29 janvier 2026

De quoi avoir peur ?

De quoi avoir peur ? Cette question nous concerne tous parce que nous avons tous peur. Plus ou moins peur, mais aucun mortel qui se pense mortel ne vit sans elle, puisque notre peur principale est celle de cesser de nous sentir être, et que nous appelons mort cet anéantissement. Et peut-être même que nous avons rencontré la peur au moment même de notre naissance, peut-être que nous sommes nés avec elle. Aujourd’hui, la mort est partout, qu’elle explose dans des bombes, brûle dans des forêts, se tapisse dans des maladies, qu’elle assèche, qu’elle gèle, qu’elle affame ou qu’elle joue aux jeux politiques et cruels de la division planétaire. Nous vivons dans le monde de la peur. Mais qui l’a fait, ce monde ? Nous. Serait-ce donc que la peur nous plaît ? Dans le cas contraire, qu’est-ce que nous avons mis en place pour en sortir ? Avons-nous travaillé toutes les options ? On ne peut échapper efficacement à un danger que s’il est clairement déterminé. Observons donc précisément quels dangers nous assaillent et comment la peur s’installe dans nos vies. Est-elle temporaire ? Est-elle durable ? Voyons nos stratégies et celles des sociétés devant elle et osons dresser un constat lucide. Mais commençons par un tour du côté du vocabulaire, et par observer ce qu’elle est.

Il suffit de regarder la pile de mots de son champ lexical pour avoir confirmation de la place de la peur dans nos vies. Du côté de la petite peur, nous aurons une légère appréhension, ou un peu d’inquiétude, ou un trac plus ou moins prononcé. Pour la grande peur, nous n’avons que l’embarras du choix : effroi, terreur, horreur, panique ou épouvante, jusqu’à la mort où nous traverserons les affres de l’agonie, pour ne rien dire de ce qu’il y a après et de l’angoisse de l’enfer. Je vous fais grâce de toutes les familles de mots de chacun de ces noms, genre terrifiant, horrible ou épouvantable. Voulons-nous parler de peurs bien installées ? Voici l’insécurité, l’angoisse et l’anxiété. Nous sommes envahis de tics et de TOC, ou entravés dans les phobies les plus diverses, les névroses et les hantises. Nous pouvons aussi être craintifs par nature depuis la naissance, poltrons, pleutres, lâches, pusillanimes, ou simplement timides et timorés. L’argot n’est pas en reste de vocabulaire bien sûr, étant historiquement le vocabulaire des marginaux qui vivaient dans la précarité, l’illégalité et le danger. On peut avoir un coup de flip ou un coup de pression, la trouille, les foies ou les jetons, ou simplement les chocottes, la frousse et la pétoche. Le vocabulaire nous le dit sur tous les tons : tenons-nous sur nos gardes. C’est effarant !

Les psychologues ont rangé la peur parmi les émotions, au même titre que la joie, l’amour, la tristesse ou la colère. La caractéristique d’une émotion est de commencer par un évènement extérieur qui nous entraîne dehors, c’est-à-dire que ça nous tire hors de nous-mêmes jusque dans l’émotion appropriée à la situation. Un deuil nous entraîne dans la tristesse, un cadeau d’anniversaire dans la joie, ou alors nous serions des robots sans les couleurs de la vie. L’étymologie du mot émotion le dit exactement : une émotion c’est ce par quoi on est bougé ex, hors de, c’est à dire hors de notre assise, hors de notre assiette diraient les cavaliers. Le sens apparaît encore plus clairement dans le terme é-mu, qui est mu hors de. L’émotion nous meut, elle nous émeut, même. D’ailleurs c’est une expression courante que de dire : ‘Il était hors de lui’ en parlant de quelqu’un de furieux. Ajoutons que puisque nous sommes agis par l’émotion, nos réactions aux émotions ne dépendent pas d’un choix délibéré et conscient mais d’un ensemble de modifications qui s’emparent de nous en fonction des circonstances. Dans ces conditions, il n’y a pas plus à nous féliciter d’être heureux de notre cadeau qu’à nous reprocher d’être en colère.

Pour nous recentrer sur l’émotion de peur, les neurosciences et les éthologues en ont beaucoup étudié les effets sur notre comportement et notre physiologie. La réponse de la peur au danger est automatique, la part de notre réflexion y est quasiment inexistante. La nature sait bien que si le danger presse, une démarche genre « Voyons voir, je me demande s’il ne vaudrait pas mieux que je prenne mes jambes à mon cou » serait parfaitement inadéquate. Ce ne serait probablement plus la peine de nous poser la question. Donc, que nous soyons humains ou animaux, si la peur survient, elle nous saisit. Retrouvant l’étymologie latine où pavor signifie ‘être frappé d’effroi’, on peut dire que la peur nous frappe. Quelle que soit notre activité, nous la suspendons, nous nous immobilisons. Mais pourquoi ? Pour être en alerte générale maximale et savoir d’où vient le danger, pour nous orienter et pouvoir décider si nous devons fuir, faire le mort ou attaquer. En un mot, pour survivre.

Notons que nous sommes moins armés que les animaux à l’état naturel. Nous ne pouvons pas cacher naturellement notre fuite derrière un nuage d’encre, comme la seiche. Le hérisson, en plus de ses piques, émet une substance assez puante pour éloigner n’importe quel agresseur doué d’un tant soit peu de bon sens, et à part quelques pétomanes, pas nous. D’autres, comme les lièvres, les girafes ou les kangourous sont imbattables à la course, pas nous. A cela ajoutons l’art de l’immobilité et du silence absolus. Chez les humains seuls les maîtres en arts martiaux et certains chasseurs en sont capables. A première vue, nous sommes dépourvus de plusieurs atouts que la nature a distribué aux animaux devant le danger. Du coup, nous sommes plus vulnérables et plus sensibles à la peur.

Au premier signal de peur, l’amygdale, à ne pas confondre avec celles que nous avons au fond de la gorge, l’amygdale donc, provoque en nous plusieurs modifications physiologiques d’urgence. Le système nerveux sympathique sonne l’alarme et déclenche la sirène comme dans les films de guerre. Ça sonne dans nos surrénales ! Notre vigilance s’accroît : si la peur ne dure pas trop longtemps, le cerveau s’active. Nos pupilles se dilatent pour nous permettre de mieux voir les menaces. Une partie de notre sang quitte le haut du corps et descend dans le bas, parce que c’est là où se trouvent nos jambes, je ne vous l’apprends pas. De plus il y a une augmentation de nos capacités de coagulation, très utile en cas de blessure légère. Notre cœur se met à battre plus vite pour soutenir nos efforts en cas de fuite. On peut comme le dit l’expression populaire pisser dans sa culotte et même davantage, mais c’est pour s’alléger s’il fallait fuir. Il n’est pas rare que nos poings se crispent un peu inconsciemment. Poussons le mouvement, nous aurions vite le poing fermé en cas d’attaque. Seulement, le corps redistribuant les énergies dont nous disposons, d’autres processus s’arrêtent. L’intelligence de la nature pose des priorités et comme la digestion n’a plus aucun sens pour un cadavre, elle met le système digestif en sommeil.

Les sensations de ce branle-bas de combat ne font pas que nous déplaire. Nous aimons donc jouer à nous faire peur, à condition d’être certains que cela n’a pas lieu d’être. La fête récente d’Halloween avec ses sorcières, ses déguisements horribles et ses films d’horreur à la pelle en sont une illustration. La peur que nous savons injustifiée dans la réalité met notre corps dans un état d’excitation à peu de frais et comme nous sommes sûrs que nous retrouverons nos pantoufles à la fin du film, nous sécrétons les hormones du plaisir : endorphine, dopamine, sérotonine. Ajoutons qu’il est bien possible que parfois une catharsis ait lieu, c’est à dire une sorte de purification psychologique. En effet, les monstres que nous voyons à l’écran ont quelque chose à voir avec nos monstres intérieurs. Leurs dérèglements vibrent avec nos torsions secrètes qui se trouvent mises en lumière et peut-être même exorcisées par le film.

Dans tous les autres cas, la peur et sa chaîne de réactions au danger est quand même un processus coûteux pour l’organisme. Elle est prévue pour être temporaire, le temps que nous répondions au danger, puis elle s’efface afin que le système parasympathique rétablisse la détente et l’harmonie. Lorsque le chien a quitté la maison et que le chat l’a bien vérifié, son effroi cesse et il reprend son territoire. La peur qui l’avait poussé à prendre la fuite reflue, la nature remet de l’ordre dans son organisme, il va manger un peu et ronronner sur un coussin du salon. Il a retrouvé l’usage de son estomac et le plaisir du sommeil. Mais que se passe-t-il quand nous nous trouvons dans les conditions d’une peur qui dure ?

Il y a hélas trop d’occasions d’être installés dans un état de peur chronique. Que nous vivions en pays de guerre, comme l’Afghanistan depuis des décennies, que nous soyons contraints à la migration ou simplement enfermés dans une famille maltraitante. L’enfant maltraité vit en état de constant éveil autour de la menace, explique Boris Cyrulnik. Il est prêt à décoder telle crispation de la mâchoire par exemple pour se raidir devant les coups qui vont s’abattre, puisqu’il n’a pas le choix de la fuite. Toute son attention est focalisée là, tout le reste lui est étranger. Le paysage, les leçons à l’école, et même le reste de la famille. Quand une peur dure, la vie se restreint et se resserre autour de la cause du danger. Le chien battu se terre ou attaque quand il voit un promeneur appuyé sur un bâton.

Les symptômes physiologiques et psychologiques négatifs deviennent prédominants et s’étendent même aux plages de temps où nous pourrions goûter la vie. Comme on l’a vu sur des souris, la peur est très inhibitrice. Voici l’expérience. Dans un large périmètre non pas de sécurité, mais de liberté, on a lâché des souris normales et des souris contaminées aux modifications hormonales induites par la peur. Les souris naturelles se sont rapidement aventurées dans toute la surface à leur disposition jusqu’en son milieu pour vaquer à leurs occupations. Les autres sont restées terrées tout le temps de l’observation dans un coin ou le long des bords. Cette expérience était-elle si nécessaire à notre édification ? L’éthologie nous montre que lorsque nous nous trouvons en terrain jugé dangereux, c’est ce que nous faisons. Par exemple, nous évoluerons près du bord de la piscine ou agrippés à la rambarde de la patinoire si nous ne nous sentons pas en confiance. Pire, nous demeurons parfois paralysés, malheureux et crispés à l’endroit où nous nous serons trouvés. Quand bien même faudrait-il aller chercher de la nourriture, nous ne bougerions pas. Plutôt mourir !

En d’autres termes, cette peur qui doit nous éloigner du danger si elle est temporaire devient source de danger lorsqu’elle dure. Lorsque nous nous rendons compte de ces dysfonctionnements, les psychologues nous disent que nous ajoutons à ce que nous vivons au moins deux autres souffrances, comme la culpabilisation et la honte, mais ce n’est pas de notre faute. La peur installée nous a plongés malgré nous dans un état d’inhibition et de confusion mentale, notre digestion laisse à désirer, notre aptitude au plaisir s’éteint, l’anxiété chronique que cela génère épuise le corps en général et les reins en particulier. Notre sommeil lui-même vire à l’insomnie et nos rêves aux cauchemars. C’est horrible et nous ne savons pas comment en sortir. La peur s’étend dans notre vie comme un cancer, nous laissant de moins en moins de place, et nous nous refermons sur un espace de plus en plus étroit. Les chercheurs en génétique ont remarqué que la modification de notre génome se met à chevaucher les génomes caractéristiques de la schizophrénie et des troubles bipolaires.

Une solution serait de considérer la raison de nos peurs et de retrousser nos manches, même des manches de colibri, pour que les dangers diminuent ou s’éloignent de nous et de tous. Il est de notre responsabilité d’en prendre conscience, si nous sommes en moins grande souffrance que d’autres qui ne peuvent pas agir. Et il nous faudra aussi veiller à l’esprit dans lequel nous agirons car ce n’est pas en ajoutant du noir à un tableau qu’on l’éclaircit. Il est clair que ces dangers que nous avons créés ne diminueront pas sans que nous ne nous mettions à les décréer.

Pour reprendre mes exemples précédents, on ne peut laisser un enfant dans l’enfer. Si nous avons des doutes, avons-nous le courage et la compassion nécessaire pour intervenir ? Peut-on laisser un peuple entier sans secours ? Peut-on voir comme ces jours-ci des migrants qu’on est allé chercher par charters entiers être déposés devant la forêt biélorusse en direction de la Pologne, et puis savoir qu’effrayés et gelés, ils mangent des racines pendant plusieurs jours en traversant la forêt sans boire  ? Peut-on entendre qu’ils sont accueillis à la frontière par les matraques de la soldatesque, qu’ils se font rompre les os et renvoyer de l’autre côté où on leur fait subir la même chose en leur interdisant le retour dans leur patrie ? Quelle peut être leur terreur au fur et à mesure des jours ? Que pensons-nous de ce macabre ping-pong politique ? Qu’est-ce que nous faisons ?

De quoi avoir peur ? Moi, j’avoue que j’ai peur de cet homme inhumain, de ces hommes débordant de folie furieuse tels qu’il se montrent ici et ailleurs. J’ai peur de leur cruauté, de leur errance telle qu’ils ne voient plus un semblable dans leur semblable, ni même un animal, ou quoi que ce soit de vivant. J’ai peur parce qu’ils se sont perdus de vue eux-mêmes et qu’ils n’ont peur de rien, ni de l’enfer qu’ils amènent sur la terre, ni de Dieu, ni du karma, ni d’eux-mêmes, peut-être seulement d’un maître comme un Caucescu ou un Bolsonaro, et ce maître n’est pas le mien. Pourtant, disent les Dialogues avec l’ange, il faudrait qu’ils aient peur, eux. Bien dosée, la peur aurait pu leur servir, au sens propre du terme, de garde-fou. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle nous nous sommes dotés de lois : par la peur de la sanction, elles maintiennent les petits enfants que nous sommes sur une route compatible avec la circulation d’autrui, jusqu’à ce que nous ne garions plus sur la place du handicapé non pas pour économiser 135 euros mais par compassion.

Nous avons aussi un autre chantier qui demande un autre courage, celui du contrôle de notre esprit. En effet, on sait aujourd’hui grâce aux neurosciences que penser à quelque chose est capable d’éveiller les mêmes zones du cerveau que la chose elle-même. De ce fait, lorsque nous pensons à un danger, même s’il n’y en a pas dans la réalité, pour nous il est bien là. Nous nous mettons à avoir physiquement et émotionnellement peur des dangers auxquels nous pensons, avec les mêmes conséquences que celles dont nous venons de parler. Ce qui n’est pas là gâche ce qui est là. Le danger virtuel avale le plaisir réel de l’instant. Nous souffrons. Nous ne nous rendons pas compte que nous interdisons aux mécanismes naturels de notre corps de s’exercer normalement parce que nous ignorons que notre évocation a le même poids pour notre cerveau que la réalité.

Les dangers pensés sont de deux ordres, les uns sont déjà passés, et les autres pas encore là selon la direction de notre pensée. Vers l’arrière, la pensée réactualise un trauma et une peur passée qui n’a plus lieu d’être. Le chauffard a disparu depuis longtemps mais nous nous créons à nous-mêmes une nouvelle souffrance  : celle de la remémoration, de la rumination qui finit par donner au trauma et au danger une continuité qu’il n’a pas dans la réalité. Nous sommes capables de nous infliger l’accident indéfiniment. L’autre désynchronisation porte sur l’avenir. On se met à redouter un danger qui n’est pas là et qui peut-être ne se présentera jamais. Parfois, la rumination du passé alimente la crainte de l’avenir et dans le cas du chauffard, nous redouterons tout ce qui a trait aux voitures jusqu’à nous pourrir l’existence. Il est pourtant statistiquement rarissime qu’une même personne soit victime de deux chauffards dans sa vie.

En nous re-présentant les dangers, au premier sens du verbe re-présenter, en nous les présentant sans cesse à nouveau, nous les re-créons. Cette torsion de notre esprit est particulièrement visible dans le cas de la phobophobie : la peur d’avoir peur. Les personnes atteintes de crises de panique se mettent à avoir peur de nouvelles crises, au point de vouloir éviter des situations de plus en plus nombreuses et de s’enfermer dans une souffrance et une solitude de plus en plus oppressantes. Certains perdent dans cette maladie leurs amis, leur famille, leur travail. Or que se passe-t-il ? La pensée de la peur précédente crée la peur d’une prochaine peur. Ce qu’on nomme la phobophobie montre bien quel dysfonctionnement notre esprit a infligé à la nature. Au lieu d’être provoquée par un élément extérieur, c’est notre propre peur qui crée la peur, au lieu d’être temporaire, elle devient chronique, au lieu de nous sauver, elle nous tue. De quoi avoir peur ? De nos pensées donc, quand elles sont déréglées…

Ajoutons à toutes ces peurs celles qui sont simplement imaginaires et ne correspondent pas à ce que nous vivons. L’idée que nous avons des situations et des gens finit par les remplacer dans leur réalité – et c’est une autre raison d’avoir peur car nous nous mettons en danger en quittant une perception saine de la réalité. D’autre part, ça ne nous gêne pas d’avoir peur d’une chose et de son contraire en même temps. Par exemple nous avons peur du gendarme et peur du voleur quand bien même il n’y aurait pour nous de menace ni de l’un ni de l’autre. Nous avons peur de la solitude et peur des autres, même si pour l’instant notre quotidien est assez harmonieux. Nous avons peur de mourir et peur de vivre. Cette incohérence ne nous saute pas aux yeux, comment ça se fait ? Parce que nous y sommes habitués depuis des générations. Nos peurs ne concernent pas que nous, elles expriment aussi celles de nos ancêtres depuis la glaciation, comme le disait Freud dans des hypothèses dites phylogénétiques.

Je m’explique. Nos ancêtres devaient s’inquiéter des ours, des lions et des loups qui rôdaient devant leur caverne obscure et qui guettaient leur assoupissement pour les manger tout crus. Vous me direz que c’est fini depuis longtemps. Oui, mais non ! Parce que, est-ce que toutes nos cellules à nous sont au courant qu’il n’y en a plus, des ours ? Supposons que, réveillés dans leur sommeil par la griffe acérée d’un tigre, ils n’aient pas réussi à obtenir avant leur mort soudaine une paix parfaite ni à insérer le calme et le pardon dans cette situation. Supposons que les générations d’après n’aient pas non plus traité la question, eh bien cette peur ancienne est susceptible de rester encore aujourd’hui quelque part dans nos inconscients. Nous avons peur sans le savoir. Ces évènements que nos ancêtres ont subis pendant des milliers d’années incitent l’enfant au coucher à vouloir de la lumière dans sa chambre comme un feu devant sa grotte, pour le préserver des monstres de la nuit.

C’est peut-être une des raisons pour lesquelles le virus du COVID a été une menace indéniable plus lourde que la maladie elle-même. Au 14ème siècle et rien qu’en Europe, la Peste Noire a fait en cinq ans 25 millions de morts, c’est-à-dire, tenons-nous bien, une personne sur trois. Prenons un instant pour nous représenter cette calamité, à partir du nombre des membres de notre famille par exemple, ou de celui de nos meilleurs amis. Vu la proportion et l’extension géographique, il est impossible que nos ancêtres n’aient pas été décimés eux aussi. Ainsi, cette pandémie a-t-elle réveillé des effrois épouvantables. Nous nous sommes mis à nous sentir menacés les uns par les autres. Certains ont refusé de se réunir désormais dans une même famille, ou se sont brandi l’information des décès comme des arguments contradictoires. La ligne de démarcation des peurs entre provax et antivax a divisé au point que j’ai lu qu’il y a des gens qui redoutaient qu’une nouvelle tension ne tourne à la guerre civile.

Aujourd’hui, des études scientifiques appuient l’intuition de Freud. Elles prouvent que nos mémoires cellulaires véhiculent d’un âge à l’autre les souvenirs qu’on n’est pas arrivé à désactiver soi-même. Selon un article de Science et vie, une étude en Hollande a montré que suite à la famine due à un blocus allemand à la fin de la deuxième guerre mondiale dans une région de 4,5 millions de personnes, les bébés étaient nés plus petits et maigres, avec des tendances à l’anxiété et à diverses pathologie dans la suite de leur existence : en effet on sait maintenant que les émotions des mères agissent intra utero et modifient l’ADN des bébés. D’ailleurs les anciens le savaient déjà puisque aussi bien les philosophes grecs et latins que les anciens Chinois préconisaient que les femmes enceintes vécussent dans le calme et la beauté. Mais ce que l’étude hollandaise a découvert de plus surprenant, c’est que les enfants des bébés de 1945 devenus adultes, ont eu dans une proportion non négligeable les mêmes caractéristiques de poids à la naissance que leurs parents et qu’ensuite ils ont manifesté la même tendance à l’anxiété qu’eux. Pourtant il n’y avait nulle famine en Hollande dans les années 70. La peur avait modifié durablement le génome de ces familles.

