.

En attendant que tout ça soit désamorcé, nous avons quand même besoin de refuges contre la peur pour nous sentir tant soit peu en sécurité. Dans la pyramide de Maslow, la sécurité du gîte et du couvert est à la base des besoins, rien ne peut se développer par dessus si cette base n’est pas stable, et les yogis la place au chakra racine, en bas. Autrement dit, ce besoin est vital et touche l’ensemble de notre existence. Si nous n’en disposons pas, nous sommes contraints de chercher dehors cette sécurité qui nous manque. Et si d’aventure nous avons l’impression de la trouver dehors, quelle en sera la conséquence ? Eh bien nous allons devenir dépendant de ce refuge comme le chien dépend de son maître pour sortir de l’appartement. Seulement, cette dépendance nous asservit à ce qui nous rassure, et dès que nous nous sentons un peu sécurisés, nous nous mettons à éprouver une nouvelle peur : celle que ça change.

Ceux qui ont moins peur que nous y ont vu un mirobolant moyen de gagner milliards et pouvoir. Pour nous protéger, nous achetons très cher des détecteurs de toutes sortes, des triples serrures et nous blindons nos portes. Nous entrons des codes compliqués pour la moindre démarche en ligne, nous prenons des assurances à qui mieux mieux, même pour un billet d’entrée au théâtre ou un trajet en train à 20 euros. Nous laissons nos libertés et notre intimité se réduire comme peau de chagrin et l’expression « Pour votre sécurité » est le sésame de toutes les prises de pouvoir. Pour notre sécurité, nos conversations sont susceptibles d’être enregistrées, nos valises sont susceptibles d’êtres ouvertes, nos statuts sur les médias sont susceptibles d’être censurés. C’est pour notre sécurité que les vitesses sont de plus en plus limitées et que nous payons des amendes à tire larigot pour excès de vitesse à 32 km à l’heure. Dans une rue proche de chez moi, la vitesse était limitée à 40km à l’heure et le détecteur me souriait lorsque je le longeais à 38. Maintenant que la limite a été descendue à 30, rouge de colère, il me montre les dents et clignote ‘Danger’ en grosses lettres. Il me fait peur ! Pour notre sécurité, nous votons des lois ou des décrets sécuritaires et liberticides, nous consommons des psychotropes. Tant que la peur générera plus de profit que d’embarras, cet emballement sécuritaire n’a pas de raison de s’arrêter. On le voit tous les jours dans le contenu des informations et les campagnes publicitaires.

Et ce n’est pas tout. Pour notre sécurité, nous devenons globalement inhumains, fous inconscients, au cœur de congélateur. Nous fermons les frontières aux misérables qui pourraient nous envahir parce que nous préférons les voir mourir ailleurs. Dans le désert, la montagne ou la mer, qu’importe, du moment que ce n’est pas chez nous. Pour notre sécurité nous dépensons dans l’armement un budget mondial qui suffirait à éteindre la faim et la pauvreté dans le monde mais nous avons préféré apprendre à regarder avec l’œil de l’indifférence les ventres bombés, les visages maigres, désespérés et salis par la misère. Et pourtant, comme le souligne Krishnamurti, il faut avoir l’esprit bien engourdi pour penser que la prolifération des armes de destruction aux mains de pays qui se détestent soit la meilleure solution pour la paix dans le monde, et que le pullulement des instruments de mort protégera la vie.

Et dans notre vie privée ? Dès que nous nous sentons en sécurité, notre dépendance est la même envers les personnes qu’envers les lois ou les objets. Si c’est dans un conjoint que nous trouvons refuge, notre amour se transforme aussitôt en tentative d’emprisonnement. La question « Tu m’aimeras toujours ? » est d’abord l’aveu d’une peur et donc hélas, la menace d’un contrôle à venir. C’est vrai, il nous faudra régulièrement vérifier le degré d’amour de l’autre comme on vérifie la température de la piscine. Pour que l’autre soit plus heureux ? Non, pour que nous nous vérifiions nos paramètres de sécurité.

Dès que nous avons trouvé un abri extérieur à nous, surgit donc une nouvelle peur : la peur de le perdre. Nous nous accrochons et ça nous plonge dans une nouvelle souffrance, comme celle du patineur immobilisé à sa rambarde. Tout change sans cesse, et l’inconnu fourmille de dangers potentiels, surtout pour celui qui se sent seul. Si ça bouge, si la roue tourne, qui va me ramasser si je tombe ? Qu’est-ce qui m’attend au tournant ? L’aléatoire, l’incontrôlable, l’étranger. L’avenir en somme. La peur entraîne le réflexe de la saisie, du renfermement, de l’immobilisation et du contrôle. Mais cela nous met à côté de la vie parce que dans l’univers comme dans nos existences tout évolue, change, tourne et se déplace, il suffit de regarder le soleil du petit matin pour en avoir la preuve à midi.

La feuille d’automne détachée de son arbre, a-t-elle peur de la chute et de la décomposition ? La rivière a-t-elle peur de l’océan ? L’eau douce qui débouche dans le sel de cet espace sans rives ne peut pas remonter le courant. Nous, piégés par la peur, nous imaginons parfois que nous pouvons résister à ce mouvement qui va inéluctablement vers sa fin, et emporte la nôtre. Nous posons des barrages pour endiguer nos peurs, pour rester loin de l’océan, mais tout le monde sait que les digues peuvent se rompre et les nôtres n’endiguent pas complètement nos peurs. D’ailleurs, comme le remarque Franck Lopvet, plus on attend quand on fait un barrage, plus la pression augmente et non pas l’inverse. La saisie, le barrage, la résistance ne sont donc pas des solutions. Au lieu de soulager, elles finissent par grossir notre malaise et si nos peurs se trouvent justifiées, elles accroissent la souffrance de la perte en ajoutant celle de l’arrachement.

Il découle de tout ça que nous devrions ajouter une peur à notre liste : celle d’avoir peur de ne chercher nos refuges qu’à l’extérieur parce qu’ils nous rendent dépendants, et surtout surtout, parce que la plupart du temps, ils sont inopérants sur le long terme. Pour répondre à notre besoin légitime et biologique de sécurité, nous avons besoin de placer notre confiance dans un flux continu d’amour, d’abondance, d’indulgence, de sagesse, de lucidité, de discernement. Et comme aucun pistolet d’alarme ne nous les donne, aucune personne non plus, nous continuons à avoir peur. Alors puisque vers le dehors nous ne trouvons pas de solution satisfaisante, pourquoi ne pas nous diriger dans l’autre sens, c’est-à dire vers l’intérieur de nous ?

Déjà, on découvre que ce n’est pas facile d’y aller, encore moins d’y rester. Notre esprit comme nos yeux regarde dehors parce que c’est ce que nous avons appris et nos ancêtres aussi. Nous devons nous lancer dans l’aventure de notre propre chef, avec bonne volonté et détermination. Ensuite, puisque nous avons repéré nos besoin d’amour, d’indulgence, de sagesse, de lucidité et de bienveillance, c’est cette ambiance que nous aurons à installer à l’intérieur pour pouvoir nous sécuriser. Et là, bien sûr, le bât blesse, parce que ce n’est pas exactement l’atmosphère que nous y trouvons, même à notre propre égard.

A ce moment là commence une nouvelle révolution : celle de la conscience des choses sans parti-pris et de la validation de soi tel que l’on est. Nous avons peur ? Eh bien c’est ça, nous avons peur. Tout le vivant connaît la peur et nous aussi, il n’y a pas de vie sans souffrance et nous sommes vulnérables. Respirons un bon coup et balayons toutes les auto-condamnations que nous ajoutons à notre angoisse. Dépoussiérons la peur de tous ses corollaires : ne nous traitons plus de mauviettes et cessons de nous mépriser nous-mêmes. Ne nous laissons plus sombrer dans le désespoir au motif que nous n’arrivons pas à éradiquer notre peur, cela nous plongerait en plus au fond de la dépression. Ne marinons plus dans le jus du découragement, ne nous faisons plus de reproches comme si nous étions coupables de nos angoisses car la culpabilité coupe nos ailes et notre vaillance, au contraire, reconnaissons que nous avons beaucoup essayé. N’attendons pas non plus de résultat rapide comme un claquement de doigts et apprenons la patience envers nous et la persévérance. Choisissons d’être notre propre allié et de ne pas nous trahir. Et ensuite, comme disait Thérèse d’Avila à ses amies aux heures de la prière : « Au travail ! »

Entraînons-nous au voyage intérieur. Vu l’ampleur du travail à faire, il faut nous y consacrer entièrement, au moins quelques minutes par jour. C’est ce qu’on appelle la méditation. Ensuite, nous chercherons à exporter dans le quotidien les bénéfices de ce moment particulier et ce que nous entreprendrons pour guérir nos peurs en sera beaucoup plus efficace. Mais en attendant, explorons l’intérieur.

Si nous méditons avec notre cerveau qui pense, nous rencontrerons à nouveau nos pensées. Ce ne sera pas vraiment de l’exploration ! Nous devons aller contre le Je pense donc je suis, qui prône que la pensée prouve l’être. Alors testons. Si Descartes a raison, dès que je ne penserai pas, j’arrêterai d’être. Les instructeurs transmettent qu’il est bon de guetter le silence entre les pensées pour nous rendre compte que dans cet espace, nous restons quand même vivants. En effet, assez vite nous nous apercevons que nous ne mourons pas entre deux pensées. Mais comment le savons-nous puisque nous ne pensons pas ? Parce que nous en avons conscience. Cette conscience est difficile à sentir car elle est toujours là, silencieuse et immobile. Dans la vie ordinaire, nous cessons de prêter attention aux objets qui sont toujours dans notre champ de vision. Alors, quand il s’agit de silence et d’immobilité, quelle chance aurions-nous eu de nous en apercevoir ?

Mais quand on lui accorde de l’intérêt et qu’on se place du côté de ‘ce qui se rend compte’ et non de ce qui est vu, nous voyons l’instabilité de nos pensées et des émotions qui passent au sein de cet espace. Elles se succèdent et parfois se répètent comme on voit toujours les mêmes chevaux de bois tourner sur un carrousel. Pendant que nous jouons sur ce manège, nous finissons par nous prendre pour ces émotions et les pensées qui passent et repassent, même si elles sont douloureuses. Nous nous prenons pour le cheval, identifiés à la matière. Nous sommes diagnostiqués objet, fût-il empli de peurs. A la fin du tour, tout le monde descend, game over.

Nous oublions que c’est un jeu facultatif, ou plutôt nous ne l’avons jamais su et si personne ne nous en informe, nous ne prendrons jamais conscience qu’il y a bien quelque chose qui se rend compte de tout ça, quelque chose en nous, calme et stable, quelque chose qui est nous puisque c’est bien nous qui observons. Tant que nous en restons ignorants, nous tournons avec le manège, le temps passe et nous emporte jusqu’à notre anéantissement. Mais commencer à entrevoir que nous sommes ces objets et aussi la conscience qui les baigne amorce un changement radical et invisible. La conscience est-elle impactée par l’arrêt du carrousel ? Non. Nous gagnons peu à peu en confiance en ce qu’elle est et nous nous centrons dans un état plus sécure. Don Ruiz dans le cinquième accord toltèque utilise la métaphore du spectateur au cinéma. Ce qui passe sur l’écran ne l’impacte pas et il sortira bien vivant de la salle après la mort du héros… Nous nous donnons donc la chance de mettre en lumière tous nos visages, tous nos rôles, toutes nos blessures dont la peur, toutes nos tactiques de contournement. De quoi parfois nous faire peur aussi, si nous n’étions pas réfugiés dans l’amour ! La sécurité que nous cherchons dehors contre les ricanements de notre anihilation, nous la découvrons à l’intérieur au fur et à mesure que nous prenons conscience de ceci : ce qui observe ne meurt pas.

En effet la conscience ne peut pas se casser. Il n’y a que les objets qui se cassent. Elle, elle est sans objet, comment serait-ce possible ? Formulons donc ainsi  : puisque nous ne sommes pas seulement objet, notre vérité de base est incassable, invirussable, inenfermable. Libre. Si nous expérimentons cela, nous devenons libres : nous, dans notre véritable nature, nous sommes incassables, intouchables, inattaquables. Intuables. Tout simplement, nous sommes. Lorsque l’expérience se fait complètement, la peur disparaît complètement : de quoi aurions-nous peur si la mort n’en est pas une ? C’est pourquoi le Christ n’y va pas par quatre chemins. Il dit chez Luc : « Je vous le dis à tous, mes amis, ne craignez pas ceux qui tuent le corps mais qui ensuite ne peuvent rien faire de plus. » Certes, nous quitterons notre corps, même sans être assassinés, mais c’est comme on sort d’un véhicule disent les bouddhistes, puisqu’il s’agit de revenir dans la liberté de cette intelligence aimante, chaude et claire qui a toujours été là et dont il faut faire l’expérience le plus tôt possible pour mourir en paix.

Une question se pose alors : si la mort n’est rien, si la vie est inattaquable et invariable, agissons-nous comme il convient pour le bonheur de tous et de la planète pendant que nous sommes dans le temps de notre existence ? Ou alors la peur nous fait-elle rater ce que nous devrions faire pour nous-mêmes d’abord, et pour un monde plus vivable et beau ? Sommes-nous heureux, délivrés de nos fantômes ? Est-ce que nous montrons le courage que l’instant nous demanderait si nous habitions cet instant, si nous ne nous étions pas réfugiés dans l’ailleurs de nos pensées ? « Le vrai problème n’est pas de savoir si nous vivrons après la mort, disait Maurice Zundel, mais si nous serons vivants avant la mort.»

Ainsi, plutôt que de nous précipiter exclusivement vers les remèdes extérieurs contre la peur, exerçons-nous, prenons la direction du miracle, suivons la voie de la libération comme disent les indiens. Toute la question étant celle du comment ? voici une technique simple. Enfin, simple à expliquer : Avec quelle partie de notre corps pensons-nous ? Notre tête. Voulons-nous nous débarrasser de la pensée ? Suivons l’imagerie des saints décapités : enlevons-la. « Laissez le vent dissiper complètement votre tête, conseillent les sages. Visualisez-vous en face de vous sans tête. » Quoi ? Voici une pratique qui m’a placée directement en face de mes peurs. Une sorte de panique m’a prise devant cette consigne. Qu’allais-je devenir sans ma tête ? Finalement, chacun ses trucs, j’ai préféré la déposer à côté de moi gentiment à ma gauche en lui promettant que j’allais la reprendre très, très prochainement. Et pour respirer alors ? Devant l’affolement de l’asphyxie, je me suis vue obligée de descendre de ma tête pour imaginer des petites narines sur mon sternum et ma poitrine, et sentir que ça respirait par le cœur, puis aussi par le ventre redevenu plus mobile. Lorsqu’on parvient à entrer tant soit peu dans cette pratique, notre cœur se délasse, il s’ouvre à plus d’amour, plus d’humanité. Notre corps s’assainit, le ventre s’assouplit et l’énergie peut s’y installer. Le cerveau inutilisé et même disparu se détend en sa propre absence et nos angoisses s’effacent.

Au moment où tout ceci se produit, rendons-nous compte que nous avons toujours et plus que d’habitude la sensation d’être, qui ne dépend pas de notre histoire. Notre mémoire personnelle n’est donc pas la seule expérience possible. Apprenons donc à rester détendus dans la conscience comme un bébé contre sa maman, amour dans l’amour. A un moment peut-être, nous ferons l’expérience de ce que nous transmettent les sages : l’expérience de la connaissance. Mais !!! je suis Cela, ce vide plein de la physique quantique, cette intelligence inconcevable d’où ont surgi les objets et le temps ! Je suis avant, pendant et après le temps et les objets !! Ou comme disait Jésus : « Avant qu’Abraham fût, je suis ? »

Cette unité avec la conscience, dès que nous la ressentons même par bribes, nous ouvre un grand pouvoir pour nous et pour l’harmonie générale aussi. Peut-être nous sentons-nous faibles, pauvres, vieux, isolés, impuissants, inutiles devant les défis de notre époque ? C’est parfait. Parfait parce qu’il n’y a besoin ni de force, ni d’argent, ni de compagnie ni de puissance pour aller à notre rencontre. La force que nous découvrirons n’est pas la nôtre et c’est elle qui sera à l’œuvre. Tout se fera. Ainsi, au lieu de la devise infernale en application dans notre monde actuel : ‘Effroi, aveuglement, mort’, les Védas nous assurent que nos efforts vers l’intérieur nous donneront à tous l’Être, la conscience et la félicité : Sat, chit, ananda’. Saisirons-nous la crise actuelle comme une opportunité pour aller d’une devise vers l’autre ?

Qu’est-ce que la pensée ?

Pour la suivre sur youtube, c’est ici : https://youtu.be/Yw3ON5o0ENs

Choisir de donner une conférence sur la pensée, c’est demander à la pensée de penser à elle-même, juge et partie. J’essayerai donc d’être vigilante, d’autant qu’au pays de Descartes,  le sujet paraît particulièrement important. Il définit l’être. « Je pense donc je suis », c’est-à-dire aussi je ne pense pas, donc je ne suis pas. C’est radical. Partant de là, on s’attend à ce que cette question soit universelle et concerne tous les hommes. Or il n’en est rien. Quand nous avons demandé leur avis à certains indigènes, ça les a fait sourire. Manifestement, ils étaient moins penseurs que leurs questionneurs. Nous, nous en avons conclu longtemps qu’ils étaient moins humains. Et si nous interrogeons sur le sujet un petit enfant bien occidental, il nous fera des yeux ronds. Il est occupé à expérimenter la vie et il sait que penser à son goûter ne le nourrira pas, qu’il lui faut une vraie banane. Peut-être que c’est parce qu’il est encore trop petit pour bien penser, mais en attendant, il a déjà tout l’air d’être vivant. La question de la pensée comme validation de l’être mérite donc d’être reposée. Qu’est-ce que la pensée ? Doit-on dire la pensée, ou les pensées ? A quoi servent-elles ? En sommes-nous les maîtres ? Quelles sont ses limites ? Qu’est-ce que nous aurions d’autre à notre disposition ?

L’étymologie du mot pensée nous ramène au poids, puisque c’est le même mot qui a donné peser. Et peser, ça s’emploie aussi au sens figuré, pour peser le pour et le contre par exemple. Ainsi, penser est selon l’étymologie une activité raisonnable et utile à nos choix, une activité reliée à l’intelligence et au discernement. Son synonyme, comme le disent les dictionnaires, c’est réfléchir. Mais l’autre sens du mot poids, c’est ce qui est lourd. Et c’est vrai que nos pensées sont parfois pesantes. L’allégorie de Rodin a montré un penseur pensif et tourmenté. A quoi pense-t-il si pensivement ? Nul ne le sait… Il existe aussi des pensées qui même si elles nous pèsent, sont sans poids, sans réflexion non plus. Le dictionnaire dit que ce sont des opinions, nous en usons régulièrement. Qu’en pensez-vous ? Enfin, parfois nous décrétons que telle évolution des choses est simplement impensable, c’est-à-dire en termes plus clairs que nous pensons que nous n’en voulons pas. Ainsi donc nos pensées, disons aussi notre mental, revêtent une grande importance pour nos existences même. Il faut espérer qu’elles soient pertinentes.

Pour le savoir, il faudrait que nous les examinions, et comme nous le faisons rarement, la plupart du temps nous ne sommes même pas conscients que nous sommes en train de penser. Les dictionnaires ne nous guident pas car ils définissent la pensée par les synonymes que nous avons vus : réflexion, opinion, mais ils ne soufflent mot de sa nature. Comment expliquerons-nous donc à un enfant ce qu’elle est, pour qu’il la reconnaisse ? Eh bien, c’est ce qui parle dans notre tête, c’est ce qui chante. Et souvent, ça se transforme en paroles, ces sons articulés auxquels nous attribuons à peu près le même sens que notre entourage, grâce à quoi nous communiquons entre nous. Ajoutons l’écrit, qui est une autre expression de la pensée. Donc, et même un enfant pourrait s’y amuser, pour en savoir plus sur nos pensées, il suffit d’orienter notre attention vers les paroles sans son qui se forment dans notre cerveau.

Et là, que découvrons-nous ? que nous en avons plusieurs sortes, ne serait-ce que suivant le critère de leur intensité. Certaines s’expriment clairement, et d’autres moins distinctement, et encore en-dessous, il y a un brouhaha de pensées indistinctes et parfois inachevées. Nous sommes capables d’en superposer plusieurs strates en même temps, au point parfois d’en arriver à ne plus savoir à quoi nous pensons, nos pensées se poussant et parfois se contredisant les unes les autres. Et c’est ainsi que nous ouvrons la porte du frigo sans nous souvenir de ce que nous y cherchions, parce que le temps de quelques pas, nous avons commenté les infos, estimé que le ciel était bien gris et remarqué que nous avions encore mal au dos. Voilà pour les pensées identifiables, mais à y bien regarder, ces pensées ne s’étaient pas élevées dans le silence cristallin d’un mental au repos. Ne se murmurait-il pas aussi par-dessous un bavardage informe et non identifié ?

Alors finalement ça nous fait combien de pensées par jour ? Des chercheurs de la Queens’s university au Canada ont mené des études par imagerie cérébrale et ils ont répondu à cette question en repérant dans le cerveau des « vers de pensée ». Lorsqu’une pensée se forme, on aperçoit une sorte de ligne, le vers. Lorsqu’une autre apparaît, une autre ligne apparaît aussi, et les zones du cerveau concernées ne sont pas les mêmes selon les pensées. Eh bien, il s’avère que nous en produisons quotidiennement plus de 6000, soit pour une durée de 12 heures de veille près de neuf pensées par minute. On comprend qu’on ait besoin de les superposer !!

Revenons à notre question initiale : sur ce total, combien sont pertinentes et adaptées à notre activité ? Parfois c’est clair : aucune. C’était le cas de mon exemple devant les rayons du frigo. Et si nous faisons attention, nous découvrirons que ça nous arrive sans arrêt. Je viens de me prendre en flagrant délit. Le temps que j’écrive ce début de paragraphe, j’ai pensé à une de mes filles, décidé que j’avais soif et remarqué que je ne respirais plus tranquillement par le ventre tout en cherchant à exprimer clairement ce que je voulais dire. Bien sûr, j’ai dû réécrire trois fois la première phrase, et à la relecture, ce n’était pas la bonne. Osho conseillait à ses disciples de s’offrir un moment où ils noteraient toutes leurs pensées, au moins des bribes si le rythme était trop soutenu. Il assurait que la relecture de ce document leur fournirait une réelle motivation à contrôler leur esprit, tellement ils auraient honte du tissu d’inepties sans lien qu’ils auraient sous les yeux.

Le nombre de nos pensées n’en détermine pas la qualité, il semble même que ce soit le contraire. Comme dans le fouillis d’une chambre on ne trouve pas ce qu’on cherche, le fouillis des pensées nuirait à notre clarté d’esprit. En effet, les études de Rex Young, neuropsychologue américain, ont établi que certains cerveaux étaient très actifs, et d’autres beaucoup moins devant la même tâche à accomplir, tâche simple mais qui demandait de penser un peu. La surprise, c’est que les personnes dont l’activité cérébrale était réduite avaient été plus efficaces et rapides que celles dont l’activité avait été intense. Les zones du cerveau non plus n’étaient pas exactement concordantes. En un mot, il y avait des cerveaux intelligents et d’autres brouillons, et les plus intelligents étaient ceux qui travaillaient le moins.

L’imagerie médicale permet de progresser dans la compréhension des relations entre les pensées, le cerveau et l’intelligence. On sait depuis quelques siècles que globalement, plus le cerveau est gros, plus grande est l’intelligence. Le dauphin a une plus grosse masse cérébrale que la sardine par exemple. Oui, mais Néandertal avait un cerveau plus important que le nôtre ! Aurait-il été plus intelligent que nous ? D’une intelligence qui ne lui aurait pas permis de survivre à notre avènement d’homo sapiens ? En tout cas, il a su vivre 400 000 ans sur la terre sans l’abîmer. Nous, en dix fois moins de temps, soit 40 000 ans à la louche, nous l’avons saccagée au point de mettre en danger notre avenir et celui de tout le vivant.

Le volume du cerveau est donc certainement un élément de l’intelligence mais non déterminant, en tout cas non exclusif. Peut-être sa densité matérielle est-elle un critère ? Dans ce cas son poids nous le révélerait facilement : plus le cerveau serait lourd, plus son détenteur serait intelligent. Hélas, j’ai appris que le cerveau d’Einstein, médaillé comme le plus intelligent de nous tous, était plus léger que celui d’un homme moyen. Il pesait 1,230 kg, et le nôtre probablement 1,3 Kg. A noter que le cerveau d’Anatole France pesait à peine plus d’un kilo ! Alors ? existe-t-il une autre différence entre les cerveaux des gens dont les pensées sont pertinentes, voire géniales, et les nôtres ?

Eh bien oui. Nous devons cette découverte à l’indiscipline du médecin pathologiste Thomas Harvey, qui se permit de subtiliser le cerveau d’Einstein pour essayer de trouver la localisation de son génie. C’est lui qui découvrit qu’il était plus petit et plus léger que celui de la moyenne des gens… Il ne s’arrêta pas là, il le photographia avant de le découper en morceaux et de l’entasser dans du formol. On chassa Harvey de l’université, mais le fils d’Einstein se contenta de lui demander de ne jamais monnayer le cerveau paternel. Ainsi le médecin quitta-t-il son labo, tout en emportant discrètement chez lui le génial encéphale. Et il se tut. Ce n’est donc que 23 ans plus tard qu’un journaliste au flair admirable obtint un rendez-vous avec lui et découvrit le cerveau d’Einstein dans deux bocaux. D’après Québec Science, il avait été découpé en 240 morceaux mais j’ai du mal à le croire. Harvey dut se dessaisir alors de plusieurs éléments de son trésor pour les envoyer à des scientifiques dans le monde entier. Une femme parmi eux fit une découverte importante : ce cerveau comportait un nombre d’astrocytes ou cellules dites gliales nettement supérieur à la moyenne. Ces cellules n’avaient jamais vraiment intéressé les scientifiques parce que d’après ce que j’ai compris, elles ont plutôt un rôle d’agent d’entretien que de directeur général. Mais comme on sait, les concierges montent à tous les étages, et les cellules gliales occupent tout l’espace des neurones pour remplir leur fonction. Peut-être que cela a permis une meilleure communication des informations.

Ceci et d’autres expériences amènent à estimer qu’il est inutile de chercher un endroit particulier de nos hémisphères où se trouverait la source de nos pensées, voire de notre génie. D’autant qu’on a repéré aussi que beaucoup de nos pensées étaient liées à nos émotions, plus nettement visibles sous les capteurs que des pensées anodines et réparties dans des zones du cerveau reliées à ces émotions. Ajoutons que nous possédons tout un système de neurotransmetteurs qui répandent l’information partout et nous permettent d’utiliser toutes les diverses compétences localisées dans notre cerveau. C’est d’ailleurs un sujet particulièrement sensible de nos jours parce que notre mode de vie met à mal la santé de ces neurotransmetteurs. Tous les pesticides et autres modifications des ondes perturbent leur équilibre chimique et nous devenons moins intelligents. On accuse aussi beaucoup l’effet anesthésiant des écrans sur les jeunes cerveau, et ça ne risque pas de s’arranger puisque aujourd’hui, ils sont à la disposition des nourrissons et servent de baby-sitter entre deux tétées.

Comment savons-nous que nous devenons plus bêtes ? A cause de la vitesse de nos pensées. On a mesuré qu’elles allaient aujourd’hui plus lentement que celles de nos ancêtres, lors de premiers tests effectués en Grande Bretagne vers 1850. A peine plus lentement, certes, mais au bout de la journée et de 6000 pensées, ça finit par devenir une perte de temps sensible. L’autre critère de notre stagnation ou régression d’intelligence se mesure par nos résultats aux tests de QI. Ils stagent après 1o0 ans de progression dans tous les pays. Je ne veux fâcher personne, mais j’ai lu qu’en Grande Bretagne, ils ont même baissé. Tout le monde a entendu parler de ces questionnaires, on en a fait, ne serait-ce que pour s’amuser, quitte à en censurer soigneusement ensuite les résultats. Mais précisément, de quoi s’agit-il ?

Il s’agit de tester la pertinence et la rapidité de réponse d’une classe d’âge par rapport à cette classe d’âge. Nous devons l’existence de ces test à l’impulsion d’un Français, Alfred Binet, inventeur fécond à qui on doit aussi les premiers essais de psychométrie (tests variés d’autoévaluation, ancêtres des quizz) et de graphologie. Il inventa à la demande du ministère de l’instruction publique en 1904 des tests dits d’échelle métrique de l’intelligence pour repérer et aider les enfants en difficulté. Si l’enfant de 10 ans répond au test aussi bien qu’un enfant de 12 ans, il montrera que l’agilité de ses pensées a deux ans d’avance et il aura un QI de 120, ou dit autrement, 10 ans d’âge mais 12 ans d’âge mental. Inversement, s’il n’a que 80, il sera en reatard de deux ans sur ses congénères. Plus tard aux USA, on utilisa ces test pour se prémunir de la délinquance et du crime dans une visée eugéniste. C’est ainsi que les migrants y furent systématiquement soumis avant de pouvoir entrer en Amérique et qu’on renvoya de nombreuses victimes potentielles en Allemagne nazie par exemple.

Classer les humains à partir de l’évaluation chiffrée de leurs pensées a depuis été grandement remis en question. En effet, cela sous-entend que la personne soumise au test ait les moyens culturels de répondre aux questions posées. Pour exemple, la question d’un QI aborigène rapporté par Daniel Tammet dans Embrasser le ciel immense paraît difficile aux non aborigènes : « Si le wallaby est un animal, qu’est-ce qu’une cigarette ? » Vous voulez que je vous la redise ? On a aussi remarqué qu’en s’entraînant à ce type de questions, on y répond de mieux en mieux, sans devenir plus intelligent à vue d’œil ! Enfin, ce qui paraît contestable n’est pas le test en lui-même mais notre façon de lui donner l’exclusivité. Comme si l’humain se résumait à sa pensée, dans une sorte de déclinaison du ‘je pense donc je suis’. Je crée donc je suis ? Non, ça n’existe pas. Je bricole, je compte, je connais mon corps donc je suis, non plus. J’ai la main verte et l’intelligence de la nature, je m’oriente et j’ai l’intelligence de l’espace, non plus. Les savants ont maintenant repéré huit formes d’intelligence que personne ne conteste et qui n’appartiennent pas exclusivement ou pas du tout à la pensée. Alors certes, c’est plus amusant de côtoyer des esprits vifs que des buses, mais pourquoi aller jusqu’à cette fascination ? Comment se fait-il que dans les tests d’embauche, le système scolaire, et chez la plupart des psychologues, la pensée et son QI tiennent un rôle quasi exclusif ?

On peut avancer deux raisons possibles. L’une a trait à la pensée et l’autre au penseur. Reconnaissons d’abord au sujet de notre pensée qu’elle ne fait pas que battre la campagne. Elle nous apporte plusieurs trésors que je résumerai rapidement tant ils nous sont familiers. Premièrement elle nous facilite la vie. Car nous sommes comme notre cerveau : moins on fait de travail pour un bon résultat, mieux nous nous portons. Nos pensées permettent l’organisation. Par exemple il vaut mieux établir efficacement à la liste des courses et les programmer au moment où nous avons quelque chose d’autre à faire dans le même coin. Sinon quoi ? Quand on n’a pas de tête il faut avoir des jambes et voilà, la journée est finie ! Ensuite, la pensée, quand elle est juste, permet d’éviter certaines erreurs coûteuses dans la vie. Elle est l’auxiliaire de la lucidité et de la sagesse. Même les évangiles qui ne s’occupent pourtant pas de ça d’habitude, le reconnaissent. « Qui de vous, dit Jésus en Luc, s’il veut bâtir une tour, ne s’assied d’abord pour calculer la dépense et voir s’il a de quoi la terminer, de peur qu’après avoir posé les fondements, il ne puisse l’achever ? » Question toujours actuelle au moment d’engager un crédit, une nouvelle activité etc.

La pensée est aussi un merveilleux outil cognitif. Elle nous offre le plaisir d’apprendre à lire, à écrire, et l’anglais, l’informatique, le parapente ou la cuisson des œufs mollets. De plus, notre cerveau a la capacité de progresser par lui-même. Notre compréhension et notre esprit s’ouvrent. Et quoi encore ? Bien penser est agréable au penseur, mais pas à lui seulement. Nous en avons tous bénéficié. Sans les pensées, nous en serions encore à chercher l’eau froide au puits et nous nous promènerions au pas du cheval.

Quel est le point commun de toutes ces pensées ? La mémoire. C’est elle qui nous fait glisser de la pensée au penseur et explique notre fascination pour les QI. Car pour penser, il faut des mots, et à la naissance nous ne parlions pas. Nous avons donc dû les apprendre quand nous étions petits pour les utiliser jusqu’à maintenant, qu’on soit confus ou génial. En d’autres termes, dans leur principe même, toutes nos pensées sont une actualisation du passé, à commencer par le nôtre. Notre mémoire a soutenu notre acquisition des mots, puis notre pensée a soutenu notre mémoire et nous avons acquis une histoire personnelle, une identité. Qu’est-ce en effet qu’une identité ? Principalement un nom, un corps et une histoire. Nous aimons cela, ça nous donne le sentiment d’exister. Nous pensons donc nous sommes, oui. Ou plus précisément, nous pensons donc nous sommes quelqu’un. Sans la pensée, nous ne sommes plus cette personne, les malades d’Alzheimer en font l’expérience. Leur pensée se lézarde, leur identité aussi. Les autres ont l’impression de les perdre. Telle est je pense la deuxième raison de notre fascination exclusive pour la pensée : nous croyons Descartes.

Donc dès le matin, encore dans un demi-sommeil, alors que nous sommes encore universels et seulement conscients d’être vivants, nous rameutons nos souvenirs pour être quelqu’un. Nous reconnaissons au plus vite notre chambre comme telle, nous reprenons le fil de notre existence en nous souvenant de ce que nous avons fait la veille et du programme de la journée. Nous récupérons du même coup notre prochain anniversaire, le programme de nos vacances et peut-être notre cancer et notre divorce. Deux secondes après avoir quitté Morphée, nous avons enfilé notre identité plus serrée qu’un pijama. Nous sommes Alfred ou Cunégonde, localisés, datés, auto-fichés. Et si nous mettons la radio, nous chaussons plus vite que nos pantoufles nos opinions politiques, religieuses, sociales ou climatiques par réaction émotionnelle à ce que nous écoutons, selon que nous sommes plutôt bien-‘pensants’ ou libres-‘penseurs’. Pas besoin de téléphone portable ni de google map, notre égo nous rassure : Vous êtes cela, vous êtes ici. Ainsi alourdis, nous allons boire notre café. Le nôtre dans notre bol à nous, que nous a légué notre grand-mère. Et la machine est lancée. Toute la journée, nous alimenterons l’idée de notre moi par des pensées auto-centrées.

Nous ne nous rendons pas compte que cette identité n’a aucune fraîcheur, qu’elle est la continuité d’un passé qui nous colle et nous décale et que nous infligeons ce passé à tout ce qui nous entoure et même à nous. Bien sûr, ce n’est pas toujours négatif. Se rappeler que tel trajet est momentanément impossible pour cause de travaux, c’est utile. Mais se souvenir avec rancune qu’un jour notre belle-mère a été fort désagréable, c’est moins utile. Peut-être même que c’est carrément idiot. Car ce jugement alimenté par une pensée qui bégaye nous empêche de voir ce qui a changé dans l’évolution du temps, ce qui est maintenant, en l’occurrence le présent de notre belle-mère. Comme un miroir entre nous et l’autre, cela nous renvoie à nous seulement, et à notre rancune. Notre vision est faussée et non objective. Nous ne voyons que notre opinion et cette opinion vient du passé. En somme nous vivons comme dans un musée, dans l’illusion fournie par ces glaces déformantes si amusantes quand on ne reste pas collés dessus.

Ce processus est général. La fiche signalétique fournie par notre bio-ordinateur dès que quelque chose arrive à nos sens est souvent très utile, mais elle est aussi très enfermante. Nous nous trouvons désormais dans un réseau de pensées qui nous met en tension car notre moi unique ne fait pas le poids devant la masse des autres moi et des objets séparés de nous et potentiellement hostiles. D’autant qu’on l’a vu, nos informations risquent d’être obsolètes.

Cette tension s’exerce aussi envers nous. Il n’y a qu’à voir comment nous nous comportons envers nous-mêmes : comme si nous étions plusieurs, l’un entretenant des pensées négatives – et répétitives, sur l’autre. Tu n’y arriveras pas, ceci n’est pas fait pour toi, tu es vraiment nulle ma pauvre fille (ou mon pauvre garçon) tu as encore fait ceci ou cela etc. Dénigrement alimenté remarquons-le par la mémoire et le passé. Certes, cette division interne semble répondre à notre physiologie. Nous avons deux cerveaux, donc une approche duelle des choses. S’il y a le jour, il y a la nuit. Si nous avons raison, il existe des raisons pour que nous ayons tort etc. La réussite n’est que l’autre face de l’échec. Ces pensées négatives prennent plus ou moins le dessus sur nous selon notre degré d’obéissance à ces voix intérieures. Les Tibétains nomment paresse notre consentement à cette dictature qui nous enferme dans l’inhibition et la négativité et qui finit par nous dispenser d’essayer d’en sortir. Il vaudrait mieux prendre le contrôle de notre esprit.

Supposons que le jeu nous intéresse. Immédiatement, nous tombons sur une expérience universelle : nous n’avons pas la main sur notre cerveau, si j’ose dire. Impossible de nous faire taire. Les souvenirs dorés de Saint François d’Assise rapportent une anecdote à ce sujet. François faisait route avec un jeune moine. Chemin faisant, ils parlèrent de la prière et du silence. Saint François avoua qu’il lui arrivait de ne pas trouver facilement le silence intérieur.
– Comment, s’exclama l’autre. C’est pourtant facile ! Que me donneras-tu si je reste le temps que je veux sans penser ?
François ayant déjà tout donné proposa son âne. Aussitôt, le moine se mit en position au bord de la route et ferma les yeux. Dix secondes après, il demandait : « L’âne, c’est avec ou sans la selle ? »

L’exercice du silence est encore plus difficile quand nous avons créé une habitude, quand nous nous sommes laissés entraîner dans la durée vers la même pensée, ce qui culmine en cas d’obsession ou de névrose. Les amoureux connaissent aussi cette orientation de l’esprit dont ils ne souffrent pas. Du moins tant qu’ils sont amoureux tous les deux. En cas de rupture, le moment est d’autant plus douloureux que l’orientation générale des pensées crée comme un appel à de nouvelles pensées du même ordre, ici des autoroutes neuronales vers l’objet de notre amour désormais perdu. Notre souffrance, c’est notre impuissance devant notre mémoire.

