20 janvier 2026

L’attention

Il existe un jeu sur le temps, à pratiquer le soir : rembobiner la journée à l’envers en partant de l’instant présent. Ce jeu, censé aiguiser la mémoire, prévenir Alzheimer, nous persuader de la vanité des choses, ce jeu m’a consternée. Il m’a mise en face de mon incapacité à me souvenir correctement de ce passé si récent qu’une journée qui s’achève. Mais comment ça se faisait-il qu’il y eut tant de blancs dans ma mémoire ? Qu’est-ce qui me manquait ? Comment y remédier ? Après réflexion, j’ai pris la décision… de ne plus jouer. Mais j’aurais pu aussi faire plus attention à ce que je vivais puisque c’est elle qui donne la conscience de ce qui se passe et la possibilité de s’en souvenir. Selon la neuro-psychologue Morgane Bernard Bonnet dans le blog qui porte son nom, « cette habileté est définie comme étant une tension de l’esprit vers un objet, à l’exclusion de tout autre ». Et l’Institut du cerveau précise que cela permet de « s’adapter à l’environnement ». S’il grêle des balles de pingpong et que nous y ayons fait attention, nous resterons à la maison, dans le cas contraire, notre crâne pourrait bien ressembler à une boite à œufs. L’attention peut donc être une question de vie ou de mort, elle mérite bien un peu d’attention. De quoi dépend-elle? A quoi s’applique-t-elle? Que se passe-t-il selon nos choix d’attention?

Pour la définir plus précisément, tournons-nous vers les informations de la langue française. Attention vient du latin ad, vers, et de tendere, tendre. L’étymologie confirme la définition de madame Bernard Bonnet : dans ‘tendre son esprit vers’, il y a mouvement et direction, projection même de la conscience. A partir de là, l’attention peut aller à droite ou à gauche, en haut ou en bas, devant ou derrière, en un mot, vers l’extérieur. Rien n’empêcherait de la diriger vers l’intérieur, vers notre corps par exemple, mais nous ne l’avons pas appris, et nous ne savons pas le faire. A vrai dire, quand ça nous prend de regarder par là, il n’y a rien. Comme disent les enfants, c’est nul. Nous avons donc l’habitude de la diriger exclusivement vers l’extérieur, et le mot attention va avec le verbe faire, verbe de l’action par excellence. On dit ‘faire attention’. En continuant la phrase on tombe sur la préposition ‘à’: on dit ‘faire attention à quelque chose’. Du coup, c’est encore plus directionnel : ça veut dire que le verbe va vers ce qui le complète, qu’on appelle justement un « complément », et même un complément d’objet. Le but, ou l’objet, de l’attention est donc déterminant parce qu’il indique quelle sera la spécificité de cette attention. On dit bien, et même parfois on le crie : Attention ! Sans complément, mais celui-ci est toujours sous-entendu. Attention au piéton, attention le spectacle va commencer, ou avec faire : fais donc attention – à ce que tu fais, à ce que je te dis, etc. Connaître les domaines de l’attention nous aidera donc à la définir autant que nous intéresser à sa source. En somme, l’attention a deux pôles, et la grammaire nous incite à les analyser : le sujet et le complément d’objet, qui fait attention, et à quoi.

Revenons donc au sujet du verbe, l’émetteur de l’attention. Celle-ci étant définie par madame Bernard Bonnet comme une orientation de l’esprit vers quelque chose à l’exclusion du reste, j’ai pensé à la comparaison avec une photo et son appareil, et la métaphore m’a bien plu, parce qu’elle montre que l’attention dépend de nombreux facteurs et qu’elle n’est pas si facile à exercer.

En premier lieu, quand on prend une photo, on doit tenir compte de la qualité de l’appareil. On voit aussi précisément l’objet que la qualité de l’appareil le permet. Je me souviens avoir pris un certain nombre de photos étonnamment voilées. Finalement, c’était dû à la marque des doigts remplis de goûter de mes petits-enfants sur le viseur… L’attention dépendra donc de notre appareil personnel, de notre état général de santé. Si l’appareil dysfonctionne, il n’y aura moins ou pas d’attention. Le sourd ne prêtera aucune attention à ce qu’on lui dira, parce qu’il n’a pas d’oreille. Comme dit le proverbe que j’invente à l’instant : Qui a le nez bouché ne sent pas le gâteau brûler. Cela nous mène tout droit aux différents capteurs dont nous avons besoin dans la vie pour faire attention à notre environnement. Bouddha les a enseignés très clairement: ce sont les cinq sens et la conscience que nous en avons, la vue, l’ouie, l’odorat, le toucher et le goût. C’est pourquoi on parle aussi d’une oreille attentive, d’un regard attentif etc. A ce titre, il faut un bon fonctionnement sensoriel pour apprécier pleinement un verre de vin. En plus du goût, l’oreille est concernée par le bruit du bouchon, la vue par la couleur de la robe, le sens olfactif par le bouquet, et le toucher interne nous indiquera si le vin est rond en bouche ou non. Bouddha nomme en plus de ces cinq consciences une sixième conscience, celle de la pensée, nous y reviendrons.

La qualité de la photo dépend donc de celle de l’appareil. Ajoutons la stabilité de celui qui le tient : plus nous sommes du point de vue physique bien sûr d’abord, mais aussi psychologiquement ou mentalement stables, plus la photo sera bonne. Ainsi les maîtres des arts martiaux enseignent-ils que celui ou celle qui est capable de se maintenir centré, concentré même, qui fait attention tout le temps nécessaire sans jamais lâcher, possède la clé de la réussite. Depuis la Chine ancienne, les guerriers de l’empereur étaient entrainés à l’attention totale et immobile dans la durée. Un mouvement involontaire, ne serait-ce que des yeux, et c’était la défaite parce que ça signalait à l’adversaire une faille de l’attention dont il profitait aussitôt. A l’inverse, moins nous avons de stabilité, moins il y a de possibilité d’attention, comme si le photographe était atteint de tremblements. Si nous venons de nous faire plaquer, il sera assez difficile de nous concentrer durablement sur autre chose et on sait comment le trac peut vider la mémoire et empêcher toute adéquation avec ce que la vie demanderait : un examen, l’entrée sur une scène etc. Aujourd’hui on parle de plus en plus des troubles de l’attention et hyperactivité, désignés par le sigle TDAH. Or les travaux de Jean-Philippe Lachaux, neurobiologiste spécialiste de ce domaine à l’INSERM, attestent que l’attention est essentielle à la fonction cognitive. Incapables de maintenir notre attention suffisamment longtemps, nous n’aurons pas les bonnes conditions pour apprendre ne serait-ce qu’à l’école. Pour soigner ce handicap, à part des aides médicamenteuses, on met principalement en place des façons de vivre qui n’ajoutent pas d’autres raisons psychologiques et émotionnelles à ce déséquilibre de l’attention déjà très difficile à vivre. C’est pourquoi il est essentiel dit-on, que le diagnostic soit porté. Cela donne moyen à l’entourage de faire attention à s’adapter sans rajouter ni stress ni culpabilité. Frapper le cul de jatte parce qu’il ne veut pas sauter ne lui a jamais rendu ses jambes !

Gardant la comparaison avec la photo, nous en arrivons troisièmement à la justesse de la focale dite aussi mise au point : il s’agit du réglage de l’appareil en fonction de la distance entre son centre optique et l’objet à photographier, pour la netteté de l’image et l’ouverture du champ. C’est tellement délicat qu’aujourd’hui tous les appareils et les téléphones proposent l’option du réglage automatique. Au niveau de l’attention, la comparaison est éclairante, autant pour la netteté de l’image que pour le champ du cadrage. Prenons d’abord la netteté. Puisque la netteté de l’image dépend du choix de la distance, sommes-nous toujours à la bonne distance de ce que nous observons? Puisque elle dépend de l’ouverture de la pupille, avons-nous toujours assez de neutralité dans l’attention? Si nous ne trouvons pas la distance juste ni l’accommodation juste, notre perception de la réalité sera défaillante. La vie amoureuse en est un bon exemple. Il arrive dans ce domaine que la « mise au point » de notre appareil soit imparfaite et que notre attention soit faussée. Nous ne voyons pas les choses clairement, comme aussi avec des jumelles mal réglées. Trop d’affect, trop d’émotions empêchent un réglage adéquat et on peut regarder longtemps et mal en même temps. D’ailleurs le proverbe ne reconnait-il pas que l’amour est aveugle?

Pour le degré de focalisation ou zoom, la question est délicate car le propre de l’attention est justement de n’éclairer qu’une part de ce qui est pour mieux le voir, en faisant passer le reste au second plan, voire en l’ignorant complètement, selon madame Bernard Bonnet. Nous gagnerions à prendre conscience, au sujet de l’ouverture du champ, que si notre attention néglige certains détails et se contente d’embrasser vaguement trop d’éléments comme dans un plan général, nous n’aurons pas toutes les informations nécessaires parce que ce qui est près de nous sera vu trop petit et donc imprécis. Si au contraire notre attention est trop focalisée, on ne verra rien de l’image globale et nous manquerons aussi des informations nécessaires à notre existence. Imaginons une BD faite d’une succession de gros et très gros plans : une verrue, puis une phalange poilue, puis un nuage, puis un bout de balcon, et ce pendant des pages et des pages. Nous finirions sans doute par ne rien comprendre. De même notre existence quand nous ne prêtons attention qu’à ce que nous avons sous le nez sans vision d’ensemble. C’est ce qui nous arrive quand nous sommes amenés à conduire notre vie la tête dans le guidon. En fin de compte, ce que capte notre attention, c’est le guidon. Nous risquons des erreurs de choix, de comportement, et même l’accident ! Mais la distance juste entre le sujet et l’objet de l’attention n’est pas facile à trouver. Peut-être serions-nous aidés par cette question du photographe que j’ai déjà posée au sujet de la netteté : Suis-je à la bonne place ?

Enfin, un autre enseignement de cette comparaison de l’attention et de la photo nous ramène à la place du sujet : c’est celui de l’importance du point de vue au départ de toute image. L’art du photographe est souvent celui de la justesse de ce point de vue. Un micro-déplacement suffit à changer le champ « d’attention » de l’appareil. Normalement, un élément intéressant se trouvera mis en valeur au premier plan dans une image bien cadrée, ce qui est d’une importance secondaire se trouvera plus loin, et hors champ ce qui n’a pas d’intérêt. Le photographe n’hésite pas à essayer plusieurs prises, à se déplacer, se pencher, s’accroupir, à monter sur quelque chose, jusqu’à ce qu’il ait le point de vue le plus parfait. Nous-mêmes, sommes-nous donc à la bonne place pour exercer notre attention sur ce qui importe ? Dans le domaine de l’attention, ce bon point de vue et ce bon cadrage donnent les moyens de ce qu’on appelle le discernement. Pour être plus sûr de l’exercer, de nombreuses écoles depuis l’antiquité conseillent donc comme pour la photo, de multiplier les postes d’observation, de les déplacer volontairement pour élargir l’analyse à la perception d’autrui et aux différentes évolutions possibles d’une situation afin de modifier éventuellement sa propre position devant la situation. On en a une illustration dans le jeu d’échecs. Pour choisir le meilleur déplacement, un bon joueur doit anticiper les différentes configurations du jeu et s’ouvrir à la tournure d’esprit du partenaire.

Cet exemple valorise la concentration mentale et l’analyse sans affect, mais bien sûr la vie ne se réduit pas à cette dimension, la justesse du point de départ de l’attention non plus. Le plaisir d’être vivant sur la terre n’est pas principalement mental, il est fait du plaisir d’aimer et d’être aimé et d’en avoir conscience. La juste place est souvent celle du cœur , et notre cerveau y collabore. Nous possédons des neurones dits neurones miroirs qui nous permettent de prendre conscience de ce qu’éprouve l’autre et de nous ouvrir à des relations généreuses, ce qu’on nomme l’empathie. Qu’il s’agisse du mental ou de l’émotionnel, la pertinence dans le choix de nos postes d’observation ne nous est pas forcément naturelle. Ce qui nous est naturel sans aucun entraînement, c’est d’être capable de faire attention à ce qui n’est pas important et de louper l’essentiel ! L’exercice du discernement est donc une discipline de l’esprit qui nous ramène toujours à la même question : Suis-je moi-même avec moi-même et avec les autres à la bonne place?

Puisque le poste d’observation est essentiel, qu’est-ce qui le détermine en nous ? En commençant par le début, si nous observons le bébé, nous tombons sur la perception du temps qui passe. Le bébé ne comprend pas le temps, et savoir qu’il verra mémé demain ne l’intéresse pas. Même s’il aime bien sa mémé, ça l’intéressera quand il la verra, parce que ce qui l’intéresse, lui, c’est la tétée de maintenant ou d’observer comment si on touche une antenne de l’escargot, il la rétracte. Son poste d’observation c’est l’instant présent, son attention est ouverte, innocente et tranquille. Dans son état habituel, il vit harmonieusement avec le reste du monde et même les inconnus lui sourient. Le tout petit peut rester longtemps avec l’escargot, mais il n’a pas le développement du cerveau nécessaire pour être conscient du processus. En d’autres termes, comme monsieur Jourdain qui faisait de la prose sans le savoir, il fait attention sans savoir qu’il fait attention. Son avantage sur nous est pourtant énorme parce qu’il est à ce qu’il fait, l’attention calée sur l’instant qu’il vit. D’ailleurs, si nous reprenons la comparaison avec la photo, on voit que la dimension temporelle est essentielle : on ne peut prendre que celle qui s’offre au moment exact du déclic, et c’est ce qui fait le prix des photos dites instantanées. Ca vous est déjà arrivé de vouloir prendre la photo d’un instant précieux, mais que le temps de chercher votre téléphone, l’oiseau s’était envolé ? Moi oui, heureusement qu’il y a des escargots ! Le seul poste possible de l’attention, c’est le présent, et nous l’avons perdu. Comment ça se fait?

La première raison me semble être l’absence de liberté qui a tué notre enthousiasme à vivre. En grandissant, tous les enfants et nous l’avons aussi vécu, nous devons de plus en plus faire attention à suivre une direction indiquée par autrui, les parents, l’école, les écrans. Les enfants doivent faire attention là et quand on le leur demande, et ça les coupe de leur propre écoute interne, de la spontanéité de la vie. Bien sûr, l’éducation comprend une part de directivité et le radical du mot éducation c’est conduire, mais savons-nous laisser aux enfants l’espace d’être eux-mêmes sans directivité, afin qu’ils soient dans le jaillissement spontané de leur vie, attentifs à ce qui leur plait ? Étant plus ou moins perdus nous-mêmes, c’est difficile ! Et ensuite, tant de gens s’ennuient.

Nous ne pouvons transmettre que ce que nous savons, et c’est une nouvelle raison de notre décrochage du présent, parce que ce que nous savons principalement, c’est penser… Principalement? Non, parfois, c’est même notre spécialité exclusive, au point que nous en avons conclu le fameux « Je pense donc je suis ». Pas j’aime, pas je sens, pas je m’en rends compte, donc je suis, non. Je pense. Du coup, comme il est crucial de faire attention à ce qui nous identifie, la pensée devient l’essentiel et l’école est centrée sur des objets de savoir, c’est à dire de pensée. Personne ne nous enseignera à renforcer notre capacité de présence, personne ne nous aidera à prendre conscience que nous sommes en train de faire attention, ni comment nous y sommes parvenus, ni que ça nous rend heureux. Quand on a pris l’habitude de faire attention à ce que nous indique notre pensée, on entre dans le rétrécissement de la focale. On commence à ne faire attention qu’à ce qu’elle nous indique. Or, comme dit l’adage, on ne peut pas penser à tout. Si on oublie le corps, on perd notre seul poste d’attention important puisqu’on est dedans. Si on oublie le cœur, notre attention se dessèche et notre perception aussi. Et si on oublie les autres et la nature, on sombre dans le tourniquet obscur d’un mental déconnecté. Dans ces conditions, nos photos ne sont bonnes que par coup de chance, notre attention n’est pertinente que par hasard. Et alors, que se passe-t-il?

Dans cet état, nous sommes disponibles à l’inattention et à l’automatisme dès qu’une habitude se profile. Elle est encore une raison d’oubli. Notre vie est remplie d’habitudes, depuis notre premier geste du matin. Bien sûr c’est très utile d’avoir des habitudes, c’est une grande source d’économie d’énergie puisque ça nous libère des efforts d’adaptation et de mémorisation, et que nous n’avons plus à affronter le stress de la découverte. Seulement, nous pouvons du coup nous absenter et agir machinalement. Prenons l’exemple d’un trajet régulier. Au début, nous y faisons attention, puis nous tournons à droite automatiquement même quand pour une fois il faudrait tourner à gauche et le paysage que nous regardions ne nous intéresse plus. Parce que pendant ce temps où nous ne coïncidons plus à ce que nous faisons, nous pensons, nous pensons sans savoir toujours à quoi. Voilà comment le soir, au moment de rembobiner la journée, ce moment risque d’avoir disparu de notre mémoire. Normal, il n’y était quasiment pas entré. J’ai lu que c’est le fonctionnement normal du cerveau depuis des millénaires que la pensée divagante. Il n’y a pas lieu de culpabiliser. Mais de là à nous y identifier… En agissant ainsi par automatismes dans beaucoup de domaines, nous nous volons la présence à ce que nous faisons, nous nous privons d’émerveillement, nous vivons machinalement. Un automate n’est pas un être vivant et nous perdons sans nous en rendre compte le plaisir d’être vivant. Qui se hâte a compris, disait Paul Valéry. Plus grave, si nous nous souvenons que l’attention est un moyen de nous adapter à l’environnement, l’inattention a l’effet contraire, elle nous met en danger et peut-être les autres aussi. Combien de temps allons-nous pouvoir traverser la rue sans tenir compte des voitures qui circulent?

Cet état d’inattention machinale nous amène un cran plus loin dans l’inattention qu’on appelle la distraction. La distraction nous tire hors de nous, et même, comme le dit le mot, elle nous tracte. Selon les bouddhiste c’est un poison, le sens est assez fort vu que le poison est souvent mortel. Et où nous tracte-t-elle? Toujours dehors et parfois nulle part, « dans la lune », la confusion, le brouhaha indistinct. Pas dans la conscience active, souvent vers l’agent de la distraction. Ce n’est plus nous qui choisissons, c’est de l’extérieur que vient le stimulus qui nous tracte vers lui et au lieu que l’information vienne du dehors au dedans, c’est le contraire qui se passe. Inconscients de nous, décentrés, nous lui accordons machinalement notre attention au point que les neurologues ont parlé d’une attention passive. C’est une fuite d’énergie. Bien sûr, si nous voyons que la maison voisine se met à flamber, il faut accorder de l’attention à ce stimulus et réagir en conséquence. Mais remarquons que nous nous laissons aussi distraire par beaucoup moins, car à force de ne pas assez faire attention à notre vie, nous nous sommes vidés d’elle et de nous. Nous nous ennuyons et nous en venons à attendre d’être distraits.

Il faut reconnaître aussi que notre distractivité est exploitée par des instances beaucoup moins distraites que nous et à qui c’est utile. Puisque la distraction nous met en position de réactivité au stimulus et nous éloigne de notre centre à nous, de notre attention à notre individualité, elle nous éloigne donc de notre liberté. Notre manque d’attention à nos véritables besoins et aux mécanismes environnants fait de nous des êtres aisément manipulables. D’autant qu’en choisissant les stimuli, les émetteurs contrôlent les réactions. Si je vous attire dans la chambre froide, je sais que vous prendrez un manteau. Si je vous emmène vers la cheminée, vous l’enlèverez, c’est sûr. Notre dispersion, notre distraction font de nous des êtres à l’attention captable et aussitôt captée. Distraire l’attention d’autrui de l’essentiel au secondaire entre donc en première catégorie dans les procédés de manipulation de l’opinion. Sans porter de jugement, on peut quand même constater que pendant qu’on se focalise sur l’interdiction de l’abaya à l’école, on ne voit pas d’autres réformes profondes des programmes et des financements de l’enseignement et qu’une bonne épidémie de punaises de lit détourne l’attention du salarié de l’augmentation actée de l’âge de la retraite. En stratégie militaire, cela porte même le nom de manœuvre: manœuvre de diversion. L’ennemi dirigeant son attention et ses forces sur un leurre, l’attaque se passe sur un point moins défendu. Beaucoup de collégiens ont aussi pratiqué ce genre de manœuvre pour dévier l’attention d’un copain à la cantine et lui piquer son dessert…

Une autre raison de notre perte d’attention au présent, c’est que nos sens s’émoussent. Pourquoi? Quand nous sommes déjà attentifs à quelque chose, le stimulus de diversion devra être plus fort que notre attention. On en fait souvent l’expérience avec la publicité qui interrompt nos émissions. Elle est plus forte en décibels et en luminosité que le reste, pour nous capter malgré nous. Mais pour nous en protéger ou par la vertu de l’habitude, nous y faisons de moins en moins attention, du coup il y a surenchère. Dans les rues les publicités papier sont remplacées par des pubs lumineuses dans lesquelles en outre l’image fixe cède de plus en plus souvent la place à une autre qui clignote… Je me suis attardée un instant devant un film d’animation que regardait mon petit-fils. Les couleurs saturées, les mouvements simplifiés, les gros plans invasifs sur son grand écran m’ont fait penser que l’apprentissage de la lecture avec ses petits signes noirs sur des feuilles d’un blanc terne ne faisait pas le poids. L’attention tranquille au délicat, au subtil, s’amenuise à mesure que nos sens sont émoussés. Ce n’est pas de notre faute, simplement les capteurs biologiques qui déclenchent les circuits de récompense (la sécrétion de dopamine) demandent des doses de plus en plus fortes pour être mis en action, puisqu’ils s’adaptent à ce qu’on leur a déjà envoyé. Pour finir, certaines personnes arrivent au point où il n’y a plus qu’une distraction plus forte pour les délivrer de leur premier état d’attention passive à un stimulus précédent. T.S. Eliot parle dans son poème Quatre quatuor, d’êtres aux visages tendus et harassés, « distraits de la distraction par la distraction ». Notre besoin de distraction s’apparente à l’addiction : de plus en plus, de plus en plus fort, de plus en plus souvent.

Les conséquences sont voisines aussi. Comme la faculté de faire attention est naturelle – l’enfance nous le montre sans cesse et les laboratoires de neuropsychologie l’ont repéré aussi, plus nous perdons la conscience de nous, plus le malaise nous guette. Il s’agit donc de nous désintoxiquer pour retrouver un état normal. Comment? L’attention ayant besoin d’un objet, on peut décider d’inverser le mouvement et de la diriger vers le dedans au lieu de tout miser dehors. C’était déjà la préconisation des védas, du taoïsme et de Bouddha au moyen de la méditation. Puis dans les années 60, des études en laboratoire menées en Californie sur des méditants ont démontré scientifiquement que ce simple retournement de l’attention avait des répercussions bénéfiques importantes. Changement de rythme des ondes de notre cerveau vers un apaisement de l’ensemble du comportement, amélioration du sommeil, accroissement de la mémoire, diminution de l’impact de la douleur et même rajeunissement et guérisons diverses ! Tout ça sans dépense excessive. Du coup, depuis, les études se sont multipliées partout et il s’avère que les cellules du cerveau des méditants sont plus saines que celles de la moyenne des gens, et que leurs circuits neuronaux sont plus actifs et nombreux. La pratique de la méditation s’est dissociée de la recherche spirituelle, c’est devenu celle de la pleine conscience. Désormais, elle est pratiquée très largement même en dehors de toute recherche spirituelle : la plupart des CHU en proposent et beaucoup de grandes entreprises aussi. J’ai vu dans mes recherches que récemment la BNP s’y était mise aussi.

Que faut-il faire ? Puisqu’il s’agit d’aller à rebours de nos habitudes d’attention vers l’extérieur, on s’éduque à se retourner vers soi, à être présent à son maintenant et maintenant seulement, et à des objets de plus en plus fins jusqu’à rencontrer non plus une attention à un objet, mais une attention sans objet. Il reste une attention à l’attention comme dit Philippe Lachaux, qu’on nomme aussi conscience consciente d’elle-même. C’est une aventure dans l’inconnu, et c’est pourquoi nous avons besoin de guides, religieux ou laïcs.

Donc, tournant notre objectif vers l’intérieur, nous dirigeons l’intention et l’attention vers notre volume interne de notre corps. Toutes les caractéristiques de l’attention sont là : stabilité, tranquillité, choix du point de vue, mise au point de l’appareil. Et là on découvre que si on ne voit pas l’intérieur du corps, on peut le sentir. Nous le savons déjà que nous avons un corps quand nous sommes malades ou blessés, et ce rappel ne nous fait pas plaisir, ou bien quand nos corps vivent des moments intenses par le sport ou l’amour. Mais pourquoi nous en tenir là ? Les sages ont donc entrepris de suivre leur respiration comme un guide depuis l’air inspiré de l’extérieur vers l’intérieur pour se familiariser avec l’attention au souffle subtil et au mouvement vers le dedans du corps. Ils ont préconisé d’exercer une attention bienveillante vers chacune de ses parties, ses organes, ses glandes, ses os, avec une attention de plus en plus subtile, aimante et proche de ce qu’on observe. Les boudhistes ont nommé cette approche Vipassana, et les taoïstes sourire intérieur. Emerveillés, ils ont découvert que notre corps était un lieu d’énergie relié à l’univers entier par des circuits dédiés, par des centrales internes et par le vide de nos atomes, vide rempli d’énergie que la physique quantique a désormais démontré. L’attention au plus petit les a menés tout droit à la communication avec l’immensité.

Au cours de ce travail, ils ont aussi rencontré les objets internes que sont nos émotions et nos pensées. Les bouddhistes les repèrent comme objets à cause de leur densité qui apparait en nous, passe et disparaît comme tous les objets, même si nous ne pouvons pas les empoigner par les mains. Parfois nous les croyons constants à cause de leur rythme soutenu au point de nous y identifier, mais disent les bouddhistes, quand bien même seraient-ils constants dans notre existence, cela disparaîtrait en même temps que notre objet corps à l’heure de la mort.

Donc ils ont aussi dirigé leur attention vers leurs émotions et leurs pensées. D’abord les émotions, et pensées fortes, puis avec l’entrainement, de plus en plus fines. Il est assez facile d’observer pensées et émotions qui font du bruit comme quand on se jette dans l’eau d’une piscine pour faire une bombe, c’est plus difficile de prendre conscience de la perturbation infime causée par le moustique qui s’abreuve, comme le fait dans notre esprit une pensée ou une émotion quand elle est lointaine et furtive. Avec une attention de plus en plus précise et toujours détendue, ils ont observé qu’une émotion ou une pensée pouvait en cacher une autre, et que tout avait des répercussions dans notre corps et même autour de nous. Toujours équipés du sourire et de la bienveillance, leur attention a appris à dégager ou alchimiser leurs négativités pour nettoyer leur corps et le rendre à sa nature énergétique pure. Ils n’emploient jamais de mots du registre du jugement ni de la condamnation. La négativité pour eux est simplement ce qui est inapproprié à la bonne santé physique, psychique et mentale, qui empêche de vivre harmonieusement avec soi, les autres, la nature et la conscience de tout. Cette attention à plus d’harmonie a fait son chemin dans nos sociétés, même en dehors de temps de méditation. Citons l’essor de la communication non violente (CNV) qui part de l’observation et de l’expression de son propre ressenti dans les relations plutôt que dans l’attaque d’autrui, ou encore les écoles d’éducation à une parentalité positive et créative. Ces écoles privilégient l’attention aux besoins des enfants à l’instant plutôt qu’une distraction fréquente et l’application de principes déconnectés.

Ces écoles vont dans le même sens que les coachs en méditation: l’idéal est d’aller d’une attention momentanée à une attention constante installée dans la bienveillance. Certes, une attention momentanée, c’est mieux que rien, mais c’est moins bien qu’une attention constante puisque le temps de notre passage sur terre nous sommes sans arrêt dans ce corps en interaction avec les autres. L’attention constante prend le nom de vigilance. D’ailleurs quand les panneaux sur l’autoroute nous appellent à la vigilance en conduisant, ils visent la durée : une vigilance d’une minute pour une inconscience de huit heures de voyage serait trop néfaste à la sécurité routière. Remarquons toutefois que les panneaux se répètent, comme des rappels nécessaires à notre dispersion.