En d’autres termes, si nous croyons que nos peurs se limitent à celles dont nous sommes conscients, nous sommes probablement en train de considérer qu’un iceberg se limite à sa pointe. Ces peurs profondes et inconnues amoncelées depuis des générations façonnent pourtant et notre physiologie et notre psychologie, comme nous venons de le voir. Du coup, nous avons peut-être tort de penser que notre psychologie est une composante personnelle de notre identité. Une partie de notre caractère pourrait nous ramener à une mémoire de traumatismes extérieurs, acquise il y a plus ou moins longtemps. C’est une très bonne nouvelle, non ? Car ce qui a été ajouté peut être enlevé, comme je disais tout à l’heure que ce qui a été créé peut être décréé.

Prendre conscience qu’une partie de nos peurs, conscientes et inconscientes, nous ont été léguées et peuvent être abandonnées devrait donc éveiller en nous l’enthousiasme du bon ouvrier devant un beau chantier, et aussi l’angoisse de ne pas être à la hauteur de nos propres responsabilités par rapport à ceux qui viendront après nous. Alors, de quoi avoir peur ? De mourir avant d’avoir pris congé de chacune de nos peurs, pour ne plus en transmettre l’information.

En attendant que tout ça soit désamorcé, nous avons quand même besoin de refuges contre la peur pour nous sentir tant soit peu en sécurité. Dans la pyramide de Maslow, la sécurité du gîte et du couvert est à la base des besoins, rien ne peut se développer par dessus si cette base n’est pas stable, et les yogis la place au chakra racine, en bas. Autrement dit, ce besoin est vital et touche l’ensemble de notre existence. Si nous n’en disposons pas, nous sommes contraints de chercher dehors cette sécurité qui nous manque. Et si d’aventure nous avons l’impression de la trouver dehors, quelle en sera la conséquence ? Eh bien nous allons devenir dépendant de ce refuge comme le chien dépend de son maître pour sortir de l’appartement. Seulement, cette dépendance nous asservit à ce qui nous rassure, et dès que nous nous sentons un peu sécurisés, nous nous mettons à éprouver une nouvelle peur : celle que ça change.

Ceux qui ont moins peur que nous y ont vu un mirobolant moyen de gagner milliards et pouvoir. Pour nous protéger, nous achetons très cher des détecteurs de toutes sortes, des triples serrures et nous blindons nos portes. Nous entrons des codes compliqués pour la moindre démarche en ligne, nous prenons des assurances à qui mieux mieux, même pour un billet d’entrée au théâtre ou un trajet en train à 20 euros. Nous laissons nos libertés et notre intimité se réduire comme peau de chagrin et l’expression « Pour votre sécurité » est le sésame de toutes les prises de pouvoir. Pour notre sécurité, nos conversations sont susceptibles d’être enregistrées, nos valises sont susceptibles d’êtres ouvertes, nos statuts sur les médias sont susceptibles d’être censurés. C’est pour notre sécurité que les vitesses sont de plus en plus limitées et que nous payons des amendes à tire larigot pour excès de vitesse à 32 km à l’heure. Dans une rue proche de chez moi, la vitesse était limitée à 40km à l’heure et le détecteur me souriait lorsque je le longeais à 38. Maintenant que la limite a été descendue à 30, rouge de colère, il me montre les dents et clignote ‘Danger’ en grosses lettres. Il me fait peur ! Pour notre sécurité, nous votons des lois ou des décrets sécuritaires et liberticides, nous consommons des psychotropes. Tant que la peur générera plus de profit que d’embarras, cet emballement sécuritaire n’a pas de raison de s’arrêter. On le voit tous les jours dans le contenu des informations et les campagnes publicitaires.

Et ce n’est pas tout. Pour notre sécurité, nous devenons globalement inhumains, fous inconscients, au cœur de congélateur. Nous fermons les frontières aux misérables qui pourraient nous envahir parce que nous préférons les voir mourir ailleurs. Dans le désert, la montagne ou la mer, qu’importe, du moment que ce n’est pas chez nous. Pour notre sécurité nous dépensons dans l’armement un budget mondial qui suffirait à éteindre la faim et la pauvreté dans le monde mais nous avons préféré apprendre à regarder avec l’œil de l’indifférence les ventres bombés, les visages maigres, désespérés et salis par la misère. Et pourtant, comme le souligne Krishnamurti, il faut avoir l’esprit bien engourdi pour penser que la prolifération des armes de destruction aux mains de pays qui se détestent soit la meilleure solution pour la paix dans le monde, et que le pullulement des instruments de mort protégera la vie.

Et dans notre vie privée ? Dès que nous nous sentons en sécurité, notre dépendance est la même envers les personnes qu’envers les lois ou les objets. Si c’est dans un conjoint que nous trouvons refuge, notre amour se transforme aussitôt en tentative d’emprisonnement. La question « Tu m’aimeras toujours ? » est d’abord l’aveu d’une peur et donc hélas, la menace d’un contrôle à venir. C’est vrai, il nous faudra régulièrement vérifier le degré d’amour de l’autre comme on vérifie la température de la piscine. Pour que l’autre soit plus heureux ? Non, pour que nous nous vérifiions nos paramètres de sécurité.

Dès que nous avons trouvé un abri extérieur à nous, surgit donc une nouvelle peur : la peur de le perdre. Nous nous accrochons et ça nous plonge dans une nouvelle souffrance, comme celle du patineur immobilisé à sa rambarde. Tout change sans cesse, et l’inconnu fourmille de dangers potentiels, surtout pour celui qui se sent seul. Si ça bouge, si la roue tourne, qui va me ramasser si je tombe ? Qu’est-ce qui m’attend au tournant ? L’aléatoire, l’incontrôlable, l’étranger. L’avenir en somme. La peur entraîne le réflexe de la saisie, du renfermement, de l’immobilisation et du contrôle. Mais cela nous met à côté de la vie parce que dans l’univers comme dans nos existences tout évolue, change, tourne et se déplace, il suffit de regarder le soleil du petit matin pour en avoir la preuve à midi.

La feuille d’automne détachée de son arbre, a-t-elle peur de la chute et de la décomposition ? La rivière a-t-elle peur de l’océan ? L’eau douce qui débouche dans le sel de cet espace sans rives ne peut pas remonter le courant. Nous, piégés par la peur, nous imaginons parfois que nous pouvons résister à ce mouvement qui va inéluctablement vers sa fin, et emporte la nôtre. Nous posons des barrages pour endiguer nos peurs, pour rester loin de l’océan, mais tout le monde sait que les digues peuvent se rompre et les nôtres n’endiguent pas complètement nos peurs. D’ailleurs, comme le remarque Franck Lopvet, plus on attend quand on fait un barrage, plus la pression augmente et non pas l’inverse. La saisie, le barrage, la résistance ne sont donc pas des solutions. Au lieu de soulager, elles finissent par grossir notre malaise et si nos peurs se trouvent justifiées, elles accroissent la souffrance de la perte en ajoutant celle de l’arrachement.

Il découle de tout ça que nous devrions ajouter une peur à notre liste : celle d’avoir peur de ne chercher nos refuges qu’à l’extérieur parce qu’ils nous rendent dépendants, et surtout surtout, parce que la plupart du temps, ils sont inopérants sur le long terme. Pour répondre à notre besoin légitime et biologique de sécurité, nous avons besoin de placer notre confiance dans un flux continu d’amour, d’abondance, d’indulgence, de sagesse, de lucidité, de discernement. Et comme aucun pistolet d’alarme ne nous les donne, aucune personne non plus, nous continuons à avoir peur. Alors puisque vers le dehors nous ne trouvons pas de solution satisfaisante, pourquoi ne pas nous diriger dans l’autre sens, c’est-à dire vers l’intérieur de nous ?

Déjà, on découvre que ce n’est pas facile d’y aller, encore moins d’y rester. Notre esprit comme nos yeux regarde dehors parce que c’est ce que nous avons appris et nos ancêtres aussi. Nous devons nous lancer dans l’aventure de notre propre chef, avec bonne volonté et détermination. Ensuite, puisque nous avons repéré nos besoin d’amour, d’indulgence, de sagesse, de lucidité et de bienveillance, c’est cette ambiance que nous aurons à installer à l’intérieur pour pouvoir nous sécuriser. Et là, bien sûr, le bât blesse, parce que ce n’est pas exactement l’atmosphère que nous y trouvons, même à notre propre égard.

A ce moment là commence une nouvelle révolution : celle de la conscience des choses sans parti-pris et de la validation de soi tel que l’on est. Nous avons peur ? Eh bien c’est ça, nous avons peur. Tout le vivant connaît la peur et nous aussi, il n’y a pas de vie sans souffrance et nous sommes vulnérables. Respirons un bon coup et balayons toutes les auto-condamnations que nous ajoutons à notre angoisse. Dépoussiérons la peur de tous ses corollaires : ne nous traitons plus de mauviettes et cessons de nous mépriser nous-mêmes. Ne nous laissons plus sombrer dans le désespoir au motif que nous n’arrivons pas à éradiquer notre peur, cela nous plongerait en plus au fond de la dépression. Ne marinons plus dans le jus du découragement, ne nous faisons plus de reproches comme si nous étions coupables de nos angoisses car la culpabilité coupe nos ailes et notre vaillance, au contraire, reconnaissons que nous avons beaucoup essayé. N’attendons pas non plus de résultat rapide comme un claquement de doigts et apprenons la patience envers nous et la persévérance. Choisissons d’être notre propre allié et de ne pas nous trahir. Et ensuite, comme disait Thérèse d’Avila à ses amies aux heures de la prière : « Au travail ! »

Entraînons-nous au voyage intérieur. Vu l’ampleur du travail à faire, il faut nous y consacrer entièrement, au moins quelques minutes par jour. C’est ce qu’on appelle la méditation. Ensuite, nous chercherons à exporter dans le quotidien les bénéfices de ce moment particulier et ce que nous entreprendrons pour guérir nos peurs en sera beaucoup plus efficace. Mais en attendant, explorons l’intérieur.

Si nous méditons avec notre cerveau qui pense, nous rencontrerons à nouveau nos pensées. Ce ne sera pas vraiment de l’exploration ! Nous devons aller contre le Je pense donc je suis, qui prône que la pensée prouve l’être. Alors testons. Si Descartes a raison, dès que je ne penserai pas, j’arrêterai d’être. Les instructeurs transmettent qu’il est bon de guetter le silence entre les pensées pour nous rendre compte que dans cet espace, nous restons quand même vivants. En effet, assez vite nous nous apercevons que nous ne mourons pas entre deux pensées. Mais comment le savons-nous puisque nous ne pensons pas ? Parce que nous en avons conscience. Cette conscience est difficile à sentir car elle est toujours là, silencieuse et immobile. Dans la vie ordinaire, nous cessons de prêter attention aux objets qui sont toujours dans notre champ de vision. Alors, quand il s’agit de silence et d’immobilité, quelle chance aurions-nous eu de nous en apercevoir ?

Mais quand on lui accorde de l’intérêt et qu’on se place du côté de ‘ce qui se rend compte’ et non de ce qui est vu, nous voyons l’instabilité de nos pensées et des émotions qui passent au sein de cet espace. Elles se succèdent et parfois se répètent comme on voit toujours les mêmes chevaux de bois tourner sur un carrousel. Pendant que nous jouons sur ce manège, nous finissons par nous prendre pour ces émotions et les pensées qui passent et repassent, même si elles sont douloureuses. Nous nous prenons pour le cheval, identifiés à la matière. Nous sommes diagnostiqués objet, fût-il empli de peurs. A la fin du tour, tout le monde descend, game over.

Nous oublions que c’est un jeu facultatif, ou plutôt nous ne l’avons jamais su et si personne ne nous en informe, nous ne prendrons jamais conscience qu’il y a bien quelque chose qui se rend compte de tout ça, quelque chose en nous, calme et stable, quelque chose qui est nous puisque c’est bien nous qui observons. Tant que nous en restons ignorants, nous tournons avec le manège, le temps passe et nous emporte jusqu’à notre anéantissement. Mais commencer à entrevoir que nous sommes ces objets et aussi la conscience qui les baigne amorce un changement radical et invisible. La conscience est-elle impactée par l’arrêt du carrousel ? Non. Nous gagnons peu à peu en confiance en ce qu’elle est et nous nous centrons dans un état plus sécure. Don Ruiz dans le cinquième accord toltèque utilise la métaphore du spectateur au cinéma. Ce qui passe sur l’écran ne l’impacte pas et il sortira bien vivant de la salle après la mort du héros… Nous nous donnons donc la chance de mettre en lumière tous nos visages, tous nos rôles, toutes nos blessures dont la peur, toutes nos tactiques de contournement. De quoi parfois nous faire peur aussi, si nous n’étions pas réfugiés dans l’amour ! La sécurité que nous cherchons dehors contre les ricanements de notre anihilation, nous la découvrons à l’intérieur au fur et à mesure que nous prenons conscience de ceci : ce qui observe ne meurt pas.

En effet la conscience ne peut pas se casser. Il n’y a que les objets qui se cassent. Elle, elle est sans objet, comment serait-ce possible ? Formulons donc ainsi  : puisque nous ne sommes pas seulement objet, notre vérité de base est incassable, invirussable, inenfermable. Libre. Si nous expérimentons cela, nous devenons libres : nous, dans notre véritable nature, nous sommes incassables, intouchables, inattaquables. Intuables. Tout simplement, nous sommes. Lorsque l’expérience se fait complètement, la peur disparaît complètement : de quoi aurions-nous peur si la mort n’en est pas une ? C’est pourquoi le Christ n’y va pas par quatre chemins. Il dit chez Luc : « Je vous le dis à tous, mes amis, ne craignez pas ceux qui tuent le corps mais qui ensuite ne peuvent rien faire de plus. » Certes, nous quitterons notre corps, même sans être assassinés, mais c’est comme on sort d’un véhicule disent les bouddhistes, puisqu’il s’agit de revenir dans la liberté de cette intelligence aimante, chaude et claire qui a toujours été là et dont il faut faire l’expérience le plus tôt possible pour mourir en paix.

Une question se pose alors : si la mort n’est rien, si la vie est inattaquable et invariable, agissons-nous comme il convient pour le bonheur de tous et de la planète pendant que nous sommes dans le temps de notre existence ? Ou alors la peur nous fait-elle rater ce que nous devrions faire pour nous-mêmes d’abord, et pour un monde plus vivable et beau ? Sommes-nous heureux, délivrés de nos fantômes ? Est-ce que nous montrons le courage que l’instant nous demanderait si nous habitions cet instant, si nous ne nous étions pas réfugiés dans l’ailleurs de nos pensées ? « Le vrai problème n’est pas de savoir si nous vivrons après la mort, disait Maurice Zundel, mais si nous serons vivants avant la mort.»

Ainsi, plutôt que de nous précipiter exclusivement vers les remèdes extérieurs contre la peur, exerçons-nous, prenons la direction du miracle, suivons la voie de la libération comme disent les indiens. Toute la question étant celle du comment ? voici une technique simple. Enfin, simple à expliquer : Avec quelle partie de notre corps pensons-nous ? Notre tête. Voulons-nous nous débarrasser de la pensée ? Suivons l’imagerie des saints décapités : enlevons-la. « Laissez le vent dissiper complètement votre tête, conseillent les sages. Visualisez-vous en face de vous sans tête. » Quoi ? Voici une pratique qui m’a placée directement en face de mes peurs. Une sorte de panique m’a prise devant cette consigne. Qu’allais-je devenir sans ma tête ? Finalement, chacun ses trucs, j’ai préféré la déposer à côté de moi gentiment à ma gauche en lui promettant que j’allais la reprendre très, très prochainement. Et pour respirer alors ? Devant l’affolement de l’asphyxie, je me suis vue obligée de descendre de ma tête pour imaginer des petites narines sur mon sternum et ma poitrine, et sentir que ça respirait par le cœur, puis aussi par le ventre redevenu plus mobile. Lorsqu’on parvient à entrer tant soit peu dans cette pratique, notre cœur se délasse, il s’ouvre à plus d’amour, plus d’humanité. Notre corps s’assainit, le ventre s’assouplit et l’énergie peut s’y installer. Le cerveau inutilisé et même disparu se détend en sa propre absence et nos angoisses s’effacent.

Au moment où tout ceci se produit, rendons-nous compte que nous avons toujours et plus que d’habitude la sensation d’être, qui ne dépend pas de notre histoire. Notre mémoire personnelle n’est donc pas la seule expérience possible. Apprenons donc à rester détendus dans la conscience comme un bébé contre sa maman, amour dans l’amour. A un moment peut-être, nous ferons l’expérience de ce que nous transmettent les sages : l’expérience de la connaissance. Mais !!! je suis Cela, ce vide plein de la physique quantique, cette intelligence inconcevable d’où ont surgi les objets et le temps ! Je suis avant, pendant et après le temps et les objets !! Ou comme disait Jésus : « Avant qu’Abraham fût, je suis ? »

Cette unité avec la conscience, dès que nous la ressentons même par bribes, nous ouvre un grand pouvoir pour nous et pour l’harmonie générale aussi. Peut-être nous sentons-nous faibles, pauvres, vieux, isolés, impuissants, inutiles devant les défis de notre époque ? C’est parfait. Parfait parce qu’il n’y a besoin ni de force, ni d’argent, ni de compagnie ni de puissance pour aller à notre rencontre. La force que nous découvrirons n’est pas la nôtre et c’est elle qui sera à l’œuvre. Tout se fera. Ainsi, au lieu de la devise infernale en application dans notre monde actuel : ‘Effroi, aveuglement, mort’, les Védas nous assurent que nos efforts vers l’intérieur nous donneront à tous l’Être, la conscience et la félicité : Sat, chit, ananda’. Saisirons-nous la crise actuelle comme une opportunité pour aller d’une devise vers l’autre ?

Parler du silence

C’est un paradoxe que de parler du silence puisqu’ils sont à première vue mortels ennemis. Dès qu’on parle, on on lui fait violence, on le rompt. Et inversement, le silence se montre parfois l’ennemi de la parole. Il l’interdit, il la censure, il l’écrase. Pourtant, il arrive aussi que l’un et l’autre se mettent en valeur comme dans une danse où tantôt c’est l’un qui guide et tantôt c’est l’autre. Peut-être même existe-t-il un silence que le bruit ne détruit pas. Silence voulu, forcé, silence sacré, la question qu’il pose est autant politique et sociale que personnelle et spirituelle. On le considère comme une absence, un vide à remplir ou à utiliser, ou alors l’objet de la seule quête qui vaille. Beaucoup d’entre nous vivons aujourd’hui tellement saturés de bruits et de paroles que nous aspirons au silence. Mais lequel ? Suffit-il de cesser de parler pour qu’il advienne ? Quel statut donner à la parole ? En réfléchissant à ces questions, je me suis aperçue que c’était assez simple et quasiment dichotomique : il existe deux sortes de silence et de paroles, ceux qui mènent à la vie, et ceux qui portent la mort. Intéressons-nous à ces différences en commençant par ce que nous en dit l’étymologie.

Selon le dictionnaire d’Alain Rey, l’origine du mot silence est incertaine. Son sens dans la Rome antique est clair par contre et plutôt positif. Cela signifie d’abord absence de bruit, et particulièrement de ce bruit articulé qu’est la parole, et deuxièmement repos, calme, inaction. Le silence s’oppose donc pour les anciens autant au bruit qu’au mouvement et il s’applique indifféremment aux humains et aux choses, aux éléments, à tout. Nous aussi, nous en parlons ainsi. Nous aimons le silence immobile du petit matin avant la première trille de l’oiseau. Et celui de la nuit, celui de l’espace, celui du désert et celui de la haute mer. Silence des cimes et des grottes profondes, rond, calme, sans limite, sans mouvement, qu’aucune parole ne découpe, qu’aucun bruit ne perce. Et puis le bruit ou la parole arrive, éclate dans le silence et c’en est fait de lui. Nous connaissons aussi la réciproque : dans flot des bruits et des paroles, le silence crée la rupture, les sons se taisent avec leur mouvement. Les coachs en communication (comme aussi les profs de théâtre) conseillent d’user du silence pour surprendre et suspendre leur public. En musique, c’est même par le mot de silence qu’on appelle le signe qui marque l’interruption du son. Quand il est plus court, ce silence s’appelle un soupir. Un soupir, un souffle. Le bref silence qui rompt le flux du bruit est une respiration. Et quand il est plus long ? Ce silence en musique s’appelle une pause et nous retrouvons la notion de repos.

Seulement pour que le silence soit bienvenu, il faut en être libre. Il faut pouvoir se taire ou bien prendre la parole. Or celle-ci ne nous est pas toujours donnée, ne serait-ce que par la nature. Le silence alors rime avec impossibilité de communiquer. Ainsi, les bébés (c’est même le sens littéral en latin du mot infans, enfant « celui qui n’est pas parlant ») peuvent sortir du silence mais ils doivent se contenter de cris pour signaler leurs besoins, comme la faim par exemple. Hélas comme il est difficile à beaucoup de comprendre le sens d’un bruit inarticulé, on a pensé jusqu’à une époque très récente que ces cris n’étaient rien d’autre qu’une forme de silence de l’intelligence. Les bébés disait-on, n’étaient que des tubes digestifs dépourvus de sensation et de sentiment. De ce fait, on les laissait crier sans chercher à faire autre chose que de fermer les portes et on les opérait sans anesthésie. Il a fallu attendre les années 70 et les travaux de Françoise Dolto entre autres, pour rendre aux enfants un statut de personne et affirmer que leur incapacité naturelle à organiser les sons ne relevait pas d’une absence de conscience.