Que découvrons-nous encore en cherchant à contrôler notre esprit ? Que non seulement nous pensons sans le vouloir, mais que nous cédons à nos pensées. Dilgo Khyentse en donne dans Le trésor du cœur un exemple concret. Nous avons décidé de méditer et d’observer nos pensées , et c’est jour de marché. Soudain nous nous en souvenons, et nous nous retrouvons bientôt le cabas à la main, loin de notre décision initiale. La pensée nous a menés par le bout du nez, ce qui me rappelle une vieille chanson d’Hugues Aufray : « Je ne suis plus maître chez moi, c’est mon chien qui fait la loi .» Nous avons tous probablement fait l’expérience de penser à un carré de chocolat, et…

A contrario, il nous apparaît que nous oublions régulièrement ce dont nous aurions voulu nous souvenir. Nous ne maîtrisons pas davantage la venue de nos pensées volontaires que leur cessation. Cela va des tables de multiplication, dont certains gardent des souvenirs amers, aux rendez-vous importants ou à la tâche urgente.

Quelles sont les conséquences de ces défaillances dans le contrôle de notre esprit ? Énormes ! Défaillances dans le contrôle de notre mental, défaillance dans la maîtrise de notre caractère, dans le cours de notre existence. Saint Paul lui-même confessait qu’il faisait tout ce qu’il ne voulait pas et qu’il ne faisait pas tout ce qu’il voulait. En d’autres termes, il se reconnaissait encore impuissant au contrôle de sa pensée. C’est facile de le mesurer quand nous prenons conscience des pensées qui nous entraînent à une action, puisque chaque action a forcément des répercussions sur la suite de la journée. La pensée des flageolets me traverse, je mange des flageolets, et… bref ! D’ailleurs, si nous réfléchissons à quelque événement important de notre vie, nous verrons sûrement qu’il a commencé avec une petite chose. Il en est de même pour nos pensées récurrentes, qui finissent par nous former le caractère. Par exemple, l’habitude de voir les choses du bon côté nous maintient dans la bonne humeur et l’optimisme même s’il arrive une difficulté. L’habitude inverse agit aussi. Nos pensées façonnent notre personnalité. Ce que nous sommes aujourd’hui est finalement le résultat de nos pensées et de nos actes d’hier. Prenons un exemple hyper simple. Comment sommes-nous vêtus là maintenant ?

Dès lors, observer le fonctionnement de notre pensée et comprendre ce qu’elle est devient bien autre chose qu’un plaisir intellectuel. C’est une porte vers la liberté. Poussons donc plus loin. Quand on observe nos pensées, on voit qu’elles apparaissent dans notre champ mental et disparaissent. Lorsqu’on souffre d’une obsession, ne dit-on pas que la pensée importune revient sans cesse ? Si elle revient c’est qu’elle était partie ! Ce n’est donc pas elle précisément qui revient mais une autre du même acabit. A plus forte raison toutes nos pensées ne sont que de passage, même les pensées joyeuses, même les pensées intelligentes, même les pensées géniales. C’est d’ailleurs la base de la pédagogie : il faut toujours répéter car la pensée s’évade éphémère

Ce qu’il y a, c’est qu’elles forment un flux quasi constant, du moins quand nous sommes éveillés, et que ça finit par nous donner l’impression d’être la somme de nos pensées. Quand on fait tourner un brandon dans la nuit, le simple point de braise donne l’impression d’un cercle complet. Mais c’est une illusion d’optique : la vie se passe de notre mental. Ce que nous pensons de nous ou des autres ne nous renseigne que sur une chose : sur ce que nous en pensons. Un grand nombre d’auteurs célèbres ont par exemple commencé par être refusés par des maisons d’édition mal avisées et inversement, certains êtres sensibles ont perçu dans les autres des merveilles qu’ils s’ignoraient. C’est même un métier aujourd’hui : découvreur de talents. Nos pensées courant donc le risque d’être fausses, il est imprudent de leur confier le sens et la preuve de notre existence. De plus, comme elles sont fugaces et incontrôlables, est-il raisonnable de nous identifier à cela, qui apparaît et disparaît si aléatoirement ?

Il nous reste à faire un pas de plus, comme nous l’enseignent les méditants du monde entier. Y a-t-il un moyen de nous décoller de la pensée comme on décolle un moustique d’un pare-brise ? Y a-t-il quelque chose derrière les pensées ? Ou en deçà ? Ou entre elles? Les sages nous disent que si nous pouvons observer nos pensées, c’est que nous ne sommes pas cela. L’œil ne voit pas l’œil. C’est ce mouvement de recul devant nos pensées qui nous en décolle un peu et nous commençons à regarder notre cerveau comme le lieu d’expression de nos pensées sans affirmer qu’elles représentent notre identité. Ce n’est pas parce que je m’estime faible par exemple que je le suis en réalité. Et qu’est-ce donc qui regarde les pensées passer, comme sur un pont d’autoroute, le promeneur désœuvré s’amuse au flot des vacanciers ? C’est ce qui s’en rend compte, ou ce qu’on appelle la conscience. Et ce qui prend conscience de la conscience qu’est-ce donc ? Ce qu’on appelle l’observateur, le témoin.

Il paraît tellement naturel d’avoir conscience de ce que nous vivons que nous ne cherchons pas à en savoir plus et que nous n’avons jamais observé le phénomène. Je me suis amusée à poser la question à l’un de mes petits fils de quatre ans. « Comment sais-tu que tes yeux voient ? » Ça l’a plongé dans la perplexité et finalement il m’a répondu : « Parce que. » Comme les petits enfants, nous sommes ignorants de la conscience. Pourtant elle couvre tous les domaines de notre existence dès que nos yeux sont ouverts : manger, prendre le train, faire le ménage, vivre en somme. Et nos émotions sont aussi dans son sein, même s’il faut un peu plus d’attention pour repérer leur traversée et nous en décoller : moments de joie ou d’affliction etc. L’œil ne voit pas l’œil, et ce qui voit l’émotion n’est pas l’émotion. Pourtant, c’est nous quand même. Il en est de même pour nos pensées. Dans l’espace de la conscience, les bouddhistes décrivent les pensées comme des objets subtils, nuages qui dansent un instant dans le ciel entre deux néants.

Toute la difficulté pour les penseurs que nous sommes est que cet espace ne peut pas être pensé. Étant à la source de nos pensées, il est avant elles : c’est en lui qu’elles s’élèvent et disparaissent et c’est tout à fait différent. Il est infini et nos pensées sont finies, il est vide et nos pensées sont comparables à des objets. Il est silencieux et nos pensées sont bruyantes. Nos pensées se relient à nos histoires et nos émotions transitoires, et cet espace est invariable. Invariable c’est le mot employé par le bouddhisme mais on pourrait sans doute dire aussi invariablement paisible car il ne s’agit pas d’une indifférence invariable ! Il n’est pas impacté par nos malheurs ni réjoui par nos bonheurs. Il est pur accueil de tout cela, et en même temps il en est la base et la condition. Par exemple, à quoi nous servirait une pensée inconsciente d’elle-même ? Quand on rêve et qu’on a les yeux ouverts, on n’a pas la conscience d’avoir les yeux ouverts. Cela ne nous sert à rien de plus d’avoir les yeux ouverts que s’ils étaient fermés.

Donc indéniablement puisque nous savons que nous voyons, que nous respirons etc, nous sommes conscients sans effort et par nature. Si nous allons plus avant dans cette pensée, un vertige pourrait bien nous prendre. Car cette conscience étant vaste et sans objet qui la constitue, du coup, elle ne peut être morcelée. On ne peut diviser que ce qui a de la matière. Je peux couper le gâteau, mais s’il n’y a pas de gâteau, il n’y a rien à couper. Nous sommes donc dans un espace de conscience inconcevable par l’esprit, plus grand que l’univers, ou selon les dernières hypothèses des scientigiques actuellement, plus grand que les multivers. Si cet espace est indécoupable, de ce fait il est Un, puisque pour prendre n’importe quel exemple, c’est la découpe qui fait d’un morceau de tissu deux morceaux. Et donc si nous, nous sommes pourvus de conscience, c’est forcément la même que la Conscience de la source, la conscience universelle, impossible à morceler.

Ce n’est pourtant pas notre expérience, et on se demande pourquoi ! Car si notre nature est conscience, il ne devrait pas y avoir de condition pour toucher cette dimension. Ça devrait être même indépendant de notre valeur morale, qui n’est qu’un jugement, une pensée de plus à notre égard. Nous devrions tous nous trouver à la fois dans le corps, les émotions et les pensées, et dans la félicité de cette immensité, lumière, amour et créativité, puisque nous sommes les deux. Pourtant, nous nous traînons dans nos limitations, nos divisions et aujourd’hui, avec cette guerre en Europe, nous nous infligeons une nouvelle preuve des torsions de nos pensées quand elles sont déconnectées de leur base sans forme. A   cause d’elles, nous nous mettons à produire mort et division, nous bafouons la vie, nous piétinons l’amour. Et quand nous cherchons l’immortalité, au lieu de la voir en nous, gratuite et à notre disposition puisque c’est nous, nous la conquérons à grands coups de transhumanisme et d’auto-robotisation. Car nous avons constaté que tout, absolument tout ce que nous voyons est apparu et va mourir et nous ignorons qu’on peut vivre sans fin dans ce que Bouddha appelle le non-né et que la bible appelle Je Suis.

J’ai dit qu’il ne devrait pas y avoir de condition, mais en fait, c’est inexact : il y en a une. L’unique condition est de faire attention d’une attention profonde à ce qui nous entoure et à nous, ne serait-ce qu’à notre corps. Être dans nos pensées ne nous empêche pas de nous cogner, nous en avons fait l’expérience, l’attention nous rapproche de la conscience. Et si nous méditons avec attention, on remarque qu’il y a des instants sans pensées. Quand nous arrivons à un temps entre deux pensées, que rencontrons-nous ? Certainement pas notre décès, ce qui suffit à prouver l’erreur de Descartes. Si nous nous intéressons à cet espace, l’aventure commence.

En effet, la méditation nous apprend que ce silence n’est pas du rien, mais l’espace de la conscience. Et nous, comme nous avons appris dans la vie à avoir conscience de quelque chose, lorsqu’il n’y a rien à quoi accrocher la conscience, pas même une pensée, nous passons à côté du gros lot. Car notre conscience habituelle est bridée, elle reste relative aux choses et la pensée la masque, alors que la conscience universelle est absolue, c’est-à-dire seule, c’est-à-dire une. On l’appelle le Soi, ou Je Suis, ou le grand Esprit, ou Dieu ou la Source, ou encore la Conscience. Source de vie, elle est la source aussi de toutes qualités qui se manifestent dans la matière et que les taoïstes disent inscrites dans nos organes.

Peut-être est-ce ce que Platon nomme « idée ». « Il faut convenir qu’il existe premièrement ce qui reste identique à soi-même en tant qu’idée, qui ne naît ni ne meurt, ni ne reçoit rien venu d’ailleurs, ni non plus ne se rend nulle part » dit-il dans le Timée. Il oppose ce monde invariable des idées au monde sensible fluctuant. Quand Socrate dans le Phédon invite ses interlocuteurs à définir la beauté, il attend d’eux qu’ils s’éloignent de la chose périssable et mouvante du monde sensible pour aller vers ce qui est abstrait et sans fluctuation. Ce sont les attributs éternellement beaux de l’archétype qui conféreront à la chose sa beauté, qui n’en possède pas par elle-même, vu qu’elle va changer et disparaître.

Alors, que devient la pensée dans la conscience universelle ? D’abord elle doit se taire pour permettre le changement de focus. Mais ensuite, elle découvre qu’elle appartient aussi à cette immensité et ce contact la guérit, la redresse quand elle est tordue et nuisible. Cela la repose, ou plutôt repose notre mental et notre égo pensant, car notre tension devant la séparation est pulvérisée, ainsi que la tension de la limitation personnelle, la tension de la mort inéluctable. Nous prenons conscience que notre véritable nature, selon l’expression bouddhiste, n’est pas du domaine de la pensée mais une évidence de vie et de joie éternelle que rien ne peut nous enlever puisque c’est nous. De plus, à mesure que nous nous habituons à ce degré d’intelligence, nous gagnons en lucidité, nous repérons plus vite ce qui dysfonctionne dans nos pensées et nous parvenons de mieux en mieux à les contenir ou les transformer. Nos capacités à nous relier à demeurer dans cette relation vont nous permettre de rapprocher le monde que nous vivons de la perfection de l’énergie spirituelle. De même, quand on cherche et qu’on reste tuné à une chaîne à la radio, elle arrive dans notre cuisine.

Alors nous commençons à maîtriser notre esprit et utiliser la pensée pour ce qu’elle est : une excellente bio-application ou, dit plus simplement, un bon outil. Or tout le monde sait que quand le tableau est accroché, on ne laisse pas le marteau au milieu du salon. Quand nous avons fini de nous servir de la pensée, mettons-la en repos, gardons pour notre plaisir toute l’énergie qu’elle ne dépense plus et détendons-nous tels que nous sommes, à l’abri dans la clarté de la Conscience qui nous inclut dans notre chair. Permettons enfin à notre corps de se vêtir de lumière dedans dehors, comme l’ont fait ceux qui se sont libérés du joug du mental et soyons heureux.

Faut-il avoir raison ?


Faut-il avoir raison ? Voilà une question qui ne perturbe sans doute pas le mollusque ni l’hirondelle ou l’éléphant, au contraire de questions comme : qu’allons-nous trouver à manger ce soir ? Ou : comment assurer notre reproduction ? Interrogations que nous partageons avec eux. C’est donc une question qui ne concerne pas directement la survie de l’espèce, une question non vitale en quelque sorte. Et pourtant, chez les hommes, elle paraît universelle : nous sommes huit milliards et nous voudrions tous avoir raison. Pourquoi ? et devant qui ? Devant nous ? Devant les autres ? Qu’est-ce qui arriverait dans le cas contraire ? Quelles conditions faut-il réunir ? Est-ce possible d’ailleurs de les réunir toutes ? Et si nous avions tort de vouloir avoir raison ? Et encore est-ce si important d’avoir raison ? Je ne devrais pas poser cette question en introduction car si vous répondiez non, c’en serait fini de votre écoute ! Si la question se posait tout à fait différemment ? Devant le monceau d’interrogations que cette question soulève, il devient urgent de commencer par déterminer le sens de l’expression.

Une petite visite dans mes dictionnaires m’a rappelé que le mot raison vient d’abord d’un verbe latin qui signifie compter, penser. La raison appartient donc au domaine du mental. J’ai trouvé dans le dictionnaire philosophique de Lalande, ou celui de la langue française d’Alain Rey, des colonnes entières sur sa définition. La raison, vous voyez, celle que Kant a traitée dans sa Critique de la raison pure. Cette capacité d’établir une pensée logique qu’on nomme raisonnement. Un raisonnement logique est partageable par tout autre esprit logique, d’où qu’il vienne sur la terre et quel que soit son état social. C’est le postulat de toutes les éducations et les écoles que la pensée logique est partageable et qu’en plus, elle peut s’acquérir ou se développer. La raison s’éduque, nous pouvons tous accéder à un esprit « rationnel », « raisonnable » qui permette aux humains d’avoir une base commune, neutre et objective loin des passions et des particularités individuelles. Cette neutralité et le caractère indiscutable du raisonnement lorsqu’il est rigoureux, culmine dans la démonstration. On le voit particulièrement dans les sciences et les mathématiques. Avec un grand R, la raison est donc l’antidote de la superstition, des croyances obscures et moyenâgeuses, elle est du côté de la lumière, sa victoire a mérité un siècle : le siècle des lumières. Nous ne savons pas encore s’il faut avoir raison, mais selon les dictionnaires, il est clair qu’il est bon d’avoir de la raison… sans devenir raisonneur pour autant !

Du côté de l’absence de raison, il y a quelques mots construits avec le préfixe négatif in- qui signifie la négation. On le trouve dans les mots ir-raisonnable, ou ir-rationnel, c’est-à-dire hors du champ de la raison. Mais on rencontre surtout une famille de mots qui commence par le préfixe dé-. Celui-ci décrit un mouvement vers le bas, comme dans descendre, déchoir, puis aussi l’annulation, comme dans détruire (avec mouvement vers le bas) ou dératiser. Par ce préfixe, la langue nous indique que perdre la raison, c’est une chute. On sombre dans la déraison, on fait des choses déraisonnables. En un mot, l’antonyme de raison, c’est la folie.

Pour la locution avoir raison, alors, que disent mes dicos ? La réponse est rapide et tient en une ligne : avoir raison, c’est être dans le vrai, être en accord avec la raison. Ici quand on n’a pas raison, on n’est pas forcément fou pour autant, on a simplement tort. Mais on n’a pas envie d’être fou, et qui a envie d’avoir tort? Personne ! Alors à moins d’un paradoxe, la réponse à la question de cette conférence est oui, oui, bien sûr qu’il faut avoir raison. Plus exactement, il ne faut surtout pas avoir tort. Pourquoi ?

Cela tient à notre conception du monde et de la société. Vous connaissez la chanson de Jacques Dutronc : Sept cent millions de Chinois, et moi, et moi et moi ? Elle présente bien la dichotomie, l’abîme qui se trouve entre le monde entier d’une part, et nous, et nous et nous, de l’autre. De ce fait, nous acquérons à nos propres yeux une importance centrale et essentielle qui nous enfle d’un peu de vanité, tout en nous remplissant d’une certaine crainte devant le nombre des autres ‘moi’ sur la terre. Cela nous amène donc à chercher à avoir raison devant nous-mêmes, et devant les autres, un peu comme une justification à notre présence sur la terre et une protection.

Hélas, ce n’est pas si facile d’avoir raison… pour en être sûrs ne serait-ce que devant nous, il faudrait que notre pensée soit vraiment conforme et à la réalité extérieure, et à la réalité de notre vraie personnalité. Or savons-nous qui nous sommes vraiment ? Il ne s’agit pas ici de métaphysique, du corps, de l’âme et de l’esprit. Tout simplement, savons-nous vraiment si nous aimerions le parapente ? Est-ce qu’on ne préférerait pas être trans-sexuel si on osait se poser vraiment la question ? Et est-il conforme à notre caractère d’être vacciné, ou de refuser le vaccin ? En d’autres termes, avons-nous eu raison dans nos choix ?

C’est assez compliqué à déterminer car pour la plupart d’entre nous, nous n’avons pas eu l’occasion de nous déployer tels que nous sommes. Nous avons été formés, voire formatés par ceux qui nous ont élevés : la famille, l’école, le milieu du travail, la société, et aussi par l’époque où nous vivons. Du coup nous pensons comme Aristote lorsqu’il remarque : « Ce qui paraît juste à une multitude, nous disons que c’est vrai ». En d’autres termes, nous avons appris à déléguer à d’autres notre liberté d’avoir raison pour nous-mêmes. Il faut voir avant de nous déterminer ce qu’en pensent les experts, les médias, le gourou, le parti, notre mari ou notre femme… De ce fait, nous représentons plutôt la somme de nos conditionnements qu’une individualité originale. Quand nous croyons avoir raison, qui a raison? En grande partie, la masse des mémoires et formatages qui nous ont construits tels que nous sommes.

Mais comme nous n’avons pas conscience d’avoir été à ce point conditionnés, cela ne nous empêche pas de nous identifier à ces convictions – même si elles ne viennent pas de nous, ainsi qu’à tout ce qui nous détermine, qui vient du monde extérieur et que nous finissons par intérioriser. Contentons-nous d’une seule vérification, à partir des métiers par exemple et voyons s’ils n’exercent pas une grosse influence sur nous. Prenons la lettre P. Que nous soyons pâtissier, pirate, podologue, professeur ou putain, c’est nous, aucune distance entre le métier et nous. Personne ne vous dira : « J’exerce le métier de pharmacien ». Ce sera donc  : «  Je suis pharmacien ». Nous rendons-nous compte des implications d’une telle formulation ? De la réduction de l’être qu’elle implique ? Je suis… pharmacien ? Si notre définition de nous-mêmes est celle de notre métier, nos choix, nos pensées etc vont en dépendre. Qui aura raison en nous ? Nous, ou le pharmacien ? Peut-être que notre nature profonde de pharmacien serait plus épanouie devant une pâte à gâteau ? En tout cas, sauf si nous en prenions conscience par nous-mêmes, il serait difficile à quelqu’un d’autre de nous faire entendre … raison.

En effet, dès lors que nous sommes identifiés à nos principes, il nous est insupportable de les voir remis en question. Puisque c’est nous, les garder, c’est une question de vie ou de mort ! En 1968, un certain nombre de communistes militants refusa d’admettre l’invasion soviétique de la Tchécoslovaquie car cet acte ne pouvait concorder avec ce qu’ils rêvaient d’un communisme généreux. Ils avaient fait de cette idéologie l’axe de leur vie et de leur foi. D’un seul coup tout se serait écroulé, le communisme aurait cessé d’avoir raison et eux avec. Ce fut un déchirement et une sorte de perte d’identité pour certains d’entre eux que de devoir admettre les faits. Par rapport à notre sujet, on ne sait toujours pas s’il faut avoir raison d’une façon générale, mais individuellement si, nous remarquons que cela nous est nécessaire. Oui, il faut. Il faut puisque nous ne pensons pas qu’avoir raison ne relève au départ que de notre mental, comme une posture qu’il prendrait. Et nous oublions que ce mental n’est qu’un élément de notre personnalité, et qu’il est ajustable. Non, sil s’agit de notre identité même. Une grande partie de la rééducation tentée par la communication non violente, dite CNV, est de ménager l’autre dans son égo, son besoin de survie et sa certitude d’avoir raison. On n’accuse pas l’autre d’avoir tort, on part de son propre ressenti. Pour donner une chance à l’autre admettre son erreur éventuelle, il faut d’abord qu’il se sente en sécurité. Et dans la mesure où il est identifié à ses opinions et ses pensées, il faut l’assurer d’abord que nous n’avons pas l’intention de les ébranler, et que le problème ne vient pas de lui mais de nous.

Pourtant cette nécessité d’avoir raison n’est pas sans danger pour nous. Car devenant imbus de cette conviction, quelle raison aurons-nous de changer un jour d’avis ou de comportement ? Aucune, pensons-nous : pourquoi le ferions-nous ? Eh bien parce que la vie est changement. Rien n’est permanent ni en nous, ni autour de nous. A supposer que malgré nos conditionnements, nous ayons eu raison dans nos choix, il se pourrait que ce qui était juste à un moment devienne complètement inadapté à l’évolution des choses. Vouloir mordicus avoir raison amène des risques d’entêtement et d’aveuglement au moment où les circonstances réclameraient un changement. Nous nous mettons à vivre dans un monde de plus en plus illusoire et déconnecté de la réalité.  « Il est dans son monde », disons-nous de certains.

Mais avoir raison, c’est avoir raison dans l’instant, rester en adéquation avec la vie telle qu’elle se déroule, d’une façon conforme à la réalité comme disait le dictionnaire. Si notre famille a habité au pied du Cumbre Vieja aux Canaries depuis des siècles, est-ce une raison de vouloir reconstruire notre maison à l’endroit même où est passé la lave du volcan quand il s’est réveillé ? Ou encore, nous avons eu raison d’embaucher à telle date avec tel employeur dans tel endroit, mais est-ce une raison pour y rester après toutes ces années alors que de nombreuses modifications ont eu lieu ? La vie peut nous en montrer de grandes : notre patron a eu un AVC et son remplaçant nous malmène, et des petites : la place où nous nous garions gratuitement tout près du bureau est désormais occupée par un olibrius. Les voyons-nous seulement, ces modifications ? et si nous les voyons en faisons-nous un sujet de réflexion ? Ou la conviction d’avoir raison nous a-t-elle fermé les yeux et les oreilles ? Si nous restons attachés à un équilibre qui s’est modifié, il est possible que nous commencions à avoir tort. Autrement dit, nous avons tort au moins de croire au bien fondé de notre obstination, nous avons tort de croire avoir raison. Nous voilà en porte-à-faux. Cramponnés au passé, sourds et aveugles à ce qui arrive ensuite, nous perdons toute lucidité et toute capacité non seulement d’avoir raison pour nous-mêmes mais aussi d’avoir de la raison. Avoir eu raison n’est pas une garantie éternelle.

Il y a plus : comme nous sommes en société et en interaction constante avec les autres, suffit-il d’avoir raison devant nous ? Avoir raison tout seul quand des millions de gens sont d’un avis contraire, c’est simplement être tout seul. « On a toujours tort d’essayer d’avoir raison devant des gens qui ont toutes les bonnes raisons de croire qu’ils n’ont pas tort. » disait Raymond Devos. Le nombre de savants persécutés pour avoir émis le résultat de découvertes opposées à l’idéologie dominante suffit à nous en convaincre. Qu’ils aient eu raison ne les a pas protégés, loin de là. De ce fait, nous avons raison de penser qu’il est impératif d’avoir raison devant les autres pour ne pas être tout seul dans notre cas. C’est une mesure de protection. Parce qu’avoir raison contre les autres , c’est trop dangereux.

Ajoutons à cela le plaisir la vanité : c’est vrai, si nous sommes notre seul public, les applaudissements manquent de puissance ! Je me demande donc si une seule personne n’a jamais entendu ou prononcé au moins une fois ce « Je vous l’avais bien dit! » du triomphe immodeste. Dans ce cas bénin, et pour répondre à la question de cette conférence, il ne « faut » pas avoir raison, mais c’est bien agréable… Nous avons tous passé aussi des moments où nous avons su mieux que les autres ce qu’il faudrait faire et comment. Nos réactions au début de la pandémie l’ont illustré abondamment. En avons-nous entendu ou proféré des « Y a qu’a – faut qu’on ? » Ou assez rapidement des « il aurait fallu , y aurait eu qu’à » etc ! Si nous nous sentons impuissants par rapport à la société ou à notre famille, nos réactions s’arrêtent là et alors trois solutions principales s’offrent à nous : l’oubli et l’indifférence, la dépression résignée et la soumission, ou la paranoïa, c’est-à-dire la folie de la persécution. Aucune n’est satisfaisante.

En revanche, si nous nous sentons puissants, comme avec nos proches, la donne change. Nous nous mettons à instaurer des rapports de force. Eh oui ! Vu que les autres aussi sont comme nous, ils ont exactement le même besoin fondamental que nous d’avoir raison. Alors surgissent des conflits sans solution, des guerres de tranchée, des harcèlements, des tyrannies familiales ou professionnelles. La certitude des uns et des autres d’avoir raison, l’enfermement dans cette conviction comme dans un bastion n’est pas la règle heureusement. Mais elle est quand même à l’origine de nombreuses souffrances, disputes et séparations de collègues, d’amis, d’amoureux, d’époux, d’enfants et de parents. Le seul dialogue possible dans ce cas est un dialogue de sourds : avec moi ou contre moi, aucune nuance de gris. Dans notre monde de dualité, on a souvent raison contre les autres parce que notre esprit s’ouvre difficilement à l’idée que chacun peut avoir raison en même temps. D’ailleurs, Gandhi nous a bien prévenu : « Chacun a raison de son propre point de vue mais il n’est pas impossible que tout le monde ait tort ! »…Fleuron de ce dysfonctionnement, la psychologie moderne a mis en lumière le profil du pervers narcissique. Il pousse le besoin d’avoir raison jusqu’à la destruction de la cible.

Et quand tout va bien ? Quand tout le monde se range facilement sous la houlette de qui déclare : « Je suis d’accord avec toi du moment que tu es d’accord avec moi ? » Eh bien on se trouve dans l’appauvrissement des personnalités et la ouate de la pensée unique. Le groupe est du même avis, s’oriente vers les mêmes métiers et pratique à peu près les mêmes activités. Il y a des familles de fêtards ou de dépressifs, de musiciens, de joueurs de tennis ou de profs, des maçons de père en fils et qui le font savoir sur la porte arrière de leur camionnette. Peut-être est-ce une source d’ennui ? En tout cas c’est une fragilité, si on en juge par l’équilibre de la vie sur la terre : il faut de la bio-diversité. Dans ce groupe ou cette famille, en cas de remous, combien y aura-t-il de solutions possibles devant l’adversité ? Une seule peut-être, les ouvertures de la différence ayant été clôturées. Or une seule solution, c’est plus fragilisant qu’un panel de solutions. Et connaissez-vous des groupes à l’abri des remous ? Aucun. Tout changeant sans cesse et nous aussi, il est inévitable que cela un jour ou l’autre nous présente des inconforts et des défis.

La nécessité d’avoir raison et d’entraîner les autres dans son sillage, est pareillement ressentie au niveau des collectivités et des états. En effet, avoir raison ne s’arrête pas en général à un constat intellectuel. Cela donne le pouvoir d’agir. Cela légitime ce qu’on va faire à partir de cette base. De là à inverser le processus et à légitimer nos actions par un camouflage de raison, il n’y a qu’un pas que les hommes ont souvent franchi. Qui veut noyer son chien l’accuse de la rage, dit le proverbe. Avec cynisme, nous affirmons que nous avons raison pour être légitimes, même quand nous savons dès le début que nous avons tort. Car ce qui nous importe n’est pas tant d’avoir raison que d’être légitimés. Contentons-nous ici d’un exemple français. Nous avons été de grands esclavagistes, puis grands colonisateurs. Nos colons n’avaient aucun soupçon d’avoir tort, au contraire, ils se sentaient légitimés dans leur captation des biens d’autrui et celle du pouvoir, de par leur supériorité auto-proclamée. A nous la raison, la seule bonne religion, l’unique civilisation etc ! Ajoutons la certitude de la supériorité de l’homme blanc sur toutes les autres couleurs du monde, tirée d’on ne sait quelle vanité autocentrée et irrationnelle, qui était également un argument massif. C’était donc quasiment de la philanthropie que d’envahir et de nous installer dans ces pays de nègres, de bougnoules et de macaques sales et sous-développés, du moment que nous y installions quelques hôpitaux et un consulat. Cette auto-évaluation a ratifié à nos propres yeux notre légitimité. Mais cette sorte de raison n’est qu’un dévoiement de la raison, c’est celle que décrivait La Fontaine dans Le loup et l’agneau : « La raison du plus fort est toujours la meilleure. » Jeux des égos, manipulations et auto-manipulations, jeux de la pensée.

Car rappelons encore qu’avoir raison est un point de vue du mental, et que le mental n’existe que par la pensée et sa parole. A-t-on besoin d’avoir raison quand on respecte l’autre dans ce qu’il est ? A mon avis non, il n’y a que des attitudes différentes et plus facilement conciliables. Et en cas de désaccord avec l’interlocuteur, l’autre a-t-il tort tant qu’il n’est pas confondu ? Vous remarquez que les termes qui caractérisent les débats sont militaires. Il y a battre dans dé-battre, il y a vaincre dans convaincre, un point de vue ‘l’emporte’ sur un autre, on a gagné ou perdu un débat comme on gagne ou perd un combat… Partant de là, qui ne peut ‘se défendre’ est perdant, le proverbe le sait bien qui nous affirme que les absents ont toujours tort.

S’il s’avère qu’on a tort, on devient le perdant. Le principal est alors de ne pas le reconnaître, à petite ou à grande échelle. La réaction d’un représentant de l’armée française lors de l’affaire Dreyfus est emblématique. Il y a bien longtemps de cela maintenant, en 1894, un officier juif alsacien nommé Dreyfus fut accusé d’avoir trahi la France au profit de l’Allemagne. Le procès fut emballé avec présentation de fausses pièces d’accusation sur fond d’antisémitisme, et l’officier fut condamné. Mais il clamait son innocence et deux ans après, on découvrit le véritable coupable, un nommé Esterhazy. C’est là que ça devient hallucinant. L’homme dont la culpabilité ne fut pas mise en doute, fut quand même acquitté à l’unanimité, et Dreyfus, dont l’innocence était désormais prouvée, resta accusé de trahison et interné. Motif ? Écoutons un représentant de l’armée : « Une erreur, lorsqu’elle est française, n’est plus une erreur ». Je m’arrête là dans le récit de cette affaire qui dura 12 ans et divisa la France car ce n’est pas notre sujet. C’est dommage, c’était très intéressant.

Il y a d’autres façons de l’emporter dans un débat que le déni et c’est ce que les cours de rhétorique ont développé depuis la Grèce antique. La rhétorique c’est l’art du discours, c’est à dire celui d’avoir raison. Les Grecs, d’ailleurs, acquittaient parfois des forbans en hommage à la belle défense de l’avocat, pour le plaisir de l’habileté de la plaidoirie. En d’autres termes, la rhétorique n’est donc pas exactement l’art d’avoir raison (ce qui serait plutôt du domaine de la philosophie) mais l’art de le faire croire, et peut-être même de se le faire croire. Cette possibilité de notre cerveau a donné lieu à bien des excès. Shopenhauer a exposé dans L’art d’avoir toujours raison 38 trucs utiles dont plusieurs viennent des Grecs. Madame Cody Goodfellow, reprise – et effacée ? par monsieur Chomsky, a recensé Dix stratégies de manipulation des masses. Juste pour voir à quel degré d’habileté nous en sommes pour nous-mêmes et si nous les utilisons, je vais y piocher pêle-mêle quelques exemples. Je ne suis pas seulement ici en train de blaguer, car vous allez voir : si vous êtes comme moi, vous allez parfois vous reconnaître tellement nous avons l’habitude de ces procédés. Les débats autour des vaccins vont nous fournir un champ d’observation facile et actuel.

Pensons-nous avant tout à nous attirer la sympathie de l’autre avant de lui rentrer dans le lard ? Cette hypocrisie est propre à faire baisser la garde de l’adversaire. Les Latins appelaient ça la captation de bienveillance et c’est encore vrai à l’instant même : « Ô noble assemblée ! quelle joie pour moi, quel privilège que de parler devant une assistance comme la vôtre ! » Ensuite, tous les coups sont permis. Vous pouvez dévier le débat, noyer le poisson, botter en touche, répondre à une question embarrassante par une autre question comme dans cette blague jésuite que j’affectionne. « Mon père, est-il vrai que quand vous ne voulez pas répondre, vous posez une autre question à la place ? – Ah bon ? Qui est-ce qui vous a dit ça ? » Généralisez abusivement surtout et falsifiez les propos de l’autre en les reprenant tendancieusement ou seulement en partie. N’oubliez pas que Talleyrand se vantait de mener à la guillotine n’importe qui à partir d’un écrit, rien qu’en le caviardant (c’est à dire en lui par soustraction de certains mots ou plus). Déformez ses idées en utilisant un vocabulaire à connotation négative, par exemple, ne parlez pas d’opposants au vaccin ou au pass sanitaire, mais de complotistes.

Vous êtes à court de contre-argument ? Qu’à cela ne tienne, déconsidérez la personne plutôt que ce qu’elle dit et utilisez le sous-entendu. Il est bien difficile de répondre à un sous-entendu qui par principe, n’a pas été énoncé… Par exemple, susurrez à un cadre : « Seules les aides-soignantes et les femmes de ménage refusent le vaccin dans le milieu médical. » (sous-entendu, elles sont beaucoup moins bien que toi). Vous avez le droit de combiner plusieurs procédés. Ici, appréciez au passage la généralisation abusive (les aides soignantes…) et le machisme ordinaire : ce ne sont que des femmes. Passez à l’attaque personnelle directe : « Je me tâte encore pour le vaccin. – De toutes façons, tu as toujours été contre tout. » (ce qui n’était pas le sens des paroles du premier locuteur). Notez ici l’appui supplémentaire apporté par l’exagération et le ton péremptoire. Interrompez votre interlocuteur pour l’empêcher de développer sa pensée et pour caser la vôtre à la place. Déconsidérez d’autres personnes du même avis que votre adversaire de cette façon : « Justement, le professeur Raoult dis… – Raoult ? Non mais tu as vu ses auto-portraits dans son bureau ? Tu vas croire un mégalo ? » Ne soyez pas trop pointilleux sur la validité de votre contre-argument… Dans la même veine, surévaluez ceux qui sont dans votre camp.

N’oubliez pas de faire usage d’un des mécanisme de la maltraitance qu’est la culpabilité : si ça va mal, c’est de ta faute : « A cause de toi (c’est à dire de ton refus), d’autres vont tomber malades et peut-être mourir. » Et jugez-le : «  Tu es irresponsable ( dire simplement : c’est irresponsable, ce serait trop mou !) » Bref, en exploitant le principe de l’identification des humains à leurs opinions, déstabilisez l’autre en confondant ses positions et son identité. Au besoin, injuriez-le un peu afin qu’il perde de vue son raisonnement initial et baladez-le dans l’émotionnel. Sympa, non ? Spécifiquement humain en tout cas, je n’ai jamais vu ni chien ni raton-laveur occupé à de telles pratiques. Ou alors, c’est quand je n’étais pas là.

Heureusement, il est aussi possible d’avoir raisonnablement raison, sans passion ni manipulation, mais ce n’est pas si facile. Tout le monde connaît le syllogisme selon quoi si A=B, et si B=C, alors A=C . Un assez grand nombre de démonstrations procède pas à pas selon ce principe, en introduisant peu à peu de nouvelles idées. Le maître mot alors est la rigueur du raisonnement et la vigilance de celui qui écoute comme de celui qui parle. Car si on introduit une erreur quelque part, elle se retrouve ensuite partout dans le raisonnement. Un exemple connu de syllogisme dévié prouve en deux coups de cuillère à pot que Socrate est un chat. Vous vous souvenez ? Socrate est mortel, or le chat est mortel, donc Socrate est un chat. Il a suffi de mettre abusivement deux termes incomparables dans une balance égale pour que le raisonnement perde toute validité. Voyez ? Je porte un manteau, or le porte-manteau aussi, donc je suis un porte-manteau… Imaginez la suite d’une démonstration qui partirait de cette base !