Les méditants découvrent par la vigilance un mode de vie ouvert, libre et sans image de soi, dans une dimension que le mental et sa pensée leur avait voilée : celle de la conscience. Pourtant nous nous en profitons depuis notre naissance, de la conscience, elle est le seul vecteur de l’attention. Par exemple, nous faisons attention à la mouche sur la table. Enlevons toute la conscience, il n’y a plus de mouche, plus de table, et personne pour la voir, que le noir d’un rien profond. Gardons seulement un peu de conscience, et nous regarderons machinalement la mouche sans la voir. Dans cinq minutes, nous aurons même oublié que nous avons partagé un instant de nos existences et le même lieu. Rien à rembobiner dans l’exercice du soir ! Mais si nous sommes consciemment attentifs, ce moment existera dans nos vies et la mouche aussi. Seule la conscience nous permet de nous sentir vivants.

C’est pourquoi, quand ils rééduquent leur attention, les méditants aiguisent leur attention et la portent sur des objets de plus en plus subtils. Ils observent qu’entre ces objets, il n’y a rien, certes, mais pas le rien de la mort ou du sommeil profond. Expérimentant au contraire une sensation de vie et de plénitude, ils en arrivent à déplacer leur attention de l’intérieur d’eux vers « ce » qui regarde ces objets, ce qui est témoin, et qui est la source de leur contentement d’être. C’est un retournement complet de leur conscience par rapport à l’attention ordinaire et focalisée, qui part de soi-même vers dehors. Et là, qu’est-ce qu’ils trouvent? Rien. Ils ne débusquent pas un quelconque autre poste d’observation localisé, ils ne le trouvent pas même s’ils le cherchent. Ils se rendent compte d’une dimension spatiale, vide et claire. Elle est sans aucun objet puisqu’elle n’a pas de forme. Par conséquent, vu que seuls les objets apparaissent, changent et disparaissent, elle, la conscience, elle est seulement là, libre du temps, sans commencement ni fin dans un présent constant que les Hébreux ont nommée Je Suis et l’Inde, le Soi. Incompréhensible, seulement à vivre. Elle est présence partout et en nous puisque nous en avons conscience à partir de notre conscience individuelle.

Cette Présence, disent-ils, est remplie d’amour, ou plus exactement, c’est l’amour. Pas cet amour attachement, qui est une sorte de prise de possession de l’autre contraire à la tranquillité profonde, car sait-on si l’autre, mari, amant, ami, enfant, si l’autre va rester, et combien de temps? Non, pas cette tension faite des jeux parfois désespérés de nos personnes séparées les unes des autres, mais une énergie universelle, généreuse, chaude et claire et qui fait l’univers, avant, pendant et après lui, sans temps. Ils s’aperçoivent que dans cette dimension où il n’y a plus rien d’autre que l’espace, ils sont plus vivants que jamais. On dit qu’ils se sont éveillés. Il n’y a plus de poste d’observation ni de focalisation, de cadrage, il n’y a plus de photographe, rien à photographier et pourtant ils sont là, dans leur dimension infinie, en sécurité. Ils ont trouvé ce que les bouddhistes nomment leur véritable nature qui ne meurt pas parce qu’elle n’est jamais née, et cette ouverture n’a pas oblitéré leur existence relative. Mais cela encore est une expérience, car que peut dire le mental de l’amour? Toutes les traditions savent que c’est impossible qu’il en parle. Le tao qu’on peut nommer n’est pas le tao disent les Chinois, tandis que les Hébreux interdisent de figer dans la prononciation le nom de Dieu. Alors comment les méditants qui tombent en amour de l’Amour cherchent-ils à ne plus quitter cette expérience? Par le souvenir de cet état de béatitude d’être, et par la vigilance à cette attention particulière que le chaman de Castaneda nomme attention seconde.

Désormais, les méditants apprennent la double attention : l’attention à la vie infinie comme à la vie localisée, à la sagesse et l’amour sans limite comme dans les limites de la matière jusqu’à se rendre compte de l’unité de tout. Ils font de cette attention leur mode de vie, attentifs au visible comme à l’invisible, de plus en plus conscients dans la Conscience. Seulement, l’attention qu’ils apportent au monde n’est plus la même qu’avant cette ouverture. Les éveillés ne sont plus seulement attentifs, mais attentionnés: la dimension de l’amour, de la compassion et de la sagesse infinie brûle à travers eux. Toujours blottis dans l’Être, ils ne sont qu’attentions… au pluriel. Et le monde s’apaise et s’éclaire à leur contact.

 

 

De quoi avoir peur ?

De quoi avoir peur ? Cette question nous concerne tous parce que nous avons tous peur. Plus ou moins peur, mais aucun mortel qui se pense mortel ne vit sans elle, puisque notre peur principale est celle de cesser de nous sentir être, et que nous appelons mort cet anéantissement. Et peut-être même que nous avons rencontré la peur au moment même de notre naissance, peut-être que nous sommes nés avec elle. Aujourd’hui, la mort est partout, qu’elle explose dans des bombes, brûle dans des forêts, se tapisse dans des maladies, qu’elle assèche, qu’elle gèle, qu’elle affame ou qu’elle joue aux jeux politiques et cruels de la division planétaire. Nous vivons dans le monde de la peur. Mais qui l’a fait, ce monde ? Nous. Serait-ce donc que la peur nous plaît ? Dans le cas contraire, qu’est-ce que nous avons mis en place pour en sortir ? Avons-nous travaillé toutes les options ? On ne peut échapper efficacement à un danger que s’il est clairement déterminé. Observons donc précisément quels dangers nous assaillent et comment la peur s’installe dans nos vies. Est-elle temporaire ? Est-elle durable ? Voyons nos stratégies et celles des sociétés devant elle et osons dresser un constat lucide. Mais commençons par un tour du côté du vocabulaire, et par observer ce qu’elle est.

Il suffit de regarder la pile de mots de son champ lexical pour avoir confirmation de la place de la peur dans nos vies. Du côté de la petite peur, nous aurons une légère appréhension, ou un peu d’inquiétude, ou un trac plus ou moins prononcé. Pour la grande peur, nous n’avons que l’embarras du choix : effroi, terreur, horreur, panique ou épouvante, jusqu’à la mort où nous traverserons les affres de l’agonie, pour ne rien dire de ce qu’il y a après et de l’angoisse de l’enfer. Je vous fais grâce de toutes les familles de mots de chacun de ces noms, genre terrifiant, horrible ou épouvantable. Voulons-nous parler de peurs bien installées ? Voici l’insécurité, l’angoisse et l’anxiété. Nous sommes envahis de tics et de TOC, ou entravés dans les phobies les plus diverses, les névroses et les hantises. Nous pouvons aussi être craintifs par nature depuis la naissance, poltrons, pleutres, lâches, pusillanimes, ou simplement timides et timorés. L’argot n’est pas en reste de vocabulaire bien sûr, étant historiquement le vocabulaire des marginaux qui vivaient dans la précarité, l’illégalité et le danger. On peut avoir un coup de flip ou un coup de pression, la trouille, les foies ou les jetons, ou simplement les chocottes, la frousse et la pétoche. Le vocabulaire nous le dit sur tous les tons : tenons-nous sur nos gardes. C’est effarant !

Les psychologues ont rangé la peur parmi les émotions, au même titre que la joie, l’amour, la tristesse ou la colère. La caractéristique d’une émotion est de commencer par un évènement extérieur qui nous entraîne dehors, c’est-à-dire que ça nous tire hors de nous-mêmes jusque dans l’émotion appropriée à la situation. Un deuil nous entraîne dans la tristesse, un cadeau d’anniversaire dans la joie, ou alors nous serions des robots sans les couleurs de la vie. L’étymologie du mot émotion le dit exactement : une émotion c’est ce par quoi on est bougé ex, hors de, c’est à dire hors de notre assise, hors de notre assiette diraient les cavaliers. Le sens apparaît encore plus clairement dans le terme é-mu, qui est mu hors de. L’émotion nous meut, elle nous émeut, même. D’ailleurs c’est une expression courante que de dire : ‘Il était hors de lui’ en parlant de quelqu’un de furieux. Ajoutons que puisque nous sommes agis par l’émotion, nos réactions aux émotions ne dépendent pas d’un choix délibéré et conscient mais d’un ensemble de modifications qui s’emparent de nous en fonction des circonstances. Dans ces conditions, il n’y a pas plus à nous féliciter d’être heureux de notre cadeau qu’à nous reprocher d’être en colère.

Pour nous recentrer sur l’émotion de peur, les neurosciences et les éthologues en ont beaucoup étudié les effets sur notre comportement et notre physiologie. La réponse de la peur au danger est automatique, la part de notre réflexion y est quasiment inexistante. La nature sait bien que si le danger presse, une démarche genre « Voyons voir, je me demande s’il ne vaudrait pas mieux que je prenne mes jambes à mon cou » serait parfaitement inadéquate. Ce ne serait probablement plus la peine de nous poser la question. Donc, que nous soyons humains ou animaux, si la peur survient, elle nous saisit. Retrouvant l’étymologie latine où pavor signifie ‘être frappé d’effroi’, on peut dire que la peur nous frappe. Quelle que soit notre activité, nous la suspendons, nous nous immobilisons. Mais pourquoi ? Pour être en alerte générale maximale et savoir d’où vient le danger, pour nous orienter et pouvoir décider si nous devons fuir, faire le mort ou attaquer. En un mot, pour survivre.

Notons que nous sommes moins armés que les animaux à l’état naturel. Nous ne pouvons pas cacher naturellement notre fuite derrière un nuage d’encre, comme la seiche. Le hérisson, en plus de ses piques, émet une substance assez puante pour éloigner n’importe quel agresseur doué d’un tant soit peu de bon sens, et à part quelques pétomanes, pas nous. D’autres, comme les lièvres, les girafes ou les kangourous sont imbattables à la course, pas nous. A cela ajoutons l’art de l’immobilité et du silence absolus. Chez les humains seuls les maîtres en arts martiaux et certains chasseurs en sont capables. A première vue, nous sommes dépourvus de plusieurs atouts que la nature a distribué aux animaux devant le danger. Du coup, nous sommes plus vulnérables et plus sensibles à la peur.

Au premier signal de peur, l’amygdale, à ne pas confondre avec celles que nous avons au fond de la gorge, l’amygdale donc, provoque en nous plusieurs modifications physiologiques d’urgence. Le système nerveux sympathique sonne l’alarme et déclenche la sirène comme dans les films de guerre. Ça sonne dans nos surrénales ! Notre vigilance s’accroît : si la peur ne dure pas trop longtemps, le cerveau s’active. Nos pupilles se dilatent pour nous permettre de mieux voir les menaces. Une partie de notre sang quitte le haut du corps et descend dans le bas, parce que c’est là où se trouvent nos jambes, je ne vous l’apprends pas. De plus il y a une augmentation de nos capacités de coagulation, très utile en cas de blessure légère. Notre cœur se met à battre plus vite pour soutenir nos efforts en cas de fuite. On peut comme le dit l’expression populaire pisser dans sa culotte et même davantage, mais c’est pour s’alléger s’il fallait fuir. Il n’est pas rare que nos poings se crispent un peu inconsciemment. Poussons le mouvement, nous aurions vite le poing fermé en cas d’attaque. Seulement, le corps redistribuant les énergies dont nous disposons, d’autres processus s’arrêtent. L’intelligence de la nature pose des priorités et comme la digestion n’a plus aucun sens pour un cadavre, elle met le système digestif en sommeil.

Les sensations de ce branle-bas de combat ne font pas que nous déplaire. Nous aimons donc jouer à nous faire peur, à condition d’être certains que cela n’a pas lieu d’être. La fête récente d’Halloween avec ses sorcières, ses déguisements horribles et ses films d’horreur à la pelle en sont une illustration. La peur que nous savons injustifiée dans la réalité met notre corps dans un état d’excitation à peu de frais et comme nous sommes sûrs que nous retrouverons nos pantoufles à la fin du film, nous sécrétons les hormones du plaisir : endorphine, dopamine, sérotonine. Ajoutons qu’il est bien possible que parfois une catharsis ait lieu, c’est à dire une sorte de purification psychologique. En effet, les monstres que nous voyons à l’écran ont quelque chose à voir avec nos monstres intérieurs. Leurs dérèglements vibrent avec nos torsions secrètes qui se trouvent mises en lumière et peut-être même exorcisées par le film.

Dans tous les autres cas, la peur et sa chaîne de réactions au danger est quand même un processus coûteux pour l’organisme. Elle est prévue pour être temporaire, le temps que nous répondions au danger, puis elle s’efface afin que le système parasympathique rétablisse la détente et l’harmonie. Lorsque le chien a quitté la maison et que le chat l’a bien vérifié, son effroi cesse et il reprend son territoire. La peur qui l’avait poussé à prendre la fuite reflue, la nature remet de l’ordre dans son organisme, il va manger un peu et ronronner sur un coussin du salon. Il a retrouvé l’usage de son estomac et le plaisir du sommeil. Mais que se passe-t-il quand nous nous trouvons dans les conditions d’une peur qui dure ?

Il y a hélas trop d’occasions d’être installés dans un état de peur chronique. Que nous vivions en pays de guerre, comme l’Afghanistan depuis des décennies, que nous soyons contraints à la migration ou simplement enfermés dans une famille maltraitante. L’enfant maltraité vit en état de constant éveil autour de la menace, explique Boris Cyrulnik. Il est prêt à décoder telle crispation de la mâchoire par exemple pour se raidir devant les coups qui vont s’abattre, puisqu’il n’a pas le choix de la fuite. Toute son attention est focalisée là, tout le reste lui est étranger. Le paysage, les leçons à l’école, et même le reste de la famille. Quand une peur dure, la vie se restreint et se resserre autour de la cause du danger. Le chien battu se terre ou attaque quand il voit un promeneur appuyé sur un bâton.

Les symptômes physiologiques et psychologiques négatifs deviennent prédominants et s’étendent même aux plages de temps où nous pourrions goûter la vie. Comme on l’a vu sur des souris, la peur est très inhibitrice. Voici l’expérience. Dans un large périmètre non pas de sécurité, mais de liberté, on a lâché des souris normales et des souris contaminées aux modifications hormonales induites par la peur. Les souris naturelles se sont rapidement aventurées dans toute la surface à leur disposition jusqu’en son milieu pour vaquer à leurs occupations. Les autres sont restées terrées tout le temps de l’observation dans un coin ou le long des bords. Cette expérience était-elle si nécessaire à notre édification ? L’éthologie nous montre que lorsque nous nous trouvons en terrain jugé dangereux, c’est ce que nous faisons. Par exemple, nous évoluerons près du bord de la piscine ou agrippés à la rambarde de la patinoire si nous ne nous sentons pas en confiance. Pire, nous demeurons parfois paralysés, malheureux et crispés à l’endroit où nous nous serons trouvés. Quand bien même faudrait-il aller chercher de la nourriture, nous ne bougerions pas. Plutôt mourir !

En d’autres termes, cette peur qui doit nous éloigner du danger si elle est temporaire devient source de danger lorsqu’elle dure. Lorsque nous nous rendons compte de ces dysfonctionnements, les psychologues nous disent que nous ajoutons à ce que nous vivons au moins deux autres souffrances, comme la culpabilisation et la honte, mais ce n’est pas de notre faute. La peur installée nous a plongés malgré nous dans un état d’inhibition et de confusion mentale, notre digestion laisse à désirer, notre aptitude au plaisir s’éteint, l’anxiété chronique que cela génère épuise le corps en général et les reins en particulier. Notre sommeil lui-même vire à l’insomnie et nos rêves aux cauchemars. C’est horrible et nous ne savons pas comment en sortir. La peur s’étend dans notre vie comme un cancer, nous laissant de moins en moins de place, et nous nous refermons sur un espace de plus en plus étroit. Les chercheurs en génétique ont remarqué que la modification de notre génome se met à chevaucher les génomes caractéristiques de la schizophrénie et des troubles bipolaires.

Une solution serait de considérer la raison de nos peurs et de retrousser nos manches, même des manches de colibri, pour que les dangers diminuent ou s’éloignent de nous et de tous. Il est de notre responsabilité d’en prendre conscience, si nous sommes en moins grande souffrance que d’autres qui ne peuvent pas agir. Et il nous faudra aussi veiller à l’esprit dans lequel nous agirons car ce n’est pas en ajoutant du noir à un tableau qu’on l’éclaircit. Il est clair que ces dangers que nous avons créés ne diminueront pas sans que nous ne nous mettions à les décréer.

Pour reprendre mes exemples précédents, on ne peut laisser un enfant dans l’enfer. Si nous avons des doutes, avons-nous le courage et la compassion nécessaire pour intervenir ? Peut-on laisser un peuple entier sans secours ? Peut-on voir comme ces jours-ci des migrants qu’on est allé chercher par charters entiers être déposés devant la forêt biélorusse en direction de la Pologne, et puis savoir qu’effrayés et gelés, ils mangent des racines pendant plusieurs jours en traversant la forêt sans boire  ? Peut-on entendre qu’ils sont accueillis à la frontière par les matraques de la soldatesque, qu’ils se font rompre les os et renvoyer de l’autre côté où on leur fait subir la même chose en leur interdisant le retour dans leur patrie ? Quelle peut être leur terreur au fur et à mesure des jours ? Que pensons-nous de ce macabre ping-pong politique ? Qu’est-ce que nous faisons ?

De quoi avoir peur ? Moi, j’avoue que j’ai peur de cet homme inhumain, de ces hommes débordant de folie furieuse tels qu’il se montrent ici et ailleurs. J’ai peur de leur cruauté, de leur errance telle qu’ils ne voient plus un semblable dans leur semblable, ni même un animal, ou quoi que ce soit de vivant. J’ai peur parce qu’ils se sont perdus de vue eux-mêmes et qu’ils n’ont peur de rien, ni de l’enfer qu’ils amènent sur la terre, ni de Dieu, ni du karma, ni d’eux-mêmes, peut-être seulement d’un maître comme un Caucescu ou un Bolsonaro, et ce maître n’est pas le mien. Pourtant, disent les Dialogues avec l’ange, il faudrait qu’ils aient peur, eux. Bien dosée, la peur aurait pu leur servir, au sens propre du terme, de garde-fou. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle nous nous sommes dotés de lois : par la peur de la sanction, elles maintiennent les petits enfants que nous sommes sur une route compatible avec la circulation d’autrui, jusqu’à ce que nous ne garions plus sur la place du handicapé non pas pour économiser 135 euros mais par compassion.

Nous avons aussi un autre chantier qui demande un autre courage, celui du contrôle de notre esprit. En effet, on sait aujourd’hui grâce aux neurosciences que penser à quelque chose est capable d’éveiller les mêmes zones du cerveau que la chose elle-même. De ce fait, lorsque nous pensons à un danger, même s’il n’y en a pas dans la réalité, pour nous il est bien là. Nous nous mettons à avoir physiquement et émotionnellement peur des dangers auxquels nous pensons, avec les mêmes conséquences que celles dont nous venons de parler. Ce qui n’est pas là gâche ce qui est là. Le danger virtuel avale le plaisir réel de l’instant. Nous souffrons. Nous ne nous rendons pas compte que nous interdisons aux mécanismes naturels de notre corps de s’exercer normalement parce que nous ignorons que notre évocation a le même poids pour notre cerveau que la réalité.

Les dangers pensés sont de deux ordres, les uns sont déjà passés, et les autres pas encore là selon la direction de notre pensée. Vers l’arrière, la pensée réactualise un trauma et une peur passée qui n’a plus lieu d’être. Le chauffard a disparu depuis longtemps mais nous nous créons à nous-mêmes une nouvelle souffrance  : celle de la remémoration, de la rumination qui finit par donner au trauma et au danger une continuité qu’il n’a pas dans la réalité. Nous sommes capables de nous infliger l’accident indéfiniment. L’autre désynchronisation porte sur l’avenir. On se met à redouter un danger qui n’est pas là et qui peut-être ne se présentera jamais. Parfois, la rumination du passé alimente la crainte de l’avenir et dans le cas du chauffard, nous redouterons tout ce qui a trait aux voitures jusqu’à nous pourrir l’existence. Il est pourtant statistiquement rarissime qu’une même personne soit victime de deux chauffards dans sa vie.

En nous re-présentant les dangers, au premier sens du verbe re-présenter, en nous les présentant sans cesse à nouveau, nous les re-créons. Cette torsion de notre esprit est particulièrement visible dans le cas de la phobophobie : la peur d’avoir peur. Les personnes atteintes de crises de panique se mettent à avoir peur de nouvelles crises, au point de vouloir éviter des situations de plus en plus nombreuses et de s’enfermer dans une souffrance et une solitude de plus en plus oppressantes. Certains perdent dans cette maladie leurs amis, leur famille, leur travail. Or que se passe-t-il ? La pensée de la peur précédente crée la peur d’une prochaine peur. Ce qu’on nomme la phobophobie montre bien quel dysfonctionnement notre esprit a infligé à la nature. Au lieu d’être provoquée par un élément extérieur, c’est notre propre peur qui crée la peur, au lieu d’être temporaire, elle devient chronique, au lieu de nous sauver, elle nous tue. De quoi avoir peur ? De nos pensées donc, quand elles sont déréglées…

Ajoutons à toutes ces peurs celles qui sont simplement imaginaires et ne correspondent pas à ce que nous vivons. L’idée que nous avons des situations et des gens finit par les remplacer dans leur réalité – et c’est une autre raison d’avoir peur car nous nous mettons en danger en quittant une perception saine de la réalité. D’autre part, ça ne nous gêne pas d’avoir peur d’une chose et de son contraire en même temps. Par exemple nous avons peur du gendarme et peur du voleur quand bien même il n’y aurait pour nous de menace ni de l’un ni de l’autre. Nous avons peur de la solitude et peur des autres, même si pour l’instant notre quotidien est assez harmonieux. Nous avons peur de mourir et peur de vivre. Cette incohérence ne nous saute pas aux yeux, comment ça se fait ? Parce que nous y sommes habitués depuis des générations. Nos peurs ne concernent pas que nous, elles expriment aussi celles de nos ancêtres depuis la glaciation, comme le disait Freud dans des hypothèses dites phylogénétiques.

Je m’explique. Nos ancêtres devaient s’inquiéter des ours, des lions et des loups qui rôdaient devant leur caverne obscure et qui guettaient leur assoupissement pour les manger tout crus. Vous me direz que c’est fini depuis longtemps. Oui, mais non ! Parce que, est-ce que toutes nos cellules à nous sont au courant qu’il n’y en a plus, des ours ? Supposons que, réveillés dans leur sommeil par la griffe acérée d’un tigre, ils n’aient pas réussi à obtenir avant leur mort soudaine une paix parfaite ni à insérer le calme et le pardon dans cette situation. Supposons que les générations d’après n’aient pas non plus traité la question, eh bien cette peur ancienne est susceptible de rester encore aujourd’hui quelque part dans nos inconscients. Nous avons peur sans le savoir. Ces évènements que nos ancêtres ont subis pendant des milliers d’années incitent l’enfant au coucher à vouloir de la lumière dans sa chambre comme un feu devant sa grotte, pour le préserver des monstres de la nuit.

C’est peut-être une des raisons pour lesquelles le virus du COVID a été une menace indéniable plus lourde que la maladie elle-même. Au 14ème siècle et rien qu’en Europe, la Peste Noire a fait en cinq ans 25 millions de morts, c’est-à-dire, tenons-nous bien, une personne sur trois. Prenons un instant pour nous représenter cette calamité, à partir du nombre des membres de notre famille par exemple, ou de celui de nos meilleurs amis. Vu la proportion et l’extension géographique, il est impossible que nos ancêtres n’aient pas été décimés eux aussi. Ainsi, cette pandémie a-t-elle réveillé des effrois épouvantables. Nous nous sommes mis à nous sentir menacés les uns par les autres. Certains ont refusé de se réunir désormais dans une même famille, ou se sont brandi l’information des décès comme des arguments contradictoires. La ligne de démarcation des peurs entre provax et antivax a divisé au point que j’ai lu qu’il y a des gens qui redoutaient qu’une nouvelle tension ne tourne à la guerre civile.

Aujourd’hui, des études scientifiques appuient l’intuition de Freud. Elles prouvent que nos mémoires cellulaires véhiculent d’un âge à l’autre les souvenirs qu’on n’est pas arrivé à désactiver soi-même. Selon un article de Science et vie, une étude en Hollande a montré que suite à la famine due à un blocus allemand à la fin de la deuxième guerre mondiale dans une région de 4,5 millions de personnes, les bébés étaient nés plus petits et maigres, avec des tendances à l’anxiété et à diverses pathologie dans la suite de leur existence : en effet on sait maintenant que les émotions des mères agissent intra utero et modifient l’ADN des bébés. D’ailleurs les anciens le savaient déjà puisque aussi bien les philosophes grecs et latins que les anciens Chinois préconisaient que les femmes enceintes vécussent dans le calme et la beauté. Mais ce que l’étude hollandaise a découvert de plus surprenant, c’est que les enfants des bébés de 1945 devenus adultes, ont eu dans une proportion non négligeable les mêmes caractéristiques de poids à la naissance que leurs parents et qu’ensuite ils ont manifesté la même tendance à l’anxiété qu’eux. Pourtant il n’y avait nulle famine en Hollande dans les années 70. La peur avait modifié durablement le génome de ces familles.

En d’autres termes, si nous croyons que nos peurs se limitent à celles dont nous sommes conscients, nous sommes probablement en train de considérer qu’un iceberg se limite à sa pointe. Ces peurs profondes et inconnues amoncelées depuis des générations façonnent pourtant et notre physiologie et notre psychologie, comme nous venons de le voir. Du coup, nous avons peut-être tort de penser que notre psychologie est une composante personnelle de notre identité. Une partie de notre caractère pourrait nous ramener à une mémoire de traumatismes extérieurs, acquise il y a plus ou moins longtemps. C’est une très bonne nouvelle, non ? Car ce qui a été ajouté peut être enlevé, comme je disais tout à l’heure que ce qui a été créé peut être décréé.

Prendre conscience qu’une partie de nos peurs, conscientes et inconscientes, nous ont été léguées et peuvent être abandonnées devrait donc éveiller en nous l’enthousiasme du bon ouvrier devant un beau chantier, et aussi l’angoisse de ne pas être à la hauteur de nos propres responsabilités par rapport à ceux qui viendront après nous. Alors, de quoi avoir peur ? De mourir avant d’avoir pris congé de chacune de nos peurs, pour ne plus en transmettre l’information.

En attendant que tout ça soit désamorcé, nous avons quand même besoin de refuges contre la peur pour nous sentir tant soit peu en sécurité. Dans la pyramide de Maslow, la sécurité du gîte et du couvert est à la base des besoins, rien ne peut se développer par dessus si cette base n’est pas stable, et les yogis la place au chakra racine, en bas. Autrement dit, ce besoin est vital et touche l’ensemble de notre existence. Si nous n’en disposons pas, nous sommes contraints de chercher dehors cette sécurité qui nous manque. Et si d’aventure nous avons l’impression de la trouver dehors, quelle en sera la conséquence ? Eh bien nous allons devenir dépendant de ce refuge comme le chien dépend de son maître pour sortir de l’appartement. Seulement, cette dépendance nous asservit à ce qui nous rassure, et dès que nous nous sentons un peu sécurisés, nous nous mettons à éprouver une nouvelle peur : celle que ça change.

Ceux qui ont moins peur que nous y ont vu un mirobolant moyen de gagner milliards et pouvoir. Pour nous protéger, nous achetons très cher des détecteurs de toutes sortes, des triples serrures et nous blindons nos portes. Nous entrons des codes compliqués pour la moindre démarche en ligne, nous prenons des assurances à qui mieux mieux, même pour un billet d’entrée au théâtre ou un trajet en train à 20 euros. Nous laissons nos libertés et notre intimité se réduire comme peau de chagrin et l’expression « Pour votre sécurité » est le sésame de toutes les prises de pouvoir. Pour notre sécurité, nos conversations sont susceptibles d’être enregistrées, nos valises sont susceptibles d’êtres ouvertes, nos statuts sur les médias sont susceptibles d’être censurés. C’est pour notre sécurité que les vitesses sont de plus en plus limitées et que nous payons des amendes à tire larigot pour excès de vitesse à 32 km à l’heure. Dans une rue proche de chez moi, la vitesse était limitée à 40km à l’heure et le détecteur me souriait lorsque je le longeais à 38. Maintenant que la limite a été descendue à 30, rouge de colère, il me montre les dents et clignote ‘Danger’ en grosses lettres. Il me fait peur ! Pour notre sécurité, nous votons des lois ou des décrets sécuritaires et liberticides, nous consommons des psychotropes. Tant que la peur générera plus de profit que d’embarras, cet emballement sécuritaire n’a pas de raison de s’arrêter. On le voit tous les jours dans le contenu des informations et les campagnes publicitaires.

