31 janvier 2026

L’attention

Il existe un jeu sur le temps, à pratiquer le soir : rembobiner la journée à l’envers en partant de l’instant présent. Ce jeu, censé aiguiser la mémoire, prévenir Alzheimer, nous persuader de la vanité des choses, ce jeu m’a consternée. Il m’a mise en face de mon incapacité à me souvenir correctement de ce passé si récent qu’une journée qui s’achève. Mais comment ça se faisait-il qu’il y eut tant de blancs dans ma mémoire ? Qu’est-ce qui me manquait ? Comment y remédier ? Après réflexion, j’ai pris la décision… de ne plus jouer. Mais j’aurais pu aussi faire plus attention à ce que je vivais puisque c’est elle qui donne la conscience de ce qui se passe et la possibilité de s’en souvenir. Selon la neuro-psychologue Morgane Bernard Bonnet dans le blog qui porte son nom, « cette habileté est définie comme étant une tension de l’esprit vers un objet, à l’exclusion de tout autre ». Et l’Institut du cerveau précise que cela permet de « s’adapter à l’environnement ». S’il grêle des balles de pingpong et que nous y ayons fait attention, nous resterons à la maison, dans le cas contraire, notre crâne pourrait bien ressembler à une boite à œufs. L’attention peut donc être une question de vie ou de mort, elle mérite bien un peu d’attention. De quoi dépend-elle? A quoi s’applique-t-elle? Que se passe-t-il selon nos choix d’attention?

Pour la définir plus précisément, tournons-nous vers les informations de la langue française. Attention vient du latin ad, vers, et de tendere, tendre. L’étymologie confirme la définition de madame Bernard Bonnet : dans ‘tendre son esprit vers’, il y a mouvement et direction, projection même de la conscience. A partir de là, l’attention peut aller à droite ou à gauche, en haut ou en bas, devant ou derrière, en un mot, vers l’extérieur. Rien n’empêcherait de la diriger vers l’intérieur, vers notre corps par exemple, mais nous ne l’avons pas appris, et nous ne savons pas le faire. A vrai dire, quand ça nous prend de regarder par là, il n’y a rien. Comme disent les enfants, c’est nul. Nous avons donc l’habitude de la diriger exclusivement vers l’extérieur, et le mot attention va avec le verbe faire, verbe de l’action par excellence. On dit ‘faire attention’. En continuant la phrase on tombe sur la préposition ‘à’: on dit ‘faire attention à quelque chose’. Du coup, c’est encore plus directionnel : ça veut dire que le verbe va vers ce qui le complète, qu’on appelle justement un « complément », et même un complément d’objet. Le but, ou l’objet, de l’attention est donc déterminant parce qu’il indique quelle sera la spécificité de cette attention. On dit bien, et même parfois on le crie : Attention ! Sans complément, mais celui-ci est toujours sous-entendu. Attention au piéton, attention le spectacle va commencer, ou avec faire : fais donc attention – à ce que tu fais, à ce que je te dis, etc. Connaître les domaines de l’attention nous aidera donc à la définir autant que nous intéresser à sa source. En somme, l’attention a deux pôles, et la grammaire nous incite à les analyser : le sujet et le complément d’objet, qui fait attention, et à quoi.

Revenons donc au sujet du verbe, l’émetteur de l’attention. Celle-ci étant définie par madame Bernard Bonnet comme une orientation de l’esprit vers quelque chose à l’exclusion du reste, j’ai pensé à la comparaison avec une photo et son appareil, et la métaphore m’a bien plu, parce qu’elle montre que l’attention dépend de nombreux facteurs et qu’elle n’est pas si facile à exercer.

En premier lieu, quand on prend une photo, on doit tenir compte de la qualité de l’appareil. On voit aussi précisément l’objet que la qualité de l’appareil le permet. Je me souviens avoir pris un certain nombre de photos étonnamment voilées. Finalement, c’était dû à la marque des doigts remplis de goûter de mes petits-enfants sur le viseur… L’attention dépendra donc de notre appareil personnel, de notre état général de santé. Si l’appareil dysfonctionne, il n’y aura moins ou pas d’attention. Le sourd ne prêtera aucune attention à ce qu’on lui dira, parce qu’il n’a pas d’oreille. Comme dit le proverbe que j’invente à l’instant : Qui a le nez bouché ne sent pas le gâteau brûler. Cela nous mène tout droit aux différents capteurs dont nous avons besoin dans la vie pour faire attention à notre environnement. Bouddha les a enseignés très clairement: ce sont les cinq sens et la conscience que nous en avons, la vue, l’ouie, l’odorat, le toucher et le goût. C’est pourquoi on parle aussi d’une oreille attentive, d’un regard attentif etc. A ce titre, il faut un bon fonctionnement sensoriel pour apprécier pleinement un verre de vin. En plus du goût, l’oreille est concernée par le bruit du bouchon, la vue par la couleur de la robe, le sens olfactif par le bouquet, et le toucher interne nous indiquera si le vin est rond en bouche ou non. Bouddha nomme en plus de ces cinq consciences une sixième conscience, celle de la pensée, nous y reviendrons.

La qualité de la photo dépend donc de celle de l’appareil. Ajoutons la stabilité de celui qui le tient : plus nous sommes du point de vue physique bien sûr d’abord, mais aussi psychologiquement ou mentalement stables, plus la photo sera bonne. Ainsi les maîtres des arts martiaux enseignent-ils que celui ou celle qui est capable de se maintenir centré, concentré même, qui fait attention tout le temps nécessaire sans jamais lâcher, possède la clé de la réussite. Depuis la Chine ancienne, les guerriers de l’empereur étaient entrainés à l’attention totale et immobile dans la durée. Un mouvement involontaire, ne serait-ce que des yeux, et c’était la défaite parce que ça signalait à l’adversaire une faille de l’attention dont il profitait aussitôt. A l’inverse, moins nous avons de stabilité, moins il y a de possibilité d’attention, comme si le photographe était atteint de tremblements. Si nous venons de nous faire plaquer, il sera assez difficile de nous concentrer durablement sur autre chose et on sait comment le trac peut vider la mémoire et empêcher toute adéquation avec ce que la vie demanderait : un examen, l’entrée sur une scène etc. Aujourd’hui on parle de plus en plus des troubles de l’attention et hyperactivité, désignés par le sigle TDAH. Or les travaux de Jean-Philippe Lachaux, neurobiologiste spécialiste de ce domaine à l’INSERM, attestent que l’attention est essentielle à la fonction cognitive. Incapables de maintenir notre attention suffisamment longtemps, nous n’aurons pas les bonnes conditions pour apprendre ne serait-ce qu’à l’école. Pour soigner ce handicap, à part des aides médicamenteuses, on met principalement en place des façons de vivre qui n’ajoutent pas d’autres raisons psychologiques et émotionnelles à ce déséquilibre de l’attention déjà très difficile à vivre. C’est pourquoi il est essentiel dit-on, que le diagnostic soit porté. Cela donne moyen à l’entourage de faire attention à s’adapter sans rajouter ni stress ni culpabilité. Frapper le cul de jatte parce qu’il ne veut pas sauter ne lui a jamais rendu ses jambes !

Gardant la comparaison avec la photo, nous en arrivons troisièmement à la justesse de la focale dite aussi mise au point : il s’agit du réglage de l’appareil en fonction de la distance entre son centre optique et l’objet à photographier, pour la netteté de l’image et l’ouverture du champ. C’est tellement délicat qu’aujourd’hui tous les appareils et les téléphones proposent l’option du réglage automatique. Au niveau de l’attention, la comparaison est éclairante, autant pour la netteté de l’image que pour le champ du cadrage. Prenons d’abord la netteté. Puisque la netteté de l’image dépend du choix de la distance, sommes-nous toujours à la bonne distance de ce que nous observons? Puisque elle dépend de l’ouverture de la pupille, avons-nous toujours assez de neutralité dans l’attention? Si nous ne trouvons pas la distance juste ni l’accommodation juste, notre perception de la réalité sera défaillante. La vie amoureuse en est un bon exemple. Il arrive dans ce domaine que la « mise au point » de notre appareil soit imparfaite et que notre attention soit faussée. Nous ne voyons pas les choses clairement, comme aussi avec des jumelles mal réglées. Trop d’affect, trop d’émotions empêchent un réglage adéquat et on peut regarder longtemps et mal en même temps. D’ailleurs le proverbe ne reconnait-il pas que l’amour est aveugle?

Pour le degré de focalisation ou zoom, la question est délicate car le propre de l’attention est justement de n’éclairer qu’une part de ce qui est pour mieux le voir, en faisant passer le reste au second plan, voire en l’ignorant complètement, selon madame Bernard Bonnet. Nous gagnerions à prendre conscience, au sujet de l’ouverture du champ, que si notre attention néglige certains détails et se contente d’embrasser vaguement trop d’éléments comme dans un plan général, nous n’aurons pas toutes les informations nécessaires parce que ce qui est près de nous sera vu trop petit et donc imprécis. Si au contraire notre attention est trop focalisée, on ne verra rien de l’image globale et nous manquerons aussi des informations nécessaires à notre existence. Imaginons une BD faite d’une succession de gros et très gros plans : une verrue, puis une phalange poilue, puis un nuage, puis un bout de balcon, et ce pendant des pages et des pages. Nous finirions sans doute par ne rien comprendre. De même notre existence quand nous ne prêtons attention qu’à ce que nous avons sous le nez sans vision d’ensemble. C’est ce qui nous arrive quand nous sommes amenés à conduire notre vie la tête dans le guidon. En fin de compte, ce que capte notre attention, c’est le guidon. Nous risquons des erreurs de choix, de comportement, et même l’accident ! Mais la distance juste entre le sujet et l’objet de l’attention n’est pas facile à trouver. Peut-être serions-nous aidés par cette question du photographe que j’ai déjà posée au sujet de la netteté : Suis-je à la bonne place ?

Enfin, un autre enseignement de cette comparaison de l’attention et de la photo nous ramène à la place du sujet : c’est celui de l’importance du point de vue au départ de toute image. L’art du photographe est souvent celui de la justesse de ce point de vue. Un micro-déplacement suffit à changer le champ « d’attention » de l’appareil. Normalement, un élément intéressant se trouvera mis en valeur au premier plan dans une image bien cadrée, ce qui est d’une importance secondaire se trouvera plus loin, et hors champ ce qui n’a pas d’intérêt. Le photographe n’hésite pas à essayer plusieurs prises, à se déplacer, se pencher, s’accroupir, à monter sur quelque chose, jusqu’à ce qu’il ait le point de vue le plus parfait. Nous-mêmes, sommes-nous donc à la bonne place pour exercer notre attention sur ce qui importe ? Dans le domaine de l’attention, ce bon point de vue et ce bon cadrage donnent les moyens de ce qu’on appelle le discernement. Pour être plus sûr de l’exercer, de nombreuses écoles depuis l’antiquité conseillent donc comme pour la photo, de multiplier les postes d’observation, de les déplacer volontairement pour élargir l’analyse à la perception d’autrui et aux différentes évolutions possibles d’une situation afin de modifier éventuellement sa propre position devant la situation. On en a une illustration dans le jeu d’échecs. Pour choisir le meilleur déplacement, un bon joueur doit anticiper les différentes configurations du jeu et s’ouvrir à la tournure d’esprit du partenaire.

Cet exemple valorise la concentration mentale et l’analyse sans affect, mais bien sûr la vie ne se réduit pas à cette dimension, la justesse du point de départ de l’attention non plus. Le plaisir d’être vivant sur la terre n’est pas principalement mental, il est fait du plaisir d’aimer et d’être aimé et d’en avoir conscience. La juste place est souvent celle du cœur , et notre cerveau y collabore. Nous possédons des neurones dits neurones miroirs qui nous permettent de prendre conscience de ce qu’éprouve l’autre et de nous ouvrir à des relations généreuses, ce qu’on nomme l’empathie. Qu’il s’agisse du mental ou de l’émotionnel, la pertinence dans le choix de nos postes d’observation ne nous est pas forcément naturelle. Ce qui nous est naturel sans aucun entraînement, c’est d’être capable de faire attention à ce qui n’est pas important et de louper l’essentiel ! L’exercice du discernement est donc une discipline de l’esprit qui nous ramène toujours à la même question : Suis-je moi-même avec moi-même et avec les autres à la bonne place?

Puisque le poste d’observation est essentiel, qu’est-ce qui le détermine en nous ? En commençant par le début, si nous observons le bébé, nous tombons sur la perception du temps qui passe. Le bébé ne comprend pas le temps, et savoir qu’il verra mémé demain ne l’intéresse pas. Même s’il aime bien sa mémé, ça l’intéressera quand il la verra, parce que ce qui l’intéresse, lui, c’est la tétée de maintenant ou d’observer comment si on touche une antenne de l’escargot, il la rétracte. Son poste d’observation c’est l’instant présent, son attention est ouverte, innocente et tranquille. Dans son état habituel, il vit harmonieusement avec le reste du monde et même les inconnus lui sourient. Le tout petit peut rester longtemps avec l’escargot, mais il n’a pas le développement du cerveau nécessaire pour être conscient du processus. En d’autres termes, comme monsieur Jourdain qui faisait de la prose sans le savoir, il fait attention sans savoir qu’il fait attention. Son avantage sur nous est pourtant énorme parce qu’il est à ce qu’il fait, l’attention calée sur l’instant qu’il vit. D’ailleurs, si nous reprenons la comparaison avec la photo, on voit que la dimension temporelle est essentielle : on ne peut prendre que celle qui s’offre au moment exact du déclic, et c’est ce qui fait le prix des photos dites instantanées. Ca vous est déjà arrivé de vouloir prendre la photo d’un instant précieux, mais que le temps de chercher votre téléphone, l’oiseau s’était envolé ? Moi oui, heureusement qu’il y a des escargots ! Le seul poste possible de l’attention, c’est le présent, et nous l’avons perdu. Comment ça se fait?

La première raison me semble être l’absence de liberté qui a tué notre enthousiasme à vivre. En grandissant, tous les enfants et nous l’avons aussi vécu, nous devons de plus en plus faire attention à suivre une direction indiquée par autrui, les parents, l’école, les écrans. Les enfants doivent faire attention là et quand on le leur demande, et ça les coupe de leur propre écoute interne, de la spontanéité de la vie. Bien sûr, l’éducation comprend une part de directivité et le radical du mot éducation c’est conduire, mais savons-nous laisser aux enfants l’espace d’être eux-mêmes sans directivité, afin qu’ils soient dans le jaillissement spontané de leur vie, attentifs à ce qui leur plait ? Étant plus ou moins perdus nous-mêmes, c’est difficile ! Et ensuite, tant de gens s’ennuient.

Nous ne pouvons transmettre que ce que nous savons, et c’est une nouvelle raison de notre décrochage du présent, parce que ce que nous savons principalement, c’est penser… Principalement? Non, parfois, c’est même notre spécialité exclusive, au point que nous en avons conclu le fameux « Je pense donc je suis ». Pas j’aime, pas je sens, pas je m’en rends compte, donc je suis, non. Je pense. Du coup, comme il est crucial de faire attention à ce qui nous identifie, la pensée devient l’essentiel et l’école est centrée sur des objets de savoir, c’est à dire de pensée. Personne ne nous enseignera à renforcer notre capacité de présence, personne ne nous aidera à prendre conscience que nous sommes en train de faire attention, ni comment nous y sommes parvenus, ni que ça nous rend heureux. Quand on a pris l’habitude de faire attention à ce que nous indique notre pensée, on entre dans le rétrécissement de la focale. On commence à ne faire attention qu’à ce qu’elle nous indique. Or, comme dit l’adage, on ne peut pas penser à tout. Si on oublie le corps, on perd notre seul poste d’attention important puisqu’on est dedans. Si on oublie le cœur, notre attention se dessèche et notre perception aussi. Et si on oublie les autres et la nature, on sombre dans le tourniquet obscur d’un mental déconnecté. Dans ces conditions, nos photos ne sont bonnes que par coup de chance, notre attention n’est pertinente que par hasard. Et alors, que se passe-t-il?

Dans cet état, nous sommes disponibles à l’inattention et à l’automatisme dès qu’une habitude se profile. Elle est encore une raison d’oubli. Notre vie est remplie d’habitudes, depuis notre premier geste du matin. Bien sûr c’est très utile d’avoir des habitudes, c’est une grande source d’économie d’énergie puisque ça nous libère des efforts d’adaptation et de mémorisation, et que nous n’avons plus à affronter le stress de la découverte. Seulement, nous pouvons du coup nous absenter et agir machinalement. Prenons l’exemple d’un trajet régulier. Au début, nous y faisons attention, puis nous tournons à droite automatiquement même quand pour une fois il faudrait tourner à gauche et le paysage que nous regardions ne nous intéresse plus. Parce que pendant ce temps où nous ne coïncidons plus à ce que nous faisons, nous pensons, nous pensons sans savoir toujours à quoi. Voilà comment le soir, au moment de rembobiner la journée, ce moment risque d’avoir disparu de notre mémoire. Normal, il n’y était quasiment pas entré. J’ai lu que c’est le fonctionnement normal du cerveau depuis des millénaires que la pensée divagante. Il n’y a pas lieu de culpabiliser. Mais de là à nous y identifier… En agissant ainsi par automatismes dans beaucoup de domaines, nous nous volons la présence à ce que nous faisons, nous nous privons d’émerveillement, nous vivons machinalement. Un automate n’est pas un être vivant et nous perdons sans nous en rendre compte le plaisir d’être vivant. Qui se hâte a compris, disait Paul Valéry. Plus grave, si nous nous souvenons que l’attention est un moyen de nous adapter à l’environnement, l’inattention a l’effet contraire, elle nous met en danger et peut-être les autres aussi. Combien de temps allons-nous pouvoir traverser la rue sans tenir compte des voitures qui circulent?

Cet état d’inattention machinale nous amène un cran plus loin dans l’inattention qu’on appelle la distraction. La distraction nous tire hors de nous, et même, comme le dit le mot, elle nous tracte. Selon les bouddhiste c’est un poison, le sens est assez fort vu que le poison est souvent mortel. Et où nous tracte-t-elle? Toujours dehors et parfois nulle part, « dans la lune », la confusion, le brouhaha indistinct. Pas dans la conscience active, souvent vers l’agent de la distraction. Ce n’est plus nous qui choisissons, c’est de l’extérieur que vient le stimulus qui nous tracte vers lui et au lieu que l’information vienne du dehors au dedans, c’est le contraire qui se passe. Inconscients de nous, décentrés, nous lui accordons machinalement notre attention au point que les neurologues ont parlé d’une attention passive. C’est une fuite d’énergie. Bien sûr, si nous voyons que la maison voisine se met à flamber, il faut accorder de l’attention à ce stimulus et réagir en conséquence. Mais remarquons que nous nous laissons aussi distraire par beaucoup moins, car à force de ne pas assez faire attention à notre vie, nous nous sommes vidés d’elle et de nous. Nous nous ennuyons et nous en venons à attendre d’être distraits.

Il faut reconnaître aussi que notre distractivité est exploitée par des instances beaucoup moins distraites que nous et à qui c’est utile. Puisque la distraction nous met en position de réactivité au stimulus et nous éloigne de notre centre à nous, de notre attention à notre individualité, elle nous éloigne donc de notre liberté. Notre manque d’attention à nos véritables besoins et aux mécanismes environnants fait de nous des êtres aisément manipulables. D’autant qu’en choisissant les stimuli, les émetteurs contrôlent les réactions. Si je vous attire dans la chambre froide, je sais que vous prendrez un manteau. Si je vous emmène vers la cheminée, vous l’enlèverez, c’est sûr. Notre dispersion, notre distraction font de nous des êtres à l’attention captable et aussitôt captée. Distraire l’attention d’autrui de l’essentiel au secondaire entre donc en première catégorie dans les procédés de manipulation de l’opinion. Sans porter de jugement, on peut quand même constater que pendant qu’on se focalise sur l’interdiction de l’abaya à l’école, on ne voit pas d’autres réformes profondes des programmes et des financements de l’enseignement et qu’une bonne épidémie de punaises de lit détourne l’attention du salarié de l’augmentation actée de l’âge de la retraite. En stratégie militaire, cela porte même le nom de manœuvre: manœuvre de diversion. L’ennemi dirigeant son attention et ses forces sur un leurre, l’attaque se passe sur un point moins défendu. Beaucoup de collégiens ont aussi pratiqué ce genre de manœuvre pour dévier l’attention d’un copain à la cantine et lui piquer son dessert…

Une autre raison de notre perte d’attention au présent, c’est que nos sens s’émoussent. Pourquoi? Quand nous sommes déjà attentifs à quelque chose, le stimulus de diversion devra être plus fort que notre attention. On en fait souvent l’expérience avec la publicité qui interrompt nos émissions. Elle est plus forte en décibels et en luminosité que le reste, pour nous capter malgré nous. Mais pour nous en protéger ou par la vertu de l’habitude, nous y faisons de moins en moins attention, du coup il y a surenchère. Dans les rues les publicités papier sont remplacées par des pubs lumineuses dans lesquelles en outre l’image fixe cède de plus en plus souvent la place à une autre qui clignote… Je me suis attardée un instant devant un film d’animation que regardait mon petit-fils. Les couleurs saturées, les mouvements simplifiés, les gros plans invasifs sur son grand écran m’ont fait penser que l’apprentissage de la lecture avec ses petits signes noirs sur des feuilles d’un blanc terne ne faisait pas le poids. L’attention tranquille au délicat, au subtil, s’amenuise à mesure que nos sens sont émoussés. Ce n’est pas de notre faute, simplement les capteurs biologiques qui déclenchent les circuits de récompense (la sécrétion de dopamine) demandent des doses de plus en plus fortes pour être mis en action, puisqu’ils s’adaptent à ce qu’on leur a déjà envoyé. Pour finir, certaines personnes arrivent au point où il n’y a plus qu’une distraction plus forte pour les délivrer de leur premier état d’attention passive à un stimulus précédent. T.S. Eliot parle dans son poème Quatre quatuor, d’êtres aux visages tendus et harassés, « distraits de la distraction par la distraction ». Notre besoin de distraction s’apparente à l’addiction : de plus en plus, de plus en plus fort, de plus en plus souvent.

Les conséquences sont voisines aussi. Comme la faculté de faire attention est naturelle – l’enfance nous le montre sans cesse et les laboratoires de neuropsychologie l’ont repéré aussi, plus nous perdons la conscience de nous, plus le malaise nous guette. Il s’agit donc de nous désintoxiquer pour retrouver un état normal. Comment? L’attention ayant besoin d’un objet, on peut décider d’inverser le mouvement et de la diriger vers le dedans au lieu de tout miser dehors. C’était déjà la préconisation des védas, du taoïsme et de Bouddha au moyen de la méditation. Puis dans les années 60, des études en laboratoire menées en Californie sur des méditants ont démontré scientifiquement que ce simple retournement de l’attention avait des répercussions bénéfiques importantes. Changement de rythme des ondes de notre cerveau vers un apaisement de l’ensemble du comportement, amélioration du sommeil, accroissement de la mémoire, diminution de l’impact de la douleur et même rajeunissement et guérisons diverses ! Tout ça sans dépense excessive. Du coup, depuis, les études se sont multipliées partout et il s’avère que les cellules du cerveau des méditants sont plus saines que celles de la moyenne des gens, et que leurs circuits neuronaux sont plus actifs et nombreux. La pratique de la méditation s’est dissociée de la recherche spirituelle, c’est devenu celle de la pleine conscience. Désormais, elle est pratiquée très largement même en dehors de toute recherche spirituelle : la plupart des CHU en proposent et beaucoup de grandes entreprises aussi. J’ai vu dans mes recherches que récemment la BNP s’y était mise aussi.

Que faut-il faire ? Puisqu’il s’agit d’aller à rebours de nos habitudes d’attention vers l’extérieur, on s’éduque à se retourner vers soi, à être présent à son maintenant et maintenant seulement, et à des objets de plus en plus fins jusqu’à rencontrer non plus une attention à un objet, mais une attention sans objet. Il reste une attention à l’attention comme dit Philippe Lachaux, qu’on nomme aussi conscience consciente d’elle-même. C’est une aventure dans l’inconnu, et c’est pourquoi nous avons besoin de guides, religieux ou laïcs.

Donc, tournant notre objectif vers l’intérieur, nous dirigeons l’intention et l’attention vers notre volume interne de notre corps. Toutes les caractéristiques de l’attention sont là : stabilité, tranquillité, choix du point de vue, mise au point de l’appareil. Et là on découvre que si on ne voit pas l’intérieur du corps, on peut le sentir. Nous le savons déjà que nous avons un corps quand nous sommes malades ou blessés, et ce rappel ne nous fait pas plaisir, ou bien quand nos corps vivent des moments intenses par le sport ou l’amour. Mais pourquoi nous en tenir là ? Les sages ont donc entrepris de suivre leur respiration comme un guide depuis l’air inspiré de l’extérieur vers l’intérieur pour se familiariser avec l’attention au souffle subtil et au mouvement vers le dedans du corps. Ils ont préconisé d’exercer une attention bienveillante vers chacune de ses parties, ses organes, ses glandes, ses os, avec une attention de plus en plus subtile, aimante et proche de ce qu’on observe. Les boudhistes ont nommé cette approche Vipassana, et les taoïstes sourire intérieur. Emerveillés, ils ont découvert que notre corps était un lieu d’énergie relié à l’univers entier par des circuits dédiés, par des centrales internes et par le vide de nos atomes, vide rempli d’énergie que la physique quantique a désormais démontré. L’attention au plus petit les a menés tout droit à la communication avec l’immensité.

Au cours de ce travail, ils ont aussi rencontré les objets internes que sont nos émotions et nos pensées. Les bouddhistes les repèrent comme objets à cause de leur densité qui apparait en nous, passe et disparaît comme tous les objets, même si nous ne pouvons pas les empoigner par les mains. Parfois nous les croyons constants à cause de leur rythme soutenu au point de nous y identifier, mais disent les bouddhistes, quand bien même seraient-ils constants dans notre existence, cela disparaîtrait en même temps que notre objet corps à l’heure de la mort.

Donc ils ont aussi dirigé leur attention vers leurs émotions et leurs pensées. D’abord les émotions, et pensées fortes, puis avec l’entrainement, de plus en plus fines. Il est assez facile d’observer pensées et émotions qui font du bruit comme quand on se jette dans l’eau d’une piscine pour faire une bombe, c’est plus difficile de prendre conscience de la perturbation infime causée par le moustique qui s’abreuve, comme le fait dans notre esprit une pensée ou une émotion quand elle est lointaine et furtive. Avec une attention de plus en plus précise et toujours détendue, ils ont observé qu’une émotion ou une pensée pouvait en cacher une autre, et que tout avait des répercussions dans notre corps et même autour de nous. Toujours équipés du sourire et de la bienveillance, leur attention a appris à dégager ou alchimiser leurs négativités pour nettoyer leur corps et le rendre à sa nature énergétique pure. Ils n’emploient jamais de mots du registre du jugement ni de la condamnation. La négativité pour eux est simplement ce qui est inapproprié à la bonne santé physique, psychique et mentale, qui empêche de vivre harmonieusement avec soi, les autres, la nature et la conscience de tout. Cette attention à plus d’harmonie a fait son chemin dans nos sociétés, même en dehors de temps de méditation. Citons l’essor de la communication non violente (CNV) qui part de l’observation et de l’expression de son propre ressenti dans les relations plutôt que dans l’attaque d’autrui, ou encore les écoles d’éducation à une parentalité positive et créative. Ces écoles privilégient l’attention aux besoins des enfants à l’instant plutôt qu’une distraction fréquente et l’application de principes déconnectés.

Ces écoles vont dans le même sens que les coachs en méditation: l’idéal est d’aller d’une attention momentanée à une attention constante installée dans la bienveillance. Certes, une attention momentanée, c’est mieux que rien, mais c’est moins bien qu’une attention constante puisque le temps de notre passage sur terre nous sommes sans arrêt dans ce corps en interaction avec les autres. L’attention constante prend le nom de vigilance. D’ailleurs quand les panneaux sur l’autoroute nous appellent à la vigilance en conduisant, ils visent la durée : une vigilance d’une minute pour une inconscience de huit heures de voyage serait trop néfaste à la sécurité routière. Remarquons toutefois que les panneaux se répètent, comme des rappels nécessaires à notre dispersion.

Les méditants découvrent par la vigilance un mode de vie ouvert, libre et sans image de soi, dans une dimension que le mental et sa pensée leur avait voilée : celle de la conscience. Pourtant nous nous en profitons depuis notre naissance, de la conscience, elle est le seul vecteur de l’attention. Par exemple, nous faisons attention à la mouche sur la table. Enlevons toute la conscience, il n’y a plus de mouche, plus de table, et personne pour la voir, que le noir d’un rien profond. Gardons seulement un peu de conscience, et nous regarderons machinalement la mouche sans la voir. Dans cinq minutes, nous aurons même oublié que nous avons partagé un instant de nos existences et le même lieu. Rien à rembobiner dans l’exercice du soir ! Mais si nous sommes consciemment attentifs, ce moment existera dans nos vies et la mouche aussi. Seule la conscience nous permet de nous sentir vivants.

C’est pourquoi, quand ils rééduquent leur attention, les méditants aiguisent leur attention et la portent sur des objets de plus en plus subtils. Ils observent qu’entre ces objets, il n’y a rien, certes, mais pas le rien de la mort ou du sommeil profond. Expérimentant au contraire une sensation de vie et de plénitude, ils en arrivent à déplacer leur attention de l’intérieur d’eux vers « ce » qui regarde ces objets, ce qui est témoin, et qui est la source de leur contentement d’être. C’est un retournement complet de leur conscience par rapport à l’attention ordinaire et focalisée, qui part de soi-même vers dehors. Et là, qu’est-ce qu’ils trouvent? Rien. Ils ne débusquent pas un quelconque autre poste d’observation localisé, ils ne le trouvent pas même s’ils le cherchent. Ils se rendent compte d’une dimension spatiale, vide et claire. Elle est sans aucun objet puisqu’elle n’a pas de forme. Par conséquent, vu que seuls les objets apparaissent, changent et disparaissent, elle, la conscience, elle est seulement là, libre du temps, sans commencement ni fin dans un présent constant que les Hébreux ont nommée Je Suis et l’Inde, le Soi. Incompréhensible, seulement à vivre. Elle est présence partout et en nous puisque nous en avons conscience à partir de notre conscience individuelle.

Cette Présence, disent-ils, est remplie d’amour, ou plus exactement, c’est l’amour. Pas cet amour attachement, qui est une sorte de prise de possession de l’autre contraire à la tranquillité profonde, car sait-on si l’autre, mari, amant, ami, enfant, si l’autre va rester, et combien de temps? Non, pas cette tension faite des jeux parfois désespérés de nos personnes séparées les unes des autres, mais une énergie universelle, généreuse, chaude et claire et qui fait l’univers, avant, pendant et après lui, sans temps. Ils s’aperçoivent que dans cette dimension où il n’y a plus rien d’autre que l’espace, ils sont plus vivants que jamais. On dit qu’ils se sont éveillés. Il n’y a plus de poste d’observation ni de focalisation, de cadrage, il n’y a plus de photographe, rien à photographier et pourtant ils sont là, dans leur dimension infinie, en sécurité. Ils ont trouvé ce que les bouddhistes nomment leur véritable nature qui ne meurt pas parce qu’elle n’est jamais née, et cette ouverture n’a pas oblitéré leur existence relative. Mais cela encore est une expérience, car que peut dire le mental de l’amour? Toutes les traditions savent que c’est impossible qu’il en parle. Le tao qu’on peut nommer n’est pas le tao disent les Chinois, tandis que les Hébreux interdisent de figer dans la prononciation le nom de Dieu. Alors comment les méditants qui tombent en amour de l’Amour cherchent-ils à ne plus quitter cette expérience? Par le souvenir de cet état de béatitude d’être, et par la vigilance à cette attention particulière que le chaman de Castaneda nomme attention seconde.

Désormais, les méditants apprennent la double attention : l’attention à la vie infinie comme à la vie localisée, à la sagesse et l’amour sans limite comme dans les limites de la matière jusqu’à se rendre compte de l’unité de tout. Ils font de cette attention leur mode de vie, attentifs au visible comme à l’invisible, de plus en plus conscients dans la Conscience. Seulement, l’attention qu’ils apportent au monde n’est plus la même qu’avant cette ouverture. Les éveillés ne sont plus seulement attentifs, mais attentionnés: la dimension de l’amour, de la compassion et de la sagesse infinie brûle à travers eux. Toujours blottis dans l’Être, ils ne sont qu’attentions… au pluriel. Et le monde s’apaise et s’éclaire à leur contact.

 

 

De quoi avoir peur ?

De quoi avoir peur ? Cette question nous concerne tous parce que nous avons tous peur. Plus ou moins peur, mais aucun mortel qui se pense mortel ne vit sans elle, puisque notre peur principale est celle de cesser de nous sentir être, et que nous appelons mort cet anéantissement. Et peut-être même que nous avons rencontré la peur au moment même de notre naissance, peut-être que nous sommes nés avec elle. Aujourd’hui, la mort est partout, qu’elle explose dans des bombes, brûle dans des forêts, se tapisse dans des maladies, qu’elle assèche, qu’elle gèle, qu’elle affame ou qu’elle joue aux jeux politiques et cruels de la division planétaire. Nous vivons dans le monde de la peur. Mais qui l’a fait, ce monde ? Nous. Serait-ce donc que la peur nous plaît ? Dans le cas contraire, qu’est-ce que nous avons mis en place pour en sortir ? Avons-nous travaillé toutes les options ? On ne peut échapper efficacement à un danger que s’il est clairement déterminé. Observons donc précisément quels dangers nous assaillent et comment la peur s’installe dans nos vies. Est-elle temporaire ? Est-elle durable ? Voyons nos stratégies et celles des sociétés devant elle et osons dresser un constat lucide. Mais commençons par un tour du côté du vocabulaire, et par observer ce qu’elle est.

Il suffit de regarder la pile de mots de son champ lexical pour avoir confirmation de la place de la peur dans nos vies. Du côté de la petite peur, nous aurons une légère appréhension, ou un peu d’inquiétude, ou un trac plus ou moins prononcé. Pour la grande peur, nous n’avons que l’embarras du choix : effroi, terreur, horreur, panique ou épouvante, jusqu’à la mort où nous traverserons les affres de l’agonie, pour ne rien dire de ce qu’il y a après et de l’angoisse de l’enfer. Je vous fais grâce de toutes les familles de mots de chacun de ces noms, genre terrifiant, horrible ou épouvantable. Voulons-nous parler de peurs bien installées ? Voici l’insécurité, l’angoisse et l’anxiété. Nous sommes envahis de tics et de TOC, ou entravés dans les phobies les plus diverses, les névroses et les hantises. Nous pouvons aussi être craintifs par nature depuis la naissance, poltrons, pleutres, lâches, pusillanimes, ou simplement timides et timorés. L’argot n’est pas en reste de vocabulaire bien sûr, étant historiquement le vocabulaire des marginaux qui vivaient dans la précarité, l’illégalité et le danger. On peut avoir un coup de flip ou un coup de pression, la trouille, les foies ou les jetons, ou simplement les chocottes, la frousse et la pétoche. Le vocabulaire nous le dit sur tous les tons : tenons-nous sur nos gardes. C’est effarant !

Les psychologues ont rangé la peur parmi les émotions, au même titre que la joie, l’amour, la tristesse ou la colère. La caractéristique d’une émotion est de commencer par un évènement extérieur qui nous entraîne dehors, c’est-à-dire que ça nous tire hors de nous-mêmes jusque dans l’émotion appropriée à la situation. Un deuil nous entraîne dans la tristesse, un cadeau d’anniversaire dans la joie, ou alors nous serions des robots sans les couleurs de la vie. L’étymologie du mot émotion le dit exactement : une émotion c’est ce par quoi on est bougé ex, hors de, c’est à dire hors de notre assise, hors de notre assiette diraient les cavaliers. Le sens apparaît encore plus clairement dans le terme é-mu, qui est mu hors de. L’émotion nous meut, elle nous émeut, même. D’ailleurs c’est une expression courante que de dire : ‘Il était hors de lui’ en parlant de quelqu’un de furieux. Ajoutons que puisque nous sommes agis par l’émotion, nos réactions aux émotions ne dépendent pas d’un choix délibéré et conscient mais d’un ensemble de modifications qui s’emparent de nous en fonction des circonstances. Dans ces conditions, il n’y a pas plus à nous féliciter d’être heureux de notre cadeau qu’à nous reprocher d’être en colère.

Pour nous recentrer sur l’émotion de peur, les neurosciences et les éthologues en ont beaucoup étudié les effets sur notre comportement et notre physiologie. La réponse de la peur au danger est automatique, la part de notre réflexion y est quasiment inexistante. La nature sait bien que si le danger presse, une démarche genre « Voyons voir, je me demande s’il ne vaudrait pas mieux que je prenne mes jambes à mon cou » serait parfaitement inadéquate. Ce ne serait probablement plus la peine de nous poser la question. Donc, que nous soyons humains ou animaux, si la peur survient, elle nous saisit. Retrouvant l’étymologie latine où pavor signifie ‘être frappé d’effroi’, on peut dire que la peur nous frappe. Quelle que soit notre activité, nous la suspendons, nous nous immobilisons. Mais pourquoi ? Pour être en alerte générale maximale et savoir d’où vient le danger, pour nous orienter et pouvoir décider si nous devons fuir, faire le mort ou attaquer. En un mot, pour survivre.

Notons que nous sommes moins armés que les animaux à l’état naturel. Nous ne pouvons pas cacher naturellement notre fuite derrière un nuage d’encre, comme la seiche. Le hérisson, en plus de ses piques, émet une substance assez puante pour éloigner n’importe quel agresseur doué d’un tant soit peu de bon sens, et à part quelques pétomanes, pas nous. D’autres, comme les lièvres, les girafes ou les kangourous sont imbattables à la course, pas nous. A cela ajoutons l’art de l’immobilité et du silence absolus. Chez les humains seuls les maîtres en arts martiaux et certains chasseurs en sont capables. A première vue, nous sommes dépourvus de plusieurs atouts que la nature a distribué aux animaux devant le danger. Du coup, nous sommes plus vulnérables et plus sensibles à la peur.

Au premier signal de peur, l’amygdale, à ne pas confondre avec celles que nous avons au fond de la gorge, l’amygdale donc, provoque en nous plusieurs modifications physiologiques d’urgence. Le système nerveux sympathique sonne l’alarme et déclenche la sirène comme dans les films de guerre. Ça sonne dans nos surrénales ! Notre vigilance s’accroît : si la peur ne dure pas trop longtemps, le cerveau s’active. Nos pupilles se dilatent pour nous permettre de mieux voir les menaces. Une partie de notre sang quitte le haut du corps et descend dans le bas, parce que c’est là où se trouvent nos jambes, je ne vous l’apprends pas. De plus il y a une augmentation de nos capacités de coagulation, très utile en cas de blessure légère. Notre cœur se met à battre plus vite pour soutenir nos efforts en cas de fuite. On peut comme le dit l’expression populaire pisser dans sa culotte et même davantage, mais c’est pour s’alléger s’il fallait fuir. Il n’est pas rare que nos poings se crispent un peu inconsciemment. Poussons le mouvement, nous aurions vite le poing fermé en cas d’attaque. Seulement, le corps redistribuant les énergies dont nous disposons, d’autres processus s’arrêtent. L’intelligence de la nature pose des priorités et comme la digestion n’a plus aucun sens pour un cadavre, elle met le système digestif en sommeil.

Les sensations de ce branle-bas de combat ne font pas que nous déplaire. Nous aimons donc jouer à nous faire peur, à condition d’être certains que cela n’a pas lieu d’être. La fête récente d’Halloween avec ses sorcières, ses déguisements horribles et ses films d’horreur à la pelle en sont une illustration. La peur que nous savons injustifiée dans la réalité met notre corps dans un état d’excitation à peu de frais et comme nous sommes sûrs que nous retrouverons nos pantoufles à la fin du film, nous sécrétons les hormones du plaisir : endorphine, dopamine, sérotonine. Ajoutons qu’il est bien possible que parfois une catharsis ait lieu, c’est à dire une sorte de purification psychologique. En effet, les monstres que nous voyons à l’écran ont quelque chose à voir avec nos monstres intérieurs. Leurs dérèglements vibrent avec nos torsions secrètes qui se trouvent mises en lumière et peut-être même exorcisées par le film.

Dans tous les autres cas, la peur et sa chaîne de réactions au danger est quand même un processus coûteux pour l’organisme. Elle est prévue pour être temporaire, le temps que nous répondions au danger, puis elle s’efface afin que le système parasympathique rétablisse la détente et l’harmonie. Lorsque le chien a quitté la maison et que le chat l’a bien vérifié, son effroi cesse et il reprend son territoire. La peur qui l’avait poussé à prendre la fuite reflue, la nature remet de l’ordre dans son organisme, il va manger un peu et ronronner sur un coussin du salon. Il a retrouvé l’usage de son estomac et le plaisir du sommeil. Mais que se passe-t-il quand nous nous trouvons dans les conditions d’une peur qui dure ?

Il y a hélas trop d’occasions d’être installés dans un état de peur chronique. Que nous vivions en pays de guerre, comme l’Afghanistan depuis des décennies, que nous soyons contraints à la migration ou simplement enfermés dans une famille maltraitante. L’enfant maltraité vit en état de constant éveil autour de la menace, explique Boris Cyrulnik. Il est prêt à décoder telle crispation de la mâchoire par exemple pour se raidir devant les coups qui vont s’abattre, puisqu’il n’a pas le choix de la fuite. Toute son attention est focalisée là, tout le reste lui est étranger. Le paysage, les leçons à l’école, et même le reste de la famille. Quand une peur dure, la vie se restreint et se resserre autour de la cause du danger. Le chien battu se terre ou attaque quand il voit un promeneur appuyé sur un bâton.

Les symptômes physiologiques et psychologiques négatifs deviennent prédominants et s’étendent même aux plages de temps où nous pourrions goûter la vie. Comme on l’a vu sur des souris, la peur est très inhibitrice. Voici l’expérience. Dans un large périmètre non pas de sécurité, mais de liberté, on a lâché des souris normales et des souris contaminées aux modifications hormonales induites par la peur. Les souris naturelles se sont rapidement aventurées dans toute la surface à leur disposition jusqu’en son milieu pour vaquer à leurs occupations. Les autres sont restées terrées tout le temps de l’observation dans un coin ou le long des bords. Cette expérience était-elle si nécessaire à notre édification ? L’éthologie nous montre que lorsque nous nous trouvons en terrain jugé dangereux, c’est ce que nous faisons. Par exemple, nous évoluerons près du bord de la piscine ou agrippés à la rambarde de la patinoire si nous ne nous sentons pas en confiance. Pire, nous demeurons parfois paralysés, malheureux et crispés à l’endroit où nous nous serons trouvés. Quand bien même faudrait-il aller chercher de la nourriture, nous ne bougerions pas. Plutôt mourir !

En d’autres termes, cette peur qui doit nous éloigner du danger si elle est temporaire devient source de danger lorsqu’elle dure. Lorsque nous nous rendons compte de ces dysfonctionnements, les psychologues nous disent que nous ajoutons à ce que nous vivons au moins deux autres souffrances, comme la culpabilisation et la honte, mais ce n’est pas de notre faute. La peur installée nous a plongés malgré nous dans un état d’inhibition et de confusion mentale, notre digestion laisse à désirer, notre aptitude au plaisir s’éteint, l’anxiété chronique que cela génère épuise le corps en général et les reins en particulier. Notre sommeil lui-même vire à l’insomnie et nos rêves aux cauchemars. C’est horrible et nous ne savons pas comment en sortir. La peur s’étend dans notre vie comme un cancer, nous laissant de moins en moins de place, et nous nous refermons sur un espace de plus en plus étroit. Les chercheurs en génétique ont remarqué que la modification de notre génome se met à chevaucher les génomes caractéristiques de la schizophrénie et des troubles bipolaires.

Une solution serait de considérer la raison de nos peurs et de retrousser nos manches, même des manches de colibri, pour que les dangers diminuent ou s’éloignent de nous et de tous. Il est de notre responsabilité d’en prendre conscience, si nous sommes en moins grande souffrance que d’autres qui ne peuvent pas agir. Et il nous faudra aussi veiller à l’esprit dans lequel nous agirons car ce n’est pas en ajoutant du noir à un tableau qu’on l’éclaircit. Il est clair que ces dangers que nous avons créés ne diminueront pas sans que nous ne nous mettions à les décréer.

Pour reprendre mes exemples précédents, on ne peut laisser un enfant dans l’enfer. Si nous avons des doutes, avons-nous le courage et la compassion nécessaire pour intervenir ? Peut-on laisser un peuple entier sans secours ? Peut-on voir comme ces jours-ci des migrants qu’on est allé chercher par charters entiers être déposés devant la forêt biélorusse en direction de la Pologne, et puis savoir qu’effrayés et gelés, ils mangent des racines pendant plusieurs jours en traversant la forêt sans boire  ? Peut-on entendre qu’ils sont accueillis à la frontière par les matraques de la soldatesque, qu’ils se font rompre les os et renvoyer de l’autre côté où on leur fait subir la même chose en leur interdisant le retour dans leur patrie ? Quelle peut être leur terreur au fur et à mesure des jours ? Que pensons-nous de ce macabre ping-pong politique ? Qu’est-ce que nous faisons ?

De quoi avoir peur ? Moi, j’avoue que j’ai peur de cet homme inhumain, de ces hommes débordant de folie furieuse tels qu’il se montrent ici et ailleurs. J’ai peur de leur cruauté, de leur errance telle qu’ils ne voient plus un semblable dans leur semblable, ni même un animal, ou quoi que ce soit de vivant. J’ai peur parce qu’ils se sont perdus de vue eux-mêmes et qu’ils n’ont peur de rien, ni de l’enfer qu’ils amènent sur la terre, ni de Dieu, ni du karma, ni d’eux-mêmes, peut-être seulement d’un maître comme un Caucescu ou un Bolsonaro, et ce maître n’est pas le mien. Pourtant, disent les Dialogues avec l’ange, il faudrait qu’ils aient peur, eux. Bien dosée, la peur aurait pu leur servir, au sens propre du terme, de garde-fou. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle nous nous sommes dotés de lois : par la peur de la sanction, elles maintiennent les petits enfants que nous sommes sur une route compatible avec la circulation d’autrui, jusqu’à ce que nous ne garions plus sur la place du handicapé non pas pour économiser 135 euros mais par compassion.

Nous avons aussi un autre chantier qui demande un autre courage, celui du contrôle de notre esprit. En effet, on sait aujourd’hui grâce aux neurosciences que penser à quelque chose est capable d’éveiller les mêmes zones du cerveau que la chose elle-même. De ce fait, lorsque nous pensons à un danger, même s’il n’y en a pas dans la réalité, pour nous il est bien là. Nous nous mettons à avoir physiquement et émotionnellement peur des dangers auxquels nous pensons, avec les mêmes conséquences que celles dont nous venons de parler. Ce qui n’est pas là gâche ce qui est là. Le danger virtuel avale le plaisir réel de l’instant. Nous souffrons. Nous ne nous rendons pas compte que nous interdisons aux mécanismes naturels de notre corps de s’exercer normalement parce que nous ignorons que notre évocation a le même poids pour notre cerveau que la réalité.