Les sourds-muets sont murés aussi par la nature dans un silence qui dure. Ce fut longtemps un enfermement douloureux que de naître dans cette configuration du destin. On imagine quel sauveteur fut pour eux et leur famille l’abbé de l’Epée qui inventa par compassion il y a trois siècles le langage des signes et ouvrit aux muets le chemin des mots. Je me souviens enfant avoir longé maintes fois leur établissement scolaire qui se trouvait sur le trajet de mon école. Les hurlements inarticulés et disgracieux qui s’élevaient au-dessus des murs à l’assaut des passants m’avaient d’abord franchement inquiétée. Puis un jour j’ai vu sortir par le portail des élèves à l’apparence normale qui se sont arrêtés devant la boulangerie pour échanger des blagues sans un son et acheter des viennoiseries. Leur sauvagerie présumée n’était qu’une fantaisie de mon imagination et leurs cris était somme toute une variation des cris de ma cour de récréation. Le signe leur rendait une parole silencieuse.

La parole, verbale ou signée, est en effet essentielle à notre vie car c’est un élément constitutif majeur de la communication entre les humains, du moins dans l’état actuel de notre évolution. Elle nous permet l’expression de nos besoins élémentaires, mais aussi de nos besoins affectifs et de nos idées. Physiologiquement, si on ne peut pas dire « Passe-moi le sel », tant qu’on peut se lever, on peut l’attraper. Mais est-il aussi facile en l’absence de vocabulaire d’exprimer ses attentes affectives, de s’interroger sur ses propres raisons d’agir ? De résoudre un conflit ? De développer la pensée abstraite ? L’usage de la parole et un langage évolué sont paraît-il le propre des civilisations raffinées et inversement l’appauvrissement des nuances de la langue traduit celui des locuteurs. Ce silence qu’on pourrait nommer silence par défaut peut faire de nous des frustes ou des taiseux, enfermés un peu comme les sourds-muets dans une situation de handicap verbal faute de disposer d’assez d’outils du langage. C’est pourquoi Charlemagne, mille ans avant Jules Ferry, demanda au clergé d’ouvrir des écoles gratuites pour toute la population, pour que tous aient un minimum de bagage sans que lui-même ait à débourser un denier.

Il existe aussi d’autres silences contraires à l’épanouissement de la vie dont la nature et la culture sont innocentes. Il s’agit du silence social imposé aux faibles par ceux qui sont en position de force. Il y a deux façons de faire. L’une est sans violence apparente, c’est celle du manque d’écoute. L’autre use de violence et crée la servitude.

Le manque d’écoute rend caduque toute parole. Nous l’employons très couramment et quasi inconsciemment. Il s’agit de laisser parler comme on laisse pisser, d’ensevelir ce qu’on entend sous une bonne couche d’indifférence. Pour l’autre, crier dans le désert n’est qu’une variante de se taire dans le désert : le résultat est le même, la parole comme le silence sont impuissance. On le constate à différents étages de la société et cela s’applique à différents âges avec des conséquences de gravité diverse. Souvent les petits enfants sont obligés de crier pour que les adultes consentent à leur répondre. Plus grave mais tout aussi courante sur notre planète, l’indifférence devant les protestations des jeunes filles mariées de force, des personnes âgées placées dans des Ehpad. L’actualité a mis récemment en lumière (et encore ces jours derniers) le cas de plusieurs femmes assassinées par leur mari alors qu’elles avaient trouvé le courage inutile d’aller déposer une plainte ou une main courante. On sait que le procédé est le même au plan national et international. « Je verrai » disait Louis XIV à ses plaignants qu’il n’avait guère écoutés. Aujourd’hui, les peuples et les scientifiques réclament des modifications dans notre politique énergétique par exemple. On leur consent la parole. On ne leur donne pas l’écoute.

L’autre silence est obtenu par la répression. Plus le pouvoir est absolu, plus il veut le rester, et plus il muselle. « Qu’ils me haïssent, confiait l’empereur Néron chez Sénèque, pourvu qu’ils me craignent. » Dans ce cas, les plus courageux chuchotent. Cette rétorsion de la liberté de parole n’est pas réservée au politique, elle s’applique dès qu’il y a possibilité pour les forts d’écraser les faibles qui dérangent. On connaît l’omerta, loi du silence de la mafia qui rend si difficiles les enquêtes à son sujet. D’ailleurs un proverbe corse affirme : « Garde le silence et le silence te gardera, » soit en termes plus crûs : si tu parles, tu crèves. Dans le même ordre d’idée, il me revient que quand j’étais petite, ma grand-mère m’avait expliqué une statuette des trois singes qui ne voient, n’entendent et ne disent rien, comme une leçon de survie.

Dans ce cadre, prononcer une parole de protestation pour soi, de soutien à autrui ou de dénonciation est un acte dangereux, et Sénèque que je viens de citer finit donc par recevoir de Néron l’ordre de se suicider, ce qu’il fit. D’une façon générale, ceux qui parlent sont persécutés. Tout le monde connaît Julien Assange. Il n’est pas le seul, les tiroirs d’Avaaz, d’Amnesty international ou de l’ACAT sont remplis des noms de ces malheureux. Le silence consenti est bien plus facile. C’est ce que le pasteur Niemöller a résumé dans une autocritique connue que nous sommes nombreux à pouvoir prononcer. Il y analyse les raisons de sa présence au camp de concentration de Dachau, sous Hitler : « Quand ils sont venus chercher les communistes, dit-il, je n’ai rien dit, je n’étais pas communiste. Quand ils sont venus chercher les malades, je n’ai rien dit, je n’étais pas malade, quand ils sont venus chercher les syndicalistes, je n’ai rien dit, je n’étais pas syndicaliste. Quand ils sont venus chercher les juifs, je n’ai pas protesté : je n’étais pas juif… Et puis ils sont venus me chercher, et il ne restait personne pour protester. » Nos silences faits de lâcheté et d’indifférence à ceux qui sont écrasés participent à la non-assistance à personne en danger, et à terme ils sont lourds de conséquences. On peut les ranger comme le silence des opprimés dans la catégorie du silence de mort. En prendre vraiment conscience nous aidera peut-être à trouver le courage d’une parole défendant la vie.

Dans la sphère individuelle ou privée, le mécanisme est le même. Entre nous et nous, dans notre for intérieur, nous connaissons des silences que la partie de nous au pouvoir impose au reste de notre être. Actes, évènements ou même pensées qu’on préfère taire à soi-même comme à tous se retrouvent cachés sous le tapis. Nous faisons preuve d’une certaine habileté dans ce coup de balai pour les souvenir pénibles concernant de petites actions honteuses ou ce qu’on nomme pour plaisanter des grands moments de solitude. Nettement plus grave, l’enfant pédophilé ou martyrisé ne doit sa survie qu’à son silence et plus tard, s’il s’en souvient, il continue à se taire, du moins il continuait jusqu’à très récemment. L’explosion récente des metoo et metoo-incest est donc une révolution de la parole par rapport à la pratique millénaire du secret. Elle n’oblitère pas le passé douloureux et silencieux de la victime mais cette dénonciation est une marque de soutien à l’enfant intérieur et un avertissement aux prédateurs. Les horreurs dévoilées et les témoignages amènent aussi la conscience collective à évoluer vers plus d’humanité. Ici aussi, la parole est la vie et le silence son contraire.

D’une façon générale, depuis le siècle dernier, des études dont celles de la psychanalyse ont montré que ce qui n’est pas dit se fait pourtant entendre. Rien ne s’oblitère complètement dans les oubliettes du temps. Ce qui n’est pas reconnu, prononcé ni assumé agit en silence et traverse les générations. « S’ils se taisent, disait déjà le Christ aux pharisiens à propos du peuple qui l’acclamait, les pierres crieront. » Les pierres de la terre mais aussi les corps, les cellules, les mémoires inconscientes, les comportements. C’est un processus global qui ne touche pas que les secrets honteux. Une enquête médicale que je n’ai pas réussi à retrouver avait porté sur les ancêtres de personnes atteintes de maladies des poumons. Une proportion non négligeable de ces patients avaient eu des ancêtres soumis au gaz moutarde en 14-18. Le silence n’est donc pas une solution de guérison puisqu’il n’est silence que des mots, tandis que le malaise qui se dit par le corps, la maladie mentale ou le comportement reste indéchiffré.

Les tragédies grecques ont souvent montré comment le silence du secret, ou celui du mensonge qui est une forme du secret, est le ressort de manipulations et de drames. L’individu privé de sa vérité est dans une cécité dangereuse pour lui, et pas seulement pour lui puisque nous sommes tous interdépendants. Le mythe d’Œdipe en est une illustration majeure. Je ne résiste pas au plaisir de vous le raconter, même si vous le connaissez déjà ! Un jour donc, dans la campagne, un paysan découvrit un nourrisson suspendu à une branche par les pieds. C’était le fils du roi de Thèbes, qui sur la foi d’un oracle s’en était débarrassé préventivement pour éviter que le petit ne l’assassinât plus tard. Le paysan sauva le bébé et l’offrit aux souverains de Corinthe en mal d’enfants, mais le petit Œdipe n’en sut jamais rien. Tel est le secret, triplement gardé par le roi de Thèbes, par le paysan, par les souverains de Corinthe. Lorsqu’il apprit à son tour d’un oracle qu’il allait tuer son père, Œdipe décida de ne plus rentrer à Corinthe, ce qui évidemment ne changeait rien à l’affaire. Mais l’ignorance ne l’obligeait-elle pas à se diriger dans l’obscurité ? A un carrefour de sa route qui se trouva aussi un carrefour de sa vie, il rencontra un chauffard irascible et orgueilleux. Il s’en suivit pour une priorité une altercation qui s’envenima, Œdipe tua le malotru. C’était son père. Ni l’un ni l’autre n’en eurent la moindre conscience. Ce silence opaque sur l’identité de la victime et sur la lignée d’Œdipe l’amena ensuite à devenir roi de Thèbes à la place du roi qui, forcément, ne revenait pas. On lui donna le pouvoir, il épousa la reine sa mère. Mais ni l’un ni l’autre ne connaissait la vérité de l’inceste. Ils eurent quatre enfants dont Œdipe fut le père et le frère, et Jocaste la mère et la grand-mère, jusqu’à ce que soudain les dieux décident de châtier Œdipe à travers son peuple et qu’ils déclarent la peste dans la ville. A la suite d’une douloureuse enquête, le secret fut dévoilé et la vérité se fit jour. Œdipe se creva les yeux maintenant qu’il voyait et il s’exila. Les Thébains cessèrent de mourir par centaines. Le silence causa la tragédie, la parole délia ce qui pouvait l’être. La mère-épouse se pendit et le drame se reporta sur les enfants.

La conspiration spontanée du secret a mené la tragédie à son terme, mais c’est l’oracle qui l’avait enclenchée au moyen d’informations incomplètes et de silences partiels. La tragédie d’Œdipe nous alerte sur les conséquences de nos silences et elle illustre pour chacun de nous le poids létal que représente l’ignorance de la vérité. Et aussi, en creux, elle illustre le pouvoir des mots. Dans les Quatre accords toltèques, Don Ruiz place en numéro 1 l’accord suivant : « Que votre parole soit impeccable ». Une parole impeccable est d’abord une parole maîtrisée c’est à dire capable de se retenir comme de se donner. Elle a traversé la peur et l’inconscience. Elle est passée au tamis de Socrate, elle est vraie, bonne, utile pour l’autre et pour nous. Elle ne blesse ni son auteur ni son destinataire. Elle n’est ni mensongère ni faussée. Elle est simple et sincère. Les bouddhistes parlent de parole juste. Au contraire de ce qu’on disait des oracles, cette parole est claire. D’ailleurs l’évangile ordonne en Mathieu 5 : « Que votre parole soit oui, oui, non, non. Ce qu’on y ajoute vient du malin. » Sur quoi abonde le proverbe anglais qui place le diable dans les détails.

On comprend donc que selon le Dalaï Lama, le bavardage même soit à proscrire. De plus, selon lui, les paroles inutiles détournent l’attention de ce qui est important et focalisent sur le futile. A l’heure des médias et des réseaux sociaux, la parole se démultiplie et se propage et nous sommes probablement devenus plus addicts à la pensée que nos ancêtres. Nous laissons la télé ou la radio allumée même si nous quittons la pièce ou la maison. Parfois nous branchons le réveil avec la radio. Aussitôt, avant même d’avoir ouvert les yeux, notre attention est attirée par des paroles, jingle ou chansons et notre conscience se trouve happée dehors avant d’avoir réintégré dedans. C’est la guerre au silence, extérieur et intérieur, car non seulement nous le détruisons dans notre environnement dès notre réveil, mais nous n’écoutons que d’une oreille, l’autre étant déjà occupée par nos auto-bavardages. Ou alors, elle dort encore.

Or une parole impeccable appelle une écoute impeccable, une écoute faite pour entendre. Bienveillante et silencieuse, elle n’engage pas seulement la tête mais le cœur si bien qu’elle peut modifier quelque chose chez celui qui écoute. Cette écoute ne double pas le discours de l’autre par les sous-titres de ce que nous en pensons. Elle ne coupe pas la parole pour assener un point de vue personnel. Tranquille et ouverte, elle accueille. Le corps même reste détendu. Elle sait laisser un temps de silence après une phrase. Un coach capitaine d’armée rencontré sur youtube conseille à ses auditeurs de compter jusqu’à dix avant de répondre à un subordonné, pour être sûr de ne pas interrompre sa pensée. Ce procédé tient compte de deux aspects de notre relation au silence. D’abord, celui qui parle en a besoin car cela lui donne une chance d’aller plus loin et l’espace pour le faire, surtout en situation émotionnelle tendue devant un supérieur (quelle que soit la forme de cette supériorité, affective, hiérarchique ou autre). Et d’autre part, compter diminue notre difficulté à laisser place au silence : le comptage le meuble et le remplit.

C’est que, à force de vivre dans le bruit et les paroles constantes, nous avons peur du silence. Nous vivons loin du cœur dans notre tête, nous la surchargeons de pensées si bien que lorsque nous cherchons le silence, que se passe-t-il ? Nous nous trouvons devant cette évidence : il nous est impossible. Dans notre crâne, ça chantonne, ça bougonne, ça marmonne, ça fait même une sorte de brouhaha indistinct quand il n’y a pas de mots. Nous sommes enfermés dans un univers très restreint, le nôtre : nos souvenirs, nos projections, nos commentaires, nos réactions à l’actualité politique ou familiale, nos limitations, nos conditionnements… sans compter les bribes de pensées décousues qui se superposent un instant avant de s’évanouir et d’être remplacées par un autre magma.

C’est comme une obsession de paroles qui se contamine et se superpose à nos sens. On en a parlé pour l’écoute parasitée par nos propres pensées. Et la vision ? Dès que nous ouvrons les yeux, notre regard est bavard. La pensée s’interpose entre nos yeux et la chose regardée. Nous lui donnons-donc au moins un nom, et souvent davantage : une fiche entière d’informations égocentrées et notre commentaire d’évaluation avec son nombre d’étoiles… En un mot nous ne savons pas plus voir silencieusement qu’écouter silencieusement. Faisons le tour de nos organes sensoriels, nous nous apercevons que nous les squattons tous. Goûtons-nous une saveur ? Aussitôt elle est jugée, et classée. Idem pour le toucher ou l’odeur. Si nous rencontrions quelque chose d’inconnu, que se passerait-il ? Nous chercherions à mettre des mots dessus, et à l’étiqueter n’est-ce pas ? Nous émettrions un jugement, un raisonnement qui ramènerait cette chose nouvelle dans des catégories anciennes, connues et analysables, au royaume du cerveau gauche, celui de notre égo.

Dans ces conditions, ce n’est jamais l’autre ou quelque chose de nouveau que nous voyons tel quel, mais toujours une projection de ce que nous sommes. Or qu’est-ce que la projection de nous ? Laissons de côté l’action silencieuse des mémoires inconscientes. Il reste la projection d’un amas de souvenirs d’expériences, de pensées, de croyances et d’émotions qui nous ont fait ce que nous sommes à l’instant de la projection. Je me souviens d’une session de thérapie de constellation familiale qui démontra la chose d’une façon radicale. Le principe de ces constellations est que laissant parler son intuition, on peut participer à une scène relatant un moment d’une vie de quelqu’un en donnant corps à un personnage, sentiment, jugement. Au moment dont je parle, un fils se trouvait dans une violente confrontation avec son père. On fit entrer la colère. Elle se plaça devant le père et s’interposa. Arrêtons-nous ici. Que regardait le fils ? Non plus le père, il était caché par la colère du fils qui ne voyait donc que sa propre projection. Qu’entendait-il ? Rien d’autre que le bruit de sa colère qui couvrait la voix du père.

Par notre bruit interne, nous sommes du passé qui se prolonge et nous ratons ce qui est là dans le présent. Nous ne voyons jamais qu’à travers les lunettes déformantes de notre mental le présent qu’il a modifié (d’ailleurs, mental et mentir ont la même racine latine). Mais comme cette modification n’est qu’un filtre réservé à notre propre usage et non pas la marque d’un pouvoir qui modifierait véritablement la réalité, nous vivons dans une sorte d’illusion, un monde personnel, chacun le nôtre.  De ce fait, nous passons à côté de la vie telle qu’elle s’offre à nous. Nos paroles ne sont donc pas du côté de la vie et nos silences n’existent pas : tout est vampirisé par notre égo. Nous pouvons penser ici au deuxième accord toltèque : « Quoi qu’il arrive, n’en faites pas une affaire personnelle. »

Bigre ! Quel défi pour nous ! Que se passera-t-il si notre personne est réduite au silence ? Nos pensées et nos croyances ont façonné notre personnalité, nous y sommes identifiés, qu’allons-nous devenir si le silence s’installe ? Mourir peut-être ? Lorsque le Christ a dit qu’il fallait renoncer à soi-même, ces paroles énigmatiques et inquiétantes ont mené à des conclusions que Pascal a résumé en trois mots : Le moi est haïssable. Dangereuse formulation, car qui donc va haïr ce moi, sinon un autre moi qui s’appuiera sur la pensée de ce qu’il aura compris ? L’incompréhension de ce conseil a mené beaucoup de gens au long des siècles dans des vies de privations et de divisions internes où l’égo loin d’être amoindri était dictatorial et simplement plus malheureux. Or justement, le renoncement auquel le Christ nous exhorte est celui de notre égo. Il s’agit de faire taire notre personnalité, pour expérimenter le silence de nos conditionnements, de nos limitations, bref, ce que nous imaginons être nous, et pour découvrir le bonheur de notre vrai moi. Alors comment faire ? Au cas où nous voudrions oser l’expérimentation, partons de notre bon sens. Si ce qui fausse la réalité, c’est ce que nous ajoutons par les mots et les pensées aux informations de nos sens, alors il faut nous appliquer à la soustraction. Il faut gagner le silence.

A ce sujet j’ai entendu Krishnamurti raconter une histoire. La voici. C’est l’histoire du diable qui se promène avec un ami sur la terre. Soudain, il rit et se frotte les mains. – Qu’est-ce qu’il y a ? demande le copain. – Tu vois celui-là ? Celui qui vient de se baisser pour ramasser quelque chose ? Eh bien c’est un morceau de la vérité. – Je ne te comprends pas, dit l’autre, ce n’est pas bon pour nous, ça ! – Attends, attends, répond le diable, je vais l’organiser. Organiser, c’est-à dire ajouter à la perception directe et silencieuse la médiation du mental qui va analyser, disséquer, désosser, limiter et ramener dans les cases du connu. Il n’est pas question de s’interdire de penser, ce qui est bien nécessaire dans de nombreuses situations. D’ailleurs les sages ne conseillent pas de tendre vers un encéphalogramme plat, mais il faut aller vers une tranquillité qui n’a pas besoin de gloser ce qui se présente. Et puis ensuite, il faudrait l’intention et l’audace d’y rester.

Comme dans nos civilisations, ce calme est presque inaccessible, il y faut de l’entraînement. C’est précisément le travail de la méditation. Écoutons encore Krishnamurti dans son livre : La révolution du silence (titre que j’ai trouvé particulièrement juste en ce qui me concerne)  : « La méditation est la totale inaction d’une conscience qui voit ce qui est sans les empêtrements du passé. » Si la personnalité liée à la mémoire s’est effacée, elle a forcément emmené avec elle le personnage qui observait. Que reste-t-il ? Selon le mots de Krishnamurti, « une observation sans observateur. » Cette observation ne calme pas seulement les pensées, car il resterait le brouhaha indistinct de notre agitation, mais le cerveau lui-même. Dans ce silence, ce qu’on appelle la personne (c’est à dire nous, dans l’état actuel de notre conscience) ne s’immisce plus entre nous et le reste comme la colère entre le fils et son père dans la constellation familiale. Elle ne crée plus de division entre nous et le monde. Puis, toute chose étant vue – entendue, goûtée etc, sans jugement et sans auteur, l’unité sous-jacente à tout apparaît, il n’y a plus de séparation entre le sujet et l’objet. Il n’y a que de la conscience de ce qui est, dont nous sommes et qui se trouve en nous.