Et ce n’est pas tout. Pour notre sécurité, nous devenons globalement inhumains, fous inconscients, au cœur de congélateur. Nous fermons les frontières aux misérables qui pourraient nous envahir parce que nous préférons les voir mourir ailleurs. Dans le désert, la montagne ou la mer, qu’importe, du moment que ce n’est pas chez nous. Pour notre sécurité nous dépensons dans l’armement un budget mondial qui suffirait à éteindre la faim et la pauvreté dans le monde mais nous avons préféré apprendre à regarder avec l’œil de l’indifférence les ventres bombés, les visages maigres, désespérés et salis par la misère. Et pourtant, comme le souligne Krishnamurti, il faut avoir l’esprit bien engourdi pour penser que la prolifération des armes de destruction aux mains de pays qui se détestent soit la meilleure solution pour la paix dans le monde, et que le pullulement des instruments de mort protégera la vie.

Et dans notre vie privée ? Dès que nous nous sentons en sécurité, notre dépendance est la même envers les personnes qu’envers les lois ou les objets. Si c’est dans un conjoint que nous trouvons refuge, notre amour se transforme aussitôt en tentative d’emprisonnement. La question « Tu m’aimeras toujours ? » est d’abord l’aveu d’une peur et donc hélas, la menace d’un contrôle à venir. C’est vrai, il nous faudra régulièrement vérifier le degré d’amour de l’autre comme on vérifie la température de la piscine. Pour que l’autre soit plus heureux ? Non, pour que nous nous vérifiions nos paramètres de sécurité.

Dès que nous avons trouvé un abri extérieur à nous, surgit donc une nouvelle peur : la peur de le perdre. Nous nous accrochons et ça nous plonge dans une nouvelle souffrance, comme celle du patineur immobilisé à sa rambarde. Tout change sans cesse, et l’inconnu fourmille de dangers potentiels, surtout pour celui qui se sent seul. Si ça bouge, si la roue tourne, qui va me ramasser si je tombe ? Qu’est-ce qui m’attend au tournant ? L’aléatoire, l’incontrôlable, l’étranger. L’avenir en somme. La peur entraîne le réflexe de la saisie, du renfermement, de l’immobilisation et du contrôle. Mais cela nous met à côté de la vie parce que dans l’univers comme dans nos existences tout évolue, change, tourne et se déplace, il suffit de regarder le soleil du petit matin pour en avoir la preuve à midi.

La feuille d’automne détachée de son arbre, a-t-elle peur de la chute et de la décomposition ? La rivière a-t-elle peur de l’océan ? L’eau douce qui débouche dans le sel de cet espace sans rives ne peut pas remonter le courant. Nous, piégés par la peur, nous imaginons parfois que nous pouvons résister à ce mouvement qui va inéluctablement vers sa fin, et emporte la nôtre. Nous posons des barrages pour endiguer nos peurs, pour rester loin de l’océan, mais tout le monde sait que les digues peuvent se rompre et les nôtres n’endiguent pas complètement nos peurs. D’ailleurs, comme le remarque Franck Lopvet, plus on attend quand on fait un barrage, plus la pression augmente et non pas l’inverse. La saisie, le barrage, la résistance ne sont donc pas des solutions. Au lieu de soulager, elles finissent par grossir notre malaise et si nos peurs se trouvent justifiées, elles accroissent la souffrance de la perte en ajoutant celle de l’arrachement.

Il découle de tout ça que nous devrions ajouter une peur à notre liste : celle d’avoir peur de ne chercher nos refuges qu’à l’extérieur parce qu’ils nous rendent dépendants, et surtout surtout, parce que la plupart du temps, ils sont inopérants sur le long terme. Pour répondre à notre besoin légitime et biologique de sécurité, nous avons besoin de placer notre confiance dans un flux continu d’amour, d’abondance, d’indulgence, de sagesse, de lucidité, de discernement. Et comme aucun pistolet d’alarme ne nous les donne, aucune personne non plus, nous continuons à avoir peur. Alors puisque vers le dehors nous ne trouvons pas de solution satisfaisante, pourquoi ne pas nous diriger dans l’autre sens, c’est-à dire vers l’intérieur de nous ?

Déjà, on découvre que ce n’est pas facile d’y aller, encore moins d’y rester. Notre esprit comme nos yeux regarde dehors parce que c’est ce que nous avons appris et nos ancêtres aussi. Nous devons nous lancer dans l’aventure de notre propre chef, avec bonne volonté et détermination. Ensuite, puisque nous avons repéré nos besoin d’amour, d’indulgence, de sagesse, de lucidité et de bienveillance, c’est cette ambiance que nous aurons à installer à l’intérieur pour pouvoir nous sécuriser. Et là, bien sûr, le bât blesse, parce que ce n’est pas exactement l’atmosphère que nous y trouvons, même à notre propre égard.

A ce moment là commence une nouvelle révolution : celle de la conscience des choses sans parti-pris et de la validation de soi tel que l’on est. Nous avons peur ? Eh bien c’est ça, nous avons peur. Tout le vivant connaît la peur et nous aussi, il n’y a pas de vie sans souffrance et nous sommes vulnérables. Respirons un bon coup et balayons toutes les auto-condamnations que nous ajoutons à notre angoisse. Dépoussiérons la peur de tous ses corollaires : ne nous traitons plus de mauviettes et cessons de nous mépriser nous-mêmes. Ne nous laissons plus sombrer dans le désespoir au motif que nous n’arrivons pas à éradiquer notre peur, cela nous plongerait en plus au fond de la dépression. Ne marinons plus dans le jus du découragement, ne nous faisons plus de reproches comme si nous étions coupables de nos angoisses car la culpabilité coupe nos ailes et notre vaillance, au contraire, reconnaissons que nous avons beaucoup essayé. N’attendons pas non plus de résultat rapide comme un claquement de doigts et apprenons la patience envers nous et la persévérance. Choisissons d’être notre propre allié et de ne pas nous trahir. Et ensuite, comme disait Thérèse d’Avila à ses amies aux heures de la prière : « Au travail ! »

Entraînons-nous au voyage intérieur. Vu l’ampleur du travail à faire, il faut nous y consacrer entièrement, au moins quelques minutes par jour. C’est ce qu’on appelle la méditation. Ensuite, nous chercherons à exporter dans le quotidien les bénéfices de ce moment particulier et ce que nous entreprendrons pour guérir nos peurs en sera beaucoup plus efficace. Mais en attendant, explorons l’intérieur.

Si nous méditons avec notre cerveau qui pense, nous rencontrerons à nouveau nos pensées. Ce ne sera pas vraiment de l’exploration ! Nous devons aller contre le Je pense donc je suis, qui prône que la pensée prouve l’être. Alors testons. Si Descartes a raison, dès que je ne penserai pas, j’arrêterai d’être. Les instructeurs transmettent qu’il est bon de guetter le silence entre les pensées pour nous rendre compte que dans cet espace, nous restons quand même vivants. En effet, assez vite nous nous apercevons que nous ne mourons pas entre deux pensées. Mais comment le savons-nous puisque nous ne pensons pas ? Parce que nous en avons conscience. Cette conscience est difficile à sentir car elle est toujours là, silencieuse et immobile. Dans la vie ordinaire, nous cessons de prêter attention aux objets qui sont toujours dans notre champ de vision. Alors, quand il s’agit de silence et d’immobilité, quelle chance aurions-nous eu de nous en apercevoir ?

Mais quand on lui accorde de l’intérêt et qu’on se place du côté de ‘ce qui se rend compte’ et non de ce qui est vu, nous voyons l’instabilité de nos pensées et des émotions qui passent au sein de cet espace. Elles se succèdent et parfois se répètent comme on voit toujours les mêmes chevaux de bois tourner sur un carrousel. Pendant que nous jouons sur ce manège, nous finissons par nous prendre pour ces émotions et les pensées qui passent et repassent, même si elles sont douloureuses. Nous nous prenons pour le cheval, identifiés à la matière. Nous sommes diagnostiqués objet, fût-il empli de peurs. A la fin du tour, tout le monde descend, game over.

Nous oublions que c’est un jeu facultatif, ou plutôt nous ne l’avons jamais su et si personne ne nous en informe, nous ne prendrons jamais conscience qu’il y a bien quelque chose qui se rend compte de tout ça, quelque chose en nous, calme et stable, quelque chose qui est nous puisque c’est bien nous qui observons. Tant que nous en restons ignorants, nous tournons avec le manège, le temps passe et nous emporte jusqu’à notre anéantissement. Mais commencer à entrevoir que nous sommes ces objets et aussi la conscience qui les baigne amorce un changement radical et invisible. La conscience est-elle impactée par l’arrêt du carrousel ? Non. Nous gagnons peu à peu en confiance en ce qu’elle est et nous nous centrons dans un état plus sécure. Don Ruiz dans le cinquième accord toltèque utilise la métaphore du spectateur au cinéma. Ce qui passe sur l’écran ne l’impacte pas et il sortira bien vivant de la salle après la mort du héros… Nous nous donnons donc la chance de mettre en lumière tous nos visages, tous nos rôles, toutes nos blessures dont la peur, toutes nos tactiques de contournement. De quoi parfois nous faire peur aussi, si nous n’étions pas réfugiés dans l’amour ! La sécurité que nous cherchons dehors contre les ricanements de notre anihilation, nous la découvrons à l’intérieur au fur et à mesure que nous prenons conscience de ceci : ce qui observe ne meurt pas.

En effet la conscience ne peut pas se casser. Il n’y a que les objets qui se cassent. Elle, elle est sans objet, comment serait-ce possible ? Formulons donc ainsi  : puisque nous ne sommes pas seulement objet, notre vérité de base est incassable, invirussable, inenfermable. Libre. Si nous expérimentons cela, nous devenons libres : nous, dans notre véritable nature, nous sommes incassables, intouchables, inattaquables. Intuables. Tout simplement, nous sommes. Lorsque l’expérience se fait complètement, la peur disparaît complètement : de quoi aurions-nous peur si la mort n’en est pas une ? C’est pourquoi le Christ n’y va pas par quatre chemins. Il dit chez Luc : « Je vous le dis à tous, mes amis, ne craignez pas ceux qui tuent le corps mais qui ensuite ne peuvent rien faire de plus. » Certes, nous quitterons notre corps, même sans être assassinés, mais c’est comme on sort d’un véhicule disent les bouddhistes, puisqu’il s’agit de revenir dans la liberté de cette intelligence aimante, chaude et claire qui a toujours été là et dont il faut faire l’expérience le plus tôt possible pour mourir en paix.

Une question se pose alors : si la mort n’est rien, si la vie est inattaquable et invariable, agissons-nous comme il convient pour le bonheur de tous et de la planète pendant que nous sommes dans le temps de notre existence ? Ou alors la peur nous fait-elle rater ce que nous devrions faire pour nous-mêmes d’abord, et pour un monde plus vivable et beau ? Sommes-nous heureux, délivrés de nos fantômes ? Est-ce que nous montrons le courage que l’instant nous demanderait si nous habitions cet instant, si nous ne nous étions pas réfugiés dans l’ailleurs de nos pensées ? « Le vrai problème n’est pas de savoir si nous vivrons après la mort, disait Maurice Zundel, mais si nous serons vivants avant la mort.»

Ainsi, plutôt que de nous précipiter exclusivement vers les remèdes extérieurs contre la peur, exerçons-nous, prenons la direction du miracle, suivons la voie de la libération comme disent les indiens. Toute la question étant celle du comment ? voici une technique simple. Enfin, simple à expliquer : Avec quelle partie de notre corps pensons-nous ? Notre tête. Voulons-nous nous débarrasser de la pensée ? Suivons l’imagerie des saints décapités : enlevons-la. « Laissez le vent dissiper complètement votre tête, conseillent les sages. Visualisez-vous en face de vous sans tête. » Quoi ? Voici une pratique qui m’a placée directement en face de mes peurs. Une sorte de panique m’a prise devant cette consigne. Qu’allais-je devenir sans ma tête ? Finalement, chacun ses trucs, j’ai préféré la déposer à côté de moi gentiment à ma gauche en lui promettant que j’allais la reprendre très, très prochainement. Et pour respirer alors ? Devant l’affolement de l’asphyxie, je me suis vue obligée de descendre de ma tête pour imaginer des petites narines sur mon sternum et ma poitrine, et sentir que ça respirait par le cœur, puis aussi par le ventre redevenu plus mobile. Lorsqu’on parvient à entrer tant soit peu dans cette pratique, notre cœur se délasse, il s’ouvre à plus d’amour, plus d’humanité. Notre corps s’assainit, le ventre s’assouplit et l’énergie peut s’y installer. Le cerveau inutilisé et même disparu se détend en sa propre absence et nos angoisses s’effacent.

Au moment où tout ceci se produit, rendons-nous compte que nous avons toujours et plus que d’habitude la sensation d’être, qui ne dépend pas de notre histoire. Notre mémoire personnelle n’est donc pas la seule expérience possible. Apprenons donc à rester détendus dans la conscience comme un bébé contre sa maman, amour dans l’amour. A un moment peut-être, nous ferons l’expérience de ce que nous transmettent les sages : l’expérience de la connaissance. Mais !!! je suis Cela, ce vide plein de la physique quantique, cette intelligence inconcevable d’où ont surgi les objets et le temps ! Je suis avant, pendant et après le temps et les objets !! Ou comme disait Jésus : « Avant qu’Abraham fût, je suis ? »

Cette unité avec la conscience, dès que nous la ressentons même par bribes, nous ouvre un grand pouvoir pour nous et pour l’harmonie générale aussi. Peut-être nous sentons-nous faibles, pauvres, vieux, isolés, impuissants, inutiles devant les défis de notre époque ? C’est parfait. Parfait parce qu’il n’y a besoin ni de force, ni d’argent, ni de compagnie ni de puissance pour aller à notre rencontre. La force que nous découvrirons n’est pas la nôtre et c’est elle qui sera à l’œuvre. Tout se fera. Ainsi, au lieu de la devise infernale en application dans notre monde actuel : ‘Effroi, aveuglement, mort’, les Védas nous assurent que nos efforts vers l’intérieur nous donneront à tous l’Être, la conscience et la félicité : Sat, chit, ananda’. Saisirons-nous la crise actuelle comme une opportunité pour aller d’une devise vers l’autre ?

Sommes-nous responsables ?

Pour visionner sur Youtube https://youtu.be/KuTcAyaPkYI

Notre monde traverse une grosse houle, une tempête dont aucun pays ne semble exempté. Nous sommes presque huit milliards de passagers sur le bateau Terre, le navire est en mauvais état et nous n’en avons pas d’autre. La petite Mafalda créée par Quino s’écrie « Arrêtez le monde, je veux descendre ! » et chacun sourit car il semble que ce soit impossible. Sommes-nous responsables de cette situation, nous citoyens lambda ? Avons-nous quelque chose à voir avec les guerres, les déforestations, les incendies, la fonte des glaciers, la pollution, l’extinction du vivant et le Covid ? Ne sommes-nous pas plutôt victimes, comme l’ours polaire sur son carré de glace ou les Indiens d’Amazonie dans leur mer de feu ? Notre époque riche de catastrophes en tout genre demande une réponse. Car si nous ne sommes pas responsables, alors il n’y a qu’à pleurer, rire et vider le fond de la bouteille, tant qu’il y en a une. Et si c’est oui, si nous sommes responsables, devant qui ? quel est notre champ de responsabilité ? Que faire ? Avons-nous le moyen d’endosser une autre responsabilité que celle d’une catastrophe ?

Voyons d’abord ce qu’en pense la sagesse de la langue en examinant le mot responsable et commençons pas la fin. Le suffixe –able indique le pouvoir, la possibilité, comme dans la locution anglaise to be able. Autrement dit, le mot nous suggère a contrario qu’il est possible de ne pas pouvoir, sinon pourquoi le préciser ? Quand une situation est ingérable, c’est qu’il y en a qu’on peut gérer. Alors quand on n’est pas responsable, comment dit-on ? Simplement cela : pas responsable, ou encore ir-responsable… Ce qui n’est pas pareil, puisque si la première tournure est neutre, le mot irresponsable peut être chargé de condamnation. Cela sous-entend que nous ne le sommes pas alors que nous serions pourtant en mesure de l’être. En ce moment de covid, on l’utilise beaucoup à l’adresse de ceux qui portent le masque en barbiche, ceux qui le refusent, qui défendent la chloroquine etc.

Mais que dit le radical du mot, exactement ? Spondere, en latin, c’est d’abord se porter garant, caution. D’ailleurs, dans la même famille en français, on rencontre les mots réponse et répondre et on dit qu’on « répond de quelqu’un » dans le sens qu’on s’en porte garant. Cette caution engage justement notre responsabilité. Si quelque chose n’allait pas, alors c’est nous qui devrions payer le loyer, l’amende etc. Voyons maintenant le préfixe ré- et nous serons arrivés au début du mot. Cela indique la répétition, l’intensité, et l’action en retour. On le voit par exemple dans la formule re-tourner une claque, qui indique un retour de claque, sinon de bâton ! « Action, réaction, » disait Michel Jugnot dans Les choristes. La réaction c’est la ‘ré-ponse’ à un stimulus antérieur. C’est ce dernier sens que nous avons ici. Être responsable, c’est donc être capable de donner en retour à une situation une réponse consciente, une garantie. La responsabilité c’est de se lever et de répondre « présent ». Si la réponse est mauvaise, de responsable, nous devenons coupables… Au masculin et sans suffixe, le répons est religieux. Il renvoie à des textes lus à deux voix, une voix répondant à l’autre.

La notion de relation est donc fondamentale dans la responsabilité. Le renard disait au petit Prince : « Tu es responsable de ta rose. » Mais la première relation est avec nous-mêmes, ou plus précisément, avec nos actes. Dans l’usage habituel, « la responsabilité est la solidarité de la personne humaine avec ses actes » dit Maurice Blondel. Or ils sont nombreux, nos actes. Être solidaires de nos actes, ça veut dire devoir en répondre, ainsi que de leurs conséquences. Quelles conditions préalables délivrent le ticket de responsabilité perpétuelle ?

La première condition, évidente, est que nous devons nous rendre compte de ce que nous faisons et de ce qui s’en suivra. Si on n’a aucune conscience de ses actes, on ne peut pas en être responsable. Le somnambule affolant ses voisins qui le voient marcher sur le toit n’est pas responsable de leur insomnie : il ne sait pas ce qu’il fait. C’est aussi exactement l’argument du Christ sur la croix. Il juge d’un point de vue quasiment pénal que les hommes qui l’ont crucifié sont irresponsables de cet acte. Entre ses clous, il plaide non coupable pour eux en disant à son Père : « Pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font. » D’ailleurs, en droit, la démarche préalable à tout jugement pénal est de vérifier au mieux si le criminel est sain d’esprit ou non. S’il est malade mental, il sera soigné, dans le cas contraire il sera puni.

Par conséquent, les enfants dont la conscience n’a ni recul ni expérience ne peuvent pas non plus porter toute la responsabilité de leurs actes. La conscience enfantine est en phase d’expérimentation. Occupée à l’exploration de l’instant, elle ne mesure pas les actes dans leurs conséquences. Le petit garçon qui démonte par curiosité une horloge du 17ème siècle ne fait aucune différence entre l’horloge et ses légos. N’ayant pas de responsabilité, il n’est donc pas coupable non plus. En cas de casse, les enfants déclarent en général qu’ils ne l’ont pas fait exprès, soit en d’autres termes : « Je n’avais aucune idée des conséquences de mon acte ». Ou ils disent encore : « C’est pas ma faute ! » ce qui signifie «  J’ai été surpris du résultat ! » Comme les adultes exonérés par le Christ, les enfants ne savent pas ce qu’ils font.

Pourtant, la loi française n’a reconnu que progressivement l’’irresponsabilité de l’enfant. Dans les temps anciens, les enfants étaient emprisonnés comme les adultes et avec eux, pour des motifs comme vol d’un pain à l’étalage. Dans un monde cruel et sans tendresse, les résultats étaient épouvantables… Ensuite naquirent les maisons de ‘redressement’ ou de ‘correction’, ainsi définies : « Établissements dans lesquels on place les enfants pervertis, mauvais, ayant ou non commis un délit ― et ayant pour but la rééducation morale de l’enfance.» L’idée témoigne d’un souci de la société pour ses jeunes à la dérive. Mais dans quel esprit ? quelle méchanceté, quelle condamnation, quel procès de l’être même ! Glaçant. En conséquence, ce furent des maisons de tortures, d’assassinat et de sévices. N’est-ce pas d’ailleurs un des sens du mot correction ? Surtout quand on dit qu’elle est bonne ? Ces établissements échouèrent dans leur mission à 99 % jusqu’à la dernière maison de ce type qui fut fermée en 1977. Cette date récente n’est-elle pas incroyable ? Le si long silence de nos sociétés est aussi une responsabilité que nous avons prise, comme une complicité tacite.

Aujourd’hui, malgré des échecs éducatifs persistants, on essaye ‘l’aide’ à l’enfance (ASE). Mais c’est Guy Gilbert, prêtre des loubards qui avec ses bagues énormes et quelques gros mots, nous ramène à l’unique responsabilité éducative  : celle de l’amour. Et du point de vue pénal, avant l’âge de 13 ans, la peine de prison est devenue inapplicable. Après 13 ans, elle est très encadrée. La conscience de l’irresponsabilité enfantine est donc admise.

Je voudrais maintenant vous parler des animaux. Vous allez me dire que je pars hors sujet puisque ils sont irresponsables. Eh bien, les avis ont longtemps divergé en Europe. Les animaux durent comparaître en cas de transgression à leurs devoirs et ils furent punis selon leurs crimes, de façon courante au Moyen-Age puis régulièrement jusqu’au 17ème siècle. J’ai appris avec grande surprise en préparant cette conférence que le dernier procès animal eut lieu en 1962.

En effet on admettait autrefois qu’ils étaient membres à part entière de ‘la communauté de Dieu,’ on leur concèdait donc une âme, une forme de conscience et une responsabilité. On estime à l’époque que, fils du même Père que nous, ils entretiennent avec nous une sorte de lien de parenté (vision particulièrement développée dans la théorie de la métempsychose, ou si j’ai bien compris, un moustique peut très bien avoir été un être humain, voire notre grand-mère dans une vie précédente). On allait à l’église avec chiens et moutons, les oiseaux nichaient sous la nef et apparemment ça ne dérangeait personne, puisque c’était la vie autant que le bébé qui braillait pendant le sermon. Il n’y avait pas de dichotomie dans le vivant, on dormait dans la même pièce que son bétail pour avoir chaud et bien des saints se trouvaient peints en compagnie d’animaux.

Cette part de conscience que les animaux partagent avec nous leur donne le droit à la punition. Oui, mais après procès, harangues et plaidoyers. Qu’il s’agisse d’un cochon mordeur ou d’insectes dévoreurs en ces temps de famine, ils pouvaient être exorcisés, exécutés avec ou sans supplice, ou au moins excommuniés, c’est-à-dire exclus de la communauté des créatures de Dieu. Pas abattus sans jugement.

C’est Descartes (dans son discours de la Méthode) qui refusa aux animaux toute possibilité d’être rendus responsables de leurs actes. Comment ? en leur ôtant la pensée. Or souvenez-vous, « Je pense donc je suis. » Je ne pense pas, je ne suis pas. Les bêtes furent dès lors considérées comme n’étant pas, et totalement étrangères aux humains. Elles se trouvèrent ravalées au rang de machines capables de mouvement, tout comme ces automates qu’on commençait à construire. Je cite : « Les animaux sont entièrement assimilables à des machines, ils n’éprouvent aucun sentiment, aucun état affectif ».

Si la responsabilité est le fait de considérer ses actes dans leurs conséquences, Descartes a-t-il mesuré les conséquences de sa théorie ? En isolant les hommes dans l’exclusivité de la conscience, il a modifié le sens de leur responsabilité vis à vis des animaux et ouvert la porte à tous les abus, du simple irrespect jusqu’au crime. Nous écrasons l’araignée et marchons sur la fourmi sans penser un instant que nous endossons la responsabilité de priver un être de sa vie, quand bien même ce ne serait pas notre grand-mère. Pire, nous exterminons des races entières, et bientôt des espèces puisque 80 % des insectes ont disparu ces dernières années. Après la chasse, nous posons arme au poing et sourire aux lèvres à côté du cadavre. En décrétant l’insensibilité animale, Descartes a permis le « Il ne sent rien ! » (servi longtemps aussi aux enfants…) justifiant bien des tortures, des expérimentations animales sans anesthésie etc. Il couvre encore aujourd’hui les conditions de vie épouvantables du bétail entassés hors sol dans les fermes-usines industrielles.

Cette multiplicité de suites désastreuses démontre d’abord qu’une phrase est bien un acte au même titre qu’un acte plus matériel, puisque ses conséquences ont débordé largement le monde des idées. De ce fait, la responsabilité qui nous rend solidaires de nos actes, nous rend aussi solidaires de nos paroles : celles qu’on écrit, celles qu’on prononce, celles qu’on écoute jusqu’à plus soif, et même celles qu’on pense.

On sait maintenant par la physique quantique qu’un simple regard et sa pensée implicite modifient le comportement de la lumière de l’onde à la particule. Les traditions nous le serinent depuis des siècles. Les bouddhistes exhortent à la pensée juste, la parole juste et l’action juste. En écho négatif, les chrétiens avouent publiquement qu’ils ont vraiment péché « en pensée, en parole et par action. »

Or, nous pensons sans cesse, sans maîtriser du tout nos pensées, ni beaucoup de nos paroles. Les contes tentent d’alerter les enfants sur ce point. Par exemple dans l’Arbre aux souhaits de Faulkner, un adulte ayant souhaité un lion, il faut absolument qu’il le désouhaite avant catastrophe ! De nombreuses versions de contes proposent à leurs héros trois souhaits dont le dernier sert à supprimer les deux premiers, tellement ils s’étaient avérés nocifs… Nous n’avons aucune idée de ce que nous penserons dans dix minutes. Que dis-je, dans trente secondes. Alors si nous ne savons pas ce que nous allons penser, comment endosser d’en être responsables? Au moins nous pouvons exercer la vigilance sur la barrière de nos dents et nous entraîner à laisser derrière elle le mauvais ou simplement le douteux… J’aime bien pour évaluer m’aider des critères de Socrate : est-ce vrai ? est-ce bon ? est-ce utile ?

Prenons conscience de notre responsabilité dans ce domaine : Nous vivons dans une intrication non maîtrisée de nos pensées vers les autres et vers les situations, et en retour, des projections des autres sur nous. Ajoutons l’auto-sabotage que nous nous infligeons quand nos pensées sont négatives. Ce réseau de pensées est plutôt un filet. Cela nous enferme les uns les autres d’autant plus étroitement que ce filet est tressé de façon aléatoire, pas toujours visible et qu’il est notre création. A cause de lui, des millions de gens ont abdiqué leur vérité intérieure, n’osant pas changer de religion, de sexe ou de parti. D’autres ont préféré déménager et acheter au prix fort leur rectitude intérieure. En cette période de pandémie, les paroles et les pensées dont nous avons tendance à nous nourrir entretiennent en nous l’anxiété, la peur et la colère, alors que tout le monde sait que ces émotions baissent nos défenses immunitaires. Meurtris par l’actualité, nous égarons notre boussole intérieure. Nous nous traitons les uns les autres d’irresponsables et réciproquement. Le mot devient une invective. Le contrôle de notre esprit devrait donc être notre priorité : c’est notre responsabilité devant nous-mêmes et nos lignées, devant nos enfants et, comme le retentissement de la phrase de Descartes l’a montré, notre responsabilité devant la société.

Toutefois, pour en revenir à Descartes, il serait trop facile de rejeter sur lui seul la responsabilité de toutes nos dérives envers les animaux. Il y en a eu, des gens qui ont prôné des théories fantaisistes ou criminelles sans être écoutés, et d’autres qui avaient raison mais qui ont crié dans le désert. C’est parce que nous l’avons suivi que nous avons fait Descartes. Notre responsabilité devant les animaux est collective. Avec ce constat, nous tenons la solution. Ce que nous avons créé ensemble, nous pouvons le dé-créer ensemble.

Nous allons lentement dans ce sens parce que nous avons du mal à penser et à agir collectivement en conscience. Nous nous sentons seuls, impuissants contre la force ou le nombre. Cette conviction nous empêche, dans une situation globale, de nous montrer responsables des plus faibles, des animaux, des arbres, et cela nous maintient dans la soumission, c’est-à-dire dans une position de co-victime de notre système avec les victimes avérées. Pourtant tous les jours nous pouvons lire des contre exemples ou la liberté individuelle allume la lumière. Lorsque quelqu’un se soulève contre la force avec assez de feu et d’amour, il ne reste pas seul.