Les dangers pensés sont de deux ordres, les uns sont déjà passés, et les autres pas encore là selon la direction de notre pensée. Vers l’arrière, la pensée réactualise un trauma et une peur passée qui n’a plus lieu d’être. Le chauffard a disparu depuis longtemps mais nous nous créons à nous-mêmes une nouvelle souffrance  : celle de la remémoration, de la rumination qui finit par donner au trauma et au danger une continuité qu’il n’a pas dans la réalité. Nous sommes capables de nous infliger l’accident indéfiniment. L’autre désynchronisation porte sur l’avenir. On se met à redouter un danger qui n’est pas là et qui peut-être ne se présentera jamais. Parfois, la rumination du passé alimente la crainte de l’avenir et dans le cas du chauffard, nous redouterons tout ce qui a trait aux voitures jusqu’à nous pourrir l’existence. Il est pourtant statistiquement rarissime qu’une même personne soit victime de deux chauffards dans sa vie.

En nous re-présentant les dangers, au premier sens du verbe re-présenter, en nous les présentant sans cesse à nouveau, nous les re-créons. Cette torsion de notre esprit est particulièrement visible dans le cas de la phobophobie : la peur d’avoir peur. Les personnes atteintes de crises de panique se mettent à avoir peur de nouvelles crises, au point de vouloir éviter des situations de plus en plus nombreuses et de s’enfermer dans une souffrance et une solitude de plus en plus oppressantes. Certains perdent dans cette maladie leurs amis, leur famille, leur travail. Or que se passe-t-il ? La pensée de la peur précédente crée la peur d’une prochaine peur. Ce qu’on nomme la phobophobie montre bien quel dysfonctionnement notre esprit a infligé à la nature. Au lieu d’être provoquée par un élément extérieur, c’est notre propre peur qui crée la peur, au lieu d’être temporaire, elle devient chronique, au lieu de nous sauver, elle nous tue. De quoi avoir peur ? De nos pensées donc, quand elles sont déréglées…

Ajoutons à toutes ces peurs celles qui sont simplement imaginaires et ne correspondent pas à ce que nous vivons. L’idée que nous avons des situations et des gens finit par les remplacer dans leur réalité – et c’est une autre raison d’avoir peur car nous nous mettons en danger en quittant une perception saine de la réalité. D’autre part, ça ne nous gêne pas d’avoir peur d’une chose et de son contraire en même temps. Par exemple nous avons peur du gendarme et peur du voleur quand bien même il n’y aurait pour nous de menace ni de l’un ni de l’autre. Nous avons peur de la solitude et peur des autres, même si pour l’instant notre quotidien est assez harmonieux. Nous avons peur de mourir et peur de vivre. Cette incohérence ne nous saute pas aux yeux, comment ça se fait ? Parce que nous y sommes habitués depuis des générations. Nos peurs ne concernent pas que nous, elles expriment aussi celles de nos ancêtres depuis la glaciation, comme le disait Freud dans des hypothèses dites phylogénétiques.

Je m’explique. Nos ancêtres devaient s’inquiéter des ours, des lions et des loups qui rôdaient devant leur caverne obscure et qui guettaient leur assoupissement pour les manger tout crus. Vous me direz que c’est fini depuis longtemps. Oui, mais non ! Parce que, est-ce que toutes nos cellules à nous sont au courant qu’il n’y en a plus, des ours ? Supposons que, réveillés dans leur sommeil par la griffe acérée d’un tigre, ils n’aient pas réussi à obtenir avant leur mort soudaine une paix parfaite ni à insérer le calme et le pardon dans cette situation. Supposons que les générations d’après n’aient pas non plus traité la question, eh bien cette peur ancienne est susceptible de rester encore aujourd’hui quelque part dans nos inconscients. Nous avons peur sans le savoir. Ces évènements que nos ancêtres ont subis pendant des milliers d’années incitent l’enfant au coucher à vouloir de la lumière dans sa chambre comme un feu devant sa grotte, pour le préserver des monstres de la nuit.

C’est peut-être une des raisons pour lesquelles le virus du COVID a été une menace indéniable plus lourde que la maladie elle-même. Au 14ème siècle et rien qu’en Europe, la Peste Noire a fait en cinq ans 25 millions de morts, c’est-à-dire, tenons-nous bien, une personne sur trois. Prenons un instant pour nous représenter cette calamité, à partir du nombre des membres de notre famille par exemple, ou de celui de nos meilleurs amis. Vu la proportion et l’extension géographique, il est impossible que nos ancêtres n’aient pas été décimés eux aussi. Ainsi, cette pandémie a-t-elle réveillé des effrois épouvantables. Nous nous sommes mis à nous sentir menacés les uns par les autres. Certains ont refusé de se réunir désormais dans une même famille, ou se sont brandi l’information des décès comme des arguments contradictoires. La ligne de démarcation des peurs entre provax et antivax a divisé au point que j’ai lu qu’il y a des gens qui redoutaient qu’une nouvelle tension ne tourne à la guerre civile.

Aujourd’hui, des études scientifiques appuient l’intuition de Freud. Elles prouvent que nos mémoires cellulaires véhiculent d’un âge à l’autre les souvenirs qu’on n’est pas arrivé à désactiver soi-même. Selon un article de Science et vie, une étude en Hollande a montré que suite à la famine due à un blocus allemand à la fin de la deuxième guerre mondiale dans une région de 4,5 millions de personnes, les bébés étaient nés plus petits et maigres, avec des tendances à l’anxiété et à diverses pathologie dans la suite de leur existence : en effet on sait maintenant que les émotions des mères agissent intra utero et modifient l’ADN des bébés. D’ailleurs les anciens le savaient déjà puisque aussi bien les philosophes grecs et latins que les anciens Chinois préconisaient que les femmes enceintes vécussent dans le calme et la beauté. Mais ce que l’étude hollandaise a découvert de plus surprenant, c’est que les enfants des bébés de 1945 devenus adultes, ont eu dans une proportion non négligeable les mêmes caractéristiques de poids à la naissance que leurs parents et qu’ensuite ils ont manifesté la même tendance à l’anxiété qu’eux. Pourtant il n’y avait nulle famine en Hollande dans les années 70. La peur avait modifié durablement le génome de ces familles.

En d’autres termes, si nous croyons que nos peurs se limitent à celles dont nous sommes conscients, nous sommes probablement en train de considérer qu’un iceberg se limite à sa pointe. Ces peurs profondes et inconnues amoncelées depuis des générations façonnent pourtant et notre physiologie et notre psychologie, comme nous venons de le voir. Du coup, nous avons peut-être tort de penser que notre psychologie est une composante personnelle de notre identité. Une partie de notre caractère pourrait nous ramener à une mémoire de traumatismes extérieurs, acquise il y a plus ou moins longtemps. C’est une très bonne nouvelle, non ? Car ce qui a été ajouté peut être enlevé, comme je disais tout à l’heure que ce qui a été créé peut être décréé.

Prendre conscience qu’une partie de nos peurs, conscientes et inconscientes, nous ont été léguées et peuvent être abandonnées devrait donc éveiller en nous l’enthousiasme du bon ouvrier devant un beau chantier, et aussi l’angoisse de ne pas être à la hauteur de nos propres responsabilités par rapport à ceux qui viendront après nous. Alors, de quoi avoir peur ? De mourir avant d’avoir pris congé de chacune de nos peurs, pour ne plus en transmettre l’information.

En attendant que tout ça soit désamorcé, nous avons quand même besoin de refuges contre la peur pour nous sentir tant soit peu en sécurité. Dans la pyramide de Maslow, la sécurité du gîte et du couvert est à la base des besoins, rien ne peut se développer par dessus si cette base n’est pas stable, et les yogis la place au chakra racine, en bas. Autrement dit, ce besoin est vital et touche l’ensemble de notre existence. Si nous n’en disposons pas, nous sommes contraints de chercher dehors cette sécurité qui nous manque. Et si d’aventure nous avons l’impression de la trouver dehors, quelle en sera la conséquence ? Eh bien nous allons devenir dépendant de ce refuge comme le chien dépend de son maître pour sortir de l’appartement. Seulement, cette dépendance nous asservit à ce qui nous rassure, et dès que nous nous sentons un peu sécurisés, nous nous mettons à éprouver une nouvelle peur : celle que ça change.

Ceux qui ont moins peur que nous y ont vu un mirobolant moyen de gagner milliards et pouvoir. Pour nous protéger, nous achetons très cher des détecteurs de toutes sortes, des triples serrures et nous blindons nos portes. Nous entrons des codes compliqués pour la moindre démarche en ligne, nous prenons des assurances à qui mieux mieux, même pour un billet d’entrée au théâtre ou un trajet en train à 20 euros. Nous laissons nos libertés et notre intimité se réduire comme peau de chagrin et l’expression « Pour votre sécurité » est le sésame de toutes les prises de pouvoir. Pour notre sécurité, nos conversations sont susceptibles d’être enregistrées, nos valises sont susceptibles d’êtres ouvertes, nos statuts sur les médias sont susceptibles d’être censurés. C’est pour notre sécurité que les vitesses sont de plus en plus limitées et que nous payons des amendes à tire larigot pour excès de vitesse à 32 km à l’heure. Dans une rue proche de chez moi, la vitesse était limitée à 40km à l’heure et le détecteur me souriait lorsque je le longeais à 38. Maintenant que la limite a été descendue à 30, rouge de colère, il me montre les dents et clignote ‘Danger’ en grosses lettres. Il me fait peur ! Pour notre sécurité, nous votons des lois ou des décrets sécuritaires et liberticides, nous consommons des psychotropes. Tant que la peur générera plus de profit que d’embarras, cet emballement sécuritaire n’a pas de raison de s’arrêter. On le voit tous les jours dans le contenu des informations et les campagnes publicitaires.

Et ce n’est pas tout. Pour notre sécurité, nous devenons globalement inhumains, fous inconscients, au cœur de congélateur. Nous fermons les frontières aux misérables qui pourraient nous envahir parce que nous préférons les voir mourir ailleurs. Dans le désert, la montagne ou la mer, qu’importe, du moment que ce n’est pas chez nous. Pour notre sécurité nous dépensons dans l’armement un budget mondial qui suffirait à éteindre la faim et la pauvreté dans le monde mais nous avons préféré apprendre à regarder avec l’œil de l’indifférence les ventres bombés, les visages maigres, désespérés et salis par la misère. Et pourtant, comme le souligne Krishnamurti, il faut avoir l’esprit bien engourdi pour penser que la prolifération des armes de destruction aux mains de pays qui se détestent soit la meilleure solution pour la paix dans le monde, et que le pullulement des instruments de mort protégera la vie.

Et dans notre vie privée ? Dès que nous nous sentons en sécurité, notre dépendance est la même envers les personnes qu’envers les lois ou les objets. Si c’est dans un conjoint que nous trouvons refuge, notre amour se transforme aussitôt en tentative d’emprisonnement. La question « Tu m’aimeras toujours ? » est d’abord l’aveu d’une peur et donc hélas, la menace d’un contrôle à venir. C’est vrai, il nous faudra régulièrement vérifier le degré d’amour de l’autre comme on vérifie la température de la piscine. Pour que l’autre soit plus heureux ? Non, pour que nous nous vérifiions nos paramètres de sécurité.

Dès que nous avons trouvé un abri extérieur à nous, surgit donc une nouvelle peur : la peur de le perdre. Nous nous accrochons et ça nous plonge dans une nouvelle souffrance, comme celle du patineur immobilisé à sa rambarde. Tout change sans cesse, et l’inconnu fourmille de dangers potentiels, surtout pour celui qui se sent seul. Si ça bouge, si la roue tourne, qui va me ramasser si je tombe ? Qu’est-ce qui m’attend au tournant ? L’aléatoire, l’incontrôlable, l’étranger. L’avenir en somme. La peur entraîne le réflexe de la saisie, du renfermement, de l’immobilisation et du contrôle. Mais cela nous met à côté de la vie parce que dans l’univers comme dans nos existences tout évolue, change, tourne et se déplace, il suffit de regarder le soleil du petit matin pour en avoir la preuve à midi.

La feuille d’automne détachée de son arbre, a-t-elle peur de la chute et de la décomposition ? La rivière a-t-elle peur de l’océan ? L’eau douce qui débouche dans le sel de cet espace sans rives ne peut pas remonter le courant. Nous, piégés par la peur, nous imaginons parfois que nous pouvons résister à ce mouvement qui va inéluctablement vers sa fin, et emporte la nôtre. Nous posons des barrages pour endiguer nos peurs, pour rester loin de l’océan, mais tout le monde sait que les digues peuvent se rompre et les nôtres n’endiguent pas complètement nos peurs. D’ailleurs, comme le remarque Franck Lopvet, plus on attend quand on fait un barrage, plus la pression augmente et non pas l’inverse. La saisie, le barrage, la résistance ne sont donc pas des solutions. Au lieu de soulager, elles finissent par grossir notre malaise et si nos peurs se trouvent justifiées, elles accroissent la souffrance de la perte en ajoutant celle de l’arrachement.

Il découle de tout ça que nous devrions ajouter une peur à notre liste : celle d’avoir peur de ne chercher nos refuges qu’à l’extérieur parce qu’ils nous rendent dépendants, et surtout surtout, parce que la plupart du temps, ils sont inopérants sur le long terme. Pour répondre à notre besoin légitime et biologique de sécurité, nous avons besoin de placer notre confiance dans un flux continu d’amour, d’abondance, d’indulgence, de sagesse, de lucidité, de discernement. Et comme aucun pistolet d’alarme ne nous les donne, aucune personne non plus, nous continuons à avoir peur. Alors puisque vers le dehors nous ne trouvons pas de solution satisfaisante, pourquoi ne pas nous diriger dans l’autre sens, c’est-à dire vers l’intérieur de nous ?

Déjà, on découvre que ce n’est pas facile d’y aller, encore moins d’y rester. Notre esprit comme nos yeux regarde dehors parce que c’est ce que nous avons appris et nos ancêtres aussi. Nous devons nous lancer dans l’aventure de notre propre chef, avec bonne volonté et détermination. Ensuite, puisque nous avons repéré nos besoin d’amour, d’indulgence, de sagesse, de lucidité et de bienveillance, c’est cette ambiance que nous aurons à installer à l’intérieur pour pouvoir nous sécuriser. Et là, bien sûr, le bât blesse, parce que ce n’est pas exactement l’atmosphère que nous y trouvons, même à notre propre égard.

A ce moment là commence une nouvelle révolution : celle de la conscience des choses sans parti-pris et de la validation de soi tel que l’on est. Nous avons peur ? Eh bien c’est ça, nous avons peur. Tout le vivant connaît la peur et nous aussi, il n’y a pas de vie sans souffrance et nous sommes vulnérables. Respirons un bon coup et balayons toutes les auto-condamnations que nous ajoutons à notre angoisse. Dépoussiérons la peur de tous ses corollaires : ne nous traitons plus de mauviettes et cessons de nous mépriser nous-mêmes. Ne nous laissons plus sombrer dans le désespoir au motif que nous n’arrivons pas à éradiquer notre peur, cela nous plongerait en plus au fond de la dépression. Ne marinons plus dans le jus du découragement, ne nous faisons plus de reproches comme si nous étions coupables de nos angoisses car la culpabilité coupe nos ailes et notre vaillance, au contraire, reconnaissons que nous avons beaucoup essayé. N’attendons pas non plus de résultat rapide comme un claquement de doigts et apprenons la patience envers nous et la persévérance. Choisissons d’être notre propre allié et de ne pas nous trahir. Et ensuite, comme disait Thérèse d’Avila à ses amies aux heures de la prière : « Au travail ! »

Entraînons-nous au voyage intérieur. Vu l’ampleur du travail à faire, il faut nous y consacrer entièrement, au moins quelques minutes par jour. C’est ce qu’on appelle la méditation. Ensuite, nous chercherons à exporter dans le quotidien les bénéfices de ce moment particulier et ce que nous entreprendrons pour guérir nos peurs en sera beaucoup plus efficace. Mais en attendant, explorons l’intérieur.

Si nous méditons avec notre cerveau qui pense, nous rencontrerons à nouveau nos pensées. Ce ne sera pas vraiment de l’exploration ! Nous devons aller contre le Je pense donc je suis, qui prône que la pensée prouve l’être. Alors testons. Si Descartes a raison, dès que je ne penserai pas, j’arrêterai d’être. Les instructeurs transmettent qu’il est bon de guetter le silence entre les pensées pour nous rendre compte que dans cet espace, nous restons quand même vivants. En effet, assez vite nous nous apercevons que nous ne mourons pas entre deux pensées. Mais comment le savons-nous puisque nous ne pensons pas ? Parce que nous en avons conscience. Cette conscience est difficile à sentir car elle est toujours là, silencieuse et immobile. Dans la vie ordinaire, nous cessons de prêter attention aux objets qui sont toujours dans notre champ de vision. Alors, quand il s’agit de silence et d’immobilité, quelle chance aurions-nous eu de nous en apercevoir ?

Mais quand on lui accorde de l’intérêt et qu’on se place du côté de ‘ce qui se rend compte’ et non de ce qui est vu, nous voyons l’instabilité de nos pensées et des émotions qui passent au sein de cet espace. Elles se succèdent et parfois se répètent comme on voit toujours les mêmes chevaux de bois tourner sur un carrousel. Pendant que nous jouons sur ce manège, nous finissons par nous prendre pour ces émotions et les pensées qui passent et repassent, même si elles sont douloureuses. Nous nous prenons pour le cheval, identifiés à la matière. Nous sommes diagnostiqués objet, fût-il empli de peurs. A la fin du tour, tout le monde descend, game over.

Nous oublions que c’est un jeu facultatif, ou plutôt nous ne l’avons jamais su et si personne ne nous en informe, nous ne prendrons jamais conscience qu’il y a bien quelque chose qui se rend compte de tout ça, quelque chose en nous, calme et stable, quelque chose qui est nous puisque c’est bien nous qui observons. Tant que nous en restons ignorants, nous tournons avec le manège, le temps passe et nous emporte jusqu’à notre anéantissement. Mais commencer à entrevoir que nous sommes ces objets et aussi la conscience qui les baigne amorce un changement radical et invisible. La conscience est-elle impactée par l’arrêt du carrousel ? Non. Nous gagnons peu à peu en confiance en ce qu’elle est et nous nous centrons dans un état plus sécure. Don Ruiz dans le cinquième accord toltèque utilise la métaphore du spectateur au cinéma. Ce qui passe sur l’écran ne l’impacte pas et il sortira bien vivant de la salle après la mort du héros… Nous nous donnons donc la chance de mettre en lumière tous nos visages, tous nos rôles, toutes nos blessures dont la peur, toutes nos tactiques de contournement. De quoi parfois nous faire peur aussi, si nous n’étions pas réfugiés dans l’amour ! La sécurité que nous cherchons dehors contre les ricanements de notre anihilation, nous la découvrons à l’intérieur au fur et à mesure que nous prenons conscience de ceci : ce qui observe ne meurt pas.

En effet la conscience ne peut pas se casser. Il n’y a que les objets qui se cassent. Elle, elle est sans objet, comment serait-ce possible ? Formulons donc ainsi  : puisque nous ne sommes pas seulement objet, notre vérité de base est incassable, invirussable, inenfermable. Libre. Si nous expérimentons cela, nous devenons libres : nous, dans notre véritable nature, nous sommes incassables, intouchables, inattaquables. Intuables. Tout simplement, nous sommes. Lorsque l’expérience se fait complètement, la peur disparaît complètement : de quoi aurions-nous peur si la mort n’en est pas une ? C’est pourquoi le Christ n’y va pas par quatre chemins. Il dit chez Luc : « Je vous le dis à tous, mes amis, ne craignez pas ceux qui tuent le corps mais qui ensuite ne peuvent rien faire de plus. » Certes, nous quitterons notre corps, même sans être assassinés, mais c’est comme on sort d’un véhicule disent les bouddhistes, puisqu’il s’agit de revenir dans la liberté de cette intelligence aimante, chaude et claire qui a toujours été là et dont il faut faire l’expérience le plus tôt possible pour mourir en paix.

Une question se pose alors : si la mort n’est rien, si la vie est inattaquable et invariable, agissons-nous comme il convient pour le bonheur de tous et de la planète pendant que nous sommes dans le temps de notre existence ? Ou alors la peur nous fait-elle rater ce que nous devrions faire pour nous-mêmes d’abord, et pour un monde plus vivable et beau ? Sommes-nous heureux, délivrés de nos fantômes ? Est-ce que nous montrons le courage que l’instant nous demanderait si nous habitions cet instant, si nous ne nous étions pas réfugiés dans l’ailleurs de nos pensées ? « Le vrai problème n’est pas de savoir si nous vivrons après la mort, disait Maurice Zundel, mais si nous serons vivants avant la mort.»

Ainsi, plutôt que de nous précipiter exclusivement vers les remèdes extérieurs contre la peur, exerçons-nous, prenons la direction du miracle, suivons la voie de la libération comme disent les indiens. Toute la question étant celle du comment ? voici une technique simple. Enfin, simple à expliquer : Avec quelle partie de notre corps pensons-nous ? Notre tête. Voulons-nous nous débarrasser de la pensée ? Suivons l’imagerie des saints décapités : enlevons-la. « Laissez le vent dissiper complètement votre tête, conseillent les sages. Visualisez-vous en face de vous sans tête. » Quoi ? Voici une pratique qui m’a placée directement en face de mes peurs. Une sorte de panique m’a prise devant cette consigne. Qu’allais-je devenir sans ma tête ? Finalement, chacun ses trucs, j’ai préféré la déposer à côté de moi gentiment à ma gauche en lui promettant que j’allais la reprendre très, très prochainement. Et pour respirer alors ? Devant l’affolement de l’asphyxie, je me suis vue obligée de descendre de ma tête pour imaginer des petites narines sur mon sternum et ma poitrine, et sentir que ça respirait par le cœur, puis aussi par le ventre redevenu plus mobile. Lorsqu’on parvient à entrer tant soit peu dans cette pratique, notre cœur se délasse, il s’ouvre à plus d’amour, plus d’humanité. Notre corps s’assainit, le ventre s’assouplit et l’énergie peut s’y installer. Le cerveau inutilisé et même disparu se détend en sa propre absence et nos angoisses s’effacent.

Au moment où tout ceci se produit, rendons-nous compte que nous avons toujours et plus que d’habitude la sensation d’être, qui ne dépend pas de notre histoire. Notre mémoire personnelle n’est donc pas la seule expérience possible. Apprenons donc à rester détendus dans la conscience comme un bébé contre sa maman, amour dans l’amour. A un moment peut-être, nous ferons l’expérience de ce que nous transmettent les sages : l’expérience de la connaissance. Mais !!! je suis Cela, ce vide plein de la physique quantique, cette intelligence inconcevable d’où ont surgi les objets et le temps ! Je suis avant, pendant et après le temps et les objets !! Ou comme disait Jésus : « Avant qu’Abraham fût, je suis ? »

Cette unité avec la conscience, dès que nous la ressentons même par bribes, nous ouvre un grand pouvoir pour nous et pour l’harmonie générale aussi. Peut-être nous sentons-nous faibles, pauvres, vieux, isolés, impuissants, inutiles devant les défis de notre époque ? C’est parfait. Parfait parce qu’il n’y a besoin ni de force, ni d’argent, ni de compagnie ni de puissance pour aller à notre rencontre. La force que nous découvrirons n’est pas la nôtre et c’est elle qui sera à l’œuvre. Tout se fera. Ainsi, au lieu de la devise infernale en application dans notre monde actuel : ‘Effroi, aveuglement, mort’, les Védas nous assurent que nos efforts vers l’intérieur nous donneront à tous l’Être, la conscience et la félicité : Sat, chit, ananda’. Saisirons-nous la crise actuelle comme une opportunité pour aller d’une devise vers l’autre ?

Pour qui tu te prends? La question de l’identification

La question Pour qui tu te prends ? est rarement une question amicale. Elle indique une différence défavorable entre l’idée que nous avons de nous et celle que s’en fait l’autre. Elle pose d’une manière lapidaire la question de notre identité. Qui sommes-nous ? Il n’y a pas de question plus importante dans notre existence et elle concerne absolument tous les humains. Seulement, même si ça paraît facile de répondre au premier abord, dès qu’on s’y penche un peu, les complications apparaissent. Il n’y a qu’à voir comment nous parlons de nous. Je parie quelques différences entre ce que nous disons dans le cabinet du psy ou lors d’un entretien d’embauche. Est-ce parce que nous sommes réellement différents, de nous à nous ? Au cours du temps, sommes-nous les mêmes à 3 ans, 33 ans, 103 ans ? Et si nous nous faisions de nous une idée fausse ? D’où nous vient l’idée d’un moi, d’ailleurs, et du nôtre en particulier? Quels paramètres avons-nous intégrés pour le construire ? Comment arrivons-nous à insérer ce moi au milieu de huit milliards d’autres moi ? Les questions s’amoncellent. Ma grand-mère m’avait conseillé de répondre aux importuns dans la rue : « Je ne suis pas celle que vous croyez. » Alors, sommes-nous ceux pour qui nous nous prenons ?

Commençons par un petit tour du côté de l’étymologie. Pour le verbe prendre, c’est simple, la transmission est directe depuis le latin prehendere qui signifie saisir, s’emparer de. Pour qui nous saisissons-nous (et ne nous lâchons-nous pas) ? Il y a une notion de captation dans ce terme. Ensuite, l’étymologie du mot ‘identification’ nous amène à considérer en gros deux pièces de puzzle linguistique : le début, idem, et la suite –fication. Commençons par la fin. Fic, c’est fac, et toc ! c’est faire. C’est donc un processus de création, de fabrication qui est indiqué dans ce suffixe. Et le radical alors ? Eh bien, il est surprenant. Idem, ça signifie : le même. L’identité, qui nous semblerait être ce qui nous distingue des autres, à savoir ‘le ou la même’ que personne d’autre, signifie exactement le contraire selon la sagesse de la langue, autrement dit notre identité serait d’être comme tout le monde. Ça gêne.

On s’en tire en disant qu’il s’agit d’être le même que soi. Cela nous fige en une construction qui cherche à défier le temps et les mouvements psychologiques : de nos trois ans à nos cent trois ans, du bonheur aux deuils, le même. De plus, s’il y a construction, nous découvrons que l’étymologie nous mène en trois lignes à la fin d’une réflexion philosophique et quasiment au bout de cette conférence  : il n’y a d’identité que l’identification… Quant à la définition du mot, les dictionnaires le définissent ainsi quand il s’applique à soi  : s’identifier à quelqu’un ou quelque chose. On retrouve bien ici le sens du mot « même ».

Puisqu’il s’agit d’une construction, il n’est pas surprenant qu’au début de notre existence, nous ne nous prenions pour personne. Nous nous contentons de nous sentir vivants, et nous n’avons rien à déclarer. Mais supposons. Nous dirions simplement que nous nous sentons en vie, autrement dit que nous avons des besoins et des plaisirs élémentaires, sans doute au même titre que le petit chat, ou même que la plante si l’on en croit de récentes études. Vu le nombre de risettes à la minute de mes petits-enfants, c’est souvent une expérience plaisante : sentir, expérimenter, voir des visages aimés, goûter, être éveillé, faire caca, dormir. Dans les ephad, les soignants rencontrent des vieillards retombés en enfance, sans plus de notion d’identité, souvent le plaisir en moins. Entre ces deux extrémités, que s’est-il passé pour que nous nous prenions pour quelqu’un ?

Eh bien, en premier lieu, nous avons eu besoin d’être identifiés. On nous a donc donné un prénom d’abord, le nôtre et pas celui d’un autre. Aucune maman n’appellerait Mohammed tous ses petits garçons même si le prénom est répandu. Cette identité est donc d’abord une identification, nécessaire à la famille d’abord, puis à la société depuis l’inscription à la crèche jusqu’à la réservation du caveau, en passant par notre numéro fiscal. Fellag, un auteur berbère, a écrit un texte désopilant sur la patronymie. L’administration française ne s’y retrouvant pas dans les coutumes arabes d’identification par nomination de la lignée, elle a tout changé et calqué une autre identité sur l’identité locale. Ainsi, le petit Fellag n’avait jamais répondu présent à sa maîtresse lors de l’appel, car sa famille avait oublié de lui signaler son patronyme officiel et il ne se reconnaissait dans aucun nom. Cet incognito dura plusieurs jours. Outre qu’on se pose des questions sur la maîtresse, un fait apparaît clairement : Fellag n’était pas mort pendant ces jours-là. Il a survécu à son anonymat.

Le nom est donc la première identification qu’on nous propose, et ça marche très bien. De mieux en mieux, même. Lors de présentations, je suis frappée de la victoire grandissante de l’anglicisme : Je suis Léa, sur l’usage français : Je m’appelle Léa. Il me semble qu’il y avait un semblant de distance dans notre façon de nous présenter, mais elle disparaît totalement avec l’usage du verbe être. Or qu’est-ce que cela résume ? Que mon moi est un prénom ? Bigre ! Parfois même, mon moi est un prénom que je n’aime pas. Est-ce possible ? La réponse est oui, on le voit tous les jours. A contrario quand quelqu’un entre dans les ordres, le prénom change pour signifier un changement très profond de tout l’individu. Et la femme censée n’avoir pas de réelle existence par elle-même allait du nom de son père à celui de son mari sans autre formalité.

Mais ce n’est pas tout. Avec le temps, d’autres paramètres nous servent à nous identifier nous-mêmes autant qu’à l’être par les autres. Restons dans cette rencontre où nous nous sommes présentés. Rapidement, la conversation risque de s’orienter vers notre métier. Une blague juive moque les mères qui parlent de leur fils en accolant le nom de son métier : mon fils l’avocat, par exemple, mais qu’observons-nous dans notre lieu de rencontre ? A nouveau, quand la question se pose, nous y allons du verbe être, qui n’est ici selon les grammairiens qu’une copule, c’est un dire un lien entre le sujet (je) et ce qui vient derrière lui. Un lien qui peut être facilement remplacé par le signe égal, voire supprimé : Je suis coach, je égale coach ou plus simplement : moi, coach. C’est rudimentaire mais compréhensible. Donc médecin, barman ou flic, la fonction sociale nous identifie immédiatement aux yeux des autres, et il est bien possible que notre attitude change selon qu’on apprend que notre interlocuteur rentre dans la case médecin ou la case flic. Ces critères nous identifient aussi à nos propres yeux et j’ai du mal à imaginer que le préfet de Paris se sente comme un chevreuil le dimanche, le nez en l’air et les cheveux au vent folâtrant dans la campagne, son costume de préfet abandonné à la patère de sa préfecture. Mais peut-être me trompe-je…

Ces identifications sont dépendantes du lieu et de l’époque où nous vivons. Je n’ai jamais essayé de me présenter comme maréchale-ferrante ou comme porteuse d’eau, mais cela susciterait certainement une réaction semblable à celle du programmateur d’ordi ou de l’astronaute lors d’un dîner au moyen-âge. M’appeler Françoise signe mon âge et si je me fusse appelée Cunégonde, c’eût été encore pire. Nos identifications au prénom et au métier sont donc aléatoires (je suis prof mais j’aurais pu être boulangère etc) et parcellaires (j’étais prof mais la retraite ne m’a pas tuée).

Les autres critères aussi sont partiels et nous prenons l’habitude de nous identifier à un aspect de nous qui devient disproportionné dans notre psychologie. Selon l’usage du ‘Je suis’ comme une copule, nous rétrécissons à la mesure de ce qui vient après elle. Nous pouvons donc nous définir par une maladie par exemple ou quoi que ce soit à quoi les autres nous ont identifiés : un pays, une religion, un parti, une couleur, une situation sociale. Mais petit enfant, savions-nous si nous étions chrétien ou bouddhiste, riche ou pauvre ? Savions-nous même si nous étions garçon, fille ou entre les deux ? moches, beaux ou entre les deux ? Bébés nous n’étions pas identifiés à notre corps, nous ignorions tout cela mais nous étions bien vivants et les gens nous souriaient dans le train. Il existe une autre identification presque universelle aussi, ou le ‘Je suis’ n’est suivi par rien. C’est celle de notre personne à la pensée, comme Descartes l’a résumé dans sa formule cogito ergo sum : je pense donc je suis. Comme notre pensée nous semble localisée dans notre corps, nous nous prenons donc exclusivement pour cet ensemble corps, pensées qu’on nomme aujourd’hui égo. C’est du pur bon sens — pensons-nous… sans nous poser la question de l’origine de notre conviction.

Or puisque le bébé n’est pas identifié à quelque restriction que ce soit, c’est qu’il les apprend ensuite par les autres à mesure que son cerveau se forme et devient capable d’intégrer ces informations. En d’autres termes, comme le dit l’étymologie, les critères de notre identification sont pas naturels, nous les avons épousés. Dans le partage entre l’inné et l’acquis, ils sont du côté de l’acquis, c’est-à-dire de l’extérieur de nous, même si nous finissons par l’oublier. C’est fort intéressant car en cas de désagrément, si nous prenons acte que ce n’est pas naturel, nous avons le pouvoir de changer les choses et de nous délester. Alors qu’en est-il ?

Observons d’abord que cette identification au corps nous chosifie. Nous sommes localisables, localisés, pistables, dépistables etc. Même ma voiture le sait. Elle m’a informée l’autre jour en ces termes de la présence d’un piéton : « Attention, un objet approche. » Cette vision des « choses » nous sort insensiblement du vivant et mène tout droit aux expériences les plus techniques, comme les manipulations génétiques ou le transhumanisme. Et être perdus entre des milliards d’autres objets à la bienveillance conditionnelle, ça ne garantit pas des chocs.

En outre, nous étant laissé chosifier, nous avons tout chosifié autour de nous comme le pauvre roi Midas. Ce roi de Phrygie eut le privilège de pouvoir faire un vœu que Dionysos exaucerait. Il s’empressa de demander que tout ce qu’il toucherait se changeât en or. Accordé. Son émerveillement fut extrême. Il fut de courte durée. Midas ne pouvait désormais ni manger ni boire ni toucher quiconque : tout devenait objet. Même sa fille qu’il voulut embrasser fut malencontreusement statufiée. Selon Ovide, Dionysos accepta de libérer le roi désespéré en lui demandant d’aller se baigner dans les eaux du fleuve Pactole, dont le lit de sable se changea instantanément en or. La chosification ne rend pas heureux, autant dire que notre identification à 100 % à notre corps comme densité séparée, non plus.

Une autre conséquence de cette identification est une vérité de La Palisse : puisqu’elle nous vient de l’extérieur, nous apprenons à nous prendre pour qui les autres nous prennent. On sent bien la fragilité que cela provoque. D’abord parce que chacun dans son unicité psychologique et l’agencement de ses neurones nous voit à sa manière personnelle. L’image que nous captons de leur part dépend de facteurs mouvants, parcellaires et subjectifs, elle est donc mensongère. Par exemple nous rencontrons une Cynthia avec qui nous avons des mots sur le parking du supermarché, parce qu’il se trouve, mettons, que nous avons toutes les deux nos règles. Nos fiches d’information seront comme ceci. Imaginons que nous nous rencontrions au cours d’un joyeux repas où nous serions toutes les deux de bonne humeur. Nos fiches seraient comme cela. Descartes lui-même avait remarqué qu’il éprouvait de la sympathie pour les femmes qui louchaient un peu, en souvenir d’une amie d’enfance. Alors, où est la vérité ? Il est périlleux de se laisser influencer par l’opinion d’autrui pour nous trouver nous-mêmes : nous risquons de rater la cible. Il est aussi périlleux de juger l’autre, nous risquons d’être à côté de la plaque.

Bien sûr, l’enfant ne peut pas faire autrement que de dépendre des retours des autres. S’ils ont de nous une idée positive, justifiée ou non, cela nous portera et nous nous laisserons peut-être façonner au plus haut de nos capacités. Mais si elle est négative, nous intérioriserons aussi ces jugements. Un enfant à qui on a rabâché qu’il était bête à manger du foin risque de passer à côté de compétences dont il se croit incapable parce que c’est ça qu’on lui a appris. Les psychologues ont nommé ce mécanisme effet Pygmalion quand c’est positif, effet Golem dans le cas contraire. La légende qui court autour de Thomas Edison illustre particulièrement le sujet. Ce célèbre fondateur de la General Electric, grand inventeur aux mille brevets selon wikipedia, prit une part active à l’invention du cinéma et à la prise de son. Il trouva paraît-il à la mort de sa mère un papier de l’école stigmatisant son garçon comme atteint de maladie mentale et trop brouillon. Il avait huit ans et il était renvoyé. Mais dit Edison, sa mère lui lut un tout autre texte avant de cacher le papier et lui dispensa un enseignement à la maison qui le mena à ce qu’il fut. Grâce à elle, il passa de Golem à Pygmalion.

D’autre part, nous prendre pour ce que les autres nous renvoient de l’extérieur nous place au bord du vide car nous ne maîtrisons rien de ce qu’ils pensent ni des conclusions qu’ils en tirent. Par exemple, depuis des millénaires il est peu ou prou une catastrophe d’être une femme dans ce monde. Devant le vertige existentiel qui peut nous empoigner dès qu’on a conscience de notre impuissance, quelle est l’émotion dominante ? La peur, celle du jugement des autres qui nous renvoie à notre 1/ 8 milliardième d’existence sur la terre. Nous défendre et nous protéger devient d’une urgence vitale.

Nous pensons en toute logique que puisque le jugement, donc le danger, vient de l’extérieur, la solution est à trouver aussi dehors. C’est ainsi que pour suivre les courants dominants, les ados deviennent des fashion victims et se retrouvent au McDo plutôt qu’à l’Auberge du Cheval Blanc. Ce recours à l’extérieur se fait aussi plus subtil. Comme l’a dit La Fontaine : « La vie est une comédie aux cent actes divers.» Ca vaut bien quelques masques de théâtre ! En latin, masque de théâtre, cela se dit persona, mot qui a directement donné le français personne et personnage. Ce déguisement subtilement extérieur nous servira à nous présenter de façon appropriée dans notre vie. Mais le masque n’est pas la réalité n’est-ce pas, et le nez rouge ne fait pas rire le clown intérieur. Nous présenterons peut-être toute notre vie un visage qui n’est pas nous, selon ce qui nous permettra d’échapper le mieux à la peur du grand méchant loup. Le plus embêtant c’est qu’à force d’enfiler ce masque, il colle même la nuit et à la fin nous nous prenons pour lui. De plus dans un jeu de miroir, plus nous présentons cette image et plus les autres nous la renvoient. Même déformée, elle devient de plus en plus prégnante et ficelante, mais elle n’est toujours pas la vérité. Et comme nous agissons de même envers les autres, on n’est pas sortis de l’auberge, de l’auberge du cheval blanc évidemment.

Une prise de conscience s’impose. Il nous faut élucider quelle image nous envoyons aux autres et pour qui ceux-ci nous prennent. A quelle définition de nous avons-nous collaboré et consenti ? Ne sommes-nous pas devenus comme ces hommes sandwich bardés de messages publicitaires qui les cachent entièrement ? Il faudra confronter cela dans un effort de lucidité de nous à nous pour éviter d’avoir vécu à côté de nous sans avoir fait notre connaissance. Martin Buber dans Récits hassidiques rapporte les paroles d’un certain Rabbi Zousya : «  Dans le monde qui vient, la question qu’on va me poser, ce n’est pas : ‘Pourquoi n’as-tu pas été Moise ?’ Non. La question qu’on va me poser, c’est : ‘Pourquoi n’as-tu pas été Zousya ?’ »

Eh bien parce que, comme on l’a vu, c’est difficile. D’ailleurs Bronnie Ware, anesthésiste en soins palliatifs, déclare qu’on trouve en tête de liste des cinq regrets les plus fréquents des mourants, le regret suivant : « J’aurais aimé avoir eu le courage de vivre la vie que je voulais vraiment, fidèle à moi-même, pas celle que les autres attendaient de moi. » Cette question est si délicate et si importante que Platon affirme dans le Charmide que le « Connais-toi toi-même » était une injonction divine au fronton du temple de Delphes. Puisque nous nous prenons pour quelqu’un, tournons notre attention pour voir qui c’est, en suivant la partition corps, cœur, esprit. Commençons par le corps puisqu’il est notre premier critère d’identification.

Que savons-nous de lui ? Le simple fait de connaître ses besoins élémentaires ne va pas de soi. Notre éducation occidentale ne nous y a pas vraiment conduits, sauf par le sport. Si nous connaissions notre corps, nous ne le laisserions pas tomber malade par exemple. Nous le nourririons autrement, nous l’habiterions autrement, nous l’habiterions tout court. Nous ne lui ferions pas de mal puisque c’est le seul allié qui nous restera fidèle jusqu’à ce que nous l’abandonnions définitivement. Or qui ne l’a jamais épuisé, cogné, coupé, brûlé, blessé, saoulé tant soit peu ? Qui n’a jamais trébuché ? Autant de signes que nous nous en étions absentés. La plupart du temps, nous ne nous en rendons pas compte, si bien que chaque fois, le bobo, l’accident, l’addiction ou la maladie sont une surprise.

Dans ces conditions, je ne m’étendrai pas sur la connaissance subtile du corps qu’obtiennent les êtres qui ont décidé de tourner leur regard vers l’intérieur et d’y consacrer du temps. Ceux qui ont découvert par exemple en Inde les chakras, en Chine les méridiens. Non, nous, notre relation à notre corps me fait penser à ce que j’ai connu du Canada lors du premier covid. Je devais y rester quinze jours, alors que le confinement obligatoire en durait quatorze. Je me sentais fort bien dans mon lieu de résidence, il n’en reste pas moins que je n’ai connu de ce grand pays qu’un pavillon de banlieue et le trajet de l’aéroport. Nous connaissons notre corps dans une semblable proportion, me semble-t-il, si bien que nous nous prenons pour un corps… que nous ignorons. N’est-ce pas un peu triste ? Si nous écoutions Platon, nous serions définitivement à l’abri de l’ennui.

Nous nous ennuierions d’autant moins que nous pourrions faire le même constat côté cœur avec notre monde émotionnel. Connais tes propres émotions pourrait bien être aussi un programme chargé. Pourquoi ? D’abord parce qu’on ne nous a jamais appris ni que c’était un sujet, ni comment faire, même si peu à peu c’est en train de changer. Jusqu’au XXIème siècle à peu près, l’éducation s’est trop souvent résumée au « Tais-toi ou je t’en colle une » d’un côté, et  « Tu fais de la peine à maman, tu sais » de l’autre. Entre ces extrêmes, la carotte et le bâton ont érigé nos personnalités à des degrés divers. Nous nous sommes élevés entre la peur des coups et l’avidité des caresses. D’autres émotions lourdes nous habitent, parfois même incognito parce que dans notre ignorance nous ne les repérons pas. Nous pouvons donc nous trouver mornes devant la vie à cause d’une dépression non identifiée, être rongés d’une amertume que nous prenons pour un trait de caractère etc.

Connaître nos pensées est peut-être le plus difficile. La première raison est notre inattention coutumière à ce que nous pensons. En effet, comme monsieur Jourdain faisait de la prose sans le savoir, nous pensons beaucoup sans nous en rendre compte. Par exemple, quand plusieurs pensées se superposent, nous laissons plusieurs strates plus confuses se perdre dans l’inconscience. Ou alors, des bribes de pensées en nous s’évanouissent avant d’éclore. Pour les pensées conscientes, les passons-nous toutes au crible de la vigilance ? Par exemple entretenons-nous envers les autres et surtout envers nous-mêmes des pensées lucides, amicales et indulgentes, ou alors non ? Et nos pensées sont-elles les nôtres ? Pour revenir à Descartes, si nous pensons les pensées des autres, nous sommes peut-être, oui, mais pas nous ! Un sérieux examen de nos conditionnements politiques, sociaux, sanitaires et religieux – ou d’absence de religion, pourrait donc nous amener à déblayer notre paysage mental, à découvrir que nous nous sommes identifiés à des pensées qui ne nous correspondent pas, et à explorer des pensées inconnues qui pourtant seraient plus à nous que celles que nous véhiculons. En aurions-nous fini avec ce travail qu’il nous faudrait approfondir encore pour discerner ce qui dans nos schémas mentaux relève de nos traumas d’enfants ou de nos mémoires transgénérationnelles et non pas d’une individualité saine. En attendant, faute d’en avoir pris conscience, nous pensons comme mère-grand, qui souvent n’était pas heureuse et/ ou comme grand-papa, volontiers tyran domestique et va-t-en guerre.

Bref, notre façon de nous concevoir et de nous voir n’est-elle pas génératrice de plus de malheur que de bonheur ? Selon notre réponse nous aurons envie de changer ou non. Si nous nous trouvons bien, puisse cet état durer jusqu’à la fin. Sinon, il existe un chemin vers la découverte d’un cœur plus vivant, de plus de lucidité sur nous et sur nos interactions, qui mène à plus de paix. Il s’avère exigeant. Parfois escarpé, il longe les abîmes, parfois d’une extrême platitude, on s’y ennuie et on l’oublie. En outre il est sans autre fin que la nôtre. Un sentier de guerrier, disent les Toltèques ou le Don Juan de Castaneda. Alors est-ce que ça vaut vraiment la peine ? Oui. Devenant plus vrais, les fluctuations de notre destin et des opinions d’autrui nous toucheront moins que si nous étions entièrement déterminés par l’extérieur et condamnés à la réactivité. Et puis, étant davantage nous-mêmes, nous nous trouverons par la loi d’attraction, dans un environnement qui nous conviendra davantage et conviendra davantage aux autres. C’est déjà bien.

 

Mais il y a mieux : ce chemin mène hors des verrous vers l’ouvert, vers la légèreté d’être sans aucune peur. Car tant que nous sommes ce quelqu’un dont nous parlons, nous sommes identifiés à l’égo, et le vertige de la mort le happe. Nous faisons des prodiges pour nous cacher que nous sommes en désagrégation permanente, et que ça commence tôt puisque dès qu’on est né on est assez vieux pour mourir. Mais c’est indéniable : «L’homme est semblable à un souffle, ses jours sont comme une ombre qui passe, » dit un psaume tandis que les bouddhistes nous assènent que tout ce qui apparaît change et disparaît, que c’est la loi. Dans ces conditions, la peur générée par la pensée que nous sommes un objet entre des milliards d’autres nous en dévoile une autre : notre date de péremption. Dans notre grande majorité, nous n’avons pas envie du trépas, parce que nous aimons les plaisirs de notre vie bien sûr, et parce que nous craignons que le néant ne suive la mort. Et qu’est-ce que le néant ?

C’est cette peur qui jugule notre liberté, qui fait obstacle à notre capacité d’aimer. C’est elle qui substitue à l’élan naturel de la bienveillance la rétraction devant le danger, et l’attaque qui est la meilleure des défenses. D’ailleurs, la quasi totalité des guerres a été justifiée par l’affirmation d’une légitime défense. Alors si ces prises de conscience nous donnent envie d’emprunter ce chemin, commençons par retourner à Delphes. Connais-toi toi même, se donnait à lire sur un fronton. Sur l’autre on pouvait déchiffrer : « Et tu connaîtras l’univers et les dieux ». Diable !