Ici nous avons une réponse à l’inquiétude de notre égo : si je renonce à moi, que restera-t-il ? Eh bien tout. Tout c’est une autre façon de dire Un. Dans cette nouvelle configuration, les piètres jouissances que nous vivons dans notre mode focalisé dans notre personne ne seront-elles pas dépassées d’une façon que l’égo est hors d’état d’imaginer ? Tant que nous serons identifiés et agrippés à lui comme nous le sommes actuellement, nous n’aurons aucune idée de la réponse. Pour découvrir cette autre dimension de nous, il faudra nous déprendre de lui, de nos limites et de nos interprétations, ou selon le mot du Christ, y renoncer. Il faudra quitter l’illusion pour contacter ce qui est. Alors nous saurons si nous sommes d’accord avec Krishnamurti : « La méditation est l’éveil de la félicité. »

Les bouddhistes ont une voie de méditation qui passe par la conscience et la vision. Une autre méthode universelle de méditation nous est donnée depuis longtemps par le judaïsme, elle tient en deux mots : Shema Israël ! qui signifie : Écoute Israël. Soit en 1) Tais-toi Israël, ou du moins, essaye vraiment. C’est à dire n’oublie pas que tu veux écouter, lâche tes pensées qui te ramènent dans ta propre marinade. Il me vient une comparaison. Si nous avons l’intention d’acheter du pain, en général nous y arrivons, même si nous rencontrons des amis avec qui nous parlons, même si une averse nous oblige à nous abriter et même si nous marchons dans une crotte de chien, chaque fois nous revenons à notre intention première sans nous juger. De même, dirigeons-nous vers l’écoute même si nous rencontrons des obstacles divers, distractions, pensées ou émotions et ne nous jugeons pas dans nos arrêts. Ensuite, en 2) n’oublions pas la consigne donnée ailleurs : « Va vers toi-même » et revenons au corps  chaque fois que nous l’oublions, ne nous quittons pas, puisque c’est là que ça vit. Puisque ce sont les oreilles qui écoutent, posons-nous avec elles et restons-y. Amma d’ailleurs donne exactement le même conseil pour tous les sens : sentir et avoir conscience de nos yeux en même temps que de la chose vue.

Ensuite se pose la question cruciale : écouter quoi ? Le premier des dix commandements répond clairement à cette question. Il commande d’aimer le Seigneur de tout son cœur de toute son âme et de toute son intelligence. Or Dieu (donnons-lui le nom qui nous convient, Esprit, conscience, vacuité, le Soi, Je suis, la source) donc, Dieu est sans nom et il est interdit de le nommer. De ce fait aimer Dieu signifie aimer le silence. La question devient donc : comment aime-t-on le silence ? Réponse de pur bon sens : en faisant attention à lui, donc en l’écoutant pour entendre. D’ailleurs le principe est général, comment aime-t-on quelqu’un ? En faisant attention à lui, en l’écoutant dans ses paroles et dans ses silences. Le schema Israël nous donne une précision méthodologique essentielle : il faut s’intéresser au silence avec les oreilles et aussi avec le cœur. Et cela change grandement la situation par rapport à la recherche du silence dont nous parlions tout à l’heure. Car si nous cherchons à atteindre le silence avec l’égo dont le propre est de faire du bruit, nous nous plaçons devant une contradiction qui rend la tâche très malaisée. Mais si nous cherchons une rencontre d’amour, nous changeons de plan. Les écrits des mystiques de toutes les religions se rejoignent là-dessus pour en témoigner. 

Dans les présentations de son livre Écouter le silence à l’intérieur, Thierry Janssen raconte une courte expérience de ce type qu’il vécut grâce à un marteau-piqueur. Il était en train de travailler et se trouvait en retard sur son emploi du temps. Pour ne rien arranger, des travaux dans la rue en bas de chez lui l’empêchaient de se concentrer. Emporté par une nervosité et une négativité de plus en plus grandes, il se rappela de respirer lentement en ouvrant son cœur pour aimer ce qui se trouvait là. Et alors quelque chose s’ouvrit en lui : un silence au-delà de tout bruit et l’englobant. « Je suis devenu silence, et tout était dedans » dit-il. C’était en quelque sorte une écoute sans écoutant sans séparation entre le sujet et l’objet, lui et le marteau piqueur. Ce silence de vie est d’une autre nature que notre silence ordinaire.

Il n’est pas forme, il n’est pas un silence façonné par les ciseaux du son, un silence emprisonné entre deux pensées ou deux mots comme un arbre urbain dans son carré de terre cerné par le béton. Non, il est incréé, il est simplement, comme Dieu se dit « Je suis », quelque bruit qui surgisse au milieu de lui. L’espace n’a ni commencement ni fin, il donne une place dans laquelle se trouvent des objets et que nous enlevions un fauteuil ou en rajoutions un dans notre salon, il n’en est pas affecté, même si le fauteuil est une pure merveille. De la même façon, le silence abrite les sons. Et alors que paroles et pensées ont un commencement et une fin, le silence est l’éternité ou plutôt le non temps. Le temps c’est ça, justement, un commencement qui va vers une fin. Sans temps, que reste-t-il ? Je suis. Que du présent. Dans cette vacuité du silence, ni le mensonge ni l’illusion ne peuvent se glisser, ni aucune des limites du temps ou des objets.

L’humain qui a rencontré ou pressenti cet infini fait du silence son unique quête. Il sait que l’homme ami du silence vit libre, comme un enfant dans la spontanéité d’un présent que n’atteint aucun commencement ni aucune mort. Cet humain-là cherche entre tous les bruits et même dans tous les bruits et tous les phénomènes le silence sous-jacent. Comme les Indiens se saluent d’un Namasté qui signifie : Je salue Dieu en toi, ou encore je salue l’éternel dans ton éphémère, l’universel dans ta particularité, je salue la perfection dans ton imperfection, ce chercheur dit Namasté, je salue en toi le silence dans ta parole, le silence d’où surgit ta parole.

Quelle peut être alors la parole qui prend exactement et directement naissance dans le silence ? C’est un silence fait son, une parole d’autorité devant laquelle la tempête et la mort s’inclinent parce que sa voix a tout créé. On peut rapprocher cela du big bang, ou en français ce « grand boum » qui a surgi du silence. Dans la Genèse d’ailleurs tout commence par une parole : « Dieu dit. » Jean au début de son évangile développe ainsi : « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu. » Il ajoute : « Dieu a fait toutes choses par lui. » Or si on admet que tout, nous, les mondes et les univers, tout est un sans qu’il y ait de temps, ce silence et cette puissance du verbe sont les mêmes aujourd’hui et au commencement. Les implications de cette évidence sont colossales et merveilleuses pour notre monde déchiré. Nous avons vu que notre parole et notre silence habituels peuvent déjà être puissants, alors qu’ils sont passagers. S’ils appartiennent à ce qui demeure, quels seront leur pouvoir ?

 

Faut-il obéir à la loi ?

La question ‘faut-il obéir à la loi ?’  n’est-elle pas une question subversive en elle-même ? Commençons par le premier mot : qu’est-ce que c’est que ce « faut-il » impersonnel et qui sonne comme une nécessité inéluctable ? La langue ne permet pas de je faux, tu faux qui laisserait une place au libre arbitre de la personneAvec ce verbe, c’est du tout ou rien. Du coup le deuxième terme, obéir, est d’une grande importance. Car l’obéissance, c’est devoir se plier à autre chose, ou autre personne que soi et supérieure en autorité. Cela marque la séparation et la distance de celui qui obéit avec cette autre chose, cela marque la soumission, c’est apparemment contraire à la liberté. Alors s’il est inévitable de se soumettre à la loi, la moindre des choses, c’est de savoir ce que c’est. Eh bien cest simple, la loi c’est ce à quoi on doit obéir. Mais qui a décrété ça ? Qui décide la loi et dans quel esprit ? et pourquoi le ferait-on ? A l’heure des vaccins et des passeports vaccinaux, des couvre-feu, des masques et des fermetures de divers établissements et entreprises, le sujet dépasse le loisir intellectuel, il concerne notre vie quotidienne.

Débarrassons-nous d’abord des lois dites de la nature. Les lois physiques sont des constatations : c’est comme ça parce que c’est comme ça, nécessairement, nous n’avons pas à y réfléchir et l’obéissance n’est pas une question de libre-arbitre. Par exemple, comme l’eau bout à 100°, sauf interventions de facétieux scientifiques, si on veut qu’elle boue, il faut la chauffer jusque là. Et sur la terre, chaque fois qu’on lâche un corps dans l’espace, il tombe. Tout le monde le sait, c’est imparable. La réponse est donc bien : il faut.

A moins qu’il ne faille ajouter à ce « il faut » une petite précision : il faut jusqu’à maintenant. Car pendant longtemps on a cru que les lois de l’univers étaient immuables, que la terre avait été de toute éternité celle qui se présentait à nos yeux. Il était donc inutile, absurde et même sacrilège de se demander s’il fallait y obéir. Pourtant, notre modernité a découvert que ni la terre ni l’univers n’étaient figés. Au dix huitième siècle, Buffon a découvert des fossiles de coquillages au sommet des montagnes. Mais ! Mais alors… la mer un jour s’y était trouvée ? Et le vivant, avait-il subi aussi des changements ? Les découvertes de Lamarck ont montré que oui. Jusqu’à l’univers, qu’on croyait stable, et qui est finalement en expansion, en expansion accélérée même.

Si tout change en fonction de différents facteurs, qu’est-ce qui empêcherait l’homme d’y ajouter son grain de sel pour ne plus avoir à se soumettre s’il y trouve du désagrément ? Obéir aux lois de la nature devient soit un signe d’impuissance, soit la preuve de notre consentement. La réponse n’est plus nécessairement oui.

De fait, notre modernité a contourné un certain nombre de ces lois qui la dérangeaient. Au sujet de la pause réclamée par la nuit, elle a inventé l’électricité, libéré les heures du coucher des hommes et elle en a profité pour généraliser le travail nocturne. Pour l’avenir, elle investit des milliards dans des recherches sur la modification du climat. Par exemple, on sait déjà transformer un nuage en pluie : il suffit de lui injecter un peu d’iodure d’argent. Cela précipite les précipitations et il ne pleut pas plus loin. C’est de cette façon que les Jeux Olympiques se sont déroulés au sec à Pékin tandis que des pluies abondantes trempaient sa grande banlieue. D’ailleurs je me demande si la France ne poursuit pas de recherches pour protéger Roland Garros ! Rien n’échappe désormais à l’appétit de l’homme de modifier les lois de la nature. Rien, pas même la mort. C’est vrai, la loi de la mort est dérangeante. Certains transhumanistes le lui font savoir.

 

Les lois de la Nature qui paraissaient infrangibles sont maintenant sujettes à contestation, mais il faut reconnaître que nous ne les avions pas choisies… Qu’en est-il des lois inventées par les hommes – il faut bien dire ‘les lois des hommes’, puisque les femmes sont remarquablement absentes de leur élaboration en général ?

Ces lois sont loin d’être identiques dans le monde, mais il y en a partout. Pas un pays qui n’en soit pourvu, pas une époque non plus. Cette universalité laisse à penser qu’elles sont utiles. Dans ce cas, il faut leur obéir. Peut-être que quand il n’y a pas de loi dans une société, c’est le bazar ? Le bazar ? Pire, même, selon le philosophe Hobbes : sans loi, la société est le lieu de tous les dangers.

Pour lui, il était évident que laissé à lui-même, l’homme est un loup pour l’homme. On pourrait penser qu’il a vécu dans une époque troublée de férocités et de guerres de religion, propre à lui inspirer cette doctrine et c’est vrai. Mais plus tard, Marx a défini le capitalisme comme « l’exploitation de l’homme par l’homme », et on peut en dire autant de presque tous les systèmes politiques en -isme. Le libéralisme, le totalitarisme, le népotisme et même le communisme. N’est-ce pas une autre façon de dire la même chose ? Pour en revenir à l’assimilation de l’homme au loup, elle est bien plus ancienne que la pensée de Hobbes. Homo homini lupus, c’est latin. Nous ne sommes pas de bonne compagnie les uns pour les autres.

Pourquoi sommes-nous si ensauvagés qu’il nous faille des cadres, sinon des cages ? Les bouddhistes ont depuis longtemps une réponse à cette question : parce que nous souffrons. Et pourquoi souffrons-nous ? Parce que nous ignorons notre véritable nature, de telle sorte que nous sommes ballotés entre l’attraction et la répulsion, l’avidité et le rejet. Ignorance, avidité, répulsion, ce sont trois poisons, c’est à dire trois empoisonnements qui nous tuent. Dès lors, il faut trouver des moyens de survivre, et apparaît la loi.

En effet, à cause de notre ignorance, nous nous sentons isolés, séparés dans notre corps du reste du monde et donc par nature dans un danger constant, ne serait-ce que par la disproportion du nombre. Cela nous plonge dans une peur effroyable de la mort, et encore plus, d’une mort prématurée. Nous avons peur les uns des autres et des circonstances, sans compter comme on le revoit aujourd’hui, peur des microbes et des virus. Dans la jungle véritable, le danger s’accroît avec la faiblesse. En société aussi, plus nous sommes pauvres et faibles, plus nous sommes en danger, car dans la jungle comme parmi les hommes, la raison du plus fort est toujours la meilleure. Entre l’avidité des uns et la répulsion des autres, que serions-nous donc sans la loi protectrice, que des proies ?

Dans cette situation, une loi ancienne prend acte de la violence des hommes entre eux et tente de la contenir sans chercher à l’interdire : c’est la loi du Talion. Cette loi est courte, claire et si j’ose dire, frappante, elle dit : « Œil pour œil, dent pour dent. » Cela paraît dur et d’ailleurs aujourd’hui, quand un enfant l’applique, elle est contrariée par les surveillants dès les cours de récréation. Pourtant, lors de sa promulgation, elle marquait un progrès.

En effet, vu l’importance que nous nous auto-accordons, toute offense faite à notre personne prend un caractère de gravité extrême. Notre égocentrisme démesuré, par réaction peut-être à notre peur, fait de chacun de nous le centre exclusif d’un monde autour duquel tout (les autres, les circonstances et quasiment les astres) tout doit graviter. Par conséquent, qui nous traite d’abruti prend des risques inouïs : ses os, – ou sa carrière, pourraient bien en être brisés. Et de nombreux écervelés ont perdu la vie en duel pour avoir heurté l’amour propre d’un bretteur. C’en arriva à un tel point d’hécatombe qu’il a fallu formellement proscrire les duels en 1626, sous peine de mort et de confiscation des biens. Pourtant, quand j’étais jeune, j’ai encore été témoin d’une provocation en duel et malgré mon grand âge, je peux vous assurer que ça ne remonte pas au 17ème siècle ! Et les western, hein ? Que seraient-ils sans duels ?

Cette loi du Talion admettait que chacun pouvait se faire justice soi-même, puisque tel était le cas, mais elle ordonnait de mesurer la riposte à l’offense. Elle instituait qu’une fois que l’offense aurait été vengée, et vengée proportionnellement, il faudrait la considérer comme réparée. Et l’oublier. L’inconvénient de cette loi pour une société est qu’elle permet la justice personnelle, i bien qu’elle dépend de trois facteurs incontrôlables : une juste évaluation de l’offense, une information partagée par tous les intéressés et enfin la mémoire des faits. Œil pour œil, oui, à condition que l’entourage du deuxième borgne soit informé et qu’il admette que c’était lui le premier éborgneur. Ensuite, tous doivent s’en souvenir. Sinon, on aboutit à un festival de représailles en cascade, chacun son tour et de famille en famille, vendetta. Comme l’a résumé Gandhi, en suivant la loi du Talion nous arriverions à un monde d’aveugles. Et j’ajoute, probablement d’édentés !

La loi du Talion reste trop soumise à l’arbitraire et aux dérapages, elle ne permet pas aux peuples de vivre tranquilles. Dans l’ensemble de leur évolution, ils ont donc délégué l’élaboration et l’application de leurs lois à des tiers, des rois, des philosophes, des prêtres. Ou à l’état, à des systèmes politiques, et de plus en plus à des experts. Voyons dans quelles conditions les hommes (enfin, la majorité d’entre eux) ont accepté et même souhaité cette dépossession de leur liberté.

D’abord, dans les états de droit et particulièrement dans les démocraties, la loi est « l’expression de la volonté générale », pour reprendre l’article 6 des Droits de l’homme et du citoyen de 1789. De ce fait, l’individu compris dans la collectivité est par principe d’accord avec la volonté générale. En obéissant à la loi, c’est à lui-même qu’il obéit, si bien que sa liberté est pleine et entière au sein même de l’obéissance. La loi n’est pas l’ennemie de la liberté, elle la rend possible. Nous appartenons à un clan, une nation et nous en partageons les lois, notre groupe est garant de la sécurité de chacun et réciproquement. Nous obtenons ainsi grâce à la loi une paix consensuelle. La question n’est pas de savoir s’il faut obéir à la loi mais de constater que c’est mieux ainsi : la loi est utile à chacun.

Toutefois, pour emporter l’adhésion de l’ensemble de ceux qui doivent se ranger sous elle, elle doit représenter tout le monde de la même façon, à quelque niveau social qu’on se trouve et quelle que soit sa couleur ou ses opinions, sa religion. Son allégorie a les yeux bandés comme gage de son impartialité. La loi doit réellement servir de contre-force à la sauvagerie du plus fort et à son avidité pour protéger les plus démunis. Lacordaire disait : « Entre le riche et le pauvre, entre le puissant et le faible, entre le maître et le serviteur, c’est la liberté qui opprime et la loi qui affranchit. » Il aurait fallu ajouter : Entre les hommes et les femmes, distinction qui n’était hélas pas venue à l’esprit de Lacordaire… En France, les femmes ont dû attendre 1963 pour avoir le droit de chéquier, mais si nos ressources sont inférieures à 11 662 euros par an, nous bénéficierons d’une aide juridictionnelle de la part de l’état qui prendra en charge les frais d’avocat en cas de besoin. C’est d’ailleurs très clairement énoncé dans la première phrase de l’article 1 de cette déclaration : «  Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droit. » De la même époque date notre devise : liberté, égalité, fraternité

Enfin, puisque la loi nous sert à survivre au sein de notre ignorance de base énoncée par Bouddha, elle doit être en grande part consacrée au maintien de notre sécurité. Dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, la sécurité sous le nom de ‘sûreté’ est considérée comme un droit ‘naturel et imprescriptible’. Sans la sécurité, rien de ce qui pourrait venir après n’aurait de raison d’être et dans la pyramide des besoins élaborée par Maslow il y quelques décennies, les conditions de survie et la sécurité sont les deux premiers étages à la base de tout le reste, qui vient se poser par-dessus.

La loi doit donc protéger des attentats contre la vie sous de multiples formes. L’assassinat, le terrorisme, le vol, le viol, la prostitution forcée, l’esclavagisme, la pédophilie, l’inceste, les trafics d’enfants, d’organes, de drogues, d’influence et la vente d’armes, et puis les escroqueries en tout genres sont des pratiques illégales et interdites. Leurs auteurs agissent dans la clandestinité et cachent leurs profits, des bitcoins au darkweb. Ils ne sont pas exemptés d’obéir à la loi générale et leurs lois, dit-on, s’ajoutent à celles de la société. Ne parle-t-on pas de la loi du milieu ? Sans compter la soumission interne aux impératifs des addictions internes. Puisque la loi protège l’homme des loups que sont les hommes, à part ceux qui choisissent le côté obscur de la Force, qui aurait donc envie de lui désobéir ?

Seulement, l’époque actuelle utilise ce mot jusqu’à saturation : dans le métro pour nos valises, au téléphone pour nos démarches, sur les affiches, à la radio, la télé et les réseaux sociaux à propos du corona, des vaccins et des masques. De nouvelles lois sont votées pour ce motif de notre sécurité, à tel point que certains parlent d’emballement ou de dérive sécuritaire.

C’est que les lois évoluent avec les hommes, puisque ce sont eux qui les font. Parfois, elles sont à la traîne des situations, parfois elles les créent. En effet, si on n’a pas le droit de faire ce qu’elles interdisent, tout ce qu’elles permettent est possible. En cela il faut obéir à la loi puisqu’elle garantit notre liberté individuelle dans son cadre collectif. Mais quand on dispose d’un peu de possibilité d’agir sur la loi, il est tentant d’en édicter en sa propre faveur, ou de l’aménager pour avoir davantage de pouvoir. C’est une des expression de l’avidité constatée par Bouddha. Une sorte de ‘tout pour moi rien pour les autres’ des petits enfants. C’est bien vrai qu’il est plus agréable de promener des valises diplomatiques que de craindre de devoir ouvrir ses bagages à un douanier, ou encore de se voter une augmentation substantielle de salaire plutôt que de devoir comme tout le monde se serrer la ceinture. Dès que le sens moral s’émousse, le pouvoir est très copain avec l’abus de pouvoir.