Lorsqu’on part d’une prémisse fausse ou insensée, tout le reste devient faux ou insensé. Les scientifiques se moquent d’eux-mêmes avec l’exemple de l’expérience sur la grenouille : « Lorsqu’on coupe une patte à une grenouille et qu’on lui dit : Saute ! elle saute. Lorsqu’on coupe deux pattes à une grenouille et qu’on lui dit saute, elle saute, et lorsqu’on coupe trois pattes à une grenouille est qu’on lui dit saute ? Elle saute. Mais lorsqu’on coupe quatre pattes à une grenouille ? Lorsqu’on coupe quatre pattes à une grenouille, elle devient sourde. » La méthode avait de la rigueur mais les prémisses étant erronés, la conclusion est rigoureusement fausse. Et pas seulement : toute l’expérience était égarement.

Pour avoir raison, il est donc essentiel de partir d’une base vérifiée et que nos déductions et progressions soient justes. C’est très important car nous pensons avoir raison d’asseoir toute notre vie, nos sociétés entières sur ces raisonnements. Et que dès que nous avons raison, nous l’avons vu, nous restons arque-boutés sur nos positions. Le libéralisme par exemple affirme que les prix s’équilibrent d’eux-mêmes par la concurrence. Cela suppose que toutes les forces en présence soient suffisamment équilibrées pour faire contre-poids, mais ce postulat est-il vérifié ? On sait bien que quelques dizaines de personnes pèsent le même poids financier que plusieurs millions d’autres. Des systèmes économiques entiers reposent pourtant là-dessus, et à la fin, où est l’auto-régulation ? Dans notre monde qu’est-ce qui est équilibré, entre les pays et à l’intérieur de chacun d’eux ?

Nous avons aussi donné raison à Darwin et nous conduisons nos vies et nos sociétés en fonction de sa théorie de l’évolution par la sélection naturelle. Si seuls les meilleurs survivent, nous sommes absolument contraints nous aussi d’avoir raison le plus souvent possible, ne serait-ce que pour nos descendants.C’est ainsi qu’avoir raison sur (et contre) les autres devient même une forme d’altruisme envers les nôtres ! C’est ça, l’univers impitoyable du tri sélectif. Nous intériorisons la crainte de ne pas être au top et les autres sont tous des ennemis potentiels, surtout s’ils sont meilleurs que nous. N’est-ce pas un étrange moyen de progresser ? De progresser ensemble ? Est-ce un gage d’harmonie ? S’il faut se débrouiller pour être au-dessus du panier, les manipulations génétiques ou robotiques ouvrent techniquement des moyens chaque jour plus aboutis. Bien sûr, ceux qui sont restés au fond du panier sont en position d’asphyxie, mais ne serait-ce pas justement une nouvelle preuve de la loi de la sélection naturelle ?

Est-il possible de remettre tout cela en question si nous n’en sommes pas satisfaits ? Absolument oui.

Revenons donc au début. Au fait que toutes nos certitudes viennent de nos pensées. Pour être sûr de ne laisser aucune place à l’erreur, posons la question à la base, au niveau de la pensée en elle-même puisqu’elle est l’instrument de tout le mécanisme. Une pensée peut-elle jamais être dans le vrai, quoi qu’elle pense ? Selon Krishnamurti, la réponse est non. Il démontre partout dans son œuvre et dans Amour et solitude que la pensée est toujours vieille. Elle est alimentée par nos expériences et par notre mémoire et son champ est si petit qu’elle en est mesquine. J’ajoute que la plus grande partie des mots eux-mêmes sont vieux, ils nous ont été transmis de génération en génération. La pensée ne fonctionne qu’avec le passé et ce passé la limite. Car peut-on faire du neuf avec du vieux ? Quand arrive une nouvelle situation, un nouveau paradigme, la pensée est obligée de chercher des analogies avec des expériences ou des savoirs passés. Elle rapetisse tout nouveau paradigme à ce qu’elle connaît déjà, elle rétrécit tout. Elle reste donc décalée et par nature inadaptée. Toutes nos limitations psychologiques la restreignent encore davantage.

Voici un exemple de limitation psychologique : Il y a 2600 ans, Xerxès roi de Perse alla à Delphes demander quelle serait l’issue d’une guerre qu’il voulait engager contre Athènes. Il lui fut répondu que s’il partait en guerre, un grand empire serait détruit. Xerxès se frotta les mains et pensa aussitôt qu’il s’agissait d’Athènes. Pourtant, un peu de jugeote l’aurait persuadé qu’en fait de grand empire, il ne pouvait s’agir que du sien, Athènes appartenant à une confédération. Il fit donc installer sur une falaise au bord du détroit de Salamine un trône et quelques musiciens pour assister à sa victoire complète, et fut le spectateur impuissant de son désastre. Enfermées dans ce détroit, ses trirèmes s’éventrèrent les unes les autres. Il avait cru avoir raison parce qu’il avait été incapable d’écouter vraiment ce qui lui avait été annoncé et de penser autrement qu’avec sa psychologie autocentrée.

Par conséquent si nous sommes d’accord avec Krishnamurti, l’idée même qu’il faut avoir raison est fauchée à la base. Avoir raison, c’est toujours du domaine du mental. C’est une posture de la pensée. Et puisque c’est une pensée, l’idée même qu’il faut avoir raison est comme la pensée : fausse, dépassée, bornée et incomplète. La pensée étant fausse, tout ce qu’elle pense est faux, point barre.


Ensuite, puisque l’injonction d’avoir raison repose sur l’idée de la séparation des êtres, reprenons aussi ce point-là. Sommes-nous vraiment séparés les uns des autres ? Vous me direz que c’est l’évidence même, et la traduction littérale de ce mot évidence, c’est que ça saute aux yeux. Alors précisément, que sont nos yeux ? Une partie de notre corps qui voit d’autres corps. Il faudrait donc plus justement énoncer : Nos corps sont séparés. Nos matières sont loin les unes des autres. La solitude nous assaille et les textos qu’on s’envoie n’y changent rien : notre peau fait frontière entre notre densité et le vide autour de nous. La chose nous paraît d’ailleurs si pénible que nous cherchons à y remédier et j’ai lu que la distanciation physique demandée ces derniers mois avaient eu de sombres conséquences sur plusieurs. Cette ‘évidence’ de séparation nous conduit à penser le monde, la planète, que dis-je, l’univers, comme une série d’objets. Et considérant tout comme objets, nous avons tout chosifié. Mais si ce n’était qu’une parcelle de vérité ? Alors, en imaginant que c’est la vérité tout entière, nous serions en plein égarement.

Si nous avions tort dans la définition du corps comme objet, et donc objet séparé, et donc objet mis en danger par sa minorité écrasante, tout ce qui s’en est suivi s’écroulerait. Examinons. Avons-nous pris assez conscience que notre corps est constitué d’atomes ? Alors un atome, avons-nous pris conscience que c’est formé de 99,999999etc % de vide ? Comment se fait-il que le raisonnement universel des hommes se base sur une exception de 0,00000000etc 1 % alors que Démocrite il y a 2500 ans avait déjà affirmé l’existence des atomes ? Et surtout plus d’un siècle après les découvertes quantiques ? Vous souvenez-vous de vos copies de collégiens ? Si nous avions eu 0,0000001 % de juste, quelle aurait été notre note? Il est donc temps de réviser notre copie.

Mais d’abord, mettons-nous d’accord. Je n’ai pas l’intention de nier ces corps que nous voyons, pensons et sentons, il s’agit juste de chercher à intégrer vraiment l’information précédente qui porte sur la quantité de vide qui nous compose pour avoir disons, encore plus raison. En partant des découvertes scientifiques que notre corps est presque entièrement fait de vide, reconnaissons que la frontière entre nous et le vide autour de nous devient très très ténue. Si nous prenions vraiment conscience de cela, adieu la séparation ! Pourquoi le vide à l’intérieur de nous serait-il différent du vide à l’extérieur ? Le vide n’a pas de frontière, les radiations de Tchernobyl ne s’arrêtent pas au-dessus du Rhin. Cela ne se peut pas, c’est impossible. Il faut un objet pour poser une limite, et il faut un point de vue localisé pour la voir. Le ciel n’a de limite que celle de notre vision. Déplaçons-nous, nous verrons un autre ciel, et pourtant c’est le même. La conscience que nous sommes essentiellement ce vide nous apporterait l’infini. Nous aurions conscience d’être ce corps, et aussi, et en même temps, d’être le champ quantique, l’universel. Ce qu’on a aussi appelé Dieu, le Soi, la Source, Je Suis, ou le Grand Esprit.

Nous n’aimons pas ce mot de vide, la nature non plus parait-il puisque dit-on depuis Aristote, elle en a horreur. Heureusement, la science prouve maintenant que le vide n’est pas vide, il est rempli de mouvements invisibles et d’ondes où passent au moins ce qui nous permet d’allumer la télé et de brancher la WIFI. Depuis des millénaires, la Chine ancienne nous explique que le vide est un plein d’énergie qu’elle nomme chi, que l’Inde nomme prana, et les Chrétiens probablement Saint Esprit. Cette intelligence, cette énergie information unifiée et universelle, nommons-la conscience. Quelles en sont les implications ?

Eh bien par exemple, que notre mort n’existe pas, ou alors à 0,000000001 %. Nous pouvons donc répondre que non, il ne faut plus avoir raison. Car si c’est pour survivre qu’il le faut, nous sommes libérés à presque 100 % de cette nécessité. Ce qui apparaît, change et disparaît, ce sont les objets, les corps, les formes, comme l’a repéré Bouddha. Ce qui n’a pas de forme, dit-il, ne peut pas naître ni changer ni disparaître, forcément. C’est invariable. Et ce vide n’est pas la mort, c’est l’infini de la conscience. Il suffirait que nous nous en rendions compte pour redevenir heureux et tranquilles devant la mort. Et alors, l’urgence au moins d’avoir raison disparaîtrait comme une plume au vent.

Deuxième implication, il n’y a plus non plus de danger venant d’autres entités que nous, puisqu’il n’y a plus rien d’extérieur à nous, sauf toujours à 0,00000001 %. Quel repos ! Car si pour avoir raison dans l’ancien paradigme il fallait nous positionner les uns contre les autres, dès que nous aurons vraiment compris ce qu’il en est, cela deviendra un pur non sens de nous battre contre autrui, de le mépriser ou de l’utiliser. Ce serait nous battre contre nous-mêmes. Ce serait de l’automutilation, et l’automutilation, ça se soigne. Elle est un signe que nous sommes gravement malades. Et en effet, ce serait une folie de nous épuiser à avoir individuellement raison contre les autres et même devant eux si nous sommes aussi et d’abord la totalité dans laquelle ils sont comme nous. Notre pensée rame un peu pour comprendre cela, et nous ne pouvons pas le vivre. Notre conscience personnelle ne peut pas réaliser avec la vieille pensée limitée ce que cela représente.

Pourtant nous avons à notre disposition l’exemple d’un tout qui fonctionne comme une unité, dans l’union sans confusion. C’est notre corps, on ne peut pas faire plus proche. Il comprend des atomes en quantité irreprésentable. Selon une étude de l’université de Washington, une cellulehumaine contient en moyenne 1 suivi de quatorze zéros d’atomes. Chiffre qui ne dit rien à mon cerveau, je l’avoue, et ce n’est que le début. Parce que pour savoir combien nous possédons d’atomes en tout, il faudrait multiplier ce nombre par le nombre de nos cellules… et cette université considère que nous avons un nombre de cellules égal à celui des atomes dans une seule cellule, soit 10 puissance 14. C’est-à-dire 10 puissance 14 fois 10 puissance 14 ? Vous me suivez ? Vous êtes toujours là ? Pas moi, mon cerveau a bugué depuis longtemps, je me suis contentée de recopier ces données pour vous.

En revanche mon corps semble gérer ça avec facilité et à peu près dans l’harmonie. Il sait, lui, être un dans la multiplicité. La cellule de mon œil est différente de celle de mon pied mais tout le monde travaille ensemble, l’œil protège le pied des aspérités du chemin tandis que le pied me mène où le veut le cerveau. Le même sang irrigue en haut et en bas sans chercher à monter plus haut ni à exploiter le bas. Vous imaginez la catastrophe dans le cas contraire ? Berk !

Ce qui est possible et merveilleux à une échelle infiniment petite pourrait l’être aussi à une échelle plus grande. Huit milliards d’humains, ce n’est que huit milliards après tout, trois fois rien par rapport au nombre des atomes d’un seul de nos corps… Comme cela reste impossible à comprendre, Amma a donné une comparaison : le monde est comme une seule fleur dont chacun de nous est un pétale. Aujourd’hui, nous travaillons à la destruction de la fleur, nous pensons avoir raison de lutter pétale contre pétale, ou de nous courber devant la pensée qu’il ne saurait en être autrement. Notre mental ne peut pas concevoir le monde comme une totalité, ni penser l’infini, ni penser l’amour, cela n’est pas de son ressort. Et c’est lui qui commande en nous. Peut-être faudrait-il rééduquer notre œil et nous voir comme les pétales d’une seule fleur, et les autres, tous les autres et la nature et les quartiers aussi.

Dans ce nouveau monde unifié, qui aurait raison alors ? Il faut pour répondre à cela changer d’échelle. Ce qui aurait raison, ce n’est pas notre intelligence personnelle et localisée dans notre tête, mais celle de l’univers, l’intelligence infinie du tout qui prend soin de chacune de ses parties. De même, dans notre corps, le cœur envoie le sang dans chaque cellule sans aucune discrimination. Notons que nos fonctions vitales sont déjà prises en charge par une intelligence qui échappe à notre pensée et à notre volonté, ne serait-ce que la digestion et la respiration. Heureusement, sinon nous ne pourrions survivre au sommeil. Dans ce nouveau paradigme, nous serions délivrés de la nécessité de vaincre pour survivre, puisque la vie serait le programme général. Nous n’aurions plus qu’à nous laisser porter dans la conscience universelle unifiée et à profiter de la vie. On a vu que dans un groupe la pluralité des informations et des esprits permettait de trouver de meilleures solutions aux défis de la vie, alors si nous obéissons à une intelligence globale qui possède toutes les informations de l’espace et du temps, il est évident que des solutions vont se présenter, auxquelles nous n’aurions jamais pensé.

Affranchis de la tyrannie de la dualité, il ne serait plus important d’avoir raison  car tous nos petits moi pourraient avoir raison au sein d’un grand moi, sans condamnation. Avoir tort serait moins grave et surtout moins courant. Au contraire, libérés de devoir nous défendre des autres, nous pourrions nous dire comme Simone de Beauvoir : « J’accepte la grande aventure d’être moi. » Un moi avec un petit m bien sûr, au sein d’un unique Moi avec un grand M comme celui du mot Amour.

C’est un renversement complet. Comment le vivre ? Essayer de comprendre, certes, avec ce que nous avons de mental, et puis apprendre à notre mental à tenir la petite place qui est juste et nécessaire pour notre existence, pas plus, et surtout pas tout. Cette seule modification permettra l’expression optimale de tout ce qui n’est pas lui et qui est nous quand même : notre intuition, notre unicité, notre talent, notre élan vital, notre enthousiasme, le jaillissement de notre amour. Tout ce qui est en harmonie avec l’ensemble. Il nous faut donc apprivoiser la paix, le silence inconnu de la pensée. Comme le signale saint Paul de Tarse, nous avons à nous « laisser transformer par le renouvellement de notre intelligence. » Cela s’apprend et c’est peut-être long. Lorsqu’on s’est cassé un os et qu’on est resté quelques semaines dans un plâtre, il faut bien suivre de nombreuses séances de rééducation et nous y allons quand même. La rééducation d’un mental faussé depuis des millénaires ne nous sera sans doute pas donnée d’un coup. Mais ne dit-on pas que l’important, c’est le chemin ?

Parler du silence

C’est un paradoxe que de parler du silence puisqu’ils sont à première vue mortels ennemis. Dès qu’on parle, on on lui fait violence, on le rompt. Et inversement, le silence se montre parfois l’ennemi de la parole. Il l’interdit, il la censure, il l’écrase. Pourtant, il arrive aussi que l’un et l’autre se mettent en valeur comme dans une danse où tantôt c’est l’un qui guide et tantôt c’est l’autre. Peut-être même existe-t-il un silence que le bruit ne détruit pas. Silence voulu, forcé, silence sacré, la question qu’il pose est autant politique et sociale que personnelle et spirituelle. On le considère comme une absence, un vide à remplir ou à utiliser, ou alors l’objet de la seule quête qui vaille. Beaucoup d’entre nous vivons aujourd’hui tellement saturés de bruits et de paroles que nous aspirons au silence. Mais lequel ? Suffit-il de cesser de parler pour qu’il advienne ? Quel statut donner à la parole ? En réfléchissant à ces questions, je me suis aperçue que c’était assez simple et quasiment dichotomique : il existe deux sortes de silence et de paroles, ceux qui mènent à la vie, et ceux qui portent la mort. Intéressons-nous à ces différences en commençant par ce que nous en dit l’étymologie.

Selon le dictionnaire d’Alain Rey, l’origine du mot silence est incertaine. Son sens dans la Rome antique est clair par contre et plutôt positif. Cela signifie d’abord absence de bruit, et particulièrement de ce bruit articulé qu’est la parole, et deuxièmement repos, calme, inaction. Le silence s’oppose donc pour les anciens autant au bruit qu’au mouvement et il s’applique indifféremment aux humains et aux choses, aux éléments, à tout. Nous aussi, nous en parlons ainsi. Nous aimons le silence immobile du petit matin avant la première trille de l’oiseau. Et celui de la nuit, celui de l’espace, celui du désert et celui de la haute mer. Silence des cimes et des grottes profondes, rond, calme, sans limite, sans mouvement, qu’aucune parole ne découpe, qu’aucun bruit ne perce. Et puis le bruit ou la parole arrive, éclate dans le silence et c’en est fait de lui. Nous connaissons aussi la réciproque : dans flot des bruits et des paroles, le silence crée la rupture, les sons se taisent avec leur mouvement. Les coachs en communication (comme aussi les profs de théâtre) conseillent d’user du silence pour surprendre et suspendre leur public. En musique, c’est même par le mot de silence qu’on appelle le signe qui marque l’interruption du son. Quand il est plus court, ce silence s’appelle un soupir. Un soupir, un souffle. Le bref silence qui rompt le flux du bruit est une respiration. Et quand il est plus long ? Ce silence en musique s’appelle une pause et nous retrouvons la notion de repos.

Seulement pour que le silence soit bienvenu, il faut en être libre. Il faut pouvoir se taire ou bien prendre la parole. Or celle-ci ne nous est pas toujours donnée, ne serait-ce que par la nature. Le silence alors rime avec impossibilité de communiquer. Ainsi, les bébés (c’est même le sens littéral en latin du mot infans, enfant « celui qui n’est pas parlant ») peuvent sortir du silence mais ils doivent se contenter de cris pour signaler leurs besoins, comme la faim par exemple. Hélas comme il est difficile à beaucoup de comprendre le sens d’un bruit inarticulé, on a pensé jusqu’à une époque très récente que ces cris n’étaient rien d’autre qu’une forme de silence de l’intelligence. Les bébés disait-on, n’étaient que des tubes digestifs dépourvus de sensation et de sentiment. De ce fait, on les laissait crier sans chercher à faire autre chose que de fermer les portes et on les opérait sans anesthésie. Il a fallu attendre les années 70 et les travaux de Françoise Dolto entre autres, pour rendre aux enfants un statut de personne et affirmer que leur incapacité naturelle à organiser les sons ne relevait pas d’une absence de conscience.

Les sourds-muets sont murés aussi par la nature dans un silence qui dure. Ce fut longtemps un enfermement douloureux que de naître dans cette configuration du destin. On imagine quel sauveteur fut pour eux et leur famille l’abbé de l’Epée qui inventa par compassion il y a trois siècles le langage des signes et ouvrit aux muets le chemin des mots. Je me souviens enfant avoir longé maintes fois leur établissement scolaire qui se trouvait sur le trajet de mon école. Les hurlements inarticulés et disgracieux qui s’élevaient au-dessus des murs à l’assaut des passants m’avaient d’abord franchement inquiétée. Puis un jour j’ai vu sortir par le portail des élèves à l’apparence normale qui se sont arrêtés devant la boulangerie pour échanger des blagues sans un son et acheter des viennoiseries. Leur sauvagerie présumée n’était qu’une fantaisie de mon imagination et leurs cris était somme toute une variation des cris de ma cour de récréation. Le signe leur rendait une parole silencieuse.

La parole, verbale ou signée, est en effet essentielle à notre vie car c’est un élément constitutif majeur de la communication entre les humains, du moins dans l’état actuel de notre évolution. Elle nous permet l’expression de nos besoins élémentaires, mais aussi de nos besoins affectifs et de nos idées. Physiologiquement, si on ne peut pas dire « Passe-moi le sel », tant qu’on peut se lever, on peut l’attraper. Mais est-il aussi facile en l’absence de vocabulaire d’exprimer ses attentes affectives, de s’interroger sur ses propres raisons d’agir ? De résoudre un conflit ? De développer la pensée abstraite ? L’usage de la parole et un langage évolué sont paraît-il le propre des civilisations raffinées et inversement l’appauvrissement des nuances de la langue traduit celui des locuteurs. Ce silence qu’on pourrait nommer silence par défaut peut faire de nous des frustes ou des taiseux, enfermés un peu comme les sourds-muets dans une situation de handicap verbal faute de disposer d’assez d’outils du langage. C’est pourquoi Charlemagne, mille ans avant Jules Ferry, demanda au clergé d’ouvrir des écoles gratuites pour toute la population, pour que tous aient un minimum de bagage sans que lui-même ait à débourser un denier.

Il existe aussi d’autres silences contraires à l’épanouissement de la vie dont la nature et la culture sont innocentes. Il s’agit du silence social imposé aux faibles par ceux qui sont en position de force. Il y a deux façons de faire. L’une est sans violence apparente, c’est celle du manque d’écoute. L’autre use de violence et crée la servitude.

Le manque d’écoute rend caduque toute parole. Nous l’employons très couramment et quasi inconsciemment. Il s’agit de laisser parler comme on laisse pisser, d’ensevelir ce qu’on entend sous une bonne couche d’indifférence. Pour l’autre, crier dans le désert n’est qu’une variante de se taire dans le désert : le résultat est le même, la parole comme le silence sont impuissance. On le constate à différents étages de la société et cela s’applique à différents âges avec des conséquences de gravité diverse. Souvent les petits enfants sont obligés de crier pour que les adultes consentent à leur répondre. Plus grave mais tout aussi courante sur notre planète, l’indifférence devant les protestations des jeunes filles mariées de force, des personnes âgées placées dans des Ehpad. L’actualité a mis récemment en lumière (et encore ces jours derniers) le cas de plusieurs femmes assassinées par leur mari alors qu’elles avaient trouvé le courage inutile d’aller déposer une plainte ou une main courante. On sait que le procédé est le même au plan national et international. « Je verrai » disait Louis XIV à ses plaignants qu’il n’avait guère écoutés. Aujourd’hui, les peuples et les scientifiques réclament des modifications dans notre politique énergétique par exemple. On leur consent la parole. On ne leur donne pas l’écoute.

L’autre silence est obtenu par la répression. Plus le pouvoir est absolu, plus il veut le rester, et plus il muselle. « Qu’ils me haïssent, confiait l’empereur Néron chez Sénèque, pourvu qu’ils me craignent. » Dans ce cas, les plus courageux chuchotent. Cette rétorsion de la liberté de parole n’est pas réservée au politique, elle s’applique dès qu’il y a possibilité pour les forts d’écraser les faibles qui dérangent. On connaît l’omerta, loi du silence de la mafia qui rend si difficiles les enquêtes à son sujet. D’ailleurs un proverbe corse affirme : « Garde le silence et le silence te gardera, » soit en termes plus crûs : si tu parles, tu crèves. Dans le même ordre d’idée, il me revient que quand j’étais petite, ma grand-mère m’avait expliqué une statuette des trois singes qui ne voient, n’entendent et ne disent rien, comme une leçon de survie.

Dans ce cadre, prononcer une parole de protestation pour soi, de soutien à autrui ou de dénonciation est un acte dangereux, et Sénèque que je viens de citer finit donc par recevoir de Néron l’ordre de se suicider, ce qu’il fit. D’une façon générale, ceux qui parlent sont persécutés. Tout le monde connaît Julien Assange. Il n’est pas le seul, les tiroirs d’Avaaz, d’Amnesty international ou de l’ACAT sont remplis des noms de ces malheureux. Le silence consenti est bien plus facile. C’est ce que le pasteur Niemöller a résumé dans une autocritique connue que nous sommes nombreux à pouvoir prononcer. Il y analyse les raisons de sa présence au camp de concentration de Dachau, sous Hitler : « Quand ils sont venus chercher les communistes, dit-il, je n’ai rien dit, je n’étais pas communiste. Quand ils sont venus chercher les malades, je n’ai rien dit, je n’étais pas malade, quand ils sont venus chercher les syndicalistes, je n’ai rien dit, je n’étais pas syndicaliste. Quand ils sont venus chercher les juifs, je n’ai pas protesté : je n’étais pas juif… Et puis ils sont venus me chercher, et il ne restait personne pour protester. » Nos silences faits de lâcheté et d’indifférence à ceux qui sont écrasés participent à la non-assistance à personne en danger, et à terme ils sont lourds de conséquences. On peut les ranger comme le silence des opprimés dans la catégorie du silence de mort. En prendre vraiment conscience nous aidera peut-être à trouver le courage d’une parole défendant la vie.

Dans la sphère individuelle ou privée, le mécanisme est le même. Entre nous et nous, dans notre for intérieur, nous connaissons des silences que la partie de nous au pouvoir impose au reste de notre être. Actes, évènements ou même pensées qu’on préfère taire à soi-même comme à tous se retrouvent cachés sous le tapis. Nous faisons preuve d’une certaine habileté dans ce coup de balai pour les souvenir pénibles concernant de petites actions honteuses ou ce qu’on nomme pour plaisanter des grands moments de solitude. Nettement plus grave, l’enfant pédophilé ou martyrisé ne doit sa survie qu’à son silence et plus tard, s’il s’en souvient, il continue à se taire, du moins il continuait jusqu’à très récemment. L’explosion récente des metoo et metoo-incest est donc une révolution de la parole par rapport à la pratique millénaire du secret. Elle n’oblitère pas le passé douloureux et silencieux de la victime mais cette dénonciation est une marque de soutien à l’enfant intérieur et un avertissement aux prédateurs. Les horreurs dévoilées et les témoignages amènent aussi la conscience collective à évoluer vers plus d’humanité. Ici aussi, la parole est la vie et le silence son contraire.

D’une façon générale, depuis le siècle dernier, des études dont celles de la psychanalyse ont montré que ce qui n’est pas dit se fait pourtant entendre. Rien ne s’oblitère complètement dans les oubliettes du temps. Ce qui n’est pas reconnu, prononcé ni assumé agit en silence et traverse les générations. « S’ils se taisent, disait déjà le Christ aux pharisiens à propos du peuple qui l’acclamait, les pierres crieront. » Les pierres de la terre mais aussi les corps, les cellules, les mémoires inconscientes, les comportements. C’est un processus global qui ne touche pas que les secrets honteux. Une enquête médicale que je n’ai pas réussi à retrouver avait porté sur les ancêtres de personnes atteintes de maladies des poumons. Une proportion non négligeable de ces patients avaient eu des ancêtres soumis au gaz moutarde en 14-18. Le silence n’est donc pas une solution de guérison puisqu’il n’est silence que des mots, tandis que le malaise qui se dit par le corps, la maladie mentale ou le comportement reste indéchiffré.

Les tragédies grecques ont souvent montré comment le silence du secret, ou celui du mensonge qui est une forme du secret, est le ressort de manipulations et de drames. L’individu privé de sa vérité est dans une cécité dangereuse pour lui, et pas seulement pour lui puisque nous sommes tous interdépendants. Le mythe d’Œdipe en est une illustration majeure. Je ne résiste pas au plaisir de vous le raconter, même si vous le connaissez déjà ! Un jour donc, dans la campagne, un paysan découvrit un nourrisson suspendu à une branche par les pieds. C’était le fils du roi de Thèbes, qui sur la foi d’un oracle s’en était débarrassé préventivement pour éviter que le petit ne l’assassinât plus tard. Le paysan sauva le bébé et l’offrit aux souverains de Corinthe en mal d’enfants, mais le petit Œdipe n’en sut jamais rien. Tel est le secret, triplement gardé par le roi de Thèbes, par le paysan, par les souverains de Corinthe. Lorsqu’il apprit à son tour d’un oracle qu’il allait tuer son père, Œdipe décida de ne plus rentrer à Corinthe, ce qui évidemment ne changeait rien à l’affaire. Mais l’ignorance ne l’obligeait-elle pas à se diriger dans l’obscurité ? A un carrefour de sa route qui se trouva aussi un carrefour de sa vie, il rencontra un chauffard irascible et orgueilleux. Il s’en suivit pour une priorité une altercation qui s’envenima, Œdipe tua le malotru. C’était son père. Ni l’un ni l’autre n’en eurent la moindre conscience. Ce silence opaque sur l’identité de la victime et sur la lignée d’Œdipe l’amena ensuite à devenir roi de Thèbes à la place du roi qui, forcément, ne revenait pas. On lui donna le pouvoir, il épousa la reine sa mère. Mais ni l’un ni l’autre ne connaissait la vérité de l’inceste. Ils eurent quatre enfants dont Œdipe fut le père et le frère, et Jocaste la mère et la grand-mère, jusqu’à ce que soudain les dieux décident de châtier Œdipe à travers son peuple et qu’ils déclarent la peste dans la ville. A la suite d’une douloureuse enquête, le secret fut dévoilé et la vérité se fit jour. Œdipe se creva les yeux maintenant qu’il voyait et il s’exila. Les Thébains cessèrent de mourir par centaines. Le silence causa la tragédie, la parole délia ce qui pouvait l’être. La mère-épouse se pendit et le drame se reporta sur les enfants.

La conspiration spontanée du secret a mené la tragédie à son terme, mais c’est l’oracle qui l’avait enclenchée au moyen d’informations incomplètes et de silences partiels. La tragédie d’Œdipe nous alerte sur les conséquences de nos silences et elle illustre pour chacun de nous le poids létal que représente l’ignorance de la vérité. Et aussi, en creux, elle illustre le pouvoir des mots. Dans les Quatre accords toltèques, Don Ruiz place en numéro 1 l’accord suivant : « Que votre parole soit impeccable ». Une parole impeccable est d’abord une parole maîtrisée c’est à dire capable de se retenir comme de se donner. Elle a traversé la peur et l’inconscience. Elle est passée au tamis de Socrate, elle est vraie, bonne, utile pour l’autre et pour nous. Elle ne blesse ni son auteur ni son destinataire. Elle n’est ni mensongère ni faussée. Elle est simple et sincère. Les bouddhistes parlent de parole juste. Au contraire de ce qu’on disait des oracles, cette parole est claire. D’ailleurs l’évangile ordonne en Mathieu 5 : « Que votre parole soit oui, oui, non, non. Ce qu’on y ajoute vient du malin. » Sur quoi abonde le proverbe anglais qui place le diable dans les détails.

On comprend donc que selon le Dalaï Lama, le bavardage même soit à proscrire. De plus, selon lui, les paroles inutiles détournent l’attention de ce qui est important et focalisent sur le futile. A l’heure des médias et des réseaux sociaux, la parole se démultiplie et se propage et nous sommes probablement devenus plus addicts à la pensée que nos ancêtres. Nous laissons la télé ou la radio allumée même si nous quittons la pièce ou la maison. Parfois nous branchons le réveil avec la radio. Aussitôt, avant même d’avoir ouvert les yeux, notre attention est attirée par des paroles, jingle ou chansons et notre conscience se trouve happée dehors avant d’avoir réintégré dedans. C’est la guerre au silence, extérieur et intérieur, car non seulement nous le détruisons dans notre environnement dès notre réveil, mais nous n’écoutons que d’une oreille, l’autre étant déjà occupée par nos auto-bavardages. Ou alors, elle dort encore.

Or une parole impeccable appelle une écoute impeccable, une écoute faite pour entendre. Bienveillante et silencieuse, elle n’engage pas seulement la tête mais le cœur si bien qu’elle peut modifier quelque chose chez celui qui écoute. Cette écoute ne double pas le discours de l’autre par les sous-titres de ce que nous en pensons. Elle ne coupe pas la parole pour assener un point de vue personnel. Tranquille et ouverte, elle accueille. Le corps même reste détendu. Elle sait laisser un temps de silence après une phrase. Un coach capitaine d’armée rencontré sur youtube conseille à ses auditeurs de compter jusqu’à dix avant de répondre à un subordonné, pour être sûr de ne pas interrompre sa pensée. Ce procédé tient compte de deux aspects de notre relation au silence. D’abord, celui qui parle en a besoin car cela lui donne une chance d’aller plus loin et l’espace pour le faire, surtout en situation émotionnelle tendue devant un supérieur (quelle que soit la forme de cette supériorité, affective, hiérarchique ou autre). Et d’autre part, compter diminue notre difficulté à laisser place au silence : le comptage le meuble et le remplit.

C’est que, à force de vivre dans le bruit et les paroles constantes, nous avons peur du silence. Nous vivons loin du cœur dans notre tête, nous la surchargeons de pensées si bien que lorsque nous cherchons le silence, que se passe-t-il ? Nous nous trouvons devant cette évidence : il nous est impossible. Dans notre crâne, ça chantonne, ça bougonne, ça marmonne, ça fait même une sorte de brouhaha indistinct quand il n’y a pas de mots. Nous sommes enfermés dans un univers très restreint, le nôtre : nos souvenirs, nos projections, nos commentaires, nos réactions à l’actualité politique ou familiale, nos limitations, nos conditionnements… sans compter les bribes de pensées décousues qui se superposent un instant avant de s’évanouir et d’être remplacées par un autre magma.

C’est comme une obsession de paroles qui se contamine et se superpose à nos sens. On en a parlé pour l’écoute parasitée par nos propres pensées. Et la vision ? Dès que nous ouvrons les yeux, notre regard est bavard. La pensée s’interpose entre nos yeux et la chose regardée. Nous lui donnons-donc au moins un nom, et souvent davantage : une fiche entière d’informations égocentrées et notre commentaire d’évaluation avec son nombre d’étoiles… En un mot nous ne savons pas plus voir silencieusement qu’écouter silencieusement. Faisons le tour de nos organes sensoriels, nous nous apercevons que nous les squattons tous. Goûtons-nous une saveur ? Aussitôt elle est jugée, et classée. Idem pour le toucher ou l’odeur. Si nous rencontrions quelque chose d’inconnu, que se passerait-il ? Nous chercherions à mettre des mots dessus, et à l’étiqueter n’est-ce pas ? Nous émettrions un jugement, un raisonnement qui ramènerait cette chose nouvelle dans des catégories anciennes, connues et analysables, au royaume du cerveau gauche, celui de notre égo.

Dans ces conditions, ce n’est jamais l’autre ou quelque chose de nouveau que nous voyons tel quel, mais toujours une projection de ce que nous sommes. Or qu’est-ce que la projection de nous ? Laissons de côté l’action silencieuse des mémoires inconscientes. Il reste la projection d’un amas de souvenirs d’expériences, de pensées, de croyances et d’émotions qui nous ont fait ce que nous sommes à l’instant de la projection. Je me souviens d’une session de thérapie de constellation familiale qui démontra la chose d’une façon radicale. Le principe de ces constellations est que laissant parler son intuition, on peut participer à une scène relatant un moment d’une vie de quelqu’un en donnant corps à un personnage, sentiment, jugement. Au moment dont je parle, un fils se trouvait dans une violente confrontation avec son père. On fit entrer la colère. Elle se plaça devant le père et s’interposa. Arrêtons-nous ici. Que regardait le fils ? Non plus le père, il était caché par la colère du fils qui ne voyait donc que sa propre projection. Qu’entendait-il ? Rien d’autre que le bruit de sa colère qui couvrait la voix du père.

Par notre bruit interne, nous sommes du passé qui se prolonge et nous ratons ce qui est là dans le présent. Nous ne voyons jamais qu’à travers les lunettes déformantes de notre mental le présent qu’il a modifié (d’ailleurs, mental et mentir ont la même racine latine). Mais comme cette modification n’est qu’un filtre réservé à notre propre usage et non pas la marque d’un pouvoir qui modifierait véritablement la réalité, nous vivons dans une sorte d’illusion, un monde personnel, chacun le nôtre.  De ce fait, nous passons à côté de la vie telle qu’elle s’offre à nous. Nos paroles ne sont donc pas du côté de la vie et nos silences n’existent pas : tout est vampirisé par notre égo. Nous pouvons penser ici au deuxième accord toltèque : « Quoi qu’il arrive, n’en faites pas une affaire personnelle. »

Bigre ! Quel défi pour nous ! Que se passera-t-il si notre personne est réduite au silence ? Nos pensées et nos croyances ont façonné notre personnalité, nous y sommes identifiés, qu’allons-nous devenir si le silence s’installe ? Mourir peut-être ? Lorsque le Christ a dit qu’il fallait renoncer à soi-même, ces paroles énigmatiques et inquiétantes ont mené à des conclusions que Pascal a résumé en trois mots : Le moi est haïssable. Dangereuse formulation, car qui donc va haïr ce moi, sinon un autre moi qui s’appuiera sur la pensée de ce qu’il aura compris ? L’incompréhension de ce conseil a mené beaucoup de gens au long des siècles dans des vies de privations et de divisions internes où l’égo loin d’être amoindri était dictatorial et simplement plus malheureux. Or justement, le renoncement auquel le Christ nous exhorte est celui de notre égo. Il s’agit de faire taire notre personnalité, pour expérimenter le silence de nos conditionnements, de nos limitations, bref, ce que nous imaginons être nous, et pour découvrir le bonheur de notre vrai moi. Alors comment faire ? Au cas où nous voudrions oser l’expérimentation, partons de notre bon sens. Si ce qui fausse la réalité, c’est ce que nous ajoutons par les mots et les pensées aux informations de nos sens, alors il faut nous appliquer à la soustraction. Il faut gagner le silence.