Alors comment faire ? Souvenons-nous que nous ne sommes pas arrivés sur la terre avec notre barda actuel. Nous étions dans un état préalable aux limitations de la pensée. Il ne s’agit pas comme on dit, de retourner en enfance et d’aller grossir les rangs d’un asile ou d’un ephad, mais de constater que l’acquisition de notre personnage nous a beaucoup rétrécis : mon moi, mes amis, ma maison, mes opinions et mon chat. C’est bien, c’est heureux, c’est agréable et souvent légitime, c’est parfois lourd à porter aussi. Mais nous avons oublié que ce n’est pas tout. Les petits enfants nous conseillent de déblayer la route, de nous désidentifier de ces acquis. Eux, ils sourient ou ils pleurent sans mensonge, ils parlent aux feuilles mortes, aux fleurs et aux vagues sur la plage. Plus nous. Nous sommes devenus bas de plafond. Notre pensée nous a limités parce qu’elle ne peut pas penser ce qui est hors de son royaume. Nous avons donc perdu l’univers, la dimension d’harmonie, force et amour qui ne meurt pas, nous l’avons troqué pour ce que nous en pensons. Il n’est pas question de nier notre existence terrestre, localisée et minutée, mais de compléter notre perception relative des choses en reconnectant l’absolu, de réintégrer la pensée dans la conscience, qui se contente de nous permettre de nous rendre compte de ce que nous vivons, de nous rendre compte que nous vivons, même.

Comment se fait-il que nous l’ayons oubliée si vite après la naissance ? Comment se fait-il que nous ne la voyions pas ? La réponse est évidente : c’est parce qu’il n’y a rien à voir, elle est invisible. Il faut pour la redécouvrir nous détourner de l’envoûtement de la pensée et du monde extérieur pour aller voir dedans où il ne se passe rien, où il fait noir. Les poètes grecs ont indiqué cette nouvelle vision d’une façon extrêmement simple : ils ont rendu leurs devins aveugles. Tirésias voit au-dedans de lui la vérité qui attend ses contemporains mais se cogne contre les objets qui l’entourent. Et Œdipe qui a fait la lumière à son propre sujet se crève les yeux. Pour nous, c’est inutile heureusement car la cécité physique est un symbole, elle ne suffit pas à ouvrir l’œil spirituel, sinon ça se saurait. Cette cécité signifie que l’ouverture à notre véritable identité lumineuse et infinie rend tout ce qui passe dans notre horizon pâle et sombre en comparaison. Elle indique aussi que nous aurions à gagner à sacrifier nos yeux pour libérer notre possibilité de nous tourner dedans, vers qui nous sommes vraiment et qui pulvérisera la peur de mourir. En quelque sorte troquer l’aveuglement contre la cécité : c’est dire le prix de la découverte. Saint Paul le dit autrement : seul compte le Christ (notre dimension éveillée) , tout le reste est balayures.

Bouddha renversant le symbole explique que notre perception d’une existence cantonnée à la matière est une sorte de cécité : nous voyons tout derrière quatre voiles. Il est clair que même si ces voiles étaient des voilages, si nous devions regarder par la fenêtre à travers quatre couches de rideaux, nous ne verrions quasiment rien. Nous en serions réduits à interpréter et théoriser, comme les habitants de la caverne de Platon dans le mythe d’Er, qui ne voyaient que l’ombre des réalités et soutenaient le contraire.

Il n’est pas question pour Bouddha de nous culpabiliser car le premier voile nous est offert dans le pack d’arrivée sur la terre : c’est l’oubli de notre origine, qui est pure intelligence et lumière, conscience une qui offre à chacun la totalité. Selon une offre promotionnelle très longue durée, les humains ont droit à du ‘quatre en un’ comme cadeau de naissance. Donc quel est ce deuxième voile qu’on gagne dès qu’on a le premier ? Si on ne voit plus l’unité de l’esprit (ou souffle, ou lumière, ou Dieu, ou hors forme ou vacuité) il nous reste à expérimenter sur la terre la séparation, que Bouddha nomme dualité. Nous d’un côté, tous les autres de l’autre et l’illusion que nous sommes une personne, ce quelqu’un qui fait l’objet de cette conférence… et qui la donne !

En tirant ce deuxième voile du package, un autre suit, accroché à lui, le voile des passions. Puisqu’on est séparé des autres, il faut se rapprocher de qui nous aidera – Bouddha dit ‘attraction’, s’éloigner de ceux qui pourraient nous être défavorables, il dit ‘répulsion’ et nous établir dans l’indifférence de tout le reste. Tout ce qui ne nous sert ni ne nous dessert nous indiffère. En d’autres termes tout le monde peut crever. Et d’ailleurs ils ne s’en privent pas, ni la terre fracturée pour son gaz, ni les arbres déchirés, ni les lions, éléphants, abeilles dont les races s’éteignent. Et ni les humains par millions cependant que nous, on boit notre bière affalés devant une série. Attraction, répulsion et indifférence, voilà les trois poisons qui nous empêtrent direct dans le quatrième voile : celui du karma. Le karma c’est la loi de cause à conséquence à l’infini, comme l’inspir entraîne l’expir. Il est impossible d’y échapper puisque les trois poisons nous obligent à l’action et que l’absence d’action en est une aussi. N’en prenons qu’un exemple : la non assistance à personne en danger est punie comme un délit.

Il arrive que le voile numéro 1, l’oubli de notre origine soit retiré par grâce, entraînant tous les autres avec. Apparemment c’est rare. Sinon, patiemment, on peut chercher à les enlever couche après couche, ou dans le désordre. Prendre conscience des conséquences de chacun de nos actes, de nos attitudes partiales et passionnées, de notre cœur indifférent, nous rendre compte que nous nous croyons les acteurs uniques de notre vie personnelle et que nous conduisons souvent le nez sur le guidon, tout cela à force, déchire un peu le voile. Un jour peut-être nous nous apercevrons que ce n’est pas parce que nous avions oublié l’unique conscience que cela l’a oblitérée. Par exemple, combien ça fait, 6X8 ? Eh bien si nous avons oublié que ça donne 48, cela n’en affecte ni le 48 ni l’opération !

Complétant notre dimension horizontale par la verticalité de l’esprit, on découvre alors que nos pensées, nos émotions et notre corps, en un mot, nous, tout ça ne peut exister que dans l’espace auquel nous appartenons naturellement. Nous observons surpris que la pensée apparaît dans le silence de la conscience et s’y résorbe, et que ce silence est encore là pendant qu’elle pense et qu’elle fait du bruit, en-dessous. C’est donc d’un espace de vie et de conscience que nous venons, et pas l’inverse comme nous le pensons généralement, au point de disserter si la conscience sort du cerveau. Cette conscience de l’infini, c’est nous aussi.

Alors sans disparaître, notre moi s’ouvre à un autre moi sans commune mesure, sans mesure du tout, même. Nous passons selon Krishnamurti du moi au Soi, cette dimension de nous, absolue, infinie, sans aucune forme, hors temps mais toujours présente et toujours nous.

A Moïse cette dimension a donné son nom : « Je suis qui je suis », ou encore plus laconique : « Je Suis ». Partant de là, les sages de tous les pays ont donné un autre moyen moyen de la découvrir que ceux que j’ai énumérés à l’instant et qui paraît beaucoup plus simple : ne rien faire, se contenter d’être là, d’être. Rester conscients du souffle et se caler sur le présent qui est le seul lieu de rencontre possible puisque ni le passé ni l’avenir n’existent. C’est une prouesse. C’est une invitation. C’est la méditation. Petit à petit, par micro secondes, un fragment de tranquillité nous touche, et nous découvrons que nous sommes de plus en plus capables d’attention, conscients de nous et de ce qui nous entoure, et que notre sentiment d’être au lieu de disparaître se déploie. Sauf le respect à Descartes, le sentiment d’être n’émane pas de la pensée mais de la conscience qui baigne toute pensée. Sans conscience, comment saurions-nous que nous pensons ?

Si nous mesurions la portée de cette découverte, notre libération serait immédiate : cette conscience indépendante et préalable à la pensée est hors des clivages acquis de l’égo. Elle est universelle sans commencement ni fin et manifestement, c’est nous puisque nous nous en rendons compte. Qui devenons-nous ?

On en trouve dans l’évangile une illustration symbolique au moment de la crucifixion , et cela prend la forme d’un détail vestimentaire. Selon Jean, le Christ portait « une tunique sans couture, tissée tout d’une pièce depuis le haut » lors de sa mise en croix. Puisqu’à cette heure ça ne peut pas être une remarque de prêt-à-porter, qu’est-ce que ça nous apprend ? La tunique comme le manteau est le symbole de l’individu et de son énergie. Sans couture, elle est forcément tissée en cercle, on n’y trouve ni commencement ni fin : autrement dit ni naissance ni mort. Elle est d’une seule pièce, elle représente un être totalement unifié, mais cette unification n’est accessible qu’à celui qui se laisse tisser « depuis le haut », depuis l’unité vibrante de l’esprit. Nos habits à nous sont plein de coutures, parce que nous sommes faits de plusieurs pièces, des multiples personnages tiraillant le tissu par exemple, ou des multiples échos de nos cinq organes sensoriels. L’endroit de la couture, comme le savent ceux qui ont subi une opération, c’est l’endroit de la cicatrice, le signe de la blessure. Blessure du corps séparé de sa matrice spirituelle et condamné à mort. Ce qui est composé se décompose. Celui qui est dans l’unité ne meurt pas puisqu’il est Un avec l’invariable Je Suis. Ainsi la mort ne peut pas atteindre ce qui est entier mais désagrégera ce qui est cousu.

Cette tunique sans coutures que l’apôtre mentionne au moment de la mort physique du Christ annonce que dans l’unité du vivant, d’une seule pièce sans commencement ni fin, la mort n’existe pas. Mais nous, nous ne le savons pas. Nous, étant identifiés exclusivement à notre corps, nous allons mourir quand il mourra, un peu comme si dans la journée, nous nous identifiions à nos baskets et que nous pensions mourir au moment de les retirer le soir.

La foi hébraïque tout entière est fondée sur le « Adonaï è had » : le Seigneur est Un. S’il n’y a que l’Un, tout ce qui existe se trouve dedans, nos moi y compris. Cet Un, insiste le bouddhisme, cet Un est sans second. Je répète : sans second. C’est donc sans nous, du moins ce ‘nous’ que nous avons saisi, celui pour qui nous nous prenons et qui tient à une existence personnelle, se plaçant en numéro deux comme, dit-on, fit Lucifer. Aujourd’hui la physique quantique tient le même langage que les traditions : elle a découvert qu’un seul et même vide remplit l’univers, ce vide identique à lui-même qui baigne et habite toute la matière. Ce vide prend aussi le nom d’ultra-vide, et il n’est pas rien mais pure énergie. Il correspond selon wikipedia à une densité de l’ordre de dizaines de millions de molécules par centimètre cube, qui n’attend que nos progrès pour être utilisée sans fin et sans dommage pour la terre.

Précieuse unité de la conscience qui abolit l’espace et le temps, de qui émane toute matière, qui abrite tous nos moi dans l’amour et la vie et qui est nous aussi. « Lorsque vous vous voyez clairement, dit Jason Read, un éclair de reconnaissance se produit : vous êtes une expression microcosmique des mêmes pouvoirs divins qui créent, maintiennent, et dissolvent cet univers entier.» Il poursuit ainsi : « Votre peur et votre mesquinerie tombent alors que vous tombez harmonieusement dans la danse de l’énergie vitale, en réalisant que vous êtes le seul qui ait jamais limité votre potentiel. »

Ainsi lorsque nous mourrons et que se posera une dernière fois la question de notre identification, choisissons bien notre réponse. Les indiens ont une fable à ce sujet. Il s’agit d’un homme qui arrive devant les portes du paradis. « Qui es-tu ? demande le portier.
– Moi, Untel, qui ai vécu ceci et cela, en brave homme.
– Pas de ça sur mes listes, descendez.
Et la porte reste close. L’histoire raconte que de vie en vie, notre homme progresse sur le chemin de la conscience. Le conte peut durer fort longtemps mais comme il se fait tard, arrivons directement à la fin.
– Qui es-tu ? gronde la voix entre les colonnes.
– Toi.
– Entre, cher ami.

Nous n’avons rien à perdre à suivre ce chemin. Le choix de l’horizontalité exclut de façon géométrique la verticalité, elle est simplement impossible. Mais la dimension verticale et totale de notre conscience inclut notre vie temporelle et individuelle. Dans la verticalité, toutes les horizontalités peuvent trouver une place vibrante de l’amour, de la clarté et de la puissance de Je Suis. Ainsi on se prend d’abord pour une personne, puis on se prend pour une individualité sans que disparaisse la personne, puis nous comprenons que nous sommes l’univers tandis que demeure en nous la conscience de nos individualités et personnages et enfin, on découvre qu’on est Dieu, qui est tout. Nous pouvons ainsi de marche en marche passer de la conscience personnelle, faite de tous nos masques, à la conscience individuelle, puis à la conscience de l’univers, et enfin n’être plus qu’un avec la conscience divine, ou plus simplement : la conscience. Et cessant de nous prendre pour un objet en voie de désagrégation, nous découvrirons que quand l’éternité est là, il n’y a plus besoin de temps. Pourtant, le temps y trouve sa place.

 

 

 

La famille

Pourquoi réfléchir à la famille ? Parce que le sujet est universel et nous concerne tous, parce qu’elle est un besoin fondamental de l’être humain (et pas seulement de lui) dès sa naissance. Nous avons donc tous une histoire familiale, et même si nous sommes actuellement ermites, et si nous avons construit une famille complètement différente de celle dont nous sommes issus, nous ne pouvons pas faire autrement que de venir d’une famille ou de son manque. Comme on sait que la vie entière se forme dans les plus jeunes années, nous sommes inévitablement le produit de nos familles, qu’on le veuille ou non. Réfléchir à la famille, c’est donc réfléchir aussi à notre individualité et à nos relations humaines, à notre liberté et nos emprisonnements. Depuis quelques décennies, il n’y a plus de version unique de la famille et on assiste à une évolution, voire une révolution de la famille au plan social, philosophique et même biologique. Toutefois, nous ne pouvons pas faire l’économie de l’attention au modèle qui a dominé depuis des milliers d’années n’a pas disparu, il est toujours là : le modèle patriarcal. Alors qu’était-ce qu’une famille patriarcale ? La rétrospective sera douloureuse mais prendre la mesure de ce que nous avons construit nous permettra de mieux faire autrement, de nous ouvrir à une vision nouvelle et différente propice au bonheur de tous. Que se passe-t-il donc au sein d’une famille en général? Est-il possible d’entrevoir encore une autre notion de cette famille ?

Commençons par le dictionnaire. La définition la plus simple de la cellule de base est celle-ci : un père, une mère et un enfant. Jusqu’à l’enfant, il y a un couple. C’est l’enfant qui transforme le couple en famille. En attendant, les époux ont pour familles celles dont ils sont issus: parents, fratries, « pièces rapportées », comme on disait jadis, cousins et toutes ramifications sous forme de neveux et nièces. La famille est selon un vieux Larousse, une association de personnes habituées à vivre ensemble, unies par des liens d’alliance et de sang. La proximité des membres d’une famille est censée représenter une unité comme l’indique ce terme même de membre, qu’on emploie d’abord pour l’unité d’un corps physique. C’est cette proximité qui explique par exemple le sens des mots ‘familiarité’ et ‘familier’ (comportement ou langage qu’on ne peut s’autoriser qu’avec des proches) ou le verbe ‘se familiariser’. Les dictionnaires se limitent là.

Mais l’étymologie latine complète un peu différemment le sens du mot famille. Familia, dans la Rome antique, c’était l’entité d’un maître et de ses esclaves, esclaves familiers, domestiques (famuli). La famille marque donc d’abord une relation inégalitaire dans son étymologie même. Il y a d’un côté le maître des esclaves, avec droit de vie et de mort sur eux comme sur des moustiques, et de l’autre ses serviteurs sans droits. Pas de lien du sang dans cette famille-là, mais une autorité, tenue par le chef, le patron, qui est toujours un homme. Ce n’est que par extension que la familia a désigné tous ceux qui habitaient sous le même toit, donc aussi femme et enfants. Cette extension du champ lexical du mot n’en a pas dénaturé pas le sens : le pouvoir du propriétaire d’esclaves s’impose également et de la même façon à la femme et aux enfants jusqu’au droit de vie et de mort.

Cette vision autoritaire et hiérarchique de la famille, centrée autour du pater familias donne donc tout pouvoir à l’homme et aucun à la femme, encore moins si possible, aux enfants. Bien sûr, ce n’est pas une invention romaine, les récits des Grecs anciens, leurs gynécées et leur système politique en attestent. Chez les juifs et les chrétiens, le patriarcat trouve une justification encore plus ancienne : le couple originel. Voici le texte de Paul dans sa première lettre à son copain Timothée au sujet de l’organisation des premières communautés chrétiennes et de leur organisation. Cela vaudrait son pesant de cacahuètes si ça n’avait pas eu des conséquences funestes… Voici : « Je ne permets pas à la femme d’enseigner ou de prendre autorité sur l’homme. Elle doit garder le silence » (dans une entière soumission, dit-il un peu plus haut). Pourquoi ? Parce que « Adam a été créé le premier, et Eve ensuite. Et ce n’est pas Adam qui s’est laissé tromper, mais c’est la femme qui, cédant à la tromperie, a désobéi à l’ordre de Dieu. » Heureusement, Paul entrevoit une possibilité de salut pour la femme : «  Cependant, dit-il, elle sera sauvée en ayant des enfants. » S’en suivent certaines conditions à ce sauvetage, dont je nous ferai grâce. D’habitude, j’aime bien Paul, mais je crains qu’ici, son fondamentalisme, c’est-à-dire son interprétation littérale des écritures, n’ait contribué au malheur de l’humanité. Un petit tour par l’Inde ou la Chine nous permettraient de constater que ces pays n’ont rien à nous envier sur ce point et qu’encore aujourd’hui, ils en souffrent dramatiquement

Ce qu’on nomme patriarcat repose sur un dogme absolu et verrouillé : la supériorité irréfutable de l’homme, ‘chef’ de sa famille, sur la femme et les enfants. Avant d’aller plus loin, je tiens à présenter mes excuses préalables à tous les hommes qui ne se reconnaîtront pas dans cette description que brosse l’histoire. D’ailleurs, parmi les hommes de ma connaissance, aucun ne correspond à cette image patriarcale. Mais pendant longtemps, quand un homme écoutait sa femme, on disait que c’était elle ‘qui portait la culotte,’ et ce n’était pas un compliment. En effet, il était interdit aux femmes de porter autre chose qu’une robe – et de préférence un corset bien étouffant aussi. Le simple fait qu’elle portait un pantalon a été un argument à charge important contre Jeanne d’Arc. J’ai souri en apprenant que jusqu’à très récemment, une femme aurait dû demander avec certificat médical à l’appui, l’autorisation à monsieur le préfet de porter un pantalon. Heureusement, depuis… 2013, c’est fini.

Donc, l’homme qui écoute sa femme, surtout si en plus il tient compte de ce qu’elle dit, n’est qu’un faible, un lâche, une risée. Au dix-neuvième siècle, Napoléon est allé au bout de cette idéologie en écrivant noir sur blanc : « L’enfant appartient au mari de la femme comme la pomme au propriétaire du pommier. […] La femme est donnée à l’homme pour qu’elle lui fasse des enfants ; elle est sa propriété comme l’arbre à fruits est celle du jardinier (Napoléon, Mémorial de Sainte-Hélène). Bref, « La femme et ses entrailles sont la propriété de l’homme. » Vous apprécierez la rapide définition de la femme résumée ici, issue du Code civil ou code Napoléon. Napoléon conclut : « Les personnes privées de droits juridiques sont les mineurs, les femmes mariées, les criminels et les débiles mentaux. » En d’autres termes, la femme mariée est prisonnière de son mari. Elle n’a pas plus d’existence juridique qu’une débile mentale.

Tout était fait pour qu’elle passe de l’autorité de son père à celle de son mari et elle n’avait aucun droit même sur ses propres biens. D’ailleurs dans l’ancien régime, elle n’avait pas de part à l’héritage, c’était la dot qui le constituait. Il faudra attendre, tenez-vous bien, l’an 1965 pour que balbutient de réels allègements dans sa soumission familiale, parce que jusque là, nous étions encore sous l’application du code Napoléon. L’épouse sera enfin autorisée à gérer ses propres biens. Elle pourra choisir un travail et s’y rendre sans autorisation maritale, et même ouvrir un compte en banque à son nom. Ce dernier point est une révolution : auparavant, quand la femme gagnait de l’argent par son travail, elle devait le remettre, comme la mineure qu’elle restait jusqu’à sa mort, à son mari. Il n’échappe à personne que l’argent est le nerf de la guerre. Si c’est monsieur qui tient légalement les cordons de la bourse, madame n’a plus de liberté. Aucune marge. Le problème d’ailleurs de cette soumission financière n’est pas encore résolu partout en France et de nombreuses femmes et mères en détresse restent en couple parce qu’elles n’ont pas les moyens de vivre ailleurs. Il y a un domaine où le procédé par lequel l’homme s’approprie les revenus du travail des femmes porte un nom : c’est le proxénétisme, et c’est l’un des aspects de ces respectables familles de temps pas si anciens.

Niée sur le plan personnel, juridique, social, la femme n’a plus qu’à être mère et c’est une obligation. Oui, d’accord, mais c’est un ventre, c’est à dire qu’elle ne saurait non plus donner une éducation libre à ses enfants, puisque c’est le père qui détient toute l’autorité. Comme il peut envoyer sa femme en prison, il peut le faire pour ses enfants. La maison de redressement ou la prison, le couvent aussi. En cas de désaccord et même si son mari se trompe gravement à ses yeux, la mère n’a qu’une solution : se taire.

Aujourd’hui on s’inquiète à juste titre des violences conjugales et familiales, mais autrefois, c’était une affaire ordinaire. Le père mécontent n’avait qu’à battre femme et enfant. Le départ du Médecin malgré lui, de Molière, est une sordide situation. C’est la vengeance, par personne interposée, de Martine que son mari bat comme plâtre, ainsi que leurs enfants. Comme elle n’a aucun moyen de se défendre par elle-même, elle dit qu’il est médecin mais qu’il n’en convient que sous les coups de bâton. La Fontaine, quand Perrette dans Perrette et le pot au lait, renverse son pot au lait, note sans commentaire qu’elle est « en grand danger d’être battue». Pour un pot de lait.

Elle n’est pas non plus une amante libre de son corps au sein de son couple. Jusque dans son intimité, sa personne est niée. Elle est obligée d’avoir des rapports avec son mari, et le viol conjugal, ça ne peut pas exister puisque c’est remplacé par le devoir conjugal. Il y a donc seulement désobéissance de la femme. Devoir qui concerne uniquement les femmes, puisque le père de famille ne saurait être obligé à rien. De même, l’adultère est puni pour l’homme de quelques roupies, mais lui, il peut envoyer directement sa femme jusqu’à deux ans en maison de correction sans passer par la case justice. Il faudra attendre 1975 que la loi instaure la possibilité du divorce par consentement mutuel . C’est vraiment important parce que ça donne enfin à la femme la même importance qu’à l’homme dans le couple, et par suite, la même importance juridique.

Telle est la famille patriarcale, fondée sur la violence et l’inhumanité. Je ne dis pas que toutes les familles étaient des variations de l’enfer, et il y a eu de nombreuses familles harmonieuses, comme celle dont se souvient Marcel Pagnol par exemple, et bien d’autres. Heureusement, de très nombreux hommes n’ont jamais eu besoin d’une obligation légale pour respecter et aimer femme et enfants. En revanche, reconnaissons que ce système sans contre-pouvoir a permis toutes les dérives et toutes les exploitations, selon la personnalité des chefs de famille.

Cette structure familiale a servi en plus de conditionnement dès le berceau au fonctionnement de toute la société. Le pouvoir royal en France était transmis d’homme à homme selon la loi salique et tout était préférable plutôt que de laisser ‘tomber le royaume en quenouille’. Tout : un bambin, un demeuré, un pervers, tout plutôt qu’une femme au pouvoir. La république n’a pas fait mieux, elle qui (exception faite de la toute récente Elisabeth Borne) a à peine réussi à placer pendant quelques mois une femme au poste de première ministre. C’était sous Mitterand, et c’était Edith Cresson. Le système religieux aussi était au mains des hommes, et on acceptait cela d’autant plus naturellement que la relation avec la famille était marquée jusque dans le vocabulaire. On doit parler encore aujourd’hui à son curé en lui disant ‘mon père’. Par conséquent, il était clair qu’on lui devait la même obéissance qu’à la maison on devait au paterfamilias. Pourtant, sur ce point, Jésus s’était montré particulièrement explicite en Mathieu 23 : « Et n’appelez personne sur la terre votre père; car vous n’avez qu’un seul père, celui qui est dans les cieux. » Je ne m’explique pas autrement que par une déviation politique, une captation de pouvoir, cette désobéissance au Christ de la part de son Église. Aujourd’hui encore, le pape reste bloqué sur le sujet des prêtres femmes, mais notons que les jeunes prêtres n’exigent plus que les vieilles dames les appellent mon père.

Donc résumons-nous, le modèle familial patriarcal est donc le modèle politique, social, religieux des hommes jaloux. Jaloux de quoi ? Jaloux de la supériorité biologique de la femme qui porte la vie dans son ventre. Pour revenir aux romains, ils sont allés très loin. Lorsqu’un enfant naissait, on le posait par terre devant le pater familias et si le père l’y laissait, on s’en débarrassait sans autre cérémonie… La spoliation maternelle était complète et immédiate. Chez nous, le mépris dont furent longtemps victimes la femme divorcée, la mère sans mari, l’enfant sans père pourrait bien trouver sa source dans la peur de l’homme jaloux de perdre le modèle familial qu’il avait créé lui-même et qui protégeait aussi son pouvoir au niveau politique et religieux. Aujourd’hui, les dénominations de ces situations ont changé d’autant que les divorces ont amené beaucoup de femmes à assumer seule le soin de leur enfant. Finie donc la stigmatisation de la fille-mère (que j’entendais encore quand j’étais petite) et du bâtard. On parle désormais de famille monoparentale, et ça s’applique aussi à la famille d’un père et son enfant.

Mais certains ont vu l’acharnement de la science à fabriquer des bébés en couveuse pendant neuf mois comme une nouvelle expression de cette jalousie de certains hommes, cette obsession de la machine. Quand le fœtus pourra grandir en couveuse du début à la fin de sa gestation, la femme sera remplacée donc par une machine, elle n’aura biologiquement rien de plus que le ‘chef de famille’, elle sera juste physiologiquement plus faible. Un agent d’entretien suffira à contrôler l’amplitude de la musique classique et les températures affichées aux portes métalliques alignées dans des entrepôts de couveuses. Il n’y aura plus de mère naturelle, et ce sera nettement moins onéreux pour la société. Imaginez : plus de congés payés, de suivi individuel, d’examens médicaux, tout ce manque à gagner en temps de travail. Telle pourrait bien être l’apogée du patriarcat, la femme n’étant plus la gardienne de la vie. Il faudra être riche pour porter son enfant comme une vache son veau.

D’ailleurs, si la famille prend naissance avec l’arrivée de l’enfant, son modèle de base vacille aujourd’hui d’une autre manière, et toujours à partir de la conception. Un vieux précepte juridique affirme mater semper certa est : on sait toujours clairement qui est la mère, eh bien, ce vieux précepte a fait son temps, du fait de la gestation pour autrui (GPA). Récemment, avec la guerre en Ukraine, la situation des mères porteuses, en tout cas dans ce pays, a été mieux connue. On en a vu pleurer et rester seules sur le tarmac des aéroports tandis que le bébé qu’elles avaient porté s’envolait au loin vers l’inconnu. On a vu des accouchements provoqués à sept mois pour rassurer les commanditaires qu’ils ne seraient pas frustrés de leur commande. On a vu des femmes enfermées dans des sous-sols et séparées de leur propre famille, de crainte non seulement des bombes, mais aussi de leur fuite avec la marchandise. On a vu des associations recueillir des petits bébés dont les parents biologiques ne voulaient plus, tout comptes faits. On a vu la détresse de ces mères obligées de vendre leur corps et d’accepter toutes sortes de contraintes y compris médicales pour une douzaine de milliers d’euros qu’elles envoyaient aussitôt à leur famille nécessiteuse. Cependant que la moindre de nos recherches sur le coût d’une GPA sur internet nous apprendra que la transaction se situe pour les parents inséminateurs dans une fourchette entre 50 000 – et ça, c’est une bonne affaire ! et 280 000 euros.

On ne peut pas parler de la gestation des enfants et du rôle des mères sans aborder le sujet de l’avortement, que Simone Veil a permis chez nous en 1975. Eh bien, aux États Unis, vous savez que c’est remis en question : une fuite des informations de la Cour Suprême nous apprend qu’elle entend ces jours-ci supprimer complètement le droit à l’avortement. Plus d’une vingtaine d’états ont applaudi à deux mains, comme l’Alabama et le Mississipi, de grands états. . Et pendant que certains agissent ainsi, d’autres parlent au contraire de libérer l’avortement sans date limite de gestation. Qui pourrait prôner une chose pareille, me direz-vous ? Par exemple, l’Organisation Mondiale de la Santé. J’ai trouvé sur le site-même de l’OMS dans un article du 9 mars 22, un texte qui stipule que pour « favoriser l’avortement sécurisé » […] « les lignes directrices recommandent de supprimer… les limites quant au moment de la grossesse où l’avortement peut être pratiqué. » Autrement dit jusqu’à 9 mois. Eh oui, dixit l’organisation mondiale de la santé. La santé de qui ?

Et chez nous alors ? Qu’en est-il ? Selon une tribune du Figarovox du 13 août 2020 mais vous trouverez l’info assez facilement ailleurs aussi, cela s’est décidé dans la nuit du 31 juillet au 1er août. L’interruption médicale de grossesse ou IMG (différente de l’interruption volontaire de grossesse, ou IVG qui s’arrête à quatorze semaines ) a été ajoutée comme amendement à la loi bioéthique et elle a été votée. Il s’agit de rendre possible l’avortement jusqu’au neuvième mois en cas de ‘détresse psycho-sociale’ de la mère. Pour la famille et pour le bébé, remarquons le caractère inquiétant de la dénomination de détresse psycho-sociale. Ce terme indéfini risque bien de pouvoir s’appliquer à beaucoup d’entre nous dans le présent et l’avenir tourmenté que nous traversons. Déjà en mars 2020, la préfecture de Paris a recensé en une semaine 36 % d’augmentation des violences familiales liées au confinement, et dans les pharmacies de l’Oise se déroule actuellement une information discrète à l’attention des femmes et des enfants en souffrance familiale et sans doute aussi en détresse psychosociale.

Si un embryon de neuf mois est avorté, comment appeler cela ? Un embryon de cet âge n’est plus un embryon. C’est un bébé. Puisqu’il faut nommer un chat un chat, cet avortement thérapeutique et bioéthique est un infanticide. C’est même bien pire que l’infanticide malheureux de la mère aux abois qui noyait son nouveau-né avant d’être renvoyée, parce que dans les circonstances actuelles d’accouchement, le bébé est disponible pour la science. Pour la constitution de vaccins, de médicaments et de crèmes de beauté, pour des élixirs de jouvence. Pour la vente à l’adoption, pour d’autres pratiques inavouables aussi peut-être. Je ne dis pas que tous les bébés dans cette situation vivront cela bien sûr, ce serait faire insulte à l’intégrité et au dévouement des médecins dans leur ensemble, et sans doute à l’esprit de la loi. Mais si certains le décidaient, attirés par le profit, le bébé qu’on déclarera avorté sera sans aucune protection et sans aucune existence juridique, sans famille.

On voit bien a contrario combien elle est précieuse, lieu de vie et de protection quand elle est normale. D’ailleurs les humains ne sont pas les seuls à vivre en famille. Au niveau de l’entente des couples, laissons de côté les mères célibataires par principe, comme ces mantes religieuses qui font leurs délices du mâle tout entier. Reconnaissons plutôt la fidélité des tourterelles ou des cygnes, des canidés et des ours par exemple. Au sujet de la procréation, laissons de côté les familles de tortues dont ni père ni mère ne se soucient de la progéniture et voyons les autres. Déjà, chez les mammifères, le lien maman-bébé est primordial puisque sans l’allaitement maternel, le petit mourrait. Sans becquée mourront aussi les oisillons, mais dans ce cas, la nature permet au papa de partager la tâche de nourrir les petits. Ensuite, la meute, la hure sont des modèles familiaux qui offrent protection aux plus jeunes tant qu’ils en ont besoin, modèles guère éloignés de nos propres familles. Le souci du plus faible et l’adoption de l’orphelin, même de race différente, ne sont pas non plus une invention des hommes. Demandons à Moogli ou à Romulus et Rémus adoptés par une louve.

La famille est donc la structure de base naturelle de la survie de l’espèce. Quand elle est équilibrée, elle est le cadre de l’épanouissement de chacun, l’expérimentation de l’amour et de l’amitié, le lieu du rire et de la solidarité. Ce qui se vit dans le couple, de respect et d’attention, se vit aussi avec les enfants. Une légende sioux raconte que deux jeunes amants se rendirent chez le chaman du village pour savoir comment vivre l’amour éternel. Celui-ci leur enjoignit d’aller chacun capturer un oiseau dans la montagne : un faucon et un aigle. Lorsqu’ils revinrent devant le vieil homme, ils durent sur son ordre les attacher par une patte et les laisser partir. Mais bien sûr, l’envol fut impossible et bientôt, entravés l’un par l’autre, les oiseaux commencèrent à se battre. Le conte, la parabole, finit ainsi : « Si vous souhaitez que votre amour perdure, volez ensemble, très haut dans le ciel, mais jamais ne vous attachez, jamais ne vous attachez l’un à l’autre. Car le véritable amour unit mais n’emprisonne pas. » La direction est donnée, c’est vers le haut. La condition aussi. Pas si facile…

Le non attachement est déjà difficile en soi, mais lorsque l’attachement est amoureux c’est encore plus difficile car les liens sont des liens d’amour justement, si bien qu’on ne les identifie pas forcément comme des liens, et parfois même on n’en a pas du tout conscience. On ne se rend pas compte qu’on a des attentes qui peuvent devenir des exigences et qu’insensiblement, chaque partenaire impose des conditions à l’autre, qui l’empêchent bientôt d’être lui-même. La cage, pour être dorée, n’en est pas moins une cage. On retrouve exactement cela dans les relations des parents avec les enfants, et parfois dans la fratrie. Bien sûr, les parents dans leur éducation donnent des règles, ils ont des attentes et même des exigences, et je ne parle pas ici de ce qui se passe de façon normale quand on ‘élève’ un enfant, au sens littéral du terme. Mais il arrive que par attachement ou par les conditionnements que nous avons d’abord intégrés nous-mêmes, ces règles deviennent des moules. L’enfant devient lui aussi comme un aigle entravé. S’il n’est pas à l’aise dans le moule, il est malheureux de ne pas donner satisfaction à sa famille, il se dénature et sa famille est également frustrée dans son attente. Et voici les tensions.

Le conte du vilain petit canard en est une illustration. Quels que soient ses efforts, le cygne jamais ne deviendra canard et si l’eau ne lui révèle pas sa véritable nature, il ne sera personne, ni canard ni cygne, seulement victime de la vie. J’ai rencontré plusieurs personnes qui souffraient de s’être sentis des vilains petits canards, à tort ou à raison. Tant qu’on a pas rencontré son reflet dans l’eau pure, on peut rester dans le moule ou se situer en réaction, mais la référence aux conditionnements est toujours là et l’insécurité de ne pas avoir été aimé pour ce que nous étions, aimés d’un amour sans condition se propage d’âge en âge.

J’aime bien l’histoire de ce petit canard car outre la question fondamentale de l’amour gratuit, elle pose le problème de l’inné et de l’acquis, autrement dit de l’héritage génétique et de l’éducation. On rencontre des familles de garagistes de père en fils, ou d’intellos, de militants, d’alcooliques. Est-ce une affaire d’éducation, qu’elle soit volontaire ou simplement donnée par l’exemple ? Est-ce une affaire de prédestination héritée ? La vie est un long fleuve tranquille interroge joyeusement cette question avec la rencontre choc des Groseille et des Duquesnoy.

Avant cela, le philosophe Locke, ou Emile Zola, avaient montré la toute puissance de l’éducation et du milieu social comme un déterminisme qui a amené au 20ème siècle Mao à inventer la révolution culturelle. En changeant l’éducation, on change le monde. En rééduquant le bourgeois, on changera la Chine. Il s’agissait ici de ré-éduquer des familles entières avec les méthodes que l’on sait, en transplantant aussi les enfants dans des familles mieux adaptées au modèle maoïste afin de les rééduquer aussi dès le plus jeune âge. J’ai lu un article indiquant qu’aujourd’hui même et toujours en Chine, cela existe encore. Les pays latins n’ont rien à juger, cette pratique ayant eu cours sous Franco, et puis pendant des décennies au Chili, sans parler de l’Argentine aux courageuses grands-mères.

D’une façon positive, cette confiance dans le pouvoir de l’éducation a mené en France à l’Instruction Publique et aujourd’hui aux nouvelles méthodes de parentalité positive qui fleurissent, incarnées par exemple par l’école Montessori, Isabelle Filliozat, ou Papa Positive qui a choisi ce féminin après le mot papa pour autoriser les pères à laisser s’exprimer leur partie féminine sans honte. Car une fois que l’enfant est né avec son capital génétique et énergétique familial, tout reste à faire, et pas seulement à l’école. Heureusement, aujourd’hui, les informations pour une nouvelle éducation, les trouvailles de toutes sortes pour le bonheur de la famille fleurissent sur les réseaux sociaux comme dans les librairies et de mille autres façons.

Quel que soit son modèle, épanouissant ou destructeur, la famille est la structure de base dans laquelle s’épanouissent ce que Ramana Maharshi nomme les pronoms personnels. A la naissance, nous sommes juste vivants, sans notion de personne, ni du je, ni du tu, ni des autres. Maman continue à faire partie de nous comme lorsque dans son ventre nous faisions partie d’elle, et nous vivons dans l’unité de l’innocence. Mais pour les autres membres de la famille, nous représentons une nouvelle entité. Nous avons un prénom et à force, nous comprenons qu’il correspond à notre corps, à notre « Je », si vous préférez. Au début, les bébés ont du mal à entrer dans cette identification, ils parlent d’eux à la troisième personne en se donnant leur prénom, de la même façon qu’ils nomment aussi les autres. Ils ne semble pas y avoir encore de préséance de l’idée d’un moi. Cela n’empêche pas l’expression des besoins essentiels : boire, manger, éliminer, jouer, et des câlins, mais ce n’est pas « quelqu’un » qui les ressent, ou alors quelqu’un au même rang que les autres ‘quelqu’un’ de rencontre. Mon petit fils que ses parents félicitaient pour sa vigueur physique parce qu’il s’était amusé à soulever son tricycle tout seul, leur confirma simplement : « Costaud Nono », en exhibant ses biceps. Mais sa conscience n’était pas déjà entièrement enfermée dans ce Nono costaud qu’il dénommait. Il faut attendre l’intégration de l’idée du Je et sa bonne manipulation dans le langage pour que peu à peu la conscience découvre ce qui en découle : la fragmentation de la réalité en personnes distinctes et la place de ce ‘je’ dans cette nouvelle façon de percevoir.

Ensuite, l’enfant sera comme nous : il ira jusqu’à l’identification complète de sa conscience à ce site qui dit ‘je’ et toute sa vie, c’est ce qui l’intéressera le plus. Quand il était petit, l’un de mes petits-fils ramenait les escargots près des flaques ou déplaçait une jolie feuille morte pour que les passants l’épargnent. Maintenant, il n’y pense plus. Il est pourtant le même gentil petit garçon. Sa notion du « Je » s’est simplement rétrécie à son corps et à son histoire, comme il nous est arrivé à nous tous aussi.

C’est cela que les bouddhistes nomment l’ignorance, cause principale de la souffrance. L’ignorance, c’est ce rétrécissement mensonger de notre être alors que, dans notre véritable nature, nous sommes la totalité de la conscience universelle. La souffrance, parce qu’avec l’apprentissage du je dans la famille commence celui de la séparation : s’il y a un Je, il y a les autres et toutes sortes de relations possibles entre séparés. C’est là que survient l’usage des autres pronoms personnels. Je profite de mentionner ces pronoms pour adresser mes excuses cette fois au genre féminin tout entier. J’utiliserai le masculin au sein duquel la langue française a escamoté le féminin. Le ‘il point elle’, sur une longue distance, c’était intenable !

Donc commençons par laisser de côté le ‘il/elle’ (allez, juste une fois!) au singulier et au pluriel, qui correspond à l’inconnu, donc à l’indifférent. C’est ce qui est hors préoccupations du bébé, hors de son champ de conscience. Dans la famille, on rencontre d’abord le Tu. Cet autre que soi auquel on dit oui ou non, surtout non d’ailleurs pour tester les contours de ce Je qu’on découvre vers deux ou trois ans. Selon les familles, la coexistence du Je et du Tu est harmonieuse ou non. La palette des teintes s’étend du pétillement joyeux de la lumière jusqu’au noir profond de la souffrance indicible. Mais dans tous les cas, c’est le Nous qui s’expérimente.

Le nous, c’est l’inclusion d’un Je dans une unité plurielle, ce moi+toi+toi = un groupe dont je fais partie. C’est normalement le cocon, la sécurité, fût-elle au prix du conditionnement et du moulage imposé. Notre perception du pronom Nous commence par la famille et comme en abyme, on le retrouve dans toute la société : l’école, le quartier, le pays, et la terre entière : tout est interdépendant. Si nous avons appris la justesse du Nous, si nous y sommes en sécurité, le Il de l’inconnu, du séparé, de l’indifférent, sera intégré dans l’unité de l’amour, en une sorte de grand Nous en bonne santé. Dans les autres cas, ce Nous fonctionne comme une exportation du Moi je’ vers une nouvelle entité légèrement plus grosse que l’entité personnelle, mais confrontée aux mêmes difficultés. Ce modèle hypertrophié se réplique, se duplique lui aussi comme des ondes s’étendent. C’est le clan, la bande, l’entreprise, le parti, les groupes industriels, les intérêts nationaux et j’en passe. Et il me semble que c’est ce modèle qui prédomine encore.

En effet, la sensation d’appartenir librement à une unité formée par des gens libres, comme ces oiseaux aux ailes déployées, ça ne va pas de soi. Dès qu’on a conscience d’être quelqu’un et qu’on y accorde de l’importance, il y a territoire et donc partage de territoire. Plus le territoire est petit, plus la question est cruciale. Et comme le territoire familial est petit, cela explique la plupart des divisions et déchirements familiaux, et aussi la guerre. Du coup, si on a décidé l’harmonie, le frottement du Je et du Tu est une une occasion facilement renouvelée de travailler sur soi, et une promesse de progression personnelle, et même de progression mutuelle. Alors la famille est le lieu du soutien, des joies partagées, des projets communs, en un mot, un bel élément du plaisir de vivre autant que de l’évolution individuelle qui lui aussi pourra s’exporter et s’agrandir comme les ondes quand on jette un caillou dans l’eau.

Reconnaissons qu’en effet, une famille idyllique pendant des lustres sans haut ni bas, ça n’existe pas. Dans une famille comme ailleurs, rien n’est figé, rien n’est permanent. Comme le chantait Brassens, « rien n’est jamais acquis à l’homme. » Nulle harmonie n’est définitive puisqu’on ne peut éviter les changements. Dans un groupe de personnes aussi proches, toute modification va impacter tout le monde et demande à ceux qui en sont capables la vigilance de l’équilibre. Un peu comme dans un métro ‘au freinage puissant’ selon la RATP (comprenez freinage brutal), on ne peut s’endormir sans risque. Voici une promotion, un mariage, un permis de conduire, un bébé, un déménagement, une maladie, un deuil, autant d’impacts sur le groupe. Les adaptations sont plus ou moins importantes et plus ou moins faciles selon la nature des changements, mais toutes elles réclament notre attention.

De quelle façon allons-nous rétablir l’équilibre si nous l’avons perdu ? Si les modifications ne sont pas uniquement positives pour tous, si ça tangue, saurons-nous préserver le groupe quelle que soit la forme qu’il prend, nous garder de la dévalorisation comme de la surévaluation, du rôle de victime, de sauveur, de bourreau ? De la culpabilité, de la rancune et de la manipulation ? Répondrons-nous aux autres et à la situation avec amour ? Avec la puissance du pardon ? Avec patience ? Avec le sens du juste espace ? La famille, quand on veut jouer le jeu du pronom ‘Nous’, propose quelques parties un peu longues et même pénibles, des parties tuent-l’amour.

Et quand l’huile lumineuse de l’amour disparaît, ça grince. Le Nous se divise et explose. Dès la Genèse, la première génération née d’Eve connaît le fratricide : Caïn tue Abel, et voilà, c’est fait. Le Tu s’éloigne tellement de notre cœur qu’il devient Il. On peut le tuer celui-là, ou alors souvent il s’en va. Même s’il reste, on ne se connaît plus, on ne se reconnaît plus. On lutte. Complètement oublieux de notre expérience première de l’unité de la vie, l’idée qu’en se battant contre autrui on se bat contre nous nous a désertés depuis longtemps. On croit l’inverse, même. D’ailleurs, si vivre en unités séparées est la norme, alors la famille à commencer par le couple, c’est presque contre nature, comme l’illustre actuellement le nombre élevé de séparations et de divorces. On ne compte plus les films et les pièces de théâtre dans lesquels un rassemblement familial tourne au vinaigre et révèle des dysfonctionnements insoupçonnables a priori. Prise de pouvoir, abus, indifférence, et puis cet attachement et ces attentes que le vieil indien a mis en scène. Autant de liens, de conditionnements, autant de sources de souffrance.

Voir ces liens, ces conditionnements familiaux et les dénouer devient une priorité quand on a compris leurs conséquences néfastes, conséquences auxquelles le temps qui passe change peu de choses. Je me souviens d’une de mes élèves au collège qui fondit en larmes quand je lui rendis un 17/20. « Pourquoi tu pleures ? demandai-je. C’est très bien 17 !
– Ma maman, elle m’a dit qu’elle voulait un 20. »
Si l’enfant en pleure, c’est qu’elle pense que l’amour de sa mère est conditionné à son résultat. Ensuite toute sa vie, ne croira-t-elle pas devoir acheter l’amour d’autrui et le sien aussi par l’excellence ? A contrario, plus le travail de dégagement des liens et des attentes avance, plus le bonheur se déploie. La liberté remplace peu à peu les entraves, la vérité des relations remplace les masques qu’on s’impose pour plaire et donc la détente remplace de plus en plus le qui vive. Et puis, ce travail d’intégrité personnelle aura aussi des répercussions extérieures : si on repense le Je, le Nous évoluera forcément tant soit peu. Et quand un Nous évolue, il fait insensiblement bouger tout ce qui est en relation avec lui. Ne sous-estimons donc pas l’importance de notre engagement personnel. Qui sait quelles conséquences ont le battement des ailes d’un papillon dans le Pacifique ?