Alors comment le contenir ? Il n’y a qu’une solution, selon Montesquieu. Puisque par expérience, seul « le pouvoir arrête le pouvoir», la séparation des pouvoirs sera seule capable de garantir l’équilibre. Nous retrouvons, policé, les affrontements de la jungle, pouvoir contre pouvoir, territoire contre territoire, front contre front, haleine contre haleine. Quand la séparation des pouvoirs ne fonctionne pas, la loi devient l’expression de quelques uns. Tous les despotes et dictateurs le savent. Ils réduisent les instances de contre-pouvoir à l’état de décor et rien ne fait plus obstacle à leurs projets ni à leur folie. L’avidité et la répulsion font leur loi. Les tigres se promènent.

Alors, quand elle cesse de répondre à ses raisons d’être, faut-il continuer à obéir à la loi ? Chez nous, d’après la déclaration des droits de l’homme et du citoyen, la réponse est non. Sans ambages. La résistance à l’oppression appartient aux mêmes ‘droits naturels et imprescriptibles’ de l’homme que la sûreté dont nous avons parlé. Par exemple, la résistance à l’oppression fut le mobile de ce qui porta justement le nom de Résistance, en France lors de la deuxième guerre mondiale. Aujourd’hui, on rencontre aussi régulièrement la formule ‘désobéissance civile’.

Indépendamment de la botte des vainqueurs, il arrive que des lois de son propre pays soient iniques, ou simplement imbéciles. Expression d’une perversion ou de la bêtise, elles cessent d’être légitimes et ce qui s’est passé aux USA en donne un exemple. Après Trump, les américains ont élu Biden qui a passé ses cent premiers jours de présidence  à défaire une à une les lois, décisions et mesures de son prédécesseur. Investi de l’autorité du peuple par son élection, il n’a pas eu à désobéir aux lois, il les a simplement changées en leur nom. Dans tous les autres cas, il reste la possibilité de la désobéissance civile. Mais pour qu’elle se différencie de la simple infraction, il faut qu’elle se présente alors comme une objection de la conscience. Il faut donc à l’individu assez de lucidité pour prendre la mesure des choses et assez de courage pour désobéir. Ce sont souvent l’école, les artistes et les intellectuels qui sont chargés de l’ouverture de la conscience. Tous les pouvoirs abusifs cherchent à les contrôler, voire à les museler.

Il arrive donc que le droit positif (positif par opposition à l’état négatif d’une société sans lois) s’oppose au droit dit naturel, qui transcende les lois des hommes. Intéressons-nous de plus près à ce droit naturel. Sophocle dans Antigone l’a défini comme appuyé sur des « principes sacrés, infaillibles, divins, non de ce jour, non point d’hier, mais de tout temps, vivantes lois dont nul ne connaît l’origine.»

Notre époque par exemple est aujourd’hui choquée du caractère ‘monstrueux’ (le mot n’est pas de moi) du ‘code noir’, qui a légiféré sur l’esclavage en le justifiant et en le codifiant. C’était un code inique qui n’aurait pas dû avoir force de loi. Certes, il ne déniait pas à l’esclave le statut d’homme, nommé homo servilis, il lui accordait même les moyens théoriques de se protéger d’un maître trop cruel, mais il lui donnait un statut d’objet et de propriété. Conclusion, dans la vraie vie, un esclave ne pouvait pas se retourner contre son maître. Rousseau s’en étranglait dans le Contrat social : « Esclavage et droit sont contradictoires et s’excluent mutuellement ». Résister à l’oppression d’un maître aurait donc relevé du droit naturel et peut-être même d’un devoir de conscience. C’était par contre si lourdement réprimé par le doit public que cela demeura peu fréquent. C’était fait pour.

En vertu de ce droit naturel qui confine au devoir de conscience, on a reproché à Eichman, lors de son procès en 1961, d’avoir obéi à Hitler et d’avoir participé activement aux camps de concentration. Il avait été le coordonnateur des déportations et du massacre de millions de juifs dans toute l’Europe. Il a répondu qu’il désapprouvait déjà à l’époque ce qu’il faisait mais qu’il s’était considéré lié par la fidélité au ‘serment de loyauté’ qu’il avait prêté au préalable. En quelque sorte, il avait délégué sa conscience et son pouvoir à son supérieur. Il se tenait sincèrement lui-même pour innocent. Les gens furent suffoqués.

Mais rappelons l’expérience de Milgram, qui venait aussi d’horrifier le monde l’année précédente. Il s’agissait de demander à des expérimentateurs de se livrer pour la recherche à des expériences sur l’apprentissage. L’enseignant devait questionner un élève et le punir d’une décharge électrique, décharge accrue à chaque erreur, jusqu’à la charge quasi létale de 450 volt. Les derniers niveaux étaient pourtant signalés en toutes lettres comme dangereux devant la manette correspondante. Heureusement que l’élève était un acteur et que les manettes ne conduisaient aucune électricité car plus de 65 % des enseignants allèrent jusqu’au bout de la punition ! Pourquoi ? Ils pliaient devant l’autorité du savant en blouse blanche qui réitérait l’ordre au moindre doute du prof. Seuls 35 % des gens avaient donc le courage de s’opposer à une autorité qui ne leur était rien et ne les aurait aucunement punis, les autres auraient tué…

Dans ces deux cas, ce qui a manqué aux obéissants, c’est assez de lucidité sur ce qu’ils étaient en train de faire, c’est assez d’amour. Ce qui leur a manqué c’est la conscience de leur pouvoir personnel et de leur responsabilité. La désobéissance en effet est toujours individuelle, même si plusieurs individus décident ensemble de désobéir, et elle est difficile dans la mesure où il est toujours difficile de résister à l’autorité. La chose est assez connue pour que l’abus de position dominante soit un chef d’accusation en justice. Ce qui leur a manqué encore, c’est le courage parce que désobéir, la plupart du temps, c’est dangereux. Aussi, seules une conscience développée et un amour dégagé de la peur de mourir donnent la force morale de s’opposer à l’autorité. Sans ces qualités, que nous reste-t-il face à l’illégitime ? La soumission, la lâcheté ou l’aveuglement.

Antigone, dont le prénom signifie ‘la rebelle’, celle qui est née ‘anti’, en opposition, donne l’exemple contraire de la soumission. Elle se dresse seule contre son oncle Créon, nouvellement roi et qui incarne la raison d’état. Je ne vous raconterai pas la longue histoire qui a conduit Antigone jusqu’au point de la désobéissance. Là où nous en sommes, ses deux frères se sont tués l’un par l’autre et réciproquement. L’un est reconnu par le roi Créon, l’autre condamné, l’un est jugé digne de sépulture, l’autre laissé à l’appétit des corbeaux. Quand Antigone prend sur elle, par ‘objection de conscience’ d’enterrer malgré tout ce frère banni, elle agit au nom du droit de sépulture, droit naturel, ancestral et sacré, qui transcende tous les autres et qu’elle dit conforme aux lois divines. Elle le payera très cher. La sentence de Créon tombe. Puisqu’elle aime les tombeaux, elle finira sa vie dedans. Point final.

Nous abordons ici un point essentiel : il n’y a pas de loi sans capacité de punir la transgression. La condamnation seule donne force de loi à la loi. Elle est indispensable tant que la loi reste extérieure à l’homme, pour le tenir en respect. Elle ‘s’applique’ comme on appliquait le fer aux bagnards. Dura lex, sed lex, disaient les Romains. L’impunité vide donc la loi de sa force et même de son sens car tous ceux qu’elle contrarie peuvent la piétiner sans conséquence. Le journal La voix du Nord vient de publier le décompte de 6500 décès en dix ans parmi la main d’œuvre émigrée, maltraitée et quasiment non payée du Qatar. Quelle est cette rage d’esclavage ? Celle d’accueillir le mondial de foot 2022. Les conditions de vie faites aux ouvriers sont hors la loi même au Qatar, mais les transgressions ne sont jamais punies. Et ceux qui aiment le foot ne seront pas regardants je pense… Alors pourquoi se priver ? Gardons-nous toutefois de nous scandaliser. Chez nous aussi, des siècles durant, si un maître s’arrogeait le droit de tuer son esclave, il restait impuni.

A l’inverse, dans la Rome antique, tout haut magistrat revêtu du pouvoir absolu se promenait devancé par des licteurs. C’était des bourreaux qui portaient haut une hache et des fouets à l’intention immédiate et publique de ceux dans le peuple qui auraient contesté le pouvoir légal dudit magistrat. De ce fait, la contestation était rarissime.

L’inséparabilité de la loi et de la condamnation est apparue dès le tout début de l’humanité, il n’y a qu’à lire les premières pages de la bible. A peine Adam et Eve furent-ils créés que comme vous le savez, ils transgressèrent la seule loi qui leur avait été donnée : ne pas manger la pomme. La sanction de l’exil que Dieu prononça ensuite contre eux n’est que l’expression extérieure de leur choix interne de désobéir et d’être séparés. Mais elle montre aussi le mécanisme d’application de la loi. Action, réaction : transgression, punition.

Les Hébreux ont pour parler de ces deux versants de la loi un autre moment clé. Celui de la publication des dix commandements, et des tables de la loi remises par Dieu à Moïse, le premier monument juridique. En fait, ces dix commandements revêtent presque tous la forme d’une interdiction, sauf « tu honoreras ton père et ta mère (ce qui laisse entendre que tel n’était pas le cas). » On sait qu’il n’y a aucun besoin d’ordonner ce que tout le monde fait déjà naturellement, ni d’interdire ce que personne ne fait jamais. Par exemple, il est inutile d’interdire aux enfants de voler dans les airs après le couvre-feu de 18 heures : ils ne sont pas Harry Potter et aucun enfant ordinaire ne s’envole jamais à aucune heure de la journée. En revanche, il est indispensable de décréter, et dans tous les pays: « Tu ne tueras point », parce que le meurtre est universel.

Donc, après avoir rappelé qu’il a sorti le peuple hébreu de l’esclavage, Dieu lui donne cette première loi : « Tu n’auras pas d’autres dieux devant ma face. » Suit une deuxième interdiction : « Tu ne feras point d’image taillée ». Et puis une troisième : « Tu ne te prosterneras pas devant elles. » Trois lois sur dix sur le sujet pour ouvrir ce décalogue. Moïse promulgue ces lois pour le peuple, le peuple l’accepte, puis il repart sur la montagne pendant quarante jours. Cette absence est longue, trop longue. Quand Moïse redescend, il découvre ce dont Dieu l’a prévenu, ce que les gens en bas, remplis de leurs croyances tenaces sont en train de faire. Et il voit avec qui.

Il voit que son propre frère Aaron le grand prêtre, a fait fondre tout l’or que les gens lui ont apporté pour fabriquer un veau d’or. Ce veau était exactement ce qu’on appelle une idole. C’est à dire qu’il était fait de main d’homme et qu’ensuite, les hommes allaient commettre l’étrangeté pathologique de s’incliner, de s’abaisser et de s’asservir devant une construction qu’ils avaient eux-mêmes fabriquée. Cette occupation est en complète contradiction avec la loi 1, avec la loi 2 et avec la troisième aussi des dix lois qui leur avaient été données quelques semaines plus tôt. Les Hébreux sont en triple infraction.

Moïse fut pris d’une colère énorme devant cet acharnement du peuple à rester dans les vieux fonctionnements qui les avaient conduits à la peur et la sujétion en Égypte. Il a fracassé les tables gravées par le doigt de Dieu, et il a transmis aux Lévites l’ordre divin d’exécuter 3000 personnes. Il ne s’agit pas ici d’un nouveau coup de colère d’un Moïse un peu trop sanguin : les Lévites sont des prêtres consacrés à Dieu, ils en sont ici la police et l’armée. Dans l’ordre des choses, la loi a été promulguée, entendue, et admise par tous. Puis elle a été enfreinte. Les auteurs de cette transgression doivent être punis et condamnés. D’ailleurs, ce chiffre de 3000, qui répond peut-être auchiffre 3 des commandements enfreints, est un adoucissement gagné par Moïse par rapport à la première réaction de Dieu sur la montagne. Il avait eu intention de consumer le peuple dans son entier, par centaines de milliers puisque tous avaient dévié, et de tout reprendre à zéro avec seulement Moïse.

Cette désobéissance à la loi n’a pas de quoi nous surprendre puisqu’elle consistait en une série d’interdictions. On aurait pu aussi formuler le décalogue ainsi : Arrête de tuer, arrête de piquer la femme de ton voisin etc. Change tes habitudes. Or nous n’aimons ni les interdictions, ni changer nos habitudes, n’est-ce pas ? Plus généralement, tant que la loi nous reste extérieure et qu’elle nous contrarie, elle pèse. On cherche à la feinter, à la contourner, à nous en débarrasser, et c’est une autre raison répandue et banale de désobéissance.

D’autre part, les lois présentent un caractère contraignant tout en étant impuissantes à vraiment rassurer. Elles ne peuvent former de refuge efficace contre la peur car elles n’ont pas de force intrinsèque. Si l’autorité qui la garantit faiblit ou disparaît comme Moïse dans sa montagne, le danger qui nous talonne revient, et la peur avec. Nous nous sentons abandonnés tout seuls dans le désert. En vérité où que nous soyons, si on nous tue, notre assassin sera peut-être condamné mais nous, nous serons morts. La consolation est maigre.

Il n’y a qu’un seul refuge contre la peur, c’est l’amour. Le seul remède à nos difficultés de vivre ensemble, la seule réponse à l’aspiration anarchiste de vivre sans loi, c’est encore l’amour. En effet lorsqu’on se sent aimé, on se sent en sécurité. Pourquoi ? Parce que comme le dit Saint Paul dans sa lettre aux Romains, « l’amour ne fait pas de mal au prochain. » Non seulement il ne fait pas de mal, mais il est prêt à payer de sa personne pour le bonheur de ceux qu’il aime.

Ici, il nous faut préciser la signification de ce mot. Il de s’agit pas de l’émotion sirupeuse, ou possessive et accordée sous conditions qu’on voit chez certains parents ou certains amoureux, mais d’un amour universel indépendant des conditions de sa réception. C’est une dynamique de vie et de bienveillance qui rayonne et qui fait peu de cas de soi. C’est la substance du monde. Paul continue sa phrase ainsi : « L’amour est donc l’accomplissement de la loi. » Une traduction plus littérale donnerait : «  L’amour est donc ce qui remplit la loi ». L’amour remplit la loi comme la plante remplit le pot, comme le vin remplit le pichet. C’est ce qui donne au pot et au pichet son sens. A quoi servirait un pichet toujours vide, un pot de fleur sans fleur ? Ainsi, une loi qui n’est par remplie par l’amour perd son sens, il ne reste d’elle que la structure vide et le recours à la sanction.

L’amour remplit la loi de force aussi. En effet, si l’amour nous anime, la loi cesse de nous être infligée de l’extérieur, au contraire, elle vient du cœur. Aussitôt, elle trouve sa force en elle-même, en notre adhésion profonde. Elle n’a plus besoin des prisons, des amendes ni des exécutions. Notre cœur lui suffit.

D’ailleurs dans l’amour, rien ne reste extérieur. De ce fait, l’autre cesse d’être un suspect ou un loup pour nous, il devient celui qui nous est proche, ce qui est exactement le sens du mot ‘prochain’. La devise donnée au secours populaire par son premier dirigeant, Jean Chauvet, va plus loin encore. Elle dit  : « Tout ce qui est humain est nôtre. » Nôtre. Dans l’amour, la différence entre les autres et ce qui est nous disparaît, tout nous concerne. Dès lors, le commandement du Christ « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » devient limpide, puisque le prochain, c’est nous.

Plus exactement, le prochain est tout ce sont nous nous faisons proche. L’humain, mais aussi le lac, la montagne, le chat et la souris, les étoiles et le vide interstellaire. Cette unité atomique et subatomique de tout jusqu’à linfini, cette unité de l’amour et de l’intelligence, cette effusion de vie, c’est cela qu’on appelle chez nous Dieu. Ainsi comprend-on la première partie du commandement du Christ sur l’amour du prochain, qui est une reprise du Deutéronome et même des trois premiers commandements du décalogue : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta force, et de toute ta pensée; et ton prochain comme toi-même. » Parce que c’est la même chose s’il n’y a qu’un amour. Qu’y aurait-il de plus pathologique que de continuer à nous couper doigts et oreilles, comme le font les terroristes et certains malades ? La vie de chacun dans l’univers pourrait devenir la mélodie d’une symphonie sans couac ni cachot, sous la baguette d’un chef qu’on suivrait par cœur, pour le plaisir de la beauté et de vivre ensemble. Il nous est impossible aujourd’hui d’imaginer cette musique : l’orchestre est trop immense, et la partition trop mystérieuse encore.

Mais ce qu’on peut, c’est décider de suivre la consigne. Le commandement d’aimer suffit à toute la loi et nous avons la liberté de le préférer à chaque décision que nous prenons. Nos intentions, nos pensées et l’orientation de notre vie nous appartiennent, nous en sommes seuls responsables et notre véritable travail est peut-être d’en prendre conscience. Si nous choisissons de construire un monde d’harmonie, les lois qui le régiront deviendront à cette image et la question de leur obéir ne se posera plus.

 

 

Sommes-nous responsables ?

Pour visionner sur Youtube https://youtu.be/KuTcAyaPkYI

Notre monde traverse une grosse houle, une tempête dont aucun pays ne semble exempté. Nous sommes presque huit milliards de passagers sur le bateau Terre, le navire est en mauvais état et nous n’en avons pas d’autre. La petite Mafalda créée par Quino s’écrie « Arrêtez le monde, je veux descendre ! » et chacun sourit car il semble que ce soit impossible. Sommes-nous responsables de cette situation, nous citoyens lambda ? Avons-nous quelque chose à voir avec les guerres, les déforestations, les incendies, la fonte des glaciers, la pollution, l’extinction du vivant et le Covid ? Ne sommes-nous pas plutôt victimes, comme l’ours polaire sur son carré de glace ou les Indiens d’Amazonie dans leur mer de feu ? Notre époque riche de catastrophes en tout genre demande une réponse. Car si nous ne sommes pas responsables, alors il n’y a qu’à pleurer, rire et vider le fond de la bouteille, tant qu’il y en a une. Et si c’est oui, si nous sommes responsables, devant qui ? quel est notre champ de responsabilité ? Que faire ? Avons-nous le moyen d’endosser une autre responsabilité que celle d’une catastrophe ?

Voyons d’abord ce qu’en pense la sagesse de la langue en examinant le mot responsable et commençons pas la fin. Le suffixe –able indique le pouvoir, la possibilité, comme dans la locution anglaise to be able. Autrement dit, le mot nous suggère a contrario qu’il est possible de ne pas pouvoir, sinon pourquoi le préciser ? Quand une situation est ingérable, c’est qu’il y en a qu’on peut gérer. Alors quand on n’est pas responsable, comment dit-on ? Simplement cela : pas responsable, ou encore ir-responsable… Ce qui n’est pas pareil, puisque si la première tournure est neutre, le mot irresponsable peut être chargé de condamnation. Cela sous-entend que nous ne le sommes pas alors que nous serions pourtant en mesure de l’être. En ce moment de covid, on l’utilise beaucoup à l’adresse de ceux qui portent le masque en barbiche, ceux qui le refusent, qui défendent la chloroquine etc.

Mais que dit le radical du mot, exactement ? Spondere, en latin, c’est d’abord se porter garant, caution. D’ailleurs, dans la même famille en français, on rencontre les mots réponse et répondre et on dit qu’on « répond de quelqu’un » dans le sens qu’on s’en porte garant. Cette caution engage justement notre responsabilité. Si quelque chose n’allait pas, alors c’est nous qui devrions payer le loyer, l’amende etc. Voyons maintenant le préfixe ré- et nous serons arrivés au début du mot. Cela indique la répétition, l’intensité, et l’action en retour. On le voit par exemple dans la formule re-tourner une claque, qui indique un retour de claque, sinon de bâton ! « Action, réaction, » disait Michel Jugnot dans Les choristes. La réaction c’est la ‘ré-ponse’ à un stimulus antérieur. C’est ce dernier sens que nous avons ici. Être responsable, c’est donc être capable de donner en retour à une situation une réponse consciente, une garantie. La responsabilité c’est de se lever et de répondre « présent ». Si la réponse est mauvaise, de responsable, nous devenons coupables… Au masculin et sans suffixe, le répons est religieux. Il renvoie à des textes lus à deux voix, une voix répondant à l’autre.

La notion de relation est donc fondamentale dans la responsabilité. Le renard disait au petit Prince : « Tu es responsable de ta rose. » Mais la première relation est avec nous-mêmes, ou plus précisément, avec nos actes. Dans l’usage habituel, « la responsabilité est la solidarité de la personne humaine avec ses actes » dit Maurice Blondel. Or ils sont nombreux, nos actes. Être solidaires de nos actes, ça veut dire devoir en répondre, ainsi que de leurs conséquences. Quelles conditions préalables délivrent le ticket de responsabilité perpétuelle ?