Monsieur Mondialisation raconte qu’il y avait une fois en Californie un sequoia millénaire ami d’une jeune fille d’une vingtaine d’années. Un jour, une puissante entreprise décida une coupe sévère dans cette forêt et l’abattage de cet arbre. Qu’y avait-il à faire ? Rien. C’est du moins ce que j’aurais conclu en sortant un mouchoir. Mais Julia monta à 50 mètres de hauteur et y installa son campement. Elle y resta plus de 24 mois, malgré les rigueurs d’hivers gelés et enneigés, les engelures et les maladies. Elle était seule là-haut dans son arbre, mais en bas, des amis et des admirateurs de plus en plus nombreux venaient la soutenir, lui porter à manger, communiquer sur sa situation etc. Un jour, sa santé empira tant qu’elle fut à deux doigts de la mort et… l’entreprise d’abattage transforma son projet en soutien de la nature. Aujourd’hui, Julia Butterfly Hill a créé un mouvement écologique de soutien des arbres et les fruits de son engagement sont immenses. De son côté, le journal LaCroix raconte qu’en Inde, une femme qu’on surnomme aujourd’hui Lady Tarzan a sauvé 200 km2 de forêt. Elle a réuni autour d’elle plus de 7000 femmes qui patrouillent par groupes dans la forêt de toute sa région. Elle a subi plusieurs intimidations et des tentatives de meurtre ainsi que son mari, mais sa voix retentit aujourd’hui dans les affaires publiques.

Les points communs de ces deux femmes, ce sont la conscience de ce qu’elles veulent et la compassion, ce sont la détermination et le courage. Leur source, c’est l’amour. Elles démontrent que la responsabilité collective n’anéantit pas la responsabilité individuelle, au contraire, elle peut la soutenir. Et réciproquement, elles démontrent que la responsabilité prise individuellement à des répercussions au plan collectif. A leur feu d’autres sont venus et leur action commune et différente a eu des conséquences sans mesure avec l’impulsion initiale.

Le retentissement de ces initiatives, comme celui de la malheureuse phrase de Descartes, pose la question de la cause et de l’effet dans la responsabilité. Toute cause a un effet. Dans beaucoup de cas, il nous semble que nos actions ne regardent que nous et que leur suite est domestique. Comme on fait son lit on se couche, dit le proverbe. Mais en vérité, comme tous nos actes s’inscrivent dans un enchaînement, sommes-nous sûrs qu’à aucun moment, ils ne concerneront pas les autres, et qu’en amont les autres n’y sont absolument pour rien ? Pour reprendre le proverbe, qui a tissé les draps ? Et pourquoi nous sommes-nous levés ? Pourquoi n’avons-nous pas jugé bon de faire notre lit ? Qu’en pense le chat ? La liste des éléments inclus dans cette simple action du quotidien pourrait grandement être allongée. Nos actes portent des conséquences qui en provoquent d’autres à leur tour, et ils sont eux mêmes les conséquences de causes préalables. De ce fait, chaque acte est relié dans le temps et dans l’espace à tous les autres, c’est ce qu’on appelle l’interdépendance. Cela s’applique à tous les domaines, jusqu’aux plus insignifiants ou inconscients. J’ai mangé les nouilles du dessus de l’assiette et cela m’a conduite à manger celles du dessous, mon inspir provoque mon expir etc.

Ajoutons que la causalité ne ne nous est pas réservée : elle est une loi générale de la nature. C’est parce qu’il y a du soleil que l’eau s’évapore. Parce que la terre tourne, il y a un soir et un matin, parce que la lune a des quartiers, il y a des marées. Et cela interfère avec nous aussi. Il faut donc envisager dans nos vies des causalités dans tous les sens et sur de nombreux plans. Mission impossible. Il y a de quoi nous décourager ou nous donner envie d’arrêter de respirer pour être sûr de ne causer de tort à personne. Ne sourions pas, la respiration est un sujet très sérieux en cette période de fragilité virale et de contamination respiratoire ! Notre souffle lui-même, pourrait être un danger mortel !

 

La responsabilité que nous portons est donc écrasante à cause de l’interconnexion des causes et des effets. En même temps, il est impossible de ne pas en prendre… car l’absence d’action est une action. Demandons à l’oiseau blessé que nous n’avons pas vu ni secouru et qui finira dans le gosier du chat… Dans certains cas, la responsabilité de l’omission est même sanctionnée par la loi au motif de ‘non assistance à personne en danger.’ Comme on l’a vu avec les maisons de redressement, l’inaction peut être une complicité. Qui ne dit mot consent. D’ailleurs la phrase des catholiques est dans son entier : « J’ai péché en pensée, en paroles, par action et par omission. »

Une conclusion que nous pourrions tirer est que la définition de Maurice Blondel devient inapplicable. Nous ne pouvons plus être solidaires de nos actes car ça n’existe pas, des actes tout seuls et point barre. Pour agir de façon responsable, nous devrions envisager toutes les conséquences de nos actes sur des siècles et pendant que nous y serions, nous devrions aussi nous interroger sur toutes leurs causes depuis le commencement du monde. Il est clair que dans l’état actuel de notre conscience, c’est impossible.

Appliquons cela à Descartes encore ! Qu’un kilomètre de morceaux de sucre en équilibre bascule sucre après sucre, cela signifie que le dernier sucre est aussi totalement relié au premier que le deuxième sucre dans la file. Le dernier sucre est loin mais la conséquence est prévisible. Peut-on dire de la même façon que la ferme industrielle dépend de la fameuse phrase comme le morceau de sucre n’importe où dans la ligne dépend de l’impulsion première ? Pourquoi pas ? On a bien dit que le vol d’un papillon était responsable d’un tsunami et que la distraction d’un laborantin au bout du monde l’avait mis tout entier à l’arrêt. En tout cas, en 1600 et quelques, l’hypothèse de l’existence des fermes industrielles était absolument inconcevable. Descartes, comme les enfants ignorants, ne peut en être considéré comme moralement responsable. Il ne peut se lever et dire Présent, j’en suis garant ! La seule défense qu’il pourrait présenter est donc celle des enfants : Je ne l’ai pas fait exprès.

Heureusement, cette loi de la causalité porte aussi ses promesses car si nous osons des actes justes et bons pour nous et les autres, eux aussi seront à jamais inscrits dans l’enchaînement des circonstances. Bon arbre porte bon fruit dit-on, et jamais figuier ne produit de chardon. Il nous faut seulement de la détermination intérieure. Plus nous nous exercerons, plus nous prendrons le contrôle de notre vie pour qu’elle soit joyeuse et saine. A condition bien sûr d’avoir assez d’éléments d’information pour être sûr de poser des actes positifs. Nous avons en nous un lieu où nous savons si ce que nous faisons et disons est bon. C’est le cœur, il est un raccourci de l’analyse.

Mais conscient que l’ignorance est la source de bien des maux, nous devons aussi chercher à apprendre, à savoir, à connaître. Plus le champ de notre connaissance grandira, plus notre conscience deviendra lucide, plus nous apprendrons à penser clairement et plus nous aurons les moyens d’être responsables de nos actes. C’est ce qu’en éducation on appelle grandir. Il nous faut donc de l’information. Aujourd’hui, nous avons une chance que nos prédécesseurs sur la terre n’ont jamais eue : elle s’appelle internet. J’ajoute qu’à l’époque de la profusion de l’information, l’ignorance est un choix, comme dit Joe Di Spenza. Et bien sûr, tout choix engage notre responsabilité.

Une des raisons qui nous vautre dans l’ignorance est la paresse, mère de l’à peu près et de la cécité. Paresse d’apprendre, paresse d’analyse objective. La pandémie nous invite grâce à son actualité à ouvrir les yeux et mettre de la lumière. Peut-être comprendrons-nous enfin la nécessité de la lucidité pour notre propre compte ? J’ai lu dans un article du Monde du 25 septembre qu’en Thaïlande selon des décomptes officiels, il y a eu 2551 suicides entre janvier et juillet, contre 59 morts du COVID, et la situation économique est telle que la liste des suicides ne peut pas manquer de s’allonger. Était-ce prévisible ? Dans l’affolement des décisions prises contre ce virus qu’il n’est pas question ici de nier, avait-on envisagé de telles répercussions ?

Chez nous, on assiste à une flambée de la pauvreté telle que selon le Secours Populaire, de nombreux rideaux dans les quartiers restent tirés toute la journée. Non pas que les gens soient partis en villégiature. Non. Mais ils ont si faim, ils sont si honteux d’avoir faim qu’ils ne sortent plus, ils n’ont plus le courage de voir le jour. Après le confinement, ils vivent la claustration. D’ailleurs pourquoi sortir ? Il n’y a pas de travail, et pour les jeunes en particulier, pas d’aide sociale non plus. Les faillites ont augmenté en flèche, ainsi que les décompensations psychiatriques, les suicides et les actes de violence. A Crosne, ma petite ville, j’ai appris que la banque alimentaire distribuait de la nourriture pour 250 familles, mais qu’elle allait devoir fermer ses portes faute de salle adaptée au COVID. Je sais que je vais croiser des gens qui auront des crampes au ventre et j’en ai mal au cœur. Notre face à face avec la responsabilité est désormais à notre porte.

Le Covid n’est pas seul en cause. Si on regarde aussi les catastrophes dues aux guerres et au réchauffement climatique, il est clair que notre modèle économique, dans le sens premier du mot qui signifie ‘gestion de la maison’, a failli. Quels que soient notre courage et notre désir d’apprendre, nos actes sont insuffisants, nous sommes comme entraînés par ce que nous avons tous créé. Cette situation qui nous prive plus ou moins gravement de liberté nous montre que nous sommes en mode de survie plus que de vie, et nous barrant les voies vers l’extérieur, elle nous accule vers l’intérieur de nous. S’il faut découvrir une solution et si dehors nous n’en avons pas trouvé, il faut un retournement. Allons dedans, et au lieu de rester d’horizontaux cloportes, essayons la verticalité – qui n’empêche pas l’action horizontale bien sûr. Qu’en pensent les traditions ? Permettez-moi un petit détour de ce côté pour mieux nous ramener à notre sujet dans une autre perception de la responsabilité.

Les bouddhistes placent tous les événements que nous décrivons, tout ce qui se passe dans le monde, à l’intérieur de la roue du samsara. Ils disent que notre seule responsabilité intelligente est de chercher à sortir de là. Pourquoi ? Parce qu’en cherchant simplement à nous déplacer à l’intérieur de cette roue que caractérisent la souffrance, l’impermanence et la mort, nous n’y échapperons pas. Le bonheur n’est pas possible dans la roue car la roue représente un extérieur que nous ne maîtrisons pas et qui même heureux, ne durera pas. La roue ne peut offrir que du provisoire et du non maîtrisé. Fermons plutôt les yeux, disent-ils. Que se passe-t-il ? Nous rencontrons si nous nous apaisons, un espace sans forme, sans temps, et pourtant là dedans, nous ne nous sentons pas sans vie. C’est l’espace de la conscience, un océan d’amour, qui nous entoure et qui nous constitue. Si nous parvenons à le découvrir, disent-ils, nous découvrons que nous sommes la totalité de cette conscience universelle en plus de notre conscience localisée, individuelle qui porte notre nom.

Notre conscience individuelle, quand elle est dans son état habituel, est en mode fermé et nos responsabilités sont limitées par les limites de la matière. Quand notre conscience est ouverte, elle perçoit cette énergie de vie et y participe. Les êtres qui ont réalisé cette mutation nous transmettent que nous sommes comme des cellules d’un même organisme : l’univers entier. C’était le sujet du film Matrix.

Nous plaçant à la source de cette information, notre responsabilité devient absolue. Jugez-en : nous partageons cette énergie d’intelligence et d’amour qui a créé le monde et qui selon les découvertes actuelles, le recrée des milliards de fois à chaque seconde. Comme on efface un tableau pour permettre une nouvelle information, nous pourrions même envisager de profiter de ces instants de blanc pour recréer l’univers dans son ensemble. Enfin, nous… Qui nous ? Il me semble que le défi actuel est de nous trouver.

La Bible elle aussi a bien cherché à nous en informer. Elle nous a appris dès sa première page, que nous avons été créés à l’image et ressemblance de Dieu. Alors nous, nous avons ramené ça à nos dimensions et traduit à contresens, en faisant un dieu à l’image de l’homme, de préférence vieux, barbu et sur un nuage… Mais la science actuelle a redonné sens à l’information première. Dieu n’est pas comme nous, c’est nous qui sommes comme sa manifestation visible : l’univers. Nos atomes sont comme des systèmes solaires, leur nombre est cosmique, et l’essentiel de notre corps est fait comme lui de vide.

Non seulement nous sommes comme lui, mais unis à lui. Du coup, nous sommes Un, unis par le vide dont nous sommes remplis et qui nous relie tous d’un bout du cosmos à l’autre. La physique quantique nous dit de ce vide qu’il est plein : vibration, information. Il n’y a donc plus des trilliards de trilliards d’objets séparés, divisés et potentiellement hostiles, mais un seul ensemble intelligent et cohérent dont chaque corps est une cellule. Toutes les traditions se sont échinées à nous transmettre cette information avant que la science ne nous en avertisse. «  Le Seigneur est Un », disent par exemple chez nous les Hébreux, et l’Islam abonde : « Il n’y a de Dieu que Dieu. » Un seul. De ce fait, qu’on l’appelle Conscience, ou Grand Esprit, ou Dieu, Jéhovah ou Mahomet, ou encore Intelligence supérieure, ou simplement Ciel, peu importe le nom de cet Un : on ne peut pas se tromper, il n’y a que Lui.

S’il n’y a que Un, et non pas des myriades de formes séparées, même pas de Deux, alors les conséquences sont énormes et renversent totalement notre vision du monde et en particulier l’emplacement de notre responsabilité. S’il n’y a que Un sans Deux, plus rien ne peut être extérieur à nous. Tout est intérieur. Le moindre souffle de chacun concerne tout le monde : les hommes, les animaux, les plantes et les pierres. Et même les étoiles et tous les objets célestes. J’ai dit que chaque souffle concernait tout le monde ? Non, chaque souffle nous concerne, nous, seulement nous, parce qu’il n’y a que nous dans notre diversité. Tout acte contre qui que ce soit serait une responsabilité que nous prendrions contre nous-mêmes. En agissant comme des cellules séparées du tout et qui n’en feraient qu’à leur tête, nous agirions comme des cellules cancéreuses. Dans notre inconnaissance de cette possibilité, c’est ce que nous sommes d’ailleurs devenus. Le cancer de la terre.

Saint Paul a utilisé pour nous aider à saisir cette dimension, la comparaison avec le corps. Notre œil et notre pied n’ont rien à voir : ni dans leur forme, ni dans la matière dont ils sont constitués, ni dans leur fonction, ni dans leur place dans le corps. Et pourtant ils sont unis en nous. Le pied ne marche pas sans injonction du cerveau, et l’œil ne voit pas sans ordre, personne n’est supérieur à personne. Quand le pied avance, il a la responsabilité de faire avancer tout le reste du corps. Et quand l’œil voit, il voit pour tout le corps. Nous, nous avons peur des gens différents de nous. Mais c’est comme si l’œil avait peur du pied…

Lorsque nous prendrons tous conscience de cela, nous serons collectivement responsables, puisqu’il n’y a pas de séparation dans le Un. Plutôt que collective, disons que notre responsabilité sera universelle, ou selon la langue des oiseaux qui découpe les mots en plus petites unités de sens, unie vers Elle. Elle, l’Unité. Le réseau inextricable des causes et des effets, des interdépendances et des responsabilités inconcevables deviendra simplement du même ordre que le fonctionnement des réseaux de notre corps… Il deviendra impensable de poser un acte égoïste et séparé parce que ça n’aurait simplement aucun sens.

Si nous décidons d’adhérer à cette vision du Tout en Un, y aura-t-il des avantages avant que nous touchions cette étape de mutation ? La réponse est Oui. Je n’en donnerai qu’un exemple. Plus nous nous en approcherons, plus ce que nous découvrirons deviendra intéressant. Cela prendra au fur et à mesure une intensité plus grande que le monde extérieur des formes et des objets, des histoires et des pandémies et cela nous libérera de son emprise malheureuse, de son emprisonnement même. Or cette emprise ne sert à rien ni personne. En ce moment, le monde extérieur nous paraît plus réel que le monde intérieur et pourtant nous ne pouvons pas exercer sur lui de véritable responsabilité. Sur notre monde intérieur non plus. Si nous sommes malades, le miracle est-il à notre portée ? En découvrant des bribes de cette dimension de créativité et de joie absolue, nous nous offrons et nous offrons au monde de l’air pur puisque nous sommes Un.

Alors, pouvons-nous nous appuyer notre responsabilité focalisée pour rencontrer l’illimité ? La réponse est oui. Comment ? Les conseils abondent, mais ne nous cachons pas que s’il faut vivre la mutation du cerveau en conscience, de l’ampoule à la Lumière, et des émotions à l’Amour inconditionnel, de l’impuissance au miracle, de la partie au tout, nous ne pourrons pas y arriver tout seul. Du reste, dans cette perspective, cette expression ‘tout seul’ n’a aucun sens. Alors écoutons les conseils pour au moins nous diriger dans cette direction. Il relèvera de notre responsabilité de les appliquer. Le conseil que j’ai trouvé dans la Genèse rejoint celui de toutes les traditions anciennes et celui des coachs de notre temps, c’est celui-ci : « Rentre en toi-même, » ou en termes plus actuels, ‘médite’.

Leikh leikha, « va vers toi, pour toi» dit Dieu à Abraham. La consigne dans son entier est celle-ci : « Quitte ton pays, ta parenté et la maison de ton père, et ‘va pour toi, vers toi’ vers le pays que je te montrerai. » Voyons plus précisément quel coaching cette phrase nous offre.

Premièrement, il faut quitter. Quand ? Dès qu’on est appelé, quelle que soit la forme de l’appel. Certes, l’heure d’arrivée n’est pas indiquée sur un tableau lumineux comme dans les gares et aéroports, et l’injonction « va », comme « Suis-moi » n’indique pas la durée du trajet. Mais par contre l’heure du départ est incontestable : c’est maintenant. Quand tu entends l’appel, là, juste là, tout de suite. Et ne t’avise pas de regarder en arrière : il est impossible d’aller dans deux directions à la fois.

Deuxièmement, que faut-il quitter ? Le texte est radical : « Quitte ton pays, ta parenté et la maison de ton père. » Donc quitte tes géniteurs de chair et la zone du connu, de l’aimé : ta famille, tes copains, ton boulot si tu l’aimes, ton bistro et tes jeux vidéos, ton quotidien. De plus, sachant que le père d’Abraham était un fabriquant d’idoles, cette injonction signifie aussi : quitte aussi toutes les croyances de ta famille, sa façon d’envisager le monde.

Approfondissons. A quel éloignement de nos pères et mère sommes-nous disposés ? La plupart du temps, il ne s’agira pas de leur tourner le dos et de les abandonner, et cela pour une raison simple : ce serait inopérant. Nous pouvons en effet nous tenir responsables de leur bien être et prendre soin d’eux dans leur vieillesse comme ils ont pris soin de nous dans notre jeunesse, mieux qu’il ne l’ont fait peut-être ! tout en prenant nos distances. Et a contrario, on peut avoir rompu avec nos parents et pourtant rester ficelés dans les mêmes fonctionnements qu’eux… Commençons donc par un effort de neutralité objective. Comment se comportent-ils ou se sont-ils comportés ? Quelles sont ou étaient leurs qualités, leurs défauts, leurs mécanismes de réactions ? Comment ont-ils pris leurs propres responsabilités ? Puis tournons notre observation vers nous. Comment sommes-nous ? En quoi leur ressemblons-nous ? Est-ce que nous en sommes profondément satisfaits ? Ensuite viendront les conséquences de notre évaluation. Quelles décisions sommes-nous prêts à prendre, quels changements allons-nous effectuer ? De quelles loyautés familiales allons-nous nous désolidariser ? Mourrons-nous de la même maladie ?

Élargissons notre réflexion aux valeurs patriarcales en général et précisons intérieurement ce que représente pour nous dans cette optique ‘quitter son père’. Quelle posture sur le pouvoir, la politique, la société et la virilité sommes-nous prêts à remettre en question ? Et puis, passons à maman. Que signifierait pour nous l’ordre de quitter notre mère ? Apercevons-nous pour commencer qu’elle n’est pas nommée, sans doute cachée derrière le père ou incluse au milieu des cousins et tontons de la parenté. Et profitons-en pour prendre conscience de la place – ou de l’absence, des valeurs féminines dans notre vie… Y a-t-il lieu de corriger en nous un déséquilibre entre l’homme et la femme, le yin et le yang ? Qu’on soit homme ou femme, y a-t-il lieu d’agir différemment envers les femmes en général ?

Il faudra aussi trouver en quoi concrètement nous devrons démontrer notre libération intérieure, en apportant des changements à notre quotidien. Qu’est-ce qui est répétitif, mécanique dans nos journées ? Qu’est-ce qui nous rattache à de vieilles habitudes sans sève ? Quels comportements, modes de vie, emploi du temps sont directement inspirés de la « maison de nos pères »? Qu’en est-il de nos humeurs ? Très prosaïquement et concrètement : comment allons-nous gérer nos temps d’écran, temps de transport, notre alimentation, nos habitudes sexuelles ? Ces changements peuvent être en effet très intimes. Un de mes amis se tient de plus en plus mal. Comme je lui en faisais la remarque, il m’a répondu : « On est tous comme ça dans la famille en vieillissant .» Et alors ? Tenir debout, n’est-ce pas un beau chantier ? Nos chantiers, prenons-en conscience, ne sont pas égoïstes et personnels, puisque nous sommes reliés.

Si nous ne sommes pas entièrement satisfaits de notre existence, alors que notre programme originel est l’union avec la satisfaction même, cela signifie que nous devrons poser de nouvelles bases et nous quitter, rompre avec ce vieux ‘nous’ que nous commencerons à percevoir comme un vieux fatras. Parce que sinon, les mêmes causes produiront les mêmes effets, avec leurs conséquences incalculables et invisibles. Nos vieilles pensées attireront de vieux comportements et la répétition de vieux schémas. Et nous avons vu où cela nous a menés.

On la retrouve donc là, notre responsabilité, dans l’analyse des changements que nous voudrons apporter et le courage de la mise en œuvre. Nous en répondrons devant nous-mêmes à l’heure où nous serons trop vieux, faibles et malade pour les entreprendre. Alors, avant qu’il ne soit trop tard, il faudra nous alléger, nous délester de nos habitudes inadaptées et en créer d’autres qui nous correspondent. Et dès que nous avons décidé un changement, les aides arrivent puisque nous sommes un. « Quand l’élève est prêt le maître arrive, » dit l’adage. Comme nous sommes tous uniques, cette aide prend des formes différentes pour chacun. Pour ma part je remercie ici, entre d’autres remerciements, maître Mantak Chia qui par son enseignement me permet d’approcher et de partager ce que j’ai compris du Tao.

Leikh leikha, va vers toi. Au fur et à mesure de nos libérations, nous irons à nos retrouvailles sans que ce soit compliqué. Dans la vie quotidienne, nous rencontrerons simplement nos aspirations naturelles. Prendre soin de nous et de nos besoins, ne pas manger ce que nous n’aimons pas, ne pas vivre avec qui nous nous sentons mal etc deviendra naturel. Ce sera une libération énorme  car le manque d’amour et de respect pour nous-mêmes sévit depuis des siècles et interdit l’amour et le respect d’autrui et de la terre. Il a atteint chez nous les sommets de la névrose dans un succès de librairie resté au hit des ventes pendant 4 siècles en Europe : L’imitation de Jésus Christ. «  Rien ne m’est dû, Seigneur, que les verges et le châtiment car je vous ai grièvement offensé ! » Ce message mortifère travaille dans notre héritage et il est de notre responsabilité de le déraciner, pour nous et pour nos descendants.

Mais comment être sûr que nous ne nous fourvoyons pas sans le savoir ? C’est prévu. Le coaching dit : « Va vers le pays que je te montrerai. » Y a qu’à suivre… Mais, si le Je est sans forme, comment le trouver pour le suivre, ? Il faut chercher en nous des branchements pour sentir, voir les balises sur le chemin, ou simplement les savoir. Et ce ne sera possible que si nous décidons de prendre un moment pour ne nous intéresser qu’à ça et nous y concentrer. Nous l’avons bien fait pour apprendre l’anglais ou la mécanique, nous en sommes donc capables. Ensuite, voici une balise simple proposée par Joe DiSpenza. Si nous sortons de notre pratique différents de notre état initial, nous aurons agi. A l’inverse, si nous nous levons exactement dans le même état qu’en nous installant, c’est raté. Il faudra recommencer !

Cette science que nous pouvons décider d’apprendre, solidaires avec nous-mêmes, elle se découvre dans plusieurs chemins dont celui la méditation. Aujourd’hui, les neurosciences invitent même les rationalistes à tester la méthode et ses résultats car on a analysé les ondes de méditants dans des encéphalogrammes. Lors de notre état habituel quand nous sommes éveillés, notre cerveau fonctionne en onde bêta, le leur aussi. Mais si on entre à l’intérieur de soi et qu’on se relaxe, le casque à électrodes se met à enregistrer des ondes alpha qui signent un état de conscience différent.

Il est possible d’aller en méditation éveillée jusqu’aux ondes théta qui caractérisent le sommeil paradoxal et la méditation profonde dans laquelle des changements peuvent survenir dans notre matière. Des chamanes, yogis, pratiquants taoïstes et chirurgiens à mains nues se sont prêtés à l’expérimentation. Ils ont tous montré qu’ils atteignaient ce plan de conscience tout en restant capables quand ils le souhaitaient de vivre en mode alpha. Il n’y a donc aucun danger à entreprendre cette exploration vers nous-mêmes. Elle ne nous prive pas de notre état quotidien, elle n’interdit pas l’engagement et l’exercice des responsabilités habituelles. Elle les complète. Si j’ose dire, c’est une opération interne de déconfinement. Avec un grand D.

Dans le pays des ondes bêta, nous sommes agi, enfermés dans notre personne, dépendants de l’extérieur, l’extérieur étant plus réel que l’intérieur, parfois même le seul réel. Dans le pays des ondes alpha et surtout théta, nous devenons co-créateurs. Ce que nous ressentons est plus vaste, dense et réel que l’extérieur qui devient une réalité relative. Au lieu d’être impactés, nous rayonnons. C’est une question de réglage. Il n’est pas facile à faire et nous devons apprivoiser d’abord un calme et un silence contraires à nos goûts, nos habitudes et même nos possibilités. Mais ça vaut la peine d’essayer. Comme le formulent Les anges des Dialogues : « Chacun de vos pas à travers le vide devient une île fleurie où les autres peuvent poser le pied. »

Enfin, sachons que la difficulté que nous rencontrons sur ce chemin n’est pas nouvelle, qu’elle ne nous est pas réservée, à en juger par le futur de la phrase divine : « Va vers le pays que je te montrerai » et non pas : « Va vers le pays que je te montre juste là. » Voilà qui nous invite à la persévérance et nous encourage puisque après tout, Abraham a traversé. En combien de temps, nous ne savons pas, mais il l’a fait.

La difficulté est que ce pays de Cocagne qui nous sera montré n’est plus de l’ordre des formes. On le rencontre en allant vers nous-mêmes et pas dehors. La question devient : ‘Qui est donc ce moi ? qui suis-je ?’ Elle ouvre un chemin vers une dimension d’auto-responsabilité totale. Car Dieu ne dit pas à Abraham : ‘Va vers moi.’ Il ne court pas le risque de la personnification qui amènerait avec elle l’idée de séparation et renverrait Abraham chez son père le fabriquant d’idoles. Va vers toi, c’est : va vers la vérité universelle du Je suis, ou la deuxième personne n’existe plus. Sens la Présence qui œuvre et guérit tout dans le monde des formes, sans effort, puisqu’il n’y a que l’Un. En somme, Dieu n’a pas besoin de dire va vers moi, puisque va vers toi, c’est exactement va vers moi…

A Delphes, le fronton du temple ne dit pas autre chose. « Connais-toi toi-même… et tu connaîtras l’univers et les dieux ». On voit bien qu’il s’agit d’un autre état de connaissance que celui qui nous fait dire : « Je me connais, si je bois du champagne, j’ai mal au crâne ». Nous reconnaîtrons donc que nous avons suivi les balises si nous nous sentons remplis des qualités du ciel. Paix, joie, amour, espace et absence de peur. Cette émotion ne peut survivre à l’expérience de l’Un. De quoi aurions-nous peur ? N’est-ce pas différent de notre état actuel ?