Mais comment nous y prendre pour assainir la situation ? En nous recentrant, en entraînant notre lucidité par une vision neutre et défocalisée, en cherchant à nous débarrasser de la chambre d’écho de nos émotions négatives, en cultivant une sagesse bienveillante et joyeuse pour tous, sans nous en exclure. Vaste programme et parfois difficile… En cas de tensions visibles, cela exige que nous retournions vers nous pour notre propre transformation l’énergie qu’on dépensait contre autrui, voire contre notre personne pour survivre dans de telles conditions. Donc cherchons premièrement à voir les liens dont nous avons ficelé les autres, et deuxièmement décidons de les dissoudre ou dénouer. Ainsi nous rendons leur espace aux autres, et ça nous rend le nôtre du même coup puisque nous sommes attachés de l’autre côté. Par exemple, si nous avons fait peser sur tata Jacqueline l’interdiction de s’absenter à nos repas d’anniversaire, comment réagirons-nous le jour où nous serons invités à la fête de nos rêves le jour de son anniversaire à elle ? Devrons-nous nous punir et nous priver ? Ou la blesser par le mépris de ses propres efforts ? Pas d’exigence, pas d’attente et l’accueil de ce qui vient, ne serait-ce pas plus agréable et plus léger ?

Peut-être découvrirons-nous au cours de cette enquête les liens dont les autres nous ont entortillés, et que c’est à nous de nous en libérer. Si l’attacheur ne défait pas le nœud, s’il est mort par exemple ou s’il n’a aucune conscience des choses, l’attaché a le droit, le devoir intérieur aussi, de s’en charger. C’est parfois extrêmement difficile et long car nous ne sommes pas les premiers de nos lignées à avoir connu les dysfonctionnements dont nous souffrons. Dans ce cas, notre libération peut s’avérer un travail de titan : il revient à libérer des générations et des générations d’ancêtres entravés des mêmes chaînes que nous. Mais j’ai remarqué la vérité de ce verset des Chroniques 2, que ce combat n’est pas le nôtre. A nous revient la responsabilité de la décision, l’intention sincère et la vigilance, la demande à l’invisible et la persévérance. Mais le combat, il est pour ce pouvoir qui nous dépasse, la conscience qu’ici on appelle Dieu. « Ne craignez point, dit le prophète, et ne soyez point effrayés à cause de cette grande multitude ; car ce ne sera pas à vous de conduire cette guerre, mais à Dieu. » Quand on a commencé, on rencontre des aides visibles et invisible, en tout cas c’est mon expérience.

Ensuite, que cette libération prenne la forme d’un détachement physique ou simplement intérieur, ça importe peu. Nous sommes de plus en plus libres, aimants et conscients. Le fruit de ce travail en effet est la souplesse, l’érosion de l’égo, l’ouverture à l’amour universel jusqu’à ce que nous nous aimions nous-mêmes sans aucune réserve, et jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien qui nous dérange dans la liberté de l’autre, conjoint ou enfant, quel que soit son âge et dût-il nous quitter. De plus cette leçon apprise dans la famille libère aussi toutes nos autres relations et nous évitera de causer de nouveaux grabuges. Réparer, c’est bien. Ne pas casser, c’est mieux. Mais sera-ce complètement possible ? Qu’en disent les sagesses anciennes ?

Puisque nous sommes en terre chrétienne, j’ai regardé du côté des évangiles. Jésus a-t-il eu des problèmes familiaux ? Comment se sont-ils réglés ? Eh bien oui, il en a eu. Déjà, la Sainte Famille est une sorte de famille recomposée : Jésus n’est pas le fils de son père Joseph, même si les gens croient le contraire, mais celui du Saint Esprit. Ensuite, à douze ans, il fit une fugue qui laissa sa famille affolée. Quand elle retrouva Jésus plusieurs jours après – au temple, sa mère lui adressa un reproche, genre tu aurais quand même pu nous prévenir. J’aurais fait pareil. Eh bien, elle s’est fait recadrer pour le même motif que celui que j’ai trouvé dans un autre épisode de tension familiale et que voici : son Père.

C’était à un moment où Jésus était si occupé à l’exercice de la compassion que ni lui ni ses amis n’avaient plus même le temps de manger. Les membres de sa famille finirent par décider de mettre un terme à cette situation et de l’emmener d’autorité pour qu’il se repose. Ils disaient selon Marc qu’il était devenu fou, qu’il avait perdu la tête. On lit la suite chez Luc. Imaginons-les devant la porte. Il y a tant de monde qu’ils ne peuvent pas entrer. Ils repèrent enfin quelqu’un de leur connaissance, ils lui signalent qu’ils sont là, qu’il faut le dire au fils. L’autre fait la commission. « Ta mère et tes frères sont dehors, et ils désirent te voir. » Mais Jésus ne se dérange pas pour eux, il ne reconnaît ni leur autorité, ni leur présence… Selon Mathieu, il interroge seulement à ce sujet les gens massés autour de lui : « Qui est ma mère et qui sont mes frères ? » D’un seul geste, il balaye la famille de sang. Devant le silence embarrassé qui a dû suivre, il déclare : « Voyez, ma mère et mes frères sont ici. » Ce n’est pas gentil.

Et pourquoi ce déni ? Marie et Joseph ont pu être tout, sauf maltraitants. N’était-il donc pas un peu cavalier, voire ingrat, de les laisser dehors après un long trajet ? Il fallait une raison supérieure à cette goujaterie et Jésus la donne dans la phrase qui suit: « Car celui qui fait la volonté de mon Père qui est dans les cieux, il est mon frère, ma sœur ou ma mère ». Pour comprendre le modèle familial qui nous est proposé, il faut nous arrêter un peu. A sa famille de la chair, Jésus substitue une autre famille qu’il dit seule vraie, celle qui explique en quoi il n’est pas le fils de Joseph et aussi sa présence au temple lors de ses douze ans, pour être « aux affaires de son Père ». Cette véritable famille est la famille céleste des enfants du Père, celui qui est dans les cieux.

Ces cieux ne sont pas comme le dernier étage du building réservé au big boss sans souci des subalternes, des inférieurs aux étages d’en dessous, mais plutôt selon Annick de Souzenelle, une masse d’énergie, lumière et onde (l’étymologie du mot hébreu ramène au mot qui désigne l’eau) de l’information divine, aussi intérieure qu’elle est partout universellement. Cette masse humide forme un écho à ce qu’on appelle « la source ». Les cieux, ça désigne donc ce qui n’est pas la matière mais l’information avant la matière. Vacuité, disent les bouddhistes. Cette antériorité de l’énergie sur la matière et le fait que le Christ est dedans, « Je suis dans le Père et le Père est en moi », c’est ça qui prend le nom de père. La physique quantique aujourd’hui permet de mieux comprendre que l’intérieur soit comme l’extérieur : le vide est partout puisqu’il est dans chaque atome et que nous sommes atomiques. Du coup, si Jésus dit mon père, nous pouvons le dire aussi.

Cela fait de nous non seulement les réceptacles du pouvoir inconcevable du père, mais des frères et sœurs en énergie. Et comme il n’y a qu’un seul père, nous sommes tous de la même famille. Les implications de ce changement d’échelle de la vie familiale ne sont toujours pas arrivées à nos neurones. Il n’y a qu’à voir l’état de notre planète.

C’est qu’il y a une condition. Il y a une condition pour devenir conscients de notre parenté et du trésor qu’elle constitue : faire la volonté du Père. C’est cela qui ouvre la porte. La volonté du père, voilà encore un autre mystère, mais si on regarde l’équilibre écologique de la terre et l’équilibre biologique de notre corps, on peut en avoir une idée : il s’agit d’intelligence, d’unité, de vie et de beauté. Développer notre conscience et intelligence doit faire partie du programme. S’engager au service des autres dans une vie d’amour pour transformer le Il-Elle-Eux en Nous et l’étranger en frère, l’étrangère en sœur ou en mère est aussi certainement une façon de faire cette volonté. Mais ça ne suffira pas. Car pour que les membres d’une même famille se reconnaissent comme tels, il faut qu’ils connaissent leurs parents et qu’ils partagent la certitude qu’ils ont la même parentèle. Ils doivent donc la connaître. Pour connaître notre père qui est aux cieux, il va falloir aller lui rendre visite, le rencontrer. D’ailleurs, cela aussi doit être accomplir la volonté du père car tous les parents aiment voir leurs enfants !

Mais comment aller « dans les cieux », c’est-à dire dans ce qui n’a pas de forme que les bouddhistes nomment vacuité ? Et où est-ce ? « Au milieu de nous» dit Jésus chez Mathieu. A l’intérieur, au milieu, lieu de la voie directe, disent les Tibétains. Selon Bouddha, le voile de l’ignorance a épaissi jusqu’à occulter complètement notre unique filiation de lumière et d’amour. Nous vivons dans l’oubli de notre origine. Mais si nous prenons le temps d’aller vers l’intérieur, d’ouvrir notre conscience à la vacuité en nous, de prier et méditer, nous allons vers la lumière de notre cœur. Un jour (mais quand?) le voile de l’oubli se déchirera comme le voile du temple lors de la crucifixion, notons que les religions se rejoignent. Nous connaîtrons non seulement notre père, mais que nous sommes Un avec lui dans une fusion qu’aucune famille humaine ne peut offrir.

C’est la promesse de toutes les traditions. Aucun père terrestre ne refuse d’accéder à la demande de son enfant si elle est sensée, le père céleste non plus. Si on demande à le rencontrer, on découvrira la vacuité, la vérité : notre véritable parenté avec le sans forme : amour, sagesse, vibration. Cela s’appelle l’éveil, l’illumination, la réalisation, l’état de Christ ou Bouddha, c’est la fin de la souffrance. L’éveillé entre dans une perception tout à fait nouvelle et différente de la famille. Pourtant, les familles terrestres des réalisés ne sont pas pulvérisées et l’éveillé ne meurt pas ni sa famille. Il vit dans sa double nature corporelle et spirituelle et aime ses deux familles, sa famille de sang ou de cœur et la famille de tout l’univers parce qu’il connaît que ces familles ne font qu’un : tout est Un, surgi de la même source dans la diversité. L’énergie sans forme est au milieu de chacun des membres de sa famille terrestre et partout. Elle était avant les naissances, elle demeure après les décès qui surviennent, elle est. Alors, l’éveillé baigne les siens (mais désormais, tous sont les siens) et il les baigne dans la félicité, ananda disent les Indiens. Et pour reprendre Bouddha, il baigne ce qui est conditionné dans ce qui est sans condition, il baigne ce qui est dans le temps dans ce qui est sans le temps, ce qui est dans l’espace dans ce qui est sans la forme. Il baigne le fini dans l’infini, le mélangé dans le sans mélange, le né dans ce qui n’est pas né. Un bain de jouvence et d’amour, une seule famille.


 

Qu’est-ce que la pensée ?

Pour la suivre sur youtube, c’est ici : https://youtu.be/Yw3ON5o0ENs

Choisir de donner une conférence sur la pensée, c’est demander à la pensée de penser à elle-même, juge et partie. J’essayerai donc d’être vigilante, d’autant qu’au pays de Descartes,  le sujet paraît particulièrement important. Il définit l’être. « Je pense donc je suis », c’est-à-dire aussi je ne pense pas, donc je ne suis pas. C’est radical. Partant de là, on s’attend à ce que cette question soit universelle et concerne tous les hommes. Or il n’en est rien. Quand nous avons demandé leur avis à certains indigènes, ça les a fait sourire. Manifestement, ils étaient moins penseurs que leurs questionneurs. Nous, nous en avons conclu longtemps qu’ils étaient moins humains. Et si nous interrogeons sur le sujet un petit enfant bien occidental, il nous fera des yeux ronds. Il est occupé à expérimenter la vie et il sait que penser à son goûter ne le nourrira pas, qu’il lui faut une vraie banane. Peut-être que c’est parce qu’il est encore trop petit pour bien penser, mais en attendant, il a déjà tout l’air d’être vivant. La question de la pensée comme validation de l’être mérite donc d’être reposée. Qu’est-ce que la pensée ? Doit-on dire la pensée, ou les pensées ? A quoi servent-elles ? En sommes-nous les maîtres ? Quelles sont ses limites ? Qu’est-ce que nous aurions d’autre à notre disposition ?

L’étymologie du mot pensée nous ramène au poids, puisque c’est le même mot qui a donné peser. Et peser, ça s’emploie aussi au sens figuré, pour peser le pour et le contre par exemple. Ainsi, penser est selon l’étymologie une activité raisonnable et utile à nos choix, une activité reliée à l’intelligence et au discernement. Son synonyme, comme le disent les dictionnaires, c’est réfléchir. Mais l’autre sens du mot poids, c’est ce qui est lourd. Et c’est vrai que nos pensées sont parfois pesantes. L’allégorie de Rodin a montré un penseur pensif et tourmenté. A quoi pense-t-il si pensivement ? Nul ne le sait… Il existe aussi des pensées qui même si elles nous pèsent, sont sans poids, sans réflexion non plus. Le dictionnaire dit que ce sont des opinions, nous en usons régulièrement. Qu’en pensez-vous ? Enfin, parfois nous décrétons que telle évolution des choses est simplement impensable, c’est-à-dire en termes plus clairs que nous pensons que nous n’en voulons pas. Ainsi donc nos pensées, disons aussi notre mental, revêtent une grande importance pour nos existences même. Il faut espérer qu’elles soient pertinentes.

Pour le savoir, il faudrait que nous les examinions, et comme nous le faisons rarement, la plupart du temps nous ne sommes même pas conscients que nous sommes en train de penser. Les dictionnaires ne nous guident pas car ils définissent la pensée par les synonymes que nous avons vus : réflexion, opinion, mais ils ne soufflent mot de sa nature. Comment expliquerons-nous donc à un enfant ce qu’elle est, pour qu’il la reconnaisse ? Eh bien, c’est ce qui parle dans notre tête, c’est ce qui chante. Et souvent, ça se transforme en paroles, ces sons articulés auxquels nous attribuons à peu près le même sens que notre entourage, grâce à quoi nous communiquons entre nous. Ajoutons l’écrit, qui est une autre expression de la pensée. Donc, et même un enfant pourrait s’y amuser, pour en savoir plus sur nos pensées, il suffit d’orienter notre attention vers les paroles sans son qui se forment dans notre cerveau.

Et là, que découvrons-nous ? que nous en avons plusieurs sortes, ne serait-ce que suivant le critère de leur intensité. Certaines s’expriment clairement, et d’autres moins distinctement, et encore en-dessous, il y a un brouhaha de pensées indistinctes et parfois inachevées. Nous sommes capables d’en superposer plusieurs strates en même temps, au point parfois d’en arriver à ne plus savoir à quoi nous pensons, nos pensées se poussant et parfois se contredisant les unes les autres. Et c’est ainsi que nous ouvrons la porte du frigo sans nous souvenir de ce que nous y cherchions, parce que le temps de quelques pas, nous avons commenté les infos, estimé que le ciel était bien gris et remarqué que nous avions encore mal au dos. Voilà pour les pensées identifiables, mais à y bien regarder, ces pensées ne s’étaient pas élevées dans le silence cristallin d’un mental au repos. Ne se murmurait-il pas aussi par-dessous un bavardage informe et non identifié ?

Alors finalement ça nous fait combien de pensées par jour ? Des chercheurs de la Queens’s university au Canada ont mené des études par imagerie cérébrale et ils ont répondu à cette question en repérant dans le cerveau des « vers de pensée ». Lorsqu’une pensée se forme, on aperçoit une sorte de ligne, le vers. Lorsqu’une autre apparaît, une autre ligne apparaît aussi, et les zones du cerveau concernées ne sont pas les mêmes selon les pensées. Eh bien, il s’avère que nous en produisons quotidiennement plus de 6000, soit pour une durée de 12 heures de veille près de neuf pensées par minute. On comprend qu’on ait besoin de les superposer !!

Revenons à notre question initiale : sur ce total, combien sont pertinentes et adaptées à notre activité ? Parfois c’est clair : aucune. C’était le cas de mon exemple devant les rayons du frigo. Et si nous faisons attention, nous découvrirons que ça nous arrive sans arrêt. Je viens de me prendre en flagrant délit. Le temps que j’écrive ce début de paragraphe, j’ai pensé à une de mes filles, décidé que j’avais soif et remarqué que je ne respirais plus tranquillement par le ventre tout en cherchant à exprimer clairement ce que je voulais dire. Bien sûr, j’ai dû réécrire trois fois la première phrase, et à la relecture, ce n’était pas la bonne. Osho conseillait à ses disciples de s’offrir un moment où ils noteraient toutes leurs pensées, au moins des bribes si le rythme était trop soutenu. Il assurait que la relecture de ce document leur fournirait une réelle motivation à contrôler leur esprit, tellement ils auraient honte du tissu d’inepties sans lien qu’ils auraient sous les yeux.

Le nombre de nos pensées n’en détermine pas la qualité, il semble même que ce soit le contraire. Comme dans le fouillis d’une chambre on ne trouve pas ce qu’on cherche, le fouillis des pensées nuirait à notre clarté d’esprit. En effet, les études de Rex Young, neuropsychologue américain, ont établi que certains cerveaux étaient très actifs, et d’autres beaucoup moins devant la même tâche à accomplir, tâche simple mais qui demandait de penser un peu. La surprise, c’est que les personnes dont l’activité cérébrale était réduite avaient été plus efficaces et rapides que celles dont l’activité avait été intense. Les zones du cerveau non plus n’étaient pas exactement concordantes. En un mot, il y avait des cerveaux intelligents et d’autres brouillons, et les plus intelligents étaient ceux qui travaillaient le moins.

L’imagerie médicale permet de progresser dans la compréhension des relations entre les pensées, le cerveau et l’intelligence. On sait depuis quelques siècles que globalement, plus le cerveau est gros, plus grande est l’intelligence. Le dauphin a une plus grosse masse cérébrale que la sardine par exemple. Oui, mais Néandertal avait un cerveau plus important que le nôtre ! Aurait-il été plus intelligent que nous ? D’une intelligence qui ne lui aurait pas permis de survivre à notre avènement d’homo sapiens ? En tout cas, il a su vivre 400 000 ans sur la terre sans l’abîmer. Nous, en dix fois moins de temps, soit 40 000 ans à la louche, nous l’avons saccagée au point de mettre en danger notre avenir et celui de tout le vivant.

Le volume du cerveau est donc certainement un élément de l’intelligence mais non déterminant, en tout cas non exclusif. Peut-être sa densité matérielle est-elle un critère ? Dans ce cas son poids nous le révélerait facilement : plus le cerveau serait lourd, plus son détenteur serait intelligent. Hélas, j’ai appris que le cerveau d’Einstein, médaillé comme le plus intelligent de nous tous, était plus léger que celui d’un homme moyen. Il pesait 1,230 kg, et le nôtre probablement 1,3 Kg. A noter que le cerveau d’Anatole France pesait à peine plus d’un kilo ! Alors ? existe-t-il une autre différence entre les cerveaux des gens dont les pensées sont pertinentes, voire géniales, et les nôtres ?

Eh bien oui. Nous devons cette découverte à l’indiscipline du médecin pathologiste Thomas Harvey, qui se permit de subtiliser le cerveau d’Einstein pour essayer de trouver la localisation de son génie. C’est lui qui découvrit qu’il était plus petit et plus léger que celui de la moyenne des gens… Il ne s’arrêta pas là, il le photographia avant de le découper en morceaux et de l’entasser dans du formol. On chassa Harvey de l’université, mais le fils d’Einstein se contenta de lui demander de ne jamais monnayer le cerveau paternel. Ainsi le médecin quitta-t-il son labo, tout en emportant discrètement chez lui le génial encéphale. Et il se tut. Ce n’est donc que 23 ans plus tard qu’un journaliste au flair admirable obtint un rendez-vous avec lui et découvrit le cerveau d’Einstein dans deux bocaux. D’après Québec Science, il avait été découpé en 240 morceaux mais j’ai du mal à le croire. Harvey dut se dessaisir alors de plusieurs éléments de son trésor pour les envoyer à des scientifiques dans le monde entier. Une femme parmi eux fit une découverte importante : ce cerveau comportait un nombre d’astrocytes ou cellules dites gliales nettement supérieur à la moyenne. Ces cellules n’avaient jamais vraiment intéressé les scientifiques parce que d’après ce que j’ai compris, elles ont plutôt un rôle d’agent d’entretien que de directeur général. Mais comme on sait, les concierges montent à tous les étages, et les cellules gliales occupent tout l’espace des neurones pour remplir leur fonction. Peut-être que cela a permis une meilleure communication des informations.

Ceci et d’autres expériences amènent à estimer qu’il est inutile de chercher un endroit particulier de nos hémisphères où se trouverait la source de nos pensées, voire de notre génie. D’autant qu’on a repéré aussi que beaucoup de nos pensées étaient liées à nos émotions, plus nettement visibles sous les capteurs que des pensées anodines et réparties dans des zones du cerveau reliées à ces émotions. Ajoutons que nous possédons tout un système de neurotransmetteurs qui répandent l’information partout et nous permettent d’utiliser toutes les diverses compétences localisées dans notre cerveau. C’est d’ailleurs un sujet particulièrement sensible de nos jours parce que notre mode de vie met à mal la santé de ces neurotransmetteurs. Tous les pesticides et autres modifications des ondes perturbent leur équilibre chimique et nous devenons moins intelligents. On accuse aussi beaucoup l’effet anesthésiant des écrans sur les jeunes cerveau, et ça ne risque pas de s’arranger puisque aujourd’hui, ils sont à la disposition des nourrissons et servent de baby-sitter entre deux tétées.

Comment savons-nous que nous devenons plus bêtes ? A cause de la vitesse de nos pensées. On a mesuré qu’elles allaient aujourd’hui plus lentement que celles de nos ancêtres, lors de premiers tests effectués en Grande Bretagne vers 1850. A peine plus lentement, certes, mais au bout de la journée et de 6000 pensées, ça finit par devenir une perte de temps sensible. L’autre critère de notre stagnation ou régression d’intelligence se mesure par nos résultats aux tests de QI. Ils stagent après 1o0 ans de progression dans tous les pays. Je ne veux fâcher personne, mais j’ai lu qu’en Grande Bretagne, ils ont même baissé. Tout le monde a entendu parler de ces questionnaires, on en a fait, ne serait-ce que pour s’amuser, quitte à en censurer soigneusement ensuite les résultats. Mais précisément, de quoi s’agit-il ?

Il s’agit de tester la pertinence et la rapidité de réponse d’une classe d’âge par rapport à cette classe d’âge. Nous devons l’existence de ces test à l’impulsion d’un Français, Alfred Binet, inventeur fécond à qui on doit aussi les premiers essais de psychométrie (tests variés d’autoévaluation, ancêtres des quizz) et de graphologie. Il inventa à la demande du ministère de l’instruction publique en 1904 des tests dits d’échelle métrique de l’intelligence pour repérer et aider les enfants en difficulté. Si l’enfant de 10 ans répond au test aussi bien qu’un enfant de 12 ans, il montrera que l’agilité de ses pensées a deux ans d’avance et il aura un QI de 120, ou dit autrement, 10 ans d’âge mais 12 ans d’âge mental. Inversement, s’il n’a que 80, il sera en reatard de deux ans sur ses congénères. Plus tard aux USA, on utilisa ces test pour se prémunir de la délinquance et du crime dans une visée eugéniste. C’est ainsi que les migrants y furent systématiquement soumis avant de pouvoir entrer en Amérique et qu’on renvoya de nombreuses victimes potentielles en Allemagne nazie par exemple.

Classer les humains à partir de l’évaluation chiffrée de leurs pensées a depuis été grandement remis en question. En effet, cela sous-entend que la personne soumise au test ait les moyens culturels de répondre aux questions posées. Pour exemple, la question d’un QI aborigène rapporté par Daniel Tammet dans Embrasser le ciel immense paraît difficile aux non aborigènes : « Si le wallaby est un animal, qu’est-ce qu’une cigarette ? » Vous voulez que je vous la redise ? On a aussi remarqué qu’en s’entraînant à ce type de questions, on y répond de mieux en mieux, sans devenir plus intelligent à vue d’œil ! Enfin, ce qui paraît contestable n’est pas le test en lui-même mais notre façon de lui donner l’exclusivité. Comme si l’humain se résumait à sa pensée, dans une sorte de déclinaison du ‘je pense donc je suis’. Je crée donc je suis ? Non, ça n’existe pas. Je bricole, je compte, je connais mon corps donc je suis, non plus. J’ai la main verte et l’intelligence de la nature, je m’oriente et j’ai l’intelligence de l’espace, non plus. Les savants ont maintenant repéré huit formes d’intelligence que personne ne conteste et qui n’appartiennent pas exclusivement ou pas du tout à la pensée. Alors certes, c’est plus amusant de côtoyer des esprits vifs que des buses, mais pourquoi aller jusqu’à cette fascination ? Comment se fait-il que dans les tests d’embauche, le système scolaire, et chez la plupart des psychologues, la pensée et son QI tiennent un rôle quasi exclusif ?

On peut avancer deux raisons possibles. L’une a trait à la pensée et l’autre au penseur. Reconnaissons d’abord au sujet de notre pensée qu’elle ne fait pas que battre la campagne. Elle nous apporte plusieurs trésors que je résumerai rapidement tant ils nous sont familiers. Premièrement elle nous facilite la vie. Car nous sommes comme notre cerveau : moins on fait de travail pour un bon résultat, mieux nous nous portons. Nos pensées permettent l’organisation. Par exemple il vaut mieux établir efficacement à la liste des courses et les programmer au moment où nous avons quelque chose d’autre à faire dans le même coin. Sinon quoi ? Quand on n’a pas de tête il faut avoir des jambes et voilà, la journée est finie ! Ensuite, la pensée, quand elle est juste, permet d’éviter certaines erreurs coûteuses dans la vie. Elle est l’auxiliaire de la lucidité et de la sagesse. Même les évangiles qui ne s’occupent pourtant pas de ça d’habitude, le reconnaissent. « Qui de vous, dit Jésus en Luc, s’il veut bâtir une tour, ne s’assied d’abord pour calculer la dépense et voir s’il a de quoi la terminer, de peur qu’après avoir posé les fondements, il ne puisse l’achever ? » Question toujours actuelle au moment d’engager un crédit, une nouvelle activité etc.

La pensée est aussi un merveilleux outil cognitif. Elle nous offre le plaisir d’apprendre à lire, à écrire, et l’anglais, l’informatique, le parapente ou la cuisson des œufs mollets. De plus, notre cerveau a la capacité de progresser par lui-même. Notre compréhension et notre esprit s’ouvrent. Et quoi encore ? Bien penser est agréable au penseur, mais pas à lui seulement. Nous en avons tous bénéficié. Sans les pensées, nous en serions encore à chercher l’eau froide au puits et nous nous promènerions au pas du cheval.

Quel est le point commun de toutes ces pensées ? La mémoire. C’est elle qui nous fait glisser de la pensée au penseur et explique notre fascination pour les QI. Car pour penser, il faut des mots, et à la naissance nous ne parlions pas. Nous avons donc dû les apprendre quand nous étions petits pour les utiliser jusqu’à maintenant, qu’on soit confus ou génial. En d’autres termes, dans leur principe même, toutes nos pensées sont une actualisation du passé, à commencer par le nôtre. Notre mémoire a soutenu notre acquisition des mots, puis notre pensée a soutenu notre mémoire et nous avons acquis une histoire personnelle, une identité. Qu’est-ce en effet qu’une identité ? Principalement un nom, un corps et une histoire. Nous aimons cela, ça nous donne le sentiment d’exister. Nous pensons donc nous sommes, oui. Ou plus précisément, nous pensons donc nous sommes quelqu’un. Sans la pensée, nous ne sommes plus cette personne, les malades d’Alzheimer en font l’expérience. Leur pensée se lézarde, leur identité aussi. Les autres ont l’impression de les perdre. Telle est je pense la deuxième raison de notre fascination exclusive pour la pensée : nous croyons Descartes.

Donc dès le matin, encore dans un demi-sommeil, alors que nous sommes encore universels et seulement conscients d’être vivants, nous rameutons nos souvenirs pour être quelqu’un. Nous reconnaissons au plus vite notre chambre comme telle, nous reprenons le fil de notre existence en nous souvenant de ce que nous avons fait la veille et du programme de la journée. Nous récupérons du même coup notre prochain anniversaire, le programme de nos vacances et peut-être notre cancer et notre divorce. Deux secondes après avoir quitté Morphée, nous avons enfilé notre identité plus serrée qu’un pijama. Nous sommes Alfred ou Cunégonde, localisés, datés, auto-fichés. Et si nous mettons la radio, nous chaussons plus vite que nos pantoufles nos opinions politiques, religieuses, sociales ou climatiques par réaction émotionnelle à ce que nous écoutons, selon que nous sommes plutôt bien-‘pensants’ ou libres-‘penseurs’. Pas besoin de téléphone portable ni de google map, notre égo nous rassure : Vous êtes cela, vous êtes ici. Ainsi alourdis, nous allons boire notre café. Le nôtre dans notre bol à nous, que nous a légué notre grand-mère. Et la machine est lancée. Toute la journée, nous alimenterons l’idée de notre moi par des pensées auto-centrées.

Nous ne nous rendons pas compte que cette identité n’a aucune fraîcheur, qu’elle est la continuité d’un passé qui nous colle et nous décale et que nous infligeons ce passé à tout ce qui nous entoure et même à nous. Bien sûr, ce n’est pas toujours négatif. Se rappeler que tel trajet est momentanément impossible pour cause de travaux, c’est utile. Mais se souvenir avec rancune qu’un jour notre belle-mère a été fort désagréable, c’est moins utile. Peut-être même que c’est carrément idiot. Car ce jugement alimenté par une pensée qui bégaye nous empêche de voir ce qui a changé dans l’évolution du temps, ce qui est maintenant, en l’occurrence le présent de notre belle-mère. Comme un miroir entre nous et l’autre, cela nous renvoie à nous seulement, et à notre rancune. Notre vision est faussée et non objective. Nous ne voyons que notre opinion et cette opinion vient du passé. En somme nous vivons comme dans un musée, dans l’illusion fournie par ces glaces déformantes si amusantes quand on ne reste pas collés dessus.

Ce processus est général. La fiche signalétique fournie par notre bio-ordinateur dès que quelque chose arrive à nos sens est souvent très utile, mais elle est aussi très enfermante. Nous nous trouvons désormais dans un réseau de pensées qui nous met en tension car notre moi unique ne fait pas le poids devant la masse des autres moi et des objets séparés de nous et potentiellement hostiles. D’autant qu’on l’a vu, nos informations risquent d’être obsolètes.

Cette tension s’exerce aussi envers nous. Il n’y a qu’à voir comment nous nous comportons envers nous-mêmes : comme si nous étions plusieurs, l’un entretenant des pensées négatives – et répétitives, sur l’autre. Tu n’y arriveras pas, ceci n’est pas fait pour toi, tu es vraiment nulle ma pauvre fille (ou mon pauvre garçon) tu as encore fait ceci ou cela etc. Dénigrement alimenté remarquons-le par la mémoire et le passé. Certes, cette division interne semble répondre à notre physiologie. Nous avons deux cerveaux, donc une approche duelle des choses. S’il y a le jour, il y a la nuit. Si nous avons raison, il existe des raisons pour que nous ayons tort etc. La réussite n’est que l’autre face de l’échec. Ces pensées négatives prennent plus ou moins le dessus sur nous selon notre degré d’obéissance à ces voix intérieures. Les Tibétains nomment paresse notre consentement à cette dictature qui nous enferme dans l’inhibition et la négativité et qui finit par nous dispenser d’essayer d’en sortir. Il vaudrait mieux prendre le contrôle de notre esprit.

Supposons que le jeu nous intéresse. Immédiatement, nous tombons sur une expérience universelle : nous n’avons pas la main sur notre cerveau, si j’ose dire. Impossible de nous faire taire. Les souvenirs dorés de Saint François d’Assise rapportent une anecdote à ce sujet. François faisait route avec un jeune moine. Chemin faisant, ils parlèrent de la prière et du silence. Saint François avoua qu’il lui arrivait de ne pas trouver facilement le silence intérieur.
– Comment, s’exclama l’autre. C’est pourtant facile ! Que me donneras-tu si je reste le temps que je veux sans penser ?
François ayant déjà tout donné proposa son âne. Aussitôt, le moine se mit en position au bord de la route et ferma les yeux. Dix secondes après, il demandait : « L’âne, c’est avec ou sans la selle ? »

L’exercice du silence est encore plus difficile quand nous avons créé une habitude, quand nous nous sommes laissés entraîner dans la durée vers la même pensée, ce qui culmine en cas d’obsession ou de névrose. Les amoureux connaissent aussi cette orientation de l’esprit dont ils ne souffrent pas. Du moins tant qu’ils sont amoureux tous les deux. En cas de rupture, le moment est d’autant plus douloureux que l’orientation générale des pensées crée comme un appel à de nouvelles pensées du même ordre, ici des autoroutes neuronales vers l’objet de notre amour désormais perdu. Notre souffrance, c’est notre impuissance devant notre mémoire.

Que découvrons-nous encore en cherchant à contrôler notre esprit ? Que non seulement nous pensons sans le vouloir, mais que nous cédons à nos pensées. Dilgo Khyentse en donne dans Le trésor du cœur un exemple concret. Nous avons décidé de méditer et d’observer nos pensées , et c’est jour de marché. Soudain nous nous en souvenons, et nous nous retrouvons bientôt le cabas à la main, loin de notre décision initiale. La pensée nous a menés par le bout du nez, ce qui me rappelle une vieille chanson d’Hugues Aufray : « Je ne suis plus maître chez moi, c’est mon chien qui fait la loi .» Nous avons tous probablement fait l’expérience de penser à un carré de chocolat, et…

A contrario, il nous apparaît que nous oublions régulièrement ce dont nous aurions voulu nous souvenir. Nous ne maîtrisons pas davantage la venue de nos pensées volontaires que leur cessation. Cela va des tables de multiplication, dont certains gardent des souvenirs amers, aux rendez-vous importants ou à la tâche urgente.

Quelles sont les conséquences de ces défaillances dans le contrôle de notre esprit ? Énormes ! Défaillances dans le contrôle de notre mental, défaillance dans la maîtrise de notre caractère, dans le cours de notre existence. Saint Paul lui-même confessait qu’il faisait tout ce qu’il ne voulait pas et qu’il ne faisait pas tout ce qu’il voulait. En d’autres termes, il se reconnaissait encore impuissant au contrôle de sa pensée. C’est facile de le mesurer quand nous prenons conscience des pensées qui nous entraînent à une action, puisque chaque action a forcément des répercussions sur la suite de la journée. La pensée des flageolets me traverse, je mange des flageolets, et… bref ! D’ailleurs, si nous réfléchissons à quelque événement important de notre vie, nous verrons sûrement qu’il a commencé avec une petite chose. Il en est de même pour nos pensées récurrentes, qui finissent par nous former le caractère. Par exemple, l’habitude de voir les choses du bon côté nous maintient dans la bonne humeur et l’optimisme même s’il arrive une difficulté. L’habitude inverse agit aussi. Nos pensées façonnent notre personnalité. Ce que nous sommes aujourd’hui est finalement le résultat de nos pensées et de nos actes d’hier. Prenons un exemple hyper simple. Comment sommes-nous vêtus là maintenant ?

Dès lors, observer le fonctionnement de notre pensée et comprendre ce qu’elle est devient bien autre chose qu’un plaisir intellectuel. C’est une porte vers la liberté. Poussons donc plus loin. Quand on observe nos pensées, on voit qu’elles apparaissent dans notre champ mental et disparaissent. Lorsqu’on souffre d’une obsession, ne dit-on pas que la pensée importune revient sans cesse ? Si elle revient c’est qu’elle était partie ! Ce n’est donc pas elle précisément qui revient mais une autre du même acabit. A plus forte raison toutes nos pensées ne sont que de passage, même les pensées joyeuses, même les pensées intelligentes, même les pensées géniales. C’est d’ailleurs la base de la pédagogie : il faut toujours répéter car la pensée s’évade éphémère

Ce qu’il y a, c’est qu’elles forment un flux quasi constant, du moins quand nous sommes éveillés, et que ça finit par nous donner l’impression d’être la somme de nos pensées. Quand on fait tourner un brandon dans la nuit, le simple point de braise donne l’impression d’un cercle complet. Mais c’est une illusion d’optique : la vie se passe de notre mental. Ce que nous pensons de nous ou des autres ne nous renseigne que sur une chose : sur ce que nous en pensons. Un grand nombre d’auteurs célèbres ont par exemple commencé par être refusés par des maisons d’édition mal avisées et inversement, certains êtres sensibles ont perçu dans les autres des merveilles qu’ils s’ignoraient. C’est même un métier aujourd’hui : découvreur de talents. Nos pensées courant donc le risque d’être fausses, il est imprudent de leur confier le sens et la preuve de notre existence. De plus, comme elles sont fugaces et incontrôlables, est-il raisonnable de nous identifier à cela, qui apparaît et disparaît si aléatoirement ?

Il nous reste à faire un pas de plus, comme nous l’enseignent les méditants du monde entier. Y a-t-il un moyen de nous décoller de la pensée comme on décolle un moustique d’un pare-brise ? Y a-t-il quelque chose derrière les pensées ? Ou en deçà ? Ou entre elles? Les sages nous disent que si nous pouvons observer nos pensées, c’est que nous ne sommes pas cela. L’œil ne voit pas l’œil. C’est ce mouvement de recul devant nos pensées qui nous en décolle un peu et nous commençons à regarder notre cerveau comme le lieu d’expression de nos pensées sans affirmer qu’elles représentent notre identité. Ce n’est pas parce que je m’estime faible par exemple que je le suis en réalité. Et qu’est-ce donc qui regarde les pensées passer, comme sur un pont d’autoroute, le promeneur désœuvré s’amuse au flot des vacanciers ? C’est ce qui s’en rend compte, ou ce qu’on appelle la conscience. Et ce qui prend conscience de la conscience qu’est-ce donc ? Ce qu’on appelle l’observateur, le témoin.

Il paraît tellement naturel d’avoir conscience de ce que nous vivons que nous ne cherchons pas à en savoir plus et que nous n’avons jamais observé le phénomène. Je me suis amusée à poser la question à l’un de mes petits fils de quatre ans. « Comment sais-tu que tes yeux voient ? » Ça l’a plongé dans la perplexité et finalement il m’a répondu : « Parce que. » Comme les petits enfants, nous sommes ignorants de la conscience. Pourtant elle couvre tous les domaines de notre existence dès que nos yeux sont ouverts : manger, prendre le train, faire le ménage, vivre en somme. Et nos émotions sont aussi dans son sein, même s’il faut un peu plus d’attention pour repérer leur traversée et nous en décoller : moments de joie ou d’affliction etc. L’œil ne voit pas l’œil, et ce qui voit l’émotion n’est pas l’émotion. Pourtant, c’est nous quand même. Il en est de même pour nos pensées. Dans l’espace de la conscience, les bouddhistes décrivent les pensées comme des objets subtils, nuages qui dansent un instant dans le ciel entre deux néants.

Toute la difficulté pour les penseurs que nous sommes est que cet espace ne peut pas être pensé. Étant à la source de nos pensées, il est avant elles : c’est en lui qu’elles s’élèvent et disparaissent et c’est tout à fait différent. Il est infini et nos pensées sont finies, il est vide et nos pensées sont comparables à des objets. Il est silencieux et nos pensées sont bruyantes. Nos pensées se relient à nos histoires et nos émotions transitoires, et cet espace est invariable. Invariable c’est le mot employé par le bouddhisme mais on pourrait sans doute dire aussi invariablement paisible car il ne s’agit pas d’une indifférence invariable ! Il n’est pas impacté par nos malheurs ni réjoui par nos bonheurs. Il est pur accueil de tout cela, et en même temps il en est la base et la condition. Par exemple, à quoi nous servirait une pensée inconsciente d’elle-même ? Quand on rêve et qu’on a les yeux ouverts, on n’a pas la conscience d’avoir les yeux ouverts. Cela ne nous sert à rien de plus d’avoir les yeux ouverts que s’ils étaient fermés.

Donc indéniablement puisque nous savons que nous voyons, que nous respirons etc, nous sommes conscients sans effort et par nature. Si nous allons plus avant dans cette pensée, un vertige pourrait bien nous prendre. Car cette conscience étant vaste et sans objet qui la constitue, du coup, elle ne peut être morcelée. On ne peut diviser que ce qui a de la matière. Je peux couper le gâteau, mais s’il n’y a pas de gâteau, il n’y a rien à couper. Nous sommes donc dans un espace de conscience inconcevable par l’esprit, plus grand que l’univers, ou selon les dernières hypothèses des scientigiques actuellement, plus grand que les multivers. Si cet espace est indécoupable, de ce fait il est Un, puisque pour prendre n’importe quel exemple, c’est la découpe qui fait d’un morceau de tissu deux morceaux. Et donc si nous, nous sommes pourvus de conscience, c’est forcément la même que la Conscience de la source, la conscience universelle, impossible à morceler.

Ce n’est pourtant pas notre expérience, et on se demande pourquoi ! Car si notre nature est conscience, il ne devrait pas y avoir de condition pour toucher cette dimension. Ça devrait être même indépendant de notre valeur morale, qui n’est qu’un jugement, une pensée de plus à notre égard. Nous devrions tous nous trouver à la fois dans le corps, les émotions et les pensées, et dans la félicité de cette immensité, lumière, amour et créativité, puisque nous sommes les deux. Pourtant, nous nous traînons dans nos limitations, nos divisions et aujourd’hui, avec cette guerre en Europe, nous nous infligeons une nouvelle preuve des torsions de nos pensées quand elles sont déconnectées de leur base sans forme. A   cause d’elles, nous nous mettons à produire mort et division, nous bafouons la vie, nous piétinons l’amour. Et quand nous cherchons l’immortalité, au lieu de la voir en nous, gratuite et à notre disposition puisque c’est nous, nous la conquérons à grands coups de transhumanisme et d’auto-robotisation. Car nous avons constaté que tout, absolument tout ce que nous voyons est apparu et va mourir et nous ignorons qu’on peut vivre sans fin dans ce que Bouddha appelle le non-né et que la bible appelle Je Suis.

J’ai dit qu’il ne devrait pas y avoir de condition, mais en fait, c’est inexact : il y en a une. L’unique condition est de faire attention d’une attention profonde à ce qui nous entoure et à nous, ne serait-ce qu’à notre corps. Être dans nos pensées ne nous empêche pas de nous cogner, nous en avons fait l’expérience, l’attention nous rapproche de la conscience. Et si nous méditons avec attention, on remarque qu’il y a des instants sans pensées. Quand nous arrivons à un temps entre deux pensées, que rencontrons-nous ? Certainement pas notre décès, ce qui suffit à prouver l’erreur de Descartes. Si nous nous intéressons à cet espace, l’aventure commence.

En effet, la méditation nous apprend que ce silence n’est pas du rien, mais l’espace de la conscience. Et nous, comme nous avons appris dans la vie à avoir conscience de quelque chose, lorsqu’il n’y a rien à quoi accrocher la conscience, pas même une pensée, nous passons à côté du gros lot. Car notre conscience habituelle est bridée, elle reste relative aux choses et la pensée la masque, alors que la conscience universelle est absolue, c’est-à-dire seule, c’est-à-dire une. On l’appelle le Soi, ou Je Suis, ou le grand Esprit, ou Dieu ou la Source, ou encore la Conscience. Source de vie, elle est la source aussi de toutes qualités qui se manifestent dans la matière et que les taoïstes disent inscrites dans nos organes.

Peut-être est-ce ce que Platon nomme « idée ». « Il faut convenir qu’il existe premièrement ce qui reste identique à soi-même en tant qu’idée, qui ne naît ni ne meurt, ni ne reçoit rien venu d’ailleurs, ni non plus ne se rend nulle part » dit-il dans le Timée. Il oppose ce monde invariable des idées au monde sensible fluctuant. Quand Socrate dans le Phédon invite ses interlocuteurs à définir la beauté, il attend d’eux qu’ils s’éloignent de la chose périssable et mouvante du monde sensible pour aller vers ce qui est abstrait et sans fluctuation. Ce sont les attributs éternellement beaux de l’archétype qui conféreront à la chose sa beauté, qui n’en possède pas par elle-même, vu qu’elle va changer et disparaître.

Alors, que devient la pensée dans la conscience universelle ? D’abord elle doit se taire pour permettre le changement de focus. Mais ensuite, elle découvre qu’elle appartient aussi à cette immensité et ce contact la guérit, la redresse quand elle est tordue et nuisible. Cela la repose, ou plutôt repose notre mental et notre égo pensant, car notre tension devant la séparation est pulvérisée, ainsi que la tension de la limitation personnelle, la tension de la mort inéluctable. Nous prenons conscience que notre véritable nature, selon l’expression bouddhiste, n’est pas du domaine de la pensée mais une évidence de vie et de joie éternelle que rien ne peut nous enlever puisque c’est nous. De plus, à mesure que nous nous habituons à ce degré d’intelligence, nous gagnons en lucidité, nous repérons plus vite ce qui dysfonctionne dans nos pensées et nous parvenons de mieux en mieux à les contenir ou les transformer. Nos capacités à nous relier à demeurer dans cette relation vont nous permettre de rapprocher le monde que nous vivons de la perfection de l’énergie spirituelle. De même, quand on cherche et qu’on reste tuné à une chaîne à la radio, elle arrive dans notre cuisine.

Alors nous commençons à maîtriser notre esprit et utiliser la pensée pour ce qu’elle est : une excellente bio-application ou, dit plus simplement, un bon outil. Or tout le monde sait que quand le tableau est accroché, on ne laisse pas le marteau au milieu du salon. Quand nous avons fini de nous servir de la pensée, mettons-la en repos, gardons pour notre plaisir toute l’énergie qu’elle ne dépense plus et détendons-nous tels que nous sommes, à l’abri dans la clarté de la Conscience qui nous inclut dans notre chair. Permettons enfin à notre corps de se vêtir de lumière dedans dehors, comme l’ont fait ceux qui se sont libérés du joug du mental et soyons heureux.

De l’argent, en avoir ou pas ?

De l’argent, en avoir ou pas ? Un coup d’œil suffit pour nous apercevoir que dans le monde et chez nous en France, il est globalement mal réparti. Nous sommes dans le camp de ceux qui en ont… ou pas ! La question de comment faire pour en avoir est donc parfois cruciale, vitale même car nos sociétés ne permettent pas de vivre sans aucun argent. Les périodes de crise comme celle que nous traversons accroissent encore cette tension. Il est plus surprenant de voir que cela reste assez souvent une préoccupation importante chez ceux qui en ont déjà beaucoup, alors que peu de gens osent dire qu’ils aiment l’argent. En effet nous en avons avons envers lui une attitude ambivalente faite de désir et de condamnation, d’attraction et de répulsion. Cette attitude est souvent irrationnelle, l’argent étant beaucoup plus qu’une monnaie d’échange. Il est chargé de valeurs symboliques et d’un poids psychologique auxquels nul n’échappe, qu’on en ait ou pas. Et puis, l’argent n’est pas neutre. Qu’en font les hommes ? A quoi sert-il ? Quels sont ses manifestations et ses enjeux, d’un point de vue personnel et collectif  ? Va-t-il dans le sens de la vie ou tout au contraire ? Et si on changeait le mot argent par un autre, de quelles nouvelles significations cette question pourrait-elle… s’enrichir ? Mais commençons par regarder ce qu’il est, et où nous en sommes.