A ce sujet j’ai entendu Krishnamurti raconter une histoire. La voici. C’est l’histoire du diable qui se promène avec un ami sur la terre. Soudain, il rit et se frotte les mains. – Qu’est-ce qu’il y a ? demande le copain. – Tu vois celui-là ? Celui qui vient de se baisser pour ramasser quelque chose ? Eh bien c’est un morceau de la vérité. – Je ne te comprends pas, dit l’autre, ce n’est pas bon pour nous, ça ! – Attends, attends, répond le diable, je vais l’organiser. Organiser, c’est-à dire ajouter à la perception directe et silencieuse la médiation du mental qui va analyser, disséquer, désosser, limiter et ramener dans les cases du connu. Il n’est pas question de s’interdire de penser, ce qui est bien nécessaire dans de nombreuses situations. D’ailleurs les sages ne conseillent pas de tendre vers un encéphalogramme plat, mais il faut aller vers une tranquillité qui n’a pas besoin de gloser ce qui se présente. Et puis ensuite, il faudrait l’intention et l’audace d’y rester.

Comme dans nos civilisations, ce calme est presque inaccessible, il y faut de l’entraînement. C’est précisément le travail de la méditation. Écoutons encore Krishnamurti dans son livre : La révolution du silence (titre que j’ai trouvé particulièrement juste en ce qui me concerne)  : « La méditation est la totale inaction d’une conscience qui voit ce qui est sans les empêtrements du passé. » Si la personnalité liée à la mémoire s’est effacée, elle a forcément emmené avec elle le personnage qui observait. Que reste-t-il ? Selon le mots de Krishnamurti, « une observation sans observateur. » Cette observation ne calme pas seulement les pensées, car il resterait le brouhaha indistinct de notre agitation, mais le cerveau lui-même. Dans ce silence, ce qu’on appelle la personne (c’est à dire nous, dans l’état actuel de notre conscience) ne s’immisce plus entre nous et le reste comme la colère entre le fils et son père dans la constellation familiale. Elle ne crée plus de division entre nous et le monde. Puis, toute chose étant vue – entendue, goûtée etc, sans jugement et sans auteur, l’unité sous-jacente à tout apparaît, il n’y a plus de séparation entre le sujet et l’objet. Il n’y a que de la conscience de ce qui est, dont nous sommes et qui se trouve en nous.

Ici nous avons une réponse à l’inquiétude de notre égo : si je renonce à moi, que restera-t-il ? Eh bien tout. Tout c’est une autre façon de dire Un. Dans cette nouvelle configuration, les piètres jouissances que nous vivons dans notre mode focalisé dans notre personne ne seront-elles pas dépassées d’une façon que l’égo est hors d’état d’imaginer ? Tant que nous serons identifiés et agrippés à lui comme nous le sommes actuellement, nous n’aurons aucune idée de la réponse. Pour découvrir cette autre dimension de nous, il faudra nous déprendre de lui, de nos limites et de nos interprétations, ou selon le mot du Christ, y renoncer. Il faudra quitter l’illusion pour contacter ce qui est. Alors nous saurons si nous sommes d’accord avec Krishnamurti : « La méditation est l’éveil de la félicité. »

Les bouddhistes ont une voie de méditation qui passe par la conscience et la vision. Une autre méthode universelle de méditation nous est donnée depuis longtemps par le judaïsme, elle tient en deux mots : Shema Israël ! qui signifie : Écoute Israël. Soit en 1) Tais-toi Israël, ou du moins, essaye vraiment. C’est à dire n’oublie pas que tu veux écouter, lâche tes pensées qui te ramènent dans ta propre marinade. Il me vient une comparaison. Si nous avons l’intention d’acheter du pain, en général nous y arrivons, même si nous rencontrons des amis avec qui nous parlons, même si une averse nous oblige à nous abriter et même si nous marchons dans une crotte de chien, chaque fois nous revenons à notre intention première sans nous juger. De même, dirigeons-nous vers l’écoute même si nous rencontrons des obstacles divers, distractions, pensées ou émotions et ne nous jugeons pas dans nos arrêts. Ensuite, en 2) n’oublions pas la consigne donnée ailleurs : « Va vers toi-même » et revenons au corps  chaque fois que nous l’oublions, ne nous quittons pas, puisque c’est là que ça vit. Puisque ce sont les oreilles qui écoutent, posons-nous avec elles et restons-y. Amma d’ailleurs donne exactement le même conseil pour tous les sens : sentir et avoir conscience de nos yeux en même temps que de la chose vue.

Ensuite se pose la question cruciale : écouter quoi ? Le premier des dix commandements répond clairement à cette question. Il commande d’aimer le Seigneur de tout son cœur de toute son âme et de toute son intelligence. Or Dieu (donnons-lui le nom qui nous convient, Esprit, conscience, vacuité, le Soi, Je suis, la source) donc, Dieu est sans nom et il est interdit de le nommer. De ce fait aimer Dieu signifie aimer le silence. La question devient donc : comment aime-t-on le silence ? Réponse de pur bon sens : en faisant attention à lui, donc en l’écoutant pour entendre. D’ailleurs le principe est général, comment aime-t-on quelqu’un ? En faisant attention à lui, en l’écoutant dans ses paroles et dans ses silences. Le schema Israël nous donne une précision méthodologique essentielle : il faut s’intéresser au silence avec les oreilles et aussi avec le cœur. Et cela change grandement la situation par rapport à la recherche du silence dont nous parlions tout à l’heure. Car si nous cherchons à atteindre le silence avec l’égo dont le propre est de faire du bruit, nous nous plaçons devant une contradiction qui rend la tâche très malaisée. Mais si nous cherchons une rencontre d’amour, nous changeons de plan. Les écrits des mystiques de toutes les religions se rejoignent là-dessus pour en témoigner. 

Dans les présentations de son livre Écouter le silence à l’intérieur, Thierry Janssen raconte une courte expérience de ce type qu’il vécut grâce à un marteau-piqueur. Il était en train de travailler et se trouvait en retard sur son emploi du temps. Pour ne rien arranger, des travaux dans la rue en bas de chez lui l’empêchaient de se concentrer. Emporté par une nervosité et une négativité de plus en plus grandes, il se rappela de respirer lentement en ouvrant son cœur pour aimer ce qui se trouvait là. Et alors quelque chose s’ouvrit en lui : un silence au-delà de tout bruit et l’englobant. « Je suis devenu silence, et tout était dedans » dit-il. C’était en quelque sorte une écoute sans écoutant sans séparation entre le sujet et l’objet, lui et le marteau piqueur. Ce silence de vie est d’une autre nature que notre silence ordinaire.

Il n’est pas forme, il n’est pas un silence façonné par les ciseaux du son, un silence emprisonné entre deux pensées ou deux mots comme un arbre urbain dans son carré de terre cerné par le béton. Non, il est incréé, il est simplement, comme Dieu se dit « Je suis », quelque bruit qui surgisse au milieu de lui. L’espace n’a ni commencement ni fin, il donne une place dans laquelle se trouvent des objets et que nous enlevions un fauteuil ou en rajoutions un dans notre salon, il n’en est pas affecté, même si le fauteuil est une pure merveille. De la même façon, le silence abrite les sons. Et alors que paroles et pensées ont un commencement et une fin, le silence est l’éternité ou plutôt le non temps. Le temps c’est ça, justement, un commencement qui va vers une fin. Sans temps, que reste-t-il ? Je suis. Que du présent. Dans cette vacuité du silence, ni le mensonge ni l’illusion ne peuvent se glisser, ni aucune des limites du temps ou des objets.

L’humain qui a rencontré ou pressenti cet infini fait du silence son unique quête. Il sait que l’homme ami du silence vit libre, comme un enfant dans la spontanéité d’un présent que n’atteint aucun commencement ni aucune mort. Cet humain-là cherche entre tous les bruits et même dans tous les bruits et tous les phénomènes le silence sous-jacent. Comme les Indiens se saluent d’un Namasté qui signifie : Je salue Dieu en toi, ou encore je salue l’éternel dans ton éphémère, l’universel dans ta particularité, je salue la perfection dans ton imperfection, ce chercheur dit Namasté, je salue en toi le silence dans ta parole, le silence d’où surgit ta parole.

Quelle peut être alors la parole qui prend exactement et directement naissance dans le silence ? C’est un silence fait son, une parole d’autorité devant laquelle la tempête et la mort s’inclinent parce que sa voix a tout créé. On peut rapprocher cela du big bang, ou en français ce « grand boum » qui a surgi du silence. Dans la Genèse d’ailleurs tout commence par une parole : « Dieu dit. » Jean au début de son évangile développe ainsi : « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu. » Il ajoute : « Dieu a fait toutes choses par lui. » Or si on admet que tout, nous, les mondes et les univers, tout est un sans qu’il y ait de temps, ce silence et cette puissance du verbe sont les mêmes aujourd’hui et au commencement. Les implications de cette évidence sont colossales et merveilleuses pour notre monde déchiré. Nous avons vu que notre parole et notre silence habituels peuvent déjà être puissants, alors qu’ils sont passagers. S’ils appartiennent à ce qui demeure, quels seront leur pouvoir ?

 

Le temps

Pour suivre cette conférence sur le temps sur Youtube : https://www.youtube.com/watch?v=6BpYt9mY728&list=PLYSbxgDamj14S8psFl645vRUEzWjZVo27&index=2

Le sujet du temps est difficile à traiter car tout le monde le sait, il est intraitable. Nous sommes sous son joug, il aura notre peau, et pourtant c’est lui qui nous donne aussi nos plus beaux cadeaux. Alors que faut-il en penser ? Et d’ailleurs le temps est-il pensable ? De quel temps parlerons-nous ? De celui qui s’étire scientifiquement au rythme des horloges ? D’un temps cyclique ? Du temps astronomique ? Du temps vécu, de la perception de la durée ? de l’espace de la causalité et de la destinée ? Parlons-nous de lui, le temps ou parlons-nous de nous quand nous y réfléchissons ? Quelqu’un a-t-il trouvé comment y échapper ? Notre vision du monde conditionne la façon dont nous y vivons, et peu de conceptions scientifiques ont autant évolué depuis le début du XX ème siècle que celle du temps, sinon celles de l’espace. Alors sans temporiser davantage, entrons dans le vif du sujet.

Commençons par nous intéresser au mot lui-même. Il vient du latin tempus. Le dictionnaire historique d’Alain Rey souligne que ce mot n’est ni personnalisé, ni divinisé, qu’il est du genre neutre, c’est à dire inanimé, un objet. Le temps romain n’a donc pas de personnalité ni d’action sur nous, à la différence de Saturne le dieu du temps. Ce serait plutôt un outil, un contenant. Tempus désigne le temps qu’on découpe et qu’on compte : époques, saisons, rythme, chronologie. Ce n’est pas une conception du temps commune à tous les peuples : lanthropologue Whorf remarquait que les Hopis se contrefichent des calendriers et n’ont même pas de mots pour une datation à partir de segments, mais le français partage la vision romaine d’un temps qu’on compte… et qui nous est compté. Donc à côté de l’indication d’une durée, le mot temps veut dire plus précisément « laps de temps ». Prévenir la cigale que linsouciance n’a qu’un temps, c’est sous-entendre sa visite chez la fourmi ! J’avais une grand-tante qui trouvait toujours à redire sur mes activités enfantines. De mon temps, m’assenait-elle comme si elle avait fini de vivre. Ce temps cloisonné, était-ce celui de sa jeunesse, ou celui d’anciens principes éducatifs ? En tout cas, il était révolu, mais quand cela s’était-il passé ? Mystère. L’importance que nous accordons au temps se traduit par une pléthore d’expression comprenant ce mot, et je me suis amusée à en employer… de temps en temps. Vous les repérerez en moins de temps qu’il n’en faut pour les dire.

Si le temps est fragmenté, le compte du temps est essentiel pour nous y retrouver. Commençons donc par cela. Notre unité de base, c’est le jour et la première mesure du temps a été le lever du soleil. Les petits enfants qui essayent de situer dans le temps un évènement à venir les comptent en nombre de dodos ce qui est une autre façon de compter les jours. Le Père Noël passera dans cinq dodos, et dans trois dodos, maman sera revenue. Pour le comptage des mois, on s’en est remis à la lune. Les années étaient plus difficiles à repérer simplement, on se référait à des évènements notables ou des noms de chefs d’état. Il y a encore quelques décennies, on entendait encore chez nous les gens raconter des souvenirs qu’ils situaient avant-guerre, ou après et depuis quelques temps, j’entends des amis raconter des anecdotes qu’ils situent avant ou après le confinement.

Et pour les petites portions du temps, qu’en était-il ? Pour délimiter des durées, les antiquités chinoise, égyptienne, grecque et romaine ont mis en œuvre le même minuteur appelé ‘clepsydre’ c’est à dire littéralement système de ‘l’eau voleuse’, voleuse de temps, bien entendu. Il s’agissait d’une sorte de sablier à eau. Quand l’eau était entièrement descendue le temps était au sens propre, écoulé. Évidemment, chaque clepsydre proposait selon sa fabrication une durée différente. Les Grecs, philosophes et politiques, l’utilisaient pour minuter les temps de parole des orateurs, les Romains guerriers, pour déterminer le temps des gardes nocturnes des légionnaires.

Pour les heures, on suivait le cadran solaire. Dès que messire le Soleil pointait un rayon et projetait une ombre sur le cadran, c’était la première heure, et puis après une belle promenade, lorsqu’il tirait sa révérence, commençait sans repère le temps de la nuit. Entre ces deux moments, toujours le même nombre d’heures quelle que soit la saison, indiquées par l’ombre projetée. C’est ainsi qu’une heure d’été s’étirait assez longtemps dans la journée alors que l’heure du jour d’hiver contractait sa durée et allongeait celle de la nuit. Il y avait plusieurs inconvénients à ce système, à part de compter des heures élastiques : celui de laisser sans contrôle les heures de la nuit, et celui que posait régulièrement l’interposition de nuages entre les deux compères. 

De plus, en suivant la course du soleil, on marquait forcément un temps différent de l’est à l’ouest des pays. En France par exemple le soleil s’est levé le 23 juin à 5h 26 à Strasbourg et 6h 16 à Brest. Poussons le bouchon. A s’en tenir strictement aux indications solaires, il n’y aurait qu’un seul jour de six mois au pôle nord et une seule nuit pour les six autres mois, à l’inverse des conditions de vie de l’allumeur de réverbères que rencontre le Petit Prince. Le système de datation mondial et national serait donc un peu compliqué, personne sur la terre n’ayant la même définition de l’heure et du compte des jours

Or le décompte du temps est un précieux élément pour le pouvoir politique et ce n’est pas un hasard si à Rome, César est à l’origine du premier véritable comptage de l’année, lui qui fut le premier empereur. Chez nous Charles V commanda en 1370 la première horloge publique et il devint ainsi le maître de l’exactitude qui comme on sait, est la politesse des rois. Mais il ne s’arrêta pas là : il exigea que toutes les horloges de France fussent reliées à cette horloge et mit ainsi tout le monde au pas, comme une preuve de son pouvoir, pouvoir temporel, justement ! Dans la même veine, lors de leur première demie-journée d’occupation à Paris en 1940, les Allemands ont modifié les horaires pour que l’heure de décalage solaire que nous avons avec Berlin soit annulée par convention. Ils ont avancé nos montres d’une heure et cela perdure aujourd’hui, ce qui explique notre déconnexion d’une ou deux heures au calendrier par rapport au soleil. Charles V serait émerveillé de voir qu’actuellement, les horloges municipales, les télévisions, les téléphones, les ordinateurs et les panneaux des aéroports changent subrepticement selon le bon plaisir des puissants, d’un seul petit saut invisible au milieu de la nuit.

A cette uniformisation politique de l’heure devait répondre une uniformisation de l’étalon de mesure du temps. En effet, le compte du temps dans une planète régie par la mondialisation et la bourse jouée au millième de seconde se doit d’être unifié partout. En 1967, on détermina donc un étalon international de la seconde avec une horloge atomique qui ne retarde que d’une seconde tous les 200 000 ans, et qui se trouve à Paris. Une seconde égale donc le temps que met l’atome de cesium 133 à vibrer 9.192.631.770 fois. En d’autres termes, il existe un atome qui vibre à peu près dix milliards de fois par seconde de façon immuable. Cela m’a donné le vertige pendant plus d’un milliardième de seconde.

Au plan des sciences, les avancées quantiques nécessitent un comptage de plus en plus précis de temps pour des durées de plus en plus courtes. En voici un joli exemple : la vérification de la théorie de la relativité. Selon Einstein en effet, l’idée d’un temps fixe et souverain, celui dont nous avons l’habitude, n’est que théorisation d’une perception subjective. Au contraire, le temps est relatif à la vitesse d’un corps et à sa distance avec un centre de gravité. Ainsi, plus la vitesse augmente, plus le temps diminue ou si vous préférez, plus on parcourt d’espace, moins on parcourt de temps. Einstein avait conçu une expérience de pensée improuvable en envoyant un jumeau se promener dans l’univers à la vitesse de la lumière et en laissant l’autre sur la terre. A son retour, le terrien disait-il, serait beaucoup plus vieux que le spationaute. Un jour, avec un avion à réaction et deux montres atomiques, la preuve en a été donnée : le scientifique qui avait embarqué sa montre en vol se trouvait à l’atterrissage dans l’avenir de celui qui était resté au sol : sa montre retardait, il avait moins vieilli que l’autre.

Bien sûr, dans la perception habituelle du temps, celui-ci ne va que dans un sens, les secondes ont toujours le même battement, quoi qu’il arrive et elles tournent toujours dans le sens.. des aiguilles d’une montre. C’est même devenu un symbole universel du passage du temps. L’horloge indique donc un temps mécanique, un temps objectif indépendant de l’être humain, c’est un outil de mesure externe qui enregistre des durées en les fractionnant. En permettant d’établir des calendriers fiables, elle est bien pratique pour fixer les dates de vacances, l’âge de la retraite, les horaires des trains. Elle est indispensable pour dater les évènements les uns par rapport aux autres et pour nous indiquer leur proximité ou leur éloignement entre eux et par rapport à nous dans le temps. C’est l’outil de la chronologie.

Grâce à elle, l’homme se repère dans toutes sortes de temps dont on aurait pu penser qu’ils étaient différents ou inaccessibles. Certaines durées sont colossales, elles portent le nom d’âge et se comptent en milliers voire centaines de milliers d’années. L’âge des dinosaures s’est terminé depuis plus de 65 millions d’années après un règne de deux cents millions d’années. D’autres sont très réduites, comme l’âge de l’homo sapiens : 20 000 ans, une virgule, une broutille. Quelle que soit l’échelle, de l’âge à la nanoseconde, l’horloge est invariable, professait Newton avant d’être contredit par Einstein, et le temps est le même pour tous. Universel et intangible, il s’inscrit sur une ligne qui va du passé à l’avenir. Et en vérité, un siècle après Einstein nous sommes encore de son avis car notre expérience quotidienne ne nous permet pas de penser autrement. Mais gardons à l’esprit que tout pourrait être considéré autrement. Absolument tout.

La conception linéaire et vectorisée est propre à l’occident depuis des millénaires. Les Hébreux attendent le Messie, et les Chrétiens depuis Jésus sont dans la même posture en attendant son retour. La ligne droite de Newton vient de la nuit des temps comme on dit, et n’aura pas de fin. Aujourd’hui nous connaissons la date de notre nuit des temps, c’est le big bang, 13,8 milliards d’années. Je dis notre nuit des temps car il est possible que ce big bang ne soit qu’une bulle. Comme dans la purée quand elle bout, on voit ici et là éclater une bulle, il y aurait de nombreux big bangs, et même des rebonds du même big bang… Notre univers pourrait être multiple, un multivers.  Bref, enfin bref, le mot est mal choisi . Cette ligne est ornée d’une flèche, toujours disposée dans le même sens : vers la droite. On s’en sert dans les frises chronologiques comme en grammaire pour les conjugaisons. A gauche de la flèche, le passé ; le point de la flèche désigne le présent et à droite, le futur. La ligne, c’est donc le temps et la flèche elle-même c’est nous et tout ce qui se passe en même temps, où que ce soit. Si nous placions la ligne non pas parallèle à nous mais devant nous, ce qui est passé serait derrière nous, l’avenir devant nous. La langue le dit bien : tant qu’on a du temps devant soi, on a de l’avenir, le jour où notre vie sera derrière nous, nous tirerons notre révérence.

En tous les cas  une chose est sûre, nous ne sommes absolument pas libres de faire avancer la flèche plus vite, pour écourter un moment désagréable par exemple, ni de faire un pas de côté pour l’ignorer complètement, ni de sauter par dessus pour enjamber un épisode fâcheux. Quant à tourner la flèche dans l’autre sens, n’en parlons pas. Autrement dit, lorsque un évènement est sur notre ligne, il est impossible de l’annuler. Quand Coluche a vu sortir un camion sur sa route, il n’a pu l’éviter et il en est mort. Cette implacabilité du temps qui passe quoi qu’il arrive et qui nous maintient dedans jusqu’à ce qu’il nous en expulse a fait dire à Etienne Klein que le temps était une prison à roulettes, on pourrait dire aussi une charrette à ridelles, de celles qui menaient à l’échafaud.

On voit que ce qui structure le temps, c’est l’enchaînement de la causalité repéré par notre cerveau à l’aide de la mémoire : la cause est toujours avant, et l’effet après, effet inévitable. Si nous cherchons nos lunettes, il nous faut retrouver le souvenir d’où nous les avions posées avant. Ces faits ne peuvent plus être changés une fois qu’ils sont arrivés puisque la flèche va toujours dans le même sens. C’est d’ailleurs au théâtre le ressort de toutes les tragédies depuis l’antiquité. Le spectateur en général sait de quoi il retourne dès le début et comment cela va finir. Il ne reste qu’à regarder comment la causalité détend le ressort. Aujourd’hui, le roman policier fonctionne exactement de la même manière, en nous donnant la fin avant le début, tout le jeu étant de remonter la piste des causes et des effets pour trouver le qui, le comment et le pourquoi. Cette prise de conscience devrait nous inciter à faire particulièrement attention à tous les commencements, toutes les causes initiales. Commencement de l’année, commencement de la journée… Commencement de chaque souffle, et même peut-être à l’instant avant les commencements puisqu’une fois que la balle est lancée, c’est trop tard. Vaste programme !

Qu’en serait-il si nous nous référions à l’analogie commune du temps avec un fleuve ? Cette loi de la causalité en serait-elle allégée ? Le cours du temps s’écoule depuis sa source jusqu’à la mer. Et nous, embarqués dans cette sorte d’ornière, sachant l’océan proche, quelle liberté nous reste-t-il  ? La réponse est déprimante et je ne vous la dirai pas. C’est donc certainement une façon d’écarter le mauvais sort, une espèce de formule magique qui nous fait dire que le temps passe comme si nous en étions le spectateur immobile, alors que nous en sommes tout autant prisonniers que sur la flèche de Newton. La ruse de cette métonymie par laquelle on attribue au contenant (le temps) les caractéristiques du contenu (nous) n’avait pas échappé à Ronsard :
« 
Le temps s’en va, le temps s’en va, ma Dame,
Las ! Le temps non, mais nous nous en allons… »


Serions-nous plus libres dans un temps considéré comme cyclique, à l’instar de la rotation des astres ? Etienne Klein récuse cette vision à deux titres.
Celui de la causalité d’abord. Si nous tournions exactement dans un cercle comme dans un manège, nous repasserions exactement sur le même point. Nous savons qu’une cause entraîne une conséquence qui devient la cause d’autre chose. Ainsi, cheminant le long de la circonférence, nous tomberions une fois revenu au point de départ, sur une cause déjà passée qui serait l’effet d’une conséquence qui n’avait pas encore eu lieu quand elle s’est produite. Logiquement impossible.

En Asie, la vision d’un temps cyclique est illustrés par la roue du samsara qui présente les choses un peu différemment. Il y a un monstre autour de la roue, qui la tient entre ses griffes et ses dents. Ce monstre, Yama, c’est justement le temps. La roue est divisée en rayons qui délimitent six mondes, de l’enfer au monde des dieux. Bien sûr, à force d’efforts et de l’usage vertueux du mécanisme de la causalité (le karma), on peut se frayer temporairement une place d’un monde d’en bas dans un monde meilleur, entre deux autres rayons. Mais comme la roue tourne, aucune position n’est jamais acquise et nous risquons de retrouver notre état précédent. Cette image s’applique évidemment aux changements majeurs qui peuvent survenir dans une existence, du SDF qui gagne au loto au chef d’entreprise qui devient SDF, avant peut-être un nouveau changement. Mais on peut voir régulièrement tourner la roue au cours d’une seule de nos journées. Une minute nous apporte de la bonne humeur, la suivante nous broyons du noir et puis nous sourions à nouveauUn jour, nous sommes heureux comme des rois et l’autre rapaces comme des misérables. Le sens est clair : tant que nous sommes dans le temps, nous sommes dans les griffes de Yama, en prison dedans jusqu’à ce que mort s’en suive et assujettis à la loi impitoyable de la causalité.

Cette conception nous ramène à la deuxième objection de Klein. Il dit que si nous devions tourner dans le temps et retrouver ce que nous avons vécu, alors nous devrions nous en souvenir et le reconnaître. Dans ce cas il nous serait impossible de réagir exactement de la même façon que la première fois puisqu’un homme averti en vaut deux. Certes mais sans tirer de conclusion sur le fond, cet argument contient en soi sa réfutation.

Puisqu’il s’agit de mémoire, il suffit d’un peu d’oubli, il suffit d’avoir oublié le premier tour au moment d’entamer le deuxième. Aurions-nous un passé, c’est à dire la conscience d’un temps déjà vécu, si nous ne nous en souvenions pas ? Dans la série Black Mirror, un épisode met en scène une femme qui revit chaque jour exactement le même cauchemar et se trouve amnésiée chaque soir, en guise de châtiment pour un crime qu’elle a commis. Chez les Grecs partisans de la réincarnation, les âmes devaient boire au Léthé, fleuve de l’oubli, avant de retourner sur la terre.

L’amnésie oblige à repartir à zéro, elle gomme le passé, tous les passés. En effet, notre voyage dans le temps nous offre plusieurs sortes de passés : récent, plus ancien et très lointain, sachant que ces définitions changent au fil du temps, à mesure que le récent devient ancien. De même nous avons plusieurs sortes de mémoire : mémoire immédiate, courte, mémoire ancienne, et aussi mémoire intellectuelle, mémoire affective. Le malades d’Alzheimer ne perdent pas toutes ces mémoires en même temps. C’est logique. 

En effet, on n’a pas trouvé de zone unique dans notre cerveau qui soit entièrement et uniquement dévolue au temps. On sait où sont les récepteurs de chacun de nos cinq sens, on sait quelles parties du cerveau sont responsables de l’attention visuelle et de notre compréhension de l’espace mais pour le temps, les neurosciences ont isolé de nombreuses zones selon la date de la chose à rappeler, et aussi les activités, leur durée, les interactions émotionnelles et relationnelles mises en œuvre. Un peu comme si notre cerveau considérait que la vie était prioritairement une expérience du temps.

C’est la révélation de Proust à la fin de sa recherche du temps perdu. Se rappelant comment il a avait eu la réminiscence d’un tintement de sonnette de son enfance, il comprend soudain que s’il peut l’entendre, c’est que le son avait toujours été là dans sa vie, sans discontinuité depuis son apparition jusqu’à ce jour. Ainsi, l’espace de Proust se limite au volume étroit de son corps mais le temps qu’il occupe est un amoncellement vertical jamais disparu. Il se voit ainsi « juché sur un sommet vertigineux ». Il explique : « J’avais le vertige de voir au-dessous de moi, en moi pourtant, comme si j’avais des lieues de hauteur, tant d’années.  »

Cette perception du temps rejoint la découverte d’ Einstein que l’espace et le temps ne sont pas séparés mais au contraire inséparables, formant quatre dimensions dans lesquelles nous nous déployons. Il n’y a plus l’espace d’un côté et le temps de l’autre, mais seulement l’espace-temps, le temps étant la dimension verticale dont parlait Proust. On comprend assez facilement que par exemple, pour définir l’emplacement de quelqu’un qui bouge dans une foule, il ne suffirait pas de donner ses coordonnées spatiales où alors celui que nous cherchons serait déjà parti ! Nous ne pouvons pas les séparer.

Puisque le temps est une dimension, il n’y a pas plus de raison que ce qui s’y trouve s’efface qu’il n’y aurait de raison que s’efface ce qui se trouve dans l’espace. Dans la dimension spatiale, je sais que dans quelques kilomètres, il y aura sur ma route un bon restau, et que, quand je l’aurai perdu de vue, il restera à sa place. Je pourrais même rebrousser chemin pour y retourner si l’envie m’en prenait. Ce n’est pas parce que j’en suis loin que cet espace a disparu. C’est la même chose pour le temps. Ce n’est pas parce que nous sommes loin d’un moment qu’ils disparaît. Il reste inscrit, mais dans la dimension du temps que nos yeux ne voient pas. Imaginons encore une danseuse qui évolue dans l’espace puis arrêtons-la. Si nous avions la perception de son passé, nous verrions empilés sous la dernière image toutes les images de son mouvement alors qu’elle serait immobilisée dans la dimension spatiale. Quand j’étais enfant, on m’avait donné un petit carnet orné du même dessin qui changeait de place à chaque page. Si on laissait les pages glisser assez vite sous les doigts, on voyait le bonhomme sortir de la page. Je ne savais ps que le livre fermé représentait la colonne du temps et tous ses instantanés.

La question suivante du temps comme une dimension vient du fait que le restaurant se trouve déjà là avant que j’y arrive. Est-ce à dire que de la même façon puisque l’espace et le temps sont inséparables, le temps de mon avenir est déjà inscrit ? Telle action m’attend-elle au tournant ? La logique dit que c’est vrai… On peut donc dire que le futur est déjà passé et que je n’ai qu’à interpréter le rôle d’un film déjà écrit dans ses moindres détails. Paradoxalement, cette vision des choses donne au moment présent, celui de l’interprétation, une valeur unique et d’ailleurs, lorsqu’on joue une pièce de théâtre pour la première fois, on dit qu’on la « crée », comme si l’écriture avait besoin d’être validée par l’incarnation. 

Une autre question ? Allez, puisqu’on peut faire demi-tour dans l’espace, pourquoi serait-il impossible d’en faire autant dans le temps ? Au dix-neuvième siècle, dans son livre La machine à explorer le temps, HG Wells l’a rêvé, les équations l’ont fait. Il est tout à fait possible de remplacer des plus par des moins, l’équation en est toujours valide. On pourrait monter le film à l’envers, et qui m’aurait empêchée de tourner mon petit carnet à partir de la dernière page ? Alors on pourrait faire mentir Apollinaire :
« 
Passent les jours et passent les semaines
                     Ni temps passé
              Ni les amours reviennent. « 

Quelles que soient les approches et les découvertes, que le temps soit linéaire ou cyclique, mesurable ou non, que l’avenir soit écrit ou pas, le temps, au niveau de notre perception, ne nous intéresse que parce que nous le vivons. Du coup, on ne peut le réduire à une dimension extérieure à nous : il nous est intérieur, il est en chacun de nous dans notre singularité.

De ce fait, pour reprendre la terminologie de Bergson, il existe un temps quantitatif, celui de l’accumulation mécanique et régulière des secondes, et un temps qualitatif celui qui appartient à l’expérience de chacun. Personne n’aurait la même perception du temps qui passe dans une pièce où nous serions vous, moi, le chat, la mouche et la plante… Et deuxièmement, à l’intérieur d’un même genre, le genre humain, par exemple, nous avons selon les évènements et les émotions, un ressenti variable du temps. Nous le ressentons tantôt plus long qu’un temps moyen d’horloge, tantôt plus court. Quand j’étais prof, je voyais parfois des élèves consulter leur montre à répétition : ils trouvaient le temps long. Mais s’il leur arrivait de s’exclamer « Déjà ? », j’étais heureuse qu’ils n’aient pas vu le temps passer, signe qu’ils ne s’étaient pas ennuyés. Parfois, on s’ennuie au point d’avoir envie de tuer le temps, ce qui est de bonne guerre, selon une expression qui a fait son temps, puisqu’à la fin c’est lui qui nous tue. Et parfois on voudrait le retenir tellement on est bien.
                               « O temps, suspends ton vol, suppliait Lamartine,
                      Et vous, heures propices, suspendez votre cours !  »
Tout en constatant comme tout le monde à peu près :
« Mais je demande en vain quelques instants encore
Le temps m’échappe et fuit. »

Temps du ressenti, de l’intérêt, de la peur ou de l’ennui, de l’affectivité, du sentiment, de l’émotion, ce temps « personnel » est difficilement mesurable tout en étant clairement perçu par chacun de nous. A la différence du temps objectif de l’horloge, le temps qualitatif se caractérise par l’expérience que nous en avons, toujours intime, changeante et personnelle, échappant à la généralisation.

Il y a un autre domaine où le temps est difficilement mesurable et unique pour chacun, c’est le temps de l’adaptation. Sadapter, c’est s’ajuster à une situation pour coïncider de façon optimale avec le moment présent. En nous menant à la rencontre d’une infinité d’expériences à vivre, le temps nous demande de nous adapter sans arrêt sur tous les plans. Cela sert à survivre d’abord, à bien vivre ensuite et cela ne se fait pas toujours en un jour. Les dinosaures n’ont pas su s’adapter et à force de millénaires d’inadéquation, ils sont tous morts. Nous aussi, nous devons nous adapter à des changements heureux ou malheureux : la fin d’une situation chérie, la mort d’un être aimé, la survenue d’une maladie, ou bien la célébrité soudaine, le billet de loto gagnant, la grossesse inespérée. En sommes-nous toujours capables ?

Il arrive que notre expérience dépasse nos capacités d’adaptation. Dans ce cas nous serons perturbés pour la suite de notre propre durée. Certains psychologues parlent de stress désintégrateur, désintégrateur de notre capacité à « prendre du bon temps ». Par exemple imaginons un enfant de maternelle, assis sur le banc avec ses copains pour attendre qu’on vienne le chercher après l’école. Si tout le monde s’en va avant lui, s’il reste seul avec son maître et sans nouvelles, il peut bien ne se passer que quelques minutes à l’horloge du préau, ce peut être pour lui le temps de la panique et de l’abandon, qui demeurera une fois le danger passé.

Si quelque chose s’est brisé là, anodin pour les adultes et peut-être même inaperçu, cela se répercutera dans son temps à venir et même selon les approches transgénérationnelles actuelles, dans le temps des descendants sur plusieurs générations. Donc, soixante ans plus tard, une partie de lui sera restée coincée dans ce moment d’insécurité. On est d’ailleurs devenus très bien conscient de ce phénomène pour les grands stress comme les agressions, cataclysmes ou actes terroristes puisqu’on a inventé des cellules de crise et des écoutes particulières pour traverser ces traumatismes. Dans le vécu psychologique, le temps perturbateur bloque le temps qui court. La disharmonie s’installe entre ce qui s’est figé et ce qui avance. S’il y a eu beaucoup de traumas, le vieillard n’est qu’un enfant craintif au cœur brisé.

Qu’on ait eu dans notre enfance de nombreuses raisons d’avoir peur ou non, l’issue fatale de notre parcours et l’incertitude du moment où nous la trouverons fait d’elle notre compagne plus ou moins consciente. « Avec le temps, va, chantait Léo Ferré, tout s’en va. » On peut vouloir lutter contre le temps, c’est à dire la mort, par ces ruses technologiques qu’on appelle transhumanistes. Elles sont de plus en plus perfectionnées, il y a de plus en plus de prothèses, de greffes, d’utilisations d’ordinateurs pour prolonger la vie, mais pour l’instant l’immortalité est loin d’être encore possible. La faucheuse aura le dernier mot, et nous ignorons quand.

L’autre moyen d’échapper à cette insécurité fondamentale, c’est la distraction, selon le mot de Pascal. A défaut de vivre plus longtemps, remplissons davantage le temps de notre vie. Mais dès que nous cédons à cette pulsion, nous prêtons le flanc à la tyrannie du gain de temps. En effet, ce besoin viscéral de distraction est une manne pour nos sociétés marchandes qui savent que le temps c’est de l’argent, pour qui sait le manipuler. Que ne dépenserions-nous pas en effet pour gagner du temps et pouvoir le remplir davantage ? Pour nous fatiguer moins ? pour en profiter plus ? Le temps est un argument de vente.

Dans L’avenir des simples, petit traité de résistance, Jean Rouaut pousse un cri d’alarme. Le temps que nous pensons gagner, en vérité il nous est vendu avec de graves conséquences. Puisque tout ce que nous faisions (avec du temps) on peut nous le vendre, tout ce que nous savions, nous n’avons plus à l’utiliser. Ne fais plus tes yaourts, ne râpe plus tes carottes, ne cuis plus ton cassoulet, et surtout ne prépare rien le goûter des enfants, je t’en vends. Ces exemples qu’on peut multiplier dans tous les domaines de la vie (ne perds plus ton temps à annoner sur ton piano, écoute mes décibels, ne va plus au théâtre, tu as la télé chez toi etc) nous rendent de plus en plus dépendant et ignorants de nos propres savoirs.

Sans attendre le fleuve du Léthé ou Alzheimer, nous voilà frappés d’une amnésie qui en quelques petites années biffe des millénaires de notre mémoire. Pour gagner quelques minutes, nous perdons des siècles de savoir faire et de pensée adéquate, nous les perdons pour le futur et les générations à venir. Ce qui nous est offert ne nous convient pas exactement ? Les contraintes s’accumulent ? Il faut du temps de transport ? Nous nous adaptons tout le temps. Rouaut pousse donc un cri d’alarme : le temps est transféré celui qui l’avait à celui qui le vend. Et qui le vend même à crédit. Privés de nos savoir-faire anciens, grevés dans notre avenir par ces crédits et l’incertitude du lendemain, notre présent est dépendant. Nous voilà doublement emprisonnés : une fois dans la prison du temps, une fois dans la prison de la marchandisation.

D’ailleurs, farcir une durée du plus grand nombre de choses possibles, est-ce vraiment du temps en plus? Si nous nous passons une musique ou un film en accéléré, aurons-nous vécu plus longtemps ? Imaginez-vous un danseur qui voudrait danser plus vite que la musique pour placer plus de pas dans le temps du morceau ? Tous les enseignants savent bien que l’apprentissage demande un temps incompressible de maturation, qui dépend de chaque individu et très peu du pédagogue. Il est donc inutile de charger par décret la besace du temps avec des programmes scolaires énormes et de vouloir aller plus vite que le temps. Agissant ainsi, nous aurons seulement raté l’instant de la beauté, piétiné les rythmes naturels. Car le temps abrite le rythme et le rythme est juste ou non.