Alors si notre cerveau et notre cœur prennent la mesure de ces informations, nous comprendrons qu’il n’y a pas de différence entre notre auto-responsabilité totale et la responsabilité générale, infinie, intelligente, que nous sommes invités à prendre pour l’univers et le monde. Nous aurons envie de l’exploration. Puisque les temps nous bousculent, profitons-en. Engageons-nous. Sautons le pas ! Telle est sans doute notre véritable responsabilité, qui n’occulte pas les autres.

 

 

 

 

 

Le temps

Pour suivre cette conférence sur le temps sur Youtube : https://www.youtube.com/watch?v=6BpYt9mY728&list=PLYSbxgDamj14S8psFl645vRUEzWjZVo27&index=2

Le sujet du temps est difficile à traiter car tout le monde le sait, il est intraitable. Nous sommes sous son joug, il aura notre peau, et pourtant c’est lui qui nous donne aussi nos plus beaux cadeaux. Alors que faut-il en penser ? Et d’ailleurs le temps est-il pensable ? De quel temps parlerons-nous ? De celui qui s’étire scientifiquement au rythme des horloges ? D’un temps cyclique ? Du temps astronomique ? Du temps vécu, de la perception de la durée ? de l’espace de la causalité et de la destinée ? Parlons-nous de lui, le temps ou parlons-nous de nous quand nous y réfléchissons ? Quelqu’un a-t-il trouvé comment y échapper ? Notre vision du monde conditionne la façon dont nous y vivons, et peu de conceptions scientifiques ont autant évolué depuis le début du XX ème siècle que celle du temps, sinon celles de l’espace. Alors sans temporiser davantage, entrons dans le vif du sujet.

Commençons par nous intéresser au mot lui-même. Il vient du latin tempus. Le dictionnaire historique d’Alain Rey souligne que ce mot n’est ni personnalisé, ni divinisé, qu’il est du genre neutre, c’est à dire inanimé, un objet. Le temps romain n’a donc pas de personnalité ni d’action sur nous, à la différence de Saturne le dieu du temps. Ce serait plutôt un outil, un contenant. Tempus désigne le temps qu’on découpe et qu’on compte : époques, saisons, rythme, chronologie. Ce n’est pas une conception du temps commune à tous les peuples : lanthropologue Whorf remarquait que les Hopis se contrefichent des calendriers et n’ont même pas de mots pour une datation à partir de segments, mais le français partage la vision romaine d’un temps qu’on compte… et qui nous est compté. Donc à côté de l’indication d’une durée, le mot temps veut dire plus précisément « laps de temps ». Prévenir la cigale que linsouciance n’a qu’un temps, c’est sous-entendre sa visite chez la fourmi ! J’avais une grand-tante qui trouvait toujours à redire sur mes activités enfantines. De mon temps, m’assenait-elle comme si elle avait fini de vivre. Ce temps cloisonné, était-ce celui de sa jeunesse, ou celui d’anciens principes éducatifs ? En tout cas, il était révolu, mais quand cela s’était-il passé ? Mystère. L’importance que nous accordons au temps se traduit par une pléthore d’expression comprenant ce mot, et je me suis amusée à en employer… de temps en temps. Vous les repérerez en moins de temps qu’il n’en faut pour les dire.

Si le temps est fragmenté, le compte du temps est essentiel pour nous y retrouver. Commençons donc par cela. Notre unité de base, c’est le jour et la première mesure du temps a été le lever du soleil. Les petits enfants qui essayent de situer dans le temps un évènement à venir les comptent en nombre de dodos ce qui est une autre façon de compter les jours. Le Père Noël passera dans cinq dodos, et dans trois dodos, maman sera revenue. Pour le comptage des mois, on s’en est remis à la lune. Les années étaient plus difficiles à repérer simplement, on se référait à des évènements notables ou des noms de chefs d’état. Il y a encore quelques décennies, on entendait encore chez nous les gens raconter des souvenirs qu’ils situaient avant-guerre, ou après et depuis quelques temps, j’entends des amis raconter des anecdotes qu’ils situent avant ou après le confinement.

Et pour les petites portions du temps, qu’en était-il ? Pour délimiter des durées, les antiquités chinoise, égyptienne, grecque et romaine ont mis en œuvre le même minuteur appelé ‘clepsydre’ c’est à dire littéralement système de ‘l’eau voleuse’, voleuse de temps, bien entendu. Il s’agissait d’une sorte de sablier à eau. Quand l’eau était entièrement descendue le temps était au sens propre, écoulé. Évidemment, chaque clepsydre proposait selon sa fabrication une durée différente. Les Grecs, philosophes et politiques, l’utilisaient pour minuter les temps de parole des orateurs, les Romains guerriers, pour déterminer le temps des gardes nocturnes des légionnaires.

Pour les heures, on suivait le cadran solaire. Dès que messire le Soleil pointait un rayon et projetait une ombre sur le cadran, c’était la première heure, et puis après une belle promenade, lorsqu’il tirait sa révérence, commençait sans repère le temps de la nuit. Entre ces deux moments, toujours le même nombre d’heures quelle que soit la saison, indiquées par l’ombre projetée. C’est ainsi qu’une heure d’été s’étirait assez longtemps dans la journée alors que l’heure du jour d’hiver contractait sa durée et allongeait celle de la nuit. Il y avait plusieurs inconvénients à ce système, à part de compter des heures élastiques : celui de laisser sans contrôle les heures de la nuit, et celui que posait régulièrement l’interposition de nuages entre les deux compères. 

De plus, en suivant la course du soleil, on marquait forcément un temps différent de l’est à l’ouest des pays. En France par exemple le soleil s’est levé le 23 juin à 5h 26 à Strasbourg et 6h 16 à Brest. Poussons le bouchon. A s’en tenir strictement aux indications solaires, il n’y aurait qu’un seul jour de six mois au pôle nord et une seule nuit pour les six autres mois, à l’inverse des conditions de vie de l’allumeur de réverbères que rencontre le Petit Prince. Le système de datation mondial et national serait donc un peu compliqué, personne sur la terre n’ayant la même définition de l’heure et du compte des jours

Or le décompte du temps est un précieux élément pour le pouvoir politique et ce n’est pas un hasard si à Rome, César est à l’origine du premier véritable comptage de l’année, lui qui fut le premier empereur. Chez nous Charles V commanda en 1370 la première horloge publique et il devint ainsi le maître de l’exactitude qui comme on sait, est la politesse des rois. Mais il ne s’arrêta pas là : il exigea que toutes les horloges de France fussent reliées à cette horloge et mit ainsi tout le monde au pas, comme une preuve de son pouvoir, pouvoir temporel, justement ! Dans la même veine, lors de leur première demie-journée d’occupation à Paris en 1940, les Allemands ont modifié les horaires pour que l’heure de décalage solaire que nous avons avec Berlin soit annulée par convention. Ils ont avancé nos montres d’une heure et cela perdure aujourd’hui, ce qui explique notre déconnexion d’une ou deux heures au calendrier par rapport au soleil. Charles V serait émerveillé de voir qu’actuellement, les horloges municipales, les télévisions, les téléphones, les ordinateurs et les panneaux des aéroports changent subrepticement selon le bon plaisir des puissants, d’un seul petit saut invisible au milieu de la nuit.

A cette uniformisation politique de l’heure devait répondre une uniformisation de l’étalon de mesure du temps. En effet, le compte du temps dans une planète régie par la mondialisation et la bourse jouée au millième de seconde se doit d’être unifié partout. En 1967, on détermina donc un étalon international de la seconde avec une horloge atomique qui ne retarde que d’une seconde tous les 200 000 ans, et qui se trouve à Paris. Une seconde égale donc le temps que met l’atome de cesium 133 à vibrer 9.192.631.770 fois. En d’autres termes, il existe un atome qui vibre à peu près dix milliards de fois par seconde de façon immuable. Cela m’a donné le vertige pendant plus d’un milliardième de seconde.

Au plan des sciences, les avancées quantiques nécessitent un comptage de plus en plus précis de temps pour des durées de plus en plus courtes. En voici un joli exemple : la vérification de la théorie de la relativité. Selon Einstein en effet, l’idée d’un temps fixe et souverain, celui dont nous avons l’habitude, n’est que théorisation d’une perception subjective. Au contraire, le temps est relatif à la vitesse d’un corps et à sa distance avec un centre de gravité. Ainsi, plus la vitesse augmente, plus le temps diminue ou si vous préférez, plus on parcourt d’espace, moins on parcourt de temps. Einstein avait conçu une expérience de pensée improuvable en envoyant un jumeau se promener dans l’univers à la vitesse de la lumière et en laissant l’autre sur la terre. A son retour, le terrien disait-il, serait beaucoup plus vieux que le spationaute. Un jour, avec un avion à réaction et deux montres atomiques, la preuve en a été donnée : le scientifique qui avait embarqué sa montre en vol se trouvait à l’atterrissage dans l’avenir de celui qui était resté au sol : sa montre retardait, il avait moins vieilli que l’autre.

Bien sûr, dans la perception habituelle du temps, celui-ci ne va que dans un sens, les secondes ont toujours le même battement, quoi qu’il arrive et elles tournent toujours dans le sens.. des aiguilles d’une montre. C’est même devenu un symbole universel du passage du temps. L’horloge indique donc un temps mécanique, un temps objectif indépendant de l’être humain, c’est un outil de mesure externe qui enregistre des durées en les fractionnant. En permettant d’établir des calendriers fiables, elle est bien pratique pour fixer les dates de vacances, l’âge de la retraite, les horaires des trains. Elle est indispensable pour dater les évènements les uns par rapport aux autres et pour nous indiquer leur proximité ou leur éloignement entre eux et par rapport à nous dans le temps. C’est l’outil de la chronologie.

Grâce à elle, l’homme se repère dans toutes sortes de temps dont on aurait pu penser qu’ils étaient différents ou inaccessibles. Certaines durées sont colossales, elles portent le nom d’âge et se comptent en milliers voire centaines de milliers d’années. L’âge des dinosaures s’est terminé depuis plus de 65 millions d’années après un règne de deux cents millions d’années. D’autres sont très réduites, comme l’âge de l’homo sapiens : 20 000 ans, une virgule, une broutille. Quelle que soit l’échelle, de l’âge à la nanoseconde, l’horloge est invariable, professait Newton avant d’être contredit par Einstein, et le temps est le même pour tous. Universel et intangible, il s’inscrit sur une ligne qui va du passé à l’avenir. Et en vérité, un siècle après Einstein nous sommes encore de son avis car notre expérience quotidienne ne nous permet pas de penser autrement. Mais gardons à l’esprit que tout pourrait être considéré autrement. Absolument tout.

La conception linéaire et vectorisée est propre à l’occident depuis des millénaires. Les Hébreux attendent le Messie, et les Chrétiens depuis Jésus sont dans la même posture en attendant son retour. La ligne droite de Newton vient de la nuit des temps comme on dit, et n’aura pas de fin. Aujourd’hui nous connaissons la date de notre nuit des temps, c’est le big bang, 13,8 milliards d’années. Je dis notre nuit des temps car il est possible que ce big bang ne soit qu’une bulle. Comme dans la purée quand elle bout, on voit ici et là éclater une bulle, il y aurait de nombreux big bangs, et même des rebonds du même big bang… Notre univers pourrait être multiple, un multivers.  Bref, enfin bref, le mot est mal choisi . Cette ligne est ornée d’une flèche, toujours disposée dans le même sens : vers la droite. On s’en sert dans les frises chronologiques comme en grammaire pour les conjugaisons. A gauche de la flèche, le passé ; le point de la flèche désigne le présent et à droite, le futur. La ligne, c’est donc le temps et la flèche elle-même c’est nous et tout ce qui se passe en même temps, où que ce soit. Si nous placions la ligne non pas parallèle à nous mais devant nous, ce qui est passé serait derrière nous, l’avenir devant nous. La langue le dit bien : tant qu’on a du temps devant soi, on a de l’avenir, le jour où notre vie sera derrière nous, nous tirerons notre révérence.

En tous les cas  une chose est sûre, nous ne sommes absolument pas libres de faire avancer la flèche plus vite, pour écourter un moment désagréable par exemple, ni de faire un pas de côté pour l’ignorer complètement, ni de sauter par dessus pour enjamber un épisode fâcheux. Quant à tourner la flèche dans l’autre sens, n’en parlons pas. Autrement dit, lorsque un évènement est sur notre ligne, il est impossible de l’annuler. Quand Coluche a vu sortir un camion sur sa route, il n’a pu l’éviter et il en est mort. Cette implacabilité du temps qui passe quoi qu’il arrive et qui nous maintient dedans jusqu’à ce qu’il nous en expulse a fait dire à Etienne Klein que le temps était une prison à roulettes, on pourrait dire aussi une charrette à ridelles, de celles qui menaient à l’échafaud.

On voit que ce qui structure le temps, c’est l’enchaînement de la causalité repéré par notre cerveau à l’aide de la mémoire : la cause est toujours avant, et l’effet après, effet inévitable. Si nous cherchons nos lunettes, il nous faut retrouver le souvenir d’où nous les avions posées avant. Ces faits ne peuvent plus être changés une fois qu’ils sont arrivés puisque la flèche va toujours dans le même sens. C’est d’ailleurs au théâtre le ressort de toutes les tragédies depuis l’antiquité. Le spectateur en général sait de quoi il retourne dès le début et comment cela va finir. Il ne reste qu’à regarder comment la causalité détend le ressort. Aujourd’hui, le roman policier fonctionne exactement de la même manière, en nous donnant la fin avant le début, tout le jeu étant de remonter la piste des causes et des effets pour trouver le qui, le comment et le pourquoi. Cette prise de conscience devrait nous inciter à faire particulièrement attention à tous les commencements, toutes les causes initiales. Commencement de l’année, commencement de la journée… Commencement de chaque souffle, et même peut-être à l’instant avant les commencements puisqu’une fois que la balle est lancée, c’est trop tard. Vaste programme !

Qu’en serait-il si nous nous référions à l’analogie commune du temps avec un fleuve ? Cette loi de la causalité en serait-elle allégée ? Le cours du temps s’écoule depuis sa source jusqu’à la mer. Et nous, embarqués dans cette sorte d’ornière, sachant l’océan proche, quelle liberté nous reste-t-il  ? La réponse est déprimante et je ne vous la dirai pas. C’est donc certainement une façon d’écarter le mauvais sort, une espèce de formule magique qui nous fait dire que le temps passe comme si nous en étions le spectateur immobile, alors que nous en sommes tout autant prisonniers que sur la flèche de Newton. La ruse de cette métonymie par laquelle on attribue au contenant (le temps) les caractéristiques du contenu (nous) n’avait pas échappé à Ronsard :
« 
Le temps s’en va, le temps s’en va, ma Dame,
Las ! Le temps non, mais nous nous en allons… »


Serions-nous plus libres dans un temps considéré comme cyclique, à l’instar de la rotation des astres ? Etienne Klein récuse cette vision à deux titres.
Celui de la causalité d’abord. Si nous tournions exactement dans un cercle comme dans un manège, nous repasserions exactement sur le même point. Nous savons qu’une cause entraîne une conséquence qui devient la cause d’autre chose. Ainsi, cheminant le long de la circonférence, nous tomberions une fois revenu au point de départ, sur une cause déjà passée qui serait l’effet d’une conséquence qui n’avait pas encore eu lieu quand elle s’est produite. Logiquement impossible.

En Asie, la vision d’un temps cyclique est illustrés par la roue du samsara qui présente les choses un peu différemment. Il y a un monstre autour de la roue, qui la tient entre ses griffes et ses dents. Ce monstre, Yama, c’est justement le temps. La roue est divisée en rayons qui délimitent six mondes, de l’enfer au monde des dieux. Bien sûr, à force d’efforts et de l’usage vertueux du mécanisme de la causalité (le karma), on peut se frayer temporairement une place d’un monde d’en bas dans un monde meilleur, entre deux autres rayons. Mais comme la roue tourne, aucune position n’est jamais acquise et nous risquons de retrouver notre état précédent. Cette image s’applique évidemment aux changements majeurs qui peuvent survenir dans une existence, du SDF qui gagne au loto au chef d’entreprise qui devient SDF, avant peut-être un nouveau changement. Mais on peut voir régulièrement tourner la roue au cours d’une seule de nos journées. Une minute nous apporte de la bonne humeur, la suivante nous broyons du noir et puis nous sourions à nouveauUn jour, nous sommes heureux comme des rois et l’autre rapaces comme des misérables. Le sens est clair : tant que nous sommes dans le temps, nous sommes dans les griffes de Yama, en prison dedans jusqu’à ce que mort s’en suive et assujettis à la loi impitoyable de la causalité.

Cette conception nous ramène à la deuxième objection de Klein. Il dit que si nous devions tourner dans le temps et retrouver ce que nous avons vécu, alors nous devrions nous en souvenir et le reconnaître. Dans ce cas il nous serait impossible de réagir exactement de la même façon que la première fois puisqu’un homme averti en vaut deux. Certes mais sans tirer de conclusion sur le fond, cet argument contient en soi sa réfutation.

Puisqu’il s’agit de mémoire, il suffit d’un peu d’oubli, il suffit d’avoir oublié le premier tour au moment d’entamer le deuxième. Aurions-nous un passé, c’est à dire la conscience d’un temps déjà vécu, si nous ne nous en souvenions pas ? Dans la série Black Mirror, un épisode met en scène une femme qui revit chaque jour exactement le même cauchemar et se trouve amnésiée chaque soir, en guise de châtiment pour un crime qu’elle a commis. Chez les Grecs partisans de la réincarnation, les âmes devaient boire au Léthé, fleuve de l’oubli, avant de retourner sur la terre.

L’amnésie oblige à repartir à zéro, elle gomme le passé, tous les passés. En effet, notre voyage dans le temps nous offre plusieurs sortes de passés : récent, plus ancien et très lointain, sachant que ces définitions changent au fil du temps, à mesure que le récent devient ancien. De même nous avons plusieurs sortes de mémoire : mémoire immédiate, courte, mémoire ancienne, et aussi mémoire intellectuelle, mémoire affective. Le malades d’Alzheimer ne perdent pas toutes ces mémoires en même temps. C’est logique. 

En effet, on n’a pas trouvé de zone unique dans notre cerveau qui soit entièrement et uniquement dévolue au temps. On sait où sont les récepteurs de chacun de nos cinq sens, on sait quelles parties du cerveau sont responsables de l’attention visuelle et de notre compréhension de l’espace mais pour le temps, les neurosciences ont isolé de nombreuses zones selon la date de la chose à rappeler, et aussi les activités, leur durée, les interactions émotionnelles et relationnelles mises en œuvre. Un peu comme si notre cerveau considérait que la vie était prioritairement une expérience du temps.

C’est la révélation de Proust à la fin de sa recherche du temps perdu. Se rappelant comment il a avait eu la réminiscence d’un tintement de sonnette de son enfance, il comprend soudain que s’il peut l’entendre, c’est que le son avait toujours été là dans sa vie, sans discontinuité depuis son apparition jusqu’à ce jour. Ainsi, l’espace de Proust se limite au volume étroit de son corps mais le temps qu’il occupe est un amoncellement vertical jamais disparu. Il se voit ainsi « juché sur un sommet vertigineux ». Il explique : « J’avais le vertige de voir au-dessous de moi, en moi pourtant, comme si j’avais des lieues de hauteur, tant d’années.  »

Cette perception du temps rejoint la découverte d’ Einstein que l’espace et le temps ne sont pas séparés mais au contraire inséparables, formant quatre dimensions dans lesquelles nous nous déployons. Il n’y a plus l’espace d’un côté et le temps de l’autre, mais seulement l’espace-temps, le temps étant la dimension verticale dont parlait Proust. On comprend assez facilement que par exemple, pour définir l’emplacement de quelqu’un qui bouge dans une foule, il ne suffirait pas de donner ses coordonnées spatiales où alors celui que nous cherchons serait déjà parti ! Nous ne pouvons pas les séparer.

Puisque le temps est une dimension, il n’y a pas plus de raison que ce qui s’y trouve s’efface qu’il n’y aurait de raison que s’efface ce qui se trouve dans l’espace. Dans la dimension spatiale, je sais que dans quelques kilomètres, il y aura sur ma route un bon restau, et que, quand je l’aurai perdu de vue, il restera à sa place. Je pourrais même rebrousser chemin pour y retourner si l’envie m’en prenait. Ce n’est pas parce que j’en suis loin que cet espace a disparu. C’est la même chose pour le temps. Ce n’est pas parce que nous sommes loin d’un moment qu’ils disparaît. Il reste inscrit, mais dans la dimension du temps que nos yeux ne voient pas. Imaginons encore une danseuse qui évolue dans l’espace puis arrêtons-la. Si nous avions la perception de son passé, nous verrions empilés sous la dernière image toutes les images de son mouvement alors qu’elle serait immobilisée dans la dimension spatiale. Quand j’étais enfant, on m’avait donné un petit carnet orné du même dessin qui changeait de place à chaque page. Si on laissait les pages glisser assez vite sous les doigts, on voyait le bonhomme sortir de la page. Je ne savais ps que le livre fermé représentait la colonne du temps et tous ses instantanés.

La question suivante du temps comme une dimension vient du fait que le restaurant se trouve déjà là avant que j’y arrive. Est-ce à dire que de la même façon puisque l’espace et le temps sont inséparables, le temps de mon avenir est déjà inscrit ? Telle action m’attend-elle au tournant ? La logique dit que c’est vrai… On peut donc dire que le futur est déjà passé et que je n’ai qu’à interpréter le rôle d’un film déjà écrit dans ses moindres détails. Paradoxalement, cette vision des choses donne au moment présent, celui de l’interprétation, une valeur unique et d’ailleurs, lorsqu’on joue une pièce de théâtre pour la première fois, on dit qu’on la « crée », comme si l’écriture avait besoin d’être validée par l’incarnation. 

Une autre question ? Allez, puisqu’on peut faire demi-tour dans l’espace, pourquoi serait-il impossible d’en faire autant dans le temps ? Au dix-neuvième siècle, dans son livre La machine à explorer le temps, HG Wells l’a rêvé, les équations l’ont fait. Il est tout à fait possible de remplacer des plus par des moins, l’équation en est toujours valide. On pourrait monter le film à l’envers, et qui m’aurait empêchée de tourner mon petit carnet à partir de la dernière page ? Alors on pourrait faire mentir Apollinaire :
« 
Passent les jours et passent les semaines
                     Ni temps passé
              Ni les amours reviennent. « 

Quelles que soient les approches et les découvertes, que le temps soit linéaire ou cyclique, mesurable ou non, que l’avenir soit écrit ou pas, le temps, au niveau de notre perception, ne nous intéresse que parce que nous le vivons. Du coup, on ne peut le réduire à une dimension extérieure à nous : il nous est intérieur, il est en chacun de nous dans notre singularité.

De ce fait, pour reprendre la terminologie de Bergson, il existe un temps quantitatif, celui de l’accumulation mécanique et régulière des secondes, et un temps qualitatif celui qui appartient à l’expérience de chacun. Personne n’aurait la même perception du temps qui passe dans une pièce où nous serions vous, moi, le chat, la mouche et la plante… Et deuxièmement, à l’intérieur d’un même genre, le genre humain, par exemple, nous avons selon les évènements et les émotions, un ressenti variable du temps. Nous le ressentons tantôt plus long qu’un temps moyen d’horloge, tantôt plus court. Quand j’étais prof, je voyais parfois des élèves consulter leur montre à répétition : ils trouvaient le temps long. Mais s’il leur arrivait de s’exclamer « Déjà ? », j’étais heureuse qu’ils n’aient pas vu le temps passer, signe qu’ils ne s’étaient pas ennuyés. Parfois, on s’ennuie au point d’avoir envie de tuer le temps, ce qui est de bonne guerre, selon une expression qui a fait son temps, puisqu’à la fin c’est lui qui nous tue. Et parfois on voudrait le retenir tellement on est bien.
                               « O temps, suspends ton vol, suppliait Lamartine,
                      Et vous, heures propices, suspendez votre cours !  »
Tout en constatant comme tout le monde à peu près :
« Mais je demande en vain quelques instants encore
Le temps m’échappe et fuit. »

Temps du ressenti, de l’intérêt, de la peur ou de l’ennui, de l’affectivité, du sentiment, de l’émotion, ce temps « personnel » est difficilement mesurable tout en étant clairement perçu par chacun de nous. A la différence du temps objectif de l’horloge, le temps qualitatif se caractérise par l’expérience que nous en avons, toujours intime, changeante et personnelle, échappant à la généralisation.

Il y a un autre domaine où le temps est difficilement mesurable et unique pour chacun, c’est le temps de l’adaptation. Sadapter, c’est s’ajuster à une situation pour coïncider de façon optimale avec le moment présent. En nous menant à la rencontre d’une infinité d’expériences à vivre, le temps nous demande de nous adapter sans arrêt sur tous les plans. Cela sert à survivre d’abord, à bien vivre ensuite et cela ne se fait pas toujours en un jour. Les dinosaures n’ont pas su s’adapter et à force de millénaires d’inadéquation, ils sont tous morts. Nous aussi, nous devons nous adapter à des changements heureux ou malheureux : la fin d’une situation chérie, la mort d’un être aimé, la survenue d’une maladie, ou bien la célébrité soudaine, le billet de loto gagnant, la grossesse inespérée. En sommes-nous toujours capables ?

Il arrive que notre expérience dépasse nos capacités d’adaptation. Dans ce cas nous serons perturbés pour la suite de notre propre durée. Certains psychologues parlent de stress désintégrateur, désintégrateur de notre capacité à « prendre du bon temps ». Par exemple imaginons un enfant de maternelle, assis sur le banc avec ses copains pour attendre qu’on vienne le chercher après l’école. Si tout le monde s’en va avant lui, s’il reste seul avec son maître et sans nouvelles, il peut bien ne se passer que quelques minutes à l’horloge du préau, ce peut être pour lui le temps de la panique et de l’abandon, qui demeurera une fois le danger passé.

Si quelque chose s’est brisé là, anodin pour les adultes et peut-être même inaperçu, cela se répercutera dans son temps à venir et même selon les approches transgénérationnelles actuelles, dans le temps des descendants sur plusieurs générations. Donc, soixante ans plus tard, une partie de lui sera restée coincée dans ce moment d’insécurité. On est d’ailleurs devenus très bien conscient de ce phénomène pour les grands stress comme les agressions, cataclysmes ou actes terroristes puisqu’on a inventé des cellules de crise et des écoutes particulières pour traverser ces traumatismes. Dans le vécu psychologique, le temps perturbateur bloque le temps qui court. La disharmonie s’installe entre ce qui s’est figé et ce qui avance. S’il y a eu beaucoup de traumas, le vieillard n’est qu’un enfant craintif au cœur brisé.

Qu’on ait eu dans notre enfance de nombreuses raisons d’avoir peur ou non, l’issue fatale de notre parcours et l’incertitude du moment où nous la trouverons fait d’elle notre compagne plus ou moins consciente. « Avec le temps, va, chantait Léo Ferré, tout s’en va. » On peut vouloir lutter contre le temps, c’est à dire la mort, par ces ruses technologiques qu’on appelle transhumanistes. Elles sont de plus en plus perfectionnées, il y a de plus en plus de prothèses, de greffes, d’utilisations d’ordinateurs pour prolonger la vie, mais pour l’instant l’immortalité est loin d’être encore possible. La faucheuse aura le dernier mot, et nous ignorons quand.

L’autre moyen d’échapper à cette insécurité fondamentale, c’est la distraction, selon le mot de Pascal. A défaut de vivre plus longtemps, remplissons davantage le temps de notre vie. Mais dès que nous cédons à cette pulsion, nous prêtons le flanc à la tyrannie du gain de temps. En effet, ce besoin viscéral de distraction est une manne pour nos sociétés marchandes qui savent que le temps c’est de l’argent, pour qui sait le manipuler. Que ne dépenserions-nous pas en effet pour gagner du temps et pouvoir le remplir davantage ? Pour nous fatiguer moins ? pour en profiter plus ? Le temps est un argument de vente.

Dans L’avenir des simples, petit traité de résistance, Jean Rouaut pousse un cri d’alarme. Le temps que nous pensons gagner, en vérité il nous est vendu avec de graves conséquences. Puisque tout ce que nous faisions (avec du temps) on peut nous le vendre, tout ce que nous savions, nous n’avons plus à l’utiliser. Ne fais plus tes yaourts, ne râpe plus tes carottes, ne cuis plus ton cassoulet, et surtout ne prépare rien le goûter des enfants, je t’en vends. Ces exemples qu’on peut multiplier dans tous les domaines de la vie (ne perds plus ton temps à annoner sur ton piano, écoute mes décibels, ne va plus au théâtre, tu as la télé chez toi etc) nous rendent de plus en plus dépendant et ignorants de nos propres savoirs.