Ce qu’il est, c’est un médiateur entre des personnes qui souhaitent vendre et acheter, il permet une liberté plus grande que le troc. Le troc se pratique depuis l’aube des âges entre deux personnes ou deux entités. Sa limite est qu’il faut que j’aie sur l’instant un bien à échanger contre celui que je veux me procurer. Dans les campagnes au Moyen âge, le troc a été longtemps utilisé plutôt que le paiement en pièces, faute de numéraire tout simplement et parce que le paysan, serf attaché à la terre, n’avait pas de projets dispendieux hors du champ, si j’ose dire, couvert par le troc : pas de vol lowcoast, pas de chirurgie esthétique, même pas de dentiste ! De nos jours le troc est remis à l’honneur, on peut échanger du concret, comme un poulet, ou de l’abstrait, comme un cours de maths, et même l’un contre l’autre. Mais même en réseau, même adapté, le troc garde ses limites. Que faire si étant prof de maths, j’ai besoin d’un plombier tout de suite mais que lui n’a pas besoin de cours de maths ? Les réseaux comme le SEL (Systèmes d’Échanges Locaux) ont dû pour plus de souplesse inventer des unités de paiement et une forme de banque interne réservée à leurs adhérents, une sorte de système hybride entre le troc et l’argent.

Débarrassé de toutes ces contraintes, l’argent simplifie les transactions du fait qu’on établit un prix normalement consensuel qu’on peut régler par un nombre variable d’unités de paiement selon son achat. Quand il en faut beaucoup, c’est cher et tout le monde ne peut pas tout acheter, mais des sociologues ont assuré qu’il était un progrès de civilisation : c’est toujours mieux qu’une spoliation du plus fort au plus faible, genre pousse-toi de là que je m’y mette et ferme-la… L’argent est une monnaie d’échange à la valeur établie par convention, qui favorise le libre choix dans le temps et dans l’espace et qui fluidifie les échanges. Grâce à l’argent, mon plombier pourra prendre des cours de gestion si les maths ne lui servent pas, en payant sa formation de compta avec la somme réglée par le matheux pour son intervention. Ou pas.

En ce sens, ce que représente avoir de l’argent peut se dire de n’importe quelle autre unité d’échange considérée comme précieuse et admise par convention dans une population et particulièrement entre les membres d’une transaction. Queues de renard, bœufs, moutons, pierres précieuses ou par exemple sel. Cette denrée miraculeuse permettait de ne pas mourir de faim en conservant les aliments jusque dans les saisons ingrates. Les Romains ont donc payé longtemps leurs soldats en doses d’un sel, d’où notre mot salaire. J’ajoute que celui-ci étant gratuitement extrait par des forçats (esclaves, voleurs, mendiants) ce n’était que bénéfice pour le pouvoir, qui se trouvait ainsi riche d’une inépuisable fortune qui ne lui coûtait rien. Bien après, le sel restant précieux, nous eûmes chez nous la gabelle, impôt de sel assez lourd selon les régions. Il reste que depuis des millénaires et dans le monde entier, la monnaie d’échange la plus répandue fut métallique comme le signifie notre mot argent.

L’usage de métal précieux (or, argent) reposait sur la valeur intrinsèque de l’objet, comme un bœuf, mais en plus maniable. La monnaie fiduciaire circulait aussi, c’est à dire une monnaie uniquement fondée sur la confiance, qui ne repose sur rien de tangible. Un billet où il y a marqué 100 euros ne vaut que son papier, à moins que les hommes ne lui accordent de la valeur et l’acceptent en échange d’une marchandise évaluée à 100 euros. Il y a eu de grandes crises financières et boursières au XXème siècle et il s’est avéré qu’on pouvait avoir des billets et ne pas avoir d’argent, ce qu’on avait en papier n’ayant plus aucune valeur marchande. Ma mère m’avait un jour montré une fort belle feuille d’emprunt russe qui en ruina plus d’un à la révolution soviétique de 1917, et qui n’avait plus qu’une valeur historique. Je me demande bien où est ce papier d’ailleurs…

Actuellement dans le monde, la monnaie fiduciaire est décorrélée de sa valeur en métal, elle est garantie par des banques d’état, la BCE (banque centrale européenne) et la banque mondiale. Mais il y a encore moins d’un siècle, en France, on pouvait entrer dans une agence avec ses billets et ressortir avec le même montant en or. Cette possibilité prit légalement fin en 1936 avec ce qu’on appela le cours forcé, c’est à dire cours forcé des billets sans contrepartie métallique. Forcé car la population n’y consentait pas, encore inquiète de la grande crise de 1929 qui plongea des millions de personnes dans la ruine et le tourment.

Le vingt et unième siècle a jeté l’inquiétude sur les réserves des banques garantes, avec la crise des subprimes aux USA en 2008 et la pratique que les économistes appellent ‘l’assouplissement quantitatif’. Vous voyez de quoi il s’agit ? C’est l’autorisation d’utiliser la planche à billets suivant les circonstances. Selon les informations du fonds monétaire international (FMI), ses gouverneurs ont accordé à la banque mondiale le droit d’imprimer sans contrepartie métal 456 milliards en billets en 2021, en vertu du ‘DTS’… c’est à dire du droit de tirage spécial. La monnaie demande de plus en plus de confiance à celui qui l’utilise. Selon Radio France International, le FMI a direct prévenu que 2022 serait une année de « turbulences monétaires »… Pour clore cette balade du côté de la monnaie fiduciaire, notons que suite à tout ça, le privilège de « battre monnaie » n’appartient plus aux états d’Europe et d’ailleurs, mais, chez nous, à la BCE qui délègue à chaque pays la possibilité de créer un certain quota de billets et de pièces dans une politique d’ensemble. La Banque de France n’a donc aucune souveraineté en la matière, c’est juste un atelier d’imprimerie. Il est clair que de nos jours, la question de cette conférence sur la possession d’argent et la liberté qu’il octroie s’applique aussi aux pays. La Grèce en a fait l’expérience il y a quelques années.

D’autre part, aujourd’hui, on va vers encore plus d’abstraction. De moins en moins de pièces sonnantes et trébuchantes circulent, et même de moins en moins de billets, avec la diminution du nombre de distributeurs dans les campagnes, la généralisation des paiements en ligne depuis les paires de chaussettes jusqu’à son obligation pour payer nos impôts. Dans le concret, observons la suppression de la fente réservée au passage des pièces et billets dans divers distributeurs, stations services et horodateurs, ou de plus en plus l’autorisation de payer en espèces seulement si on a l’exacte monnaie, les banques n’en délivrant qu’au compte-goutte. Cette évolution vers l’abstraction du moyen de la transaction s’accompagne paradoxalement d’une évolution inverse vers les acteurs de la transaction. Disparu l’anonymat de l’argent liquide, ce sont les agents de la transaction qui deviennent concrets… du moins dans le monde officiel.

Remarquons que cette abstraction de notre argent aboutit dans certains cas à ce que l’usager ne touche, au sens propre, ni sa paye ni aucune monnaie quand il achète, mais que cela ne change pas ni les conditions de salaire des gens, ni leur rapport à la dépense. J’ai même lu que la possibilité de payer en ligne et d’obtenir ainsi toutes sortes de crédits avait augmenté le taux de surendettement en déconnectant la possession virtuelle de la possession réelle de l’argent. Une grosse pile de ducats ou aucune pièce toutes poches retournées, ça c’est clair pour notre esprit. Mais quel est l’impact sur nos subconscients d’une virgule déplacée dans un nombre affiché à l’écran ? Un peu comme on dit que le deuil d’un être aimé est plus difficile quand on n’a pas assisté à ses obsèques, la virtualité n’enlève pas l’attachement, ni à l’autre, ni à l’argent, mais entrave seulement la prise de conscience des réalités. Ainsi cette abstraction toujours plus grande entraîne-t-elle un certain nombre de gens à se comporter comme s’ils étaient riches alors qu’ils ne le sont pas. En vérité, un nombre non négligeable des personnes suivies pour surendettement n’ont pas de conscience nette des sommes qu’ils ont, ou qu’ils n’ont pas.

Cette abstraction grandissante de l’argent est certainement la raison pour laquelle la langue française n’a pas inventé de synonymes familiers ou argotiques pour l’opération de paiement en ligne ni pour la carte bancaire. Il y a des biftons, mais pas de cartons. Par contre, pièces et numéraire en général continuent à être nommés de quantité de façons qui indiquent à elles seules l’importance concrète que nous accordons à l’argent et le plaisir ou le soulagement qu’il procure. Beaucoup de ces mots sont argotiques et renvoient à l’usage premier de l’argent qui est de pouvoir se nourrir. Voici quelques exemples : l’oseille permet de mettre du beurre dans les épinards, et, alors que peu de gens mangent aujourd’hui de l’oseille, ce mot a trouvé une nouvelle jeunesse dans le verlan zeyo. On a du blé aussi, ou plus un radis, ou de l’avoine ou de la fraîche. Le mot fric est le diminutif de fricot ou fricassée, qui est un plat de résistance où l’on frit des aliments avant de les laisser mijoter. Côté concret encore le pèze renvoie bien sûr au poids de l’argent, les briques au volume des billets et les plaques à leur forme, le pognon à ce qu’on met dans sa main, son poing, sa pogne, enfin la caillasse, ou yaska, au peu de valeur du montant. L’argent est international, on parlera donc du flouze, terme arabe qui désigne un coquillage, du cash, ou du lové, mot qui vient du romani. Du côté du vocabulaire standard ou spécialisé, on n’est pas en reste, mais c’est moins imagé, j’irai donc plus vite : billets, biens, pièces, espèces, numéraire, ressources, fortune, finances, disponibilités, liquidités.

Alors, certes, nous avons le choix des noms, mais pour le verbe qui les accompagne, il n’y en a qu’un : avoir. Dans son ombre, avoir traîne son contraire : « ne pas avoir », manquer. Or comme nous l’a démontré notre promenade à travers mots, manquer d’argent, c’est à terme manquer de moyens de se nourrir et mourir. Christian Junod remarque à ce sujet qu’on dit gagner sa vie, et non pas gagner son argent. Mais n’est-ce pas un raccourci parlant ? Sans argent, est-ce une vie, la vie qu’on vit ? Nous ne parlerons pas de la misère des lointains pays émergents, qui émergent d’ailleurs si lentement qu’on y meurt toujours de pauvreté, ni d’aucun pays suffisamment loin de nos yeux pour nous épargner la compassion. Non, restons simplement ici, en France et parlons de gens que nous croisons. Ne pas avoir d’argent et connaître les tribulations de la pauvreté, ce n’est pas une vue de l’esprit pour des millions de personnes sur notre territoire. Les restos du cœur ont acquis au fil des années une discipline tatillonne et soupçonneuse dans leur distribution alimentaire tant les demandeurs ont augmenté en nombre. Immigrés, personnes âgées, mères de famille, artistes, étudiants, ou travailleurs en fin de droits, même des cadres, forment une troupe hétéroclite de nécessiteux, dans le sens littéral du terme c’est à dire qui manquent du nécessaire, à moins que vous ne préfériez la périphrase administrative « économiquement faibles. » Mais de plus en plus, on rencontre parmi les indigents (c’est à dire littéralement dont les besoins ne sont pas assouvis) des gens qui travaillent. Aux ravages de ce qu’on appelle ‘ubérisation’, à savoir travail à la tâche et protection sociale et salariale amoindrie, s’ajoutent diverses conséquences de la crise actuelle sans oublier la condition faite aux paysans. J’ai pris récemment un vrai taxi dont le chauffeur était accablé par des journées de 15 ou 16 heures pour des bénéfices quotidiens d’une trentaine d’euros, faute d’assez de clients et par rigidité des charges.

Pour ces personnes, philosopher sur l’argent est complètement déplacé, inutile et presque obscène. Donne-moi d’abord à manger et de quoi vivre au chaud avec mes enfants, permets-moi de gagner ma vie, on parlera après. C’est à chacun de nous si nous ne sommes pas dans cette situation, de répondre à cette demande légitime à notre façon. Nous ne pouvons pas ne pas prendre position, car ne rien faire, c’est encore faire.

Et ne croyons pas que, si nous ne sommes pas pauvres, la pauvreté d’autrui ne nous concerne pas. Parmi nos aïeux nous avons forcément eu des gueux et des miséreux dont les mémoires nous ont été transmises, même à notre insu, au même titre que la forme de nos narines. Un jour, je me suis aperçue que lorsque je desservais des plats, je me débrouillais toujours pour en avaler subrepticement une cuiller entre la table du repas et l’évier, surtout quand il y avait des amis. Impossible de m’en empêcher, je me serais sentie mal. Mais pourquoi ? Personne ne m’aurait interdit de me resservir ! Un jour, j’ai compris que j’avais hérité d’un réflexe de misérable servante qui cherchait à manger à sa faim avec quelques miettes volées aux riches attablés en allant à l’office. C’est elle qui m’avait légué cet automatisme pour que je survive. Il arrive aussi bien sûr que cette mémoire de manque soit récente et que nous ayons eu des parents ou grands-parents qui, comme on dit, ‘comptaient’ lorsque nous étions petits, à moins que la pauvreté n’ait été notre propre compagne.

C’est une des raisons pour lesquelles l’insécurité du manque n’est pas exactement corrélée à la situation objective. On demandait à John DavidsonRockefeller, sans doute l’homme le plus riche du monde au siècle dernier, à partir de quel montant il considérerait qu’il aurait assez d’argent et il répondit : « Encore juste un petit peu plus. » Mais il avait été l’un des six enfants d’un colporteur sur les marchés. Il avait grandi avec le manque et la fortune qu’il avait acquise ne l’avait pas guéri de cette blessure. Dans bien des cas donc, cette souffrance consciente ou non, fait de nous des thésauriseurs, pour ne pas dire des grippe-sous, des rats, des rapiats, des pingres, des radins, des ‘gens qui les lâchent avec des élastiques’. Des avares comme Harpagon ou l’oncle Picsou. La peur du vide se conjure par le trop plein et la constante vérification du niveau.

Ajoutons que symboliquement, l’argent n’est pas seulement une commodité, même nécessaire. Du fait qu’il permet la vie, la sécurité et le bien-être, il symbolise l’amour, particulièrement l’amour maternel. L’argent dit ‘liquide’ circule comme le lait maternel, comme le bisou reçu et rendu, le rire partagé ou les glissades au toboggan. Les expressions ‘argent liquide’ ou ‘liquidités’ indiquent des sommes immédiatement disponibles à cette mise en circulation, tout comme l’amour est toujours disponible. Même en bourse, on parle des cours de la bourse comme des cours d’eau, on parle de flux. Des parent souvent absents voudront couvrir leurs enfants de cadeaux s’ils le peuvent, comme des marques de l’amour qu’ils n’ont pas pu leur donner et des truchements pour garder le lien lors de nouvelles absences.

Si nous avons fait le transfert amour/argent, manquer d’argent c’est donc peut-être révéler qu’on n’a aucun amour à faire circuler. Les psychologues affirment que si telle est la situation, c’est qu’on a en a manqué dès le début, qu’on n’en a pas reçu, ou pas assez. Refuser de dépenser aussi. Si on a ressenti trop peu d’amour et si l’argent a compensé ce manque, il nous faudra nous recroqueviller sur ce que nous posséderons, qui paraîtra toujours trop peu, vu que la béance de l’amour ne se soigne pas de cette façon. Pour rester dans le registre de la liquidité, toute dépense paraîtrait une fuite. Dans un cas comme dans l’autre, le résultat est le même, on n’en a pas à notre disposition, on souffre d’être sans. Il pourrait s’agir aussi de nous maintenir dans un mal-être compatible avec une mauvaise opinion de nous, instillée par nos parents, comme une auto-punition qui prolongerait leur opinion à notre égard, une action du sur-moi. De l’argent, si nous en avons, ce sera comme si nous n’en avions pas.

Le souvenir et la crainte de la misère, le manque d’amour familial qui provoquent cette thésaurisation jette une nouvelle lumière sur le caractère particulièrement épargnant des Français. Mais serait-ce mieux s’ils dépensaient tout ? Cette compulsion qui mène du fait de la possession à la ruine est une pathologie qui, comme l’alcoolisme, a donné lieu à des groupes de parole, les DA, débiteurs anonymes, qui cherchent à traverser un jour à la fois, un seul jour sans dépenser… Les psychologues relient cela, entre autres choses, à une souffrance enfantine qui bizarrement ramène elle aussi au manque d’amour. La sur-dépense traduit la dévalorisation (nous ne nous accordons pas le droit de disposer de quoi vivre normalement si bien que nous nous débrouillons pour nous priver de ce que nous avons, ou encore nous avons besoin d’acheter constamment le droit d’exister). La sur-dépense illustre aussi la nécessité de se prouver son pouvoir faute d’en avoir la tranquille certitude (se payer quelque chose est rassurant dans un premier temps). Enfin, sur-dépenser est un moyen de s’assurer l’amour d’autrui, l’acheter en quelque sorte, en le couvrant de cadeaux, puisque nous sommes pénétrés de l’idée que notre seule présence ne peut suffire.

Dans tous les cas, les causes de nos dysfonctionnements nous échappent le plus souvent. Nous projetons sur l’argent des souffrances intimes souvent non reconnues, nous dépendons de mémoires inconscientes, nous nous livrons à des transferts, des amalgames et nous nageons en pleine confusion entre différentes valeurs, morales, politiques, familiales et financières. Comme par hasard, le mot valeur est le même dans tous ces domaines, valeurs morales et valeurs boursières. L’argent prend donc dans nos vies une importance beaucoup plus grande que le fait d’en posséder ou non et nous peinons à y réfléchir avec une précision scientifique.

Car ça va loin ! La plupart des couples au comptes séparés taisent à leur conjoint le montant de leurs économies comme de leur patrimoine, sujet aussi tabou que le nom de leurs amants et maîtresses. Et encore, il y a des gens qui s’interdisent de s’enrichir plus que leurs parents, par loyauté familiale, tout le monde n’étant pas capable de jouer les Rockefeller. Ils s’obligeront à tirer le diable par la queue comme papa. D’autres, lors de successions, entrent dans des brouilles infernales, des brisures d’amitiés sans faille pour des sommes dérisoires, et il y en a qui choisissent de refuser tout, l’argent comme le reste, le concret comme l’abstrait. Fondamentalement et inconsciemment, nous ne percevons pas l’argent seulement pour ce qu’il est, ou devrait être : un simple outil normalement destiné au bien-être de tous et donc de nous aussi. N’est-ce pas dommage ? Mais en prendre conscience est une porte vers la liberté intérieure.

Ajoutons qu’il n’y a pas que des raisons mémorielles, affectives et inconscientes dans nos orientations financières. On peut aussi refuser la richesse par sens moral, par idéologie, par engagement religieux, ou simplement parce qu’on s’en méfie. On peut le rejeter parce qu’on sait que l’argent n’est pas seulement la vie, c’est aussi la mort, selon ce qu’on en fait ou comment on l’obtient. Selon l’organisation de notre monde actuel, l’argent est plus rare que la main d’œuvre humaine quasiment gratuite dans de nombreux points du globe. Et comme tout ce qui est rare dans un monde marchand, il est cher. Ainsi l’humain vaut-il beaucoup moins que l’argent qu’il permet de fabriquer. Esclavage, prostitution forcée, travail des enfants, exploitation sans vergogne ni limite sont monnaie courante sur les toits du monde, en Arabie saoudite, en Chine, en Afrique aussi, au point que chaque jour des malheureux préfèrent risquer la mort et souffrir l’exil plutôt que de rester dans leur pays d’origine pendant que nous profitons de leurs richesses et de leur travail. Pas de quoi avoir envie d’être complice.

La France en tant que pays est restée en 2020 le troisième producteur et vendeur d’armes au monde, derrière les USA et la Russie. On se félicite de ce « fleuron de l’industrie française ». Fleur, oui, mais de chrysanthème. Avec notre armement, la mort balance son étendard au Yemen. Les états ne sont pas les seuls : la mafia assoit aussi son pouvoir sur un argent sale, qui provient de ventes d’armes, de drogue, d’organes humains ou d’humains entiers et de trafic sexuel.

Et à titre individuel, qu’en est-il ? Je connais des sans-papiers qui travaillent dur au chantier et que leurs patrons payent des queues de cerise. D’ailleurs, personnellement, la malhonnêteté ne nous aguiche-t-elle pas ? Du simple silence au moment où la caissière s’est trompée en notre faveur à l’omission de quelque revenu dans notre feuille d’impôt, en passant par l’oubli d’informer nos acheteurs de certaines défaillances de nos voitures et par de menues escroqueries aux assurances… mmm ? Je miserais une bonne somme sur cette paraphrase de La Fontaine : ‘Ils ne cédaient pas tous, mais tous avaient l’idée’. Alors, existe-t-il un argent propre ?

La réponse est difficile. En tout cas, dès qu’il est du côté plus clair de la force, la plupart du temps, il est difficile à gagner… Nous avons appris cette souffrance depuis des millénaires. Dès les premières lignes de la bible, Dieu a chassé Adam du paradis avec cette malédiction : « Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front. » Il est admis qu’il s’agit d’un commandement premier et préalable au décalogue, suivi de près par l’ordre aux femmes d’accoucher dans la douleur. Cette injonction à la souffrance et à la peine a été prétextée pendant des millénaires pour justifier l’exploitation de la plus grande partie de l’humanité, à l’exclusion de quelques happy few qui ne se sont pas du tout sentis visés par la divine sentence mais qui ont su l’utiliser à leur profit.

Aujourd’hui certes, on interprète aussi cette phrase comme une constatation désolée de la Conscience omnisciente, pour qui l’éternité est un instant. On l’entend comme un dernier appel à Adam pour qu’il change d’attitude. Il faudrait sous-entendre, ‘Si tu continues comme ça, tu gagneras ton pain à la sueur de ton front.’ Un peu comme le destin de fatalité et le destin de providence des bouddhistes. Si tu continues comme ça, tu erreras emprisonné dans le destin de fatalité du samsara. Regardons le monde. Nous en sommes toujours là, nous avons continué. En témoignent des axiomes comme le darwinien Struggle for life, se battre pour survivre, ou la loi : No pain, no gain. Le champ d’application de ces injonctions est vaste. Adèle Combe vient de publier en 2022 une étude intitulée ‘Comment l’université broie les jeunes chercheurs’. Elle y détaille la souffrance infligée aux étudiants qui préparent une thèse dans le mépris, le harcèlement et l’absence totale de rémunération. Certains furent accueillis par cette phrase inaugurale : « Un doctorant qui ne souffre pas est un mauvais doctorant. » Encore plus vaste, pensons au proverbe sadique sans doute inventé par des hommes et destiné aux femmes : « Il faut souffrir pour être belle ».

Mais qu’est-ce que nous avons continué, depuis la rupture du jardin d’Eden, pour stagner dans cette situation ? Nous avons continué à nous projeter dans l’avoir, et à nous sentir insatisfait d’être. Nous voyons dans la possession de l’avoir la seule source de pouvoir, au point que cela s’étend à toute notre vie, par exemple nos relations. Lors de présentations, n’avons-nous jamais entendu ou dit avec un petit geste : ‘ma femme’, voire ‘ma meuf’ ou ‘mon mari’, ‘mon keum’, comme on aurait montré sa montre ou ses chaussures ? Le berger dans les pâturages observe la joie de vivre de l’agnelet et constate que même si l’agnelet n’a rien, il est riche de joie et de vitalité. Parfois même le berger se laisse contaminer par cette exultation de l’instant et tout en n’ayant pas, ou en tout cas en ayant peu, il se sent riche et tranquille. Mais sans doute a-t-il eu besoin de l’espace des montagnes et du ciel, des leçons animales et du silence des étoiles pour se dessaisir de l’addiction de l’humanité à l’avoir.

Par contre, en tant que pays, nous sommes en plein dedans. Rendons-nous compte que nous comptons encore la croissance du PIB pour seul indice de la croissance de notre bien-être et de notre bonheur. Or le PIB, produit intérieur brut, est calculé à partir de l’augmentation des productions économiques d’un pays, et c’est tout. Le Bouthan a bien tenté le Bonheur National Brut, le BNB, mais bon. Personne ne l’a suivi. Or donc, chez nous, pour 2021, les prévisions de croissance de notre PIB selon le Fonds Monétaire International étaient de 14 % et nous caracolons à la cinquième place des pays les plus riches, derrière les USA et la Chine, le Japon et l’Allemagne, sur un total de 195 pays indépendants reconnus par l’ONU. Cette information m’a laissée pantoise pour deux raisons. Premièrement quelle peut être la responsabilité d’un pays si riche envers les 190 autres pays moins riches que nous et dont plusieurs sont à l’agonie ? N’y a-t-il pas là quelque chose qui cloche ? Qui devrait si nous en étions pleinement conscients, nous empêcher de dormir ? Que faire de notre place pour changer ce scandale ?

Et d’autre part, si l’avoir est l’origine du bonheur d’être, nous devrions appartenir à l’un des cinq pays les plus heureux du monde. Est-ce le cas ? Eh bien j’espère que non, j’espère bien que même loin derrière notre PIB, de nombreuses populations jouissent de plus de bonheur que nous, vu chez nous le nombre de SDF, le nombre d’anxiolytiques consommés annuellement, le nombre de stupéfiants sur le marché, le nombre de suicides, le nombre de crimes, le nombre de maltraitance, le nombre de maladies psychiques et physiques !

Nous avons gagné avec la réduction de l’être à l’avoir, un billet première classe et plein tarif pour l’enfer. Car, en plaçant en numéro 1 de nos ambitions l’augmentation du PIB, de la croissance et de la production, nous plaçons forcément en 2 l’humain et plus largement la terre et tous ses animaux, ses arbres et même son ciel. Qui veut la fin veut les moyens, dit-on. Dans ce renversement des valeurs de l’être et de l’avoir, toutes les formes de la vie sont ravalées au rang de moyens, c’est-à-dire chosifiées, donc sans aucun prix, donc jetables. 

Quant à la fin, dans le double sens du mot fin, à savoir le but et le terminus, c’est l’argent et son pouvoir. L’argent appelle l’argent et tout est bon pour l’accroître. La fortune des dix hommes les plus riches du monde a doublé depuis le début de la pandémie, d’après un rapport d’Oxfam, rendu public lundi 17 janvier 22, il y a quelques jours. Pendant ce temps les revenus de 99% de l’humanité ont fondu jusqu’à l’intolérable, et on a continué à supprimer des lits par milliers à l’hôpital. Les dérives politiques et sociales que j’ai mentionnées tout à l’heure ne sont donc pas des accidents mais des conséquences normales et inévitables de cette erreur de classement entre l’être et l’avoir, erreur qui a fini par faire de nous l’espèce la plus invasive et la plus malheureuse de la terre. Et comme les simplets dont rient les petits enfants, nous scions au sens propre du terme, la branche sur laquelle nous sommes assis.

Cette obsession de l’avoir est donc source de souffrance pour les autres et pour nous-mêmes, Bouddha l’avait déjà enseigné il y a plus de 2000 ans. Elle nous maintient orientés vers les phénomènes extérieurs et subissant leur attraction et leur répulsion. L’avoir nous enferme en effet dans le monde de l’attraction qu’on peut aussi nommer désir. Le désir lui-même est l’enfant du manque pour lequel nous éprouvons de la répulsion. Mais qu’arrive-t-il lorsque le manque nous est consubstantiel ? L’assouvissement du désir parvient à le combler, mais pas durablement et jamais totalement. D’ailleurs, nous sommes toujours dedans. Les publicitaires le savent, qui activent et recréent constamment ce mécanisme du désir. Comme une addiction, nos désirs nous font dépendre toujours plus d’un extérieur qui nous échappe en grande partie.

En effet, si nous confondons avoir et être, nous croyons vital d’avoir pour être. Notre désir devient une soif qui ne peut jamais s’éteindre, se manifestant aussi par son ombre, la peur de perdre ce qu’on a. Ainsi naissent et prolifèrent des négativités comme la jalousie, la convoitise, la cupidité, la peur et l’avarice, qui ne rendent heureux ni ceux qui les éprouvent ni ceux qui les subissent. Mais comment faire autrement ? La richesse, comme tout ce qui est créé, comme nous-mêmes, a un début et une fin et nous n’avons aucune certitude que notre fortune puisse échapper à cette règle d’impermanence. Et quand bien même, lorsque notre propre impermanence nous éclatera au nez, nous ne l’emporterons pas en paradis. Nous devrons partir sans, comme des pauvres. Quel sort pénible que de dépendre d’un avoir aléatoire et temporaire pour asseoir notre besoin vital et constant de nous sentir être ! Dans l’Avare de Molière, Harpagon crie cette confusion dans son délire, alors qu’il vient de s’apercevoir qu’il a été volé : « Au voleur, au voleur, » et aussitôt : «  à l’assassin, au meurtrier ». Puis il balance de l’être à l’avoir dans une même désolation : « Je suis perdu, je suis assassiné, on m’a coupé la gorge, on m’a dérobé mon argent. »

Dans la quête de l’avoir chacun devient l’ennemi implicite de l’autre. Dès qu’on est dans le monde des objets, on se heurte à l’existence de limites, si bien qu’à un moment, ce qui est donné à l’un ne sera plus disponible pour l’autre. Dans le royaume des égos, si Obélix prend la plus grande part du gâteau, Astérix n’en aura qu’une petite. En revanche, si on se débarrassait d’Obélix, Astérix pourrait tout manger… Ha ha… Dans cette logique, l’augmentation du pouvoir donné par l’argent n’est que l’augmentation du pouvoir de nuisance de l’homme et l’établissement d’un monde de division. La division, c’est exactement le sens étymologique du mot ‘di-able’, c’est à dire en grec, ce qui est ‘jeté au milieu’, et qui brisant l’unité fait d’un seul morceau deux morceaux séparés et bientôt antagonistes.

C’est pourquoi Jésus dit que « Nul ne peut servir deux maîtres, Dieu et Mammon. » Il acte ici que l’argent (Mammon) ne nous sert pas mais que c’est lecontraire qui se passe. Saint Jacques à son tour invective les riches avec violence. «  Vos richesses sont pourries, dit-il, et vos vêtements sont rongés par les vers. Votre or et votre argent sont rouillés; et leur rouille s’élèvera en témoignage contre vous, et dévorera vos chairs comme un feu. Vous avez refusé de payer le salaire des ouvriers qui travaillent dans vos champs. » La rouille n’attaque que les objets, et précisément les objets métalliques comme les armes. Dans le monde de l’avoir déconnecté de l’être, l’argent c’est une arme de mort.

Or la vie est précieuse, elle est faite pour être facile et joyeuse, et remplie d’amour d’autant plus qu’elle dure peu. Regardons les petits animaux, ils sont comme les petits d’hommes. Ils veulent jouer, manger, dormir et puis des câlins. Tel est le plaisir, telle est la direction naturelle et universelle de la vie. Ça m’a rappelé une anecdote dont je n’ai pas réussi à retrouver la source. C’était un sociologue qui suivait un indigène d’Amazonie. L’indigène tua un gros animal. Il le découpa et l’emporta sur son dos.
– Que vas-tu faire avec tout ça ? demanda l’occidental. Tu vas le vendre à la ville et déposer ton argent à la banque pour être assuré en cas de disette ?
Après un court silence d’incompréhension, l’indigène accueillit cette proposition d’un énorme rire qu’il eut du mal à calmer tant cette idée lui parut saugrenue. Quand il eut repris son souffle, il déclara : « Ma banque, c’est ma tribu. »
En d’autres termes, pas de plus grande richesse que le vivant. Et dans l’unité de l’amour, quand il aurait faim, il allait de soi que les autres le nourriraient comme lui s’apprêtait à le faire pour eux. Tous vivaient donc non pas dans la richesse mais dans la conviction qu’ils ne manqueraient de rien, c’est ce qu’on nomme abondance.

Cette nouvelle notion délivre autant de la convoitise et de la malhonnêteté que de l’avarice. La richesse financière n’appartient qu’au genre humain – et encore comme on vient de le voir, pas tous. L’abondance appartient aussi à la nature. Comme les cerises sur un cerisier, elle peut être considérée comme le fruit naturel de la vie et ne lèse personne, pas même le cerisier. D’ailleurs le verbe qui accompagne ce mot n’est pas ‘avoir’ mais ‘être’, ou ‘vivre’. Même vivre dans l’abondance, comme dans un environnement naturel. L’abondance est possible, elle est souhaitable, et qu’elle prenne ou non la forme de l’argent, nous la méritons tous et pouvons tous y prétendre. Il est temps de nous rééduquer.

Il existe donc des centaines de livres sur l’abondance, dont le titre contient le mot comme un appel. L’un des plus connus c’est Créez l’abondance, de Deepak Chopra, réédité dans des dizaines de langues depuis vingt ans. Ces livres nous proposent en général la rééducation du subconscient, la discipline de la reprogrammation, le contrôle de la pensée, des paroles et du comportement. Ainsi s’exercera la loi de l’attraction de l’univers dont les richesses sont infinies. Sur le thème de l’attraction, on peut aussi trouver des centaines d’ouvrages, dont le best seller de Rhonda Byrne : Le secret. Si nous incarnons l’abondance, si nous faisons la paix avec elle, elle viendra à nous et nous saurons l’accueillir. En un mot, « Qui se ressemble s’assemble. »

On pourrait prendre pour une entourloupe linguistique le succès de ce mot. « Allez, hop ! Un petit tour de passe passe, voyez l’argent ici, il est sale, il est dangereux, il est insuffisant, berk, et hop ! Où est-il ? Il a disparu messieurs dames ! Plus d’argent, c’est fini ! Mais, mais ! regardez par ici : la voici la voilà, c’est l’abondance ! » Pourquoi pas ! Cependant, en réalité c’est un changement de paradigme que ce mot propose. L’abondance inclut l’argent bien sûr, les moyens de notre subsistance et de quoi nous offrir aussi des produits aujourd’hui nommés produits non essentiels, mais elle concerne aussi les richesses non financières, nos amis, nos années de vie et ses joies. Et encore davantage, elle inclut la reconnaissance et l’offrande. Et d’autres richesses plus surprenantes…

Par exemple, Franck Lopvet signale une contradiction entre la volonté d’être riche et le refus que nous avons de notre propre richesse intérieure, polarisée bien sûr. Il disait dans une interview YouTube qu’il était fort riche en défauts, et qu’il vivait beaucoup plus sainement depuis qu’il avait reconnu et accepté cette abondance ! Car comment vouloir des richesses si nous refusons la moitié (au moins) de ce que nous sommes ? Nous devrions tout reconnaître afin que les opposés ne se tournent pas le dos ou ne se battent pas, et que nous puissions en faire quelque chose. Virons Procuste. Vous connaissez Procuste ? Ce cinglé allongeait tout le monde dans le même lit, et il coupait les jambes de ceux qui étaient trop grands, il étirait celles de ceux qui étaient trop petits. Si le lit de Procuste nous dégoûte, observons les circonstances où nous nous infligeons à nous-mêmes ce traitement et remplaçons le refoulement ou l’amertume par l’amour. Reconnaissons-nous comme nous sommes.

On pourrait le dire aussi de cette façon : remplaçons le pouvoir patriarcal par le pouvoir matriarcal, qui aime, chérit et protège la vie. On a vu où nous conduit le patriarcat : loin de l’amour, contre la vie. Il y a bien eu des essais d’amélioration de la condition humaine, dont le communisme est un des exemples les plus répandus. Mais tout a échoué, car les procédés viennent de la même source qu’ils prétendaient tarir. Une histoire d’homme dans la matière. Les chiens ne font pas des chats. Ça suffit. Ça suffit.Seul l’amour est sans danger : il guérit et unit, le malheur se dissipe et la pathologie aussi. La médecine considère comme malade un enfant qui se mutile. A l’échelle de notre planète, c’est ce que nous faisons, mais peu importe, la sollicitude du yin ne fabrique pas de différence entre la partie et le tout, elle guérira la planète et les vivants. Pour le yin, la réponse à la question de cette conférence est simple. Avoir de l’argent (comme outil et non comme maître, subordonné à l’être, abondance) oui. A foison ! Mais alors, pour tout le monde et pour réparer ! Par contre, un système qui tue et qui divise les vivants entre ceux qui ont de l’argent et les autres, alors là c’est non. Il ne faut pas confondre féminité et passivité. Si nous voulons agir, hommes ou femmes, rendons honneur au féminin. Femmes, respectons-nous nous-mêmes en tant que femmes et faisons-nous respecter. Hommes, reconnaissons et honorons notre féminité intérieure, notre richesse inconnue en la laissant s’exprimer.

Et puis il faut trouver la force, l’énergie nécessaire à cette mutation. La force n’est pas dans la matière, cela fait des millénaires qu’on essaye en vain de l’y trouver, et on bricole. Elle est dans l’énergie une et intelligente qu’on appelle aussi conscience, ou lumière comme celle que symbolise l’or. Il n’est plus temps de se ruer vers l’or extérieur, il faut nous mener nous-mêmes à l’intérieur, là où les vagues des changements du monde n’ont pas d’impact. Et là, de quoi finit-on par faire l’expérience ? Que comme l’eau, nous avons trois états : solide, liquide et gazeux. Squelette et sang, énergie. Toute la médecine chinoise des méridiens s’appuie là-dessus et aujourd’hui c’est la science qui l’affirme. L’énergie précède la matière, c’est d’elle que surgit la matière, toute la matière des univers immenses. C’est elle la source de l’ordre et de l’amour. Et puisqu’elle est une, elle n’est pas ailleurs qu’en nous. Pouvons-nous mesurer ce que ça signifie ceci : cette énergie n’est pas un autre ?

Ainsi on peut mieux comprendre les paroles du Christ en Luc : « N’aie pas peur, petit troupeau. Vendez vos biens et donnez l’argent aux pauvres. Munissez-vous de bourses qui ne s’usent pas, amassez-vous des richesses dans les cieux où elles ne disparaîtront jamais ». Aucun des apôtres ne tomba ensuite dans le besoin, Jésus ne recommande pas la misère, mais l’allègement du surplus qui confine l’humain dans l’avoir. Il renvoie à cette partie de nous qui est la richesse même, sans coffre-fort, sans rouille et sans matière. Sans matière, mais avant elle. Comme Bouddha, il invite à se souvenir de son origine.

Seulement, nous sommes comme Harpagon et son or de matière. Nous, nous aimons le plein et pas le vide. Arque-boutés à nos corps et nos pensées, nous voulons atteindre l’illimité en restant dans nos limites et la lumière sans quitter l’obscurité. Comme bien sûr nous échouons, nous en déduisons que cela n’est pas vrai, que ça n’existe pas, ou alors que cet état s’il existe, ce n’est pas nous. Mais ceux qui ont réussi disent le contraire, ils nous supplient d’essayer pour notre jouissance infinie et pour la terre entière. Là est le trésor des trésors, disent-ils. A nous de décider de devenir ou non les chercheurs de cet or.

Terminons avec une petite fable. On raconte en Afrique du Nord et en Inde aussi, qu’il y avait un mendiant toujours assis sur la même caisse, réclamant jour après jour quelques piécettes pour manger chichement. Un jour passa un voyageur. Il vit le mendiant, il reconnut la caisse.
– Mon ami, lui dit-il, je reconnais ce coffre ! Il est rempli d’or.
L’histoire propose alors deux versions à l’auditeur. Dans l’une Djora le mendiant n’a aucune considération pour ce qu’il vient d’apprendre. Il méprise le voyageur, se moque de ses bêtises et continue misérablement à mendier plutôt que de faire l’effort d’ouvrir la caisse. Dans l’autre, il tient compte de cette information. Il sort d’un seul coup de la pauvreté et il festoie indéfiniment avec tout le village et le voyageur.

Noël comme un éveil

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La symbolique de Noël dépasse les récits et les traditions. Il y a plus de deux mille ans déjà, on fêtait chez nous les Saturnales du 17 au 21 décembre au moment du solstice d’hiver et le 25 était grande fête de la lumière, avec la naissance du dieu Mithra. Et cette année encore, il semble que nous ayons envie de fêter Noël, de nous réfugier dans son symbolisme enfantin. Depuis début novembre s’amoncellent dans les rayons des supermarchés, des calendriers de l’Avent, des guirlandes, des crèches et toutes sortes de sapins. Quelque chose en nous reste attiré par le mystère de la nativité, ou déteste cette période. Au delà des circonstances historiques des Noëls de notre vie, en deçà des traditions religieuses, revisitons donc ces récits d’une façon qui nous soit profitable aujourd’hui. Avant de sortir au jour, la graine se prépare et se fendille au profond de la terre, dans le noir elle se prépare à la lumière et ces dates célèbrent une transformation qui nous concerne tous. Jusqu’à notre mort, nous aurons des graines de nouveau enfouies dans notre terre, qui auront besoin de soutien : le soutien de la fête. De quelle nouveauté, de quelle naissance s’agit-il ? Et comment accompagner cette germination ? Toutes les civilisations proposent des enseignements à ceux qui s’intéressent à une autre dimension d’eux-mêmes, afin qu’ils puissent accéder au « divin enfant » que chante le cantique. La nôtre ne fait pas exception et on peut découvrir dans les récits évangéliques et les traditions populaires comme un tutoriel, une sorte d’assistance en lignes – lignes au pluriel, lignes de bible bien sûr ! pour notre propre re-naissance.

Cela commence comme un conte. N’aurait-il pas été plus efficace d’appeler un chat un chat et de parler clairement ? eh bien non ! Parce que le subconscient et l’enfant en nous, aiment les histoires et s’ennuient quand c’est trop sérieux, parce qu’ils écoutent avec le cœur. Il faut redevenir comme un enfant et participer à l’histoire comme le petit qui retient sa respiration ou complète les phrases qu’on lui propose. Parce que si on ne participe pas, ça ne marche pas, on oublie. Et puis, l’aspect inoffensif du conte lui a permis de traverser presque indemne toutes les folies de l’histoire. Jésus a été crucifié, les chrétiens sont persécutés dans de nombreux endroits, et perdurent tant bien que mal les contes de Noël.


Entrons donc dans ce récit comme des enfants, glissons-nous dans le tableau. De même que dans les rêves chaque partie du rêve représente le rêveur, jouons à ce que chaque partie du conte de la nativité nous représente pour sentir et comprendre en quoi il nous concerne aujourd’hui encore (je n’invente pas ce procédé, c’est depuis longtemps une technique jésuite). Voici: une femme douce et tranquille, son mari, un merveilleux bébé, des bergers et leurs agneaux, des rois en somptueux équipage, un bœuf, un âne. Tous, ils sont nous. Il fait nuit et un peu froid. Au dessus de la crèche, une étoile et le firmament déployé, un firmament de 25 décembre. Le bruissement de l’aile des anges accompagne le souffle régulier des gens et des bêtes. Vous y êtes ? Partout, c’est encore nous.

L’histoire que Luc va nous conter commence au chapitre deux – deux comme le chiffre de la lettre b, Beth en hébreu, qui inaugure la Genèse : « Bereschit, « au commencement », Beth comme la lettre B de Bethléem aussi, où nous allons nous rendre maintenant. Si ce n’est pas pure coïncidence, cela signifie qu’avant que la matière ne se forme, il y a un numéro 1.

Donc, « En ces jours-là parut un édit de l’empereur Auguste, ordonnant de recenser toute la terre. […] Et tous allèrent se faire recenser, chacun dans sa ville d’origine. »

Le Christ naît dans l’histoire des hommes au moment où on dit que l’occupant romain impose un recensement obligatoire avec déplacement des populations vers le lieu de naissance. Les Romains ne badinent pas avec l’ordre et leur pouvoir est tel qu’il s’étend sur toute la terre (du moins c’est leur point de vue). Il se serait donc agi de compter tous les humains de la terre.

Dans la Bible aussi, David, ancêtre de Jésus, procéda au recensement de son peuple mais ensuite, Dieu lui infligea le choix entre sept années de famine, trois années de défaites ou trois jours de peste… Bigre ! Pourquoi ? Parce que dans le principe même, recenser, c’est dénombrer. On ne peut dénombrer que le multiple, que des objets, alors que Dieu est Un. Autant dire que nous n’avons pas à projeter un Dieu comme un vieux barbu sur un nuage, un numéro de plus par rapport au nôtre, fût-il le premier numéro de la liste… Non. Le deuxième plutôt, après nous. Ce qu’on nomme Dieu est au contraire indénombrable, puisqu’il n’a pas de forme, avant les formes, énergie pure. Contenant sans forme de toutes nos formes, unité d’amour, lumière qui est vie. Aujourd’hui, on peut parler de l’unité de façon laïque en s’appuyant sur les sciences, puisqu’une seule et même structure régit la multiplicité des formes de l’univers et que Max Planck reprend les termes bouddhistes en parlant de vide plein dans lequel se trouvent les objets.

Donc, le multiple cache et révèle l’unité, si on s’intéresse à l’Un. Mais si on s’intéresse au multiple, on recense, on dénombre des entités séparées, isolables, utilisables, interchangeables et exploitables. En un mot, recenser, dénombrer, c’est dans ce cas refuser l’unicité, c’est se donner les moyens d’asseoir un pouvoir personnel avec autorisation implicite de tuer, et c’est là sans doute que le roi David s’est égaré. Aujourd’hui, avec le décompte et le contrôle constant et grandissant de chacune des unités que nous formons, ne marchons-nous pas vers ce genre de recensement perpétuel ? Quoi qu’il en soit, linsertion historique de la naissance du Christ est une bonne nouvelle parce qu’elle crée un lien avec notre situation personnelle. Nous sommes bien nous aussi jusqu’au cou dans l’histoire des hommes et dans la nôtre en particulier, ou je me trompe ?

Écoutons la suite. « Joseph, lui aussi, quitta la ville de Nazareth en Galilée, pour monter en Judée, à la ville de David appelée Bethléem, car il était de la maison et de la descendance de David. Il venait se faire inscrire avec Marie, son épouse, qui était enceinte. »

Joseph est bien de descendance royale, de la lignée de David. Nous aussi, de la lignée de la conscience, ‘enfants de noble origine’, disent les bouddhistes. Nous en souvenons-nous ?

Et Marie ?
Marie, c’est nous encore, mais nous en puissance seulement dans la mesure où c’est nous dans notre virginité, comme l’ange Gabriel l’a bien précisé. Les pères de l’église au Moyen-Age ont affirmé la virginité physiologique de Marie, avant, pendant et après l’accouchement. Cela me laisse rêveuse, cet hymen qui résiste à un accouchement, mais c’est forcément miraculeux… Par ailleurs, indépendamment de cette allégation, la virginité est le symbole de la pureté, c’est-à dire en chimie, l’absence de mélange, du 100% pur! La virginité dit donc : « Je suis sans mélange, comme de l’eau pure ».

La phrase de Luc que je vous ai lue nous donne deux informations précieuses. La première paraît banale : c’est la femme qui devient mère, et jamais l’homme. C’est à dire que, homme ou femme, c’est à notre partie féminine d’accueillir, de porter et d’accoucher l’enfant intérieur, fils du Très-haut. Ce n’est pas à notre partie masculine qui, quand elle est impure, s’agite, fait du business, aime la guerre et vend des armes. Celle qui s’installe comme numéro 1 à la place de la vie. Aujourd’hui par exemple, avons-nous laissé de la place au féminin, ouverture, accueil et confiance ? Sommes-nous restés tranquilles comme Marie plus tard devant le berceau?