La première condition, évidente, est que nous devons nous rendre compte de ce que nous faisons et de ce qui s’en suivra. Si on n’a aucune conscience de ses actes, on ne peut pas en être responsable. Le somnambule affolant ses voisins qui le voient marcher sur le toit n’est pas responsable de leur insomnie : il ne sait pas ce qu’il fait. C’est aussi exactement l’argument du Christ sur la croix. Il juge d’un point de vue quasiment pénal que les hommes qui l’ont crucifié sont irresponsables de cet acte. Entre ses clous, il plaide non coupable pour eux en disant à son Père : « Pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font. » D’ailleurs, en droit, la démarche préalable à tout jugement pénal est de vérifier au mieux si le criminel est sain d’esprit ou non. S’il est malade mental, il sera soigné, dans le cas contraire il sera puni.

Par conséquent, les enfants dont la conscience n’a ni recul ni expérience ne peuvent pas non plus porter toute la responsabilité de leurs actes. La conscience enfantine est en phase d’expérimentation. Occupée à l’exploration de l’instant, elle ne mesure pas les actes dans leurs conséquences. Le petit garçon qui démonte par curiosité une horloge du 17ème siècle ne fait aucune différence entre l’horloge et ses légos. N’ayant pas de responsabilité, il n’est donc pas coupable non plus. En cas de casse, les enfants déclarent en général qu’ils ne l’ont pas fait exprès, soit en d’autres termes : « Je n’avais aucune idée des conséquences de mon acte ». Ou ils disent encore : « C’est pas ma faute ! » ce qui signifie «  J’ai été surpris du résultat ! » Comme les adultes exonérés par le Christ, les enfants ne savent pas ce qu’ils font.

Pourtant, la loi française n’a reconnu que progressivement l’’irresponsabilité de l’enfant. Dans les temps anciens, les enfants étaient emprisonnés comme les adultes et avec eux, pour des motifs comme vol d’un pain à l’étalage. Dans un monde cruel et sans tendresse, les résultats étaient épouvantables… Ensuite naquirent les maisons de ‘redressement’ ou de ‘correction’, ainsi définies : « Établissements dans lesquels on place les enfants pervertis, mauvais, ayant ou non commis un délit ― et ayant pour but la rééducation morale de l’enfance.» L’idée témoigne d’un souci de la société pour ses jeunes à la dérive. Mais dans quel esprit ? quelle méchanceté, quelle condamnation, quel procès de l’être même ! Glaçant. En conséquence, ce furent des maisons de tortures, d’assassinat et de sévices. N’est-ce pas d’ailleurs un des sens du mot correction ? Surtout quand on dit qu’elle est bonne ? Ces établissements échouèrent dans leur mission à 99 % jusqu’à la dernière maison de ce type qui fut fermée en 1977. Cette date récente n’est-elle pas incroyable ? Le si long silence de nos sociétés est aussi une responsabilité que nous avons prise, comme une complicité tacite.

Aujourd’hui, malgré des échecs éducatifs persistants, on essaye ‘l’aide’ à l’enfance (ASE). Mais c’est Guy Gilbert, prêtre des loubards qui avec ses bagues énormes et quelques gros mots, nous ramène à l’unique responsabilité éducative  : celle de l’amour. Et du point de vue pénal, avant l’âge de 13 ans, la peine de prison est devenue inapplicable. Après 13 ans, elle est très encadrée. La conscience de l’irresponsabilité enfantine est donc admise.

Je voudrais maintenant vous parler des animaux. Vous allez me dire que je pars hors sujet puisque ils sont irresponsables. Eh bien, les avis ont longtemps divergé en Europe. Les animaux durent comparaître en cas de transgression à leurs devoirs et ils furent punis selon leurs crimes, de façon courante au Moyen-Age puis régulièrement jusqu’au 17ème siècle. J’ai appris avec grande surprise en préparant cette conférence que le dernier procès animal eut lieu en 1962.

En effet on admettait autrefois qu’ils étaient membres à part entière de ‘la communauté de Dieu,’ on leur concèdait donc une âme, une forme de conscience et une responsabilité. On estime à l’époque que, fils du même Père que nous, ils entretiennent avec nous une sorte de lien de parenté (vision particulièrement développée dans la théorie de la métempsychose, ou si j’ai bien compris, un moustique peut très bien avoir été un être humain, voire notre grand-mère dans une vie précédente). On allait à l’église avec chiens et moutons, les oiseaux nichaient sous la nef et apparemment ça ne dérangeait personne, puisque c’était la vie autant que le bébé qui braillait pendant le sermon. Il n’y avait pas de dichotomie dans le vivant, on dormait dans la même pièce que son bétail pour avoir chaud et bien des saints se trouvaient peints en compagnie d’animaux.

Cette part de conscience que les animaux partagent avec nous leur donne le droit à la punition. Oui, mais après procès, harangues et plaidoyers. Qu’il s’agisse d’un cochon mordeur ou d’insectes dévoreurs en ces temps de famine, ils pouvaient être exorcisés, exécutés avec ou sans supplice, ou au moins excommuniés, c’est-à-dire exclus de la communauté des créatures de Dieu. Pas abattus sans jugement.

C’est Descartes (dans son discours de la Méthode) qui refusa aux animaux toute possibilité d’être rendus responsables de leurs actes. Comment ? en leur ôtant la pensée. Or souvenez-vous, « Je pense donc je suis. » Je ne pense pas, je ne suis pas. Les bêtes furent dès lors considérées comme n’étant pas, et totalement étrangères aux humains. Elles se trouvèrent ravalées au rang de machines capables de mouvement, tout comme ces automates qu’on commençait à construire. Je cite : « Les animaux sont entièrement assimilables à des machines, ils n’éprouvent aucun sentiment, aucun état affectif ».

Si la responsabilité est le fait de considérer ses actes dans leurs conséquences, Descartes a-t-il mesuré les conséquences de sa théorie ? En isolant les hommes dans l’exclusivité de la conscience, il a modifié le sens de leur responsabilité vis à vis des animaux et ouvert la porte à tous les abus, du simple irrespect jusqu’au crime. Nous écrasons l’araignée et marchons sur la fourmi sans penser un instant que nous endossons la responsabilité de priver un être de sa vie, quand bien même ce ne serait pas notre grand-mère. Pire, nous exterminons des races entières, et bientôt des espèces puisque 80 % des insectes ont disparu ces dernières années. Après la chasse, nous posons arme au poing et sourire aux lèvres à côté du cadavre. En décrétant l’insensibilité animale, Descartes a permis le « Il ne sent rien ! » (servi longtemps aussi aux enfants…) justifiant bien des tortures, des expérimentations animales sans anesthésie etc. Il couvre encore aujourd’hui les conditions de vie épouvantables du bétail entassés hors sol dans les fermes-usines industrielles.

Cette multiplicité de suites désastreuses démontre d’abord qu’une phrase est bien un acte au même titre qu’un acte plus matériel, puisque ses conséquences ont débordé largement le monde des idées. De ce fait, la responsabilité qui nous rend solidaires de nos actes, nous rend aussi solidaires de nos paroles : celles qu’on écrit, celles qu’on prononce, celles qu’on écoute jusqu’à plus soif, et même celles qu’on pense.

On sait maintenant par la physique quantique qu’un simple regard et sa pensée implicite modifient le comportement de la lumière de l’onde à la particule. Les traditions nous le serinent depuis des siècles. Les bouddhistes exhortent à la pensée juste, la parole juste et l’action juste. En écho négatif, les chrétiens avouent publiquement qu’ils ont vraiment péché « en pensée, en parole et par action. »

Or, nous pensons sans cesse, sans maîtriser du tout nos pensées, ni beaucoup de nos paroles. Les contes tentent d’alerter les enfants sur ce point. Par exemple dans l’Arbre aux souhaits de Faulkner, un adulte ayant souhaité un lion, il faut absolument qu’il le désouhaite avant catastrophe ! De nombreuses versions de contes proposent à leurs héros trois souhaits dont le dernier sert à supprimer les deux premiers, tellement ils s’étaient avérés nocifs… Nous n’avons aucune idée de ce que nous penserons dans dix minutes. Que dis-je, dans trente secondes. Alors si nous ne savons pas ce que nous allons penser, comment endosser d’en être responsables? Au moins nous pouvons exercer la vigilance sur la barrière de nos dents et nous entraîner à laisser derrière elle le mauvais ou simplement le douteux… J’aime bien pour évaluer m’aider des critères de Socrate : est-ce vrai ? est-ce bon ? est-ce utile ?

Prenons conscience de notre responsabilité dans ce domaine : Nous vivons dans une intrication non maîtrisée de nos pensées vers les autres et vers les situations, et en retour, des projections des autres sur nous. Ajoutons l’auto-sabotage que nous nous infligeons quand nos pensées sont négatives. Ce réseau de pensées est plutôt un filet. Cela nous enferme les uns les autres d’autant plus étroitement que ce filet est tressé de façon aléatoire, pas toujours visible et qu’il est notre création. A cause de lui, des millions de gens ont abdiqué leur vérité intérieure, n’osant pas changer de religion, de sexe ou de parti. D’autres ont préféré déménager et acheter au prix fort leur rectitude intérieure. En cette période de pandémie, les paroles et les pensées dont nous avons tendance à nous nourrir entretiennent en nous l’anxiété, la peur et la colère, alors que tout le monde sait que ces émotions baissent nos défenses immunitaires. Meurtris par l’actualité, nous égarons notre boussole intérieure. Nous nous traitons les uns les autres d’irresponsables et réciproquement. Le mot devient une invective. Le contrôle de notre esprit devrait donc être notre priorité : c’est notre responsabilité devant nous-mêmes et nos lignées, devant nos enfants et, comme le retentissement de la phrase de Descartes l’a montré, notre responsabilité devant la société.

Toutefois, pour en revenir à Descartes, il serait trop facile de rejeter sur lui seul la responsabilité de toutes nos dérives envers les animaux. Il y en a eu, des gens qui ont prôné des théories fantaisistes ou criminelles sans être écoutés, et d’autres qui avaient raison mais qui ont crié dans le désert. C’est parce que nous l’avons suivi que nous avons fait Descartes. Notre responsabilité devant les animaux est collective. Avec ce constat, nous tenons la solution. Ce que nous avons créé ensemble, nous pouvons le dé-créer ensemble.

Nous allons lentement dans ce sens parce que nous avons du mal à penser et à agir collectivement en conscience. Nous nous sentons seuls, impuissants contre la force ou le nombre. Cette conviction nous empêche, dans une situation globale, de nous montrer responsables des plus faibles, des animaux, des arbres, et cela nous maintient dans la soumission, c’est-à-dire dans une position de co-victime de notre système avec les victimes avérées. Pourtant tous les jours nous pouvons lire des contre exemples ou la liberté individuelle allume la lumière. Lorsque quelqu’un se soulève contre la force avec assez de feu et d’amour, il ne reste pas seul.

Monsieur Mondialisation raconte qu’il y avait une fois en Californie un sequoia millénaire ami d’une jeune fille d’une vingtaine d’années. Un jour, une puissante entreprise décida une coupe sévère dans cette forêt et l’abattage de cet arbre. Qu’y avait-il à faire ? Rien. C’est du moins ce que j’aurais conclu en sortant un mouchoir. Mais Julia monta à 50 mètres de hauteur et y installa son campement. Elle y resta plus de 24 mois, malgré les rigueurs d’hivers gelés et enneigés, les engelures et les maladies. Elle était seule là-haut dans son arbre, mais en bas, des amis et des admirateurs de plus en plus nombreux venaient la soutenir, lui porter à manger, communiquer sur sa situation etc. Un jour, sa santé empira tant qu’elle fut à deux doigts de la mort et… l’entreprise d’abattage transforma son projet en soutien de la nature. Aujourd’hui, Julia Butterfly Hill a créé un mouvement écologique de soutien des arbres et les fruits de son engagement sont immenses. De son côté, le journal LaCroix raconte qu’en Inde, une femme qu’on surnomme aujourd’hui Lady Tarzan a sauvé 200 km2 de forêt. Elle a réuni autour d’elle plus de 7000 femmes qui patrouillent par groupes dans la forêt de toute sa région. Elle a subi plusieurs intimidations et des tentatives de meurtre ainsi que son mari, mais sa voix retentit aujourd’hui dans les affaires publiques.

Les points communs de ces deux femmes, ce sont la conscience de ce qu’elles veulent et la compassion, ce sont la détermination et le courage. Leur source, c’est l’amour. Elles démontrent que la responsabilité collective n’anéantit pas la responsabilité individuelle, au contraire, elle peut la soutenir. Et réciproquement, elles démontrent que la responsabilité prise individuellement à des répercussions au plan collectif. A leur feu d’autres sont venus et leur action commune et différente a eu des conséquences sans mesure avec l’impulsion initiale.

Le retentissement de ces initiatives, comme celui de la malheureuse phrase de Descartes, pose la question de la cause et de l’effet dans la responsabilité. Toute cause a un effet. Dans beaucoup de cas, il nous semble que nos actions ne regardent que nous et que leur suite est domestique. Comme on fait son lit on se couche, dit le proverbe. Mais en vérité, comme tous nos actes s’inscrivent dans un enchaînement, sommes-nous sûrs qu’à aucun moment, ils ne concerneront pas les autres, et qu’en amont les autres n’y sont absolument pour rien ? Pour reprendre le proverbe, qui a tissé les draps ? Et pourquoi nous sommes-nous levés ? Pourquoi n’avons-nous pas jugé bon de faire notre lit ? Qu’en pense le chat ? La liste des éléments inclus dans cette simple action du quotidien pourrait grandement être allongée. Nos actes portent des conséquences qui en provoquent d’autres à leur tour, et ils sont eux mêmes les conséquences de causes préalables. De ce fait, chaque acte est relié dans le temps et dans l’espace à tous les autres, c’est ce qu’on appelle l’interdépendance. Cela s’applique à tous les domaines, jusqu’aux plus insignifiants ou inconscients. J’ai mangé les nouilles du dessus de l’assiette et cela m’a conduite à manger celles du dessous, mon inspir provoque mon expir etc.

Ajoutons que la causalité ne ne nous est pas réservée : elle est une loi générale de la nature. C’est parce qu’il y a du soleil que l’eau s’évapore. Parce que la terre tourne, il y a un soir et un matin, parce que la lune a des quartiers, il y a des marées. Et cela interfère avec nous aussi. Il faut donc envisager dans nos vies des causalités dans tous les sens et sur de nombreux plans. Mission impossible. Il y a de quoi nous décourager ou nous donner envie d’arrêter de respirer pour être sûr de ne causer de tort à personne. Ne sourions pas, la respiration est un sujet très sérieux en cette période de fragilité virale et de contamination respiratoire ! Notre souffle lui-même, pourrait être un danger mortel !

 

La responsabilité que nous portons est donc écrasante à cause de l’interconnexion des causes et des effets. En même temps, il est impossible de ne pas en prendre… car l’absence d’action est une action. Demandons à l’oiseau blessé que nous n’avons pas vu ni secouru et qui finira dans le gosier du chat… Dans certains cas, la responsabilité de l’omission est même sanctionnée par la loi au motif de ‘non assistance à personne en danger.’ Comme on l’a vu avec les maisons de redressement, l’inaction peut être une complicité. Qui ne dit mot consent. D’ailleurs la phrase des catholiques est dans son entier : « J’ai péché en pensée, en paroles, par action et par omission. »

Une conclusion que nous pourrions tirer est que la définition de Maurice Blondel devient inapplicable. Nous ne pouvons plus être solidaires de nos actes car ça n’existe pas, des actes tout seuls et point barre. Pour agir de façon responsable, nous devrions envisager toutes les conséquences de nos actes sur des siècles et pendant que nous y serions, nous devrions aussi nous interroger sur toutes leurs causes depuis le commencement du monde. Il est clair que dans l’état actuel de notre conscience, c’est impossible.

Appliquons cela à Descartes encore ! Qu’un kilomètre de morceaux de sucre en équilibre bascule sucre après sucre, cela signifie que le dernier sucre est aussi totalement relié au premier que le deuxième sucre dans la file. Le dernier sucre est loin mais la conséquence est prévisible. Peut-on dire de la même façon que la ferme industrielle dépend de la fameuse phrase comme le morceau de sucre n’importe où dans la ligne dépend de l’impulsion première ? Pourquoi pas ? On a bien dit que le vol d’un papillon était responsable d’un tsunami et que la distraction d’un laborantin au bout du monde l’avait mis tout entier à l’arrêt. En tout cas, en 1600 et quelques, l’hypothèse de l’existence des fermes industrielles était absolument inconcevable. Descartes, comme les enfants ignorants, ne peut en être considéré comme moralement responsable. Il ne peut se lever et dire Présent, j’en suis garant ! La seule défense qu’il pourrait présenter est donc celle des enfants : Je ne l’ai pas fait exprès.

Heureusement, cette loi de la causalité porte aussi ses promesses car si nous osons des actes justes et bons pour nous et les autres, eux aussi seront à jamais inscrits dans l’enchaînement des circonstances. Bon arbre porte bon fruit dit-on, et jamais figuier ne produit de chardon. Il nous faut seulement de la détermination intérieure. Plus nous nous exercerons, plus nous prendrons le contrôle de notre vie pour qu’elle soit joyeuse et saine. A condition bien sûr d’avoir assez d’éléments d’information pour être sûr de poser des actes positifs. Nous avons en nous un lieu où nous savons si ce que nous faisons et disons est bon. C’est le cœur, il est un raccourci de l’analyse.

Mais conscient que l’ignorance est la source de bien des maux, nous devons aussi chercher à apprendre, à savoir, à connaître. Plus le champ de notre connaissance grandira, plus notre conscience deviendra lucide, plus nous apprendrons à penser clairement et plus nous aurons les moyens d’être responsables de nos actes. C’est ce qu’en éducation on appelle grandir. Il nous faut donc de l’information. Aujourd’hui, nous avons une chance que nos prédécesseurs sur la terre n’ont jamais eue : elle s’appelle internet. J’ajoute qu’à l’époque de la profusion de l’information, l’ignorance est un choix, comme dit Joe Di Spenza. Et bien sûr, tout choix engage notre responsabilité.

Une des raisons qui nous vautre dans l’ignorance est la paresse, mère de l’à peu près et de la cécité. Paresse d’apprendre, paresse d’analyse objective. La pandémie nous invite grâce à son actualité à ouvrir les yeux et mettre de la lumière. Peut-être comprendrons-nous enfin la nécessité de la lucidité pour notre propre compte ? J’ai lu dans un article du Monde du 25 septembre qu’en Thaïlande selon des décomptes officiels, il y a eu 2551 suicides entre janvier et juillet, contre 59 morts du COVID, et la situation économique est telle que la liste des suicides ne peut pas manquer de s’allonger. Était-ce prévisible ? Dans l’affolement des décisions prises contre ce virus qu’il n’est pas question ici de nier, avait-on envisagé de telles répercussions ?

Chez nous, on assiste à une flambée de la pauvreté telle que selon le Secours Populaire, de nombreux rideaux dans les quartiers restent tirés toute la journée. Non pas que les gens soient partis en villégiature. Non. Mais ils ont si faim, ils sont si honteux d’avoir faim qu’ils ne sortent plus, ils n’ont plus le courage de voir le jour. Après le confinement, ils vivent la claustration. D’ailleurs pourquoi sortir ? Il n’y a pas de travail, et pour les jeunes en particulier, pas d’aide sociale non plus. Les faillites ont augmenté en flèche, ainsi que les décompensations psychiatriques, les suicides et les actes de violence. A Crosne, ma petite ville, j’ai appris que la banque alimentaire distribuait de la nourriture pour 250 familles, mais qu’elle allait devoir fermer ses portes faute de salle adaptée au COVID. Je sais que je vais croiser des gens qui auront des crampes au ventre et j’en ai mal au cœur. Notre face à face avec la responsabilité est désormais à notre porte.

Le Covid n’est pas seul en cause. Si on regarde aussi les catastrophes dues aux guerres et au réchauffement climatique, il est clair que notre modèle économique, dans le sens premier du mot qui signifie ‘gestion de la maison’, a failli. Quels que soient notre courage et notre désir d’apprendre, nos actes sont insuffisants, nous sommes comme entraînés par ce que nous avons tous créé. Cette situation qui nous prive plus ou moins gravement de liberté nous montre que nous sommes en mode de survie plus que de vie, et nous barrant les voies vers l’extérieur, elle nous accule vers l’intérieur de nous. S’il faut découvrir une solution et si dehors nous n’en avons pas trouvé, il faut un retournement. Allons dedans, et au lieu de rester d’horizontaux cloportes, essayons la verticalité – qui n’empêche pas l’action horizontale bien sûr. Qu’en pensent les traditions ? Permettez-moi un petit détour de ce côté pour mieux nous ramener à notre sujet dans une autre perception de la responsabilité.