Sans attendre le fleuve du Léthé ou Alzheimer, nous voilà frappés d’une amnésie qui en quelques petites années biffe des millénaires de notre mémoire. Pour gagner quelques minutes, nous perdons des siècles de savoir faire et de pensée adéquate, nous les perdons pour le futur et les générations à venir. Ce qui nous est offert ne nous convient pas exactement ? Les contraintes s’accumulent ? Il faut du temps de transport ? Nous nous adaptons tout le temps. Rouaut pousse donc un cri d’alarme : le temps est transféré celui qui l’avait à celui qui le vend. Et qui le vend même à crédit. Privés de nos savoir-faire anciens, grevés dans notre avenir par ces crédits et l’incertitude du lendemain, notre présent est dépendant. Nous voilà doublement emprisonnés : une fois dans la prison du temps, une fois dans la prison de la marchandisation.

D’ailleurs, farcir une durée du plus grand nombre de choses possibles, est-ce vraiment du temps en plus? Si nous nous passons une musique ou un film en accéléré, aurons-nous vécu plus longtemps ? Imaginez-vous un danseur qui voudrait danser plus vite que la musique pour placer plus de pas dans le temps du morceau ? Tous les enseignants savent bien que l’apprentissage demande un temps incompressible de maturation, qui dépend de chaque individu et très peu du pédagogue. Il est donc inutile de charger par décret la besace du temps avec des programmes scolaires énormes et de vouloir aller plus vite que le temps. Agissant ainsi, nous aurons seulement raté l’instant de la beauté, piétiné les rythmes naturels. Car le temps abrite le rythme et le rythme est juste ou non.

Le rythme ne demande qu’une seule chose : qu’on le suive. Telle est la leçon de la nature que les citadins oublient à force de vivre sans relation avec elle. On ne fait pas pousser plus vite une salade en tirant sur ses feuilles et si on attend trop pour la cueillir, elle ne sera plus bonne. Il y a un temps pour tout disait l’Ecclésiaste : un temps pour rire et un temps pour pleurer, un temps pour planter, et un temps pour arracher. Ce n’est plus une question de temps, mais de tempo : la lumière s’éteint avec la dernière note et c’est beau. Mais comment entre-t-on dans le rythme de la beauté, dans le temps juste ?

Le tempo n’est pas donné par la pensée. Elle est nécessaire au balbutiement, mais elle est lente. Un joueur de tennis laisse son corps répondre au rythme du match et à l’arrivée de la balle. S’il devait toujours penser « Attention, maintenant je dois lever le bras pour renvoyer la balle », il est clair qu’il serait systématiquement en retard. D’ailleurs un danseur qui indéfiniment passe son temps à compter les temps dans sa tête rate le rythme, à côté du moment juste et du mouvement de la joie. Alors quoi ? Ce qui fait le bon danseur, c’est l’amour de la musique, c’est l’écoute du son, l’adéquation du corps. Ce qui fait le bon photographe, c’est l’amour des formes et des couleurs, c’est la vision de l’instant et l’action juste de l’instantané. Et à ce moment, dans le jaillissement de l’intuition, il y a me semble-t-il un don de tout l’être à la beauté de l’instant : à la danse, à l’image. Chaque instant devient la célébration de l’instant et cela ouvre la porte d’une autre dimension, où il n’y a qu’un sentiment de présent, de présence, d’être.

Ces moments que l’on peut contacter par le cœur en donnant toute notre attention au présent sont exceptionnels dans une vie faute de notre disponibilité. Ils se laissent mieux approcher dans la méditation, du fait que nous nous accordons alors un temps où rien d’autre ne nous intéresse que la découverte du présent. Comment fait-on ?

Il faut déshabiller le présent des oripeaux de notre passé parce qu’ils voilent la perception du présent. Par un processus d’épurations successives de ce qui le cache, nous nous rapprochons de lui. Mais que faut-il donc dégager ? Nos pensées n’appartiennent pas au présent, ne serait-ce que parce que nous pensons avec des mots appris dans un autre temps que nous ramenons au moment présent par un processus mécanique de notre cerveau. Si notre attention se détourne de la pensée, qui sommes-nous dans ce moment là ? Si nous fermons les yeux, simplement décidés à nous intéresser au cadeau du temps qu’on appelle le présent, que se passe-t-il ?

Comment nous appelons-nous ? Quelle est notre personnalité ? Pour y répondre, il faudrait des mots, nous rappellerions tout le passé à squatter le présent, nous vagabonderions de pensée en pensée et nous sortirions du moment présent. Alors, si nous persévérons, si nous nous contentons de percevoir et de prendre conscience de ce qui nous est donné, l’instant présent nous apprend que nous ne savons pas non plus vraiment quel âge nous avons sans rappeler à nous notre mémoire. C’est à dire le passé. Ce dépouillement de tout ce qui nous constitue dans le temps jusqu’à ce qui nous paraît le plus intime aurait de quoi nous faire peur si malgré tous les épurements, nous n’avions pas toujours cette impression d’être.

Lorsque la peur nous quitte, nous sommes prêts pour guérir de la blessure du temps et n’en garder que les présents. Nous comprenons que tout ce que nous croyons « nous », tout ce que le temps nous a donné : notre nom, notre apparence, nos pensées, notre âge, notre sexe, notre histoire etc, ne sont pas lunique composante de nous. Nous sommes aussi ce qui reste quand tout ça a disparu. Nous existons dans le temps et nous en disparaîtrons, c’est une évidence mais en même temps nous sommes vivants, dans une dimension hors du temps. La pensée qui appartient au temps en a peur comme on a peur de l’inconnu. On ne l’approche que par le cœur. Cette dimension-là ne pourra pas mourir, puisqu’elle n’est pas née non plus, parce qu’elle est seulement. Comme le disait Apollinaire: « Les jours s’en vont, je demeure ».

Nous comprenons alors le nom étrange que Dieu révèle à Moïse : Je Suis, ainsi que la dénomination de Maharshi : le Soi, c’est à dire ce qui est. Nous réalisons soudain que le fleuve du temps coule entre deux rives et que la flèche prend place dans un espace vierge. Dans ce qui est est tout ce qui passe. Le temps surgit du non temps, et nous découvrons que nous sommes ce non temps d’où surgit le temps. Nous n’en sommes donc plus les jouets. Et tandis que notre corps se détend dans cette perception, nous vivons une différence de notre perception de l’espace. N’étant plus limité par des formes : la ville, les murs et nos frontières corporelles mêmes, nous nous déployons, notre conscience s’épanouit. Lorsque sur la feuille blanche, la ligne du temps passé et futur s’efface, il reste la feuille blanche. Le non-temps.

Peut-être que notre présent, notre futur et celui de toute l’humanité, peut-être que toutes nos vies si nous croyons en la réincarnation, et tous les temps depuis le big bang, sont en même temps dans la présence de ce non temps. Peut-être que le déploiement du temps n’est qu’une perception, une illusion fournie par notre cerveau de   sorte que nous sommes aptes à lire un livre qui aurait été illisible si les pages étaient restées empilées derrière la couverture. Qu’importe au fond, puisque l’expérience de l’instant présent nous montre que nous sommes aussi cela. « Avant qu’Abraham fût, je suis », dit Jésus. Nous sommes dans le temps et sans le temps.

Alors, en nous synchronisant avec le Soi dont l’intelligence et l’amour dépassent les nôtres, nous devenons un avec lui et plus la peine de nous inquiéter de contrôler notre existence pour nous préserver des aléas du temps, pour chercher à planifier, pour tenir tête au passé et à l’avenir avec notre petite pensée et nos informations insuffisantes. Il ne s’agit pas de nous relâcher dans une indolence définitive, mais de nous laisser pénétrer de cette énergie d’amour et sagesse infinie pour recueillir les bonnes informations pour notre vie et celle des autres.

Alors nous verrons surgir de lui comme par miracle, de joyeuses synchronicités. Les bouddhistes disent que l’on troque le destin de fatalité pour un destin de providence. Et justement, aujourd’hui la physique quantique nous a appris que les ondes sont libres et que toutes sortes de futur coexistent en attendant le regard de l’observateur. Combien de futurs sont-ils dans la main d’Allah ? Lequel actualiserons-nous par notre regard connecté à la source sans temps ? Le soleil se lève et il se couche, il marque les jours et amène les changements, les naissances et les morts, et c’est bien. Mais aucun changement ne peut effrayer celui qui sait qu’il est aussi ce qui est. Le temps a perdu ses griffes.

T’as pas honte?

Nous avons presque tous été interpellés au moins une fois dans notre vie par la question : « T’as pas honte ? » Vous en souvenez-vous ? Vos parents, votre professeur, le juge des Assises, fixaient sur vous un regard étroit et sévère. D’ailleurs c’était une fausse question. J’en connais très peu qui ont répondu : « Non » l’air bravache et le coeur même pas battant. Notre réponse a été l’acquiescement ou le silence, un silence honteux. Mais qu’est-ce donc que cette honte ? Poser cette question ne résout pas la question, au contraire, elle en amène de nombreuses autres. De quoi avons-nous honte ? En quoi se différencie-t-elle des autres sentiments ? A quoi, et à qui sert-elle ? Est-elle utile ? Que produit-elle ? Comment se traduit-elle dans notre corps, dans nos émotions et notre façon de nous comporter ? Quelles en sont les conséquences sociales ? Et les conséquences spirituelles ? Avons-nous mis en place des stratégies pour nous en débarrasser? Avec quel succès ? Que proposent les sciences de la psychologie et les traditions ? Par quoi la remplacer ? Et d’abord, avons-nous seulement conscience que la honte agit dans notre vie? Pour le savoir, commençons par mieux cerner ce qu’elle est.

Le mot honte a de la famille, mais pas grande. Il y a bien l’adjectif honteux et son contraire : éhonté, qui dénonce ce qui aurait dû rester dans le cadre de la honte et qui en est sorti (é -, ex- : hors de). Et puis les adverbes honteusement et éhontément. Et c’est tout. Ah si, on trouve encore le verbe honnir qu’on ne connait plus que dans la formule : « Honni soit qui mal y pense », c’est à dire honte a celui qui a de mauvaises pensées, principalement honte aux procès d’intention. Les dictionnaires expliquent le mot honte par une kyrielle de synonymes : déshonneur, opprobre, ignominie, flétrissure, humiliation, affront, avanie et donnent même l’ancien mot vergogne, qu’on ne connait plus que quand elle est absente, dans l’expression « sans vergogne ». Je vous en passe ! Quant aux expressions, elles sont très fortes : on croit mourir de honte, on est couvert de honte, au mieux, on la boit toute entière… D’ailleurs, il arrive fréquemment qu’on n’ose pas dire « Je » quand on l’éprouve. On préfère l’impersonnel « C’est la honte. » Tout cela situe clairement la honte dans le camp de ce qu’on n’aimerait pas vivre, d’autant plus que la honte semble avaler le honteux. Il ne reste de lui que cela, la honte : ne dit-on pas qu’une personne est la honte de sa famille, de son village, de son pays même?

Il est donc essentiel de cerner ce qu’est ce sentiment si puissant qu’il nous engloutit sous lui, au point de nous cacher à nous-mêmes dans ce que nous avons de plus beau et joyeux. La honte est multidirectionnelle. Il peut arriver que nous ayons honte de nous parce que nous avons fait, dit ou pensé quelque chose d’indigne. Souvent, il s’agit d’une lâcheté ou d’une inconvenance – volontaire ou non, d’une pensée bizarre, d’un mot sorti trop vite, d’un lapsus ou d’une addiction. Que les autres soient au courant ou non ne change rien : notre conscience, notre âme exprime son désaccord en notre for intérieur. Cela peut-être si cuisant qu’on préfère ne plus y penser. Le souvenir s’estompe, la honte reste.

Pourtant, la honte que nous avons de nous peut revêtir une certaine utilité : parce que nous avons peur d’être surpris, elle nous empêche de nous livrer à des actes inavouables, elle nous retient dans la décence et les bonnes manières. Et si nous en étions dépourvus, entièrement éhontés? Alors il n’y aurait plus de garde-fou contre rien, ni contre nos tares et nos vices. C’est ce qu’on voit chez certaines personnes sans morale et chez certains que la maladie désinhibe.

Nous pouvons aussi avoir honte des autres. Héra, la divine épouse de Zeus le roi des Dieux, jeta par la fenêtre de l’Olympe son bébé juste né, tant elle avait honte de sa laideur. Je me souviens avoir eu honte du comportement de certains membres de ma famille à diverses occasions. J’aurais voulu ne pas être là, ou présenter des excuses, mais comme ils ne voyaient pas le problème, il n’y avait rien à faire. Certains enfants ont chroniquement honte de leurs parents et vont jusqu’à s’en inventer d’autres pour leurs copains, à moins qu’ils ne leur imaginent une autre vie : ils transforment leur métier, taisent leurs vices etc. « Mes parents ne sont pas mes vrais parents, » me racontait une copine de sixième tandis que nous rentrions du collège ensemble. Après un magnifique portrait de ses vrais parents, sans cesse plus idéaux, s’ensuivait une improbable histoire de substitution que nous avions embellie au cours de l’année.

Ensuite, et c’est le plus courant, la honte nous est infligée par les autres. Les écoliers ont une expression pour définir les petites hontes de celles dont on peut encore rire: ils disent qu’ils se sont affichés. Autrement dit, ils se sont mis à découvert et livrés en pâture aux sarcasmes de leurs camarades. Cette honte-là est fortuite et souvent passagère, un mauvais moment à passer. Mais c’est loin d’être la règle.Au contraire, dans le contexte d’une pédagogie coercitive et écrasante, la honte a longtemps été utilisée dans les familles comme un principe d’éducation dès le plus jeune âge, et ce n’est pas fini. Il faut dire que ce genre d’éducation repose sur l’amoindrissement et la falsification de la personnalité de l’enfant. On le conditionne avec des « tu devrais être comme ci comme ça », ou pire, « tu aurais dû », on lui montre qu’il ne correspond pas à ce qu’on attend de lui. Condamné, il doit pour être accepté faire sien ce qui est parfois aux antipodes de son caractère ou de la nature. Soumis, il est plus facile à éduquer qu’un enfant qu’on valorise. On ne sait jamais, s’il avait assez de sécurité intérieure pour nous dire merde, à nous parents honteux, comment réagirions-nous? Et puis, qui nous a appris depuis des millénaires à faire autrement?

C’est pourquoi sans la moindre intention de maltraitance, les parents ont longtemps usé d’expressions comme celle-ci : « Pleurer comme une fille, t’as pas honte? Va te changer, tu me fais honte habillée comme ça !  » Ils lancent à leur petit cette étrange injonction : « Tu devrais avoir honte! » J’ai lu en préparant cette conférence le témoignage d’une femme qui vécut dans sa petite enfance en pension. Sa voisine de lit, âgée de cinq ou six ans, s’était oubliée une nuit dans ses draps. Pour l’éduquer, les éducatrices, des sœurs en l’occurrence, lui avaient attaché un grand panneau dans le dos J’ai fait pipi au lit, et lui avaient ordonné de traverser toutes les classes sous cette infamie. La honte infligée était censée empêcher que l’accident ne se renouvelle.

Cette honte attachée au pipi-caca dépasse l’anecdote. Nombre de femmes dont le jet fait de la musique au fond de la cuvette se contorsionnent pour obtenir le silence… en tout cas moi, si les toilettes se trouvent près d’un salon bien fréquenté. A l’hôpital, on incrimine les cuisiniers et la qualité alimentaire des cantines qui constipent les patients mais il faut encore chercher du côté de la honte. Être soulevé pour qu’on nous glisse la cuvette, notre dignité n’aime pas. Elle préfère attendre des jours meilleurs. Et s’il n’y en a pas? Alors à moins de résilience, restera la honte et nous mourrons avec.

Mais revenons à l’éducation. Outre le pipi-caca, il est un domaine de prédilection à cette manipulation de l’enfant par la honte : c’est le domaine de la sexualité et de la masturbation. Les petits ne voient pas en quoi c’est honteux, pourquoi il faut se l’interdire ou s’en cacher. Ils ignorent que la médecine a parlé jusqu’à très récemment du sexe comme de parties honteuses. S’il s’agit d’un garçon, il ne sait pas que le nerf qui dresse cet amusant jouet s’est nommé le nerf honteux dans les manuels et que les maladies d’amour sont dites maladies honteuses. On ne sait pas bien d’ailleurs comment il faut comprendre ce qualificatif. Le sexe est-il honteux en soi, ou est-ce parce qu’il entraine à des actes honteux ? En tout cas c’est un moment où dans de nombreux cas l’enfant découvre le monde des adultes et ses mensonges.

S’appuyer sur la honte comme système éducatif a donc longtemps été considéré comme un procédé normal, même si de plus en plus cela évolue. On peut même dire que c’était tellement habituel qu’on ne le remarquait plus. Par exemple, quand j’étais prof, je me souviens avoir longtemps rendu des copies par ordre décroissant. Aujourd’hui je n’en suis pas fière, pas loin d’en avoir honte. Il s’agit d’un procédé très commun et général, mais que vise-t-il sans que j’en aie eu conscience? La honte du plus faible. Et il y a même un petit jeu malsain sur l’attente des élèves. Dans le silence de cette attente, l’éducateur, ou plus justement le dresseur, goûte le pouvoir de la honte.

Du coup, l’efficacité de ce moyen de dressage a été utilisé largement. J’ai lu dans Wikipedia que chez les Inuïts, tout le monde se presse sur la banquise pour moquer l’enfant qui apprend à marcher sur la glace. La crainte de l’humiliation est censée entrainer l’enfant à faire plus attention à ses pas sur la glace car de là dépendra sa vie.

On ne s’est pas servi de ce procédé seulement pour dresser les enfants, mais pour des catégories entières des sociétés. Des corporations, des civilisations en ont fait une étape cruciale de développement. On pense bien sûr aux bizutages censés ridiculiser et humilier le nouveau venu comme un rite d’intégration et tester son endurance, son endurance à la honte. Ajoutons le traitement longtemps fait avec succès aux bidasses, aux employés de certains chefs, et généralement à toute catégorie qu’il faut non pas seulement éduquer mais maintenir dans le rang.

Dans l’antiquité, les Romains jetaient le discrédit sur ceux qui méritaient la honte en les « notant d’infamie ». Ils inscrivaient donc des noms sur une stèle en pierre (entre parenthèses, on retrouve ici la notion d’affiche des écoliers) et les livraient au regard des promeneurs. Il n’y avait pas besoin d’attenter à la vie des gens, le discrédit suffisait à mettre au ban de la société les malheureux mal notés. Cette stèle exposée au forum avait le plus grand succès auprès des badauds. Les Grecs avaient la même pratique qui s’appelait ostracisme. On « frappait d’ostracisme » et cela montre bien la violence de la chose. Jusqu’à nos jours en Inde, il existe une catégorie de gens si honteux qu’on les a déclarés intouchables au sens propre du terme. L’eau du puits du village leur est interdite car ils pourraient la corrompre rien qu’en la puisant ; l’entrée pieds nus dans les villes, l’accès à divers métiers leur est interdit. Les intouchables naissent, vivent et meurent (souvent assassinés car qui s’en préoccupe?) dans la honte, ghéttoïsés pour ne pas contaminer les purs, et leur souillure est héréditaire. De nos jours, leurs lignes bougent, mais doucement. L’usage de la honte on le voit est plus large que le cadre éducatif. Elle utilise le même mécanisme que pour l’éducation mais pour maintenir des adultes et des catégories sociales entières sous la coupe des puissants. J’entends par puissants ceux qui détiennent comme des fées Carabosse le pouvoir de l’infliger ou non. Car il peut être jouissif de faire honte à quelqu’un. D’après mon jeune voisin, adepte du jeu Fortenite qui compte 46 millions de jeunes et très jeunes joueurs dans le monde, on peut déclencher quand quelqu’un a perdu, une chanson de la honte « Toi t’as perdu, moi j’ai gagné, you are a loser. » Il parait que ça fait partie du plaisir. En mai 1945, au plein cœur de la liesse du peuple qui acclamait la Libération du pouvoir nazi, que vit-on? Des femmes à qui on se permit de raser le crâne. Elles avaient aimé l’Allemand.

J’ai choisi à dessin ce dernier exemple car les femmes ont eu dans l’histoire bonne part de honte. Cette honte a été manipulée par les hommes envers le sexe qu’ils ont dénommé faible afin de l’affaiblir. J’ai eu l’occasion cet été de partager un temps de témoignage entre femmes sur leurs premières règles. Sans doute les choses ont-elle évolué pour les jeunes filles aujourd’hui, mais le point très majoritairement évoqué dans les témoignages de ces femmes adultes, c’était la honte. Une honte personnelle devant l’incompréhensible perte de sang dont la mère n’avait rien annoncé, devant la salissure inopinée et visible par tous. Et aussi une honte transgénérationnelle transmise par la mère, elle-même honteuse de ses règles et de toutes les hontes subies par les femmes depuis qu’elles les ont eues, comme le viol et, pardonnez-moi la terminologie, l’engrossement.

Reconnaissons-le : le mouvement #Metoo, c’est récent, et Balance ton porc aussi. Il n’y a pas si longtemps, le seigneur d’un fief exerçait sans le moindre scrupule le droit de cuissage sur tout ce qui avait des cuisses. Le dernier procès pour avortement eut lieu il y a moins de cinquante ans, en 1972 et il s’agissait justement d’un avortement suite à un viol. Le réquisitoire chercha à en faire honte à cette jeune fille déjà frappée de la honte du viol. La plaidoirie de Gisèle Halimi reposa sur cette question : qui devait avoir honte, quand 5000 femmes mouraient chaque année d’avortements clandestins ? Qui devait avoir honte quand on cherchait pourquoi et à cause de qui ces femmes prenaient une si dangereuse décision ? La jeune fille gagna le procès, et se fit oublier des médias. Bien qu’elle ait gagné, elle avait été éclaboussée.

Mais qu’a donc la honte de si extraordinaire qu’on puisse en faire un levier si puissant? La honte défigure. La honte sépare. Le honteux est comme un oiseau aux ailes brisées, ailes oubliées, traine inutile juste bonne à moquer. Comme dit Baudelaire parlant des marins désœuvrés et des albatros capturés du haut du ciel et couchés sur le pont du bateau :
A peine les ont-ils déposés sur les planches,
Que ces rois de l’azur, maladroits et honteux,
Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches
Comme des avirons traîner à côté d’eux.

La honte introduit donc une division, une fracture interne entre ce que nous sommes par nature, cet oiseau majestueux, et ce que nous sommes devenus. Il y a notre innocence, notre nature initiale, et puis il y a ce qui est nous arrivé ponctuellement ou chroniquement, qui nous sépare de nous et nous exclut des autres. Dès lors, l’existence est marquée par le conflit.

Le premier récit de honte nous ramène à l’origine de l’humanité. Juste après avoir croqué la pomme, Adam et Eve prirent conscience qu’ils étaient nus et aussitôt, cela leur fit honte. Ils se couvrirent de feuilles de vigne ou de figuier selon les traductions, et se cachèrent à toute allure derrière les buissons dès qu’ils entendirent la voix divine dans le jardin d’Eden. Leur absence provoqua la question que depuis Dieu ne cesse de poser à l’humanité : « Adam, où es-tu? »

Le premier sentiment qui vient à l’homme après sa désobéissance initiale est donc la honte et le premier effet de ce sentiment est de l’entrainer à se cacher. Car aussitôt après la honte vient la peur. Dès qu’ils se voient nus, Adam et Eve craignent le jugement de Dieu : « J’ai eu peur parce que je suis nu, dit Adam. » La honte de nos ancêtres leur ont fait redouter Dieu et ensuite les autres hommes comme autant de menaces . On connait la suite malheureuse de cette histoire. Notre honte nous accusa, Dieu ayant repéré grâce à elle notre transgression. Alors nous fûmes bannis, précipités en bas du paradis et ce fut la cata.

A vrai dire, une autre grille de lecture nous dit que nous sommes tous les personnages du texte, donc aussi Dieu. Et qu’est-ce que ça raconte, si nous sommes Dieu? Que nous nous sommes auto-expulsés du jardin d’Eden, que nous nous sommes plongés de nous-mêmes dans cet enfer où nous travaillons à la sueur de notre front et enfantons dans la douleur. La honte nous a mis à la merci de l’exclusion, c’est elle qui a prononcé la sentence.

Aujourd’hui encore, parce qu’elle nous exclut des autres, la honte nous met en danger concret. Personne ne peut vivre au ban de la société. Elargissons, personne ne peut vivre exclu du clan, de la tribu, de la meute et même du troupeau. C’est une question de survie physiologique. Seule contre l’ours, je ne ferai pas long feu, et la chèvre de monsieur Seguin était perdue d’avance en face du loup. Exclure c’est tuer, être exclu, c’est mourir. Point barre. Cela s’amenuise lorsqu’on passe au plan psychologique, social, familial etc, mais c’est simplement proportionnel à la honte reçue. Par sa radicalité, la honte est un venin différent de nos autres poisons émotionnels.

En effet, il nous est possible de vivre en accord avec nos autres défauts et nous sommes tous capables d’être satisfaits de nos colères. Nous pouvons nous apprécier dans nos jugements et nos rancunes. J’ai plusieurs fois entendu des gens clamer en parfait accord avec eux-mêmes qu’ils ne pardonneraient jamais à leur voisin, leur mère etc. La vendetta corse se glorifie même de véhiculer cela de génération en génération au point qu’on ignore de quoi un jour il s’est s’agi. Nous sommes capables de nous habituer à nos tristesses et de les répandre autour de nous, nous avons l’habitude d’accepter nos ressassements et de mariner dedans au point d’en faire bénéficier nos interlocuteurs. Nous reconnaissons sans difficulté devant nos amis que telle ou telle situation nous fait peur, ou que nous détestons X ou Y. De tout ça tout le monde s’accommode.

Mais pour la honte, c’est impossible. La honte nous exclut de nous-mêmes. Nous voyons-nous accourir chez nos copains pour leur raconter une véritable honte? Eh bien si, parfois ça arrive. Si nous sommes tellement dévalorisés que nous croyons que seule l’autodérision va nous permettre d’intéresser les autres, nous sommes très bien capables de mettre en scène une honte et de remercier nos amis de rire de nous grâce à nous.

Encore ne choisirons-nous que des petits sujets de honte… Car la plupart du temps, parce qu’elle nous met en danger, la honte est silencieuse jusqu’à l’oubli si c’est possible. Quand on la vit, on voudrait disparaître sous terre, ne pas être là. Alors l’avouer ! Ce serait double honte et deux fois plus nuisible. Dans le secret, le pauvre ne mange pas tous les jours. Mais personne ne le sait. Le pauvre a honte d’être pauvre, il a honte d’avoir honte. Et c’est la honte d’avoir honte d’être honteux. La honte se grossit d’elle-même. On a honte de faire honte par sa honte à ceux qu’on aime. La quasi totalité des secrets de familles est liée à la honte. Lâchetés, trahisons, meurtres, perversions, incestes, addictions, le point commun de ces secrets, c’est la honte qui s’y rattache, l’avilissement et le sentiment de déchéance intérieure. On voudrait ne pas l’avoir subi, ne pas l’avoir commis. C’est trop tard. A tout le moins, il reste ceci : ne pas le dire.

Hélas le silence, le secret, le refoulement effacent-ils la honte? Non. Elle reste là, dans l’obscurité, elle se transmet de génération en génération. Quand bien même on aurait oublié la cause initiale, l’effet s’est propagé. Le cancer nait et progresse dans l’ombre de notre inconscience. « Apprendre à se connaître, disait Krishnamurti, voilà toute la difficulté pour l’homme ». Qu’une énorme fuite d’eau se déclare chez nous pendant que nous sommes en vacances, si nous l’ignorons, qui l’empêchera de dévaster nos biens? La honte est une énorme fuite d’énergie et de vie. Elle est une offense à notre être profond, à notre puissance de joie, à notre potentiel vital. Auto-bloquante, elle ruine en secret tout effort d’évolution qu’elle saborde par avance. Elle chuchote à notre inconscient que nous sommes trop nuls, que nous n’avons droit à aucune amélioration, que nous ne la mériterions pas etc. Et si une partie de nous est disqualifiée, même inconsciemment, elle entraine le reste dans sa chute. C’est l’histoire d’Adam et Eve.

Un jour, Barbe Bleue donna à sa nouvelle épouse une clé interdite. Jamais elle ne devrait en user. Elle en usa. Elle découvrit un cabinet sombre rempli de cadavres de femmes et dans sa terreur soudaine elle laissa tomber la clé dans du sang frais. Hélas, quand elle voulut nettoyer l’objet, essuyer les traces avant le retour de son serial killer, elle en fut incapable. A peine la clé semblait-elle propre que le sang suintait à nouveau. Ainsi de la honte non diagnostiquée, non guérie : à la moindre stimulation, elle se réveille, elle suinte et nous condamne. C’est le propre des mémoires, une mémoire étant un programme inconscient mais actif qui se déclenche automatiquement devant une situation donnée.