La deuxième information donnée par ces quelques lignes, c’est que nous ne pourrons enfanter le Christ fils du Très Haut si nous ne retrouvons pas notre propre virginité, si nous ne faisons pas ce travail de nettoyage et de tri jusqu’à la pureté. Nos pensées sont-elles dans l’ordre et la lumière, et nos émotions à leur place ? En d’autres termes, n’y a-t-il pas de mélange, pas de contamination entre nos pensées et nos émotions? Et puis, est-ce que nous choisissons de dire oui à la vie sans une pincée de non ? Sans compromission ? Ou alors nos pensées, nos émotions et nos comportements ménagent-ils plus ou moins sciemment une place à la peur ? A la colère ? La plainte etc ? La pureté sans mélange c’est aussi la clarté de nos choix, comme ceux des petits enfants. Et notre corps juste là maintenant, quel renseignement nous donne-t-il ? Est-il tranquille et détendu comme il nous a été donné bébé ou accablé de toxines et de stress ?

Poursuivons.
« Or, pendant qu’ils étaient là, arrivèrent les jours où elle devait enfanter. Et elle mit au monde son fils premier-né ; elle l’emmaillota et le coucha dans une mangeoire, car il n’y avait pas de place pour eux dans la salle commune. »

Pas de place dans la salle commune.
La salle commune c’est nous bien sûr. Et qu’y a-t-il de caractéristique dans une salle commune, dans un réfectoire, une gare, un stade, ou un préau d’école ? Hein ? Le bruit. Avez-vous essayé de faire taire une salle commune ? Si nous y arrivions, combien de temps obtiendrions-nous le silence ? Le bruit n’aime pas le silence, il s’ennuie. Une minute lui semble déjà si longue qu’on en fait un deuil national.

Alors en nous, qu’est-ce qui fait tout le temps du bruit ? Notre tête. Notre mental et ses pensées. En d’autres termes, comme il faut du silence pour concevoir et enfanter le fils de Dieu, nous savons qu’il ne naîtra pas au milieu de notre mental. Inutile de chercher par là. C’est clair : là comme dans les hôtels de Bethléem, il n’y a pas de place pour le divin enfant. Il faut donc pour aller à la rencontre de cet enfant en nous commencer par sortir de la salle commune et apprivoiser le silence. Quel est notre temps moyen de silence entre deux de nos pensées ?

C’est là qu’intervient la crèche, qui est selon le dictionnaire une « mangeoire à l’usage des bestiaux, installée le long du mur de l’étable, de l’écurie ou de la bergerie. » D’où par extension du sens, toute la bergerie ou l’étable. Que nous raconte la crèche ? D’abord, que Dieu et les rois de la terre n’ont pas les mêmes critères. Selon Dieu, la véritable souveraineté se trouve dans l’humilité, mais, vous voyez Macron ou Elon Musk dans une étable ? Ce n’est pas notre opinion non plus, même pour nous. D’ailleurs le Christ prévient qu’il est plus difficile à un riche (un adulte, un penseur, un alourdi d’argent, de principes ou de savoir) d’entrer dans le royaume des cieux qu’à un chameau de passer par le chas d’une aiguille. La richesse représente ici tout ce qui est surajouté à notre nature innocente et simple d’enfant, cet enfant qu’il faut redevenir et qui se fiche du lieu où il crèche, du moment qu’il fait chaud, qu’il est nourri, protégé et aimé.

La crèche nous alerte donc sur ce point : pour porter le Christ il va falloir bannir tous nos conditionnements, nos préjugés et nos entraves, nous ouvrir à la fabuleuse liberté de Dieu. Elle nous pose crûment cette question : quel travail de libération as-tu mené sur tes emprisonnements ? Les as-tu seulement vus? Considères-tu les miséreux de tes bidonvilles comme des enfants rois ou alors n’as-tu pour eux que du mépris, ou pire, de l’indifférence ? As-tu compté tes richesses et pesé ton savoir ? As-tu vérifié si cela t’approche de la légèreté de vivre ?

 

Notons aussi que la crèche est parfois représentée comme une grotte. Cela doit avoir une signification très ancienne car on a trouvé aussi des sanctuaires de dieu Mithra à l’intérieur de grottes naturelles. Ce culte ancien était très répandu même chez nous en Gaule et plus généralement en Europe. La particularité de la grotte est qu’elle se trouve à l’intérieur de la terre, cachée. Wikipedia nous informe que « cependant la plupart de ces temples étaient construits artificiellement et se contentaient de reproduire la forme d’une grotte. » Une crèche en somme. Si nous voulons suivre la direction que cela nous indique, c’est vers le dedans qu’il nous faudra aller. Dans notre terre. Et qu’est-ce qu’on y célébrait dans cette grotte ? La naissance de ce dieu soleil, le 25 décembre.

Revenons dans la crèche évangélique, où se trouve une mangeoire. Dans la mangeoire, Jésus. Le récit insiste lourdement sur cet élément. Après la première mention que je vous ai lue, les anges s’adressent ainsi aux bergers : « Et voilà le signe qui vous est donné : vous trouverez un nouveau-né emmailloté et couché dans une mangeoire. » Et en effet, ceux-ci « découvrirent Marie et Joseph, avec le nouveau-né couché dans la mangeoire. » Trois fois. On ne peut pas dire plus clairement qu’être Christ, être la manifestation de l’intelligence supérieure et de l’amour inconditionnel, c’est se faire aliment pour les animaux que nous sommes… Et quel animal ! existe-t-il sur terre un seul animal plus effrayant que nous?

Ah, mais stop ! Si être Christ, c’est direct être mangé, est-ce que ça vaut vraiment la peine de se donner tant de mal à faire naître cette dimension en nous ? Si c’est pour être aussitôt sacrifié… La question est légitime, et nous y avons souvent répondu. Répondu non bien sûr.

Pourtant les anges n’en font aucun cas. Ils annoncent une « bonne nouvelle », à tel point qu’ensuite, Mathieu dit qu’il y eut avec l’Ange une troupe céleste innombrable, qui louait Dieu en disant : « Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et paix sur la terre aux hommes qu’il aime. » D’ailleurs Gabriel avait informé Marie que son enfant régnerait éternellement sur la maison de Jacob, et que son règne n’aurait point de fin. Si nous devenons Christ, notre règne n’aura pas de fin non plus, sans doute. S’il n’a pas de fin, est-ce qu’il a eu un début ? Où ce trouve ce trône et quelle partie de nous y siège ? Un jour, le Christ dira : « Mon royaume n’est pas de ce monde, » mais pour l’instant, la bible nous donne une première réponse plus facile à comprendre. Le trône est dans l’étable. Alors entrons.

Au premier abord, nous sommes saisis par l’odeur. Une étable, ça sent la terre, la bête, la chaleur animale et pas seulement !  Odeur des bêtes, odeur de pipi, odeur de bouse, odeur du lait qui gicle dans les seaux. Quand mes enfants étaient petits nous allions chercher ainsi le lait dans une ferme de montagne, mais pas tous : « Ah non ! ça pue, c’est dégoûtant ! » Pourtant ce lieu insolite était à la fois répulsif et attractif: le foin, la tranquillité des vaches et des fermiers, la pénombre et les meuglements aléatoires nous donnaient l’impression d’être entrés dans un autre monde, un temps arrêté depuis le début des temps, une sorte de grotte immémoriale.

Or n’oublions pas que la crèche, c’est nous. Nous, oui, mais où ? La salle commune c’était la tête, mais quel est cet endroit creux, sombre et chaud, animal, rempli de pipi-caca, d’odeurs peu suaves, avec une mangeoire ? Pipi caca, c’est pour la vessie et le gros intestin, la mangeoire c’est l’estomac… Nous y sommes ! Dans la symbolique de Noël, la crèche, c’est le ventre. D’ailleurs nous aussi, graines de Christ, où avons-nous poussé ?

Quelle information nous donne cette partie du récit ? Elle dit : « Au milieu de la crèche, au milieu de ton ventre, repose l’enfant endormi, son souffle est tranquille. Toi aussi que ton ventre s’élève et s’abaisse gentiment au souffle du petit immobile. Car c’est le ventre la maison de l’Enfant. Laisse-toi bercer par le silence surnaturel de ce lieu où rien ne se pense tandis que tout se respire et toi, fais pareil : ne pense pas et respire. » Mais au quotidien, quand nous respirons, où est-ce dans notre corps ? Et juste pour aujourd’hui nous avons aimé notre ventre, rien que le temps d’une petite méditation ou d’un court massage? Quel type de nourriture avons-nous déversé dans sa mangeoire ?

Revenons à notre visite. Dans la crèche, le petit Jésus est au centre. A sa droite, il y a Joseph et le bœuf, tandis qu’à sa gauche, côté cœur, il y a Marie et son âne, sans doute une ânesse qui reste à ses côtés pour veiller sur elle et le petit dans une solidarité de femelles. Gardons notre principe de lecture : tout ça c’est nous, c’est en nous. Pourquoi Joseph et Marie sont-ils postés ainsi de chaque côté du Christ ? Ils représentent les colonnes masculines et féminines de nos corps, le yin et le yang ; la gauche et la droite, la matière et la lumière, ce qui vient d’en bas et ce qui vient d’en haut.

Pour représenter cela, les santons figurent Joseph debout et Marie agenouillée. D’ailleurs la Bible pour être bien claire sur ce point va jusqu’à dire que Joseph est seulement le père adoptif du Christ, son vrai père étant l’Esprit Saint. « Esprit », en latin spir-itus c’est à dire souffle. Juste comme comme la racine des mots ins-pir, ex-pir ou re-spir-ation. Ou comme spir-itualité. L’évangile en parlant plus tard de la descente e l’esprit sur les apôtres la décrit comme celle de langues de feu. L’esprit, le souffle est donc feu et lumière. En d’autres termes, en plaçant l’enfant exactement entre Joseph debout et Marie à genou, il nous est dit expressément que le Christ naît du mariage de la lumière avec la matière ou encore de l’Esprit avec Marie, du Yang avec le Yin. « Apprends à connaître les colonnes à la droite et à la gauche de ton centre, sinon il n’y aura pas d’enfant au milieu » clament les santons. Le faisons-nous? Avons-nous conscience que le souffle est lumière ou comme le disent l’Inde et la Chine, que le souffle est prana, chi ? Aujourd’hui par exemple, avons-nous aspiré, respiré avec l’intention de nous remplir d’un peu de chi ? L’avons-nous conduit jusqu’au ventre? Et avons-nous bien ancré nos pieds dans la terre à défaut de nous agenouiller ? Nous sommes-nous laissé éclairer ? Notre corps à nous est obscur, il suffit de fermer les yeux pour le savoir.

Et le bœuf près de Joseph à droite de l’Enfant, quel secret nous délivre-t-il ? Le bœuf est le nom générique du taureau dans la tradition judéo-chrétienne. Ce taureau était présent dans de nombreuses civilisations. Symboliquement, il représente l’énergie sexuelle chez les Egyptiens avec Apis. C’est lui que Mithra (encore lui!) sacrifie sur les murs de ses temples, comme firent les Hébreux aussi en quantité innombrable. Et vous souvenez-vous de cet exploit d’Hercule avec le taureau de Crète ? Il dut sans le tuer, maîtriser, monter et ramener docile entre ses jambes ce monstre piétinant et ravageur. Aujourd’hui encore les corridas nous montrent comment un petit homme en habit dit « habit de lumière » doit maîtriser un taureau noir et fumant bien qu’on l’ait préalablement drogué (le taureau, pas le toréador). Au cas où nous hésiterions encore à accepter l’analogie taureau-force sexuelle, regardons ce beau toréro qu’on récompense en lui octroyant les oreilles de l’animal. N’est-ce pas bizarre ? Les oreilles sont pour les Chinois les portes des reins, directement liés aussi à la force sexuelle. Cette victoire sur le taureau exprime symboliquement la parfaite maîtrise de l’énergie sexuelle, qui ne se résume pas à un usage de la sexualité conforme à la morale.

En d’autres termes, le taureau qui ne sait pas quand on le lui demande, se tenir tranquille comme un bœuf, qui ne peut conduire une ligne de sillon droit et précis sous l’ordre de son maître, piétinera furieux le Christ en nous avant qu’il ne se forme. Maîtriser le taureau est certes, selon les Grecs, un exploit herculéen, mais il est possible puisqu’à la crèche le taureau ne détruit pas le bébé Christ, mais au contraire le réchauffe de son souffle. Telle est la leçon donnée ici : « Surveille tes pulsions sexuelles et raffine cette énergie, car maîtrisée, la force sexuelle donne tout pouvoir. Elle est la base de la créativité puisqu’elle te fera un descendant. Elle pourra aussi faire naître en toi le Christ. Dès lors, elle sera au service de ton divin enfant. Mais fais attention ! Non maîtrisée, elle est source de violence, de destruction et d’autodestruction. » Une fois le message compris, il reste la sempiternelle question du comment. Le tao donne des réponses mais aujourd’hui, centrons-nous sur les informations de la crèche. En continuant à cartographier la crèche et notre ventre en superposant l’une sur l’autre, nous nous rendons compte que, à droite du bébé, à droite du ventre, le taureau est à la place du foie.

Nous avons donc une piste de travail : commencer par nous montrer attentif à la santé de notre foie. Le conseil de base sera d’abord de le nettoyer par des pratiques diverses et une alimentation saine. Ensuite, regardons en face notre vie sexuelle. Dans ce chantier de nettoyage et d’alchimie, où nous situons-nous ? Sommes-nous déséquilibrés dans un sens ou dans l’autre ? Savons-nous diriger cette énergie dans la direction que nous avons décidée ? Sommes-nous en paix avec notre sexualité ? Notre taureau est-il sauvage ? Est-il à l’article de la mort ? Ou est-il semblable à celui de la crèche ?

Et que nous apprend l’ânesse ? Elle est à gauche de Jésus, comme l’organe de la rate dans notre ventre. La médecine chinoise met la rate en lien avec la terre, avec la chair, avec l’incarnation. Voilà pourquoi Marie est placée près de l’ânesse : pourrait-il y avoir une incarnation sans une mère ? Les bouddhistes disent que même Bouddha a eu une mère. Les taoïstes voient aussi dans la rate le siège de l’égo.

Cette analogie entre l’âne, la rate et l’égo me rappelle une conversation avec un de mes neveux parti à Compostelle avec un âne. Il m’a dit qu’il n’y avait rien de plus vrai que l’expression « têtu comme un âne ». « Tu ne vas pas où tu veux avec lui tant qu’il n’a pas reconnu que c’est toi qui commandes. Il peut s’arrêter brusquement et même te barrer la route ! Tu dois lui administrer la preuve que c’est toi qui disposes de la carotte et du bâton… c’est toute une affaire mais quand tu as réussi, un âne, c’est un trésor. Intelligent, serviable, solide et fiable. En plus, avait-il ajouté, le mien est un rigolo. » Ainsi de notre égo. Si nous le laissons faire, jamais il ne nous portera jusqu’à la crèche : le chardon au bord du chemin l’intéressera bien davantage que la naissance du Christ. Le tiercé, la courbe du Covid ou la saison X d’une série l’intéressera bien davantage que de chercher une grotte. Mais puisque l’âne de la crèche souffle sa chaleur au service de l’enfant Jésus, c’est parce qu’il existe un état où l’égo sait aussi être heureux couché près de l’enfant Dieu, tranquille serviteur.

Le conseil de la crèche est donc de nous intéresser à notre rate. La purifier par une vie plus proche de la nature et une attention au présent. Veillons par exemple à nous offrir régulièrement un moment de nature. Il y avait autrefois une coutume à la campagne. A peine levé, le paysan jusqu’à un âge très avancé sortait de chez lui et faisait le tour de son potager, jardin, poulailler etc, pour voir si tout allait bien et où en était la nature. Une sorte de bonjour reconnaissant avant les affaires de la journée. J’avoue que moi aussi, j’ai un jardin et que je n’en fais jamais le tour. Il me reste l’autre conseil de l’âne de la crèche : observer qui de mon mental ou de moi est le maître de ma vie. Qui est-ce qui commande chez moi ? Qui obéit à qui ? Nous avons parfois d’étranges arrangements avec notre égo qui accepte de se modifier un peu, tout en restant plus discrètement le premier sur la liste de nos priorités !

Prenons encore un instant, observons l’ensemble de la crèche. Que voyons-nous ? dans le calme de la nuit, aux rayons des étoiles, tout converge autour du bébé-roi au centre. Joseph et Marie, le bœuf et l’âne, le yin et le yang, la sexualité et les capacités de penser, tout est centré, tout est silence. Rien n’est figé et pourtant rien ne bouge. « Tiens-toi tranquille », dit le récit de Luc, c’est la base.

La suite du récit de la nativité, nous la trouvons chez Mathieu. Et là, surprise ! Elle se trouve aussi comme chez Luc, au chapitre 2, comme Beth, et Bethléem. Sans le 1 avant le 2, il n’y aurait pas de 2. Le 1 ne se voit pas, mais sans lui, aucun Noël n’aurait lieu.

Comme chez Luc, on commence par un ancrage historique : « au temps du roi Hérode le Grand. » Puis, tout de suite on enchaîne sur les Rois Mages dont l’existence historique est moins certaine, mais la puissance symbolique énorme. Or, voici que des mages venus d’Orient arrivèrent à Jérusalem et demandèrent : « Où est le roi des Juifs qui vient de naître ? Nous avons vu son étoile à l’orient. « » dit Mathieu.

Tiens ! Selon ce texte, ce ne sont pas des rois mais des mages, c’est-à-dire des magiciens, et il n’est pas question de nombre. Pourtant la tradition nous dit bien qu’ils sont trois. Pourquoi trois? Pour représenter les trois continents alors seuls connus ? Les trois centres vitaux du ventre, du cœur et de la tête ? Il existe aussi une interprétation cosmique. Il se trouve qu’en hiver la constellation d’Orion se trouve au centre du ciel. Orion ce chasseur céleste porte une ceinture faite de trois étoiles en lignes qu’on nomme justement en astronomie les trois rois mages. Dans ce cas, les mages (qui sont nous n’est-ce pas?) représentent cette part de nous qui parcourt le ciel comme un chasseur en quête d’infini.

Pendant que nous sommes le nez en l’air vers Orion, regardons le firmament de cette nuit d’hiver. A l’est d’Orion, c’est la constellation de la Vierge, et comme l’étoile qui se lève du côté du soleil, le ciel nocturne montre que le petit Jésus naît de la Vierge, ce qui est encore une autre façon de comprendre la virginité de Marie. A l’ouest, c’est le poisson. En d’autre termes, le travail de l’enfant portera ses fruits pendant toute l’ère du poisson dont nous venons de sortir puisque nous sommes entrés dans l’ère du verseau. De plus, il se trouve qu’en Grec les initiales de « Jésus Christ fils du Dieu Sauveur, » forment un acronyme. C’est le mot ichtus, c’est-à-dire poisson. Enfin, la vie de Jésus telle qu’elle nous est transmise fait une grande place au poisson, qu’il s’agisse de la multiplication des poissons ou du métier de pêcheur des apôtres. Jésus dit même à Pierre qu’il deviendra pêcheur d’hommes.

Les brèves indications de Mathieu qui nous incitent à regarder vers le ciel donnent à la naissance du bébé roi une insertion historique d’une autre échelle que les calendriers de la terre à la naissance du Christ. Cela renvoie d’ailleurs aux étoiles peintes sur les plafonds des grottes de Mithra. Tout en donnant à cette naissance une importance cosmique, cela renforce son sens symbolique : le Christ nait de la pureté – la vierge, il est destiné à la multitude qui vit sous l’eau loin de la lumière – le poisson. Et cette multitude, c’est qui? Nous dans nos richesses et nos contradictions intimes, dans nos mémoires ancestrales, dans notre obscurité. Nous dans notre immersion dans la matière qui avons oublié notre nature spirituelle, lumière et du coup empêchons l’alchimie.

N’oublions pas non plus l’étoile la plus visible de cette lecture cosmique : celle qui a déplacé les mages jusqu’à Jérusalem. Elle annonce un roi et cela bouleverse Hérode qui découvre Bethléem. Il envoie les mages comme indics pour son noir dessin : se débarrasser dans l’œuf de son rival. Je n’insisterai pas sur l’identité d’Hérode et de cette partie de nous qui a toujours peur d’être détrônée par tout le monde, et principalement par l’éveil de la conscience. De combien de machinations nous rendons-nous capables pour étouffer le bébé roi sitôt qu’il nous offre un peu de compréhension ? D’ailleurs tout le travail que nous indique le récit, est-ce qu’Hérode en nous voudra s’y mettre ? Mais suivons les mages.

Et voici que l’étoile qu’ils avaient vue à l’orient les précédait, jusqu’à ce qu’elle vienne s’arrêter au-dessus de l’endroit où se trouvait l’enfant. Quand ils virent l’étoile, ils se réjouirent d’une très grande joie, dit Mathieu.

Tout le monde préfère être né sous une bonne étoile quelle qu’elle soit. Mais il y a des êtres pour lesquels l’univers invente une étoile. Le Christ a été signalé par une grosse étoile à cinq branches, apparue tout exprès pour lui comme un GPS et Virgile dit la même chose d’Enée. Après la ruine de Troie, ce fils d’Anchise roi de Troie et d’Aphrodite-Vénus la déesse de l’amour, fut guidé par une étoile personnelle jusqu’au rivage de ce qui devint plus tard Rome. Pour Jésus, l’étoile a été identifiée : c’est l’étoile du berger, c’est-à-dire Vénus. C‘est l’amour qui nous conduira à la découverte du Christ en nous.

Plus précisément, selon ce que disent les alchimistes et les Francs-Maçons, l’étoile, l’étoile flamboyante même, symbolise l’accomplissement. Car qu’est-ce qu’une étoile, sinon d’abord un soleil ? Et qu’est-ce que le soleil qu’on voit, sinon pour les hommes l’occasion de se rappeler le soleil qu’on ne voit pas, la lumière divine de la pleine conscience ? La maman du petit Jésus a reçu aussi le nom d’Étoile du matin, comme la reconnaissance de sa réalisation du grand-œuvre, autrement dit de sa part divine, claire et pure conscience. Lorsque l’étoile s’arrête sur la tête du divin enfant, c’est la signature que Dieu est là, que l’enfant n’est pas séparé de son origine, qu’il est bien « le Fils du Père ». Et lorsque cela arrive, qu’est-ce qui se passe ? les mages nous le disent : Ils se réjouirent d’une grande joie.

Chez les Tibétains, depuis bien avant Jésus et les francs-maçons, on médite sur l’étoile à cinq branches avec Vajra Sattva et les Cinq Dyanis bouddhas. Et encore aujourd’hui, ici même, dans les halls des supermarchés, l’étoile à cinq branches clignote en haut des sapins, comme un rappel obstiné dans notre monde désacralisé : « Enfant, pour recevoir des cadeaux au pied de l’arbre sur la terre, il te faudra regarder l’étoile en haut vers le ciel. » L’étoile est dans le ciel, n’oublions pas de lever le nez, le cœur et les yeux pour la suivre.

Nous sommes d’accord que c’est un vaste chantier, l’œuvre de toute une vie, qui permet petit à petit de redresser nos actes erronés et nos chemins tordus et ceux de de nos ancêtres. Ainsi nous nous rapprocherons de l’harmonie avec notre père et notre mère célestes. Et voyez! L’homme de Vitruve dessiné par Léonard de Vinci, il s’intègre parfaitement dedans, la tête en haut vers le ciel et les deux jambes sur la terre. Un jour l’étoile ce sera nous.

Enfin, une autre des caractéristiques des étoiles est qu’elles se voient de loin. D’ailleurs les mages – un blanc, un noir et un rouge peut-être venu d’Inde selon la légende dorée de Voragine, suivent depuis des endroits très différents la même étoile. C’est une façon de dire qu’il y a nombreux pays, de nombreuses cultures, de nombreuses coutumes, de nombreuses couleurs de peau, mais une seule vérité : il n’y a qu’une seule origine, il n’y a de Dieu que Dieu. Les mages ne sont pas venus de Palestine, ils s’y sont retrouvés. Certes, il faut commencer par lever le nez : au ras de terre, on voit surtout les différences.

La suite du récit est vraiment enthousiasmante ! Elle nous dit : cherchez et vous trouverez. Les mages trouvent le Christ. D’ailleurs leur visite porte aujourd’hui encore le nom d’épiphanie, du grec : faire voir, montrer. Les mages s’éveillent donc à ce qui était caché. Ils entrèrent dans la maison, ils virent l’enfant avec Marie sa mère ; et, tombant à ses pieds, ils se prosternèrent devant lui. Ils ouvrirent leurs coffrets, et lui offrirent leurs présents : de l’or, de l’encens et de la myrrhe.

Les rois mages nous indiquent ce qui se passe à l’heure de la Rencontre. Ici donc, le récit donne à la fois une série de consignes et un dévoilement, une épiphanie, de ce qui se passera lorsque le Christ naîtra en nous. D’abord, nous devenons rois : l’or, l’encens et la myrrhe, c’était très cher et proprement des attributs royaux.

L’or, c’est le symbole dans la densité de la lumière, attribut royal, principale richesse, sagesse. Dans notre corps, où est cet or de sagesse ? Dans le centre supérieur des glandes du cerveau que les taoïstes appellent la chambre de cristal, c’est cet or la lumière qui brille sur le front des sages, le troisième œil ouvert, et selon Jésus la lampe du corps. Ajna chakra. A l’heure de notre nativité, nous ne pourrons qu’offrir notre lumière à la lumière. Travaillons à ouvrir cet œil, prenons déjà conscience de l’espace entre nos deux sourcils tandis que nous respirons. Reconnaissons que nous sommes lumière et sagesse. Reconnaissons cet or en nous et ne l’enfermons pas pour nous : nous recevons, donnons. Respiration.

L’encens, c’est ce bâton sacré dont la fumée montante embaume le ciel et purifie notre espace tandis qu’il disparaît dans l’offrande. C’est le symbole de la prière qui monte vers Dieu et nous mène à la disparition de nous-mêmes. De quelle partie du corps jaillira-t-elle ? Du cœur n’est-ce pas, c’est-à-dire de l’amour. A l’heure de la rencontre, l’offrande aura consumé toute idée de notre personne dans l’unique sensation de l’amour, du moins c’est ce que racontent unanimement les récits de cette expérience. Le conseil est le même: N’attends pas, fais monter les volutes de l’amour inconditionnel dans ta vie de chaque jour, que ton amour cherche l’Amour.

La myrrhe, c’est une sorte de résine parfumée dont on disait qu’elle était un hymne à la vie. Elle servait donc d’onction à la fois à l’heure de l’amour et à l’heure de la mort pour l’embaumement. Elle concerne le corps, et son centre énergétique est le ventre. Les témoignages qu’on peut lire par ailleurs nous expliquent comment comprendre le cadeau de la myrrhe. A l’heure de la nativité, l’amour et la mort fusionneront, notre mortalité s’anéantira dans l’éternité et notre corps ne sera pas oublié. En attendant, le conseil, c’est de donner le plus de vie possible à notre corps puisqu’il est le temple de Dieu. Prenons-nous vraiment soin de notre corps ? Le respectons-nous ? Avons-nous conscience qu’il est fait pour devenir un lieu de lumière ?

Or, encens et myrrhe ; tête, cœur et corps, voilà une nouvelle raison pour le chiffre trois : esprit, sentiments, manifestation véridique. Mais attention ! Mathieu raconte que les trois grands rois entrent et se prosternent ensemble. La consigne est donc claire : que notre corps, nos sentiments et notre intelligence marchent ensemble et unifiés ou alors nous n’arriverons pas jusqu’à l’Enfançon. La conscience une ne peut naître dans la division.

Comment ça, ils se prosternent ?

Se prosterner, ce n’est vraiment pas de notre goût, petits Hérode que nous sommes, nous qui n’avons pas compris que si c’est à l’intérieur que nous rencontrons l’éveil, ça signifie que ce à quoi nous nous éveillons est déjà là. Les mages se prosternent devant ce qu’ils sont, et qu’ils ne connaissaient pas (nous revenons au sens du mot épiphanie) … Quoi ! disent donc nos petites personnes, incliner jusqu’à terre notre corps, notre poitrine (ce sternum qu’on retrouve dans prosterner) et notre front ? jamais ! C’est trop humble pour être supportable ! C’est ainsi que les santonniers représentent plutôt les rois mages genou en terre, comme ceux qui venaient devant leur suzerain pour l’adoubement. Cette question de la prosternation nous interroge directement sur la façon dont nous cherchons à rencontrer cet espace, cette conscience que la science aujourd’hui nomme conscience intuitive. Y allons-nous le menton haut ? Consentons-nous à poser le genou en terre en signe d’allégeance ? Ou rendons-nous complètement les armes de notre égo à la terre ? Selon moi, il y a une question sous-jacente : de quoi avons-nous peur ? Lorsqu’il y a une entière confiance, nous pourrions bien faire comme les chiens et chats qui se roulent même sur le dos dans une intense satisfaction !!

Nous arrivons à la fin. Après un temps dont le récit ne donne pas la durée – et pour cause puisqu’ils ont rencontré le sans temps, les mages vont s’en retourner. Mais, termine Mathieu, avertis en songe de ne pas retourner chez Hérode, ils regagnèrent leur pays par un autre chemin. Rencontrer la conscience de l’univers, ce n’est donc pas perdre tout espoir de retrouver sa terre et les plaisirs de l’incarnation, simplement ce sera par un autre chemin ; désormais, aucun Hérode ne les trompera plus. Après l’expérience de la connaissance, le chemin ne peut plus être celui de l’ignorance, l’étoile est devenue intérieure et comme le Christ, comme Marie étoile du matin, les mages brilleront pour le bien de tous les êtres. Ainsi de nous, vivant peut-être la même existence mais pas de la même façon.

Si l’enfant en nous s’est laissé bercer et émerveiller par l’histoire de l’amour qui s’incarne, il lui est possible de nous emmener, nous les petits vieux que nous sommes, vers le bébé Jésus qui est dans le temps et hors du temps. Il nous rendra capable d’écouter dans le silence la musique des anges. « Laissez les petits enfants venir à moi » disait Jésus. Nous sommes libres, comme Hérode, de persécuter le bébé roi. Nous sommes libres d’y être indifférents comme les habitants de Bethléem. Et comme Joseph et Marie, les bergers, les moutons, les chameaux et les rois mages, nous avons aussi la liberté de nous mettre en route. Il nous appartient et à nous seuls, de décider de renaître. Il nous appartient de choisir le travail vers le grand inconnu et d’ouvrir les portes de la connaissance hors du champ du mental en nous effaçant devant l’immensité, en nous baignant dans la conscience. Dans notre monde qui craque comme une bicoque sous la tempête, nous pouvons partir à l’aventure de la sagesse, de l’intelligence et de la compassion universelle. Par nous, le hors-temps mettra des paillettes dans le temps et l’ensemencera de vie.

Pour nous encourager à cette révolution intérieure dont seul le chemin nous est accessible, l’arrivée ne dépendant pas de nous mais de l’étoile, rappelons-nous la date de Noël : juste après le solstice d’hiver. Les jours allongent très lentement, c‘est seulement peu à peu que la nuit décroît, mais les cadeaux arrivent dès le 25 décembre sous le sapin ! Alors réjouissons-nous avec les petits enfants, cherchons à nous élever et préparons les guirlandes de la joie dedans comme dehors…

Joyeux Noël !

Faut-il avoir raison ?


Faut-il avoir raison ? Voilà une question qui ne perturbe sans doute pas le mollusque ni l’hirondelle ou l’éléphant, au contraire de questions comme : qu’allons-nous trouver à manger ce soir ? Ou : comment assurer notre reproduction ? Interrogations que nous partageons avec eux. C’est donc une question qui ne concerne pas directement la survie de l’espèce, une question non vitale en quelque sorte. Et pourtant, chez les hommes, elle paraît universelle : nous sommes huit milliards et nous voudrions tous avoir raison. Pourquoi ? et devant qui ? Devant nous ? Devant les autres ? Qu’est-ce qui arriverait dans le cas contraire ? Quelles conditions faut-il réunir ? Est-ce possible d’ailleurs de les réunir toutes ? Et si nous avions tort de vouloir avoir raison ? Et encore est-ce si important d’avoir raison ? Je ne devrais pas poser cette question en introduction car si vous répondiez non, c’en serait fini de votre écoute ! Si la question se posait tout à fait différemment ? Devant le monceau d’interrogations que cette question soulève, il devient urgent de commencer par déterminer le sens de l’expression.

Une petite visite dans mes dictionnaires m’a rappelé que le mot raison vient d’abord d’un verbe latin qui signifie compter, penser. La raison appartient donc au domaine du mental. J’ai trouvé dans le dictionnaire philosophique de Lalande, ou celui de la langue française d’Alain Rey, des colonnes entières sur sa définition. La raison, vous voyez, celle que Kant a traitée dans sa Critique de la raison pure. Cette capacité d’établir une pensée logique qu’on nomme raisonnement. Un raisonnement logique est partageable par tout autre esprit logique, d’où qu’il vienne sur la terre et quel que soit son état social. C’est le postulat de toutes les éducations et les écoles que la pensée logique est partageable et qu’en plus, elle peut s’acquérir ou se développer. La raison s’éduque, nous pouvons tous accéder à un esprit « rationnel », « raisonnable » qui permette aux humains d’avoir une base commune, neutre et objective loin des passions et des particularités individuelles. Cette neutralité et le caractère indiscutable du raisonnement lorsqu’il est rigoureux, culmine dans la démonstration. On le voit particulièrement dans les sciences et les mathématiques. Avec un grand R, la raison est donc l’antidote de la superstition, des croyances obscures et moyenâgeuses, elle est du côté de la lumière, sa victoire a mérité un siècle : le siècle des lumières. Nous ne savons pas encore s’il faut avoir raison, mais selon les dictionnaires, il est clair qu’il est bon d’avoir de la raison… sans devenir raisonneur pour autant !

Du côté de l’absence de raison, il y a quelques mots construits avec le préfixe négatif in- qui signifie la négation. On le trouve dans les mots ir-raisonnable, ou ir-rationnel, c’est-à-dire hors du champ de la raison. Mais on rencontre surtout une famille de mots qui commence par le préfixe dé-. Celui-ci décrit un mouvement vers le bas, comme dans descendre, déchoir, puis aussi l’annulation, comme dans détruire (avec mouvement vers le bas) ou dératiser. Par ce préfixe, la langue nous indique que perdre la raison, c’est une chute. On sombre dans la déraison, on fait des choses déraisonnables. En un mot, l’antonyme de raison, c’est la folie.

Pour la locution avoir raison, alors, que disent mes dicos ? La réponse est rapide et tient en une ligne : avoir raison, c’est être dans le vrai, être en accord avec la raison. Ici quand on n’a pas raison, on n’est pas forcément fou pour autant, on a simplement tort. Mais on n’a pas envie d’être fou, et qui a envie d’avoir tort? Personne ! Alors à moins d’un paradoxe, la réponse à la question de cette conférence est oui, oui, bien sûr qu’il faut avoir raison. Plus exactement, il ne faut surtout pas avoir tort. Pourquoi ?

Cela tient à notre conception du monde et de la société. Vous connaissez la chanson de Jacques Dutronc : Sept cent millions de Chinois, et moi, et moi et moi ? Elle présente bien la dichotomie, l’abîme qui se trouve entre le monde entier d’une part, et nous, et nous et nous, de l’autre. De ce fait, nous acquérons à nos propres yeux une importance centrale et essentielle qui nous enfle d’un peu de vanité, tout en nous remplissant d’une certaine crainte devant le nombre des autres ‘moi’ sur la terre. Cela nous amène donc à chercher à avoir raison devant nous-mêmes, et devant les autres, un peu comme une justification à notre présence sur la terre et une protection.

Hélas, ce n’est pas si facile d’avoir raison… pour en être sûrs ne serait-ce que devant nous, il faudrait que notre pensée soit vraiment conforme et à la réalité extérieure, et à la réalité de notre vraie personnalité. Or savons-nous qui nous sommes vraiment ? Il ne s’agit pas ici de métaphysique, du corps, de l’âme et de l’esprit. Tout simplement, savons-nous vraiment si nous aimerions le parapente ? Est-ce qu’on ne préférerait pas être trans-sexuel si on osait se poser vraiment la question ? Et est-il conforme à notre caractère d’être vacciné, ou de refuser le vaccin ? En d’autres termes, avons-nous eu raison dans nos choix ?

C’est assez compliqué à déterminer car pour la plupart d’entre nous, nous n’avons pas eu l’occasion de nous déployer tels que nous sommes. Nous avons été formés, voire formatés par ceux qui nous ont élevés : la famille, l’école, le milieu du travail, la société, et aussi par l’époque où nous vivons. Du coup nous pensons comme Aristote lorsqu’il remarque : « Ce qui paraît juste à une multitude, nous disons que c’est vrai ». En d’autres termes, nous avons appris à déléguer à d’autres notre liberté d’avoir raison pour nous-mêmes. Il faut voir avant de nous déterminer ce qu’en pensent les experts, les médias, le gourou, le parti, notre mari ou notre femme… De ce fait, nous représentons plutôt la somme de nos conditionnements qu’une individualité originale. Quand nous croyons avoir raison, qui a raison? En grande partie, la masse des mémoires et formatages qui nous ont construits tels que nous sommes.

Mais comme nous n’avons pas conscience d’avoir été à ce point conditionnés, cela ne nous empêche pas de nous identifier à ces convictions – même si elles ne viennent pas de nous, ainsi qu’à tout ce qui nous détermine, qui vient du monde extérieur et que nous finissons par intérioriser. Contentons-nous d’une seule vérification, à partir des métiers par exemple et voyons s’ils n’exercent pas une grosse influence sur nous. Prenons la lettre P. Que nous soyons pâtissier, pirate, podologue, professeur ou putain, c’est nous, aucune distance entre le métier et nous. Personne ne vous dira : « J’exerce le métier de pharmacien ». Ce sera donc  : «  Je suis pharmacien ». Nous rendons-nous compte des implications d’une telle formulation ? De la réduction de l’être qu’elle implique ? Je suis… pharmacien ? Si notre définition de nous-mêmes est celle de notre métier, nos choix, nos pensées etc vont en dépendre. Qui aura raison en nous ? Nous, ou le pharmacien ? Peut-être que notre nature profonde de pharmacien serait plus épanouie devant une pâte à gâteau ? En tout cas, sauf si nous en prenions conscience par nous-mêmes, il serait difficile à quelqu’un d’autre de nous faire entendre … raison.

En effet, dès lors que nous sommes identifiés à nos principes, il nous est insupportable de les voir remis en question. Puisque c’est nous, les garder, c’est une question de vie ou de mort ! En 1968, un certain nombre de communistes militants refusa d’admettre l’invasion soviétique de la Tchécoslovaquie car cet acte ne pouvait concorder avec ce qu’ils rêvaient d’un communisme généreux. Ils avaient fait de cette idéologie l’axe de leur vie et de leur foi. D’un seul coup tout se serait écroulé, le communisme aurait cessé d’avoir raison et eux avec. Ce fut un déchirement et une sorte de perte d’identité pour certains d’entre eux que de devoir admettre les faits. Par rapport à notre sujet, on ne sait toujours pas s’il faut avoir raison d’une façon générale, mais individuellement si, nous remarquons que cela nous est nécessaire. Oui, il faut. Il faut puisque nous ne pensons pas qu’avoir raison ne relève au départ que de notre mental, comme une posture qu’il prendrait. Et nous oublions que ce mental n’est qu’un élément de notre personnalité, et qu’il est ajustable. Non, sil s’agit de notre identité même. Une grande partie de la rééducation tentée par la communication non violente, dite CNV, est de ménager l’autre dans son égo, son besoin de survie et sa certitude d’avoir raison. On n’accuse pas l’autre d’avoir tort, on part de son propre ressenti. Pour donner une chance à l’autre admettre son erreur éventuelle, il faut d’abord qu’il se sente en sécurité. Et dans la mesure où il est identifié à ses opinions et ses pensées, il faut l’assurer d’abord que nous n’avons pas l’intention de les ébranler, et que le problème ne vient pas de lui mais de nous.

Pourtant cette nécessité d’avoir raison n’est pas sans danger pour nous. Car devenant imbus de cette conviction, quelle raison aurons-nous de changer un jour d’avis ou de comportement ? Aucune, pensons-nous : pourquoi le ferions-nous ? Eh bien parce que la vie est changement. Rien n’est permanent ni en nous, ni autour de nous. A supposer que malgré nos conditionnements, nous ayons eu raison dans nos choix, il se pourrait que ce qui était juste à un moment devienne complètement inadapté à l’évolution des choses. Vouloir mordicus avoir raison amène des risques d’entêtement et d’aveuglement au moment où les circonstances réclameraient un changement. Nous nous mettons à vivre dans un monde de plus en plus illusoire et déconnecté de la réalité.  « Il est dans son monde », disons-nous de certains.

Mais avoir raison, c’est avoir raison dans l’instant, rester en adéquation avec la vie telle qu’elle se déroule, d’une façon conforme à la réalité comme disait le dictionnaire. Si notre famille a habité au pied du Cumbre Vieja aux Canaries depuis des siècles, est-ce une raison de vouloir reconstruire notre maison à l’endroit même où est passé la lave du volcan quand il s’est réveillé ? Ou encore, nous avons eu raison d’embaucher à telle date avec tel employeur dans tel endroit, mais est-ce une raison pour y rester après toutes ces années alors que de nombreuses modifications ont eu lieu ? La vie peut nous en montrer de grandes : notre patron a eu un AVC et son remplaçant nous malmène, et des petites : la place où nous nous garions gratuitement tout près du bureau est désormais occupée par un olibrius. Les voyons-nous seulement, ces modifications ? et si nous les voyons en faisons-nous un sujet de réflexion ? Ou la conviction d’avoir raison nous a-t-elle fermé les yeux et les oreilles ? Si nous restons attachés à un équilibre qui s’est modifié, il est possible que nous commencions à avoir tort. Autrement dit, nous avons tort au moins de croire au bien fondé de notre obstination, nous avons tort de croire avoir raison. Nous voilà en porte-à-faux. Cramponnés au passé, sourds et aveugles à ce qui arrive ensuite, nous perdons toute lucidité et toute capacité non seulement d’avoir raison pour nous-mêmes mais aussi d’avoir de la raison. Avoir eu raison n’est pas une garantie éternelle.

Il y a plus : comme nous sommes en société et en interaction constante avec les autres, suffit-il d’avoir raison devant nous ? Avoir raison tout seul quand des millions de gens sont d’un avis contraire, c’est simplement être tout seul. « On a toujours tort d’essayer d’avoir raison devant des gens qui ont toutes les bonnes raisons de croire qu’ils n’ont pas tort. » disait Raymond Devos. Le nombre de savants persécutés pour avoir émis le résultat de découvertes opposées à l’idéologie dominante suffit à nous en convaincre. Qu’ils aient eu raison ne les a pas protégés, loin de là. De ce fait, nous avons raison de penser qu’il est impératif d’avoir raison devant les autres pour ne pas être tout seul dans notre cas. C’est une mesure de protection. Parce qu’avoir raison contre les autres , c’est trop dangereux.

Ajoutons à cela le plaisir la vanité : c’est vrai, si nous sommes notre seul public, les applaudissements manquent de puissance ! Je me demande donc si une seule personne n’a jamais entendu ou prononcé au moins une fois ce « Je vous l’avais bien dit! » du triomphe immodeste. Dans ce cas bénin, et pour répondre à la question de cette conférence, il ne « faut » pas avoir raison, mais c’est bien agréable… Nous avons tous passé aussi des moments où nous avons su mieux que les autres ce qu’il faudrait faire et comment. Nos réactions au début de la pandémie l’ont illustré abondamment. En avons-nous entendu ou proféré des « Y a qu’a – faut qu’on ? » Ou assez rapidement des « il aurait fallu , y aurait eu qu’à » etc ! Si nous nous sentons impuissants par rapport à la société ou à notre famille, nos réactions s’arrêtent là et alors trois solutions principales s’offrent à nous : l’oubli et l’indifférence, la dépression résignée et la soumission, ou la paranoïa, c’est-à-dire la folie de la persécution. Aucune n’est satisfaisante.

En revanche, si nous nous sentons puissants, comme avec nos proches, la donne change. Nous nous mettons à instaurer des rapports de force. Eh oui ! Vu que les autres aussi sont comme nous, ils ont exactement le même besoin fondamental que nous d’avoir raison. Alors surgissent des conflits sans solution, des guerres de tranchée, des harcèlements, des tyrannies familiales ou professionnelles. La certitude des uns et des autres d’avoir raison, l’enfermement dans cette conviction comme dans un bastion n’est pas la règle heureusement. Mais elle est quand même à l’origine de nombreuses souffrances, disputes et séparations de collègues, d’amis, d’amoureux, d’époux, d’enfants et de parents. Le seul dialogue possible dans ce cas est un dialogue de sourds : avec moi ou contre moi, aucune nuance de gris. Dans notre monde de dualité, on a souvent raison contre les autres parce que notre esprit s’ouvre difficilement à l’idée que chacun peut avoir raison en même temps. D’ailleurs, Gandhi nous a bien prévenu : « Chacun a raison de son propre point de vue mais il n’est pas impossible que tout le monde ait tort ! »…Fleuron de ce dysfonctionnement, la psychologie moderne a mis en lumière le profil du pervers narcissique. Il pousse le besoin d’avoir raison jusqu’à la destruction de la cible.

Et quand tout va bien ? Quand tout le monde se range facilement sous la houlette de qui déclare : « Je suis d’accord avec toi du moment que tu es d’accord avec moi ? » Eh bien on se trouve dans l’appauvrissement des personnalités et la ouate de la pensée unique. Le groupe est du même avis, s’oriente vers les mêmes métiers et pratique à peu près les mêmes activités. Il y a des familles de fêtards ou de dépressifs, de musiciens, de joueurs de tennis ou de profs, des maçons de père en fils et qui le font savoir sur la porte arrière de leur camionnette. Peut-être est-ce une source d’ennui ? En tout cas c’est une fragilité, si on en juge par l’équilibre de la vie sur la terre : il faut de la bio-diversité. Dans ce groupe ou cette famille, en cas de remous, combien y aura-t-il de solutions possibles devant l’adversité ? Une seule peut-être, les ouvertures de la différence ayant été clôturées. Or une seule solution, c’est plus fragilisant qu’un panel de solutions. Et connaissez-vous des groupes à l’abri des remous ? Aucun. Tout changeant sans cesse et nous aussi, il est inévitable que cela un jour ou l’autre nous présente des inconforts et des défis.