Le rythme ne demande qu’une seule chose : qu’on le suive. Telle est la leçon de la nature que les citadins oublient à force de vivre sans relation avec elle. On ne fait pas pousser plus vite une salade en tirant sur ses feuilles et si on attend trop pour la cueillir, elle ne sera plus bonne. Il y a un temps pour tout disait l’Ecclésiaste : un temps pour rire et un temps pour pleurer, un temps pour planter, et un temps pour arracher. Ce n’est plus une question de temps, mais de tempo : la lumière s’éteint avec la dernière note et c’est beau. Mais comment entre-t-on dans le rythme de la beauté, dans le temps juste ?

Le tempo n’est pas donné par la pensée. Elle est nécessaire au balbutiement, mais elle est lente. Un joueur de tennis laisse son corps répondre au rythme du match et à l’arrivée de la balle. S’il devait toujours penser « Attention, maintenant je dois lever le bras pour renvoyer la balle », il est clair qu’il serait systématiquement en retard. D’ailleurs un danseur qui indéfiniment passe son temps à compter les temps dans sa tête rate le rythme, à côté du moment juste et du mouvement de la joie. Alors quoi ? Ce qui fait le bon danseur, c’est l’amour de la musique, c’est l’écoute du son, l’adéquation du corps. Ce qui fait le bon photographe, c’est l’amour des formes et des couleurs, c’est la vision de l’instant et l’action juste de l’instantané. Et à ce moment, dans le jaillissement de l’intuition, il y a me semble-t-il un don de tout l’être à la beauté de l’instant : à la danse, à l’image. Chaque instant devient la célébration de l’instant et cela ouvre la porte d’une autre dimension, où il n’y a qu’un sentiment de présent, de présence, d’être.

Ces moments que l’on peut contacter par le cœur en donnant toute notre attention au présent sont exceptionnels dans une vie faute de notre disponibilité. Ils se laissent mieux approcher dans la méditation, du fait que nous nous accordons alors un temps où rien d’autre ne nous intéresse que la découverte du présent. Comment fait-on ?

Il faut déshabiller le présent des oripeaux de notre passé parce qu’ils voilent la perception du présent. Par un processus d’épurations successives de ce qui le cache, nous nous rapprochons de lui. Mais que faut-il donc dégager ? Nos pensées n’appartiennent pas au présent, ne serait-ce que parce que nous pensons avec des mots appris dans un autre temps que nous ramenons au moment présent par un processus mécanique de notre cerveau. Si notre attention se détourne de la pensée, qui sommes-nous dans ce moment là ? Si nous fermons les yeux, simplement décidés à nous intéresser au cadeau du temps qu’on appelle le présent, que se passe-t-il ?

Comment nous appelons-nous ? Quelle est notre personnalité ? Pour y répondre, il faudrait des mots, nous rappellerions tout le passé à squatter le présent, nous vagabonderions de pensée en pensée et nous sortirions du moment présent. Alors, si nous persévérons, si nous nous contentons de percevoir et de prendre conscience de ce qui nous est donné, l’instant présent nous apprend que nous ne savons pas non plus vraiment quel âge nous avons sans rappeler à nous notre mémoire. C’est à dire le passé. Ce dépouillement de tout ce qui nous constitue dans le temps jusqu’à ce qui nous paraît le plus intime aurait de quoi nous faire peur si malgré tous les épurements, nous n’avions pas toujours cette impression d’être.

Lorsque la peur nous quitte, nous sommes prêts pour guérir de la blessure du temps et n’en garder que les présents. Nous comprenons que tout ce que nous croyons « nous », tout ce que le temps nous a donné : notre nom, notre apparence, nos pensées, notre âge, notre sexe, notre histoire etc, ne sont pas lunique composante de nous. Nous sommes aussi ce qui reste quand tout ça a disparu. Nous existons dans le temps et nous en disparaîtrons, c’est une évidence mais en même temps nous sommes vivants, dans une dimension hors du temps. La pensée qui appartient au temps en a peur comme on a peur de l’inconnu. On ne l’approche que par le cœur. Cette dimension-là ne pourra pas mourir, puisqu’elle n’est pas née non plus, parce qu’elle est seulement. Comme le disait Apollinaire: « Les jours s’en vont, je demeure ».

Nous comprenons alors le nom étrange que Dieu révèle à Moïse : Je Suis, ainsi que la dénomination de Maharshi : le Soi, c’est à dire ce qui est. Nous réalisons soudain que le fleuve du temps coule entre deux rives et que la flèche prend place dans un espace vierge. Dans ce qui est est tout ce qui passe. Le temps surgit du non temps, et nous découvrons que nous sommes ce non temps d’où surgit le temps. Nous n’en sommes donc plus les jouets. Et tandis que notre corps se détend dans cette perception, nous vivons une différence de notre perception de l’espace. N’étant plus limité par des formes : la ville, les murs et nos frontières corporelles mêmes, nous nous déployons, notre conscience s’épanouit. Lorsque sur la feuille blanche, la ligne du temps passé et futur s’efface, il reste la feuille blanche. Le non-temps.

Peut-être que notre présent, notre futur et celui de toute l’humanité, peut-être que toutes nos vies si nous croyons en la réincarnation, et tous les temps depuis le big bang, sont en même temps dans la présence de ce non temps. Peut-être que le déploiement du temps n’est qu’une perception, une illusion fournie par notre cerveau de   sorte que nous sommes aptes à lire un livre qui aurait été illisible si les pages étaient restées empilées derrière la couverture. Qu’importe au fond, puisque l’expérience de l’instant présent nous montre que nous sommes aussi cela. « Avant qu’Abraham fût, je suis », dit Jésus. Nous sommes dans le temps et sans le temps.

Alors, en nous synchronisant avec le Soi dont l’intelligence et l’amour dépassent les nôtres, nous devenons un avec lui et plus la peine de nous inquiéter de contrôler notre existence pour nous préserver des aléas du temps, pour chercher à planifier, pour tenir tête au passé et à l’avenir avec notre petite pensée et nos informations insuffisantes. Il ne s’agit pas de nous relâcher dans une indolence définitive, mais de nous laisser pénétrer de cette énergie d’amour et sagesse infinie pour recueillir les bonnes informations pour notre vie et celle des autres.

Alors nous verrons surgir de lui comme par miracle, de joyeuses synchronicités. Les bouddhistes disent que l’on troque le destin de fatalité pour un destin de providence. Et justement, aujourd’hui la physique quantique nous a appris que les ondes sont libres et que toutes sortes de futur coexistent en attendant le regard de l’observateur. Combien de futurs sont-ils dans la main d’Allah ? Lequel actualiserons-nous par notre regard connecté à la source sans temps ? Le soleil se lève et il se couche, il marque les jours et amène les changements, les naissances et les morts, et c’est bien. Mais aucun changement ne peut effrayer celui qui sait qu’il est aussi ce qui est. Le temps a perdu ses griffes.

Vaut-il mieux être une femme?

Vaut-il mieux être une femme ? Vaut-il mieux être une femme que quoi ? Vaut-il mieux être une femme qu’un homme, qu’un poisson rouge ? Vaut-il mieux être une femme que rien ? Optons pour vaut-il mieux être une femme qu’un homme. En comparant la situation des femmes et des hommes, nous aurons des éléments de réponse. Il existe trois types de comparaisons : supériorité, égalité ou infériorité. Alors où est-elle, la femme ?  La pauvre est clairement du côté de l’infériorité, du « sexe faible », du côté « moins » de la pile électrique, et son numéro de sécurité sociale commence par 2. D’ailleurs dans une société de mille femmes et un homme, la grammaire emploiera le masculin, un homme valant plus que toutes les femmes. Pourquoi ce déséquilibre ? Répondre à cette question sur de nombreux plans nuancera notre premier constat. Il y a le plan social, mais qu’en est-il des plans émotionnels, symbolique, énergétique ? Du plan ontologique ? Et si on remplaçait la comparaison par l’harmonie en jetant le vieux monde par dessus bord, qu’en serait-il ?

L’acharnement des sociétés masculines contre les femmes est quasiment universel, du moins dans les traces historiques que nous possédons. De nos jours des milliers d’hommes effacent les femmes comme des ombres noires sous le nikab – ce voile qui permet une fente pour les yeux, ou même sous la burka qui les cachent. Elles ne voient le monde que grillagé comme elles le sont elles-mêmes derrière leur prison de tissu. Qu’il fasse une chaleur torride ou qu’elles soient sur la plage, peu importe, ainsi en ont décidé des hommes au visage découvert et même en bras de chemise. C’est la loi du plus fort et de la soumission qui s’applique à coup de viol, de fouet et d’exécutions. Le viol ou le voile, mêmes lettres, même mot, pas de choix. J’ai lu qu’en Turquie le 8 mars 19, les hommes ont attaqué au gaz lacrymogène les femmes rassemblées en nombre et pacifiquement. En Chine, assassiner un enfant n’était rien du moment que c’était une fille et aujourd’hui en Inde se généralise l’avortement sélectif. Les échographies dénoncent une fille ? A la poubelle ! A ce régime, les villages d’hommes tels qu’on en trouve déjà dans ce pays vont se multiplier.

Mais balayons devant notre porte. Rien qu’en France, une femme meurt tous les trois jours de violence masculine et on ne sait pas combien de centaines de milliers de femmes sont battues car il faut parfois de l’héroïsme pour porter plainte. Ces violences faites aux femmes sont si répandues qu’en 1999, l’ONU a demandé que le 25 novembre y soit consacré. Il vaut mieux ne pas être une femme.

Ce qui ressemble à des actes de haine contre la femme se situe grandement autour de ce qui la différencie visiblement de l’homme : sa sexualité et plus précisément son sexe. Les actes d’hostilité contre la sexualité féminine sont légions. Parlons de l’excision. Pour rappel, l’excision est l’ablation du clitoris, organe génital de la femme semble-t-il exclusivement destiné à son plaisir et qui n’a pas trouvé scientifiquement d’autre justification. Cet organe peut même être activé indépendamment de toute intervention masculine. De quoi le rendre à la fois injustifiable et insupportable à certains hommes… Alors, dites-moi, combien de femmes au monde sont-elles ainsi mutilées ? Non, non… Deux cent millions, selon un recensement des Nations Unies en 2016.

Faisons maintenant dans le corps une petite descente jusqu’au pied. On sait que le pied et le sexe sont reliés dans le vocabulaire et la symbolique. Qui prend son pied prend un plaisir sexuel et si un homme vous informe que vous les lui cassez, c’est autrement dit que vous les lui brisez menu. Ainsi comprend-on davantage la mutilation des femmes chinoises aux pieds torturés. Pendant dix siècles, il s’est agi symboliquement d’interdire aux femmes un plaisir que les hommes ne se refusaient pas, tout en les empêchant de marcher longtemps, donc de sortir et de vivre librement. Encore une question : à votre avis, en quelle année ferma la dernière usine de chaussures pour pieds bandés ? Non ! Non… En 1999, pas si vieux n’est-ce pas ? Au Moyen-âge chez nous, les hommes avaient (auraient) inventé une technique sûre : la ceinture de chasteté. Mettez sous clé comme un vulgaire objet le sexe de votre belle et quittez-la tranquille pour aller au loin guerroyer. Pourvu que nul n’en ait un double, qu’elles aillent ensuite où elles veulent ! N’est-ce pas une solution pratique ? A noter que ces ceintures légèrement modernisées sont utilisées jusqu’à aujourd’hui par les femmes en prévention des viols…

Cette interdiction au plaisir et au déplacement des femmes est une sorte d’obsession à la mesure des fantasmes de beaucoup d’hommes. En Grèce antique, les gynécées se trouvaient au premier étage de maisons sans escaliers pour que les messieurs du rez-de chaussée soient assurés que ces dames restaient bien où on les avait mises tout en jouissant eux-mêmes de toute liberté d’action… Chez nous au 17ème siècle, on a trouvé aussi cette tendance à entraver le mouvement des femmes, tendance déguisée en impératif de mode. Les robes à cerceaux des nobles dames du temps jadis les condamnaient en effet à emprunter celles de leurs servantes pour sortir du château : ce n’est pas partout qu’il y avait des doubles portes !

A de nombreux égards, la majorité des hommes ne sont donc pas la chance des femmes. Et si les maris meurent avant elles, est-ce que ça s’arrange ? Chez les Romains, la position de veuve riche était la meilleure à cet égard car la femme se trouvait libérée du droit de vie et de mort qu’exerçaient sur elle son père d’abord et ensuite son mari. Mais chez les Hébreux, si une femme devenait veuve, elle devait aussitôt être épousée par un membre de sa famille, autant de fois qu’elle pouvait devenir veuve. Ainsi se préservait du côté masculin l’héritage s’il y en avait, et s’il n’y en avait pas, ainsi la veuve échappait-elle à la misère… en l’absence de régime social !!  Avec le temps, la situation des femmes s’est un peu améliorée, mais la méfiance les hommes et du pouvoir envers elles est restée vive.

Dès qu’une femme vivait seule, surtout si elle était un peu marginale ou insoumise, elle était forcément suspecte. Pendant cinq siècles, du treizième au dix-huitième siècle, on les a pourchassées, torturées et brûlées comme sorcières dans tous les pays d’Europe. Ce qui s’apparente à un génocide a tué d’est en ouest et du nord au sud des millions de femmes dont Jeanne d’Arc n’est que la plus célèbre. Il y a fort à parier que nous avons quasiment tous ici au moins une ancêtre brûlée dans nos lignées. Il n’y a guère qu’en Lituanie où, l’église n’ayant assis son pouvoir politique que plus tardivement, il demeure des souvenirs de la culture sorcière, sous la forme de chants et de danses rituelles chargées d’harmoniser la vie, la terre et la féminité, je les ai entendus sur Youtube.

Mais quel crime ont donc commis les femmes ? Principalement celui d’avoir donné le jour à leurs tourmenteurs. On rapporte qu’Agrippine sur le point d’être assassinée par son fils ordonna à Néron le matricide : « Frappe au ventre, mon fils. » Plus radicalement encore, le tort de la femme est détenir exclusivement le pouvoir de donner le jour… La femme crée la vie et la maintient, capable de fabriquer mystérieusement un petit être dans son ventre et de lui fournir, à partir de son corps, sa première nourriture. En outre, son rapport au sang est quasiment intime, elle en perd toutes les lunaisons sans en mourir. L’homme est absolument incapable de l’un comme de l’autre.

Cette différence entre l’homme et la femme était d’autant plus marqué dans la préhistoire que les hommes n’avaient pas repéré, dit-on, le lien entre leur pénétration et la grossesse. La femme était donc cet être étrange et sacré, cet avenir de l’homme que nous chantait Ferrat, qui toute seule pouvait concevoir, mettre au monde et nourrir la continuation de la tribu, de la race. Cette inégalité entre les sexes a probablement eu deux conséquences sur le sexe masculin apparaissant comme le sexe faible : l’effrayer, et le frustrer.

La peur a pris sa source dans le mystère. Ce qu’on ne connaît pas, ce qu’on ne comprend pas fait peur, et plus le mystère touche des domaines importants, plus la peur est grande jusqu’à la terreur sacrée. Or comme il n’y a rien de plus important que de donner la vie et rien de plus vital que de garder son sang, il n’existait pour l’homme, surtout dans les temps anciens, aucune peur supérieure à sa crainte de la femme, sauf son effroi devant sa propre mort. Cela a pu le conduire à une attitude de respect et de dévotion devant la femme. Peut-être la civilisation préhistorique était-elle matriarcale. On a en effet retrouvé plus de 250 statuettes d’ivoire ou de terre cuite représentant des Vénus et presque aucune statuette masculine. Ces femmes sont toutes pourvues de seins énormes, d’un ventre bien marqué, de fesses majestueuses et de grosses cuisses charnues représentant probablement les grandes lèvres. L’exagération des formes est l’expression physique de l’honneur qu’on rend à ce qui est important et développé sur un plan énergétique et symbolique. Bouddha est représenté bedonnant, or c’était un ascète au ventre creux qui faillit même mourir de faim, mais on signale ainsi la puissance de son hara. Les antiques Vénus glorifient donc la puissance créatrice et nourricière de la femme et de la mère.

Les esprits chagrins remarqueront que ces statues inscrites dans la forme d’un losange font une toute petite place à la tête et ça, ça nous amène à l’autre conséquence de la différence entre l’homme et la femme : la frustration, voire la jalousie qui mèneront à la malveillance. Devant le pouvoir mystérieux de la féminité, l’homme a pu se sentir parfaitement inutile et inquiet de l’être. Cette frustration n’est pas seulement physique et psychologique, elle touche sa spiritualité.

En effet, exclu de ce pouvoir de donner la vie, le sexe fort a pu se sentir du même coup exclu de l’action divine. Car ce qui caractérise le divin dès la Genèse et dans toutes les traditions, c’est la puissance de création et le maintien de la création. Dès lors, ce qui relie l’être humain à sa divinité, c’est le pouvoir de créer la vie. C’est un pouvoir sacré et c’est la femme qui le détient. Ainsi la guerre de nos sociétés masculines contre les femmes touche à une guerre contre Dieu et contre la vie.

Elle se livre aujourd’hui contre tout ce qui présente des caractères féminins, comme la terre par exemple. La symbolique relie la terre à la féminité car la terre est comme une mère. Elle porte, elle nourrit, elle console, elle enterre. Les Péruviens la nomment Pacha mama, maman la terre. Or de nos jours on la voit persécutée, éventrée, pillée, exploitée souillée et méprisée comme le sont les femmes humaines. Je n’en prendrai qu’un exemple. La revue La relève et la peste écrit : « Dans des luxuriantes forêts tropicales à Porto Rico, le biologiste Brad Lister a découvert que 98 % des insectes se sont éteints en 35 ans. Cette extinction a provoqué des réactions en cascade sur toute la vie de la forêt, que les scientifiques qualifient d’«Armageddon écologique ». Et je viens d’aller voir La terre vue du cœur, avec Hubert Reeves, qui dresse un panorama de fin du monde de l’extinction de la bio-diversité.

Les hommes ont cherché le pouvoir dans la domination et l’instrumentalisation de la vie au lieu de chercher à la sauvegarder et l’embellir et cela a provoqué des guerres, des monstruosités et des génocides en supprimant le respect essentiel de la vie. Une femme donnant et préservant la vie saurait-elle se résoudre à envoyer mois après mois, tous ses enfants au front, pour qu’ils expérimentent l’enfer jusqu’à ce que les bombes les en délivrent, comme ce fut le cas entre 1914 et 1918 ? Une invention comme celle des camps de concentration, qu’ils aient été nazis, russes ou chinois aurait-elle pu germer dans l’entendement d’une femme en harmonie avec sa féminité ? Et qui peut avoir imaginé la manipulation des enfants soldats jusqu’à la perversion totale de leur âme, ou la bombe atomique comme instrument de destruction massive de tout le vivant ? Qui est capable de mépriser ses descendants au point de déverser des déchets nucléaires qu’on ne sait pas traiter dans les pures profondeurs de la mer et celles de la terre, empoisonnant ses enfants pour des milliers d’années ? Qui a pu mettre en place un système financier et politique qui affame et assassine tranquillement des dizaines de millions d’enfants et d’adultes de par le monde ? Qui par l’exil volontaire jette les êtres humains dans les bras d’une mort probable pour fuir une mort certaine ? Qui ? Pas les femmes, pas les mères. Alors qui ?

Pour rendre à Adam sa politesse initiale dans la Genèse, en tant que femme et mère, je le lui déclare : « C’est toi, Adam, qui a fait ça. Tu as beau avoir menti et triché, tu as beau continuer à tout manipuler par tes paroles tordues, tu n’échapperas pas à l’entière responsabilité de ce que tu as fait en excluant les femmes de la gestion du monde depuis ton premier mensonge. Tu te souviens de la pomme ? Ce jour où tu t’es défaussé sur Eve de votre transgression comme si tu n’avais pas été libre de ta réponse à ta femme ? Non, ce n’est pas Eve qui a écouté le diable.

Tu maintiens que si ? Alors si tu préfères, va, je te le concède, ce péché-là. Mais depuis, ça fait longtemps que c’est toi qui te charges d’écouter le diable, toi, Adam, homme de terre et d’oubli de la vie. Tu veux que je te montre quelques uns de tes mensonges, en me cantonnant à la civilisation judéo-chrétienne qui est la mienne – sinon nous y serions encore demain ? Ne revenons donc pas sur ce péché originel que tu as entièrement rejeté sur la femme pour une culpabilité millénaire et toutes les raisons de l’expiation, une expiation que tu t’es chargé de mettre en œuvre. C’était un coup de maître, on ne pouvait pas faire mieux que lui attribuer à elle seule la chute de l’humanité entière pour les siècles des siècles… Ne proteste pas Adam, y avait-il une seule femme dans le cénacle des Septante, ceux qui ont fixé la forme et le contenu définitif de la bible ? Non, aucune, vous étiez bien tranquilles pour manipuler à votre aise, spolier vos mères et accaparer le pouvoir.

Comme ça ne se discute quand même pas que c’est Eve qui donne la vie sur terre, tu as cherché à lui enlever tout le reste. Après l’avoir écrasée de cette culpabilité originelle, après avoir rejeté sur elle seule le poids de tout le malheur du monde, tu as eu le culot d’aller jusqu’au plan divin  pour contredire la nature au sujet de la maternité : tu as évincé le féminin de l’univers. Où est-il dans le christianisme ? Je vois bien une Trinité, mais il ne s’agit pas du père, de la mère et de l’enfant, tu le sais bien. Vous vous êtes réunis longtemps, les Adam, à Nicée puis à Constantinople, pour fomenter ce dogme du Père, du Fils et du Saint Esprit qui n’apparaît d’ailleurs pas dans les évangiles. Ainsi la procréation terrestre, d’accord, c’était la femelle, mais la création divine, alors là ! c’était une affaire d’hommes… Et voilà, le tour était joué, le féminin sacré, déjoué. L’autorité dite naturelle, c’est toi qui par ce tour de passe-passe la possédais désormais. Ce n’est que huit siècles plus tard que poussés par le peuple, vous avez invité Marie dans la religion et encore, seulement comme la nouvelle Eve pour rattraper la première, pas dans une dimension divine.

Ô Adam, pauvre Adam, vois-tu ce que tu as fait ? Appuyé sur ta ruse, ta supériorité musculaire et ta plus haute stature, tu as pris ta virilité pour un bâton de pouvoir. Asservi à tes pulsions, tu as fait du miracle de la maternité le cauchemar de millions de femmes. Combien en as-tu violé et engrossé, détruit et verrouillé à vie dans l’humiliation ? Et tes malheureuses épouses, réceptacles de ton ignorance et de ton incontinence, condamnées à enchaîner les enfants et les travaux des champs jusqu’à une vingtaine de petits dont elles voyaient mourir la moitié, regarde-les, Adam. Regarde aussi les désespoirs de l’avortement, enténébré de cadavres petits et grands, et toutes les claustrations et les mariages forcés au cours des siècles. Qu’as-tu fait, Adam ? Qu’as-tu fait de l’amour ? Partages-tu enfin cette confidence d’Alfred de Vigny (qui par ailleurs a laissé un journal indiquant le nom de ses levées quotidiennes) : « Après avoir étudié la condition des femmes dans tous le temps et dans tous les pays, je suis arrivé à la conclusion qu’au lieu de leur dire bonjour, on devrait leur demander pardon. » ?

Sans attendre d’excuses, le vingtième siècle a vu le réveil des femmes et leur révolte avec la naissance des suffragettes en Grande Bretagne. Car bien sûr il était impensable que des femmes considérées comme si nettement inférieures aux hommes jouissent de droits politiques, ne serait-ce que du droit de vote. D’ailleurs, leur cerveau n’est-il pas statistiquement plus petit que celui des hommes ? Le droit à l’expression politique était donc leur but, d’où leur nom de suffragettes. Mais j’ai lu leurs méthodes avec étonnement sur Wikipédia. Ces femmes utilisaient pour se faire entendre des armes que j’aurais qualifiées de terroristes. Elles faisaient exploser des bombes (250 paraît-il rien qu’en 1913) jusque dans des lieux sacrés comme des abbayes, ou publics comme un théâtre, elles inventèrent les colis piégés à l’intention des facteurs, tous des hommes. Cette revendication confinait à la vengeance générale contre le sexe qu’on dit  » opposé », en utilisant les mêmes méthodes que ses éléments les plus radicaux.

Il faut reconnaître qu’elles avaient fort à faire, vu que cette hiérarchie des sexes est non seulement la base du judéo-christianisme, mais celle des Grecs et de Romains. Sur le plan mythologique les Grecs ont leur Eve sous le nom de Pandore, femme trop curieuse (ah ! la curiosité féminine, …) qui ouvrit le coffre des fléaux universels qu’on lui avait pourtant ordonné de garder fermé. Cette hiérarchie a même été théorisée comme naturelle dans les mentalités depuis Aristote il y a 2500 ans. Aristote « prouva » que les femmes étaient des créations imparfaites dont l’unique et naturelle fonction était de permettre aux citoyens de vaquer aux plaisirs de l’homme libre… Vingt-cinq siècles plus tard, la guerre de 14 força les sociétés à donner un peu plus de place aux femmes, et pour cause : elles avaient tué trop d’hommes. Les suffragettes cédèrent peu à peu la place au mouvement des féministes.

J’ai eu dans ma famille une grand-tante infirmière de guerre dans le carnage de la « grande guerre », de 1914 à 1918. Elle fut chargée pendant la seconde guerre mondiale de monter et diriger une maternité dans l’Aine, je crois. Elle s’en acquitta de façon exemplaire. La guerre finie, le sexe fort la renvoya illico à ses pansements pour s’installer sur son siège. Elle n’était pas féministe mais soumise, elle en conçut seulement amertume et frustration.

Quand j’étais jeune fille, nous n’avions pas conscience de la situation des femmes et mes copines et moi, nous glosions sur les féministes, leurs violences verbales et leurs excès. Mais c’est par leur combat que l’on peut saluer beaucoup d’avancées dans la reconnaissance de la femme. Du droit de vote en 1945 au droit d’ouvrir un compte bancaire en 1965, à deux victoires importantes que je voudrais saluer ici : l’autorisation de la pilule en 1967 par monsieur Neuwirth, qui a retiré à l’homme l’exclusivité du contrôle des naissances – ou plutôt l’exclusivité de l’absence de contrôle, et la légalisation de l’avortement en 1974, emportée par Simone Veil. Nul ne peut se réjouir de l’avortement, mais à défaut de soutien réel de la société et de la famille, à défaut d’amour, cette légalisation a sauvé des vies. Quel chemin, quand on pense que jusqu’à 1967, la pilule et l’avortement étaient considérés comme équivalents et tous deux passibles de prison et que le dernier procès fait à une femme ayant tenté d’avorter après un viol eut lieu en 1972 !

On pourrait donc à raison conclure ici et répondre définitivement que non, il ne vaut pas mieux être une femme, au contraire. D’ailleurs les Tibétains résument d’une appréciation lapidaire la naissance d’une fille : ils disent sans rire que c’est la preuve d’un « bad karma ». Mais terminer ainsi me laisserait un sentiment de mal-être pour les femmes et pour beaucoup d’hommes aussi. Socialement, il est clair qu’en général, il vaut mieux ne pas être une femme, mais voudrions-nous pour autant être de ces hommes que j’ai décrits ? Voudrions-nous nous battre pour monopoliser le pouvoir ? Pour l’argent ? Pour la domination sexuelle ? Pour le mépris de la vie ? Pour l’inconscience planétaire? Simplement pour prendre leur place telle qu’elle est aujourd’hui ? Ah non ! En vérité, s’il vaut mille fois mieux être une femme, nous refusons d’être des hommes déguisés en femme, soumises aux mêmes pressions et aux mêmes aveuglements qu’eux.

Car s’il vaut mieux être une femme, c’est pour aimer la vie, la donner, la chérir, la fortifier, la protéger. D’ailleurs de moins en moins d’hommes se reconnaissent dans le portrait que j’ai brossé, ils se désolidarisent de ces comportements générateurs de mort qui nous ont mené à l’impasse actuelle. On les voit dans les parcs publics hissant leurs enfants en haut du toboggan, changeant les couches, se penchant au-dessus de leur épaule pour les aider à faire leurs devoirs, babysittant pendant que maman est de sortie. Ou encore ils organisent des concours de nettoyage de décharges sauvages, ils descendent dans la rue, marchant avec les femmes et les enfants pour défendre la féminité, la vie, le climat et les coquelicots. En un mot, ces hommes sont féministes.

Ils ne veulent plus du sexisme qui les condamne à une virilité machiste sous peine d’ostracisme. L’homme certes, naît avec un attribut sexuel l’identifiant comme masculin, mais ce qui a suivi dans le système patriarcal dans lequel nous vivons depuis des millénaires, depuis que Zeus, Brahma et Jéhovah ont supplanté les déesses mères et les esprits de la nature, ce qui a suivi est une construction sociale qui a pesé sur les femmes sans épargner les hommes. Olivia Gazalé, dans Le mythe de la virilité, dit en effet que la supériorité masculine et la virilité sont une fable, une croyance qui non contente d’écraser la femme, a aussi dénaturé l’homme naturel. La virilité considérée comme valeur suprême établit le « virilisme », c’est à dire un système fondé sur l’obligation de la virilité. Et là, c’est pas tous les jours qu’on rigole quand on est un garçon, contraint à la virilité dans tous les comportements de la vie et asservi à son sexe.

Le virilisme ordonne donc un véritable dressage pervertissant la nature. Le petit garçon viril doit garder sa lèvre supérieure rigide, comme disent les Bretons dans Astérix et les Bretons, car s’il exprime sa sensibilité, s’il pleure, il n’est qu’une femmelette… et vu que la femme est déjà un spécimen inférieur de l’humanité, le diminutif en devient franchement insultant. Il y a quelques mois, au parc, une grand-mère consolait encore ainsi son petit fils de trois quatre ans : « Pleure pas, c’est pour les filles, c’est pas beau pour un garçon ». Les nerfs qui lâchent aussi, c’est pour les filles, ça porte même le nom d’hystérie, mot qui vient tout droit d’utérus…

Un homme, un vrai, se maîtrise. Il doit être courageux, puissant, son physique doit se rapprocher autant que possible du stéréotype de Ken l’amoureux de la poupée Barbie, ou de Tarzan lui-même,  avec son menton carré et ses muscles en tablettes de chocolat. Il doit faire la guerre et s’en glorifier, tuer, violer, être un héros, avoir des couilles en somme. Chez les virilistes, pas de pitié pour celui qui est rondouillard, doux, qui aime les sucreries et qui pleure quand il est ému. Pourtant le petit garçon n’aime pas davantage se baigner dans l’eau glacée que la petite fille, et s’il voit un être souffrir, il en sera attristé autant qu’elle. On a déjà vu des petits garçons délicats par nature et des demoiselles capables de crises de rage. Lors de la tuerie d’une vingtaine d’enfants dans une école américaine en 2012, les larmes publiques de Barak Obama ont été un choc libératoire pour de nombreux hommes et une source mondiale d’étonnement.

Aujourd’hui devant les méfaits universels du virilisme, partout les voix des plus graves aux plus aiguës s’élèvent en une unique protestation : Y en a marre ! De plus en plus de femmes ne trouvent plus honteux de revendiquer leur épanouissement sexuel au même titre que les hommes. Et puis, hommes et femmes réclament le droit à la liberté sexuelle et à une homosexualité socialement apaisée. Même la revendication de choisir son sexe, qu’on soit transgenre ou transsexuel, sort des cabinets de curiosité et de ceux des psychiatres. On ne parle plus de la masculinité mais des masculinités, de même que les femmes choisissent l’expression de leur féminité. En un mot, on exige la fin de la hiérarchie entre les sexes et de la dictature du pénis. Le modèle du patriarcat asphyxie et nous asphyxie. La réhabilitation des valeurs de la féminité apparaît comme une nécessité vitale à une part croissante de la société.

En effet, la faillite du patriarcat est de plus en plus visible et en même temps la conscience grandit que nous sommes tous reliés, hommes et femmes (et même hommes, femmes et toute la biodiversité de la terre). Il n’y a pas de Bouddha sans mère de Bouddha, et elle même a eu besoin d’accoucher de lui pour devenir maman. La plupart des hommes ont rencontré dans leur vie une femme qui a compté à part leur mère. Ils ont eu des amies, des sœurs et des filles, et ils finissent par se rendre compte que si elles vont bien, ils iront mieux. Même si beaucoup se cabrent, un grand nombre d’êtres humains mesure qu’il est grand temps pour la race humaine et pour la planète de remplacer la lutte des sexes par l’harmonie et la hiérarchie par la complémentarité. Précisons qu’il ne s’agit pas seulement d’un équilibre entre les personnes, mais d’un équilibre entre les valeurs de la masculinité et de la féminité. Il reste à trouver les leviers de ce renversement.

Le premier levier du renversement est sans doute cet éveil des femmes elles-mêmes, qu’on remarque dans tous les pays. Consternées par ce qu’elles voient du monde et par ce qu’elles subissent, elles se réapproprient leur dignité et leur force, elles se libèrent des conditionnements patriarcaux. Si c’est pour aboutir à ces convulsions qu’il faut laisser le pouvoir aux mains des virilistes, eh bien non ! Qu’on ne compte plus sur elles pour les excisions ! Et qu’on ne les intimide pas en leur assenant qu’elles échoueront : la barre est tellement basse aujourd’hui qu’il y a peu de risque de faire pire ! Finie donc, aux chiottes, la suprématie naturelle de l’homme ressentie comme la suprématie de l’échec et de la mort ! Les femmes prennent conscience de ce que Fénelon appelait « la servitude volontaire », à savoir leur consentement massif à leur exploitation et peu à peu elles s’extirpent d’une soumission millénaire.

Mais qu’est-ce donc qui leur donne cette énergie ? C’est la révolte du cœur, deuxième levier. Poussées par l’empathie pour ces enfants qui meurent de faim au Yémen ou échouent morts sur nos plages méditerranéennes, pour les arbres massacrés, pour les oiseaux qui tombent, pour leurs congénères qu’on éteint et mutile, elles demandent du Nouveau. Pour sortir de la violence externe qui nous cerne, elles déclarent refuser la violence interne, refuser la rancune et la haine, l’obscurité. Elles empoignent le pouvoir du pardon et de la résilience debout. Aussi l’éveil féminin est-il porteur du message de la compassion et du respect de la vie – ce qui n’exclut pas le courage et la détermination, le mouvement des grands-mères argentines nous en donne une illustration. La voix de la féminité n’est pas celle des bombes. Le premier combat des suffragettes dont je parlais tout à l’heure était peut-être un électrochoc inévitable, mais il nous aurait maintenus par leurs méthodes terroristes dans le mécanisme destructeur que les femmes veulent enrayer. Même le « œil pour œil dent pour dent » nous mènerait selon Gandhi à un monde d’aveugles. Le cœur enseigne d’autres façons que les hommes aussi peuvent connaître. Lesquelles ?

Il y a bien sûr l’action et le courage individuels devant l’oppression. On découvre régulièrement des selfies d’Iraniennes vêtues d’un pantalon et cheveux au vent, en plein Iran. Ces femmes-là courent tous les risques : prison, fouet, torture. Actuellement d’ailleurs, nous sommes nombreux à être suffoqués par les 148 coups de fouet et les 38 ans de prison qui attendent l’avocate Nasrin Sotoudeh. Oui, ces femmes meurent, mais comme dans une offensive militaire, le sacrifice des unes fait bouger les lignes des autres pour la victoire de la vie.

L’action solitaire devient vite une action héroïque… et brève, c’est peut-être pourquoi une action plus directement collective avait été soufflée aux femmes par Aristophane il y a 2500 ans dans Lysistrata, une de ses comédies. C’est l’histoire d’une guerre interminable des hommes entre eux, dont les femmes sont gavées. Sous l’influence de Lysistrata, elles se révoltent et décident ensemble la grève du sexe, certaines que si un homme se voit refuser le plaisir de sa femme sans pouvoir se consoler chez sa maîtresse, il va finir par arrêter de se battre. Elles prononcent le divorce du couple infernal de l’amour et de la mort, d’éros et de thanatos. Stop ! Il est décrété que la femme ne sera plus le repos du guerrier mais seulement de celui qui aura déposé les armes. Et vive la vie !

Une troisième direction du cœur est l’éducation des enfants. Il suffit hélas d’allumer la télé pour saisir qu’il est trop tard pour que s’ouvre le cœur de bien des adultes. Justement, en Europe le système éducatif traditionnel se fragilise de plus en plus malgré les efforts des enseignants : il est victime de l’obsession des états de dépenser moins, il ne répond plus au mode de fonctionnement de trop d’élèves. Son système linéaire, vertical et fondé sur l’accumulation de connaissances intellectuelles n’est plus adapté à l’ère de Google.

Dans cette situation, on doit beaucoup en France aux propositions alternatives de Céline Alvarez suivant Maria Montessori par exemple. Cette éducation sans mise en concurrence respecte le rythme et la sensibilité de l’enfant et préserve son ouverture naturelle du cœur et de l’esprit. On ne favorise plus le mépris des forts en thème pour les faibles ou celui des garçons pour les filles. Eh bien, tous les mois, une école alternative s’ouvre sur notre territoire. Récemment, je suis allée à une conférence de Satish Kumar qui m’a interpellée. Cet indien Jaïn vivant en Angleterre prône une éducation sans violence ni rivalités, en lien avec la nature et une nouvelle philosophie de vivre qui déboulonne le discours et privilégie l’écoute, amoindrit la tête et redonne sa place au cœur. Il disait ce jour-là en substance : « Montez des écoles ! Ne dites pas que là où vous habitez il n’y en a pas car s’il en est ainsi, c’est que vous n’avez pas créé la vôtre. Allez dans votre rue voir vos voisines et avec leurs enfants, ouvrez ensemble une petite classe, formez-vous, inventez un nouveau monde. Et n’affirmez pas que c’est impossible avant d’avoir essayé. » Chaque petit enfant élevé dans le respect et l’apprentissage de l’harmonie est une chance pour l’humanité.