Qu’il s’agisse d’une honte que nous nous sommes faite ou qu’on nous a infligée, le résultat est le même puisque la honte est auto-collante. Et que nous l’ayons vécue personnellement ou qu’elle appartienne à nos lignées ne change pas grand chose. On sait maintenant que la puissance des mémoires se lègue comme la couleur des yeux ou la forme du nez. Autrement dit, vu l’histoire de l’humanité, qui peut imaginer avoir complètement échappé à la honte ? Comme disait La Fontaine, « Ils ne mouraient pas tous mais tous étaient frappés. » Même si elle se cache, même si on l’a oubliée, elle existe et nous conditionne. Elle a pesé sur nos ancêtres, elle entravera nos descendants si nous ne faisons rien. Voilà pourquoi il est important que nous la débusquions clairement. C’est à nous qu’il revient de faire ce travail. Et comme tout est interdépendant, en nous libérant, nous aidons tous les autres.

Soyons donc nos propres médecins, cherchons si nous sommes franchement atteints à partir du diagnostic des effets de la honte. Qu’est-ce qui suinte en nous? Sentiment d’infériorité, d’indignité, de souillure, culpabilité, malheur, désespoir, humiliation, dévalorisation, inhibition, auto-dénigrement, censure, autodestruction, victimisation, dépendance, soumission? Toutes ces pratiques sont des pis-allers, elles ne mettent pas le cœur en joie, ajoutons-y la dépression. Quelle horrible liste ! Partons plutôt de la liste inverse. Nous jugeons-nous en pleine santé, c’est à dire tranquilles, dignes, parfaitement lumineux, innocents, heureux, remplis de foi dans la vie, humbles, libres d’agir, toujours bienveillants envers nous et envers les autres, cordiaux, fraternels, autonomes, conscients de notre valeur et responsables de nos relations et de nos actes? Y a-t-il toujours quelque chose de biaisé dans nos relations ou sommes-nous parfaitement sincères?

D’abord, regardons notre corps, il ne ment pas. Comment nous tenons-nous physiquement? Si notre tête avance et n’ose se dresser, il y a beaucoup de risques que nous ayons été humiliés. Le regard vers le sol, la nuque courbée, quelque chose de nous ne s’autorise plus le regard droit. On peut dire la même chose des épaules tombantes qui empêchent la liberté d’un souffle interdit. Ajoutons la possibilité de chercher à prendre du poids pour cacher sa honte derrière un rempart, et voyons quelle partie du corps se protège préférentiellement. Si ce n’est pas le corps qui cache la honte, ce peut être l’uniforme, ou la marque. Cachée sous la pèlerine de Dior ou celle des agents de police, la honte s’oublie d’avantage. On se souvient que l’uniforme des anciennes écoles avait pour but d’épargner la honte aux enfants pauvres.

Quel usage faisons-nous de la parole? Osons-nous la prendre clairement, conscients de notre valeur ou sommes-nous vite silencieux, bafouillants ? Si nous ne reconnaissons pas dans ce comportement, il y a une deuxième question : est-ce que nous préférons plastronner, tonitruer et remplir l’espace comme les matamores des comédies avant de nous dégonfler périodiquement sur notre oreiller? Enfin les gens nous prennent-ils au sérieux quand nous nous exprimons (ce qui est un signe aussi puisqu’ils nous renvoient en miroir ce que nous pensons de nous) ?

Dans notre vie professionnelle, qu’en est-il? Avons-nous réussi à vivre nos aspirations? A obtenir la reconnaissance d’autrui dans une activité à notre goût ? Ou était-ce toujours pour les autres, jamais le bon moment pour nous? Et si nous avons décroché ce succès, avons-nous su garder l’emploi valorisant qui nous plaisait? C’est peu probable vu que le propre de la honte est de nous dévaloriser, de nous donner l’envie de rentrer sous terre… et que c’est incompatible avec des responsabilités. Or des responsabilités, on peut en prendre partout quel que soit le métier, inutile d’être ministre.

On peut en dire autant de la vie amoureuse et amicale, et même de la fortune. Je connais quelqu’un qui se plaint d’être pauvre mais qui considère qu’être riche est honteux. Si au fond de nous, l’argent c’est caca, ou au contraire si c’est beaucoup trop bien pour nous, comment nous étonner que nous n’en ayons pas? Et si on se dévalorise tellement qu’on ne s’estime pas pouvoir intéresser quiconque, pourquoi les autres seraient-ils d’un avis contraire? Donc en un mot, sommes-nous seuls ? sommes-nous pauvres ? Alors nous sommes honteux.

Comment nous en sortons-nous quand même? Les pieds devant, dans certains cas. J’ai été frappée en préparant cette conférence par le nombre de suicides pour éviter des accusations ignominieuses, fondées ou non. D’ailleurs, chez les Romains, se donner la mort pour éviter l’infamie était signe de noblesse d’âme et au Japon, survivre à une humiliation quand on peut se faire harakiri, voilà qui est la vraie honte. 

Nous nous en débrouillons aussi en cachant notre honte derrière ce que Lise Bourbeau appelle des masques ou des parades. Comme la chose est souvent parfaitement inconsciente, voyons si une des parades qui vont suivre nous concerne et nous renseigne. D’abord on peut survivre biologiquement sans être là, en disparaissant complètement. C’est la politique du pire et ça peut avoir des conséquences terribles sur notre santé psychique. J’ai lu que des confusions mentales, des maladies d’Alzheimer auraient un lien avec la honte : en engloutissant tout l’être, on noie la honte. De même, il semble que certaines schizophrénies soient une tentative de s’en dissocier et de la mettre à distance. Sauf que du coup, le malade peut être écartelé intérieurement entre celui qui a honte, et celui qui fait honte. Il souffre deux fois plus.

On peut aussi essayer la parade de l’aliénation à autrui, en disparaissant au sein d’une relation. Désormais, bien planqué, on n’existe plus par soi, mais par l’autre. Si le regard de l’autre réussit à nous sortir de l’ombre et à nous tirer à la lumière, ce regard devient une addiction. Hélas, cette attitude met le honteux en grand danger car il s’est placé en position absolue de dépendance affective. Si l’autre s’en va, le honteux s’écroule. Du coup, il se comportera comme on attend et non pas comme il est pour garder ce regard, exactement comme un enfant pour garder l’amour de ses parents. Il arrive même que le honteux se soumette complètement à la personne qui lui fait honte pour acheter le bourreau. Un certain nombre de cas de lâchetés, de fausses promesses, de flatteries, de profil bas s’expliqueraient comme une parade préventive à la menace de honte. C’est pourquoi Serge Tisseron, psychiatre, considère que « la honte est la mère de tous les totalitarismes. « 

Qu’est-ce qu’on a pu encore mettre en place plus ou moins consciemment ? La mutilation des sentiments. En effet, on peut se robotiser. L’autre peut bien penser, dire, faire ce qu’il veut, nous on s’en fout. Cette carapace émotionnelle se traduit par une raideur physique et mentale, et Marie-lise Labonté a mis au point une gymnastique d’enlèvement des carapaces pour guérir des gens gravement malades. La robotisation dispense de ressentir ce qui nous vient des autres, elle prive aussi de laisser jaillir en nous des sentiments pour autrui. La fontaine se tarit, le feu s’éteint, dans le château-fort, reste la solitude.

Il existe encore d’autres moyens de vivre avec la honte, comme la banalisation et le masochisme. « On me maltraite, on ne me prend pas au sérieux ? Bah! Ce n’est pas grave. » Ce qui peut paraître une forme de sagesse n’est souvent qu’un acte de soumission au plus fort. Si c’est répétitif, cela donne un comportement masochiste, du moins selon Lise Bourbeau. Il ne s’agit pas de tendre le bâton pour se faire battre au sens littéral du terme, mais on peut ne pas savoir dire non, à son propre détriment. On est très serviable, certes, mais par défaut. On se fait souffrir pour les autres en famille, au travail etc, non pas par altruisme mais par la conviction inconsciente que nous ne méritons pas autre chose que ce que nous vivons. Ne valant rien par nous-mêmes, nous devons acheter l’attention et l’intégration par le service rendu.

La culpabilité liée à la honte est une autre raison de vivre avec une maltraitance acceptée. En ayant appris à faire nôtre la condamnation d’autrui, nous justifions ensuite par avance les échecs et mauvais traitements. Si on est coupable, quoi de plus normal que d’être puni ? Ce type de déviance met le honteux à la merci des pervers narcissiques, sadiques et autres maltraitants. Il coupe tout espoir d’amélioration parce qu’il cautionne le châtiment. Il rend impossible toute révolte en ayant normalisé la situation.

Il reste la résignation, et devant la souffrance de l’exil, le honteux peut choisir le repli et le renfermement, ou mettre en place une relation de supplication. « Ne me quitte pas, chantait Brel, je serai l’ombre de ton ombre »… « Je t’en prie, reste avec moi, je vous en prie, gardez moi dans ce poste ». Le honteux est capable de s’excuser pour tout, même pour le temps qu’il fait. Quand j’étais petite, mon oncle riait sans malice de son coiffeur qui utilisait sans cesse l’expression : « Je m’excuse de vous demander pardon ». La relation de supplication peut s’étendre à tous les domaines. Je ne sais plus qui de ma connaissance avait gardé longtemps un chat qui marquait régulièrement son territoire sur son oreiller, parce qu’elle n’osait rien faire de plus que le supplier d’arrêter.

Ce panorama nous aura peut-être permis de nous repérer dans l’une ou l’autre pratique. En prenant conscience que nous sommes peut-être plus honteux que nous l’imaginions, nous nous donnons les moyens d’agir. En effet la conscience de la blessure est la première marche vers sa guérison. Et plus la conscience grandira, plus on guérira.

Exerçons-nous donc dans le quotidien à voir nos comportements, en particulier si quelque chose grince dans notre journée. Si un de nos comportements récurrents entre dans le tableau que je viens de dresser, contrôlons. Est-il possible qu’un fond de honte ou de culpabilité l’explique? Au lieu de la taire et de l’enfouir, la première étape de guérison est donc de nommer la honte, de la regarder avec une neutralité scientifique. Dans cette neutralité objective, analysons nos sentiments sans les juger. Si la source de la honte en elle-même nous reste cachée peu importe. Il n’y a pas besoin forcément de se souvenir du A et du B de nos vicissitudes, et d’ailleurs il s’agit peut-être de réactivation de mémoires léguées qui ne nous appartiennent pas en propre. Et si nous nous en souvenons? Il est inutile alors de chercher à éradiquer ces souvenirs. Par contre, dans tous les cas, l’étape qui suit la vision de notre conditionnement est de le désactiver.

Comment? Après avoir reconnu et nommé la honte, nous pouvons examiner les mécanismes qui se sont mis en mouvement, les pensées sous-jacentes qui ont provoqué nos réactions. Prenons conscience que ces pensées sont des croyances et que toute croyance peut être remplacée par une autre. Par exemple, il y a cinquante ans on ne devait coucher les bébés que sur les côtés, il y a trente ans il était impératif de les coucher sur le ventre, sur le dos aurait été de l’assassinat. Aujourd’hui c’est exactement l’inverse. Donc, voir ses croyances et les remettre en cause relève du simple bon sens. C’est ce que fit Gisèle Halimi dans le procès que j’évoquais tout à l’heure. Je me souviens qu’à cette époque où on faisait honte aux filles d’avorter, on leur faisait aussi honte d’avoir gardé l’enfant. Être fille-mère, c’était mal vu. Pouvons-nous adhérer à ce genre de jugement ? Ou encore, dans un tout autre domaine, nous avons honte de chanter faux. Qui nous l’a dit ? Que se passerait-il si nous chantions, ne serait-ce que sous la douche? Voir nos croyances et les remettre en cause est un moyen de désamorcer la honte.

Mais cela ne suffira pas. Rappelons-nous que la honte nous est venue des jugements, et que le jugement est mental. Rendons-nous compte que la fragmentation interne qui a suivi la honte nous a jetés dans une existence de conflits entre nous et nous, nous et nos aspirations, nous et les autres, nous et la spiritualité. Et que tout cela venant d’une mauvaise utilisation du mental, le mental tel qu’il est ne nous conduira pas jusqu’à la guérison. Le mental est très utile dans plusieurs cas, mais il analyse et sépare, il n’a pas accès aux profondeurs. Il aura fallu l’utiliser pour distinguer le champ de bataille de notre honte, il faudra en sortir pour déclarer la paix.

Si nous reprenons le récit de la Genèse, nous nous souvenons que la honte de nos premiers ancêtres a provoqué notre exclusion. Mais avant ça, comment virent-ils qu’ils n’étaient pas Dieu et qu’il fallait s’en cacher ? Parce que comme l’avait dit le serpent, ils étaient entrés dans le monde de la dualité en goûtant le fruit de l’arbre du bien et du mal. La dualité, c’est la séparation. Ainsi, à la première bouchée du fruit, l’homme s’est vu séparé de Dieu, et de la femme. Dire « Ils virent qu’ils étaient nus », c’est dire « Ils virent qu’ils étaient deux. » Sinon, en quoi la nudité les aurait-elle gênés ? En d’autres termes, si la honte a créé la séparation, c’est la séparation qui a créé la honte.

Trouvons de quelle séparation il s’agit, et nous tiendrons le fil de la guérison. Nous saurons avec quel élixir nettoyer peu à peu les mémoires avilissantes, même sur des générations. La pomme nous a jetés dans la dualité, recherchons l’unité. Recherchons comme le dit la table d’émeraude d’Hermès Trismégiste, le miracle d’une seule chose. Mais où ? Pas dans le monde multiple et qui inflige la honte, non. Pas non plus dans cette partie de nous happée par le monde et qui pense et qui change, mais profondément à l’intérieur, dans une zone tranquille et stable que le souffle berce. Dans la grotte du cœur, dans l’amour. Cette dimension est intacte quoi que nous ayons vécu. Rien de ce qui passe ne l’impacte. Dans cet espace, l’amour est une énergie de vie, une lumière, une puissance phénoménale. Et c’est nous.

Pour rentrer en contact avec cette grâce qui suffit à elle seule à toutes les guérisons, il n’y a qu’un moyen donc: rentrer en nous. Pour beaucoup d’entre nous, c’est là une consigne sibylline, un ordre impossible à suivre. La porte qui mène à l’intérieur est coincée en position fermée et l’amour dont nous parlons n’est qu’une hypothèse. C’est pourquoi les traditions les plus anciennes de l’Inde et de l’Asie prônent la méditation et en donnent des techniques, les traditions chrétiennes appellent à la contemplation et la soutiennent.

Nous avons toujours regardé dehors, nous devons nous rééduquer à regarder dedans, parce que dedans, l’autre nom du silence intérieur est Amour, un amour inconnu de nos habitudes. Cette nouvelle énergie guérira toutes les parties fragmentées de nos vies et de notre être, exsangues et en état de siège devant l’adversité. Sous sa bannière, nous pourrons aller visiter notre corps et déclarer la paix pour nous et pour tous les honteux du monde. Cette connexion avec l’unité de l’être nous rendra capable d’embrasser l’étape de la vie qui a vu notre honte, embrasser ce sentiment incompréhensible qui nous a saisis devant une peccadille, embrasser nos ancêtres dans la honte qu’ils ont dû boire, jusqu’à la lie peut-être. Embrasser ceux par qui la honte est venue. Nous irons embrasser le petit enfant que nous fûmes et remonter le plus loin possible dans nos souvenirs pour le délivrer du jardin de l’infamie. Parce que les fleurs qui poussent là puent le malheur et la solitude, parce que c’est un sombre jardin que jamais le soleil n’éclaire et que lui, le petit enfant, il est fait pour le jardin d’Éden.

Ainsi peu à peu, désactivant et pacifiant nos mémoires, nous délivrerons Adam et Eve de leur honte. Le présent et l’avenir s’éclaireront pour nous et nos descendants. Et nous rapprochant du jardin d’Éden où vibre l’allégresse, nous remercierons la honte de nous y avoir conduits.

P.S. Je viens de lire ce petit conte  du pot fêlé qui fera un magnifique post scriptum !

Une vieille dame chinoise possédait deux grands pots, pour porter de l’eau , chacun suspendu au bout d’une perche qu’elle transportait, appuyée derrière son cou. Un des pots était fêlé alors que l’autre pot en parfait état rapportait toujours sa pleine ration d’eau. A la fin de la longue marche du ruisseau vers la maison, le pot fêlé, lui, n’était plus qu’à moitié rempli d’eau.

Tout ceci se déroula quotidiennement pendant deux années complètes alors que la vieille dame ne rapportait chez elle qu’un pot et demi d’eau. Bien sûr le pot intact était très fier de ce qu’il accomplissait mais le pauvre pot fêlé avait honte de ses propres imperfections. Le pot fêlé se sentait triste car il ne pouvait faire que la moitié du travail pour lequel il avait été créé.

Après deux ans de ce qu’il percevait comme un échec, il s’adressa un jour à la vieille dame alors qu’ils étaient près du ruisseau. « J’ai honte de moi-même parce que la fêlure sur mon côté laisse l’eau s’échapper tout le long du chemin lors du retour vers la maison. » La vieille dame sourit :
– As-tu remarqué qu’il y a des fleurs sur ton côté du chemin et qu’il n’y en a pas de l’autre côté ? J’ai toujours su ce qu’il en était de ta fêlure, donc j’ai semé des graines de fleurs de ton côté du chemin et, chaque jour, lors du retour à la maison, tu les arrosais…Pendant deux ans, j’ai pu ainsi cueillir de superbes fleurs pour décorer la table. Sans toi, étant simplement tel que tu es, il n’aurait pu y avoir cette beauté pour agrémenter la nature et la maison. »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ça va pas la tête?

On a un panaris ou on n’en a pas. La distinction est facile, me disais-je dans le métro. Mais pour la question Ça va pas la tête? qui porte essentiellement sur la santé mentale, la frontière n’est pas si nette. En vérité, ça va plus ou moins bien selon les gens, selon les jours. Comment faire la différence entre un chagrin qui dure un peu et une dépression ? Entre un caractère méticuleux et une attitude névrotique ? J’en étais là de mes pensées quand une jolie jeune femme empêcha la fermeture des portes et s’engouffra dans le wagon. Elle était hors d’elle, volcan d’invectives. En parfaite synchronicité avec mes réflexions, elle était en train de péter un câble. Ce qui m’interpella fut la réaction des passagers. Un homme près d’elle tenta patiemment de l’apaiser, un autre la prit à partie avec grande colère. Je m’éloignai du centre névralgique. Dans ce métro aux wagons sans séparations, l’ensemble de la rame se tut, soudain attentive à ce qui se passait là. Un grand nombre de sourires entendus s’échangeaient, quelques commentaires fusaient en aparté, des écouteurs un moment retirés furent ostensiblement réinstallés dans les oreilles. Ce disjonctage résonnait en chacun d’entre nous. En fait, cette question nous concerne tous, conclus-je in petto tandis qu’elle continuait d’occuper l’espace sonore. A cet instant, un SDF explosa qu’elle ferme sa gueule avant qu’il la lui pète parce que lui était bien plus malade qu’elle et qu’il embêtait personne avec ça. Qu’est-ce donc qu’une tête qui va bien ? Pourquoi se met-elle à aller mal ? Par quoi la soulager ? Prouesses, bugs, réglages… Commençons pas nous intéresser au mot « mental » et voyons quelles pistes nous ouvre l’étymologie.

Ce mot vient d’une racine *mem/men indo-européenne qui a aussi donné le nom mémoire, et ça m’a ébahie, je vous dirai pourquoi. En latin selon le dictionnaire de Alain Rey, mens signifie intelligence, fait de penser. Ce qui est mental est donc du domaine de l’esprit, ses synonymes seront intelligence, esprit. Dans la famille du mental, on trouve le menteur, son mensonge et son démenti et aussi le dément, privé par sa démence de l’usage d’une pensée saine. Celui qui entretient habituellement des pensées positives et philosophes est doté d’une bonne mentalité. Le mental, c’est le lieu de nos pensées. C’est un lieu virtuel, si bien que si par exemple nous entreprenions des travaux mentalement, notre voisinage n’en serait pas gêné. En même temps, rien n’étant sans effet, on n’est pas sûr qu’on puisse penser n’importe quoi en toute innocuité pour nous ou pour les autres. Comment savoir ?

Il pourrait être assez facile d’en savoir davantage sur nos pensées si nous nous y intéressions : il suffirait d’être attentif à nos paroles avec ou sans voix. Notre activité cérébrale passe par le mot. Aujourd’hui on reconnait dans les mœurs animales ou végétales beaucoup de formes de langage par des sons, par des mouvements d’ailes, par des émissions chimiques. Mais aucune de ces méthodes ne semble aussi développée que nos langages articulés : un dictionnaire de langue courante compte environ 60 000 entrées chez les Chinois, chez les Anglais et chez nous aussi. Même si nous n’en pratiquons qu’un dixième en moyenne et parfois moins, aucun animal ne possède un tel vocabulaire. Il faut un certain développement du cerveau pour emmagasiner ce pactole qui peut aller jusqu’à 200 000 mots, et une belle mémoire aussi (rappelons-nous que justement, le mot mémoire vient de la même racine que le mot mental). Et comme en plus il faut savoir agencer les mots, utiliser les temps et la logique, il faut à notre intelligence une capacité de raisonnement. En somme, nous savons que nous pensons parce que nous parlons, et réciproquement. Dans un cercle vertueux, mieux on maîtrise la langue, plus nos capacités de penser finement s’aiguisent. D’ailleurs les singes ne peuvent apprendre que quelques dizaines de mots et les nourrissons naissent sans la capacité de parler.

Le mental est donc une preuve d’évolution. Il est très utile pour réfléchir, concevoir, mettre en œuvre, c’est un bon vecteur de l’intelligence. Voyons rapidement à quoi on l’utilise. Ne dit-on pas de certaines personnes qu’elles sont des « grosses têtes » ? Je ne sais pas si l’idée de la roue est le résultat d’un raisonnement ou le fruit d’une intuition fulgurante, mais en tout cas pour la construire, la relier à l’objet qui devait rouler, il a fallu penser. On peut dire la même chose de toutes les découvertes des sciences et des techniques : qu’il y ait eu une intuition, une erreur, un rêve, un hasard, peut-être, mais après, il a fallu du mental, et un mental assez clair et délié pour en tirer parti. C’est donc à lui que nous devons beaucoup du confort de la vie moderne : l’eau courante et chaude, le chauffage central, le TGV, l’avion, le GPS, la télévision et internet entre autres. C’est lui qui va dans l’espace et lui qui fabrique la robotique domestique, une de ses plus récentes trouvailles utiles à chacun de nous. Vous savez, la robotique domestique, c’est cette science qui crée des robots capables de passer l’aspirateur en notre absence. Ils prépareront nos chaussons, feront bouillir l’eau pour notre infusion et s’inquièteront de notre journée d’une voix présélectionnée. Quelles que soient nos questions sur l’actualité ou tout autre sujet, ils en auront la réponse: il sont connectés. Le robot domestique est une prouesse de l’intelligence et si ça vous intéresse, il existe déjà. C’est une fille, elle mesure 50 cm et elle s’appelle Kuri.

Dans la banalité de notre quotidien, sa pertinence est aussi indispensable pour une vie agréable. Dresser une liste des courses rationnelles et se souvenir de la lire, savoir réserver un billet de train ou dessiner avec pertinence le plan d’une cuisine. Apprendre, étudier, spéculer, philosopher. Comprendre. Nous avons donc recours au mental dans de nombreux domaines, jusqu’au domaine affectif. On pourrait estimer que les émotions et les affects ne relèvent pas des compétences du mental, mais les psychologues sont d’un autre avis. Ils insistent même aujourd’hui sur la nécessité de proposer aux petits à peine balbutiant des mots à mettre sur leurs émotions, ça les aide à s’y retrouver dans le magma de leurs ressenti.

En effet, nommer les choses leur définit une place et les éclaire et cela n’est pas réservé au premier âge. C’est le fondement de la recherche historique comme celui de la psychanalyse. D’ailleurs dès la Genèse, Dieu demande à Adam de donner un nom à chaque animal qu’il lui propose « d’assujettir », « pour voir comment il les appellerait », c’est-à-dire ce qu’il avait compris de chacun d’eux. Adam se rendit compte qu’il n’avait pas de pareille au terme de cette démarche d’élucidation. Elle l’avait rendu prêt à rencontrer son féminin.

Une autre des aptitudes du mental est d’être capable d’ajouter une interprétation à ce qui est, de savoir déduire, extrapoler. Par exemple si nous voyons une main au bord d’une vignette de BD, le mental nous dit que tel personnage tout entier est en train d’intervenir. Notre esprit a dû le reconstituer puisqu’il est hors cadre et que nos yeux ne le voient pas et grâce à ça nous comprenons l’histoire. De même selon l’exemple du philosophe Alain, nous identifions un dé comme ayant six face alors que nos yeux n’en voient que trois. Dans toute démonstration scientifique ou mathématique, l’esprit se sert d’éléments connus, même abstraits, pour avancer. Le mental aime comprendre, et s’il doit chercher, il aime chercher. L’exemple type est celui des « expériences de pensée ». Il s’agit d’imaginer certaines conditions pour raisonner et conclure comme si c’était prouvé de facto. Cela n’est pas réservé aux farfelus puisqu’il y a 4000 ans, Zénon en commit plusieurs plus connus sous le vocable de « paradoxes » et qu’elles ont fleuri au cours de l’histoire, de Descartes et Galilée à la mécanique quantique. Quel est la base commune de toutes ces utilisations du mental ?

L’assiette commune du travail du mental, c’est l’information. Pour commencer il lui faut des mots, du vocabulaire et une connaissance préalable. Pas de liste de course sans référentiel dans notre mémoire, pas de raisonnement possible à partir de rien. Il peut s’agir d’informations qu’il a en stock dans sa propre mémoire et dans ce cas il se nourrit de lui-même, mais l’information de base passe par nos cinq sens. Depuis notre origine leur rôle est de nous mettre en communication avec l’extérieur avec pour mission d’assurer notre survie. Ensuite le traitement adéquat de ces informations déterminera l’attitude adaptée. Dans les cas extrêmes, ça donne fuir, attaquer ou faire le mort. Dans le quotidien, ça donne : feu rouge, arrêter sa voiture ; odeur de brûlé, éteindre sous la casserole. Les sens fournissent au mental le matériau nécessaire au jugement et le jugement s’exerce d’abord pour que nous survivions, même dans ces deux exemples anodins. Vraiment utile, le mental. La réponse à la question ça va pas la tête ? c’est donc : « Si, très bien merci ». Quelles raisons l’amènent donc à cesser de l’être ?

La réponse est simple : quand la tête va bien, c’est que ses pensées sont adaptées à la situation. Qu’il s’agisse de raisonnements complexes, du quotidien ou de situations de survie, le mental est en phase avec le présent. Par conséquent, chaque fois qu’il nous emmènera dans une situation inadaptée au moment présent, ça n’ira plus. Les raisons de ce décalage entre nos pensées et le moment que nous vivons sont hélas nombreuses.

Il y a bien sûr le bug avéré et facile à détecter. « Ah! Ptit cordonnier qu’t’es bête, bête, Qu’est-ce que t’as donc dans la tête, tête?  » chantait la belle à son amoureux aux neurones apparemment grillés. On voit aussi cela dans les pathologies, comme celles des conséquences d’un traumatisme. Le cerveau bloqué redonne comme un disque rayé toujours la même réponse négative à un stimulus différent, qu’il s’agisse d’une bombe ou d’un pétard, de la vie réelle ou d’un cauchemar. Cela n’est pas réservé à l’humain. Mon chien venu de la SPA et qui n’avait rien d’un chasseur, courait tout tremblant sous une table au moindre feu d’artifice. Et c’est parce qu’il n’y avait pas de trou…

Supposons maintenant que nous soyons dans un moment où nous devons nous déterminer. Nous cherchons l’appui de notre intelligence et demandons à notre mental de nous projeter dans l’avenir ou le passé. Dans le passé pour tirer parti de nos expériences et transformer nos erreurs en leçons, dans l’avenir pour analyser les conséquences de nos choix. « Lequel de vous, s’il veut bâtir une tour, ne s’assied d’abord pour calculer la dépense et voir s’il a de quoi la terminer, de peur qu’après avoir posé les fondements, il ne puisse l’achever ? » demande le Christ dans Luc tandis que Lao Tseu conseille d’envisager jusqu’au bout les répercussions de chacune de nos décisions, au besoin en les grossissant, pour faciliter le discernement. Cette démarche s’apparente d’ailleurs aux expériences de pensée dont nous avons parlé en science ou en philosophie. Seulement, autant ce pouvoir de projection de notre mental est utile quand il est contrôlé et sert notre discernement, autant il est néfaste quand il se met en action tout seul, par défaut, déconnecté de son rôle pratique. Or c’est ce qu’il ne cesse de faire : on ne sait pas pourquoi, il s’emballe. On se surprend donc à redouter l’avenir, à ressasser le passé sans profit. Les neurosciences expliquent que si une gazelle se trouve devoir fuir un lion affamé, elle éprouve exactement la même émotion que nous si ça nous arrivait : elle a peur. Mais ensuite, elle part brouter et toute au plaisir de l’herbe, elle oublie le lion qu’elle a semé. Par contre, nous, nous n’irions pas tranquillement boire un pot cinq minutes après avoir semé notre prédateur en appréciant simplement la saveur du liquide dans nos papilles. Nous nous repasserions le film plusieurs fois, émotions incluses parce que c’est un bon moyen de chercher des solutions pour ne plus nous retrouver dans cette situation.