La nécessité d’avoir raison et d’entraîner les autres dans son sillage, est pareillement ressentie au niveau des collectivités et des états. En effet, avoir raison ne s’arrête pas en général à un constat intellectuel. Cela donne le pouvoir d’agir. Cela légitime ce qu’on va faire à partir de cette base. De là à inverser le processus et à légitimer nos actions par un camouflage de raison, il n’y a qu’un pas que les hommes ont souvent franchi. Qui veut noyer son chien l’accuse de la rage, dit le proverbe. Avec cynisme, nous affirmons que nous avons raison pour être légitimes, même quand nous savons dès le début que nous avons tort. Car ce qui nous importe n’est pas tant d’avoir raison que d’être légitimés. Contentons-nous ici d’un exemple français. Nous avons été de grands esclavagistes, puis grands colonisateurs. Nos colons n’avaient aucun soupçon d’avoir tort, au contraire, ils se sentaient légitimés dans leur captation des biens d’autrui et celle du pouvoir, de par leur supériorité auto-proclamée. A nous la raison, la seule bonne religion, l’unique civilisation etc ! Ajoutons la certitude de la supériorité de l’homme blanc sur toutes les autres couleurs du monde, tirée d’on ne sait quelle vanité autocentrée et irrationnelle, qui était également un argument massif. C’était donc quasiment de la philanthropie que d’envahir et de nous installer dans ces pays de nègres, de bougnoules et de macaques sales et sous-développés, du moment que nous y installions quelques hôpitaux et un consulat. Cette auto-évaluation a ratifié à nos propres yeux notre légitimité. Mais cette sorte de raison n’est qu’un dévoiement de la raison, c’est celle que décrivait La Fontaine dans Le loup et l’agneau : « La raison du plus fort est toujours la meilleure. » Jeux des égos, manipulations et auto-manipulations, jeux de la pensée.

Car rappelons encore qu’avoir raison est un point de vue du mental, et que le mental n’existe que par la pensée et sa parole. A-t-on besoin d’avoir raison quand on respecte l’autre dans ce qu’il est ? A mon avis non, il n’y a que des attitudes différentes et plus facilement conciliables. Et en cas de désaccord avec l’interlocuteur, l’autre a-t-il tort tant qu’il n’est pas confondu ? Vous remarquez que les termes qui caractérisent les débats sont militaires. Il y a battre dans dé-battre, il y a vaincre dans convaincre, un point de vue ‘l’emporte’ sur un autre, on a gagné ou perdu un débat comme on gagne ou perd un combat… Partant de là, qui ne peut ‘se défendre’ est perdant, le proverbe le sait bien qui nous affirme que les absents ont toujours tort.

S’il s’avère qu’on a tort, on devient le perdant. Le principal est alors de ne pas le reconnaître, à petite ou à grande échelle. La réaction d’un représentant de l’armée française lors de l’affaire Dreyfus est emblématique. Il y a bien longtemps de cela maintenant, en 1894, un officier juif alsacien nommé Dreyfus fut accusé d’avoir trahi la France au profit de l’Allemagne. Le procès fut emballé avec présentation de fausses pièces d’accusation sur fond d’antisémitisme, et l’officier fut condamné. Mais il clamait son innocence et deux ans après, on découvrit le véritable coupable, un nommé Esterhazy. C’est là que ça devient hallucinant. L’homme dont la culpabilité ne fut pas mise en doute, fut quand même acquitté à l’unanimité, et Dreyfus, dont l’innocence était désormais prouvée, resta accusé de trahison et interné. Motif ? Écoutons un représentant de l’armée : « Une erreur, lorsqu’elle est française, n’est plus une erreur ». Je m’arrête là dans le récit de cette affaire qui dura 12 ans et divisa la France car ce n’est pas notre sujet. C’est dommage, c’était très intéressant.

Il y a d’autres façons de l’emporter dans un débat que le déni et c’est ce que les cours de rhétorique ont développé depuis la Grèce antique. La rhétorique c’est l’art du discours, c’est à dire celui d’avoir raison. Les Grecs, d’ailleurs, acquittaient parfois des forbans en hommage à la belle défense de l’avocat, pour le plaisir de l’habileté de la plaidoirie. En d’autres termes, la rhétorique n’est donc pas exactement l’art d’avoir raison (ce qui serait plutôt du domaine de la philosophie) mais l’art de le faire croire, et peut-être même de se le faire croire. Cette possibilité de notre cerveau a donné lieu à bien des excès. Shopenhauer a exposé dans L’art d’avoir toujours raison 38 trucs utiles dont plusieurs viennent des Grecs. Madame Cody Goodfellow, reprise – et effacée ? par monsieur Chomsky, a recensé Dix stratégies de manipulation des masses. Juste pour voir à quel degré d’habileté nous en sommes pour nous-mêmes et si nous les utilisons, je vais y piocher pêle-mêle quelques exemples. Je ne suis pas seulement ici en train de blaguer, car vous allez voir : si vous êtes comme moi, vous allez parfois vous reconnaître tellement nous avons l’habitude de ces procédés. Les débats autour des vaccins vont nous fournir un champ d’observation facile et actuel.

Pensons-nous avant tout à nous attirer la sympathie de l’autre avant de lui rentrer dans le lard ? Cette hypocrisie est propre à faire baisser la garde de l’adversaire. Les Latins appelaient ça la captation de bienveillance et c’est encore vrai à l’instant même : « Ô noble assemblée ! quelle joie pour moi, quel privilège que de parler devant une assistance comme la vôtre ! » Ensuite, tous les coups sont permis. Vous pouvez dévier le débat, noyer le poisson, botter en touche, répondre à une question embarrassante par une autre question comme dans cette blague jésuite que j’affectionne. « Mon père, est-il vrai que quand vous ne voulez pas répondre, vous posez une autre question à la place ? – Ah bon ? Qui est-ce qui vous a dit ça ? » Généralisez abusivement surtout et falsifiez les propos de l’autre en les reprenant tendancieusement ou seulement en partie. N’oubliez pas que Talleyrand se vantait de mener à la guillotine n’importe qui à partir d’un écrit, rien qu’en le caviardant (c’est à dire en lui par soustraction de certains mots ou plus). Déformez ses idées en utilisant un vocabulaire à connotation négative, par exemple, ne parlez pas d’opposants au vaccin ou au pass sanitaire, mais de complotistes.

Vous êtes à court de contre-argument ? Qu’à cela ne tienne, déconsidérez la personne plutôt que ce qu’elle dit et utilisez le sous-entendu. Il est bien difficile de répondre à un sous-entendu qui par principe, n’a pas été énoncé… Par exemple, susurrez à un cadre : « Seules les aides-soignantes et les femmes de ménage refusent le vaccin dans le milieu médical. » (sous-entendu, elles sont beaucoup moins bien que toi). Vous avez le droit de combiner plusieurs procédés. Ici, appréciez au passage la généralisation abusive (les aides soignantes…) et le machisme ordinaire : ce ne sont que des femmes. Passez à l’attaque personnelle directe : « Je me tâte encore pour le vaccin. – De toutes façons, tu as toujours été contre tout. » (ce qui n’était pas le sens des paroles du premier locuteur). Notez ici l’appui supplémentaire apporté par l’exagération et le ton péremptoire. Interrompez votre interlocuteur pour l’empêcher de développer sa pensée et pour caser la vôtre à la place. Déconsidérez d’autres personnes du même avis que votre adversaire de cette façon : « Justement, le professeur Raoult dis… – Raoult ? Non mais tu as vu ses auto-portraits dans son bureau ? Tu vas croire un mégalo ? » Ne soyez pas trop pointilleux sur la validité de votre contre-argument… Dans la même veine, surévaluez ceux qui sont dans votre camp.

N’oubliez pas de faire usage d’un des mécanisme de la maltraitance qu’est la culpabilité : si ça va mal, c’est de ta faute : « A cause de toi (c’est à dire de ton refus), d’autres vont tomber malades et peut-être mourir. » Et jugez-le : «  Tu es irresponsable ( dire simplement : c’est irresponsable, ce serait trop mou !) » Bref, en exploitant le principe de l’identification des humains à leurs opinions, déstabilisez l’autre en confondant ses positions et son identité. Au besoin, injuriez-le un peu afin qu’il perde de vue son raisonnement initial et baladez-le dans l’émotionnel. Sympa, non ? Spécifiquement humain en tout cas, je n’ai jamais vu ni chien ni raton-laveur occupé à de telles pratiques. Ou alors, c’est quand je n’étais pas là.

Heureusement, il est aussi possible d’avoir raisonnablement raison, sans passion ni manipulation, mais ce n’est pas si facile. Tout le monde connaît le syllogisme selon quoi si A=B, et si B=C, alors A=C . Un assez grand nombre de démonstrations procède pas à pas selon ce principe, en introduisant peu à peu de nouvelles idées. Le maître mot alors est la rigueur du raisonnement et la vigilance de celui qui écoute comme de celui qui parle. Car si on introduit une erreur quelque part, elle se retrouve ensuite partout dans le raisonnement. Un exemple connu de syllogisme dévié prouve en deux coups de cuillère à pot que Socrate est un chat. Vous vous souvenez ? Socrate est mortel, or le chat est mortel, donc Socrate est un chat. Il a suffi de mettre abusivement deux termes incomparables dans une balance égale pour que le raisonnement perde toute validité. Voyez ? Je porte un manteau, or le porte-manteau aussi, donc je suis un porte-manteau… Imaginez la suite d’une démonstration qui partirait de cette base !

Lorsqu’on part d’une prémisse fausse ou insensée, tout le reste devient faux ou insensé. Les scientifiques se moquent d’eux-mêmes avec l’exemple de l’expérience sur la grenouille : « Lorsqu’on coupe une patte à une grenouille et qu’on lui dit : Saute ! elle saute. Lorsqu’on coupe deux pattes à une grenouille et qu’on lui dit saute, elle saute, et lorsqu’on coupe trois pattes à une grenouille est qu’on lui dit saute ? Elle saute. Mais lorsqu’on coupe quatre pattes à une grenouille ? Lorsqu’on coupe quatre pattes à une grenouille, elle devient sourde. » La méthode avait de la rigueur mais les prémisses étant erronés, la conclusion est rigoureusement fausse. Et pas seulement : toute l’expérience était égarement.

Pour avoir raison, il est donc essentiel de partir d’une base vérifiée et que nos déductions et progressions soient justes. C’est très important car nous pensons avoir raison d’asseoir toute notre vie, nos sociétés entières sur ces raisonnements. Et que dès que nous avons raison, nous l’avons vu, nous restons arque-boutés sur nos positions. Le libéralisme par exemple affirme que les prix s’équilibrent d’eux-mêmes par la concurrence. Cela suppose que toutes les forces en présence soient suffisamment équilibrées pour faire contre-poids, mais ce postulat est-il vérifié ? On sait bien que quelques dizaines de personnes pèsent le même poids financier que plusieurs millions d’autres. Des systèmes économiques entiers reposent pourtant là-dessus, et à la fin, où est l’auto-régulation ? Dans notre monde qu’est-ce qui est équilibré, entre les pays et à l’intérieur de chacun d’eux ?

Nous avons aussi donné raison à Darwin et nous conduisons nos vies et nos sociétés en fonction de sa théorie de l’évolution par la sélection naturelle. Si seuls les meilleurs survivent, nous sommes absolument contraints nous aussi d’avoir raison le plus souvent possible, ne serait-ce que pour nos descendants.C’est ainsi qu’avoir raison sur (et contre) les autres devient même une forme d’altruisme envers les nôtres ! C’est ça, l’univers impitoyable du tri sélectif. Nous intériorisons la crainte de ne pas être au top et les autres sont tous des ennemis potentiels, surtout s’ils sont meilleurs que nous. N’est-ce pas un étrange moyen de progresser ? De progresser ensemble ? Est-ce un gage d’harmonie ? S’il faut se débrouiller pour être au-dessus du panier, les manipulations génétiques ou robotiques ouvrent techniquement des moyens chaque jour plus aboutis. Bien sûr, ceux qui sont restés au fond du panier sont en position d’asphyxie, mais ne serait-ce pas justement une nouvelle preuve de la loi de la sélection naturelle ?

Est-il possible de remettre tout cela en question si nous n’en sommes pas satisfaits ? Absolument oui.

Revenons donc au début. Au fait que toutes nos certitudes viennent de nos pensées. Pour être sûr de ne laisser aucune place à l’erreur, posons la question à la base, au niveau de la pensée en elle-même puisqu’elle est l’instrument de tout le mécanisme. Une pensée peut-elle jamais être dans le vrai, quoi qu’elle pense ? Selon Krishnamurti, la réponse est non. Il démontre partout dans son œuvre et dans Amour et solitude que la pensée est toujours vieille. Elle est alimentée par nos expériences et par notre mémoire et son champ est si petit qu’elle en est mesquine. J’ajoute que la plus grande partie des mots eux-mêmes sont vieux, ils nous ont été transmis de génération en génération. La pensée ne fonctionne qu’avec le passé et ce passé la limite. Car peut-on faire du neuf avec du vieux ? Quand arrive une nouvelle situation, un nouveau paradigme, la pensée est obligée de chercher des analogies avec des expériences ou des savoirs passés. Elle rapetisse tout nouveau paradigme à ce qu’elle connaît déjà, elle rétrécit tout. Elle reste donc décalée et par nature inadaptée. Toutes nos limitations psychologiques la restreignent encore davantage.

Voici un exemple de limitation psychologique : Il y a 2600 ans, Xerxès roi de Perse alla à Delphes demander quelle serait l’issue d’une guerre qu’il voulait engager contre Athènes. Il lui fut répondu que s’il partait en guerre, un grand empire serait détruit. Xerxès se frotta les mains et pensa aussitôt qu’il s’agissait d’Athènes. Pourtant, un peu de jugeote l’aurait persuadé qu’en fait de grand empire, il ne pouvait s’agir que du sien, Athènes appartenant à une confédération. Il fit donc installer sur une falaise au bord du détroit de Salamine un trône et quelques musiciens pour assister à sa victoire complète, et fut le spectateur impuissant de son désastre. Enfermées dans ce détroit, ses trirèmes s’éventrèrent les unes les autres. Il avait cru avoir raison parce qu’il avait été incapable d’écouter vraiment ce qui lui avait été annoncé et de penser autrement qu’avec sa psychologie autocentrée.

Par conséquent si nous sommes d’accord avec Krishnamurti, l’idée même qu’il faut avoir raison est fauchée à la base. Avoir raison, c’est toujours du domaine du mental. C’est une posture de la pensée. Et puisque c’est une pensée, l’idée même qu’il faut avoir raison est comme la pensée : fausse, dépassée, bornée et incomplète. La pensée étant fausse, tout ce qu’elle pense est faux, point barre.


Ensuite, puisque l’injonction d’avoir raison repose sur l’idée de la séparation des êtres, reprenons aussi ce point-là. Sommes-nous vraiment séparés les uns des autres ? Vous me direz que c’est l’évidence même, et la traduction littérale de ce mot évidence, c’est que ça saute aux yeux. Alors précisément, que sont nos yeux ? Une partie de notre corps qui voit d’autres corps. Il faudrait donc plus justement énoncer : Nos corps sont séparés. Nos matières sont loin les unes des autres. La solitude nous assaille et les textos qu’on s’envoie n’y changent rien : notre peau fait frontière entre notre densité et le vide autour de nous. La chose nous paraît d’ailleurs si pénible que nous cherchons à y remédier et j’ai lu que la distanciation physique demandée ces derniers mois avaient eu de sombres conséquences sur plusieurs. Cette ‘évidence’ de séparation nous conduit à penser le monde, la planète, que dis-je, l’univers, comme une série d’objets. Et considérant tout comme objets, nous avons tout chosifié. Mais si ce n’était qu’une parcelle de vérité ? Alors, en imaginant que c’est la vérité tout entière, nous serions en plein égarement.

Si nous avions tort dans la définition du corps comme objet, et donc objet séparé, et donc objet mis en danger par sa minorité écrasante, tout ce qui s’en est suivi s’écroulerait. Examinons. Avons-nous pris assez conscience que notre corps est constitué d’atomes ? Alors un atome, avons-nous pris conscience que c’est formé de 99,999999etc % de vide ? Comment se fait-il que le raisonnement universel des hommes se base sur une exception de 0,00000000etc 1 % alors que Démocrite il y a 2500 ans avait déjà affirmé l’existence des atomes ? Et surtout plus d’un siècle après les découvertes quantiques ? Vous souvenez-vous de vos copies de collégiens ? Si nous avions eu 0,0000001 % de juste, quelle aurait été notre note? Il est donc temps de réviser notre copie.

Mais d’abord, mettons-nous d’accord. Je n’ai pas l’intention de nier ces corps que nous voyons, pensons et sentons, il s’agit juste de chercher à intégrer vraiment l’information précédente qui porte sur la quantité de vide qui nous compose pour avoir disons, encore plus raison. En partant des découvertes scientifiques que notre corps est presque entièrement fait de vide, reconnaissons que la frontière entre nous et le vide autour de nous devient très très ténue. Si nous prenions vraiment conscience de cela, adieu la séparation ! Pourquoi le vide à l’intérieur de nous serait-il différent du vide à l’extérieur ? Le vide n’a pas de frontière, les radiations de Tchernobyl ne s’arrêtent pas au-dessus du Rhin. Cela ne se peut pas, c’est impossible. Il faut un objet pour poser une limite, et il faut un point de vue localisé pour la voir. Le ciel n’a de limite que celle de notre vision. Déplaçons-nous, nous verrons un autre ciel, et pourtant c’est le même. La conscience que nous sommes essentiellement ce vide nous apporterait l’infini. Nous aurions conscience d’être ce corps, et aussi, et en même temps, d’être le champ quantique, l’universel. Ce qu’on a aussi appelé Dieu, le Soi, la Source, Je Suis, ou le Grand Esprit.

Nous n’aimons pas ce mot de vide, la nature non plus parait-il puisque dit-on depuis Aristote, elle en a horreur. Heureusement, la science prouve maintenant que le vide n’est pas vide, il est rempli de mouvements invisibles et d’ondes où passent au moins ce qui nous permet d’allumer la télé et de brancher la WIFI. Depuis des millénaires, la Chine ancienne nous explique que le vide est un plein d’énergie qu’elle nomme chi, que l’Inde nomme prana, et les Chrétiens probablement Saint Esprit. Cette intelligence, cette énergie information unifiée et universelle, nommons-la conscience. Quelles en sont les implications ?

Eh bien par exemple, que notre mort n’existe pas, ou alors à 0,000000001 %. Nous pouvons donc répondre que non, il ne faut plus avoir raison. Car si c’est pour survivre qu’il le faut, nous sommes libérés à presque 100 % de cette nécessité. Ce qui apparaît, change et disparaît, ce sont les objets, les corps, les formes, comme l’a repéré Bouddha. Ce qui n’a pas de forme, dit-il, ne peut pas naître ni changer ni disparaître, forcément. C’est invariable. Et ce vide n’est pas la mort, c’est l’infini de la conscience. Il suffirait que nous nous en rendions compte pour redevenir heureux et tranquilles devant la mort. Et alors, l’urgence au moins d’avoir raison disparaîtrait comme une plume au vent.

Deuxième implication, il n’y a plus non plus de danger venant d’autres entités que nous, puisqu’il n’y a plus rien d’extérieur à nous, sauf toujours à 0,00000001 %. Quel repos ! Car si pour avoir raison dans l’ancien paradigme il fallait nous positionner les uns contre les autres, dès que nous aurons vraiment compris ce qu’il en est, cela deviendra un pur non sens de nous battre contre autrui, de le mépriser ou de l’utiliser. Ce serait nous battre contre nous-mêmes. Ce serait de l’automutilation, et l’automutilation, ça se soigne. Elle est un signe que nous sommes gravement malades. Et en effet, ce serait une folie de nous épuiser à avoir individuellement raison contre les autres et même devant eux si nous sommes aussi et d’abord la totalité dans laquelle ils sont comme nous. Notre pensée rame un peu pour comprendre cela, et nous ne pouvons pas le vivre. Notre conscience personnelle ne peut pas réaliser avec la vieille pensée limitée ce que cela représente.

Pourtant nous avons à notre disposition l’exemple d’un tout qui fonctionne comme une unité, dans l’union sans confusion. C’est notre corps, on ne peut pas faire plus proche. Il comprend des atomes en quantité irreprésentable. Selon une étude de l’université de Washington, une cellulehumaine contient en moyenne 1 suivi de quatorze zéros d’atomes. Chiffre qui ne dit rien à mon cerveau, je l’avoue, et ce n’est que le début. Parce que pour savoir combien nous possédons d’atomes en tout, il faudrait multiplier ce nombre par le nombre de nos cellules… et cette université considère que nous avons un nombre de cellules égal à celui des atomes dans une seule cellule, soit 10 puissance 14. C’est-à-dire 10 puissance 14 fois 10 puissance 14 ? Vous me suivez ? Vous êtes toujours là ? Pas moi, mon cerveau a bugué depuis longtemps, je me suis contentée de recopier ces données pour vous.

En revanche mon corps semble gérer ça avec facilité et à peu près dans l’harmonie. Il sait, lui, être un dans la multiplicité. La cellule de mon œil est différente de celle de mon pied mais tout le monde travaille ensemble, l’œil protège le pied des aspérités du chemin tandis que le pied me mène où le veut le cerveau. Le même sang irrigue en haut et en bas sans chercher à monter plus haut ni à exploiter le bas. Vous imaginez la catastrophe dans le cas contraire ? Berk !

Ce qui est possible et merveilleux à une échelle infiniment petite pourrait l’être aussi à une échelle plus grande. Huit milliards d’humains, ce n’est que huit milliards après tout, trois fois rien par rapport au nombre des atomes d’un seul de nos corps… Comme cela reste impossible à comprendre, Amma a donné une comparaison : le monde est comme une seule fleur dont chacun de nous est un pétale. Aujourd’hui, nous travaillons à la destruction de la fleur, nous pensons avoir raison de lutter pétale contre pétale, ou de nous courber devant la pensée qu’il ne saurait en être autrement. Notre mental ne peut pas concevoir le monde comme une totalité, ni penser l’infini, ni penser l’amour, cela n’est pas de son ressort. Et c’est lui qui commande en nous. Peut-être faudrait-il rééduquer notre œil et nous voir comme les pétales d’une seule fleur, et les autres, tous les autres et la nature et les quartiers aussi.

Dans ce nouveau monde unifié, qui aurait raison alors ? Il faut pour répondre à cela changer d’échelle. Ce qui aurait raison, ce n’est pas notre intelligence personnelle et localisée dans notre tête, mais celle de l’univers, l’intelligence infinie du tout qui prend soin de chacune de ses parties. De même, dans notre corps, le cœur envoie le sang dans chaque cellule sans aucune discrimination. Notons que nos fonctions vitales sont déjà prises en charge par une intelligence qui échappe à notre pensée et à notre volonté, ne serait-ce que la digestion et la respiration. Heureusement, sinon nous ne pourrions survivre au sommeil. Dans ce nouveau paradigme, nous serions délivrés de la nécessité de vaincre pour survivre, puisque la vie serait le programme général. Nous n’aurions plus qu’à nous laisser porter dans la conscience universelle unifiée et à profiter de la vie. On a vu que dans un groupe la pluralité des informations et des esprits permettait de trouver de meilleures solutions aux défis de la vie, alors si nous obéissons à une intelligence globale qui possède toutes les informations de l’espace et du temps, il est évident que des solutions vont se présenter, auxquelles nous n’aurions jamais pensé.

Affranchis de la tyrannie de la dualité, il ne serait plus important d’avoir raison  car tous nos petits moi pourraient avoir raison au sein d’un grand moi, sans condamnation. Avoir tort serait moins grave et surtout moins courant. Au contraire, libérés de devoir nous défendre des autres, nous pourrions nous dire comme Simone de Beauvoir : « J’accepte la grande aventure d’être moi. » Un moi avec un petit m bien sûr, au sein d’un unique Moi avec un grand M comme celui du mot Amour.

C’est un renversement complet. Comment le vivre ? Essayer de comprendre, certes, avec ce que nous avons de mental, et puis apprendre à notre mental à tenir la petite place qui est juste et nécessaire pour notre existence, pas plus, et surtout pas tout. Cette seule modification permettra l’expression optimale de tout ce qui n’est pas lui et qui est nous quand même : notre intuition, notre unicité, notre talent, notre élan vital, notre enthousiasme, le jaillissement de notre amour. Tout ce qui est en harmonie avec l’ensemble. Il nous faut donc apprivoiser la paix, le silence inconnu de la pensée. Comme le signale saint Paul de Tarse, nous avons à nous « laisser transformer par le renouvellement de notre intelligence. » Cela s’apprend et c’est peut-être long. Lorsqu’on s’est cassé un os et qu’on est resté quelques semaines dans un plâtre, il faut bien suivre de nombreuses séances de rééducation et nous y allons quand même. La rééducation d’un mental faussé depuis des millénaires ne nous sera sans doute pas donnée d’un coup. Mais ne dit-on pas que l’important, c’est le chemin ?

Parler du silence

C’est un paradoxe que de parler du silence puisqu’ils sont à première vue mortels ennemis. Dès qu’on parle, on on lui fait violence, on le rompt. Et inversement, le silence se montre parfois l’ennemi de la parole. Il l’interdit, il la censure, il l’écrase. Pourtant, il arrive aussi que l’un et l’autre se mettent en valeur comme dans une danse où tantôt c’est l’un qui guide et tantôt c’est l’autre. Peut-être même existe-t-il un silence que le bruit ne détruit pas. Silence voulu, forcé, silence sacré, la question qu’il pose est autant politique et sociale que personnelle et spirituelle. On le considère comme une absence, un vide à remplir ou à utiliser, ou alors l’objet de la seule quête qui vaille. Beaucoup d’entre nous vivons aujourd’hui tellement saturés de bruits et de paroles que nous aspirons au silence. Mais lequel ? Suffit-il de cesser de parler pour qu’il advienne ? Quel statut donner à la parole ? En réfléchissant à ces questions, je me suis aperçue que c’était assez simple et quasiment dichotomique : il existe deux sortes de silence et de paroles, ceux qui mènent à la vie, et ceux qui portent la mort. Intéressons-nous à ces différences en commençant par ce que nous en dit l’étymologie.

Selon le dictionnaire d’Alain Rey, l’origine du mot silence est incertaine. Son sens dans la Rome antique est clair par contre et plutôt positif. Cela signifie d’abord absence de bruit, et particulièrement de ce bruit articulé qu’est la parole, et deuxièmement repos, calme, inaction. Le silence s’oppose donc pour les anciens autant au bruit qu’au mouvement et il s’applique indifféremment aux humains et aux choses, aux éléments, à tout. Nous aussi, nous en parlons ainsi. Nous aimons le silence immobile du petit matin avant la première trille de l’oiseau. Et celui de la nuit, celui de l’espace, celui du désert et celui de la haute mer. Silence des cimes et des grottes profondes, rond, calme, sans limite, sans mouvement, qu’aucune parole ne découpe, qu’aucun bruit ne perce. Et puis le bruit ou la parole arrive, éclate dans le silence et c’en est fait de lui. Nous connaissons aussi la réciproque : dans flot des bruits et des paroles, le silence crée la rupture, les sons se taisent avec leur mouvement. Les coachs en communication (comme aussi les profs de théâtre) conseillent d’user du silence pour surprendre et suspendre leur public. En musique, c’est même par le mot de silence qu’on appelle le signe qui marque l’interruption du son. Quand il est plus court, ce silence s’appelle un soupir. Un soupir, un souffle. Le bref silence qui rompt le flux du bruit est une respiration. Et quand il est plus long ? Ce silence en musique s’appelle une pause et nous retrouvons la notion de repos.

Seulement pour que le silence soit bienvenu, il faut en être libre. Il faut pouvoir se taire ou bien prendre la parole. Or celle-ci ne nous est pas toujours donnée, ne serait-ce que par la nature. Le silence alors rime avec impossibilité de communiquer. Ainsi, les bébés (c’est même le sens littéral en latin du mot infans, enfant « celui qui n’est pas parlant ») peuvent sortir du silence mais ils doivent se contenter de cris pour signaler leurs besoins, comme la faim par exemple. Hélas comme il est difficile à beaucoup de comprendre le sens d’un bruit inarticulé, on a pensé jusqu’à une époque très récente que ces cris n’étaient rien d’autre qu’une forme de silence de l’intelligence. Les bébés disait-on, n’étaient que des tubes digestifs dépourvus de sensation et de sentiment. De ce fait, on les laissait crier sans chercher à faire autre chose que de fermer les portes et on les opérait sans anesthésie. Il a fallu attendre les années 70 et les travaux de Françoise Dolto entre autres, pour rendre aux enfants un statut de personne et affirmer que leur incapacité naturelle à organiser les sons ne relevait pas d’une absence de conscience.

Les sourds-muets sont murés aussi par la nature dans un silence qui dure. Ce fut longtemps un enfermement douloureux que de naître dans cette configuration du destin. On imagine quel sauveteur fut pour eux et leur famille l’abbé de l’Epée qui inventa par compassion il y a trois siècles le langage des signes et ouvrit aux muets le chemin des mots. Je me souviens enfant avoir longé maintes fois leur établissement scolaire qui se trouvait sur le trajet de mon école. Les hurlements inarticulés et disgracieux qui s’élevaient au-dessus des murs à l’assaut des passants m’avaient d’abord franchement inquiétée. Puis un jour j’ai vu sortir par le portail des élèves à l’apparence normale qui se sont arrêtés devant la boulangerie pour échanger des blagues sans un son et acheter des viennoiseries. Leur sauvagerie présumée n’était qu’une fantaisie de mon imagination et leurs cris était somme toute une variation des cris de ma cour de récréation. Le signe leur rendait une parole silencieuse.

La parole, verbale ou signée, est en effet essentielle à notre vie car c’est un élément constitutif majeur de la communication entre les humains, du moins dans l’état actuel de notre évolution. Elle nous permet l’expression de nos besoins élémentaires, mais aussi de nos besoins affectifs et de nos idées. Physiologiquement, si on ne peut pas dire « Passe-moi le sel », tant qu’on peut se lever, on peut l’attraper. Mais est-il aussi facile en l’absence de vocabulaire d’exprimer ses attentes affectives, de s’interroger sur ses propres raisons d’agir ? De résoudre un conflit ? De développer la pensée abstraite ? L’usage de la parole et un langage évolué sont paraît-il le propre des civilisations raffinées et inversement l’appauvrissement des nuances de la langue traduit celui des locuteurs. Ce silence qu’on pourrait nommer silence par défaut peut faire de nous des frustes ou des taiseux, enfermés un peu comme les sourds-muets dans une situation de handicap verbal faute de disposer d’assez d’outils du langage. C’est pourquoi Charlemagne, mille ans avant Jules Ferry, demanda au clergé d’ouvrir des écoles gratuites pour toute la population, pour que tous aient un minimum de bagage sans que lui-même ait à débourser un denier.

Il existe aussi d’autres silences contraires à l’épanouissement de la vie dont la nature et la culture sont innocentes. Il s’agit du silence social imposé aux faibles par ceux qui sont en position de force. Il y a deux façons de faire. L’une est sans violence apparente, c’est celle du manque d’écoute. L’autre use de violence et crée la servitude.

Le manque d’écoute rend caduque toute parole. Nous l’employons très couramment et quasi inconsciemment. Il s’agit de laisser parler comme on laisse pisser, d’ensevelir ce qu’on entend sous une bonne couche d’indifférence. Pour l’autre, crier dans le désert n’est qu’une variante de se taire dans le désert : le résultat est le même, la parole comme le silence sont impuissance. On le constate à différents étages de la société et cela s’applique à différents âges avec des conséquences de gravité diverse. Souvent les petits enfants sont obligés de crier pour que les adultes consentent à leur répondre. Plus grave mais tout aussi courante sur notre planète, l’indifférence devant les protestations des jeunes filles mariées de force, des personnes âgées placées dans des Ehpad. L’actualité a mis récemment en lumière (et encore ces jours derniers) le cas de plusieurs femmes assassinées par leur mari alors qu’elles avaient trouvé le courage inutile d’aller déposer une plainte ou une main courante. On sait que le procédé est le même au plan national et international. « Je verrai » disait Louis XIV à ses plaignants qu’il n’avait guère écoutés. Aujourd’hui, les peuples et les scientifiques réclament des modifications dans notre politique énergétique par exemple. On leur consent la parole. On ne leur donne pas l’écoute.

L’autre silence est obtenu par la répression. Plus le pouvoir est absolu, plus il veut le rester, et plus il muselle. « Qu’ils me haïssent, confiait l’empereur Néron chez Sénèque, pourvu qu’ils me craignent. » Dans ce cas, les plus courageux chuchotent. Cette rétorsion de la liberté de parole n’est pas réservée au politique, elle s’applique dès qu’il y a possibilité pour les forts d’écraser les faibles qui dérangent. On connaît l’omerta, loi du silence de la mafia qui rend si difficiles les enquêtes à son sujet. D’ailleurs un proverbe corse affirme : « Garde le silence et le silence te gardera, » soit en termes plus crûs : si tu parles, tu crèves. Dans le même ordre d’idée, il me revient que quand j’étais petite, ma grand-mère m’avait expliqué une statuette des trois singes qui ne voient, n’entendent et ne disent rien, comme une leçon de survie.

Dans ce cadre, prononcer une parole de protestation pour soi, de soutien à autrui ou de dénonciation est un acte dangereux, et Sénèque que je viens de citer finit donc par recevoir de Néron l’ordre de se suicider, ce qu’il fit. D’une façon générale, ceux qui parlent sont persécutés. Tout le monde connaît Julien Assange. Il n’est pas le seul, les tiroirs d’Avaaz, d’Amnesty international ou de l’ACAT sont remplis des noms de ces malheureux. Le silence consenti est bien plus facile. C’est ce que le pasteur Niemöller a résumé dans une autocritique connue que nous sommes nombreux à pouvoir prononcer. Il y analyse les raisons de sa présence au camp de concentration de Dachau, sous Hitler : « Quand ils sont venus chercher les communistes, dit-il, je n’ai rien dit, je n’étais pas communiste. Quand ils sont venus chercher les malades, je n’ai rien dit, je n’étais pas malade, quand ils sont venus chercher les syndicalistes, je n’ai rien dit, je n’étais pas syndicaliste. Quand ils sont venus chercher les juifs, je n’ai pas protesté : je n’étais pas juif… Et puis ils sont venus me chercher, et il ne restait personne pour protester. » Nos silences faits de lâcheté et d’indifférence à ceux qui sont écrasés participent à la non-assistance à personne en danger, et à terme ils sont lourds de conséquences. On peut les ranger comme le silence des opprimés dans la catégorie du silence de mort. En prendre vraiment conscience nous aidera peut-être à trouver le courage d’une parole défendant la vie.

Dans la sphère individuelle ou privée, le mécanisme est le même. Entre nous et nous, dans notre for intérieur, nous connaissons des silences que la partie de nous au pouvoir impose au reste de notre être. Actes, évènements ou même pensées qu’on préfère taire à soi-même comme à tous se retrouvent cachés sous le tapis. Nous faisons preuve d’une certaine habileté dans ce coup de balai pour les souvenir pénibles concernant de petites actions honteuses ou ce qu’on nomme pour plaisanter des grands moments de solitude. Nettement plus grave, l’enfant pédophilé ou martyrisé ne doit sa survie qu’à son silence et plus tard, s’il s’en souvient, il continue à se taire, du moins il continuait jusqu’à très récemment. L’explosion récente des metoo et metoo-incest est donc une révolution de la parole par rapport à la pratique millénaire du secret. Elle n’oblitère pas le passé douloureux et silencieux de la victime mais cette dénonciation est une marque de soutien à l’enfant intérieur et un avertissement aux prédateurs. Les horreurs dévoilées et les témoignages amènent aussi la conscience collective à évoluer vers plus d’humanité. Ici aussi, la parole est la vie et le silence son contraire.

D’une façon générale, depuis le siècle dernier, des études dont celles de la psychanalyse ont montré que ce qui n’est pas dit se fait pourtant entendre. Rien ne s’oblitère complètement dans les oubliettes du temps. Ce qui n’est pas reconnu, prononcé ni assumé agit en silence et traverse les générations. « S’ils se taisent, disait déjà le Christ aux pharisiens à propos du peuple qui l’acclamait, les pierres crieront. » Les pierres de la terre mais aussi les corps, les cellules, les mémoires inconscientes, les comportements. C’est un processus global qui ne touche pas que les secrets honteux. Une enquête médicale que je n’ai pas réussi à retrouver avait porté sur les ancêtres de personnes atteintes de maladies des poumons. Une proportion non négligeable de ces patients avaient eu des ancêtres soumis au gaz moutarde en 14-18. Le silence n’est donc pas une solution de guérison puisqu’il n’est silence que des mots, tandis que le malaise qui se dit par le corps, la maladie mentale ou le comportement reste indéchiffré.

Les tragédies grecques ont souvent montré comment le silence du secret, ou celui du mensonge qui est une forme du secret, est le ressort de manipulations et de drames. L’individu privé de sa vérité est dans une cécité dangereuse pour lui, et pas seulement pour lui puisque nous sommes tous interdépendants. Le mythe d’Œdipe en est une illustration majeure. Je ne résiste pas au plaisir de vous le raconter, même si vous le connaissez déjà ! Un jour donc, dans la campagne, un paysan découvrit un nourrisson suspendu à une branche par les pieds. C’était le fils du roi de Thèbes, qui sur la foi d’un oracle s’en était débarrassé préventivement pour éviter que le petit ne l’assassinât plus tard. Le paysan sauva le bébé et l’offrit aux souverains de Corinthe en mal d’enfants, mais le petit Œdipe n’en sut jamais rien. Tel est le secret, triplement gardé par le roi de Thèbes, par le paysan, par les souverains de Corinthe. Lorsqu’il apprit à son tour d’un oracle qu’il allait tuer son père, Œdipe décida de ne plus rentrer à Corinthe, ce qui évidemment ne changeait rien à l’affaire. Mais l’ignorance ne l’obligeait-elle pas à se diriger dans l’obscurité ? A un carrefour de sa route qui se trouva aussi un carrefour de sa vie, il rencontra un chauffard irascible et orgueilleux. Il s’en suivit pour une priorité une altercation qui s’envenima, Œdipe tua le malotru. C’était son père. Ni l’un ni l’autre n’en eurent la moindre conscience. Ce silence opaque sur l’identité de la victime et sur la lignée d’Œdipe l’amena ensuite à devenir roi de Thèbes à la place du roi qui, forcément, ne revenait pas. On lui donna le pouvoir, il épousa la reine sa mère. Mais ni l’un ni l’autre ne connaissait la vérité de l’inceste. Ils eurent quatre enfants dont Œdipe fut le père et le frère, et Jocaste la mère et la grand-mère, jusqu’à ce que soudain les dieux décident de châtier Œdipe à travers son peuple et qu’ils déclarent la peste dans la ville. A la suite d’une douloureuse enquête, le secret fut dévoilé et la vérité se fit jour. Œdipe se creva les yeux maintenant qu’il voyait et il s’exila. Les Thébains cessèrent de mourir par centaines. Le silence causa la tragédie, la parole délia ce qui pouvait l’être. La mère-épouse se pendit et le drame se reporta sur les enfants.

La conspiration spontanée du secret a mené la tragédie à son terme, mais c’est l’oracle qui l’avait enclenchée au moyen d’informations incomplètes et de silences partiels. La tragédie d’Œdipe nous alerte sur les conséquences de nos silences et elle illustre pour chacun de nous le poids létal que représente l’ignorance de la vérité. Et aussi, en creux, elle illustre le pouvoir des mots. Dans les Quatre accords toltèques, Don Ruiz place en numéro 1 l’accord suivant : « Que votre parole soit impeccable ». Une parole impeccable est d’abord une parole maîtrisée c’est à dire capable de se retenir comme de se donner. Elle a traversé la peur et l’inconscience. Elle est passée au tamis de Socrate, elle est vraie, bonne, utile pour l’autre et pour nous. Elle ne blesse ni son auteur ni son destinataire. Elle n’est ni mensongère ni faussée. Elle est simple et sincère. Les bouddhistes parlent de parole juste. Au contraire de ce qu’on disait des oracles, cette parole est claire. D’ailleurs l’évangile ordonne en Mathieu 5 : « Que votre parole soit oui, oui, non, non. Ce qu’on y ajoute vient du malin. » Sur quoi abonde le proverbe anglais qui place le diable dans les détails.

On comprend donc que selon le Dalaï Lama, le bavardage même soit à proscrire. De plus, selon lui, les paroles inutiles détournent l’attention de ce qui est important et focalisent sur le futile. A l’heure des médias et des réseaux sociaux, la parole se démultiplie et se propage et nous sommes probablement devenus plus addicts à la pensée que nos ancêtres. Nous laissons la télé ou la radio allumée même si nous quittons la pièce ou la maison. Parfois nous branchons le réveil avec la radio. Aussitôt, avant même d’avoir ouvert les yeux, notre attention est attirée par des paroles, jingle ou chansons et notre conscience se trouve happée dehors avant d’avoir réintégré dedans. C’est la guerre au silence, extérieur et intérieur, car non seulement nous le détruisons dans notre environnement dès notre réveil, mais nous n’écoutons que d’une oreille, l’autre étant déjà occupée par nos auto-bavardages. Ou alors, elle dort encore.

Or une parole impeccable appelle une écoute impeccable, une écoute faite pour entendre. Bienveillante et silencieuse, elle n’engage pas seulement la tête mais le cœur si bien qu’elle peut modifier quelque chose chez celui qui écoute. Cette écoute ne double pas le discours de l’autre par les sous-titres de ce que nous en pensons. Elle ne coupe pas la parole pour assener un point de vue personnel. Tranquille et ouverte, elle accueille. Le corps même reste détendu. Elle sait laisser un temps de silence après une phrase. Un coach capitaine d’armée rencontré sur youtube conseille à ses auditeurs de compter jusqu’à dix avant de répondre à un subordonné, pour être sûr de ne pas interrompre sa pensée. Ce procédé tient compte de deux aspects de notre relation au silence. D’abord, celui qui parle en a besoin car cela lui donne une chance d’aller plus loin et l’espace pour le faire, surtout en situation émotionnelle tendue devant un supérieur (quelle que soit la forme de cette supériorité, affective, hiérarchique ou autre). Et d’autre part, compter diminue notre difficulté à laisser place au silence : le comptage le meuble et le remplit.

C’est que, à force de vivre dans le bruit et les paroles constantes, nous avons peur du silence. Nous vivons loin du cœur dans notre tête, nous la surchargeons de pensées si bien que lorsque nous cherchons le silence, que se passe-t-il ? Nous nous trouvons devant cette évidence : il nous est impossible. Dans notre crâne, ça chantonne, ça bougonne, ça marmonne, ça fait même une sorte de brouhaha indistinct quand il n’y a pas de mots. Nous sommes enfermés dans un univers très restreint, le nôtre : nos souvenirs, nos projections, nos commentaires, nos réactions à l’actualité politique ou familiale, nos limitations, nos conditionnements… sans compter les bribes de pensées décousues qui se superposent un instant avant de s’évanouir et d’être remplacées par un autre magma.

C’est comme une obsession de paroles qui se contamine et se superpose à nos sens. On en a parlé pour l’écoute parasitée par nos propres pensées. Et la vision ? Dès que nous ouvrons les yeux, notre regard est bavard. La pensée s’interpose entre nos yeux et la chose regardée. Nous lui donnons-donc au moins un nom, et souvent davantage : une fiche entière d’informations égocentrées et notre commentaire d’évaluation avec son nombre d’étoiles… En un mot nous ne savons pas plus voir silencieusement qu’écouter silencieusement. Faisons le tour de nos organes sensoriels, nous nous apercevons que nous les squattons tous. Goûtons-nous une saveur ? Aussitôt elle est jugée, et classée. Idem pour le toucher ou l’odeur. Si nous rencontrions quelque chose d’inconnu, que se passerait-il ? Nous chercherions à mettre des mots dessus, et à l’étiqueter n’est-ce pas ? Nous émettrions un jugement, un raisonnement qui ramènerait cette chose nouvelle dans des catégories anciennes, connues et analysables, au royaume du cerveau gauche, celui de notre égo.

Dans ces conditions, ce n’est jamais l’autre ou quelque chose de nouveau que nous voyons tel quel, mais toujours une projection de ce que nous sommes. Or qu’est-ce que la projection de nous ? Laissons de côté l’action silencieuse des mémoires inconscientes. Il reste la projection d’un amas de souvenirs d’expériences, de pensées, de croyances et d’émotions qui nous ont fait ce que nous sommes à l’instant de la projection. Je me souviens d’une session de thérapie de constellation familiale qui démontra la chose d’une façon radicale. Le principe de ces constellations est que laissant parler son intuition, on peut participer à une scène relatant un moment d’une vie de quelqu’un en donnant corps à un personnage, sentiment, jugement. Au moment dont je parle, un fils se trouvait dans une violente confrontation avec son père. On fit entrer la colère. Elle se plaça devant le père et s’interposa. Arrêtons-nous ici. Que regardait le fils ? Non plus le père, il était caché par la colère du fils qui ne voyait donc que sa propre projection. Qu’entendait-il ? Rien d’autre que le bruit de sa colère qui couvrait la voix du père.

Par notre bruit interne, nous sommes du passé qui se prolonge et nous ratons ce qui est là dans le présent. Nous ne voyons jamais qu’à travers les lunettes déformantes de notre mental le présent qu’il a modifié (d’ailleurs, mental et mentir ont la même racine latine). Mais comme cette modification n’est qu’un filtre réservé à notre propre usage et non pas la marque d’un pouvoir qui modifierait véritablement la réalité, nous vivons dans une sorte d’illusion, un monde personnel, chacun le nôtre.  De ce fait, nous passons à côté de la vie telle qu’elle s’offre à nous. Nos paroles ne sont donc pas du côté de la vie et nos silences n’existent pas : tout est vampirisé par notre égo. Nous pouvons penser ici au deuxième accord toltèque : « Quoi qu’il arrive, n’en faites pas une affaire personnelle. »

Bigre ! Quel défi pour nous ! Que se passera-t-il si notre personne est réduite au silence ? Nos pensées et nos croyances ont façonné notre personnalité, nous y sommes identifiés, qu’allons-nous devenir si le silence s’installe ? Mourir peut-être ? Lorsque le Christ a dit qu’il fallait renoncer à soi-même, ces paroles énigmatiques et inquiétantes ont mené à des conclusions que Pascal a résumé en trois mots : Le moi est haïssable. Dangereuse formulation, car qui donc va haïr ce moi, sinon un autre moi qui s’appuiera sur la pensée de ce qu’il aura compris ? L’incompréhension de ce conseil a mené beaucoup de gens au long des siècles dans des vies de privations et de divisions internes où l’égo loin d’être amoindri était dictatorial et simplement plus malheureux. Or justement, le renoncement auquel le Christ nous exhorte est celui de notre égo. Il s’agit de faire taire notre personnalité, pour expérimenter le silence de nos conditionnements, de nos limitations, bref, ce que nous imaginons être nous, et pour découvrir le bonheur de notre vrai moi. Alors comment faire ? Au cas où nous voudrions oser l’expérimentation, partons de notre bon sens. Si ce qui fausse la réalité, c’est ce que nous ajoutons par les mots et les pensées aux informations de nos sens, alors il faut nous appliquer à la soustraction. Il faut gagner le silence.

A ce sujet j’ai entendu Krishnamurti raconter une histoire. La voici. C’est l’histoire du diable qui se promène avec un ami sur la terre. Soudain, il rit et se frotte les mains. – Qu’est-ce qu’il y a ? demande le copain. – Tu vois celui-là ? Celui qui vient de se baisser pour ramasser quelque chose ? Eh bien c’est un morceau de la vérité. – Je ne te comprends pas, dit l’autre, ce n’est pas bon pour nous, ça ! – Attends, attends, répond le diable, je vais l’organiser. Organiser, c’est-à dire ajouter à la perception directe et silencieuse la médiation du mental qui va analyser, disséquer, désosser, limiter et ramener dans les cases du connu. Il n’est pas question de s’interdire de penser, ce qui est bien nécessaire dans de nombreuses situations. D’ailleurs les sages ne conseillent pas de tendre vers un encéphalogramme plat, mais il faut aller vers une tranquillité qui n’a pas besoin de gloser ce qui se présente. Et puis ensuite, il faudrait l’intention et l’audace d’y rester.