Il est beau, le défi des valeurs de la féminité… alors oui, il vaut mieux être une femme, d’autant que ce défi n’est pas impossible à relever. En effet, il ne s’agit pas d’inventer un statut qui n’aurait aucune base naturelle, mais d’aller vers un équilibre que tout nous indique dans la nature. En somme, il faut quitter la manipulation pour aller vers le vrai, le sable pour le roc, l’illusion pour le réel… La fiction, c’est de penser qu’une société peut vivre dans l’écrasement d’une de ses polarités,  quelle qu’elle soit. En physique, c’est le Ba-ba de savoir qu’il faut deux pôles dans une pile et que ces deux pôles doivent être équilibrés pour qu’elle fonctionne. Une société qui ne s’appuie que sur un pôle est anti-naturelle, anti-fonctionnelle. Il n’est donc pas utile de remplacer le pouvoir de l’homme par celui de la femme, mais seulement de trouver la juste place de l’un et de l’autre.

Les chamanismes, les traditions orientales du bouddhisme, hindouisme, et le taoïsme disent que le jeu des polarités masculine yang et féminine yin est le secret de l’univers manifesté. Du Un (le vide primordial, le Rien) surgit le Deux : le yin et le yang, le jour et la nuit, le chaud et le froid, l’action et le repos, l’extérieur et l’intérieur. Hermès Trismégiste enseignait aux Égyptiens que ce qui est en haut est comme ce qui est en bas. Dans cette unicité de l’univers, le jeu des polarités qui équilibrent la ronde des atomes stellaires est à l’œuvre aussi entre nous et en nous-mêmes, joli chemin d’unité.

Pour changer le monde, il nous appartient donc de reconnaître à l’intérieur de nous, hommes ou femmes, notre propre polarité et l’assumer, et l’autre polarité telle qu’elle est. Traditionnellement, les qualités yang sont chaleur, activité, luminosité, lignes droites, le yin est réceptivité, repos, fraîcheur, obscurité, lignes courbes. Le yang est plutôt du côté de l’esprit et le yin du côté du cœur. On sait aujourd’hui que les hommes produisent une certaine quantité d’œstrogène, hormone féminine, et que cette quantité est parfois supérieure au taux d’œstrogène de certaines femmes. De même, les femmes sécrètent de la testostérone de telle façon qu’elles en possèdent parfois plus que certains hommes. Dans le symbole du taichi, un point blanc yang se signale dans la vague yin noire, et vice versa : il y a du féminin dans le masculin et du masculin dans le féminin.

En d’autres termes, malgré l’apparente évidence de la distinction des sexes, nous avons en nous l’appel à reconnaître l’existence de notre autre pôle intérieur. A vrai dire, il nous faut non seulement le reconnaître mais nous « réconcilier » avec lui, selon le mot de François Cheng. Nous unifier. C’est ce qu’enseignent aussi les tankas tibétaines qui montrent des divinités masculines sexuellement unies à leur parèdre (divinité associée) féminine. Ces représentations érotiques illustrent la réconciliation des polarités jusqu’à l’union parfaite entre les principes masculin et féminin.

Cette union interne a le même pouvoir que l’union physique de deux corps distincts : le pouvoir de création. L’homme comme la femme dans leur unification intérieure peuvent donner naissance à un enfant de lumière, appelé enfançon chez les alchimistes et embryon céleste chez les taoïstes. Ils peuvent accéder à un pouvoir de création inaccessible à l’entendement ordinaire. Ainsi peut-on comprendre que la carrière publique du Christ commence par un mariage et par l’alchimie de l’eau en vin. Cela indique au disciple vers quoi il doit se diriger et symbolise le mariage interne, l’alchimie de la matière ensemencée de lumière, les noces mystiques du yin et du yang. Tant que nous n’avons pas réalisé cette union, nous sommes au plan énergétique, des puceaux.

Des pratiques taoïstes ou tantriques donnent des pistes énergétiques à la réconciliation des pôles. D’abord les équilibrer : notre gauche et notre droite, le bas de notre corps et le haut. Par exemple, si notre œil directeur est le droit, entraînons-nous à regarder avec le gauche etc, ensuite, il s’agit de les amener à se rencontrer au plan de l’énergie. Mais il faut mener ce travail de réconciliation sur tous les plans de notre vie : notre comportement est-il équilibré entre donner et recevoir ? Agir et se reposer ? Notre pensée éclaire-t-elle notre cœur ? Laissons-nous une place équivalente à notre intuition et à notre raison ? Notre conscience est-elle même simplement éveillée à cette existence en nous de ces deux pôles ? Le préalable à toute union c’est l’amour et le respect. Plus de rancune donc, et plus de mépris non plus. Le chemin vers l’union passe par une réconciliation profonde non seulement avec notre sexe, non seulement avec l’autre sexe, mais avec cette partie de nous qui résonne avec lui.

Du coup, la possibilité de l’union suprême en nous du féminin et du masculin relativise la question de l’altérité des sexes. Pour reprendre une comparaison du dalaï-lama lors d’une interview, la différence entre les hommes et les femmes se résume aux couleurs différentes d’un véhicule de même modèle. Cela ne justifie pas une différence de traitement entre les hommes et les femmes. Nous en arrivons donc dans cette conclusion à l’idée que dans l’harmonie et l’achèvement de notre être, il importe peu finalement d’être plutôt une femme qu’un homme ou l’inverse. D’une part, au niveau social, le respect mutuel donnera une place juste et épanouie à chacun et d’autre part au plan spirituel, les hommes ont comme les femmes la possibilité de faire naître un nouvel état d’eux, leur bébé. Ce qui importe donc c’est de reconnaître et exprimer sa féminité ou sa masculinité physique, puis de se relier et s’unifier à son autre pôle. Alors, en miroir, la relation entre hommes et femmes sera restaurée et elle exercera son pouvoir de joie dans la guérison du monde.

 

Ça va pas la tête?

On a un panaris ou on n’en a pas. La distinction est facile, me disais-je dans le métro. Mais pour la question Ça va pas la tête? qui porte essentiellement sur la santé mentale, la frontière n’est pas si nette. En vérité, ça va plus ou moins bien selon les gens, selon les jours. Comment faire la différence entre un chagrin qui dure un peu et une dépression ? Entre un caractère méticuleux et une attitude névrotique ? J’en étais là de mes pensées quand une jolie jeune femme empêcha la fermeture des portes et s’engouffra dans le wagon. Elle était hors d’elle, volcan d’invectives. En parfaite synchronicité avec mes réflexions, elle était en train de péter un câble. Ce qui m’interpella fut la réaction des passagers. Un homme près d’elle tenta patiemment de l’apaiser, un autre la prit à partie avec grande colère. Je m’éloignai du centre névralgique. Dans ce métro aux wagons sans séparations, l’ensemble de la rame se tut, soudain attentive à ce qui se passait là. Un grand nombre de sourires entendus s’échangeaient, quelques commentaires fusaient en aparté, des écouteurs un moment retirés furent ostensiblement réinstallés dans les oreilles. Ce disjonctage résonnait en chacun d’entre nous. En fait, cette question nous concerne tous, conclus-je in petto tandis qu’elle continuait d’occuper l’espace sonore. A cet instant, un SDF explosa qu’elle ferme sa gueule avant qu’il la lui pète parce que lui était bien plus malade qu’elle et qu’il embêtait personne avec ça. Qu’est-ce donc qu’une tête qui va bien ? Pourquoi se met-elle à aller mal ? Par quoi la soulager ? Prouesses, bugs, réglages… Commençons pas nous intéresser au mot « mental » et voyons quelles pistes nous ouvre l’étymologie.

Ce mot vient d’une racine *mem/men indo-européenne qui a aussi donné le nom mémoire, et ça m’a ébahie, je vous dirai pourquoi. En latin selon le dictionnaire de Alain Rey, mens signifie intelligence, fait de penser. Ce qui est mental est donc du domaine de l’esprit, ses synonymes seront intelligence, esprit. Dans la famille du mental, on trouve le menteur, son mensonge et son démenti et aussi le dément, privé par sa démence de l’usage d’une pensée saine. Celui qui entretient habituellement des pensées positives et philosophes est doté d’une bonne mentalité. Le mental, c’est le lieu de nos pensées. C’est un lieu virtuel, si bien que si par exemple nous entreprenions des travaux mentalement, notre voisinage n’en serait pas gêné. En même temps, rien n’étant sans effet, on n’est pas sûr qu’on puisse penser n’importe quoi en toute innocuité pour nous ou pour les autres. Comment savoir ?

Il pourrait être assez facile d’en savoir davantage sur nos pensées si nous nous y intéressions : il suffirait d’être attentif à nos paroles avec ou sans voix. Notre activité cérébrale passe par le mot. Aujourd’hui on reconnait dans les mœurs animales ou végétales beaucoup de formes de langage par des sons, par des mouvements d’ailes, par des émissions chimiques. Mais aucune de ces méthodes ne semble aussi développée que nos langages articulés : un dictionnaire de langue courante compte environ 60 000 entrées chez les Chinois, chez les Anglais et chez nous aussi. Même si nous n’en pratiquons qu’un dixième en moyenne et parfois moins, aucun animal ne possède un tel vocabulaire. Il faut un certain développement du cerveau pour emmagasiner ce pactole qui peut aller jusqu’à 200 000 mots, et une belle mémoire aussi (rappelons-nous que justement, le mot mémoire vient de la même racine que le mot mental). Et comme en plus il faut savoir agencer les mots, utiliser les temps et la logique, il faut à notre intelligence une capacité de raisonnement. En somme, nous savons que nous pensons parce que nous parlons, et réciproquement. Dans un cercle vertueux, mieux on maîtrise la langue, plus nos capacités de penser finement s’aiguisent. D’ailleurs les singes ne peuvent apprendre que quelques dizaines de mots et les nourrissons naissent sans la capacité de parler.

Le mental est donc une preuve d’évolution. Il est très utile pour réfléchir, concevoir, mettre en œuvre, c’est un bon vecteur de l’intelligence. Voyons rapidement à quoi on l’utilise. Ne dit-on pas de certaines personnes qu’elles sont des « grosses têtes » ? Je ne sais pas si l’idée de la roue est le résultat d’un raisonnement ou le fruit d’une intuition fulgurante, mais en tout cas pour la construire, la relier à l’objet qui devait rouler, il a fallu penser. On peut dire la même chose de toutes les découvertes des sciences et des techniques : qu’il y ait eu une intuition, une erreur, un rêve, un hasard, peut-être, mais après, il a fallu du mental, et un mental assez clair et délié pour en tirer parti. C’est donc à lui que nous devons beaucoup du confort de la vie moderne : l’eau courante et chaude, le chauffage central, le TGV, l’avion, le GPS, la télévision et internet entre autres. C’est lui qui va dans l’espace et lui qui fabrique la robotique domestique, une de ses plus récentes trouvailles utiles à chacun de nous. Vous savez, la robotique domestique, c’est cette science qui crée des robots capables de passer l’aspirateur en notre absence. Ils prépareront nos chaussons, feront bouillir l’eau pour notre infusion et s’inquièteront de notre journée d’une voix présélectionnée. Quelles que soient nos questions sur l’actualité ou tout autre sujet, ils en auront la réponse: il sont connectés. Le robot domestique est une prouesse de l’intelligence et si ça vous intéresse, il existe déjà. C’est une fille, elle mesure 50 cm et elle s’appelle Kuri.

Dans la banalité de notre quotidien, sa pertinence est aussi indispensable pour une vie agréable. Dresser une liste des courses rationnelles et se souvenir de la lire, savoir réserver un billet de train ou dessiner avec pertinence le plan d’une cuisine. Apprendre, étudier, spéculer, philosopher. Comprendre. Nous avons donc recours au mental dans de nombreux domaines, jusqu’au domaine affectif. On pourrait estimer que les émotions et les affects ne relèvent pas des compétences du mental, mais les psychologues sont d’un autre avis. Ils insistent même aujourd’hui sur la nécessité de proposer aux petits à peine balbutiant des mots à mettre sur leurs émotions, ça les aide à s’y retrouver dans le magma de leurs ressenti.

En effet, nommer les choses leur définit une place et les éclaire et cela n’est pas réservé au premier âge. C’est le fondement de la recherche historique comme celui de la psychanalyse. D’ailleurs dès la Genèse, Dieu demande à Adam de donner un nom à chaque animal qu’il lui propose « d’assujettir », « pour voir comment il les appellerait », c’est-à-dire ce qu’il avait compris de chacun d’eux. Adam se rendit compte qu’il n’avait pas de pareille au terme de cette démarche d’élucidation. Elle l’avait rendu prêt à rencontrer son féminin.

Une autre des aptitudes du mental est d’être capable d’ajouter une interprétation à ce qui est, de savoir déduire, extrapoler. Par exemple si nous voyons une main au bord d’une vignette de BD, le mental nous dit que tel personnage tout entier est en train d’intervenir. Notre esprit a dû le reconstituer puisqu’il est hors cadre et que nos yeux ne le voient pas et grâce à ça nous comprenons l’histoire. De même selon l’exemple du philosophe Alain, nous identifions un dé comme ayant six face alors que nos yeux n’en voient que trois. Dans toute démonstration scientifique ou mathématique, l’esprit se sert d’éléments connus, même abstraits, pour avancer. Le mental aime comprendre, et s’il doit chercher, il aime chercher. L’exemple type est celui des « expériences de pensée ». Il s’agit d’imaginer certaines conditions pour raisonner et conclure comme si c’était prouvé de facto. Cela n’est pas réservé aux farfelus puisqu’il y a 4000 ans, Zénon en commit plusieurs plus connus sous le vocable de « paradoxes » et qu’elles ont fleuri au cours de l’histoire, de Descartes et Galilée à la mécanique quantique. Quel est la base commune de toutes ces utilisations du mental ?

L’assiette commune du travail du mental, c’est l’information. Pour commencer il lui faut des mots, du vocabulaire et une connaissance préalable. Pas de liste de course sans référentiel dans notre mémoire, pas de raisonnement possible à partir de rien. Il peut s’agir d’informations qu’il a en stock dans sa propre mémoire et dans ce cas il se nourrit de lui-même, mais l’information de base passe par nos cinq sens. Depuis notre origine leur rôle est de nous mettre en communication avec l’extérieur avec pour mission d’assurer notre survie. Ensuite le traitement adéquat de ces informations déterminera l’attitude adaptée. Dans les cas extrêmes, ça donne fuir, attaquer ou faire le mort. Dans le quotidien, ça donne : feu rouge, arrêter sa voiture ; odeur de brûlé, éteindre sous la casserole. Les sens fournissent au mental le matériau nécessaire au jugement et le jugement s’exerce d’abord pour que nous survivions, même dans ces deux exemples anodins. Vraiment utile, le mental. La réponse à la question ça va pas la tête ? c’est donc : « Si, très bien merci ». Quelles raisons l’amènent donc à cesser de l’être ?

La réponse est simple : quand la tête va bien, c’est que ses pensées sont adaptées à la situation. Qu’il s’agisse de raisonnements complexes, du quotidien ou de situations de survie, le mental est en phase avec le présent. Par conséquent, chaque fois qu’il nous emmènera dans une situation inadaptée au moment présent, ça n’ira plus. Les raisons de ce décalage entre nos pensées et le moment que nous vivons sont hélas nombreuses.

Il y a bien sûr le bug avéré et facile à détecter. « Ah! Ptit cordonnier qu’t’es bête, bête, Qu’est-ce que t’as donc dans la tête, tête?  » chantait la belle à son amoureux aux neurones apparemment grillés. On voit aussi cela dans les pathologies, comme celles des conséquences d’un traumatisme. Le cerveau bloqué redonne comme un disque rayé toujours la même réponse négative à un stimulus différent, qu’il s’agisse d’une bombe ou d’un pétard, de la vie réelle ou d’un cauchemar. Cela n’est pas réservé à l’humain. Mon chien venu de la SPA et qui n’avait rien d’un chasseur, courait tout tremblant sous une table au moindre feu d’artifice. Et c’est parce qu’il n’y avait pas de trou…

Supposons maintenant que nous soyons dans un moment où nous devons nous déterminer. Nous cherchons l’appui de notre intelligence et demandons à notre mental de nous projeter dans l’avenir ou le passé. Dans le passé pour tirer parti de nos expériences et transformer nos erreurs en leçons, dans l’avenir pour analyser les conséquences de nos choix. « Lequel de vous, s’il veut bâtir une tour, ne s’assied d’abord pour calculer la dépense et voir s’il a de quoi la terminer, de peur qu’après avoir posé les fondements, il ne puisse l’achever ? » demande le Christ dans Luc tandis que Lao Tseu conseille d’envisager jusqu’au bout les répercussions de chacune de nos décisions, au besoin en les grossissant, pour faciliter le discernement. Cette démarche s’apparente d’ailleurs aux expériences de pensée dont nous avons parlé en science ou en philosophie. Seulement, autant ce pouvoir de projection de notre mental est utile quand il est contrôlé et sert notre discernement, autant il est néfaste quand il se met en action tout seul, par défaut, déconnecté de son rôle pratique. Or c’est ce qu’il ne cesse de faire : on ne sait pas pourquoi, il s’emballe. On se surprend donc à redouter l’avenir, à ressasser le passé sans profit. Les neurosciences expliquent que si une gazelle se trouve devoir fuir un lion affamé, elle éprouve exactement la même émotion que nous si ça nous arrivait : elle a peur. Mais ensuite, elle part brouter et toute au plaisir de l’herbe, elle oublie le lion qu’elle a semé. Par contre, nous, nous n’irions pas tranquillement boire un pot cinq minutes après avoir semé notre prédateur en appréciant simplement la saveur du liquide dans nos papilles. Nous nous repasserions le film plusieurs fois, émotions incluses parce que c’est un bon moyen de chercher des solutions pour ne plus nous retrouver dans cette situation.

Hélas, on sait maintenant que pour le cerveau, la pensée colorée par l’émotion du danger est de même puissance que le danger lui-même : le cerveau a la capacité d’harmoniser notre équilibre chimique avec nos pensées, c’est une loi de l’adaptation. Chaque fois qu’on repense au danger, le cerveau met en route les mêmes circuits de sauvegarde que si le danger était là. Il épuise le corps et l’esprit en se réglant constamment sur stress et urgence de survie. Chaque fois que nous utilisons de la même façon notre cerveau, nous façonnons notre mental de la même façon. Nous créons des sortes d’autoroutes par lesquelles nos pensées et nos émotions vont toutes seules. En fin de compte, d’autres situations de la vie sont raccrochées à ce fonctionnement dès que surgit la moindre analogie et nous engrammons des pensées et un comportement préjudiciable à notre santé physique et mentale. Ainsi, à force de fuir ce lion imaginaire ou d’évoquer une ancienne période difficile, nous nous plaçons dans un danger réel entièrement fabriqué par notre distorsion. Il faut donc d’urgence sortir le mental de ce parasitage.

Une autre raison du mauvais usage de notre pensée pour notre bonheur de vivre tient à la qualité de l’information dont nous disposons. Parce qu’on peut en avoir trop ou pas assez… Un jour sur un bateau de guerre, un matelot donna l’alerte : d’étranges taches assombrissaient un coin de l’écran des radars nouvellement reçus. « Qu’est-ce que c’est ? « Rien, du brouillage sans doute, » certifia le capitaine qui n’avait jamais vu de radar de sa vie. C’était Pearl Harbor. Le déchiffrage de ces zones perturbées sur l’écran aurait permis l’évacuation de milliers de soldats avant l’arrivée des avions mais le cerveau du capitaine n’était pas configuré pour traiter correctement ces informations visuelles. Il était ignorant, sans référentiel.

De même, une information surabondante et inadaptée nous égarera. Notre mental est avide d’informations, il a horreur du vide, toujours prêt à s’activer. Or si nous emmagasinons trop d’informations, si nous menons trop d’activités à la fois, nous saturons. Dans un atelier, il vaut mieux avoir peu d’outils, savoir où ils se trouvent et comment s’en servir, plutôt qu’un fouillis d’objets même venus d’autrui et dont on ne sait pas quoi faire. Finalement tout s’empile en pagaille sans profit pour personne, et je sais de quoi je parle ! Ainsi des informations que nous recevons. Sommes-nous sûrs de n’entreposer que des pensées utiles à notre bien-être, ou alors sommes-nous dépositaires d’un fatras inutile et non contrôlé qui nous embouteille et nous empêche de penser de façon adaptée à notre présent, c’est à dire à notre présent à nous et non pas à celui de tous les entreposeurs ?

C’est extrêmement difficile parce que notre mental travaillant exclusivement à partir d’informations mémorisées, il est intrinsèquement dépendant du passé (rappelons la sagesse de l’étymologie qui donne à mental et mémoire la même racine). Comme il pense avec des mots qu’il a appris, comme il raisonne à partir d’informations qu’il possède déjà, il bégaye : quelle que soit la nouveauté de la situation, il risque de nous resservir de vieilles solutions. Nous devenons extrêmement prévisibles et peut-être nous passons à côté d’opportunités que nous n’avons pas décelées. Ce n’est pas tout : nous portons l’héritage ancestral de plusieurs générations, transmis par notre éducation et directement par nos gènes au même titre que la forme de nos mains. Vous voyez donc le tableau ? Si nous avons un problème à résoudre en 2020, notre mental, même en pleine santé, est programmé par défaut pour nous ressortir non seulement sa conclusion de 2008 mais une solution du XVIIième siècle à peine remastérisée ! D’où l’importance de chercher toujours de nouvelles informations dans tous les domaines et de veiller à leur qualité.

D’autre part, le défaut de traitement de l’information vient de ce que nous avons donné à notre pensée des responsabilités dépassant ses capacités. Le mental est alors condamné à faire de son mieux dans un domaine où il n’y connaît rien… Dans le management, c’est comme ça qu’on se débarrasse des collaborateurs dont on ne veut plus, car l’erreur est fatale. En France, une des causes de cette torsion pourrait bien venir de Descartes. Il avait disqualifié les sens en observant qu’on ne peut leur accorder confiance. Notre vue nous convaincrait par exemple qu’au pied d’une haute tour ne se promènent plus que des fourmis sur la terre ou que la cire chaude et liquide ne saurait être la même chose que la cire froide et figée. Il en déduisit que « nos sens nous trompent », nous qui ? notre mental. Cependant disait-il, si nos sens égarent notre jugement, le jugement, lui, demeure actif. Poussant son raisonnement, Descartes imagine un malin génie qui le tromperait sur tout jusqu’à l’essentiel : l’univers, son corps etc. Eh bien s’apercevant ou non qu’il est trompé, peu importe, le mental serait toujours là quand même. Descartes affirme donc en parlant du malin génie « Qu’il me trompe tant qu’il voudra, il ne saurait jamais faire que je ne sois rien, tant que je penserai être quelque chose. » Ce raisonnement l’a amené à conclure par une phrase désormais célèbre : « Cogito ergo sum, je pense donc je suis. » On ne saurait mieux exprimer le collage entre notre être et notre pensée, ou dit selon une terminologie bouddhiste, notre identification.

Cette affirmation qui a marqué notre civilisation occidentale depuis qu’elle a été dite donne au mental un statut exorbitant. Non seulement nous avons une tête, mais il n’y a qu’elle. Puisque les sens et même les sentiments sont discrédités, c’est du mental que dépend l’être. La connaissance que « nous sommes », c’est lui qui nous la donne, ni le corps, ni le cœur… Ce surclassement a hissé le mental à des hauteurs qu’aucune civilisation n’avait encore connues et son hypertrophie est devenue vertigineuse puisque même l’existence de pensées erronées ne le déclasse pas. Pourtant des pensées et des raisonnements erronés nous conduiront forcément à des actions erronées, c’est imparable.

Montaigne préférait une tête bien faite que bien pleine mais nous, nous sommes souvent dans la configuration inverse : notre tête est plutôt pleine que bien faite. A force, s’élèvent dans notre esprit non pas une pensée claire mais plusieurs pensées superposées dans un brouhaha incessant. Comme dans un tableau de maître certaines formes sont claires sur le devant de la scène, et jusqu’à l’arrière plan s’accumule une foule de figurants de moins en moins distincts, ainsi de nos pensées. Nous pouvons en avoir deux assez fortes à la fois, et d’autres en nombre de plus en plus indistinctes. A y faire bien attention, quand nous croyons ne pas penser, le silence n’est toujours pas là. Cette confusion dévoilée nous indique un défaut dans notre programmation : nous savons ranger une serpillère et ne plus y penser quand nous l’avons passée, ne savons pas ranger notre mental et nous reposer. Nous pensons en nous promenant, nous laissons la télé pendant que nous conversons, nous calculons nos fins de mois en faisant l’amour. Le mental devient source de désordre, il n’est plus à sa place de serviteur du présent.

Au lieu de servir, il devient le maître, il ne se laisse pas mettre de côté, il s’impose, il s’incruste, il s’embrouille et nous embrouille. Nous l’avons mis en position de se mêler de tout, même de ce qui ne le regarde pas. Il s’est mis à remplacer notre cœur et même le traitement impartial es informations de nos sens. C’est comme ça que l’on peut finir par inverser la sentence de Descartes. Nos sens nous trompent, certes, mais nous le leur rendons bien, nous trompons nos sens. Par exemple, nous rencontrons quelqu’un de notre connaissance. Il apparaît à nos yeux et aussitôt notre mental nous présente sa fiche assortie de commentaires. Français, né un 1er janvier (tiens, c’est drôle), air très fatigué (c’est moche) , travail : intérim (c’est nul ça, autrefois il n’y avait pas tant d’intérim) , enfants : quatre (quelle idée) , situation familiale : en train de se séparer (il l’a bien cherché ou c’est pas trop tôt), etc. Le nombre d’informations que nous déroulons sur quelqu’un que nous voyons est proprement incroyable et rarement totalement bienveillant. Les informations de nos sens sont ensevelies sous cet amoncellement. Finalement, nous voyons plutôt l’idée que nous nous faisons de la personne qu’elle-même. C’est appauvrissant, il n’y a jamais que nous…

Certes, cela nous rassure car l’inconnu fait peur, mais c’est une mauvaise habitude à plusieurs titres. D’abord, nous en arrivons à ne plus regarder l’autre que distraitement, et en plus, c’est inefficace. Quoi que nous pensions et même si notre fiche est longue, notre cerveau manque définitivement d’informations sur autrui. Il suffit de voir comment nous manquons d’informations déjà sur nous, et comment régulièrement les voisins d’un terroriste ou d’un serial killer tombent des nues en apprenant la vérité. Ne lui aurait-on pas donné le bon Dieu sans confession ? Ce fichage interne est donc improductif, le cerveau se fatigue pour rien… et il travaille tout le temps parce que nous appliquons ce système à tout ce qui nous entoure. Les gens, mais aussi les situations et les évènements.

Du coup, nous n’échappons pas nous-mêmes à cette invasion du mental. Nous nous jugeons, nous nous limitons, nous nous tyrannisons en fonction de nos croyances. Nous aurions peut-être envie d’aller passer les vacances dans un camp de naturiste mais une voix intérieure nous demande si ça va pas la tête, nous aurions peut-être envie de devenir communiste ou d’entrer dans les ordres, mais ça ne s’est jamais fait dans la famille, ça va pas non plus. Dans notre tête c’est la guerre civile. Comme nous ne voyons plus l’autre tel qu’il est, nous ne nous voyons plus non plus dans notre vérité et nos aspirations naturelles.

Ensuite, nous suivons les ordres et les désordres de nos pensées. En un mot, nous sommes devenus littéralement idolâtres. Nous vivons courbés dans l’obéissance à une entité que nous avons fabriquée et à laquelle nous avons donné plus de pouvoir qu’à nous. Nous ne sommes plus qui nous devrions être. Or la démarche même de prolifération conceptuelle, comme dirait Bouddha, fausse la réalité et nous épuise. En vérité, nous vivons dangereusement dans un monde d’illusions que nous prenons pour vrai et qui n’est que notre petit monde à nous.

Ainsi s’explique que plus nous vieillissons, plus la fatigue et la souffrance de tous nos dysfonctionnements deviennent visibles. Indépendamment des maladies mentales avérées, quels sont les signes d’un esprit fatigué et mal portant ? Il devient confus, il passe du coq à l’âne en paroles et dans nos pensées, il ne nous aide plus à finir ce qu’il nous a fait commencer, de nombreuses situations le plongent dans l’inquiétude et la nervosité. Nous nous montrons indécis, distraits, agités, dispersés. Comment vivre tranquille en effet quand notre cerveau ne met plus en place de réaction adaptée aux stimuli extérieurs ? Dès lors nous sommes nombreux à glisser sans même nous en rendre compte vers l’alcool, le sexe, la drogue, le médicament, la migraine, jusqu’à l’insomnie, la maladie, jusqu’à l’égarement diagnostiqué. Selon l’OMS, « avec le vieillissement de la population mondiale, le nombre de personnes atteintes de démence devrait tripler et passer ainsi de 50 millions actuellement à 152 millions d’ici à 2050. » D’ici dix ans, les conséquences financières de ces troubles devraient selon elle s’élever à 2000 milliards de dollars par an!

Comment donc soulager notre pauvre tête ? Premièrement, en lui ouvrant les yeux. Elle n’est pas responsable de tout, et en réalité, elle n’a pas l’exclusivité du pilotage de notre vie. Je pense donc je suis, ce n’est pas exact parce que nous ne sommes pas simplement de la pensée et nous identifier à notre pensée serait simplement une erreur. Les Chinois disent que nous avons trois centres, trois tantsien : un dans la tête, un dans le cœur un dans le ventre, et tout le monde est d’accord que nous sommes faits d’un corps et d’un cœur en plus de notre tête.

D’ailleurs le matin quand nous nous réveillons après une nuit d’absence de pensées, nous ne sommes pas morts ! Si nous ne vivions que par le mental, son chômage devrait nous tuer, or en général c’est le contraire et nous nous sentons mieux et nous ne doutons pas un instant que nous sommes en vie. Même, avant que notre pensée nous rappelle nos rendez-vous et la météo, nous avons parfois quelques secondes de pur sentiment d’être, avant toute activité cérébrale. Que s’est-il passé ? Nous avons dû laisser le corps se régénérer à sa façon car il nous a mis KO pour nous défatiguer.

En vérité le mental n’est pas plus fort que le corps, c’est plutôt l’inverse. Décidons, pour voir, de ne jamais dormir ni faire pipi. Impossible ! Le corps est doté d’une telle sagesse qu’il a confié ses fonctions vitales à un système qui échappe à la pensée et la dépasse. Citons pêle-mêle la respiration et les battements du cœur, la circulation sanguine, le renouvellement cellulaire, la digestion, l’horloge biologique et même l’excitation sexuelle. Aujourd’hui il est prouvé que le ventre possède deux cents millions de neurones en relation constante avec le cerveau : c’est en lui que siège notre intelligence vitale, plus rapide et habile que la tête. C’est là le lieu de l’océan d’énergie qui rassure et stabilise bien mieux qu’un commentaire. Mais combien d’entre nous vivons ancrés sur la terre, attentifs aux sensations et conscients que le corps est notre première maison ? Nous sommes habitués à travailler du chapeau, pas à consacrer du temps au corps pour découvrir ses mystères et ses possibilités.

Une fois diagnostiqué le degré de notre éloignement du corps, comment rétablir l’harmonie entre le corps et l’esprit ? La simple attention à nos sensations qui nous ramène au corps, repose notre esprit. Les neurosciences ont en effet établi que la zone qui s’active dans le cerveau lors de l’attention aux sensations désactive automatiquement le lobe frontal, lieu du raisonnement et de la parole. Penser ou sentir, il faut choisir. A vrai dire en occident, le choix est souvent fait par défaut et la découverte de notre corps pourrait aussi bien porter le nom de conquête. Comment nous rééduquer ? Le repos, l’exercice physique, l’attention à la nature et au souffle sont des façons de revenir à notre conscience du corps et au contact du présent. Ne l’oublions jamais et quoi que nous fassions dehors, restons dedans à la fois. Prenons conscience que même lorsque notre tête est au repos, nous sommes vivants dans notre corps. Restant avec Descartes disons donc : Je sens donc je suis.

L’autre victime de notre mental hypertrophié c’est le cœur. Quel dommage ! Nos plus grands moments de bonheur, ceux dans lesquels nous nous sommes sentis intensément vivants, ne sont-ils pas les moments auxquels il participait ? Si on excepte des instants singuliers comme l’exultation d’un Archimède dans sa baignoire, s’écriant Eurêka en brandissant son savon, ce n’est pas en général la pensée qui donne l’envie et la joie de vivre, c’est l’amour. Comment donc avons-nous fermé notre cœur, notre source de joie ? En l’oubliant, et en oubliant d’aimer ce qui est la même chose. En remplaçant l’élan du cœur par la pensée. Le feu ne brûle qu’avec de l’air et la flamme s’éteint sans oxygène. Quand le cœur est fermé, la flamme de l’amour s’éteint tout aussi invariablement qu’une bougie sous l’éteignoir. L’envie de partager une joie, l’élan de compassion devant la souffrance d’autrui s’étouffent si bien que le feu dépérit sous le boisseau de notre mental. Il y a fort à parier qu’au fur et à mesure de notre glaciation, comme l’abominable reine des neiges, nous rirons moins, partagerons moins, devenant aussi insensibles aux souffrances d’autrui que parfois aux nôtres… Nous serons moins vivants.

Est-ce qu’au moins un cœur atrophié est utile au mental ? La réponse est non, car le cœur unit mais le mental sépare. En conséquence, moins nous avons de coeur, plus nous souffrons de séparation et plus nous obligeons notre mental à se défendre. Pour rétablir l’harmonie en nous et nous redonner un esprit tranquille et performant, il faut donc descendre de notre tête, décroûter le cœur, remettre en circulation la voie entre le cœur et l’esprit. Mais comment ? Les anciens considéraient que c’était chose difficile et ils n’y allaient pas par quatre chemins. Une seule solution pour quitter le mental, disaient-ils : le déboulonner, décapiter la pensée. Perdre la tête. Liquider le penseur. Parce que ce qui se passe ensuite, c’est le retour à la jouissance du présent sans filtre.

Ainsi s’explique les images de Bouddha au crâne décalotté remplacé par des constellations et les tankas tibétaines où les divinités tiennent dans la main un crâne renversé. En Europe, des dizaines de vitraux, de sculptures et de vies de saints racontent l’histoire de martyres dits céphalophores, c’est à dire qui portent leur tête entre leurs mains pendant un bon moment avant de mourir. Saint Denis traversa tout Paris avec sa tête entre les deux mains, accompagné de quelques copains dans la même situation, avant de s’arrêter là où l’on édifia sa basilique. Amiens, Béziers, Angoulême, Besançon, Limoges et bien d’autres villes vénèrent en France leur saint céphalophore, comme si chaque ville voulait donner le même conseil : si tu veux guérir, débarrasse-toi de ta tête et de ce qu’il y a dedans ! Descends-la au niveau du cœur. Certains vitraux sont encore plus précis, comme celui de l’église de Saint François Xavier qui montre dans sa sacristie des anges déposant un soleil à la place de la tête manquante.

La même invitation figure encore dans le tarot de Marseille, qui présente une carte nommée la Maison Dieu. Deux personnages sont précipités tête la première hors d’une haute tour foudroyée en son sommet. On interprète en général assez négativement ce tirage, présage de catastrophes diverses, qui ne signifie pourtant pas autre chose que « descends de ta tête, atterris ! » En bas en effet s’ouvre un espace immense symbolisé par un désert. Tout reste à explorer dans l’espace délivré de l’enfermement mental. La maison de Dieu n’est pas d’abord la tour mais l’espace… Reste à gérer la chute. On trouve une version plus ésotérique de ce même conseil dans un vitrail de Sainte Barbe tenant une tour dans sa main. La tour, c’est le lieu étroit et redoutable où dans les contes, il est d’usage d’enfermer la princesse. C’est une métaphore de notre mental qui tourne en rond dans le donjon de notre crâne. Si on peut tenir une tour sur sa paume ouverte, c’est qu’on n’est plus enfermé dedans mais qu’on ne s’en est pas débarrassé.

L’iconographie ancienne dans sa diversité nous indique clairement que pour nous dévisser du mental il faut une force supérieure : la foudre, la puissance divine, seule capable de vaincre notre addiction à la pensée (dans les vitraux, ce sont de saints qu’il s’agit, en relation directe avec Dieu et c’est sans doute l’exploit de la descente de la tête au cœur qui fait d’eux des saints). Mais de nos jours et sans lien avec aucune religion, sir Harding a écrit un livre au titre de Vivre sans tête, qui décrit pratiquement et laïquement comment nous débarrasser de cette tête par de petits exercices ludiques. Le principe le plus simple étant de décider que puisque nous ne voyons pas notre tête quand nous nous regardons sans miroir, nous n’en avons pas. Quant au miroir, il est déconsidéré de par son rendu différent selon la distance où nous le plaçons. La suppression de notre tête opérée, nous ne devenons pas aveugles mais ce ne sont plus nos yeux à nous qui voient l’extérieur à travers notre mental à nous. Une vision neutre et globale s’installe, débarrassée des oripeaux de nos avis et du passé et du futur. Pour le dire autrement, cela voit. C’est une expérience sans acteur. Demeurent le cœur et le corps.

Une telle modification dans la façon de voir physiquement entraine une autre modification de taille. Le mental privé de son siège est en chômage technique et ne s’active que quand on fait expressément appel à lui, et nous ne mourons pas pour autant. Cela génère un bouleversement dans notre façon de « voir les choses » dans tous les sens du terme. Notre renaissance avec une vie sans tête acte la mort de l’ancienne façon d’être. » Il n’est pas question de nous suicider, ni de devenir des écervelés  –  le mental est bien trop pratique et utile. Il s’agit juste de déplacer l’égo ou le penseur du poste de commandement pour le remettre à une place utile et adaptée à notre bien-être. Tel est le message des décapités des vitraux, dans la lignée de la phrase de l’évangile : « Celui qui ne renonce pas à lui-même (c’est-à-dire à l’idée qu’il s’en fait) n’entrera pas dans le royaume des cieux.

Comment faire ? Puisque le propre du mental est de parler, les religions et aujourd’hui des sages, des médecins, des coachs et quasiment n’importe qui, nous disent de nous tourner vers le silence sous-jacent aux pensées. La contemplation, la prière, la méditation. On trouve maintenant des centaines de forme de méditation à pratiquer régulièrement. Depuis l’espace stable et non mouvant du silence sous-jacent, sommes-nous capables d’observer notre histoire sans nous identifier à elle? Simplement en observant le flux de nos pensées et ce qui demeure avant et après qu’elles n’apparaissent? Lorsque nous découvrons peu à peu que nous ne sommes pas réduits à cette activité de penseur, que lorsque nous ne pensons pas, nous sommes quand même, un espace de réconciliation s’ouvre. Mais qu’est-ce que c’est ?