Les bouddhistes placent tous les événements que nous décrivons, tout ce qui se passe dans le monde, à l’intérieur de la roue du samsara. Ils disent que notre seule responsabilité intelligente est de chercher à sortir de là. Pourquoi ? Parce qu’en cherchant simplement à nous déplacer à l’intérieur de cette roue que caractérisent la souffrance, l’impermanence et la mort, nous n’y échapperons pas. Le bonheur n’est pas possible dans la roue car la roue représente un extérieur que nous ne maîtrisons pas et qui même heureux, ne durera pas. La roue ne peut offrir que du provisoire et du non maîtrisé. Fermons plutôt les yeux, disent-ils. Que se passe-t-il ? Nous rencontrons si nous nous apaisons, un espace sans forme, sans temps, et pourtant là dedans, nous ne nous sentons pas sans vie. C’est l’espace de la conscience, un océan d’amour, qui nous entoure et qui nous constitue. Si nous parvenons à le découvrir, disent-ils, nous découvrons que nous sommes la totalité de cette conscience universelle en plus de notre conscience localisée, individuelle qui porte notre nom.

Notre conscience individuelle, quand elle est dans son état habituel, est en mode fermé et nos responsabilités sont limitées par les limites de la matière. Quand notre conscience est ouverte, elle perçoit cette énergie de vie et y participe. Les êtres qui ont réalisé cette mutation nous transmettent que nous sommes comme des cellules d’un même organisme : l’univers entier. C’était le sujet du film Matrix.

Nous plaçant à la source de cette information, notre responsabilité devient absolue. Jugez-en : nous partageons cette énergie d’intelligence et d’amour qui a créé le monde et qui selon les découvertes actuelles, le recrée des milliards de fois à chaque seconde. Comme on efface un tableau pour permettre une nouvelle information, nous pourrions même envisager de profiter de ces instants de blanc pour recréer l’univers dans son ensemble. Enfin, nous… Qui nous ? Il me semble que le défi actuel est de nous trouver.

La Bible elle aussi a bien cherché à nous en informer. Elle nous a appris dès sa première page, que nous avons été créés à l’image et ressemblance de Dieu. Alors nous, nous avons ramené ça à nos dimensions et traduit à contresens, en faisant un dieu à l’image de l’homme, de préférence vieux, barbu et sur un nuage… Mais la science actuelle a redonné sens à l’information première. Dieu n’est pas comme nous, c’est nous qui sommes comme sa manifestation visible : l’univers. Nos atomes sont comme des systèmes solaires, leur nombre est cosmique, et l’essentiel de notre corps est fait comme lui de vide.

Non seulement nous sommes comme lui, mais unis à lui. Du coup, nous sommes Un, unis par le vide dont nous sommes remplis et qui nous relie tous d’un bout du cosmos à l’autre. La physique quantique nous dit de ce vide qu’il est plein : vibration, information. Il n’y a donc plus des trilliards de trilliards d’objets séparés, divisés et potentiellement hostiles, mais un seul ensemble intelligent et cohérent dont chaque corps est une cellule. Toutes les traditions se sont échinées à nous transmettre cette information avant que la science ne nous en avertisse. «  Le Seigneur est Un », disent par exemple chez nous les Hébreux, et l’Islam abonde : « Il n’y a de Dieu que Dieu. » Un seul. De ce fait, qu’on l’appelle Conscience, ou Grand Esprit, ou Dieu, Jéhovah ou Mahomet, ou encore Intelligence supérieure, ou simplement Ciel, peu importe le nom de cet Un : on ne peut pas se tromper, il n’y a que Lui.

S’il n’y a que Un, et non pas des myriades de formes séparées, même pas de Deux, alors les conséquences sont énormes et renversent totalement notre vision du monde et en particulier l’emplacement de notre responsabilité. S’il n’y a que Un sans Deux, plus rien ne peut être extérieur à nous. Tout est intérieur. Le moindre souffle de chacun concerne tout le monde : les hommes, les animaux, les plantes et les pierres. Et même les étoiles et tous les objets célestes. J’ai dit que chaque souffle concernait tout le monde ? Non, chaque souffle nous concerne, nous, seulement nous, parce qu’il n’y a que nous dans notre diversité. Tout acte contre qui que ce soit serait une responsabilité que nous prendrions contre nous-mêmes. En agissant comme des cellules séparées du tout et qui n’en feraient qu’à leur tête, nous agirions comme des cellules cancéreuses. Dans notre inconnaissance de cette possibilité, c’est ce que nous sommes d’ailleurs devenus. Le cancer de la terre.

Saint Paul a utilisé pour nous aider à saisir cette dimension, la comparaison avec le corps. Notre œil et notre pied n’ont rien à voir : ni dans leur forme, ni dans la matière dont ils sont constitués, ni dans leur fonction, ni dans leur place dans le corps. Et pourtant ils sont unis en nous. Le pied ne marche pas sans injonction du cerveau, et l’œil ne voit pas sans ordre, personne n’est supérieur à personne. Quand le pied avance, il a la responsabilité de faire avancer tout le reste du corps. Et quand l’œil voit, il voit pour tout le corps. Nous, nous avons peur des gens différents de nous. Mais c’est comme si l’œil avait peur du pied…

Lorsque nous prendrons tous conscience de cela, nous serons collectivement responsables, puisqu’il n’y a pas de séparation dans le Un. Plutôt que collective, disons que notre responsabilité sera universelle, ou selon la langue des oiseaux qui découpe les mots en plus petites unités de sens, unie vers Elle. Elle, l’Unité. Le réseau inextricable des causes et des effets, des interdépendances et des responsabilités inconcevables deviendra simplement du même ordre que le fonctionnement des réseaux de notre corps… Il deviendra impensable de poser un acte égoïste et séparé parce que ça n’aurait simplement aucun sens.

Si nous décidons d’adhérer à cette vision du Tout en Un, y aura-t-il des avantages avant que nous touchions cette étape de mutation ? La réponse est Oui. Je n’en donnerai qu’un exemple. Plus nous nous en approcherons, plus ce que nous découvrirons deviendra intéressant. Cela prendra au fur et à mesure une intensité plus grande que le monde extérieur des formes et des objets, des histoires et des pandémies et cela nous libérera de son emprise malheureuse, de son emprisonnement même. Or cette emprise ne sert à rien ni personne. En ce moment, le monde extérieur nous paraît plus réel que le monde intérieur et pourtant nous ne pouvons pas exercer sur lui de véritable responsabilité. Sur notre monde intérieur non plus. Si nous sommes malades, le miracle est-il à notre portée ? En découvrant des bribes de cette dimension de créativité et de joie absolue, nous nous offrons et nous offrons au monde de l’air pur puisque nous sommes Un.

Alors, pouvons-nous nous appuyer notre responsabilité focalisée pour rencontrer l’illimité ? La réponse est oui. Comment ? Les conseils abondent, mais ne nous cachons pas que s’il faut vivre la mutation du cerveau en conscience, de l’ampoule à la Lumière, et des émotions à l’Amour inconditionnel, de l’impuissance au miracle, de la partie au tout, nous ne pourrons pas y arriver tout seul. Du reste, dans cette perspective, cette expression ‘tout seul’ n’a aucun sens. Alors écoutons les conseils pour au moins nous diriger dans cette direction. Il relèvera de notre responsabilité de les appliquer. Le conseil que j’ai trouvé dans la Genèse rejoint celui de toutes les traditions anciennes et celui des coachs de notre temps, c’est celui-ci : « Rentre en toi-même, » ou en termes plus actuels, ‘médite’.

Leikh leikha, « va vers toi, pour toi» dit Dieu à Abraham. La consigne dans son entier est celle-ci : « Quitte ton pays, ta parenté et la maison de ton père, et ‘va pour toi, vers toi’ vers le pays que je te montrerai. » Voyons plus précisément quel coaching cette phrase nous offre.

Premièrement, il faut quitter. Quand ? Dès qu’on est appelé, quelle que soit la forme de l’appel. Certes, l’heure d’arrivée n’est pas indiquée sur un tableau lumineux comme dans les gares et aéroports, et l’injonction « va », comme « Suis-moi » n’indique pas la durée du trajet. Mais par contre l’heure du départ est incontestable : c’est maintenant. Quand tu entends l’appel, là, juste là, tout de suite. Et ne t’avise pas de regarder en arrière : il est impossible d’aller dans deux directions à la fois.

Deuxièmement, que faut-il quitter ? Le texte est radical : « Quitte ton pays, ta parenté et la maison de ton père. » Donc quitte tes géniteurs de chair et la zone du connu, de l’aimé : ta famille, tes copains, ton boulot si tu l’aimes, ton bistro et tes jeux vidéos, ton quotidien. De plus, sachant que le père d’Abraham était un fabriquant d’idoles, cette injonction signifie aussi : quitte aussi toutes les croyances de ta famille, sa façon d’envisager le monde.

Approfondissons. A quel éloignement de nos pères et mère sommes-nous disposés ? La plupart du temps, il ne s’agira pas de leur tourner le dos et de les abandonner, et cela pour une raison simple : ce serait inopérant. Nous pouvons en effet nous tenir responsables de leur bien être et prendre soin d’eux dans leur vieillesse comme ils ont pris soin de nous dans notre jeunesse, mieux qu’il ne l’ont fait peut-être ! tout en prenant nos distances. Et a contrario, on peut avoir rompu avec nos parents et pourtant rester ficelés dans les mêmes fonctionnements qu’eux… Commençons donc par un effort de neutralité objective. Comment se comportent-ils ou se sont-ils comportés ? Quelles sont ou étaient leurs qualités, leurs défauts, leurs mécanismes de réactions ? Comment ont-ils pris leurs propres responsabilités ? Puis tournons notre observation vers nous. Comment sommes-nous ? En quoi leur ressemblons-nous ? Est-ce que nous en sommes profondément satisfaits ? Ensuite viendront les conséquences de notre évaluation. Quelles décisions sommes-nous prêts à prendre, quels changements allons-nous effectuer ? De quelles loyautés familiales allons-nous nous désolidariser ? Mourrons-nous de la même maladie ?

Élargissons notre réflexion aux valeurs patriarcales en général et précisons intérieurement ce que représente pour nous dans cette optique ‘quitter son père’. Quelle posture sur le pouvoir, la politique, la société et la virilité sommes-nous prêts à remettre en question ? Et puis, passons à maman. Que signifierait pour nous l’ordre de quitter notre mère ? Apercevons-nous pour commencer qu’elle n’est pas nommée, sans doute cachée derrière le père ou incluse au milieu des cousins et tontons de la parenté. Et profitons-en pour prendre conscience de la place – ou de l’absence, des valeurs féminines dans notre vie… Y a-t-il lieu de corriger en nous un déséquilibre entre l’homme et la femme, le yin et le yang ? Qu’on soit homme ou femme, y a-t-il lieu d’agir différemment envers les femmes en général ?

Il faudra aussi trouver en quoi concrètement nous devrons démontrer notre libération intérieure, en apportant des changements à notre quotidien. Qu’est-ce qui est répétitif, mécanique dans nos journées ? Qu’est-ce qui nous rattache à de vieilles habitudes sans sève ? Quels comportements, modes de vie, emploi du temps sont directement inspirés de la « maison de nos pères »? Qu’en est-il de nos humeurs ? Très prosaïquement et concrètement : comment allons-nous gérer nos temps d’écran, temps de transport, notre alimentation, nos habitudes sexuelles ? Ces changements peuvent être en effet très intimes. Un de mes amis se tient de plus en plus mal. Comme je lui en faisais la remarque, il m’a répondu : « On est tous comme ça dans la famille en vieillissant .» Et alors ? Tenir debout, n’est-ce pas un beau chantier ? Nos chantiers, prenons-en conscience, ne sont pas égoïstes et personnels, puisque nous sommes reliés.

Si nous ne sommes pas entièrement satisfaits de notre existence, alors que notre programme originel est l’union avec la satisfaction même, cela signifie que nous devrons poser de nouvelles bases et nous quitter, rompre avec ce vieux ‘nous’ que nous commencerons à percevoir comme un vieux fatras. Parce que sinon, les mêmes causes produiront les mêmes effets, avec leurs conséquences incalculables et invisibles. Nos vieilles pensées attireront de vieux comportements et la répétition de vieux schémas. Et nous avons vu où cela nous a menés.

On la retrouve donc là, notre responsabilité, dans l’analyse des changements que nous voudrons apporter et le courage de la mise en œuvre. Nous en répondrons devant nous-mêmes à l’heure où nous serons trop vieux, faibles et malade pour les entreprendre. Alors, avant qu’il ne soit trop tard, il faudra nous alléger, nous délester de nos habitudes inadaptées et en créer d’autres qui nous correspondent. Et dès que nous avons décidé un changement, les aides arrivent puisque nous sommes un. « Quand l’élève est prêt le maître arrive, » dit l’adage. Comme nous sommes tous uniques, cette aide prend des formes différentes pour chacun. Pour ma part je remercie ici, entre d’autres remerciements, maître Mantak Chia qui par son enseignement me permet d’approcher et de partager ce que j’ai compris du Tao.

Leikh leikha, va vers toi. Au fur et à mesure de nos libérations, nous irons à nos retrouvailles sans que ce soit compliqué. Dans la vie quotidienne, nous rencontrerons simplement nos aspirations naturelles. Prendre soin de nous et de nos besoins, ne pas manger ce que nous n’aimons pas, ne pas vivre avec qui nous nous sentons mal etc deviendra naturel. Ce sera une libération énorme  car le manque d’amour et de respect pour nous-mêmes sévit depuis des siècles et interdit l’amour et le respect d’autrui et de la terre. Il a atteint chez nous les sommets de la névrose dans un succès de librairie resté au hit des ventes pendant 4 siècles en Europe : L’imitation de Jésus Christ. «  Rien ne m’est dû, Seigneur, que les verges et le châtiment car je vous ai grièvement offensé ! » Ce message mortifère travaille dans notre héritage et il est de notre responsabilité de le déraciner, pour nous et pour nos descendants.

Mais comment être sûr que nous ne nous fourvoyons pas sans le savoir ? C’est prévu. Le coaching dit : « Va vers le pays que je te montrerai. » Y a qu’à suivre… Mais, si le Je est sans forme, comment le trouver pour le suivre, ? Il faut chercher en nous des branchements pour sentir, voir les balises sur le chemin, ou simplement les savoir. Et ce ne sera possible que si nous décidons de prendre un moment pour ne nous intéresser qu’à ça et nous y concentrer. Nous l’avons bien fait pour apprendre l’anglais ou la mécanique, nous en sommes donc capables. Ensuite, voici une balise simple proposée par Joe DiSpenza. Si nous sortons de notre pratique différents de notre état initial, nous aurons agi. A l’inverse, si nous nous levons exactement dans le même état qu’en nous installant, c’est raté. Il faudra recommencer !

Cette science que nous pouvons décider d’apprendre, solidaires avec nous-mêmes, elle se découvre dans plusieurs chemins dont celui la méditation. Aujourd’hui, les neurosciences invitent même les rationalistes à tester la méthode et ses résultats car on a analysé les ondes de méditants dans des encéphalogrammes. Lors de notre état habituel quand nous sommes éveillés, notre cerveau fonctionne en onde bêta, le leur aussi. Mais si on entre à l’intérieur de soi et qu’on se relaxe, le casque à électrodes se met à enregistrer des ondes alpha qui signent un état de conscience différent.

Il est possible d’aller en méditation éveillée jusqu’aux ondes théta qui caractérisent le sommeil paradoxal et la méditation profonde dans laquelle des changements peuvent survenir dans notre matière. Des chamanes, yogis, pratiquants taoïstes et chirurgiens à mains nues se sont prêtés à l’expérimentation. Ils ont tous montré qu’ils atteignaient ce plan de conscience tout en restant capables quand ils le souhaitaient de vivre en mode alpha. Il n’y a donc aucun danger à entreprendre cette exploration vers nous-mêmes. Elle ne nous prive pas de notre état quotidien, elle n’interdit pas l’engagement et l’exercice des responsabilités habituelles. Elle les complète. Si j’ose dire, c’est une opération interne de déconfinement. Avec un grand D.

Dans le pays des ondes bêta, nous sommes agi, enfermés dans notre personne, dépendants de l’extérieur, l’extérieur étant plus réel que l’intérieur, parfois même le seul réel. Dans le pays des ondes alpha et surtout théta, nous devenons co-créateurs. Ce que nous ressentons est plus vaste, dense et réel que l’extérieur qui devient une réalité relative. Au lieu d’être impactés, nous rayonnons. C’est une question de réglage. Il n’est pas facile à faire et nous devons apprivoiser d’abord un calme et un silence contraires à nos goûts, nos habitudes et même nos possibilités. Mais ça vaut la peine d’essayer. Comme le formulent Les anges des Dialogues : « Chacun de vos pas à travers le vide devient une île fleurie où les autres peuvent poser le pied. »

Enfin, sachons que la difficulté que nous rencontrons sur ce chemin n’est pas nouvelle, qu’elle ne nous est pas réservée, à en juger par le futur de la phrase divine : « Va vers le pays que je te montrerai » et non pas : « Va vers le pays que je te montre juste là. » Voilà qui nous invite à la persévérance et nous encourage puisque après tout, Abraham a traversé. En combien de temps, nous ne savons pas, mais il l’a fait.

La difficulté est que ce pays de Cocagne qui nous sera montré n’est plus de l’ordre des formes. On le rencontre en allant vers nous-mêmes et pas dehors. La question devient : ‘Qui est donc ce moi ? qui suis-je ?’ Elle ouvre un chemin vers une dimension d’auto-responsabilité totale. Car Dieu ne dit pas à Abraham : ‘Va vers moi.’ Il ne court pas le risque de la personnification qui amènerait avec elle l’idée de séparation et renverrait Abraham chez son père le fabriquant d’idoles. Va vers toi, c’est : va vers la vérité universelle du Je suis, ou la deuxième personne n’existe plus. Sens la Présence qui œuvre et guérit tout dans le monde des formes, sans effort, puisqu’il n’y a que l’Un. En somme, Dieu n’a pas besoin de dire va vers moi, puisque va vers toi, c’est exactement va vers moi…

A Delphes, le fronton du temple ne dit pas autre chose. « Connais-toi toi-même… et tu connaîtras l’univers et les dieux ». On voit bien qu’il s’agit d’un autre état de connaissance que celui qui nous fait dire : « Je me connais, si je bois du champagne, j’ai mal au crâne ». Nous reconnaîtrons donc que nous avons suivi les balises si nous nous sentons remplis des qualités du ciel. Paix, joie, amour, espace et absence de peur. Cette émotion ne peut survivre à l’expérience de l’Un. De quoi aurions-nous peur ? N’est-ce pas différent de notre état actuel ?

Alors si notre cerveau et notre cœur prennent la mesure de ces informations, nous comprendrons qu’il n’y a pas de différence entre notre auto-responsabilité totale et la responsabilité générale, infinie, intelligente, que nous sommes invités à prendre pour l’univers et le monde. Nous aurons envie de l’exploration. Puisque les temps nous bousculent, profitons-en. Engageons-nous. Sautons le pas ! Telle est sans doute notre véritable responsabilité, qui n’occulte pas les autres.

 

 

 

 

 

T’as pas honte?

Nous avons presque tous été interpellés au moins une fois dans notre vie par la question : « T’as pas honte ? » Vous en souvenez-vous ? Vos parents, votre professeur, le juge des Assises, fixaient sur vous un regard étroit et sévère. D’ailleurs c’était une fausse question. J’en connais très peu qui ont répondu : « Non » l’air bravache et le coeur même pas battant. Notre réponse a été l’acquiescement ou le silence, un silence honteux. Mais qu’est-ce donc que cette honte ? Poser cette question ne résout pas la question, au contraire, elle en amène de nombreuses autres. De quoi avons-nous honte ? En quoi se différencie-t-elle des autres sentiments ? A quoi, et à qui sert-elle ? Est-elle utile ? Que produit-elle ? Comment se traduit-elle dans notre corps, dans nos émotions et notre façon de nous comporter ? Quelles en sont les conséquences sociales ? Et les conséquences spirituelles ? Avons-nous mis en place des stratégies pour nous en débarrasser? Avec quel succès ? Que proposent les sciences de la psychologie et les traditions ? Par quoi la remplacer ? Et d’abord, avons-nous seulement conscience que la honte agit dans notre vie? Pour le savoir, commençons par mieux cerner ce qu’elle est.

Le mot honte a de la famille, mais pas grande. Il y a bien l’adjectif honteux et son contraire : éhonté, qui dénonce ce qui aurait dû rester dans le cadre de la honte et qui en est sorti (é -, ex- : hors de). Et puis les adverbes honteusement et éhontément. Et c’est tout. Ah si, on trouve encore le verbe honnir qu’on ne connait plus que dans la formule : « Honni soit qui mal y pense », c’est à dire honte a celui qui a de mauvaises pensées, principalement honte aux procès d’intention. Les dictionnaires expliquent le mot honte par une kyrielle de synonymes : déshonneur, opprobre, ignominie, flétrissure, humiliation, affront, avanie et donnent même l’ancien mot vergogne, qu’on ne connait plus que quand elle est absente, dans l’expression « sans vergogne ». Je vous en passe ! Quant aux expressions, elles sont très fortes : on croit mourir de honte, on est couvert de honte, au mieux, on la boit toute entière… D’ailleurs, il arrive fréquemment qu’on n’ose pas dire « Je » quand on l’éprouve. On préfère l’impersonnel « C’est la honte. » Tout cela situe clairement la honte dans le camp de ce qu’on n’aimerait pas vivre, d’autant plus que la honte semble avaler le honteux. Il ne reste de lui que cela, la honte : ne dit-on pas qu’une personne est la honte de sa famille, de son village, de son pays même?