Hélas, on sait maintenant que pour le cerveau, la pensée colorée par l’émotion du danger est de même puissance que le danger lui-même : le cerveau a la capacité d’harmoniser notre équilibre chimique avec nos pensées, c’est une loi de l’adaptation. Chaque fois qu’on repense au danger, le cerveau met en route les mêmes circuits de sauvegarde que si le danger était là. Il épuise le corps et l’esprit en se réglant constamment sur stress et urgence de survie. Chaque fois que nous utilisons de la même façon notre cerveau, nous façonnons notre mental de la même façon. Nous créons des sortes d’autoroutes par lesquelles nos pensées et nos émotions vont toutes seules. En fin de compte, d’autres situations de la vie sont raccrochées à ce fonctionnement dès que surgit la moindre analogie et nous engrammons des pensées et un comportement préjudiciable à notre santé physique et mentale. Ainsi, à force de fuir ce lion imaginaire ou d’évoquer une ancienne période difficile, nous nous plaçons dans un danger réel entièrement fabriqué par notre distorsion. Il faut donc d’urgence sortir le mental de ce parasitage.

Une autre raison du mauvais usage de notre pensée pour notre bonheur de vivre tient à la qualité de l’information dont nous disposons. Parce qu’on peut en avoir trop ou pas assez… Un jour sur un bateau de guerre, un matelot donna l’alerte : d’étranges taches assombrissaient un coin de l’écran des radars nouvellement reçus. « Qu’est-ce que c’est ? « Rien, du brouillage sans doute, » certifia le capitaine qui n’avait jamais vu de radar de sa vie. C’était Pearl Harbor. Le déchiffrage de ces zones perturbées sur l’écran aurait permis l’évacuation de milliers de soldats avant l’arrivée des avions mais le cerveau du capitaine n’était pas configuré pour traiter correctement ces informations visuelles. Il était ignorant, sans référentiel.

De même, une information surabondante et inadaptée nous égarera. Notre mental est avide d’informations, il a horreur du vide, toujours prêt à s’activer. Or si nous emmagasinons trop d’informations, si nous menons trop d’activités à la fois, nous saturons. Dans un atelier, il vaut mieux avoir peu d’outils, savoir où ils se trouvent et comment s’en servir, plutôt qu’un fouillis d’objets même venus d’autrui et dont on ne sait pas quoi faire. Finalement tout s’empile en pagaille sans profit pour personne, et je sais de quoi je parle ! Ainsi des informations que nous recevons. Sommes-nous sûrs de n’entreposer que des pensées utiles à notre bien-être, ou alors sommes-nous dépositaires d’un fatras inutile et non contrôlé qui nous embouteille et nous empêche de penser de façon adaptée à notre présent, c’est à dire à notre présent à nous et non pas à celui de tous les entreposeurs ?

C’est extrêmement difficile parce que notre mental travaillant exclusivement à partir d’informations mémorisées, il est intrinsèquement dépendant du passé (rappelons la sagesse de l’étymologie qui donne à mental et mémoire la même racine). Comme il pense avec des mots qu’il a appris, comme il raisonne à partir d’informations qu’il possède déjà, il bégaye : quelle que soit la nouveauté de la situation, il risque de nous resservir de vieilles solutions. Nous devenons extrêmement prévisibles et peut-être nous passons à côté d’opportunités que nous n’avons pas décelées. Ce n’est pas tout : nous portons l’héritage ancestral de plusieurs générations, transmis par notre éducation et directement par nos gènes au même titre que la forme de nos mains. Vous voyez donc le tableau ? Si nous avons un problème à résoudre en 2020, notre mental, même en pleine santé, est programmé par défaut pour nous ressortir non seulement sa conclusion de 2008 mais une solution du XVIIième siècle à peine remastérisée ! D’où l’importance de chercher toujours de nouvelles informations dans tous les domaines et de veiller à leur qualité.

D’autre part, le défaut de traitement de l’information vient de ce que nous avons donné à notre pensée des responsabilités dépassant ses capacités. Le mental est alors condamné à faire de son mieux dans un domaine où il n’y connaît rien… Dans le management, c’est comme ça qu’on se débarrasse des collaborateurs dont on ne veut plus, car l’erreur est fatale. En France, une des causes de cette torsion pourrait bien venir de Descartes. Il avait disqualifié les sens en observant qu’on ne peut leur accorder confiance. Notre vue nous convaincrait par exemple qu’au pied d’une haute tour ne se promènent plus que des fourmis sur la terre ou que la cire chaude et liquide ne saurait être la même chose que la cire froide et figée. Il en déduisit que « nos sens nous trompent », nous qui ? notre mental. Cependant disait-il, si nos sens égarent notre jugement, le jugement, lui, demeure actif. Poussant son raisonnement, Descartes imagine un malin génie qui le tromperait sur tout jusqu’à l’essentiel : l’univers, son corps etc. Eh bien s’apercevant ou non qu’il est trompé, peu importe, le mental serait toujours là quand même. Descartes affirme donc en parlant du malin génie « Qu’il me trompe tant qu’il voudra, il ne saurait jamais faire que je ne sois rien, tant que je penserai être quelque chose. » Ce raisonnement l’a amené à conclure par une phrase désormais célèbre : « Cogito ergo sum, je pense donc je suis. » On ne saurait mieux exprimer le collage entre notre être et notre pensée, ou dit selon une terminologie bouddhiste, notre identification.

Cette affirmation qui a marqué notre civilisation occidentale depuis qu’elle a été dite donne au mental un statut exorbitant. Non seulement nous avons une tête, mais il n’y a qu’elle. Puisque les sens et même les sentiments sont discrédités, c’est du mental que dépend l’être. La connaissance que « nous sommes », c’est lui qui nous la donne, ni le corps, ni le cœur… Ce surclassement a hissé le mental à des hauteurs qu’aucune civilisation n’avait encore connues et son hypertrophie est devenue vertigineuse puisque même l’existence de pensées erronées ne le déclasse pas. Pourtant des pensées et des raisonnements erronés nous conduiront forcément à des actions erronées, c’est imparable.

Montaigne préférait une tête bien faite que bien pleine mais nous, nous sommes souvent dans la configuration inverse : notre tête est plutôt pleine que bien faite. A force, s’élèvent dans notre esprit non pas une pensée claire mais plusieurs pensées superposées dans un brouhaha incessant. Comme dans un tableau de maître certaines formes sont claires sur le devant de la scène, et jusqu’à l’arrière plan s’accumule une foule de figurants de moins en moins distincts, ainsi de nos pensées. Nous pouvons en avoir deux assez fortes à la fois, et d’autres en nombre de plus en plus indistinctes. A y faire bien attention, quand nous croyons ne pas penser, le silence n’est toujours pas là. Cette confusion dévoilée nous indique un défaut dans notre programmation : nous savons ranger une serpillère et ne plus y penser quand nous l’avons passée, ne savons pas ranger notre mental et nous reposer. Nous pensons en nous promenant, nous laissons la télé pendant que nous conversons, nous calculons nos fins de mois en faisant l’amour. Le mental devient source de désordre, il n’est plus à sa place de serviteur du présent.

Au lieu de servir, il devient le maître, il ne se laisse pas mettre de côté, il s’impose, il s’incruste, il s’embrouille et nous embrouille. Nous l’avons mis en position de se mêler de tout, même de ce qui ne le regarde pas. Il s’est mis à remplacer notre cœur et même le traitement impartial es informations de nos sens. C’est comme ça que l’on peut finir par inverser la sentence de Descartes. Nos sens nous trompent, certes, mais nous le leur rendons bien, nous trompons nos sens. Par exemple, nous rencontrons quelqu’un de notre connaissance. Il apparaît à nos yeux et aussitôt notre mental nous présente sa fiche assortie de commentaires. Français, né un 1er janvier (tiens, c’est drôle), air très fatigué (c’est moche) , travail : intérim (c’est nul ça, autrefois il n’y avait pas tant d’intérim) , enfants : quatre (quelle idée) , situation familiale : en train de se séparer (il l’a bien cherché ou c’est pas trop tôt), etc. Le nombre d’informations que nous déroulons sur quelqu’un que nous voyons est proprement incroyable et rarement totalement bienveillant. Les informations de nos sens sont ensevelies sous cet amoncellement. Finalement, nous voyons plutôt l’idée que nous nous faisons de la personne qu’elle-même. C’est appauvrissant, il n’y a jamais que nous…

Certes, cela nous rassure car l’inconnu fait peur, mais c’est une mauvaise habitude à plusieurs titres. D’abord, nous en arrivons à ne plus regarder l’autre que distraitement, et en plus, c’est inefficace. Quoi que nous pensions et même si notre fiche est longue, notre cerveau manque définitivement d’informations sur autrui. Il suffit de voir comment nous manquons d’informations déjà sur nous, et comment régulièrement les voisins d’un terroriste ou d’un serial killer tombent des nues en apprenant la vérité. Ne lui aurait-on pas donné le bon Dieu sans confession ? Ce fichage interne est donc improductif, le cerveau se fatigue pour rien… et il travaille tout le temps parce que nous appliquons ce système à tout ce qui nous entoure. Les gens, mais aussi les situations et les évènements.

Du coup, nous n’échappons pas nous-mêmes à cette invasion du mental. Nous nous jugeons, nous nous limitons, nous nous tyrannisons en fonction de nos croyances. Nous aurions peut-être envie d’aller passer les vacances dans un camp de naturiste mais une voix intérieure nous demande si ça va pas la tête, nous aurions peut-être envie de devenir communiste ou d’entrer dans les ordres, mais ça ne s’est jamais fait dans la famille, ça va pas non plus. Dans notre tête c’est la guerre civile. Comme nous ne voyons plus l’autre tel qu’il est, nous ne nous voyons plus non plus dans notre vérité et nos aspirations naturelles.

Ensuite, nous suivons les ordres et les désordres de nos pensées. En un mot, nous sommes devenus littéralement idolâtres. Nous vivons courbés dans l’obéissance à une entité que nous avons fabriquée et à laquelle nous avons donné plus de pouvoir qu’à nous. Nous ne sommes plus qui nous devrions être. Or la démarche même de prolifération conceptuelle, comme dirait Bouddha, fausse la réalité et nous épuise. En vérité, nous vivons dangereusement dans un monde d’illusions que nous prenons pour vrai et qui n’est que notre petit monde à nous.

Ainsi s’explique que plus nous vieillissons, plus la fatigue et la souffrance de tous nos dysfonctionnements deviennent visibles. Indépendamment des maladies mentales avérées, quels sont les signes d’un esprit fatigué et mal portant ? Il devient confus, il passe du coq à l’âne en paroles et dans nos pensées, il ne nous aide plus à finir ce qu’il nous a fait commencer, de nombreuses situations le plongent dans l’inquiétude et la nervosité. Nous nous montrons indécis, distraits, agités, dispersés. Comment vivre tranquille en effet quand notre cerveau ne met plus en place de réaction adaptée aux stimuli extérieurs ? Dès lors nous sommes nombreux à glisser sans même nous en rendre compte vers l’alcool, le sexe, la drogue, le médicament, la migraine, jusqu’à l’insomnie, la maladie, jusqu’à l’égarement diagnostiqué. Selon l’OMS, « avec le vieillissement de la population mondiale, le nombre de personnes atteintes de démence devrait tripler et passer ainsi de 50 millions actuellement à 152 millions d’ici à 2050. » D’ici dix ans, les conséquences financières de ces troubles devraient selon elle s’élever à 2000 milliards de dollars par an!

Comment donc soulager notre pauvre tête ? Premièrement, en lui ouvrant les yeux. Elle n’est pas responsable de tout, et en réalité, elle n’a pas l’exclusivité du pilotage de notre vie. Je pense donc je suis, ce n’est pas exact parce que nous ne sommes pas simplement de la pensée et nous identifier à notre pensée serait simplement une erreur. Les Chinois disent que nous avons trois centres, trois tantsien : un dans la tête, un dans le cœur un dans le ventre, et tout le monde est d’accord que nous sommes faits d’un corps et d’un cœur en plus de notre tête.

D’ailleurs le matin quand nous nous réveillons après une nuit d’absence de pensées, nous ne sommes pas morts ! Si nous ne vivions que par le mental, son chômage devrait nous tuer, or en général c’est le contraire et nous nous sentons mieux et nous ne doutons pas un instant que nous sommes en vie. Même, avant que notre pensée nous rappelle nos rendez-vous et la météo, nous avons parfois quelques secondes de pur sentiment d’être, avant toute activité cérébrale. Que s’est-il passé ? Nous avons dû laisser le corps se régénérer à sa façon car il nous a mis KO pour nous défatiguer.

En vérité le mental n’est pas plus fort que le corps, c’est plutôt l’inverse. Décidons, pour voir, de ne jamais dormir ni faire pipi. Impossible ! Le corps est doté d’une telle sagesse qu’il a confié ses fonctions vitales à un système qui échappe à la pensée et la dépasse. Citons pêle-mêle la respiration et les battements du cœur, la circulation sanguine, le renouvellement cellulaire, la digestion, l’horloge biologique et même l’excitation sexuelle. Aujourd’hui il est prouvé que le ventre possède deux cents millions de neurones en relation constante avec le cerveau : c’est en lui que siège notre intelligence vitale, plus rapide et habile que la tête. C’est là le lieu de l’océan d’énergie qui rassure et stabilise bien mieux qu’un commentaire. Mais combien d’entre nous vivons ancrés sur la terre, attentifs aux sensations et conscients que le corps est notre première maison ? Nous sommes habitués à travailler du chapeau, pas à consacrer du temps au corps pour découvrir ses mystères et ses possibilités.

Une fois diagnostiqué le degré de notre éloignement du corps, comment rétablir l’harmonie entre le corps et l’esprit ? La simple attention à nos sensations qui nous ramène au corps, repose notre esprit. Les neurosciences ont en effet établi que la zone qui s’active dans le cerveau lors de l’attention aux sensations désactive automatiquement le lobe frontal, lieu du raisonnement et de la parole. Penser ou sentir, il faut choisir. A vrai dire en occident, le choix est souvent fait par défaut et la découverte de notre corps pourrait aussi bien porter le nom de conquête. Comment nous rééduquer ? Le repos, l’exercice physique, l’attention à la nature et au souffle sont des façons de revenir à notre conscience du corps et au contact du présent. Ne l’oublions jamais et quoi que nous fassions dehors, restons dedans à la fois. Prenons conscience que même lorsque notre tête est au repos, nous sommes vivants dans notre corps. Restant avec Descartes disons donc : Je sens donc je suis.

L’autre victime de notre mental hypertrophié c’est le cœur. Quel dommage ! Nos plus grands moments de bonheur, ceux dans lesquels nous nous sommes sentis intensément vivants, ne sont-ils pas les moments auxquels il participait ? Si on excepte des instants singuliers comme l’exultation d’un Archimède dans sa baignoire, s’écriant Eurêka en brandissant son savon, ce n’est pas en général la pensée qui donne l’envie et la joie de vivre, c’est l’amour. Comment donc avons-nous fermé notre cœur, notre source de joie ? En l’oubliant, et en oubliant d’aimer ce qui est la même chose. En remplaçant l’élan du cœur par la pensée. Le feu ne brûle qu’avec de l’air et la flamme s’éteint sans oxygène. Quand le cœur est fermé, la flamme de l’amour s’éteint tout aussi invariablement qu’une bougie sous l’éteignoir. L’envie de partager une joie, l’élan de compassion devant la souffrance d’autrui s’étouffent si bien que le feu dépérit sous le boisseau de notre mental. Il y a fort à parier qu’au fur et à mesure de notre glaciation, comme l’abominable reine des neiges, nous rirons moins, partagerons moins, devenant aussi insensibles aux souffrances d’autrui que parfois aux nôtres… Nous serons moins vivants.

Est-ce qu’au moins un cœur atrophié est utile au mental ? La réponse est non, car le cœur unit mais le mental sépare. En conséquence, moins nous avons de coeur, plus nous souffrons de séparation et plus nous obligeons notre mental à se défendre. Pour rétablir l’harmonie en nous et nous redonner un esprit tranquille et performant, il faut donc descendre de notre tête, décroûter le cœur, remettre en circulation la voie entre le cœur et l’esprit. Mais comment ? Les anciens considéraient que c’était chose difficile et ils n’y allaient pas par quatre chemins. Une seule solution pour quitter le mental, disaient-ils : le déboulonner, décapiter la pensée. Perdre la tête. Liquider le penseur. Parce que ce qui se passe ensuite, c’est le retour à la jouissance du présent sans filtre.

Ainsi s’explique les images de Bouddha au crâne décalotté remplacé par des constellations et les tankas tibétaines où les divinités tiennent dans la main un crâne renversé. En Europe, des dizaines de vitraux, de sculptures et de vies de saints racontent l’histoire de martyres dits céphalophores, c’est à dire qui portent leur tête entre leurs mains pendant un bon moment avant de mourir. Saint Denis traversa tout Paris avec sa tête entre les deux mains, accompagné de quelques copains dans la même situation, avant de s’arrêter là où l’on édifia sa basilique. Amiens, Béziers, Angoulême, Besançon, Limoges et bien d’autres villes vénèrent en France leur saint céphalophore, comme si chaque ville voulait donner le même conseil : si tu veux guérir, débarrasse-toi de ta tête et de ce qu’il y a dedans ! Descends-la au niveau du cœur. Certains vitraux sont encore plus précis, comme celui de l’église de Saint François Xavier qui montre dans sa sacristie des anges déposant un soleil à la place de la tête manquante.

La même invitation figure encore dans le tarot de Marseille, qui présente une carte nommée la Maison Dieu. Deux personnages sont précipités tête la première hors d’une haute tour foudroyée en son sommet. On interprète en général assez négativement ce tirage, présage de catastrophes diverses, qui ne signifie pourtant pas autre chose que « descends de ta tête, atterris ! » En bas en effet s’ouvre un espace immense symbolisé par un désert. Tout reste à explorer dans l’espace délivré de l’enfermement mental. La maison de Dieu n’est pas d’abord la tour mais l’espace… Reste à gérer la chute. On trouve une version plus ésotérique de ce même conseil dans un vitrail de Sainte Barbe tenant une tour dans sa main. La tour, c’est le lieu étroit et redoutable où dans les contes, il est d’usage d’enfermer la princesse. C’est une métaphore de notre mental qui tourne en rond dans le donjon de notre crâne. Si on peut tenir une tour sur sa paume ouverte, c’est qu’on n’est plus enfermé dedans mais qu’on ne s’en est pas débarrassé.

L’iconographie ancienne dans sa diversité nous indique clairement que pour nous dévisser du mental il faut une force supérieure : la foudre, la puissance divine, seule capable de vaincre notre addiction à la pensée (dans les vitraux, ce sont de saints qu’il s’agit, en relation directe avec Dieu et c’est sans doute l’exploit de la descente de la tête au cœur qui fait d’eux des saints). Mais de nos jours et sans lien avec aucune religion, sir Harding a écrit un livre au titre de Vivre sans tête, qui décrit pratiquement et laïquement comment nous débarrasser de cette tête par de petits exercices ludiques. Le principe le plus simple étant de décider que puisque nous ne voyons pas notre tête quand nous nous regardons sans miroir, nous n’en avons pas. Quant au miroir, il est déconsidéré de par son rendu différent selon la distance où nous le plaçons. La suppression de notre tête opérée, nous ne devenons pas aveugles mais ce ne sont plus nos yeux à nous qui voient l’extérieur à travers notre mental à nous. Une vision neutre et globale s’installe, débarrassée des oripeaux de nos avis et du passé et du futur. Pour le dire autrement, cela voit. C’est une expérience sans acteur. Demeurent le cœur et le corps.

Une telle modification dans la façon de voir physiquement entraine une autre modification de taille. Le mental privé de son siège est en chômage technique et ne s’active que quand on fait expressément appel à lui, et nous ne mourons pas pour autant. Cela génère un bouleversement dans notre façon de « voir les choses » dans tous les sens du terme. Notre renaissance avec une vie sans tête acte la mort de l’ancienne façon d’être. » Il n’est pas question de nous suicider, ni de devenir des écervelés  –  le mental est bien trop pratique et utile. Il s’agit juste de déplacer l’égo ou le penseur du poste de commandement pour le remettre à une place utile et adaptée à notre bien-être. Tel est le message des décapités des vitraux, dans la lignée de la phrase de l’évangile : « Celui qui ne renonce pas à lui-même (c’est-à-dire à l’idée qu’il s’en fait) n’entrera pas dans le royaume des cieux.

Comment faire ? Puisque le propre du mental est de parler, les religions et aujourd’hui des sages, des médecins, des coachs et quasiment n’importe qui, nous disent de nous tourner vers le silence sous-jacent aux pensées. La contemplation, la prière, la méditation. On trouve maintenant des centaines de forme de méditation à pratiquer régulièrement. Depuis l’espace stable et non mouvant du silence sous-jacent, sommes-nous capables d’observer notre histoire sans nous identifier à elle? Simplement en observant le flux de nos pensées et ce qui demeure avant et après qu’elles n’apparaissent? Lorsque nous découvrons peu à peu que nous ne sommes pas réduits à cette activité de penseur, que lorsque nous ne pensons pas, nous sommes quand même, un espace de réconciliation s’ouvre. Mais qu’est-ce que c’est ?

C’est une autre dimension, non confinée dans le temps qui passe, ni limitée par des objets. Si nous faisons l’expérience de cet espace déployé, lorsqu’une pensée s’élève au sein du silence, elle n’est plus la marionnette de ce temps qui la condamne à mort, mais la force intelligente du non-temps que les Hébreux nomment « Je Suis » et Maharshi « le Soi ». Alors si des paroles surviennent pour que la lumière soit, la lumière sera, et ce sera bon. Il ne peut pas en être autrement. Notre mental dans son petit espace a déjà un pouvoir de création positive ou destructrice mais il porte les limitations de sa finitude. La pensée surgie de l’espace sans commencement ni fin est nourrie des flux infinis qui la traversent. Sa puissance et sa bienveillance portent la marque de son origine et son pouvoir de création est incommensurable. Y a-t-il plus grand pouvoir que le tout ?

Une fois que notre mental a constaté que sa mise au repos n’est pas sa mise à mort, il est rassuré de ne plus avoir à tout porter à tort et à travers. Ainsi peu à peu, baigné dans cet espace de conscience universelle, il guérit de son épuisement et de ses dysfonctionnements, nous guérissons aussi. Le fini et l’infini se pénètrent et miracle, nos pensées prennent un éclat nouveau qui vient de l’absolu. Notre tête délivrée se porte comme un charme et dans le métro, tout est calme.

Méditation pour une femme enceinte

Cette méditation pour une femme enceinte peut aussi être vécue par toute personne, homme ou femme, pour l’enfant qu’il était dans le ventre maternel ou à un âge de l’enfance. On peut aussi consacrer cette méditation pour une femme enceinte à un projet en vue ou en voie de réalisation, ou bien pour la terre en imaginant le globe terrestre accueilli dans nos entrailles. 

Installons-nous tranquillement bien au chaud, assises ou allongées ; si nous sommes couchées, n’hésitons pas à placer des coussins sous nos coudes pour éviter toute tension.  Les mains sur le ventre, fermons les yeux, détendons-nous profondément en lâchant le souffle et le poids vers la terre.

Ressentons le plaisir d’être vivant.

Prenons conscience que l’intérieur tout notre corps est délicieusement chaud et que sous nos mains, le ventre se gonfle et se dégonfle doucement.
Il est chaud.
Il est doux.
Il est accueillant.
Il est puissant.

C’est le nid qu’il fallait à ce bébé.
Tout va bien.

Prenons conscience de notre souffle.
Avec lui, à chaque inspiration notre attention descend jusqu’à notre bébé.
Nous le regardons, nos yeux physiques gentiment tournés vers lui derrière nos paupières,
comme si nous voulions le voir et le câliner de l’intérieur.

L’amour que nous ressentons pour ce moment et pour notre bébé nous dilate,
notre cœur se remplit et l’amour descend aussi dans nos mains sur le ventre.

Un sourire étire nos lèvres et nous dessine une bouche comme un croissant de lune.

Dans la tranquillité du moment, nous ouvrons notre attention à l’espace autour de nous, tout autour de nous, même sous nos pieds. Cet espace est paisible, il est simplement là.
Nous le goûtons le cœur ouvert
et en même temps
nous restons occupés à sentir et aimer le petit bébé dans le ventre.

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C’est comme un cercle, ou plutôt une sphère avec un point au milieu.
Le point c’est le bébé.
La sphère c’est l’univers.

Alors demandons que l’amour de l’univers se joigne à notre amour et l’accroisse. L’amour est une force, un flux, et à chaque inspire, nous l’aspirons.
Et il entre.
Il entre par tous les pores de notre peau,
par le ventre et le sacrum,
par les narines,
par le périnée et par la tête.
Il va vers le ventre et l’embryon.
Il traverse nos mains posées sur notre ventre et nous offrons tout ce cadeau au petit bébé.

A chaque expire, le bébé et nous dans une unité parfaite, nous expirons « merci » en laissant ce merci voyager jusqu’aux bords de la sphère, au bout de l’univers tout en gardant notre attention sur le bébé.

Ce n’est plus nous seulement qui berçons le petit, il est enfant cosmique et c’est l’amour universel qui le berce.
Avec le bébé nous sommes aussi bercées d’amour.

Profitant de cette douceur et de cette vastitude, nous pouvons rester en silence, ou comme une bonne fée demander pour ce bébé tout le bonheur possible.Restons ainsi le temps que nous voulons. Avant de terminer, partageons ce bonheur
avec tous les bébés du monde
et toutes les mamans,
les petits animaux
les rejetons des arbres et des plantes
et avec les bébés étoiles.

Gardons la joie.

Méditation de la complicité

Cette méditation de la complicité est une méditation à partir du cœur.

Debout, laissons notre poids descendre dans la terre et notre conscience s’étaler dans tout notre corps comme dans un hamac vertical.

Avec bienveillance et douceur joignons les mains, paume contre paume sans serrer, devant notre cœur et mettons notre attention derrière les mains dans la poitrine au milieu. Respirons en goûtant l’air, en cherchant à ne pas intervenir sur le souffle.

Si nous nous détendons bien nous sentirons un jour ou l’autre une densité à ce niveau au centre de notre poitrine, mais même de sentir, avant ça travaille quand-même puisque nous avons donné l’information avec confiance.

Demandons que ça pulse comme une anémone de mer.
Détendons-nous.
Remercions.

Demandons que la pulsation entoure nos bras puis de plus en plus largement autour de nous jusqu’à envelopper le groupe s’il y en a un ou la pièce et tout ce qui s’y trouve puis encore plus large de plus en plus large à chaque pulsation sans oublier de revenir au centre aussi large et vaste que noter conscience peut l’admettre.

Goûtons partageons ce bien-être remercions.

Ensuite sans perdre cette dimension horizontale demandons une pulsation verticale, sourions dedans, laissons la grandir, envelopper et nourrir jusqu’à nos pieds et la tête puis, de pulsation en pulsation, au-dessus et au dessous, jusqu’au ciel et dans la terre, jusqu’au-delà à l’étoile polaire au dessus et la croix du sud au dessous. Elles aussi pulsent et c’est comme un joyeux échange de salutations qui reviennent dans notre cœur intérieur.

Prêtons attention à l’énergie qui maintenant traverse notre corps depuis les cieux en haut et en bas et qui ont rendez-vous dans notre cœur.
Sentons,
Accompagnons l’impulsion
Remercions.

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