C’est une autre dimension, non confinée dans le temps qui passe, ni limitée par des objets. Si nous faisons l’expérience de cet espace déployé, lorsqu’une pensée s’élève au sein du silence, elle n’est plus la marionnette de ce temps qui la condamne à mort, mais la force intelligente du non-temps que les Hébreux nomment « Je Suis » et Maharshi « le Soi ». Alors si des paroles surviennent pour que la lumière soit, la lumière sera, et ce sera bon. Il ne peut pas en être autrement. Notre mental dans son petit espace a déjà un pouvoir de création positive ou destructrice mais il porte les limitations de sa finitude. La pensée surgie de l’espace sans commencement ni fin est nourrie des flux infinis qui la traversent. Sa puissance et sa bienveillance portent la marque de son origine et son pouvoir de création est incommensurable. Y a-t-il plus grand pouvoir que le tout ?

Une fois que notre mental a constaté que sa mise au repos n’est pas sa mise à mort, il est rassuré de ne plus avoir à tout porter à tort et à travers. Ainsi peu à peu, baigné dans cet espace de conscience universelle, il guérit de son épuisement et de ses dysfonctionnements, nous guérissons aussi. Le fini et l’infini se pénètrent et miracle, nos pensées prennent un éclat nouveau qui vient de l’absolu. Notre tête délivrée se porte comme un charme et dans le métro, tout est calme.

Qu’est-ce que la vérité?

Qu’est-ce que la vérité ? Cette interrogation fait partie de celles qui occupent les hommes depuis des millénaires. Les philosophes antiques grecs, les sages orientaux, les védas de l’Inde et la tradition judéo-chrétienne ont donné leur réponse, les modernes aussi, nous n’aurons que l’embarras du choix. Et que l’embarras tout court aussi, car d’une part la vérité est embarrassante en elle-même, et d’autre part on voit vite que le singulier de « LA vérité », ça ne va pas de soi. Alors est-il juste de compter de nombreuses vérités, selon ses domaines d’application et selon les personnes? Que penser d’une unique vérité à l’usage de tous ? Existe-t-elle, la vérité absolue? La définition retenue par les psychologues et les scientifiques est-elle la même que celle des spiritualités? A l’heure de la crucifixion, Ponce Pilate demanda littéralement à Jésus: « Qu’est-ce que la vérité? » La réponse fut navrante pour ma conférence : il n’y eut pas de réponse. Bien que j’aie éprouvé la tentation d’imiter le Christ, au moins sur ce point, j’ai finalement résisté et si vous voulez, nous irons ensemble à la rencontre de ce qu’on en a dit, cherchant la vérité avec tous ses chercheurs.

La vérité selon les dictionnaires est la conformité de ce qu’on en dit ou perçoit avec la réalité. Le contraire du vrai c’est ce qui est faux. Faux, mensonger. Et le contraire de la vérité, c’est non pas la fausseté, qui est d’un usage réservé à l’attitude volontairement fausse de certaines personnes, mais l’erreur ou le mensonge. L’erreur est toujours involontaire, le mensonge plutôt volontaire, mais quand on se trompe sur la vérité et qu’on diffuse cette erreur, on est bien dans le mensonge. D’où vient l’erreur? Du voile de l’ignorance, car personne n’aime se tromper volontairement. Certes, l’allégorie de la vérité la représente nue, tenant sereinement un miroir dans lequel se reflète le soleil de la connaissance, mais c’est un idéal. Notre vérité à nous est plus ou moins emmitouflée, et parfois, nous ne savons même pas où est le miroir !

Voilà qui rend délicat le serment qu’on fait prêter aux témoins dans un tribunal. « Jurez de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité. » Bien sûr, il y a des menteurs avec préméditation et le serment s’adresse à eux plus précisément. Mais de façon générale, cela pourrait bien être impossible à tenir et celui qui prête ce serment commence sans doute à se parjurer rien qu’en le prononçant. Nous sommes d’accord que s’il s’agit de témoigner d’un éléphant, personne ne décrira une souris et c’est ce qui fait qu’un témoignage judiciaire, c’est mieux que rien car sans la vérité, on ne peut espérer rendre justice. Mais comment dire toute la vérité ? La vérité serait-elle comme un objet qu’on pourrait décrire exhaustivement? Notre cerveau aurait une programmation sans défaillance semblable à un celle d’un bon ordi? Non, avec la meilleure volonté du monde, nous sommes incapables d’une telle exhaustivité et d’une telle neutralité. En voici un exemple très simple. Lorsque nous fermons les yeux au début de mes cours de tao, nous nous amusons parfois à visualiser les personnes du cercle. Combien sommes-nous? Vêtus comment des pieds à la tête? Le résultat nous fait rire lorsque nous relevons les paupières, rire parce qu’il vaut mieux ne pas pleurer. Nos performances sont assez consternantes.

Nous nous apercevons que nous n’avons pas dit toute la vérité, et pas non plus rien que la vérité. Outre des erreurs complètes, comme oublier complètement quelqu’un ou placer X à la place d’Y, nous avons en effet une vision lacunaire des choses. Nous nous souvenons d’un pull, ou d’une couleur, rarement du bas du corps, ou alors aucun souvenir ne s’éveille. Nous sommes seulement d’accord que la personne n’était pas nue. C’est une vérité tronquée. Nous faisons pire. En effet, nous modifions la vérité, nous en rajoutons. C’est amusant quand au début d’un cours notre mémoire réhabille quelqu’un de pied en cap, affublant d’un sweet rouge une dame en gris, ce peut être grave dans d’autres circonstances. Car lorsqu’un élément important nous manque, il peut arriver que nous en convenions, mais lorsque nous modifions la vérité, nous en sommes généralement inconscients. Or c’est une erreur que nous pratiquons extrêmement couramment. Et si en plus nous nous mettons à interpréter ce dont nous nous souvenons, si nous jugeons ce que nous avons vu, nous risquons d’infléchir encore davantage le réel. Le réel devient brouillé par la vision personnelle que nous en avons. Entre lui et nous, les filtres de notre passé et de notre caractère, la vérité nous devient inaccessible.

En littérature, on appelle ça modaliser. Une modalisation, c’est quand un auteur intervient et colore de sa personnalité ce qu’il raconte ou décrit. Par exemple, je peux dire que la lune sort joyeusement des nuages, et témoigner dans un tribunal que ce soir-là, l’ambiance était excellente jusqu’au drame en question. Mais c’est juste une appréciation personnelle sur un fait neutre: la lune sortait des nuages. Quelqu’un d’autre plus tourmenté pourrait témoigner que dès le début de la soirée, l’ambiance était sinistre et que les nuages ne cessaient de galoper devant la lune. Cette idée du galop et la notion de ne pas cesser de faire quelque chose sont aussi des marques de la subjectivité de l’auteur. En littérature, cette présence du narrateur dans ce qu’il raconte est très appréciée, elle donne un point de vue pimentant un récit qui n’a pas d’incidence sur la réalité tangible.

Mais dans la vraie vie? Cette projection, cette intrusion de notre personne dans le réel empêche la neutralité objective. Imaginons une mère d’ado qui se plaindrait devant son fils qu’il ne cesse de la contredire et de s’opposer à elle. Le jeune homme pourrait rétorquer qu’en vérité, c’est exactement l’inverse. Comment savoir, où est la vérité exacte ? De toutes façons, nous sommes si aveugles sur nos fonctionnements habituels que depuis Adam nous préférons accuser l’autre plutôt que de regarder les choses en face. Personne dans le domaine des relations humaines n’est capable de toute la vérité, rien que la vérité : certains événements sont minimisés ou grossis, oubliés ou interprétés. Personne ne ment, peut-être, mais personne ne dit la vérité. On n’a plus accès qu’à ce qu’on appelle la vérité psychologique qui est plus ou moins éloignée de la vérité objective selon notre équilibre mental et émotionnel – et jusqu’à Sainte Anne. La vérité psychologique dépend de la personne, si bien que, comme l’a dit Pirandello dans une de ses pièces de théâtre, A chacun sa vérité .

En effet nous sommes façonnés par notre héritage génétique, notre histoire, nos conditionnements et par des connexions inconscientes. C’est cela qui nous donne une vision lacunaire ou pervertie de la réalité. Et cela dépasse le fonctionnement psychologique, les neurosciences nous le démontrent. Lorsqu’on examine en effet les zones du cerveau de gens dits normaux à qui on demande d’observer un objet ou l’autre, on remarque qu’alors ça ne s’active pas uniformément selon les personnes. Qu’un SDF dépressif et alcoolique ait le cerveau moins rapide et plus éteint que celui d’un Einstein ne nous étonnerait pas, mais il en est de même pour des individus ordinaires comme vous et moi. C’est inscrit dans notre fonctionnement neuronal, personne ne voit la même chose que quelqu’un d’autre : notre perception de la réalité est personnalisée, même devant un objet neutre.

L’activité particulière à chaque cerveau se comprend plus facilement si on ajoute que nous percevons cette réalité non seulement par les yeux et notre analyse mentale, mais aussi par les portes de nos quatre autres sens. La vérité complète du monde extérieur nous est donnée aussi par ce que nous en entendons, par sa saveur et notre sens du goût, par les terminaisons nerveuses du toucher que l’hérédité et nos conditions de vie nous ont données. On sait bien que certains ont le nez plus fin que d’autres et que tout le monde ne peut pas être parfumeur! Il en est de même pour tous nos sens et encore pour notre faculté d’analyser ce que nous sentons. C’est pourquoi au cours de ces expériences, certaines zones du cerveau sont plus ou moins allumées selon les personnes et leur degré de présence au monde, et aussi selon les objets présentés à leur observation. Même à leur insu, ces objets mobilisent plus ou moins de leur intérêt et touchent plus ou moins de leur émotionnel. Finalement, ce n’est pas de notre faute si nous ne voyons pas les choses exactement comme elles sont, l’objectivité ne nous est pas naturelle, c’est biologique.

Seulement nous avons appris que les neurones sont plastiques et du coup, même si nous risquons d’avoir toujours du vrai une approche personnelle et teintée de psychologie, nous avons quand même une marge de progression dans notre façon de capter le présent. Il suffit de nous entraîner à cultiver l’attention à ce que nous vivons pour accroître les capacités de nos sens et de notre jugement, pour élargir la conscience. Il n’est jamais trop tard pour s’y mettre… Mieux voir avec des lunettes, mieux entendre avec des prothèses, goûter ce qu’on mange avec un râtelier et s’entrainer à moins interpréter du haut de sa longue histoire ce que donne à vivre le monde, n’est-ce pas un beau programme pour la retraite ? Cet entrainement diminue la distance entre notre perception de la réalité et ce qu’elle est et nous sortira de notre fonctionnement plus ou moins pathologique. Il nous sera profitable à nous, et aussi à tous. Car la société étant formée par un ensemble d’individus, quand nous bougeons, quelque chose de l’ensemble bouge aussi.

D’ailleurs ce qui est vrai pour les individus est applicable aussi aux sociétés. Comme les individus qu’elles rassemblent, les sociétés voient la vérité d’une façon incomplète, ensuite, elles l’interprètent puis elles y conforment leurs usages et leurs lois. Pascal dans ses Pensées avait résumé cela dans une phrase célèbre:  » Plaisante justice qu’une rivière borne ! Vérité au-deçà des Pyrénées, erreur au-delà.  » Il avait étendu ce relativisme aussi au temps: « En peu d’années de possession les lois fondamentales changent. » 

Ce tour d’horizon disqualifie donc toute tentative de parler de La vérité avec un grand L. La vérité ne saurait dépendre de contingences aussi futiles que le passage d’un méridien dit encore Pascal. Elle doit être vraie partout et durablement. Or s’il y a sept milliards d’individus et sept milliards de vérités, la vérité est toute relative. Si nous étions foncièrement conscients de cette situation, nous pourrions en tirer une conclusion morale qui serait de pratiquer la tolérance. La vérité énoncée par chacun n’étant somme toute qu’une opinion sur la vérité, chacun a droit à son opinion. Aucune certitude n’est plus autorisée puisque toutes les opinions sont susceptibles d’être erronées et remplacées… Dans ces conditions, l’adhésion à un système quel qu’il soit n’est pas une opération sensée, mais une croyance sans véritable fondement. C’était d’ailleurs la doctrine des sceptiques de la Grèce antique : avec Pyrrhon, ils soutenaient qu’absolument toutes nos opinions sur les choses peuvent être réfutées par des raisons contraires, ce qui fait que rien n’a titre à être considéré comme vrai. Bien sûr, pas même leur théorie !

La conséquence du scepticisme est la paix de l’esprit de celui qui n’a plus ni à chercher une vérité supérieure ni à devoir la défendre. Au niveau des sociétés, la conviction que les vérités sont toutes relatives protègerait l’humanité contre les totalitarismes et la dictature de certaines vérités sur les autres vérités. Nous ne permettrions plus à aucune vérité relative de s’ériger en vérité absolue, aucun général ne pourrait plus s’arroger le droit de nous envoyer à la mort en tuant nos semblables pour des raisons d’état, puisqu’il n’existerait plus de raison d’état. Nous mourrions pour ou à cause des idées, d’accord, mais de mort lente, comme disait Brassens. Plus d’inquisition, plus d’enfer éternel, plus de camps de concentration, plus de lavage de cerveau. Plus d’idéologies type « Hors de l’église pas de salut » qu’elle soit religieuse ou politique. Enfin la tolérance…

Chez les Grecs encore, Protagoras il y a 2500 ans avait défini l’essence du relativisme en déclarant que « l’homme est la mesure de toutes choses », donc de la vérité aussi. Et il s’était demandé sur quel critère on pourrait mesurer qu’une opinion serait plus véridique qu’une autre. La réponse retenue fut simple : puisque c’est l’homme qui mesure la vérité, puisque la vérité dépend de l’homme et non pas l’homme de la vérité, il suffit de décider des critères profitables à l’homme pour dire ce qui sera considéré comme vrai. Ainsi, c’est l’utilité d’une perception de la vérité qui la rendra plus vraie qu’une autre. Partant de là, l’apiculteur connaitra la vérité des abeilles et le médecin la vérité du corps humain, point barre. De vérité absolue, point.

Ces points de vue sur la vérité trouvent une plaisante illustration dans la mythologie grecque. Zeus ne cesse de cocufier sa divine épouse et de lui raconter des bobards dont les Grecs s’amusent. Quant à Hermès, un de ses fils illégitimes, il fut lui, menteur et voleur dès sa naissance. Sortant du berceau pour une petite promenade, il s’avisa que la carapace d’une tortue ferait une lyre magnifique s’il lui trouvait des cordes, et que les boyaux des vaches d’Apollon seraient tout à fait appropriées à cet usage. Il lui vola donc des vaches et inventa le mensonge des chaussures à l’envers pour brouiller sa propre piste et du balai sur la queue des animaux pour effacer leurs traces et semer son grand frère. Puis, il mentit effrontément en paroles. Eh bien, Hermès fut un grand Dieu, ce menteur fut pris comme messager entre le ciel, les enfers et les hommes. N’est-ce pas un choix étrange que cet éloge du mensonge ? Et confier ses messages à un menteur, qu’en pensez-vous? La leçon du relativisme, c’est que puisqu’on n’est jamais sûr de la vérité, la beauté de l’intelligence et l’ingéniosité d’une ruse peuvent lui être préférables. Il vaut mieux confier ses messages à un messager intelligent, vif, et capable d’adaptation qu’à un imbécile honnête. Il y avait d’ailleurs dans les annales juridiques maints exemples de coupables avérés, acquittés en hommage à une belle plaidoirie.

Halte là! Clament alors les logiciens et les scientifiques. Cette désinvolture devant la vérité s’applique peut-être à la psychologie et à l’interprétation quotidienne des événements, mais elle fait fi de la rigueur dont le cerveau est capable dans les domaines de l’abstraction. Il est par exemple imparable que si A = B, et que B = C, A = C. Que l’homme le mesure ou non, le raisonnement est juste et les conclusions obtenues sont vraies. En philosophie et dans les sciences, on peut avancer avec une rigueur de propositions qui les rend cohérentes et démontables. Voilà bien une confiance erronée dans le raisonnement ! ont protesté les sophistes, preuves à l’appui. Par exemple ils ont proposé ceci qui est assez simple et connu : Socrate est mortel, or mon chat est mortel, donc Socrate est un chat. Difficile à contrer n’est-ce pas? Et l’histoire du Crétois menteur, vous connaissez? Si le Crétois déclare: « Je mens », comment raisonner ? Eh bien si c’est vrai, c’est faux et si c’est faux, c’est vrai. Car s’il dit qu’il ment et que ce soit vrai qu’il soit en train de mentir, alors le Crétois dit la vérité, du coup il ment quand il dit qu’il ment… Et s’il ment effectivement en disant qu’il ment, n’est-ce pas qu’il dit la vérité ? Et s’il dit la vérité, il ne ment plus… Un autre paradoxe est plus simple. Il tient à cette simple question: Vas-tu répondre non ? Dans ce cas, si c’est non c’est oui et si c’est oui c’est non. Si l’autre répond non, il dit oui (oui je réponds non), et s’il dit oui, ça veut dire que oui c’est ça, il dit non…

Au delà des jeux de logique et des prises de tête, la démonstration est claire : dans ce domaine aussi la vérité se voile, le cerveau n’est pas capable de tout résoudre et la raison non plus. Ce n’est encore pas de ce côté qu’il faudra chercher la vérité absolue. Même si le raisonnement et la logique sont d’une grande utilité aussi bien en philosophie qu’en sciences, à tout moment, le raisonnement peut rencontrer l’impasse. Pire, à tout moment, il peut s’égarer et partir en vrille loin de la vérité. Mon père m’avait raconté à ce sujet une histoire que j’aime beaucoup à propos d’une grenouille de laboratoire. La voici. Si on enlève une patte à une grenouille et qu’on lui dise « Saute », elle saute. Si on lui en enlève deux et qu’on lui dise « Saute », elle saute. Si on lui enlève trois pattes et qu’on lui ordonne de sauter, elle saute. Mais si on enlève les quatre pattes de la grenouille, alors elle devient sourde. Dans cette erreur particulièrement sinistre, il y avait pourtant de quoi avoir confiance : le raisonnement s’appuyait sur une expérimentation.

Or justement la vérification par l’expérience est une garantie de la vérité du raisonnement pour la recherche scientifique. De même dans nos existences. Si les même causes produisent systématiquement les mêmes effets, l’expérience sera reproductible jusqu’à ce qu’on puisse considérer que la chose expérimentée est vraie. Alors on en validera le principe. C’était même un principe pour les positivistes au XIXème siècle. Ce qui sera vérifié sera vrai, le reste sera non sens, erreur ou fiction – par exemple, Dieu. Le positivisme cherche la vérité dans le comment ça marche, et non pas dans des causes premières indémontrables. En poussant un peu, on dira que l’expérience rendra vrai l’énoncé. Concrètement, l’eau bout à 100 degrés mais toutes les Anglaises ne sont pas rousses.

Il est donc bon d’expérimenter. Certaines vérifications sont faciles : si vous êtes allergique aux cacahuètes, l’expérience est à la portée de la plupart des apéros. Si voussoupçonnez votre voisin de porter une perruque, vous pouvez sans doute la lui arracher. D’autres vérifications dans le domaine des sciences sont bien plus onéreuses et les protocoles deviennent très contraignants. Pour connaître la structure intime des atomes et valider certaines théories, l’accélérateur de particules du CERN à Genève a coûté des milliards et rassemblé les budgets de plusieurs pays. Mais enfin, vérifier reste possible et exaltant, n’importe qui peut reprendre l’expérience n’importe quand : si les paramètres sont identiques, la subjectivité et les personnalités n’interfèreront pas sur les faits. A la différence des vérités psychologiques, la vérité expérimentale est objective.

Il y a donc des vérifications expérimentales faciles, d’autres plus difficiles, et puis il reste des domaines où elle est impossible. Dans le cas de démonstrations mathématiques ou logiques, avec toutes les réserves des sophistes que nous avons citées, ce sera la cohérence du raisonnement qui en fera la validité. C’était l’avis d’Aristote et celui de Kant. Tant pis si on doit recourir au raisonnement par l’absurde. Tant pis si certains paramètres ne sont pas vérifiés. L’important comme disait Protagoras, c’est que ce soit utile. La limite de cette validation est que rien ne peut être validé par soi -même. Toute proposition doit appartenir à un système puisqu’il n’y a pas de cohérence possible avec un reste s’il n’y a pas de reste… Cela fait qu’il est impossible de considérer comme vrai un élément pris isolément, puisque aucun système autour de lui ne permet de le valider. En revanche si tous les éléments se tiennent et se soutiennent, s’ils permettent d’avancer dans la recherche, en particulier en mathématiques ou dans certains domaines de recherche théorique, on pourra les considérer comme vrais.

Ce qu’il y a de particulièrement important dans la recherche scientifique, mathématique et générale, c’est qu’elle procède à partir d’hypothèses de travail prêtes à être abandonnées ou modifiées selon leur utilité et les découvertes ultérieures. Ainsi la vérité n’est jamais définitive, elle est comme un territoire qu’on découvre peu à peu. D’ailleurs certaines allégories de la vérité la représentent non pas toute nue mais en train de se dévêtir. Considérer qu’on a atteint la vérité serait se priver de son strip-tease et se scléroser dans une vision pétrifiée du réel. Nous connaissons tous des gens qui ont des idées sur la vie bien arrêtées, au sens littéral du terme. Dès lors, si la terre est plate, il est hors de question qu’elle soit ronde, si les blondes sont des idiotes, pas une n’y échappera et si un temps les desserts ne nous ont pas réussi, peu importeront jusqu’à notre mort les efforts à la cuisine. Vite s’achève l’exploration de la vie et son intérêt. Au contraire, si la vérité – les vérités sont toujours à découvrir ou à redécouvrir, notre recherche sera toujours vive et multidimensionnelle. Comme l’allégorie nue au miroir, nous dirigerons notre regard et notre miroir ensoleillé vers l’extérieur et vers l’intérieur puisque, nous l’avons vu, la vérité s’adresse au vécu intérieur, au prouvé par l’extérieur, au raisonné. Et jamais nous ne croirons posséder la vérité puisque jamais miroir n’a enfermé le soleil… Ce sera d’ailleurs une saine attitude puisque parfois ce que nous estimons comme vrai de vrai peut cesser de l’être, tel est en particulier l’enseignement de l’histoire des sciences.

Prenons par exemple notre conception du monde. Nous avons longtemps cru qu’un chat est un chat et qu’une porte est ouverte ou fermée. Or, la physique quantique nous dit que oui, et qu’en même temps… non, du moins dans le domaine des particules. Il n’existe que des probabilités qui se figent seulement lorsqu’il y a observateur. Transposé à l’échelle du quotidien, tant que personne ne regarde, il est donc possible qu’une porte soit au même moment ouverte et fermée, et que le chat soit mort et vivant à la fois, comme celui de Schrödinger… Au moins dans le domaine du tout petit, un corps a la faculté d’être à la fois corps et onde, visible et invisible. Et s’il s’avérait que cette loi soit d’une manière ou d’une autre une loi générale, cela remettrait en cause toute notre façon de voir la vérité, la réalité du monde : la réalité solide n’est pas solide.

Voilà qui bouscule notre vision matérialiste des choses. Pour ceux qui ont fait de cette approche du réel leur lecture du monde, les matérialistes, l’objet seul est vrai et peut-être considéré comme réel. Une table est une table. Déjà, Magritte avait tiré la sonnette d’alarme en sous-titrant le tableau d’une pipe : « Ceci n’est pas une pipe. » Je ne peux pas la fumer, ce n’est pas une vraie pipe mais sa représentation seulement. Au delà de la blague et de la provocation, c’était soumettre l’existence du vrai à la perception que nous en avons, attirer notre attention sur nos approximations du langage qui entraine une approximation de la pensée. D’ailleurs, on a vu que personne n’aurait exactement la même table sous les yeux et qu’est-ce qui prouve que ce n’est pas une estrade? De plus, attendons suffisamment longtemps. Les vers se nourriront du bois et la table s’effritera jusqu’à s’effondrer. Elle deviendra de la poussière, de l’humus, et peut-être un jour une fleur au milieu d’un gazon. L’objet est soumis à l’œuvre du temps, nous aussi : en tant qu’objets animés nous sommes encore plus instables dans notre vérité qu’un meuble. Et ne parlons pas de circonstances qui modifient brutalement les objets ou les corps: un bombardement, un séisme ou un 11 septembre. Un objet présent ici, disparu demain peut-il constituer une vérité, c’était déjà une question. La physique quantique y ajoute une dose d’incertitude.

Allons plus loin. Les humains savent maintenant que cette table dont nous parlons n’est pas un plateau avec quatre pieds plus ou moins bien observés, mais une ensemble d’atomes remplis de vide. On dit que la terre vidée de son espace intérieur tiendrait dans une orange, alors que resterait-t-il d’une table, en vérité? Ceci n’est pas une table, c’est une illusion de table. Illusion, c’est excessif n’est-ce pas, puisque sur cette table sont bien posés nos verres. Ou peut-être que sur cette illusion de table sont posées nos illusions de verres, le tout n’existant que par un fonctionnement de notre esprit et de nos sens, le temps que nous en avons un, nous dont l’existence pourrait n’être qu’un rêve éphémère ? Dans le rêve tout a l’air vrai et pourtant tout est sans consistance : dès que nous ouvrons les yeux, cela disparaît. Hélas ! Brad Pitt n’était que notre oreiller… Et qu’est-ce qui nous assure qu’il n’en sera pas de même à la mort? Que, sortant du sommeil de l’existence, nous ne découvrirons pas que notre vie n’était qu’un rêve illusoire ?

Parler d’illusion est provocateur, mais c’est une façon de dire que notre perception du réel est relative à des paramètres eux-mêmes relatifs, donc instables. Par conséquent notre vérité est instable aussi. On a dit : il n’y a pas plus petit qu’un atome, puis il y a plus petit qu’un atome, puis une particule n’est pas une particule mais aussi une onde. Même la science la plus rigoureuse est sujette à la relativité de ses théories et ce que nous croyons le plus absolu est frappé de caducité ne serait-ce que par la mort. Une vérité à durée déterminée ne peut pas être la vérité vraie puisqu’un jour elle disparait … Alors n’y a-t-il vraiment pas de Vérité? De vérité suprême indépendante du temps et des perceptions que nous en avons? Comme nous avons vu que tout ce qui apparaît disparait, que tout ce qui a une forme change et perd cette forme, que tout ce qui a disparu réapparaît sous une autre forme, ce n’est pas de ce côté que nous trouverons la vérité absolue de la vie. Tout ce qui nait meurt, depuis les galaxies jusqu’à nous et cette étoile que j’admire, en vérité elle est morte depuis des millions d’années. Si toute forme n’est que vérité relative, nous avons donc le choix. Ou bien il n’existe pas de vérité absolue. Le monde n’est qu’une suite de vérités relatives et aléatoires, comme l’a défendu Jacques Monod dans Le hasard et la nécessité.

Ou bien cette vérité absolue est sans forme. Elle n’appartient pas au monde visible des phénomènes mais au vide. Dans ce cas, il y a d’un côté le monde du paraître, de l’apparat, des apparences, celui des formes et du temps, de la chair, de la naissance et de la mort, celui qu’on voit avec ses deux yeux. De l’autre côté faisons l’hypothèse qu’il y a un monde sans forme exempté du temps qui passe, monde en deçà des étoiles, comme disent les bouddhistes, le tao, comme disent les chinois, le vide primordial.

Notre esprit habitué à prêter attention aux objets plus qu’à l’espace qui leur donne place se laisse abuser par le mot vide, et plus encore par celui de vacuité. Le mot fait peur à l’occident depuis des siècles et les grecs, si évolués qu’ils aient été, n’ont pas su inventer le chiffre zéro. Pourtant au sein de quoi les formes apparaissent-elles et disparaissent-elles ? Sans espace, où se poseraient les objets? N’empêche, nous nous n’aimons pas le mot « vide ». Ne pourrions nous pas trouver un autre mot? Si. Le mot « plein ».

Revenant à la tradition judéo-chrétienne, nous apprenons une autre définition de ce vide primordial: c’est l’Être, on pourrait même dire l’Êtreté. En effet, Moïse demande au buisson ardent comment nommer auprès des autres hommes cette puissance qui se manifeste à lui dans cette lumière qui ne se consume pas. « Tu diras que c’est Je Suis. Je suis celui qui est » répond Dieu (un des noms qu’on donne). Le vide n’est donc pas vide, il est plénitude sans forme de laquelle tout surgit, dans laquelle tout baigne et qui est notre vraie nature parce qu’elle ne passe pas et n’a jamais commencé. Les grands-mère taoïstes enseignent aux petits enfants à aimer les étoiles, puis elles disent que le plus important, c’est l’espace vide entre elles qui les relie, car la vacuité n’est pas absence de vie mais puissance de vie.

Une question se pose alors au chercheur de vérité : comment Moïse a-t-il pu voir ce buisson que jamais nous, nous n’avons rencontré? C’est même un tantinet agaçant. Voir, c’est une question d’œil, aussi les sagesses du monde entier se sont-elles intéressées à la vision. Elles sont d’accord que nous avons deux yeux horizontaux, ceux qu’on regarde quand on se dit « T’as de beaux yeux tu sais! » Ces yeux-là sont horizontaux dans notre visage, ils servent à découvrir le monde des phénomènes, dit aussi monde des formes par les bouddhistes. Plus l’angle de vision de ces yeux est large, plus notre conscience du monde qui nous entoure est large, plus l’angle est étroit, plus nous en avons une vision rétrécie, jusqu’à parfois des œillères. Vous savez, ces caches au bord des yeux qu’on inflige aux chevaux pour les empêcher de profiter du paysage hors de leur ornière. Enfin, large ou étroite, la vue reste dans la ligne des yeux. Utile, merveilleuse, horizontale.

Toutefois, les spiritualités et les mythes enseignent que voir avec ces deux yeux seulement, c’est voir incomplètement. Ils ne permettent pas de distinguer le buisson ardent. L’œil qui le permettrait c’est le troisième œil. Celui qui se trouve au centre, depuis l’espace entre les sourcils jusqu’au milieu du front à peu près. On le dit vertical. On le voit sur les murs des temples égyptiens, dans le triangle des francs-maçons, dans la pastille au front de millions d’Indoues. On l’entend dans les contes. C’est celui-là qui sert à voir l’invisible. Il est seul car l’invisible n’ayant pas de forme ne peut avoir de nombre, il est Un, comme l’unicité qu’il représente.

La mythologie grecque illustre cela en privant carrément de leurs deux yeux les hommes chez qui ce troisième œil est ouvert. Homère l’aède des dieux était paraît-il aveugle. Le devin Tirésias qui prit une part importante à la guerre de Troie par ses informations occultes, l’était aussi. Et Œdipe? Il avait, avec ses deux yeux, tué son papa et épousé sa maman… Que se passe-t-il quand il découvre la vérité ? Il se crève les yeux. On a souvent interprété cela comme un châtiment, une malédiction à lui-même infligée contre sa cécité précédente, mais d’autres disent que puisqu’il a compris qu’il a épousé sa mère (mère cosmique ou féminité intérieure) il a découvert la vérité, il est Un et n’a plus besoin de ses yeux de chair. Peut-être que vous allez m’objecter que le cyclope d’Ulysse, ce mangeur de matelots qui voulait faire un sort à Ulysse et à son équipage au motif qu’ils avaient mangé quelques uns de ses fromages, n’était pas précisément un sage malgré son œil unique. C’est possible. Mais pourquoi avoir cet œil ouvert obligerait-il à devenir Jésus ou Homère? Un berger sûrement peut rester berger, un SDF, SDF et un ogre, un ogre. Et deuxièmement, que dit le mythe? Qui a fermé cet œil unique ? Quand Ulysse s’était présenté, il n’avait pas donné son nom. Il avait déclaré qu’il se nommait Personne, littéralement « pas quelqu’un ». Autrement dit, aucune « personne » n’a ce pouvoir. Avec cette ruse d’Ulysse, le mythe explique que l’œil vertical qui ouvre et ferme la vision de la Vérité absolue ne peut dépendre d’aucune action humaine. Personne sur la terre ne peut crever un troisième œil, c’est dit en toutes lettres, parce que cet œil n’appartient pas au monde des formes mais au monde de l’Être.

Ainsi donc les deux yeux nous renseignent sur la multiplicité horizontale des apparences, l’œil unique nous dévoile l’unicité du vivant auquel nous appartenons.

Les découvertes d’aujourd’hui nous rendent cela plus accessible. Nous savons que sommes tous reliés, que nous dépendons tous les uns des autres, non pas seulement nous dans cette pièce mais tout l’univers. Par exemple, si l’un de nous se prenait maintenant à chanter à tue-tête, la soirée en serait perturbée pour chacun, et si le soleil disparaissait, qu’adviendrait-il de la terre? Nous devons aux découvertes de la physique quantique un élément scientifique qui va dans le même sens que le mythe, c’est le paradoxe EPR, du nom de leurs auteurs. Einstein et deux copains à lui voulaient discréditer la théorie quantique d’indétermination des particules. De ce que j’en ai compris, on part de l’idée que si deux photons s’éloignent l’un de l’autre, ils doivent le faire indéfiniment, donc si l’un bouge, l’autre aussi. Or, puisque selon la physique quantique, leur place est seulement probable et ne sera déterminée que lors de l’observation, quand l’un se déplace, l’autre doit attendre que l’information lui arrive à la vitesse de la lumière et plus ils s’éloignent, plus la simultanéité devient impossible. A un siècle de distance, des expériences chinoises de photons l’un sur un satellite et l’autre sur la terre ont réfuté Einstein et permis de conforter l’hypothèse controversée. Il s’est avéré que même séparés, ces photons restent en contact permanent car on les trouve toujours diamétralement opposés. Ils n’ont pas besoin d’échanger d’information à l’aide d’un moyen classique. Y aurait-il entre eux des millions d’années-lumière, lorsque l’un est détecté, l’autre le sait de façon instantanée. Comment ça se fait? Je cite ici Olivier Esslinger dans le site astronomes.com. « La situation pose problème car nous considérons les deux photons comme des entités distinctes possédant des propriétés locales. Par contre, le paradoxe n’en est plus un si nous considérons que les deux particules forment un système avec des propriétés non localisées dans l’un ou l’autre des photons. Le paradoxe EPR nous oblige ainsi à introduire un nouveau concept : la non-séparabilité. » On dit que ces photons sont intriqués.

Si la non-séparabilité reste vraie dans la suite des investigations de la science, si elle saute du monde quantique des particules pour arriver dans le monde visible, il sera scientifiquement prouvé qu’on appartient obligatoirement à l’unité du monde dans sa totalité visible et invisible. On comprendra mieux pourquoi des jumeaux séparés savent toujours comment va l’autre, on ne s’étonnera plus d’aucune synchronicité. En revanche, il sera toujours possible de ne pas en avoir conscience et de rester dans ce que les bouddhistes appellent l’erreur fondamentale.

Le troisième œil, c’est donc l’œil de la conscience. Dudjom Rinpoché, un maître tibétain, disait que « La Vue (verticale) est l’Intelligence de la Conscience claire, nue, au sein de laquelle tout est contenu : perceptions sensorielles et existence phénoménale. Cette conscience claire a deux aspects : la vacuité en est l’aspect absolu, et les apparences ou les perceptions, l’aspect relatif. » Notre origine est sans forme, pure lumière, puissance et amour, et notre existence est une plongée dans la forme. Dès lors, nous nageons dans le multiple, nous ne sommes qu’une forme parmi d’autres formes. Nous oublions notre véritable origine qui est pure conscience. Ici remarquons une troublante similitude entre le bouddhisme et la Grèce. Vérité en grec se dit a-léthéia, c’est à dire : état sans oubli. Quand on se rappelle que le fleuve qu’on boit aux Enfers pour oublier ses vies antérieures avant de s’incarner s’appelle Léthé, on se rend compte avec a-léthé-ia qu’il s’agit du même oubli de notre véritable nature.

Bon, si tout ça c’est une question d’œil, comment l’ouvrir? Ulysse nous l’a dit, on ne peut pas. Alors ? Médite, disent les traditions. Tourne ton regard vers l’intérieur. Si tu te contentes de t’observer sans rien attraper, juste en regardant passer tes pensées comme des nuages dans un ciel bleu, pour reprendre une comparaison ancienne, tu te rendras compte que ce qui observe ce qui bouge n’a pas de mouvement, pas de visage. Tu verras, si tu te vides de toi, si tu oublies quelques instants passé et avenir, ton histoire et ton nom, tu ne mourras pas pour autant. Au contraire il te restera le présent.

Il se peut qu’alors et tu ne sais pas comment, ton troisième œil s’ouvre. Tu connaîtras qu’au niveau absolu, les deux vérités absolues et relatives sont identiques ou comme dirait la science actuelle, intriquées. Le monde sans forme baigne la forme et l’inspire, la guérit et se donne à elle. Le monde de la forme est son enfant, merveille visible qui reflète la jubilation sans forme, la splendeur d’une gloire qui nous dépasse. Pas surprenant qu’aujourd’hui on découvre le vide au cœur de la cellule! Dans le silence de la méditation, il se peut que l’expérience se fasse en toi d’une lumineuse plénitude, claire lumière. L’expérience que l’amour est une puissance unique à l’intérieur et à l’extérieur de toi. Comme un Jedi de La guerre des étoiles, la force sera avec toi, puissance qui fait marcher les boiteux, voir les aveugles et sortir les morts de leur tombe. Alors dans cette vérité que tu es immortel, toute peur sera balayée. La vérité t’aura rendu libre. Dans ces conditions ne compte pas sur les pouvoirs pour te l’enseigner. Essaye par toi-même!  Tu verras, médite, pars à la conquête de la vérité, il se peut que le ciel descende. Et surtout ne te jette pas dans une croyance ni une croyance inverse, n’abandonne pas ta raison ! Comme on fait pour toutes les vérités qu’on cherche, contrôle, vérifie, expérimente, découvre !