Comme dans nos civilisations, ce calme est presque inaccessible, il y faut de l’entraînement. C’est précisément le travail de la méditation. Écoutons encore Krishnamurti dans son livre : La révolution du silence (titre que j’ai trouvé particulièrement juste en ce qui me concerne)  : « La méditation est la totale inaction d’une conscience qui voit ce qui est sans les empêtrements du passé. » Si la personnalité liée à la mémoire s’est effacée, elle a forcément emmené avec elle le personnage qui observait. Que reste-t-il ? Selon le mots de Krishnamurti, « une observation sans observateur. » Cette observation ne calme pas seulement les pensées, car il resterait le brouhaha indistinct de notre agitation, mais le cerveau lui-même. Dans ce silence, ce qu’on appelle la personne (c’est à dire nous, dans l’état actuel de notre conscience) ne s’immisce plus entre nous et le reste comme la colère entre le fils et son père dans la constellation familiale. Elle ne crée plus de division entre nous et le monde. Puis, toute chose étant vue – entendue, goûtée etc, sans jugement et sans auteur, l’unité sous-jacente à tout apparaît, il n’y a plus de séparation entre le sujet et l’objet. Il n’y a que de la conscience de ce qui est, dont nous sommes et qui se trouve en nous.

Ici nous avons une réponse à l’inquiétude de notre égo : si je renonce à moi, que restera-t-il ? Eh bien tout. Tout c’est une autre façon de dire Un. Dans cette nouvelle configuration, les piètres jouissances que nous vivons dans notre mode focalisé dans notre personne ne seront-elles pas dépassées d’une façon que l’égo est hors d’état d’imaginer ? Tant que nous serons identifiés et agrippés à lui comme nous le sommes actuellement, nous n’aurons aucune idée de la réponse. Pour découvrir cette autre dimension de nous, il faudra nous déprendre de lui, de nos limites et de nos interprétations, ou selon le mot du Christ, y renoncer. Il faudra quitter l’illusion pour contacter ce qui est. Alors nous saurons si nous sommes d’accord avec Krishnamurti : « La méditation est l’éveil de la félicité. »

Les bouddhistes ont une voie de méditation qui passe par la conscience et la vision. Une autre méthode universelle de méditation nous est donnée depuis longtemps par le judaïsme, elle tient en deux mots : Shema Israël ! qui signifie : Écoute Israël. Soit en 1) Tais-toi Israël, ou du moins, essaye vraiment. C’est à dire n’oublie pas que tu veux écouter, lâche tes pensées qui te ramènent dans ta propre marinade. Il me vient une comparaison. Si nous avons l’intention d’acheter du pain, en général nous y arrivons, même si nous rencontrons des amis avec qui nous parlons, même si une averse nous oblige à nous abriter et même si nous marchons dans une crotte de chien, chaque fois nous revenons à notre intention première sans nous juger. De même, dirigeons-nous vers l’écoute même si nous rencontrons des obstacles divers, distractions, pensées ou émotions et ne nous jugeons pas dans nos arrêts. Ensuite, en 2) n’oublions pas la consigne donnée ailleurs : « Va vers toi-même » et revenons au corps  chaque fois que nous l’oublions, ne nous quittons pas, puisque c’est là que ça vit. Puisque ce sont les oreilles qui écoutent, posons-nous avec elles et restons-y. Amma d’ailleurs donne exactement le même conseil pour tous les sens : sentir et avoir conscience de nos yeux en même temps que de la chose vue.

Ensuite se pose la question cruciale : écouter quoi ? Le premier des dix commandements répond clairement à cette question. Il commande d’aimer le Seigneur de tout son cœur de toute son âme et de toute son intelligence. Or Dieu (donnons-lui le nom qui nous convient, Esprit, conscience, vacuité, le Soi, Je suis, la source) donc, Dieu est sans nom et il est interdit de le nommer. De ce fait aimer Dieu signifie aimer le silence. La question devient donc : comment aime-t-on le silence ? Réponse de pur bon sens : en faisant attention à lui, donc en l’écoutant pour entendre. D’ailleurs le principe est général, comment aime-t-on quelqu’un ? En faisant attention à lui, en l’écoutant dans ses paroles et dans ses silences. Le schema Israël nous donne une précision méthodologique essentielle : il faut s’intéresser au silence avec les oreilles et aussi avec le cœur. Et cela change grandement la situation par rapport à la recherche du silence dont nous parlions tout à l’heure. Car si nous cherchons à atteindre le silence avec l’égo dont le propre est de faire du bruit, nous nous plaçons devant une contradiction qui rend la tâche très malaisée. Mais si nous cherchons une rencontre d’amour, nous changeons de plan. Les écrits des mystiques de toutes les religions se rejoignent là-dessus pour en témoigner. 

Dans les présentations de son livre Écouter le silence à l’intérieur, Thierry Janssen raconte une courte expérience de ce type qu’il vécut grâce à un marteau-piqueur. Il était en train de travailler et se trouvait en retard sur son emploi du temps. Pour ne rien arranger, des travaux dans la rue en bas de chez lui l’empêchaient de se concentrer. Emporté par une nervosité et une négativité de plus en plus grandes, il se rappela de respirer lentement en ouvrant son cœur pour aimer ce qui se trouvait là. Et alors quelque chose s’ouvrit en lui : un silence au-delà de tout bruit et l’englobant. « Je suis devenu silence, et tout était dedans » dit-il. C’était en quelque sorte une écoute sans écoutant sans séparation entre le sujet et l’objet, lui et le marteau piqueur. Ce silence de vie est d’une autre nature que notre silence ordinaire.

Il n’est pas forme, il n’est pas un silence façonné par les ciseaux du son, un silence emprisonné entre deux pensées ou deux mots comme un arbre urbain dans son carré de terre cerné par le béton. Non, il est incréé, il est simplement, comme Dieu se dit « Je suis », quelque bruit qui surgisse au milieu de lui. L’espace n’a ni commencement ni fin, il donne une place dans laquelle se trouvent des objets et que nous enlevions un fauteuil ou en rajoutions un dans notre salon, il n’en est pas affecté, même si le fauteuil est une pure merveille. De la même façon, le silence abrite les sons. Et alors que paroles et pensées ont un commencement et une fin, le silence est l’éternité ou plutôt le non temps. Le temps c’est ça, justement, un commencement qui va vers une fin. Sans temps, que reste-t-il ? Je suis. Que du présent. Dans cette vacuité du silence, ni le mensonge ni l’illusion ne peuvent se glisser, ni aucune des limites du temps ou des objets.

L’humain qui a rencontré ou pressenti cet infini fait du silence son unique quête. Il sait que l’homme ami du silence vit libre, comme un enfant dans la spontanéité d’un présent que n’atteint aucun commencement ni aucune mort. Cet humain-là cherche entre tous les bruits et même dans tous les bruits et tous les phénomènes le silence sous-jacent. Comme les Indiens se saluent d’un Namasté qui signifie : Je salue Dieu en toi, ou encore je salue l’éternel dans ton éphémère, l’universel dans ta particularité, je salue la perfection dans ton imperfection, ce chercheur dit Namasté, je salue en toi le silence dans ta parole, le silence d’où surgit ta parole.

Quelle peut être alors la parole qui prend exactement et directement naissance dans le silence ? C’est un silence fait son, une parole d’autorité devant laquelle la tempête et la mort s’inclinent parce que sa voix a tout créé. On peut rapprocher cela du big bang, ou en français ce « grand boum » qui a surgi du silence. Dans la Genèse d’ailleurs tout commence par une parole : « Dieu dit. » Jean au début de son évangile développe ainsi : « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu. » Il ajoute : « Dieu a fait toutes choses par lui. » Or si on admet que tout, nous, les mondes et les univers, tout est un sans qu’il y ait de temps, ce silence et cette puissance du verbe sont les mêmes aujourd’hui et au commencement. Les implications de cette évidence sont colossales et merveilleuses pour notre monde déchiré. Nous avons vu que notre parole et notre silence habituels peuvent déjà être puissants, alors qu’ils sont passagers. S’ils appartiennent à ce qui demeure, quels seront leur pouvoir ?

 

Pâques, récits du passage vers l’éveil

 

Tous les ans, Pâques prend place au printemps, parce que c’est la fête de la vie. La terre célèbre la résurrection de la nature après la mort de l’hiver. L’oeuf fermé s’ouvre sur la vie du poussin, et on cache les oeufs de Pâques dans les jardins pour les petits enfants. Pâques chante la vie, on pourrait même dire que Pâques avec la nature chante la renaissance, la naissance même, passage s’il en est. Et le mot Pâques signifie ‘passage’ : de l’esclavage à la liberté, de la mort à la vie. Pâques est un moment clé aussi bien pour les Juifs que pour les Chrétiens. Ces moments sont pour chacun d’eux des passages vers la joie et ce que nous en conte la Bible peut donner à notre réflexion d’aujourd’hui des éléments de réponse à nos questionnements. En ces temps troublés, nous ne savons pas où nous allons, nous sentons qu’il serait bon de changer quelque chose et nous avons besoin de joie. Quel est le sens de ce que nous traversons? Quelle direction donner à notre existence dans cette instabilité ? Un passage est transitoire, certes, mais il peut être difficile. Alexandra David Neel rapportant son expérience au Tibet il y a plus de cent ans disait qu’il était temps pour l’humanité de rassembler la sagesse du monde et de s’en souvenir. Alors souvenons-nous des aides que chez nous des sages ont placées dans les anciens récits. Et puissent leurs indications nous être utiles. Où aller et comment? Avec qui ? Qu’est-ce qui empêcherait de passer? Qu’est-ce qui nous y aiderait ? Dans les contes, il arrive que les fées donnent des objets magiques nécessaires à la quête du héros. Ici avec les hébreux, nous rencontrerons en chemin : l’eau et le feu, le puits et le bâton.

Mais avant de partir nous mêmes à leur rencontre, vérifions que notre projet est sensé. Interrogeons-nous sur la validité de ces deux récits et sur leur véracité historique. Au sujet de la fuite des Hébreux hors d’Egypte, plusieurs affirment que tout cela n’a jamais eu lieu. Ils disent que si comme le racontent l’Exode, le Lévitique et les Nombres, qui sont des noms de livres de la bible, si 400 000 personnes avaient quitté l’Égypte et traversé le désert avec des centaines de milliers de bêtes et leur or et leur argent, s‘ils avaient causé non seulement une crise économique majeure mais la mort du chef de l’état, de ses armées et de ses chevaux, eh bien alors on trouverait trace de ce cataclysme dans les écrits de ce pays connu pour ses scribes et sa manie de tout noter. Or il n’y a rien. A tout le moins concèdent-on, si cela a existé, ce serait le fait d’une très minime partie du peuple.

Au sujet du Christ, les objections à la vérité de sa résurrection se sont fait connaître aussitôt. Ce sont les Evangiles eux-mêmes qui nous en informent. Les chrétiens d’ailleurs considèrent que croire en la résurrection du Christ est un acte de foi, acte de foi fondateur de la totalité de leur foi et de leur joie. « Si le Christ n’est pas ressuscité, dit Paul aux Corinthiens, vous n’avez rien à croire. » J’ai lu aussi des contestations sur l’existence entière de Jésus, qui pourrait avoir été inventée de toutes pièces, et des désaccords sur plusieurs éléments de sa vie.

Alors? Eh bien, même si personnellement ces assertions me déstabilisent un peu, sur le fond cela n’a pas d’importance. S’ils n’avaient pas d’historicité, les récits vaudraient toujours par leur fonction. Ils resteraient des modes d’emploi vers Pâques, cette fête de la vie dont la valeur est universelle et toujours proposée. Ils nous enseigneraient quand même. Que les auteurs de ces récits aient grandement aménagé l’histoire resterait une mise en œuvre pédagogique, comme dans les récits mythologiques. En outre, cela nous autoriserait à prendre quelque distance avec certains aspects trop marqués par la mentalité du moment. C’est par leur valeur méta-historique, selon l’appellation d’Annick de Souzenelle, que ces textes anciens gardent aujourd’hui pour nous la saveur de l’enseignement.

Pâques signifie donc Passage en hébreu : pessah. La racine de ce mot, c’est le pas, ce mouvement du pied qui nous met en déséquilibre pour que nous puissions avancer lorsqu’il se reposera. Il y a toujours dans le pas et le passage et une notion de direction selon l’endroit où nous choisirons de reposer le pied, et une notion d’insécurité puisqu’il y a un moment de perte d’équilibre entre deux équilibres différents : celui d’avant et celui d’après. Heureusement le passage est transitoire : il s’agit juste de passer. On parle parfois de nos passages à vide, et derrière le passage à niveau, le passage du train est rapide. Ensuite, ce qui est dé-passé reste derrière, dans le « passé ». Il arrive donc que le moment du passage soit inconfortable, mais si la destination est bonne, nous ne nous rappelons plus une fois arrivés les dangers du trajet ni les difficultés du départ. C’est de ces passages positifs que parle la Bible. Quand une femme a accouché, la douleur du passage de l’enfant s’efface devant sa merveille et les corps se reposent.

Que se passa-t-il chez les Hébreux le jour de Pâques? La Bible nous dit que ce jour-là, les esclaves juifs mangèrent sans s’asseoir pour fuir hors d’Egypte. Fuir oui, mais partir aussi, s’élancer vers la terre promise où coulent le lait et le miel, naître à la liberté. On emploie aussi le mot de Pâques pour le passage libérateur de la Mer Rouge. Chez les chrétiens, le Christ se montre le jour de Pâques dans un corps rené, corps d’énergie et de lumière, passé par la mort physique. L’église des premiers âges considéraient la croix aussi comme une Pâque puisqu’il est évident que la crucifixion est en soi passage de la vie à la mort et aussi parce qu’il faut bien mourir pour faire ce passage dans l’autre sens et ressusciter. Peut-être aussi à cause du passage du Christ aux enfers dans les deux jours avant sa résurrection. Puis, rapidement la jubilation du passage de la mort à la vie a été privilégiée et c’est ce jour seul qu’on a appelé Pâques. 

En unissant les deux récits, nous nous apercevons que Pâques englobe la totalité du passage : le départ, le chemin et l’arrivée. Le départ, avec la fuite des esclaves, le chemin, avec la traversée de la Mer Rouge à pied sec, et la destination avec la résurrection. Le dénominateur commun de toutes ces pâques, c’est la joie, l’ouverture à un état meilleur et différent. Imagine-t-on la hâte et la joie des Hébreux quittant un lieu où ils étaient exploités jusqu’à la moelle et partant tous ensemble pour une terre d’Eden ? Ensuite, après l’inexplicable traversée de la Mer Rouge, Rébecca la soeur de Moïse empoigna son tambourin pour danser et acclamer. Vous représentez-vous cette liesse générale ? Le peuple entier est vivant. Tout le monde est là, sain et sauf contre toute attente. Elles dansent, les familles, elles exultent de se voir si définitivement débarrassé de leur joug, en sécurité. Enfin, on ne sait rien de la joie de la resurrection mais elle doit être à la mesure de la victoire de la vie sur la mort : énorme.

Ce qu’on appelle Pâque débute donc avec les premiers pas sur la voie de la liberté (au sens propre pour les Hébreux dans la Bible). On peut qualifier de petite pâque tous les événements objectifs ou intérieurs de notre vie qui nous libèrent. Qu’ils soient survenus abruptement ou qu’ils aient couronné de longs efforts, ils représentent des sortes d’étapes, de petits éveils, un accroissement de lucidité et de conscience, une plus grande ouverture à l’amour et à la tranquillité. Pouvons-nous en évoquer dans notre propre existence ? Un instant d’émotion devant l’eau scintillant aux rayons du soleil ? L’évaluation enfin honnête d’un événement de notre vie, qui s’allège ? Si nous l’avons-nous vécu, avons-nous su garder ce moment précieux ? Si nous ne l’avons pas vécu, nous sommes-nous entraînés dans cette direction ? Avec le Christ, Pâque débouche sur la démonstration d’une nouvelle naissance, le passage d’un état d’être à un autre, une mutation bienheureuse

Aussi, selon les récits bibliques de Pâques, on n’y arrive pas seul, il faut un guide, un passeur, un Moïse, un Jésus. Il faut, dirait-on en Inde ou au Tibet, un maître à la longue patience et compassion, un gourou à l’infaillible constance. Il y a deux et trois mille ans, il fallait beaucoup de circonstances particulières pour se trouver dans l’entourage de Jésus, de Moïse ou de Bouddha. Aujourd’hui, avec les livres, les vidéos et les avions, Jésus, Moïse et Bouddha continuent à s’offrir à nos chemins, et d’autres enseignements de nombreux sages s’approchent de ceux qui veulent s’approcher d’eux. Alors avons-nous cherché, avons-nous trouvé notre Moïse? De toute façons, cela fait, rien n’est fait.

Non. Car il ne suffit pas d’avoir un livre sur un rayon de sa bibliothèque, ou de pratiquer un rite comme d’aller à la messe ou de respecter le ramadan, il faut s’engager réellement dans le passage indiqué. Selon les leçons de la bible, il faudra littéralement se mettre en route, suivre le guide, avancer droit, dans le bon sens et courageusement. Voilà qui ramène encore à la notion de pas. Passer peut sembler facile et linéaire, comme le train qui roule sur sa voie ferrée, mais les textes anciens nous disent le contraire. Il y a de nombreuses façons de ne pas suivre le guide, de ne pas arriver au moment de la renaissance. Peut-être nous y reconnaîtrons-nous car elles sont intemporelles.

D’abord, et c’est le cas le plus courant, nous n’avons pas envie du voyage, pas même celle de démarrer. Longtemps, le peuple hébreu accablé par l’esclavage ne manifeste pas l’énergie nécessaire à sa libération. Il a juste la force de se plaindre et de récriminer. Or il est clair que sans premier pas, il n’y en aura pas de deuxième. Dans ce genre de situation, nous comme eux, nous choisissons de stagner là où la vie nous a posés jusqu’à ce que mort s’en suive. Ce n’est pas drôle, mais c’est moins fatigant que de prendre la route. Jésus pourrait bien parler à la télé sur France 2 que nous passerions sur TF1.

L’autre écueil qui nous est signalé sur le chemin de Pâque est notre tendance à regarder en arrière au lieu de regarder devant nous. Outre que c’est dangereux quand on se déplace, cela entraine un déplacement erratique. Ce n’est pas ainsi qu’on traverse. La bible nous alerte sur ce point avec l’épisode du veau d’or. Moïse est parti la-haut sur sa montagne, il s’éternise, si j’ose dire, avec Dieu. Les gens s’impatientent en bas, ils s’inquiètent et faute de mieux, disent-ils, ils retournent aux vieilles idoles, celles-là mêmes qu’ils avaient quittées. Pourquoi? Simplement parce qu’ils les connaissent et qu’ils en ont eu l’habitude. On voit bien ici que le passage dont il est question dans l’Exode n’est pas seulement un passage géographique d’un point à un autre, ou un changement d’état social d’esclave à homme libre, qui serait offert comme on gagne au loto. Il faut un passage intérieur d’un état à un autre et une nouvelle assiette : esclave ou libre, c’est aussi une question de mentalité.

Or comme le dit Jésus à quelqu’un qui le questionne : « Quiconque met la main à la charrue et regarde en arrière n’est pas propre au Royaume de Dieu », le royaume de Dieu, c’est à dire à l’état d’éveil. J’ajouterai que celui-là n’est pas propre non plus au labour. Son sillon sera tout tordu. Qu’en est-il du sillon de nos vies? Nous sommes nombreux à avoir arrêté dix fois de fumer ou de manger du chocolat, à retomber dans nos travers à la moindre occasion. Notre chemin de vie dessine parfois des zigzags serrés. Nous rendons nos efforts inutiles en parcourant dans l’autre sens l’espace que nous avions gagné dans une direction. Pour utiliser une désagréable comparaison biblique – et sauf notre respect, nous sommes alors comme les chiens qui retournent manger leur vomi. Du coup, nous devons refaire encore et encore le premier pas et nous risquons de nous décourager une fois pour toutes

La Bible nous alerte encore sur un puissant ennemi du passage : la peur. La peur fait rater la tere promise. Pourquoi? Si on a peur, c’est qu’on n’a pas confiance, l’autre mot pour dire foi, qui est l’absolue certitude de l’amour. Pour entrer dans le pays où coulent le lait et le miel, il faut une confiance totale, telle qu’on se jette dans l’inconnu, qu’on saute sans rétraction dans les bras de l’impensable. Eh bien, c’est ce que ne firent pas les Hébreux devant le pays qui leur avait été promis. Inquiets de l’accueil qu’on leur réserverait dans ce pays apparemment déjà habité, ils avaient envoyé des éclaireurs. Lorsqu’ils revinrent, ceux-ci les inquiétèrent encore davantage. Ils rapportèrent que l’endroit était peuplé de géants géantissimes. Un seul eut assez de foi pour conseiller d’avancer quand même, puisque c’était le pays de la promesse, mais nul ne l’écouta. On le fit taire. Les gens donnèrent à leur peur la première place. Et qu’arriva-t-il ensuite?

La peur nous amène à tourner en rond dans l’espace, pourvu qu’il soit connu, et fût-il désertique. C’est donc ce que firent les Hébreux, tournant pendant quarante ans dans le désert comme dans une cage, le temps que tous les inhibés soient morts. Sans doute aussi, à force, l’inconfort du désert avait-il accrû chez la génération suivante la volonté d’en sortir. Et nous? De quoi avons-nous si peur que nous pourrions rater la terre promise? Au-delà de peurs multiples qui demandent guérison, « Notre peur la plus profonde est que nous sommes puissants au-delà de toute limite, » a cité Mandela. Et justement, tout le problème est là : sortir des limites dont nous avons l’habitude.

Voilà bien le coeur de Pâques, ce passage au-delà des limites. Ajourd’hui, même si cela ne dure pas depuis quarante ans, nous tournons de confinement en confinement dans des limites trop étroites si bien que nous rêvons daventure. Baudelaire se languissait tant de plonger enfin « dans l’inconnu pour trouver du nouveau » qu’il en appela jusqu’à la mort dans le poème Voyage. De plus, indépendamment du corona, nous voyons l‘état de la terre et le sort que nous faisons à des milliards de vivants, des humains aux insectes. La terre nous montre que nous la menons, et nous avec elle, dans une voie sans issue, une im-passe. Notre conscience nous chuchote ou elle nous crie qu’il faut passer, passer à autre chose.

Voudrons-nous écarter les trois obstacles que nous avons observés : l’inertie, l’attachement à une situation même si elle n’apporte pas de bonheur et la peur de l’inconnu? Sommes-nous décidés à partir vers le printemps de Pâques pour trouver un nouveau passage ? Pour rendre à la terre son état de jardin et aux vivants la douceur de la vie ? La période est idéale pour répondre oui. Mais aussitôt surgit la question : comment partir ?

Réponse pratico-pratique donnée par les Hébreux : à pied. Vous allez m’objecter qu’on ne voit pas en quoi cela peut nous servir d’enseignement, puisqu’il leur était impossible à l’époque de prendre le train ou le bus. De plus, cela ne nous donne pas d’indice sur la direction. Bien sûr. Mais les caractéristiques de la marche pourraient bien nous être utiles quand même aujourd’hui.

La marche est faite de pas, de ces pas qui forment le passage. Elle est lente. Cette lenteur a de quoi énerver à l’heure du TGV et des vols internationaux, mais elle est d’autant plus précieuse que la vitesse de nos moyens de transports nous fait oublier nos contraintes physiologiques devant la distance. Sans moyens mécaniques, livrés à nos seules jambes, nous n’allons plus très loin, et beaucoup plus lentement. La marche nous rend donc plus lucides sur nos capacités réelles et nous ramène à la modestie. Sans jeu de mots, la marche, ça fait atterrir. Ca nous enseigne la patience. Un pas après l’autre, un pied devant l’autre, pas à pas.

La lenteur de la marche offre encore une opportunité que nous pouvons saisir, celle de la communication avec nous. Dans l’emballement de la vitesse de nos vies, il arrive que nous nous perdions. Nous sautons dans le temps d’objectif en objectif, nous sommes toujours après, ou avant, ou ailleurs. Au cours de nos trajets, surtout s’ils sont familiers, nous nous absentons en pilotage automatique et nous ne sommes plus là, nous pensons à autre chose, à ce que nous ferons quand nous serons arrivés par exemple. Nous nous volons ainsi à nous-mêmes notre propre existence. C’est pourquoi des centaines de milliers de gens parcourent à pied chaque année la route de Compostelle sans être ni juifs ni chrétiens, mais à la recherche d’eux-mêmes.

Ensuite, la marche d’un peuple dessine dans l’espace un ruban plus ou moins large et ininterrompu. Rien à voir avec les habitacles séparés de nos voitures, ou même des wagons des trains. La marche ne pose pas d’autre obstacle entre les êtres que celui des corps. Lors de processions, ou de manifestations, on peut ressentir la joie de cette unité, mais avez-vous déjà ressenti l’unité des voitures dans les embouteillages, même si tout le monde va dans le même sens ? Le peuple hébreu qui marche reste ensemble, même au coeur de ses plus grandes aventures comme le passage à travers la mer ouverte. Et la sensation d’être ensemble est porteuse de vie et de courage pour tous les voyages. On l’a bien vu, lors du premier confinement surtout, quand les ainés devaient mourir dans la solitude et partir sans être accompagnés des leurs. C‘était une souffrance de plus. Rapportées à l’échelle individuelle, toutes nos petites avancées sont des accroissements de paix et de joie, c’est à dire un renforcement de notre cohésion interne, ensemble avec nous-mêmes.

La marche nous enseigne enfin qu’il faut voyager léger, pour reprendre une formule taoïste. On peut bien commencer comme les Hébreux, lourdement chargés, mais le poids en devient si handicapant qu’on s’en débarrasse. Que leur restait-il à eux, après des décennies? Ne gardons que l’essentiel, le reste alourdit. L’essentiel est toujours simple. A un moment, peut-être arriverons-nous à cette simple évidence: nos pieds se posent sur la terre, et la terre nous porte. Les chamanes disent que nous marchons sur le ventre de maman. Sans doute si nous parvenons à ouvrir notre perception à cette relation, le monde nous paraîtra différent et plus beau que celui de nos cités, et nous aurons envie que celles-ci retrouvent la vérité de la terre mère. Le rythme de nos pas s’accordera aux battements de notre coeur et c‘est par lui que nous trouverons le passage, puisqu’il est clair que notre cerveau est passé à côté.

Toutefois, marcher ne suffit pas, sinon tous les gens d’autrefois auraient vécu leur Pâque, alors que l’histoire humaine nous informe du contraire. Il faut aussi marcher derrière un maître pour connaître la bonne direction. « Suis-moi « dit Jésus plusieurs fois à ses interlocuteurs. « Où on va? » demandent les petits enfants, et quelques uns dans les évangiles. Jésus a répondu en Mathieu quelque chose qui ressemblait à « Nulle part ». Il a dit : « Les renards ont des tanières, les oiseaux du ciel ont des nids, mais le fils de l’homme n’a pas d’endroit où poser sa tête ». Il est douteux que ce charpentier fils de charpentier n’ait pas eu de toit, d’autant que ses amis et sa mère lui ouvraient volontiers leur demeure. Jésus indiquait donc que sa véritable identité n’avait pas d’oreiller. Et quand un Christ n’a pas d’oreiller, c’est qu’il n’en a pas besoin.

En d’autres termes, s‘il n’a pas d’endroit où poser sa tête c’est que là où il est, tout en étant aussi sur terre bien sûr, il n’y a pas d’endroit, et pas de tête non plus. Avant sa crucifixion, Jésus le précise à Pilate le gouverneur en toute clarté : « Mon royaume n’est pas de ce monde », c’est à dire ce monde des corps et des objets, le monde d’Hérode et de César, le nôtre aussi. Évidemment cette assertion n’avait rien éveillé dans le cerveau de Pilate qui appartenait au même monde qu’eux, et que nous.

Tous ces propos forment pour les suiveurs éventuels un écueil de taille : comment aller dans un endroit où il n’y a pas d’endroit ? Comment suivre quelqu’un nulle part? Où est-ce ? Comme le dit Thomas dans l’évangile de Jean : « Seigneur, nous ne savons où tu vas; comment pouvons-nous en savoir le chemin? » A la vérité, nous venons tous de cet « endroit » sans endroit et il faudra que nous y retournions mais la seule chose que nous puissions en dire pour l’instant, c’est que nous ne savons rien, sauf que notre corps n’y partira pas, de sorte que nous n’aurons plus non plus besoin d’oreiller.

C’est notre différence avec Moïse et Jésus, Bouddha et toutes celles et ceux qui ont franchi ce passage sans mourir. Ceux-là ont vécu consciemment dans les deux mondes: dans le monde sans corps d’où nous venons et aussi dans un corps et une maison. Ils ont vécu avec et sans adresse, ou plutôt avec une adresse localisée facile à indiquer et une adresse indescriptible. Ils nous disent que cette autre adresse est celle de l’amour universel et de la joie sans cause, et c‘est ce qui les rend si précieux pour les humains dès qu’ils sont dans cette quête. Voyons les indices du chemin dans leurs paroles et les récits qui les mettent en scène pour y repérer quelques leçons intemporelles.

Commençons par l’eau, son rôle et son message. Nous allons la rencontrer sous différentes formes. Avant la naissance de Moïse comme avant celle de Jésus, le pouvoir ordonne le massacre des nouveaux nés. Comme Jésus, Moïse échappe à la mort. Sa soeur Rébecca le dépose dans une petite boite sur l’eau près de la fille du pharaon. Celle-ci le découvre, lui trouve une nourrice qui n’est autre que sa vraie maman, l’adopte et lui donne son nom qui signifie en égyptien sauvé des eaux. Nous pourrions dire aussi ‘sauvé par les eaux’, d’autant plus qu’il n’est pas le seul nouveau-né à qui advint cette extraordinaire aventure. L’eau du Nil rappelle celle du Tibre qui sauva Romulus et Rémus, les mythiques fondateurs de Rome. Elle rappelle aussi l’Euphrate qui recueillit dans un semblable berceau le premier roi acadien de Babylonie il y a 5000 ans. Elle nous rappelle les eaux matricielles complices de la vie. Nous naissons de l’eau, notre mère a dû les perdre pour que nous passions de son monde à ce monde. D’ailleurs, dans le récit de la naissance de Moïse, la bible ne met pas d’homme en scène. L’eau matricielle, c’est la femme : la princesse et sans doute ses suivantes, Rebecca, la maman de Moïse, c’est tout. Le seul homme est un bébé. Première leçon, qu’on soit homme ou femme : privilégier le féminin qui donne la vie.

Les eaux ont une autre signification symbolique: elles indiquent les émotions et les états plus ou moins boueux dans lesquels nos existences parfois s’embourbent et parfois naufragent. Alors quand on est un bébé jeté dans un fleuve, on a besoin d’un berceau. Un berceau? Justement, le berceau n’est pas un berceau car la bible nous décrit un coffre étanchéisé par un enduit de bitume. Cela nous ramène plutôt au déluge et à l’arche construite par Noé, qui fut soulevé par les eaux et flotta tandis que tout était englouti. Ce genre d’objet se fabrique avec patience, Noé y consacra de longues années. Voici donc la deuxième leçon : Ne pas craindre les émotions, mais avoir connaissance de ses dangers et travailler longtemps à s’en prémunir. Ainsi serons-nous portés par elles et non noyés dedans.

Outre les eaux horizontales, la bible cite plusieurs puits d’Isaac à Jésus Christ, et présente Moïse comme le maître du puits du pays de Madian. Dans ces pays de sècheresse, la première chose à reconnaître est l’importance du puits, garant de la vie. Il se trouve que le point commun des histoires bibliques de puits est leur lien avec le mariage et avec l’amour. Pour Moïse aussi.

Le mouvement de l’eau du puits est inverse du mouvement du fleuve. Le fleuve est horizontal et son eau descend. Le puits est vertical et son eau doit monter, c’est le seau vide qui descend. Quelle est la leçon ici? Il faut nous pencher sur la margelle pour la comprendre. Le puits est comme un tuyau, un canal entre la lumière d’en haut et l’obscurité d’en bas. Or les taoïstes et les yogis nous enseignent que l’énergie descend du ciel jusqu’à la terre par le corps de l’homme depuis le haut du crâne, et qu’elle monte de la terre, jusqu’au ciel. Vous trouverez de nos jours facilement des enseignants, même par Zoom ou youtube. Mais revenons à notre récit. N’est-ce pas ce qui se passe dans un puits? L‘énergie sans forme et lumineuse du ciel est symbolisée par le vide du seau qui descend dans l’obscurité jusqu’à son immersion complète dans l’eau qu’il remonte à la lumière. Nous sommes bien d’accord qu’il est inutile de descendre un seau dans un puits si on ne va pas jusqu’à l’intérieur de l’eau ! Dans un puits, l’initiative vient d’en haut, l’eau attend.

Le puits associé aux mariages nous enseigne donc la fusion du feu et de l’eau, du ciel et de la terre. Lorsque la bible nous montre Moïse comme le maître du puits, elle nous indique qu’il fait dans son corps la jonction entre le ciel et la terre. Cela reste abstrait pour nous, comme les couleurs pour les yeux des aveugles… Alors cherchons à nous représenter plus précisément les implications d’une telle jonction.

La capacité d’unir en soi le ciel et la terre a pour corollaire que toute la puissance de l’univers peut être ramenée dans un point précis de cet univers : le corps de l’homme. Pour nous approcher de l’idée de la puissance de l’univers, demandons l’aide de HR5171. Elle fut découverte en 1960 dans notre petite galaxie, mesurant plus de 1300 soleils, un million de fois plus lumineuse que lui. Un million? Notre cerveau est déjà perdu, nos neurones errent à l’abandon. Allons neurones, courage ! Cette étoile appartient à notre galaxie à nous, qui se trouve dans un quartier formé d’autres galaxies aussi grandes que la nôtre et nommé groupe local. Vous voyez l’échelle du ‘local’ ? L’ensemble de ces immenses galaxies locales ne sont donc qu’un petit espace au sein d’un plus grand espace, et donc HR5171, c’est vraiment peu de chose. Alors notre terre ? Bref.

Donc, celui qui est chez lui sur la terre comme au ciel, celui qui passe d’un monde à l’autre jouit de la puissance infinie de l’univers, une puissance inimaginable, inconcevable qui n’est pas la sienne mais celle du ciel qu’il ramène ici-bas. Jéthro, le père des jeunes filles que Moïse rencontra autour du puits ne s’y trompa pas, il s’empressa de lui donner une en mariage et elle l’accompagna dans son voyage. Quant à nous, libre à nous de tenir compte ou non de la leçon du puits, dont voici le programme est donc : découvrir notre puits et apprendre à l’utiliser. Sachant que cette troisième leçon s’accompagne d’une leçon 3bis puisque le puits s’accompagne de mariages. Donc leçon 3bis : réviser notre évaluation et notre pratique de la sexualité. Et dans tous les cas, nous souvenir qu’en tout c’est l’amour qui s’exprime.

La bible nous donne avec le bâton de Moïse la version d’un puits au-dessus du sol et quelques illustrations des pouvoirs de l’homme unifié avec le ciel. Le bâton que reçoit Moïse est particulier. Quand il est horizontal, il est serpent, il rampe, rien de lui ne s’élève. Quand il est vertical, il est sceptre, il donne la vie. Le bâton de Moïse montre les deux états de l’énergie de l’être humain. Quand elle reste contre terre, endormie, l’être humain est ordinaire, il est le jouet des circonstances et de son inconscient, sans pouvoir. C’est nous. Mais si cette énergie est élevée – et la bible dit que seul Dieu peut l’élever, si le serpent se dresse, alors l’être humain est verticalisé dans sa relation terre-ciel, il est libre et puissant. Les yogis ont donné à cela le nom de kundalini. Le bâton vertical, c’est comme le puits le lien entre la terre et le feu, le signe que l’homme a rencontré les forces divines. Il représente la totale maîtrise des énergies du corps et des forces de l’univers, c’est le bâton de Dieu.

Dieu demande à Moïse de garder le bâton dans sa main pendant tout le chemin. Autrement dit, pendant le voyage de sa vie, il devra rester conscient de son corps et de sa puissance, ne pas quitter sa verticalité, ne pas oublier que son origine est en haut, dans l’énergie pure information, pure lumière et amour absolu, ni qu’il doit agir en bas. Moïse doit se souvenir de son ancrage sur la terre et que celle-ci doit s’élever en lui vers le ciel. Il me semble que dans le bâton c’est plutôt le mouvement ascendant de l’énergie qui est mis à l’honneur, mais quoi qu’il en soit, ce bâton d’un seul tenant est le signe de l’unité des mondes, unité du haut et du bas.

Avec le bois quand Moïse frappe le sol, c’est l’univers qui frappe le sol et les puissances de la terre, des sources ou de la mer obéissent. Ou alors il l’élève vers le ciel et accourent les puissances célestes. Le bâton de Moïse servira de nombreuses fois : il mangera tous les serpents de pharaon, il séparera la mer en deux, il fera sourdre l’eau du rocher, il rendra pure des eaux amères et imbuvables (comme celles de nos négativités). Et puis il permettra au peuple de gagner une guerre au désert, il sauvera de la mort celui qui lèvera les yeux vers lui s’il a été piqué par les serpents : comme un clocher d’église portatif, il rappelle au peuple de regarder vers le ciel. Et puis, et puis… tout ce qui n’est pas dit, et puis la valeur symbolique de chacun de ces miracles pour nous aujourd’hui.

Je viens de mentionner la valeur symbolique des eaux amères. Puisque c’est Pâques, revenons un instant devant la Mer Rouge. Admettons que la puissance qui s’exprime dans le bâton de Moïse écarte les eaux symboliques de l’inconscient pour que nous passions à pied sec. La mer submerge définitivement les mémoires oppressives de Pharaon et non pas ses soldats. Car peut-on imaginer que Dieu veuille la mort de milliers de certains de ses enfants pour en sauver d’autres ? Les soldats de Pharaon, ce sont les forces que des siècles de notre léthargie ont laissé grandir. Celles qui nous poussent à nous sentir sans amour, à avoir besoin d’alcool ou de sexe, à avoir des croyances et des principes, ce sont les forces de la haine, de la séparation et de l’oubli de l’Être. Le passage de la Mer Rouge, rouge comme le sang de la terre, c’est l’ouverture de la route vers notre Pâque. De l’autre côté de cette frontière, la liberté, la terre promise. La puissance divine est plus forte que toute autre puissance, il n’y en a pas d’autre, elle est puissance de vie pour nous faire passer les eaux intraversables. Il y a de quoi danser.

Le prêtre Aaron aussi avait un bâton à prodiges et il fut déposé dans l’arche de l’alliance après qu’il eut fleuri, fleuri comme un arbre vivant. Ici nous retrouvons le Christ, que l’Eglise a dit pendu à l’arbre de vie (la croix) comme un fruit de l’amour. Le bâton du Christ, c’est la croix capable d’accomplir la métamorphose suprême de la mort à la vie. Elle est disponible en tout temps pour ceux qui voudraient une croix semblable et intérieure. Au croisement du vertical et de l’horizontal est indiqué le lieu du passage: le coeur. La résurrection du Christ signifie aussi la résurrection de chacune de ses billiards de cellules : un feu d’articice, une fête.

Ces moments offerts à notre lecture sont profondément encourageants pour les chercheurs de Pâques. Ils nous enseignent que quand la conscience individuelle a rejoint la conscience de l’univers, celui-ci coopère. Plus rien n’est de l’ordre du miracle, tout est obéissance ou complicité. La quatrième leçon est donc celle-ci : garder la vision, abandonner ses idées personnelles et collectives sur ses limitations, lâcher son passé. En gros, comme le dit la croix, se quitter soi-même !

La leçon suivante nous est donnée par un autre élément : le feu. Quarante ans après son adoption par Jéthro, Moïse se trouvait mener les brebis de son beau-père près de la montagne de Dieu, montagne de l’Horeb. C’est que Moïse continuait à vivre en la compagnie divine. Il n’est plus question des eaux basses du fleuve mais de la pointe de Moïse, des lieux élevés de son âme d’où l’espace est vaste et l’air lumineux. Et tout en marchant avec son troupeau – ses cellules, ses émotions, ses ancêtres, ses souvenirs, bref, sa multiplicité, tout en marchant en direction de la montagne de Dieu, il aperçut ce buisson ardent qui brûlait sans se consumer. Pour le voir de près, il fit un détour. Et ce détour est la cinquième leçon.

Ce passage a été commenté des centaines de fois mais si nous gardons à l’esprit que ce qui est à l’extérieur est un miroir de ce qui est à l’intérieur et que la bible nous enseigne par symboles, nous aboutissons à deux possibilités. Ou bien il s’agit d’une vision intérieure de Dieu, comme ce que disent d’eux-mêmes les prophètes Jérémie et Ezéchiel ou Jean dans l’Apocalypse. Dans ce cas il reste une dualité entre celui qui voit et ce qui est vu. Ou bien c’est lui-même sous l’aspect de ce buisson que Moïse a rencontré. Dans ce cas il a vécu sa dernière Pâques et traversé le dernier passage qui permet de parler à Dieu « face à face ». Or c’est ce que la suite du récit ne cesse de répéter.

Cela n’empêcha pas le frère et la soeur de Moïse, Aaron et Rebecca, de récriminer contre lui auprès de Dieu. Ils se firent ainsi recadrer : « A mon serviteur Moïse je parle bouche à bouche. » Pas de cerveau, pas de pensée, pas de parole, au contraire de ce qu’ils font, mais de la sensation. Un baiser. Un baiser d’amour, un baiser de feu. La Bible raconte cela d’Hénoch amoureux de Dieu et qui marchait avec lui. Jamais on ne retrouva son corps, « car l’Éternel l’avait pris ». Pâques est une histoire d’amour. Voici l’occcasion d’une sixième leçon: cesser de privilégier comme la fatrie de Moïse le mental et le jugement. S’ouvrir à la lumière et la douceur, bouche à bouche, et se taire pour rencontrer le buisson ardent.

Dans ce silence d’amour, on apprend qui est Dieu. « Je suis celui qui Suis » . La formule est très difficile à traduire, aussi on trouve d’autres traductions : « Je Suis celui qui Est », ou encore « Je Suis qui Je Serai »… René Guénon proposa carrément d’abandonner la formule Je Suis et de préférer « l’Être », impersonnel :  » L’être est l’être. » En tout cas, que ressentons-nous quand nous disons « je suis »? N’est-ce pas comme « Je vis là maintenant? » ou « je me sens vivant »? La définition est celle d’un présent infiniment continué et sans aucun début puisque dans cette stabilité le temps n’a aucun pouvoir. C’est ce que Jésus a tenté d’exprimer dans cette phrase qu’on lui reprocha : « Avant qu’Abraham fût, Je Suis. » Avant que ma forme d’être humain ne vienne au monde, et après et pendant que je suis là, Je Suis. Pur Esprit, sans rien qui doive évoluer et cesser. Avant la première étoile, j’étais là, j’y serai après la dissolution du monde. « Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront pas ». Paroles, c’est-à-dire verbe, puissance de vie. Oui, Jésus Christ est. Nous aussi. Nous aussi puisque nous savons intuitivement ce que veut dire Je suis. Nous Sommes. Les bouddhistes disent de leur côté : Avant que ce qui parait n’apparaisse, et toujours, il y a la source d’énergie d’où cela jaillit. Cette présence sans temps ni forme est notre véritable nature.

Telle est la clé de la destination, la découverte de notre véritable nature, le sentiment d’être qui ne dépend ni de notre naissance, ni de notre mort, ni de notre caractère ni de rien de ce qui fait notre variété sur la terre. Simplement amour, lumière et vie. Le voyage narré dans la bible est certainement instructif, mais il n’est pas nécessaire, car Pâques est une découverte intérieure. Où irions-nous en effet puisque nous sommes déjà dans cette présence la présence même ?

Ce n’est pas ce que nous vivons? Nous croyons mourir entièrement ? Nous pleurons de solitude ? Nous ne voyons pas cette lumière qui brille sans consumer ni brûler les yeux? Les soucis des autres nous dérangent peu, les nôtres nous taraudent? Nous ne sommes pas cet immense réservoir d’amour? C’est parce que nous restons dans notre petite personne et que nous n’avons pas compris que le passage à traverser, c’est celui qui nous mène hors d’elle.

Tout ce qui arrive alors, ça nous arrive à nous, à en mourir. Observons nos guides de Pâques. Ils ne sont pas dérangés par leur personnalité. Ils ne sont pas « quelqu’un ». Moïse, selon Dieu, « est l’homme le plus humble que la terre ait porté. » En écho, Jésus dit : « Je suis doux et humble de cœur ». Par delà des siècles et des distances, Dudjom rimpoché le Tibétain accorde à l’égo l’importance d’une crotte de chien. Dans l’humilité, le moi a disparu et ils ne sont pas morts. Au contraire, ils constatent comme le Christ : « Mon père et moi nous sommes Un. » Et la résurrection est la manifestation de cette unité proposée à tous. Ainsi arrivons-nous à la neuvième leçon qui est aussi la première. Puisque tout est un, tout l’univers, il n’y a qu’une chose à faire, diminuer l’importance de notre égo, ce numéro 2 devant Dieu, jusqu’à sa totale tranquillisation au sein du tout.

Car c’est lui, le numéro 2, qui nous transforme en meurtriers. « Pardonne-leur, dit à son Père le Christ sur la croix, ils ne savent pas ce qu’ils font. » Ignorance fondamentale, disent les bouddhistes, sur laquelle se tisse tout le malheur de nos existences.

Mais l’éveil auquel Pâques nous invite est une traversée intérieure vers la libération, un passage à pied sec vers une terre unifiée où coulent le lait et le miel (blanc et or comme les énergies divines, sagesse et amour de la source). Dans ce pays, nous nous trouvons ramenés de l’avoir à l’Être, du mortel au sans temps, de la multiplicité des formes à la perception de l’unique battement de la Vie, à nouveau reliés à notre origine. La terre de notre corps est irriguée par la conscience universelle et cela change son ADN. Les évangiles appellent cela ressusciter.

Moïse et Jésus racontent par leur vie que cela peut arriver à l’heure de la mort, mais aussi avant. En descendant de sa montagne, Moïse doit couvrir d’un voile son visage éblouissant et Jésus se montre entièrement transfiguré à quelques disciples. La matière sans lumière a épousé la lumière et s’est remplie d’elle. Jésus le dit à Nicodème: « En vérité, en vérité, je te le dis, si un homme ne naît d’eau et d’Esprit (c’est-à-dire de feu) il ne peut entrer dans le royaume de Dieu. Ce qui est né de la chair est chair, et ce qui est né de l’Esprit est esprit… Il faut que vous naissiez de nouveau.  » Lorsque le feu de l’esprit descend, l’humain vit sa Pâque. Mais cela n’est pas une leçon. C’est un cadeau. Un cadeau que le ciel empressé donnera à notre terre dès que nous serons en état de le recevoir, si nous avons assez confiance en lui.

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