Et ne crains pas: tu resteras aussi toi-même comme d’habitude, pas besoin de te crever les yeux! Car tu es à la fois mortel et sans temps, limité et infini, obscur et lumineux, mendiant d’amour et sa source-même. La vérité de qui tu es ne donnera que plus de saveur à la vérité de ton existence éphémère.

Les éléments 4 : le feu

Classé parmi les quatre éléments, le feu est le seul de ces éléments qui soit impossible à polluer. Il est reconnu comme partie constitutive de notre univers, des étoiles à notre planète et notre organisme. Toujours feu, pourtant très divers par son intensité, fragile étincelle ou brasier, flamme de bougie ou soleil rayonnant et par ses effets bénéfiques ou maléfiques. Excellent sous la casserole, terrifiant dans les forêts incendiées, il éclaire et réchauffe mais il assèche et désole aussi : le feu est énergie. Et dans notre corps, il y a feu, sinon d’où viendrait que nous soyons chauds? Or le feu existe à partir de la combustion d’un support, mais aussi selon les sages et les mystiques de toutes traditions, sans avoir besoin de rien. Qu’est-ce donc que le feu ? Quelle est sa puissance? A quoi ça sert et qu’avons-nous à en faire pour nous-mêmes ? Au cours d’une promenade à travers la mythologie, l’histoire et parmi les enseignements spirituels, nous essaierons d’y répondre. Alors même s’il n’y a pas le feu, allons-y !

Pour prendre les choses par le commencement, remarquons que les mythes de tout poil font une place au feu dans la création du monde, souvent en relation avec l’eau. Chez les Egyptiens, de l’océan primordial surgit Ra, dieu du soleil de qui tout est venu. Chez les peuples du Nord, une rencontre entre la glace et le feu fut à l’origine du monde et au Japon, la puissance de la création est représentée par une baguette de diamants. Partout il est question du feu et chez nous Dieu a commencé à créer le monde avec la lumière : jour Un. Certes, avant le temps, il y avait des eaux, mais la terre était informe et vide, sans structure et ténébreuse, exactement comme dans la mythologie japonaise. Le premier acte cosmogonique de Dieu, c’est donc de créer le feu: « Que la Lumière soit ». Dans cette lumière qui permet la Vision divine, tout le reste se crée. C’est assez simple à admettre pour nous qui avons aussi besoin de lumière dans nos activités et petites créations quotidiennes. Nous vivons donc le jour et dormons la nuit, même si aujourd’hui la lumière emprisonnée dans des ampoules et des machines permet de contrarier cet ordre naturel.

Si Dieu a tout créé à partir de la lumière, même les luminaires : soleil, lune et toutes les étoiles du firmament qui arrivent plusieurs jours après elle, c’est que par voie de conséquence sous une forme ou une autre, il y a de la lumière dans tout, et donc en nous. Si je dessine avec un crayon à papier à mine de plomb, il y aura bien du plomb sur ma feuille n’est-ce pas? Ou alors il n’y aura pas de dessin. Et aujourd’hui à partir d’une cellule de n’importe quoi on peut retrouver l’ensemble, comme à partir d’un trait d’hologramme, on retrouve l’hologramme complet. Puisque nous avons été faits à partir de la lumière, nous sommes forcément faits de lumière. D’ailleurs la confirmation s’en trouve encore dans la Genèse: nous les humains, nous avons été créés à l’image et à la ressemblance de Dieu. En d’autres termes, puisqu’il est Lumière, nous avons la confirmation que nous aussi nous sommes lumière et que nous avons pouvoir de créer avec la lumière.

Oui, c’est ce qui est écrit, mais dans ce que nous vivons au quotidien, vous allez me dire que c’est plutôt non! Et pourquoi ? « Parce que. Parce que t’as qu’à essayer, si tu fermes les yeux, tu verras bien qu’on n’y voit rien et que c’est noir dedans. Alors, si nous sommes lumière, c’est tout au plus virtuel. » Certes. Mais justement… le chêne est dans le gland. Nous avons le programme de l’être de feu et lumière inscrit en nous, même si pour l’instant il ne se voit pas. Le chêne est dans le gland, et c’est absolument vrai que ça ne se voit pas à l’œil nu, parce que le programme est sous forme d’information seulement. La nature saura très bien le déchiffrer si les conditions sont réunies, par contre nous, si nous ouvrons un gland, nous n’y verrons pas un minibonzaï bien rangé dans le bon sens, il nous faudra nous en remettre à la nature et planter le gland (enfin de préférence pas celui que nous aurons ouvert) et puis observer ce qu’il adviendra de ce gland. Ce que nous verrons, c’est que ce n’est pas un gros gland qui va apparaître et grandir, mais un chêne.

Cette analogie nous aide à accepter que ce n’est pas parce que nous ne sommes pas lumière quand nous fermons les yeux que nous ne possédons pas l’information du feu en nous. Deuxièmement, ça nous prévient que ce n’est pas non plus en accroissant notre modèle actuel de corps obscur et de comportement que nous deviendrons lumière. On pourrait même affirmer le contraire. Un peu de caractère, comme on dit, c’est bien, mais plus, ça deviendrait caractériel. Pousser à l’extrême ce que nous sommes actuellement sans rien modifier serait devenir notre propre caricature et risquer la mort. La grenouille de La Fontaine qui voulait se faire aussi grosse que le bœuf nous l’enseigne sans grand discours: « La chétive pécore s’enfla si bien qu’elle creva. » Ainsi, puisque nous n’avons pas encore l’expérience commune de cette transformation, il nous faut nous en remettre à la sagesse de la nature et d’une intelligence supérieure à la nôtre. Il serait avantageux aussi de chercher où trouver des infos sur ce programme, c’est ce que j’ai fait pour vous, pour nous plus exactement!

Car dans l’état actuel des choses, nous sommes des glandus sinon des glands, et notre obscurité signifie avec force que nous ne sommes pas des soleils (je vais éviter de dire que nous ne sommes pas des lumières pour ne pas nous vexer). Si nous en doutons, observons. Autour de nous tout est sombre : les gens qui nous côtoient se sentent rarement mieux, quand nous longeons des grilles les chiens aboient et si nous surprenions un sanglier, il nous chargerait. Mais ce n’est pas la loi universelle. J’avais appris à l’école que dans l’arène romaine les lions affamés s’étaient couchés malgré leur faim devant sainte Blandine et Saint François parlait aux oiseaux et aux loups. Au Tibet, quand le rimpoche Chatral récemment disparu faisait ses pratiques, un énorme tigre venait se coucher sur une branche basse devant sa fenêtre. Pourtant il n’y a rien de plus féroce qu’un tigre.

De fait, tant que nous vivons dans l’obscurité, comment partagerions-nous la lumière? La vérité, c’est que l’obscurité provoque la peur. C’est normal d’avoir peur dans le noir, les petits enfants qui nous demandent de laisser la veilleuse ou la porte ouverte le disent très simplement. Et le problème, c’est que la peur que nous ressentons, nous l’infligeons. Dès lors le principal échange que nous faisons jusqu’au niveau mondial est celui de la peur qui mène à l’attaque, à la soumission, à la paralysie. Les animaux nous sautent dessus, les hommes sont des loups pour l’homme la femme et les petits enfants, et le marché des armes est florissant. Il fait noir.

Que faire ? Allumer la lumière. Toute l’histoire des progrès de l’humanité est donc celle des ses progrès vers la lumière, à l’intérieur comme à l’extérieur. Pour l’extérieur, par exemple, ces progrès ont coïncidé avec la domestication du feu. Dans les temps préhistoriques, les hommes n’avaient aucune maîtrise du feu. Comme les singes et les autres animaux, nous étions condamnés à nous tapir dans le froid et dans le noir, fragiles, sans recours devant le gel ni les bêtes sauvages plus fortes que nous. Et toutes étaient plus fortes que nous, avec leurs poils contre le froid, ou leur masse, ou leurs dents acérées, ou leur agilité, ou leurs griffes. Nous, nous trouvions difficilement de quoi nous nourrir et comment survivre. Mais quand le feu brûlait dans le foyer de notre tribu, tout changeait. Nous éprouvions lumière et chaleur, la peur du noir reculait aux frontières de la ligne d’action du foyer, la faim aussi grâce la cuisson des aliments et leur conservation par la fumée (manger de la viande crue ou pourrie, c’est quand même désagréable et dangereux). La flamme nous protégeait aussi des bêtes féroces non seulement parce que celles-ci avaient peur du feu mais parce que nous pouvions confectionner des armes plus performantes pour nous en défendre ou les atttaquer. C’est pourquoi, tant que nous n’avons pas percé le mystère de la production du feu, les hommes les plus valeureux se sont comportés en héros pour traverser les incendies et rapporter des brandons, et les femmes gardiennes du feu furent aussi vénérées qu’assujetties à de terribles lois. Le feu, c’était la vie de l’homme, et laisser mourir le feu ça aurait été tuer la tribu. Il n’y avait donc pas de rôle plus important et prestigieux que de garder la flamme. A Rome, les Vestales gardiennes du feu prêtresses vénérées parmi les prêtresses, étaient de cette lignée.

Les autres animaux que nous ne cherchaient pas à connaître le feu. Leur peur était plus grande que leur fascination si bien que les anthropologues affirment que la recherche du feu et la première découverte de la production de la flamme sont la marque de l’humanité. On a bien pu apprendre à des bonobos à ne plus reculer devant le feu, et même à en allumer un à l’aide de briquet et à faire cuire un steak. Mais jusqu’à maintenant, aucun d’eux n’a été suffisamment intéressé par le feu ou le steak à point pour avoir l’idée spontanée d’en allumer un. Quant à passer de longs moments à frotter deux bouts de bois pour les chauffer jusqu’à la production d’une flamme, pour l’instant ça ne s’est jamais vu. Dans Mooglie, vous souvenez-vous de la danse du roi Louie et de ses sujets avec le petit garçon ? Il lui confie qu’il aimerait bien que ce petit d’homme lui donne le feu, parce que dit la chanson »I wanna be like you », mais on ne le voit pas disposé à faire autre chose qu’à danser cette demande! Le feu, c’est l’homme.

On produisit le feu d’abord avec deux bouts de bois, puis avec deux silex : la production de la  flamme devient très rapide et sûre, si rapide qu’en ce qui me concerne, je produisis une étincelle à partir du frottement de deux silex au cours d’une simple animation sur une aire d’autoroute… Dans les deux cas, ce n’est pas d’abord l’étincelle qui apparait mais la chaleur. Chaleur d’abord, lumière ensuite. C’est ce qui fait que le feu est associé symboliquement à la fois à l’intelligence du fait de sa lumière, et à l’amour qui réchauffe. Ces caractéristiques se rapportent à tous les feux, comme le soleil par exemple qui chauffe et éclaire en même temps (à ce propos, pour reparler de la mythologie nippone, chez les Japonais le soleil n’est pas un dieu mais une déesse et en allemand, le mot soleil est féminin).

Pour revenir à la production préhistorique du feu, d’où a pu venir à l’homme l’idée que frotter longuement un morceau de bois contre un autre, puis dans une rainure pourrait faire surgir une flamme? Pour Bachelard dans sa Psychanalyse du feu, c’est la proximité symbolique du feu et de l’amour qui l’explique, et c’est la façon de faire l’amour qui a suggéré à l’homme la manière de faire un feu. Il fallait une vision de cette possibilité pour la faire éclore. Si nous revenons à la cosmogonie biblique, nous trouvons une étrange similitude dans la façon de produire la lumière en lisant le début de la création du monde. Il est dit que l’esprit de Dieu se mouvait sur les eaux. Ce mouvement de va et vient sur l’eau a été source du jour Un, de la lumière. La baguette de diamant des Japonais aussi fut agitée par le dieu dans les eaux informes, mouvement d’une verge de feu et lumière, et lorsqu’elle en fut retirée, une goutte tomba qui fut la première île nipponne à surgir de l’eau. Ne dirait-on pas qu’il a fallu du feu pour que l’univers et les êtres apparaissent? Traditions et psychanalyse nous orientent donc vers l’hypothèse que cosmogonie générale et cosmogonie individuelle ont la même méthode: créer à partir du mouvement et du feu.

Si tel est le cas, il convient de continuer à approcher le feu comme nos ancêtres préhistoriques, avec une sorte de crainte sacrée devant cette toute puissance et aussi de nous rendre compte qu’il est d’une importance capitale de ne pas nous en désintéresser. Or le XXème siècle a rencontré ces deux écueils. Désintérêt d’abord, parce que de nos jours on peut avoir l’impression que le feu est domestiqué. Le moindre bébé peut appuyer sur un interrupteur, on achète des briquets et des allumettes à des prix dérisoires, la flamme de la chaudière se rallume toute seule et dans les rues les lampadaires s’allument automatiquement pour chasser l’obscurité… Qu’est-ce qu’il peut bien avoir d’extraordinaire, ce feu qui dans mon quotidien m’obéit au doigt et à l’œil ? Il faut avoir rencontré l’agitation du fumeur qui a égaré son briquet pour avoir une vague idée de l’angoisse existentielle d’une vie sans feu! Oui, ce qui est commun est banal, et notre attention au feu s’émousse et meurt devant tant de facilité. Jamais le feu n’a été si domestiqué, et paradoxalement, si inconnu.

Le deuxième écueil est de s’approcher du feu comme d’un vulgaire instrument, pour asseoir une puissance détachée de l’harmonie générale, et ça nous l’avons fait aussi. La science moderne s’est désolidarisée du sacré. Le travail du feu a conduit les hommes à une certaine maitrise de la combustion: le charbon, le pétrole, et même de la fusion nucléaire. Nous n’avons eu de cesse que d’augmenter notre puissance de feu, comme on dit. Ces progrès ont en effet rapproché l’humanité du pouvoir des dieux, mais notre pouvoir à nous est resté déconnecté de la lumière de l’intelligence et de la vie. C’est à la mort que nous nous sommes acoquinés. On tue davantage avec des chars en acier blindés qu’avec une arbalète, et le champignon de la bombe atomique est peut-être plus terrible que le feu qui détruisit Sodome et Gomorrhe. En tout cas il n’a rien à voir avec le feu créateur, c’est un feu destructeur qui consume et anéantit tout ce qu’il touche. Au lieu de s’élever, il mord. Le feu de la science du XXième siècle n’est pas un feu sacré

Or les mythologies et ce que nous savons des sociétés antiques nous disent que le feu est sacré, qu’il est lumière et créativité. En voici un récit particulièrement explicite. Selon la tradition grecque, les hommes qui ne connaissaient pas le feu seraient restés fragiles en leur obscurité s’ils n’en avaient pas reçu le don de Prométhée, ce Titan généreux. Or comment fit Prométhée? Le feu étant un attribut divin, il le déroba dans l’Olympe pour l’offrir aux hommes. Ceci provoqua l’ire divine dont le voleur, accroché sur son rocher, fit longuement les frais. Son foie toujours renouvelé fut chaque jour dévoré par un aigle jusqu’à ce qu’Héraclès l’en délivrât. Mais pourquoi cette colère intraitable de l’Olympe? Parce que Prométhée avait donné aux hommes non pas seulement la flamme mais le feu dans toute sa dimension sacrée : le feu et la connaissance du feu, que l’on symbolise souvent par la connaissance de la métallurgie mais qui touche jusqu’au principe même de la vie.

En leur donnant le feu et la métallurgie, il avait donné aux hommes la connaissance de l’énergie et sa maîtrise, et la possibilité de se rendre égaux aux dieux : immortels, donc libres. Quand le mythe insiste sur le châtiment de Prométhée, il nous dit: « Homme! Toi qui a oublié les secrets du feu, fais attention! Ce cadeau est plus important que tu ne pourrais croire, ne le néglige pas. Tu ne le comprends pas aujourd’hui mais tu peux au moins comprendre le châtiment du Titan. Plus grande est la punition, plus grave fut la transgression, donc plus important était le cadeau. Alors cherche pourquoi il ne fallait pas te donner le feu ! Ce feu te conduira plus haut que le sommet de l’Olympe, à la source même de la vie. Voilà ce que craignaient les dieux. « 

Revenons donc à ce cadeau, et à la science de la métallurgie qui fut donnée avec. Qu’est donc le principe d’action de la métallurgie ? D’abord il faut un grand feu. Puis, plonger dans le brasier un minerai impur et laisser les scories fondre et disparaître. Cette vertu purificatrice est peut-être d’ailleurs une des bases de l’invention du purgatoire, lieu sensé nous purifier avant le paradis, alors qu’en enfer, nous n’aurions qu’à rôtir éternellement, n’ayant rien de pur à sauver ! Autre vertu de la métallurgie, c’est d’assouplir ce qui est dur pour lui donner forme. Comme le faisaient les maréchaux ferrant de nos villages, il faut placer dans la flamme un fer rigide et inutilisable en l’état, le liquéfier pour le rendre utilisable et lui donner la forme qu’on a dans l’esprit. Le feu de la métallurgie permet donc d’aller de l’impur au pur et de l’informe à la forme par une opération de purification et de transformation.

Maintenant, n’oublions pas que tous les récits des traditions qui nous parlent de l’extérieur parlent aussi de l’intérieur de nous. La flamme qui purifie le métal au creusetsignale la flamme qui purifiera notre âme et nous approchera de l’incandescence. Le principe applicable dans la forge l’est donc aussi en nous. Les alchimistes chauffaient l’alambic à la flamme pour changer le plomb en or, bien sûr, mais ils cherchaient d’abord à se changer eux-mêmes pour transformer les démons en vertus et rencontrer la pierre d’immortalité quelque part en eux. Le premier trésor est à l’intérieur, or alchimique, perle des évangiles et du taoïsme, sésame de tous les trésors, Vérité et Vie. Quelque chose en nous le sait, ou alors comment expliquer le succès des chasses au trésor auxquelles se livrent enfants comme adultes?

A ce stade, la question se pose de savoir comment on visite l’intérieur de notre terre, avec quelle lumière, puisqu’on est d’accord que quand on ferme les yeux, on n’y voit rien… Nous pourrons devenir or pur ou diamant par le feu, mais quel est ce feu ? Où est-il ? comment l’attirer? Ou bien s’il est déjà dedans, comment l’allumer? Quand je pense que ne serait-ce que le feu gastrique, même lui, à son niveau basique de ma survie, je ne sais pas d’expérience intérieure comment il fonctionne, comment rencontrer ce feu qui me transformerait jusque dans mon ADN, mes pensées et mes sentiments?

Bouddha enseigne que toute cette obscurité, notre ignorance de la lumière est due à l’oubli de notre origine divine, pure conscience, pure Lumière et pur Amour. Mais ce n’est pas parce que je l’ai oubliée que mon origine divine a disparu. Pour prendre une comparaison triviale, si un soir invitée à dormir chez des amis, je m’aperçois que j’ai oublié ma brosse à dents, j’en suis séparée mais ça ne la détruit pas pour autant. Ce feu que je ne connais pas parce que j’en suis séparée mais qui reste intact, c’est le feu divin. Or dans la bible, il nous est constamment demandé de la part de Dieu de rétablir l’alliance, dans notre intérêt : son oubli nous met au pouvoir des armées étrangères (du samsara, du malheur), alors que l’alliance nous ramènerait dans un pays où coulent le lait et le miel. En d’autres termes et c’est plutôt réconfortant, si nous désirons retrouver notre nature de lumière, la divine conscience nous y aidera.

Car le désir de Dieu, quel que soit le nom qu’on lui donne, dans sa dimension d’intelligence et d’amour, est que chacun de nous nous puissions jouir de notre héritage d’enfants de noble origine, comme diraient les bouddhistes. Il n’est pas normal que nous vivions dans la peur et l’obscurité, nous sommes faits par notre filiation divine pour la puissance créatrice et guérissante de la lumière, et ce pas seulement pour nous-mêmes mais pour le tout. Nous devrions donc être habités par le feu qui invente des galaxies d’une seule parole, et ressuscite les morts. Nous n’y sommes pas tout à fait…

Pour commencer, où se trouve le foyer ? Sur l’autel. Dans les temps anciens les prêtres faisaient des sacrifices humains ou animaux sur un autel, et ces sacrifices d’animaux étaient ensuite brûlés, que ce soit dans la religion juive ou dans de nombreuses autres religions, comme chez les grecs et romains. Il est donc d’une importance capitale pour nous de rétablir l’autel renversé par nos mémoires de malheur et nos comportements inappropriés, car le feu qu’on y met est un feu sacré : en brûlant l’animal extérieur, il permet à qui s’unit énergétiquement et par la foi de brûler en même temps notre nature animale, c’est-à dire notre nature charnelle, instinctive et périssable et de ranimer le feu.

Dans la bible, il y a au moins deux occurrences où Dieu se montre directement comme feu en enflammant l’autel du sacrifice sans intervention humaine. Une fois pour Gédéon, une fois pour Elie. Gédéon reçut l’ordre farfelu d’aller combattre la multitude d’ennemis qui ravageaient son pays avec trois cents hommes. Il demanda à Dieu de confirmer que c’était bien de lui que venait la consigne ; Dieu accepta, enflamma le sacrifice. Gédéon partit et vainquit. L’autre fois, comme une énorme sècheresse ravageait le pays, Elie mit en scène pour le peuple un duel entre Dieu et les 450 prophètes de Baal, prêtres des pulsions tordues et pourvoyeurs d’obscurité que tous suivaient. Les prophètes invoquèrent leurs dieux pour enflammer le sacrifice, mais sans succès. Alors Elie restaura l’autel renversé de Dieu et même il l’inonda. Puis il demanda à Dieu d’agir. Et Dieu enflamma tout : l’holocauste, et le bois, et la terre, et jusqu’à l’autel même. Le feu avala l’eau et le peuple fut convaincu de quitter les Baal pour revenir au dieu unique. Ensuite, Elie massacra à lui tout seul, donc sans doute rempli d’une fureur divine, les 450 prophètes de Baal, en signe d’éradication de la racine de la souffrance des hommes, qui est de se détourner de Dieu. Et la pluie revint sur le pays et les hommes cessèrent de mourir, goûtèrent de nouveau à la douceur de vivre. Puis, lorsqu’Elie mourut, il ne mourut pas, mais il s’éleva dans un char de feu, sorte de vaisseau magique vers d’autres dimensions. Feu, encore feu, lumière.

Ainsi, la leçon est que pour que la vie redevienne joie puissance et abondance comme elle devrait être, pour que jamais l’eau de vie ne nous manque, il nous faut commencer par chasser les dieux étrangers du milieu de nous, selon l’expression biblique. Nous imaginerions-nous capables de partir dans un char de feu avec nos corps aux pieds, notre mauvaise humeur et le vertige ? Non, celui qui peut ainsi s’en aller doit avoir retrouvé l’accès de sa nature ignée.

Bien sûr, je le répète, si le mot de Dieu nous gêne nous pouvons le remplacer par pure conscience, pure vacuité, pure lumière, pur amour et totale puissance, nous pouvons l’appeler Vérité. Notre vérité aussi, quand nous sommes prêts à abandonner les limitations de notre étui mortel, nous pouvons retrouver le contact avec ce feu qu’en vérité nous sommes.

Mais par où s’enflammera dans notre site le feu sacré? Où est cet autel dont nous parlions ? Nous rappelant que l’autel est le lieu du don et de l’abandon de l’homme à la guérison, et le lieu de l’amour de Dieu pour l’homme, nous rappelant que c’est le lieu de la rencontre, cherchons. Qu’est-ce qui en nous donne et s’abandonne? Qu’est-ce qui aime? Qu’est-ce qui cherche la rencontre et l’union? Il me semble bien que c’est le cœur, non pas le cœur émotionnel, prompt à souffrir, à marchander et à reprendre mais plutôt le cœur comme trône de l’âme.

Bon, arrêtons-nous là une seconde. Nous, dans notre cœur, est-ce la recherche de ce pouvoir d’amour, vie et puissance, qui crée les univers en jouant, est-ce cette recherche qui est la première ? Sur son trône, y a-t-il l’amour inconditionnel et équanime? Ou y avons-nous installé notre amoureux, notre maman, notre enfant ou petit-enfant?

Et si ce lieu est notre esprit, et que la première connexion se fasse d’esprit à Esprit, d’esprit mortel à cette intelligence infinie, qu’en est-il du nôtre? Est-ce Dieu qui l’occupe prioritairement, ou le programme de nos prochaines vacances ? Est-il suffisamment détendu, vide et ouvert pour être rencontré, ou occupé et stressé par nos problèmes ou nos joies personnelles?

Certes, le feu de Dieu réclamé par Elie, qui consume tout, l’holocauste et la pierre en même temps, a de quoi nous inquiéter, mais plusieurs récits devraient nous rassurer. D’abord, si nous nous rappelons que le peuple d’Israël fut conduit par une colonne de nuée le jour qui devenait colonne de feu la nuit, il devient évident que ce feu est amour et intelligence. La nuée comme brumisateur le jour dans le désert, le feu la nuit comme chauffage et protection contre les bêtes dans la froidure, c’est plutôt bien vu.

Il y a aussi la rencontre de Moïse avec le buisson ardent. Un jour, Moïse aperçut dans la montagne un feu qui sortait d’un buisson. Depuis le temps que ce buisson brûlait, il aurait dû être consumé, quelque chose n’était pas normal, selon la loi habituelle du feu et des buissons. L’intérêt pour ce feu qui ne consumait pas le bois, feu montant, libre et joyeux, provoqua chez Moïse une attitude qu’il nous est recommandé d’imiter si nous voulons nous en approcher aussi. Moïse se détourna de son chemin pour aller voir. En d’autres termes, lui, au centre de son esprit et de son cœur, il avait le désir de la lumière, et non pas la rentabilité de son entreprise ovine ou un rendez-vous galant. Et lorsqu’il s’en fut approché, il entendit une voix qui venait du l’intérieur du buisson et qui était celle de Dieu. De la conversation qui s’en suivit vint le nom que Dieu accepta de donner à Moïse pour le peuple : Je suis « Je Suis » – on reconnaît là le Soi de Ramana Maharshi, et vint aussi la libération de tout Israël esclave en Egypte. La rencontre avec le feu de Dieu n’est que bénédiction, et pas seulement pour soi.

Traduit en langage intérieur à nous-mêmes, que pouvons-nous comprendre? Avant qu’il ne soit ardent, le buisson était seulement un buisson: pauvre, épineux et sec sous le soleil. Ainsi parfois notre cœur, meurtri de blessures ancestrales et personnelles est-il hérissé d’épines et tout sec, et notre esprit bardé de jugements contre les autres et nous-mêmes. Pourtant c’est cela qui devient le lieu de l’énergie absolue. Bien sûr pour que cela advienne, pour que nous entendions Dieu parler, il faudra nous en approcher de suffisamment près : puisque la voix vient de l’intérieur du buisson pour Moïse, cela signifie qu’elle s’élèvera de l’intérieur de nous. Quittant nos activités extérieures bien sûr, mais aussi nos affections, nos pensées et nos agitations, il nous faudra pénéter à l’intérieur de notre cœur, et on ne pénètre dans un cœur hérissé d’épines qu’avec l’amour, les taoïstes disent bienveillance.

Ainsi nous apprendrons qu’en nous Dieu Est. Etant ce qui est, il ne connait pas la mort. Et puisque nous aurons vécu qu’il est en nous, nous saurons que nous non plus, nous ne mourrons pas. Le feu du buisson nous aura réchauffés, consolés, guéris et rendus libres. Mais ce ne sera que le début. Ensuite, nous saurons qu’avec ce pouvoir nous aurons à délivrer tout notre peuple de l’esclavage. Notre peuple, c’est à dire toutes nos celllules, toutes nos émotions toutes nos pensées. La rencontre de Moïse avec sa lumière ce n’est pas un terminus, c’est un point de départ. Ainsi en sera-t-il probablement pour nous aussi si nous entrons un jour dans le tabernacle du cœur, et si nous abandonnons les schémas personnels de notre mental.

Mais comment ? Voici une méditation transmise par le Tibet. Il s’agit de voir notre corps en tant que source d’une formidable énergie de lumière. Nous possédons toutes et tous une énergie physique, vitale et spirituelle rayonnante qui est beaucoup plus riche que nous le pensons. Et énergie et lumière sont une seule et même chose.

Imaginons et sentons que tous les aspects lourds, rigides, tendus, limités, froids, les zones de souffrances, de chagrins ou de disharmonie, toutes les parties dites obscures de nous sont transformées par la lumière flamboyante, comme dans une célébration. Entrons dans une cellule, puis élargissons jusqu’à ce que peu à peu toutes nos cellules vivent et communient dans la félicité et le bien-être. L’énergie et la lumière de milliards de cellules, comme les rayons d’autant de soleils, emplissent notre corps. Dès que la sensation est venue une seule fraction de seconde, revenons y maintes fois, reposons-nous en elle, jouissons-en.

Enfin, imaginons que la lumière et l’énergie jaillissent de notre corps comme un feu de joie qui resplendit dans la nuit, que des rayons émanent de nous comme une sorte d’aura, une sphère de protection, des arcs-en-ciels d’énergie bienfaisante. Cette énergie se propage jusqu’à toucher tous les êtres vivants et tous les lieux, en les emplissant de lumière et de paix. Terminons en ne faisant qu’un avec notre sensation de plénitude et de Joie.

Ou alors, utilisons la méditation de la Pentecôte, que nous avons fêtée justement dimanche dernier. Lors de la Pentecôte, les apôtres malheureux, honteux et malades d’avoir perdu Jésus crucifié se voyaient pourchassés pour avoir été ses amis. Ils se trouvaient ensemble dans une chambre en haut d’une maison, et ce détail a son importance. La maison trembla, un feu sacré y pénétra, et ils furent remplis du don de l’Esprit Saint sous forme de langues de feu qui les pénétrèrent depuis le haut de la tête comme l’illustrent pléthore de tableaux anciens. Aussitôt, ils sortirent et proclamèrent la bonne nouvelle de la Vie au peuple. Or bien qu’il y eut des gens de toute nationalité et de langues différentes, tous comprenaient. Dans notre corps par exemple, les cellules cancéreuses n’entendent plus le langage commun, mais le feu de l’Esprit divin ramène la Vie. Demandons donc cette lumière puis faisons-là descendre de la tête au coeur puis jusqu’au ventre, et à tout le corps, nous remplissant de clarté et de puissance. N’ayons pas peur, on n’a jamais entendu dire que les apôtres fussent sortis de cette rencontre avec une tonsure au troisième degré !

Dans le cerveau, ce feu nous donnera plus de lucidité (d’ailleurs ce mot vient de Lux, lumière). Nos pensées nous apparaîtront mieux, bric à brac que jamais nous n’avons jeté aux encombrants car nous ne savions même plus que c’était là. Nous nous surprendrons à errer du passé à l’avenir, de l’image de nous aux images d’autrui, de croyances en opinions. Nous verrons que dans notre cerveau bafouillage et cafouillage s’entrechoquent, dégageant une énergie qui nous consume au lieu de nous éclairer. Il y a du tri à faire dans notre espace mental pour lui rendre ce nom d’espace… Après, toujours éclairés par ce feu d’intelligence nous pourrons utiliser les pouvoirs de notre cerveau à ce qui en vaut la peine: prendre les bonnes décisions pour notre plus grand plaisir, organiser un emploi du temps judicieux et joyeux, accroître nos savoirs dans tous les domaines, découvrir le silence et éviter les erreurs. Oui, dégagés des confusions et de l’énergie consommée par nos pensées parasites, éclairés par une sagesse qui nous dépasse, nous aurons assez de combustible pour commencer à apprendre ce dont nous avons envie sans l’avoir osé jusqu’à aujourd’hui. Vers quoi nous sentirions-nous portés? De nouvelles langues? Des sciences? Des arts? Des techniques? Des voyages? Ou bien voudrions-nous imaginer de quoi aider les autres et la planète, comme ces jeunes qui plantent des arbres avec des drones, qui nettoient les déchetteries et les océans, qui font des recherches sur l’utilisation du vide comme énergie et mille autres choses encore ?

Puis reconnaissons que dans notre cœur, tout n’est pas bien éclairé non plus, le Saint Esprit aurait de quoi faire. Coincés dans l’émotionnel, nous sommes plaqués au sol par la tristesse et la déprime ou dressés les uns contre les autres par la fureur ou la jalousie. La haine, l’orgueil, la culpabilité et jusqu’au dégoût de nous-mêmes nous visitent régulièrement au point de nous faire faire ce que nous ne voudrions pas, ce qui s’appelle péter un câble. Ouvrir la fenêtre de notre appartement pour tirer sur des enfants qui rient trop fort dans le jardin du dessous, pousser sous le métro un inconnu devant nous, ou simplement proférer une vraie méchanceté, rien de tout cela ne nous est impossible. Ne disons pas le contraire, les dépositions des accusés sont celles que nous pourrions écrire : « Je ne sais pas ce qui m’a pris. » Et leurs voisins s’étonnent, comme j’espère les nôtres si ça nous arrivait : « On n’aurait jamais dit ça ! » C’est parce que notre cœur est encombré de nos valises et des malles ancestrales jusqu’à l’oppression. Et ces valises sont remplies de souffrance et d’errance émotionnelle, d’amours déçus, d’enfants non désirés, de danses macabres. Avec le feu de l’esprit nous pourrons brûler tout cela qui n’a pas d’existence réelle, pour retrouver l’espace du flamboiement et de la joie. Sans le brasier d’amour divin, notre cœur continuera à subir la combustion ordinaire de tout ce fatras qui nous auto-détruit et nous enfume : ça nous dépasse.

En ce qui concerne notre organisme, il y a aussi du travail. Plus nous vieillissons, plus c’est clair: notre feu humain est fragile et un jour il s’éteindra. Pour l’instant par exemple, il se peut que notre feu gastrique s’affaiblisse et que nous ayons besoin d’une petite sieste après le repas. Et là, maintenant avons-nous la sensation que notre estomac, l’alchimiste de notre organisme, brûle bien nos aliments? C’est son rôle que d’utiliser le feu de l’acide pour transformer ce que nous mangeons en énergie. Sans lui, nous mourrions. Et notre feu sexuel ? Il reste souvent bloqué au premier des sept ciels dont parlent la langue française, ou des neuf paliers de l’orgasme que décrivent les taoïstes. A moins qu’il ne soit éteint, ou complètement inutilisé ?

Il se peut aussi, et je nous le souhaite, que nous ne nous sentions pas concernés par ces délabrements, et que nous pétions joyeusement… le feu. Tant mieux, tant mieux, dans ce cas nous sommes dans les conditions optimales pour ouvrir les yeux sur ce que dit Dieu dans le buisson et par sa flamme de pentecôte. Par le feu de Je Suis, le corps peut être autre chose que ce que nous en faisons. C’est ainsi que Bouddha laissa sur le roc la trace de son pied comme nous, nous la laissons dans le sable, c’est ainsi que Jésus se montra transfiguré au sommet de la montagne. Qui cherche trouvera aussi dans des temps plus récents des témoignages de cette transformation possible et vécue… même si on sait que les êtres parvenus à ce point le cachent soigneusement. Et pourquoi? L’histoire de Moïse, encore lui, revenant de ses rencontres avec Dieu au Sinaï nous l’enseigne : parce que ça fait peur au peuple. Or que ce soit prudence ou compassion, il n’est jamais bon de faire peur au peuple.

Alors, si nous voulons œuvrer à notre propre transfiguration physique, émotionnelle et mentale, et que nous ayons l’intention de rencontrer la puissance de notre feu, demandons le feu de l’esprit pour notre bois. Et aidons-nous de la méditation du jardinier. Puisque l’extérieur nous donne des leçons sur l’intérieur, commençons par regarder comment on fait un feu. On commence par des herbes sèches, du petit bois, puis du plus gros, puis les grosses bûches une fois que le feu a pris. On approche du feu ces grosses bûches avant de les mettre pour qu’elles soient bien sèches et prêtes à brûler. On ne fait pas brûler du bois vert, ça enfume et ça brûle mal.

En nous, ça donnerait quoi? Commençons par le petit bois de nos contrariétés, de nos petites méchancetés, puis de proche en proche, arrivons au meurtre que nous avons perpétré ou au viol que nous avons subi. Faisons brûler au feu de l’esprit ce qui fut malheur pour nous depuis bébé. Soyons méthodique, dressons une liste de questions pour amasser intelligemment notre bois : Qui nous a frappés pour la première fois ? Papa ? Maman ? Qui nous a volés, violentés ? Humiliés ? Remontons le plus loin possible. Pistons aussi le mal que nous avons fait… A qui avons-nous souhaité ou fait vraiment du mal, depuis notre plus jeune âge ? Voilà d’autres belles bûches! Et comme les malheurs laissent leur marque dans le corps, soyons attentifs à l’endroit de notre corps qui réclame d’être soulagé au moment où brûle ce malheur, aidons-nous des connaissances des médecines anciennes du tao ou de l’ayurvéda. Et laissons se dissoudre sous le pouvoir de la flamme tous les blocages et les maladies.

Merveille! Ce feu transforme en lumière ce qui était destiné à pourrir et salir le jardin. Comme le dit maître Chia, « Garbage is gold », le déchet, c’est de l’or. Nos malheurs et nos scories, en s’embrasant, nous réchauffent et nous éclairent, nous donnent une énergie de plus en plus puissante. En brûlant toutes nos peines et nos dysfonctionnements, ce feu fait de nous des soleils. Et il nous montre que nous ne disparaissons pas quand disparaît notre histoire. Quand toute souffrance brûle, quand toute émotion positive mais lourde brûle, que reste-t-il? Le feu nous révélera notre âme, buisson ardent, et il nous montrera qui nous ne sommes pas. Nous verrons désormais que l’intégralité du contenu de notre conscience n’est pas vraiment nous puisque nous pouvons tout changer, tout programmer autrement. Nous comprendrons qu’il ne faut plus nous identifier à ce que nous avons vécu, que nous nous étions trompés sur notre identité véritable.

Ce n’est pas que nous n’aurions pas vécu ce que nous avons vécu et qui forme notre histoire, mais c’est parce que cette histoire, nous l’avons, nous ne la sommes pas. Alors ne nous accrochons pas à nos malheurs, ni même à nos bonheurs, cessons de nous définir par eux, et quand ils brûlent, ne nous attendrissons pas sur la bûche. Cherchons notre âme, entrons dans la flamme. Nous rayonnerons au lieu de nous consumer, et peut-être même que si Elie passait dans son char de feu, nous serions suffisamment changés pour l’apercevoir.

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