Il est donc essentiel de cerner ce qu’est ce sentiment si puissant qu’il nous engloutit sous lui, au point de nous cacher à nous-mêmes dans ce que nous avons de plus beau et joyeux. La honte est multidirectionnelle. Il peut arriver que nous ayons honte de nous parce que nous avons fait, dit ou pensé quelque chose d’indigne. Souvent, il s’agit d’une lâcheté ou d’une inconvenance – volontaire ou non, d’une pensée bizarre, d’un mot sorti trop vite, d’un lapsus ou d’une addiction. Que les autres soient au courant ou non ne change rien : notre conscience, notre âme exprime son désaccord en notre for intérieur. Cela peut-être si cuisant qu’on préfère ne plus y penser. Le souvenir s’estompe, la honte reste.

Pourtant, la honte que nous avons de nous peut revêtir une certaine utilité : parce que nous avons peur d’être surpris, elle nous empêche de nous livrer à des actes inavouables, elle nous retient dans la décence et les bonnes manières. Et si nous en étions dépourvus, entièrement éhontés? Alors il n’y aurait plus de garde-fou contre rien, ni contre nos tares et nos vices. C’est ce qu’on voit chez certaines personnes sans morale et chez certains que la maladie désinhibe.

Nous pouvons aussi avoir honte des autres. Héra, la divine épouse de Zeus le roi des Dieux, jeta par la fenêtre de l’Olympe son bébé juste né, tant elle avait honte de sa laideur. Je me souviens avoir eu honte du comportement de certains membres de ma famille à diverses occasions. J’aurais voulu ne pas être là, ou présenter des excuses, mais comme ils ne voyaient pas le problème, il n’y avait rien à faire. Certains enfants ont chroniquement honte de leurs parents et vont jusqu’à s’en inventer d’autres pour leurs copains, à moins qu’ils ne leur imaginent une autre vie : ils transforment leur métier, taisent leurs vices etc. « Mes parents ne sont pas mes vrais parents, » me racontait une copine de sixième tandis que nous rentrions du collège ensemble. Après un magnifique portrait de ses vrais parents, sans cesse plus idéaux, s’ensuivait une improbable histoire de substitution que nous avions embellie au cours de l’année.

Ensuite, et c’est le plus courant, la honte nous est infligée par les autres. Les écoliers ont une expression pour définir les petites hontes de celles dont on peut encore rire: ils disent qu’ils se sont affichés. Autrement dit, ils se sont mis à découvert et livrés en pâture aux sarcasmes de leurs camarades. Cette honte-là est fortuite et souvent passagère, un mauvais moment à passer. Mais c’est loin d’être la règle.Au contraire, dans le contexte d’une pédagogie coercitive et écrasante, la honte a longtemps été utilisée dans les familles comme un principe d’éducation dès le plus jeune âge, et ce n’est pas fini. Il faut dire que ce genre d’éducation repose sur l’amoindrissement et la falsification de la personnalité de l’enfant. On le conditionne avec des « tu devrais être comme ci comme ça », ou pire, « tu aurais dû », on lui montre qu’il ne correspond pas à ce qu’on attend de lui. Condamné, il doit pour être accepté faire sien ce qui est parfois aux antipodes de son caractère ou de la nature. Soumis, il est plus facile à éduquer qu’un enfant qu’on valorise. On ne sait jamais, s’il avait assez de sécurité intérieure pour nous dire merde, à nous parents honteux, comment réagirions-nous? Et puis, qui nous a appris depuis des millénaires à faire autrement?

C’est pourquoi sans la moindre intention de maltraitance, les parents ont longtemps usé d’expressions comme celle-ci : « Pleurer comme une fille, t’as pas honte? Va te changer, tu me fais honte habillée comme ça !  » Ils lancent à leur petit cette étrange injonction : « Tu devrais avoir honte! » J’ai lu en préparant cette conférence le témoignage d’une femme qui vécut dans sa petite enfance en pension. Sa voisine de lit, âgée de cinq ou six ans, s’était oubliée une nuit dans ses draps. Pour l’éduquer, les éducatrices, des sœurs en l’occurrence, lui avaient attaché un grand panneau dans le dos J’ai fait pipi au lit, et lui avaient ordonné de traverser toutes les classes sous cette infamie. La honte infligée était censée empêcher que l’accident ne se renouvelle.

Cette honte attachée au pipi-caca dépasse l’anecdote. Nombre de femmes dont le jet fait de la musique au fond de la cuvette se contorsionnent pour obtenir le silence… en tout cas moi, si les toilettes se trouvent près d’un salon bien fréquenté. A l’hôpital, on incrimine les cuisiniers et la qualité alimentaire des cantines qui constipent les patients mais il faut encore chercher du côté de la honte. Être soulevé pour qu’on nous glisse la cuvette, notre dignité n’aime pas. Elle préfère attendre des jours meilleurs. Et s’il n’y en a pas? Alors à moins de résilience, restera la honte et nous mourrons avec.

Mais revenons à l’éducation. Outre le pipi-caca, il est un domaine de prédilection à cette manipulation de l’enfant par la honte : c’est le domaine de la sexualité et de la masturbation. Les petits ne voient pas en quoi c’est honteux, pourquoi il faut se l’interdire ou s’en cacher. Ils ignorent que la médecine a parlé jusqu’à très récemment du sexe comme de parties honteuses. S’il s’agit d’un garçon, il ne sait pas que le nerf qui dresse cet amusant jouet s’est nommé le nerf honteux dans les manuels et que les maladies d’amour sont dites maladies honteuses. On ne sait pas bien d’ailleurs comment il faut comprendre ce qualificatif. Le sexe est-il honteux en soi, ou est-ce parce qu’il entraine à des actes honteux ? En tout cas c’est un moment où dans de nombreux cas l’enfant découvre le monde des adultes et ses mensonges.

S’appuyer sur la honte comme système éducatif a donc longtemps été considéré comme un procédé normal, même si de plus en plus cela évolue. On peut même dire que c’était tellement habituel qu’on ne le remarquait plus. Par exemple, quand j’étais prof, je me souviens avoir longtemps rendu des copies par ordre décroissant. Aujourd’hui je n’en suis pas fière, pas loin d’en avoir honte. Il s’agit d’un procédé très commun et général, mais que vise-t-il sans que j’en aie eu conscience? La honte du plus faible. Et il y a même un petit jeu malsain sur l’attente des élèves. Dans le silence de cette attente, l’éducateur, ou plus justement le dresseur, goûte le pouvoir de la honte.

Du coup, l’efficacité de ce moyen de dressage a été utilisé largement. J’ai lu dans Wikipedia que chez les Inuïts, tout le monde se presse sur la banquise pour moquer l’enfant qui apprend à marcher sur la glace. La crainte de l’humiliation est censée entrainer l’enfant à faire plus attention à ses pas sur la glace car de là dépendra sa vie.

On ne s’est pas servi de ce procédé seulement pour dresser les enfants, mais pour des catégories entières des sociétés. Des corporations, des civilisations en ont fait une étape cruciale de développement. On pense bien sûr aux bizutages censés ridiculiser et humilier le nouveau venu comme un rite d’intégration et tester son endurance, son endurance à la honte. Ajoutons le traitement longtemps fait avec succès aux bidasses, aux employés de certains chefs, et généralement à toute catégorie qu’il faut non pas seulement éduquer mais maintenir dans le rang.

Dans l’antiquité, les Romains jetaient le discrédit sur ceux qui méritaient la honte en les « notant d’infamie ». Ils inscrivaient donc des noms sur une stèle en pierre (entre parenthèses, on retrouve ici la notion d’affiche des écoliers) et les livraient au regard des promeneurs. Il n’y avait pas besoin d’attenter à la vie des gens, le discrédit suffisait à mettre au ban de la société les malheureux mal notés. Cette stèle exposée au forum avait le plus grand succès auprès des badauds. Les Grecs avaient la même pratique qui s’appelait ostracisme. On « frappait d’ostracisme » et cela montre bien la violence de la chose. Jusqu’à nos jours en Inde, il existe une catégorie de gens si honteux qu’on les a déclarés intouchables au sens propre du terme. L’eau du puits du village leur est interdite car ils pourraient la corrompre rien qu’en la puisant ; l’entrée pieds nus dans les villes, l’accès à divers métiers leur est interdit. Les intouchables naissent, vivent et meurent (souvent assassinés car qui s’en préoccupe?) dans la honte, ghéttoïsés pour ne pas contaminer les purs, et leur souillure est héréditaire. De nos jours, leurs lignes bougent, mais doucement. L’usage de la honte on le voit est plus large que le cadre éducatif. Elle utilise le même mécanisme que pour l’éducation mais pour maintenir des adultes et des catégories sociales entières sous la coupe des puissants. J’entends par puissants ceux qui détiennent comme des fées Carabosse le pouvoir de l’infliger ou non. Car il peut être jouissif de faire honte à quelqu’un. D’après mon jeune voisin, adepte du jeu Fortenite qui compte 46 millions de jeunes et très jeunes joueurs dans le monde, on peut déclencher quand quelqu’un a perdu, une chanson de la honte « Toi t’as perdu, moi j’ai gagné, you are a loser. » Il parait que ça fait partie du plaisir. En mai 1945, au plein cœur de la liesse du peuple qui acclamait la Libération du pouvoir nazi, que vit-on? Des femmes à qui on se permit de raser le crâne. Elles avaient aimé l’Allemand.

J’ai choisi à dessin ce dernier exemple car les femmes ont eu dans l’histoire bonne part de honte. Cette honte a été manipulée par les hommes envers le sexe qu’ils ont dénommé faible afin de l’affaiblir. J’ai eu l’occasion cet été de partager un temps de témoignage entre femmes sur leurs premières règles. Sans doute les choses ont-elle évolué pour les jeunes filles aujourd’hui, mais le point très majoritairement évoqué dans les témoignages de ces femmes adultes, c’était la honte. Une honte personnelle devant l’incompréhensible perte de sang dont la mère n’avait rien annoncé, devant la salissure inopinée et visible par tous. Et aussi une honte transgénérationnelle transmise par la mère, elle-même honteuse de ses règles et de toutes les hontes subies par les femmes depuis qu’elles les ont eues, comme le viol et, pardonnez-moi la terminologie, l’engrossement.

Reconnaissons-le : le mouvement #Metoo, c’est récent, et Balance ton porc aussi. Il n’y a pas si longtemps, le seigneur d’un fief exerçait sans le moindre scrupule le droit de cuissage sur tout ce qui avait des cuisses. Le dernier procès pour avortement eut lieu il y a moins de cinquante ans, en 1972 et il s’agissait justement d’un avortement suite à un viol. Le réquisitoire chercha à en faire honte à cette jeune fille déjà frappée de la honte du viol. La plaidoirie de Gisèle Halimi reposa sur cette question : qui devait avoir honte, quand 5000 femmes mouraient chaque année d’avortements clandestins ? Qui devait avoir honte quand on cherchait pourquoi et à cause de qui ces femmes prenaient une si dangereuse décision ? La jeune fille gagna le procès, et se fit oublier des médias. Bien qu’elle ait gagné, elle avait été éclaboussée.

Mais qu’a donc la honte de si extraordinaire qu’on puisse en faire un levier si puissant? La honte défigure. La honte sépare. Le honteux est comme un oiseau aux ailes brisées, ailes oubliées, traine inutile juste bonne à moquer. Comme dit Baudelaire parlant des marins désœuvrés et des albatros capturés du haut du ciel et couchés sur le pont du bateau :
A peine les ont-ils déposés sur les planches,
Que ces rois de l’azur, maladroits et honteux,
Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches
Comme des avirons traîner à côté d’eux.

La honte introduit donc une division, une fracture interne entre ce que nous sommes par nature, cet oiseau majestueux, et ce que nous sommes devenus. Il y a notre innocence, notre nature initiale, et puis il y a ce qui est nous arrivé ponctuellement ou chroniquement, qui nous sépare de nous et nous exclut des autres. Dès lors, l’existence est marquée par le conflit.

Le premier récit de honte nous ramène à l’origine de l’humanité. Juste après avoir croqué la pomme, Adam et Eve prirent conscience qu’ils étaient nus et aussitôt, cela leur fit honte. Ils se couvrirent de feuilles de vigne ou de figuier selon les traductions, et se cachèrent à toute allure derrière les buissons dès qu’ils entendirent la voix divine dans le jardin d’Eden. Leur absence provoqua la question que depuis Dieu ne cesse de poser à l’humanité : « Adam, où es-tu? »

Le premier sentiment qui vient à l’homme après sa désobéissance initiale est donc la honte et le premier effet de ce sentiment est de l’entrainer à se cacher. Car aussitôt après la honte vient la peur. Dès qu’ils se voient nus, Adam et Eve craignent le jugement de Dieu : « J’ai eu peur parce que je suis nu, dit Adam. » La honte de nos ancêtres leur ont fait redouter Dieu et ensuite les autres hommes comme autant de menaces . On connait la suite malheureuse de cette histoire. Notre honte nous accusa, Dieu ayant repéré grâce à elle notre transgression. Alors nous fûmes bannis, précipités en bas du paradis et ce fut la cata.

A vrai dire, une autre grille de lecture nous dit que nous sommes tous les personnages du texte, donc aussi Dieu. Et qu’est-ce que ça raconte, si nous sommes Dieu? Que nous nous sommes auto-expulsés du jardin d’Eden, que nous nous sommes plongés de nous-mêmes dans cet enfer où nous travaillons à la sueur de notre front et enfantons dans la douleur. La honte nous a mis à la merci de l’exclusion, c’est elle qui a prononcé la sentence.

Aujourd’hui encore, parce qu’elle nous exclut des autres, la honte nous met en danger concret. Personne ne peut vivre au ban de la société. Elargissons, personne ne peut vivre exclu du clan, de la tribu, de la meute et même du troupeau. C’est une question de survie physiologique. Seule contre l’ours, je ne ferai pas long feu, et la chèvre de monsieur Seguin était perdue d’avance en face du loup. Exclure c’est tuer, être exclu, c’est mourir. Point barre. Cela s’amenuise lorsqu’on passe au plan psychologique, social, familial etc, mais c’est simplement proportionnel à la honte reçue. Par sa radicalité, la honte est un venin différent de nos autres poisons émotionnels.

En effet, il nous est possible de vivre en accord avec nos autres défauts et nous sommes tous capables d’être satisfaits de nos colères. Nous pouvons nous apprécier dans nos jugements et nos rancunes. J’ai plusieurs fois entendu des gens clamer en parfait accord avec eux-mêmes qu’ils ne pardonneraient jamais à leur voisin, leur mère etc. La vendetta corse se glorifie même de véhiculer cela de génération en génération au point qu’on ignore de quoi un jour il s’est s’agi. Nous sommes capables de nous habituer à nos tristesses et de les répandre autour de nous, nous avons l’habitude d’accepter nos ressassements et de mariner dedans au point d’en faire bénéficier nos interlocuteurs. Nous reconnaissons sans difficulté devant nos amis que telle ou telle situation nous fait peur, ou que nous détestons X ou Y. De tout ça tout le monde s’accommode.

Mais pour la honte, c’est impossible. La honte nous exclut de nous-mêmes. Nous voyons-nous accourir chez nos copains pour leur raconter une véritable honte? Eh bien si, parfois ça arrive. Si nous sommes tellement dévalorisés que nous croyons que seule l’autodérision va nous permettre d’intéresser les autres, nous sommes très bien capables de mettre en scène une honte et de remercier nos amis de rire de nous grâce à nous.

Encore ne choisirons-nous que des petits sujets de honte… Car la plupart du temps, parce qu’elle nous met en danger, la honte est silencieuse jusqu’à l’oubli si c’est possible. Quand on la vit, on voudrait disparaître sous terre, ne pas être là. Alors l’avouer ! Ce serait double honte et deux fois plus nuisible. Dans le secret, le pauvre ne mange pas tous les jours. Mais personne ne le sait. Le pauvre a honte d’être pauvre, il a honte d’avoir honte. Et c’est la honte d’avoir honte d’être honteux. La honte se grossit d’elle-même. On a honte de faire honte par sa honte à ceux qu’on aime. La quasi totalité des secrets de familles est liée à la honte. Lâchetés, trahisons, meurtres, perversions, incestes, addictions, le point commun de ces secrets, c’est la honte qui s’y rattache, l’avilissement et le sentiment de déchéance intérieure. On voudrait ne pas l’avoir subi, ne pas l’avoir commis. C’est trop tard. A tout le moins, il reste ceci : ne pas le dire.

Hélas le silence, le secret, le refoulement effacent-ils la honte? Non. Elle reste là, dans l’obscurité, elle se transmet de génération en génération. Quand bien même on aurait oublié la cause initiale, l’effet s’est propagé. Le cancer nait et progresse dans l’ombre de notre inconscience. « Apprendre à se connaître, disait Krishnamurti, voilà toute la difficulté pour l’homme ». Qu’une énorme fuite d’eau se déclare chez nous pendant que nous sommes en vacances, si nous l’ignorons, qui l’empêchera de dévaster nos biens? La honte est une énorme fuite d’énergie et de vie. Elle est une offense à notre être profond, à notre puissance de joie, à notre potentiel vital. Auto-bloquante, elle ruine en secret tout effort d’évolution qu’elle saborde par avance. Elle chuchote à notre inconscient que nous sommes trop nuls, que nous n’avons droit à aucune amélioration, que nous ne la mériterions pas etc. Et si une partie de nous est disqualifiée, même inconsciemment, elle entraine le reste dans sa chute. C’est l’histoire d’Adam et Eve.

Un jour, Barbe Bleue donna à sa nouvelle épouse une clé interdite. Jamais elle ne devrait en user. Elle en usa. Elle découvrit un cabinet sombre rempli de cadavres de femmes et dans sa terreur soudaine elle laissa tomber la clé dans du sang frais. Hélas, quand elle voulut nettoyer l’objet, essuyer les traces avant le retour de son serial killer, elle en fut incapable. A peine la clé semblait-elle propre que le sang suintait à nouveau. Ainsi de la honte non diagnostiquée, non guérie : à la moindre stimulation, elle se réveille, elle suinte et nous condamne. C’est le propre des mémoires, une mémoire étant un programme inconscient mais actif qui se déclenche automatiquement devant une situation donnée.

Qu’il s’agisse d’une honte que nous nous sommes faite ou qu’on nous a infligée, le résultat est le même puisque la honte est auto-collante. Et que nous l’ayons vécue personnellement ou qu’elle appartienne à nos lignées ne change pas grand chose. On sait maintenant que la puissance des mémoires se lègue comme la couleur des yeux ou la forme du nez. Autrement dit, vu l’histoire de l’humanité, qui peut imaginer avoir complètement échappé à la honte ? Comme disait La Fontaine, « Ils ne mouraient pas tous mais tous étaient frappés. » Même si elle se cache, même si on l’a oubliée, elle existe et nous conditionne. Elle a pesé sur nos ancêtres, elle entravera nos descendants si nous ne faisons rien. Voilà pourquoi il est important que nous la débusquions clairement. C’est à nous qu’il revient de faire ce travail. Et comme tout est interdépendant, en nous libérant, nous aidons tous les autres.

Soyons donc nos propres médecins, cherchons si nous sommes franchement atteints à partir du diagnostic des effets de la honte. Qu’est-ce qui suinte en nous? Sentiment d’infériorité, d’indignité, de souillure, culpabilité, malheur, désespoir, humiliation, dévalorisation, inhibition, auto-dénigrement, censure, autodestruction, victimisation, dépendance, soumission? Toutes ces pratiques sont des pis-allers, elles ne mettent pas le cœur en joie, ajoutons-y la dépression. Quelle horrible liste ! Partons plutôt de la liste inverse. Nous jugeons-nous en pleine santé, c’est à dire tranquilles, dignes, parfaitement lumineux, innocents, heureux, remplis de foi dans la vie, humbles, libres d’agir, toujours bienveillants envers nous et envers les autres, cordiaux, fraternels, autonomes, conscients de notre valeur et responsables de nos relations et de nos actes? Y a-t-il toujours quelque chose de biaisé dans nos relations ou sommes-nous parfaitement sincères?

D’abord, regardons notre corps, il ne ment pas. Comment nous tenons-nous physiquement? Si notre tête avance et n’ose se dresser, il y a beaucoup de risques que nous ayons été humiliés. Le regard vers le sol, la nuque courbée, quelque chose de nous ne s’autorise plus le regard droit. On peut dire la même chose des épaules tombantes qui empêchent la liberté d’un souffle interdit. Ajoutons la possibilité de chercher à prendre du poids pour cacher sa honte derrière un rempart, et voyons quelle partie du corps se protège préférentiellement. Si ce n’est pas le corps qui cache la honte, ce peut être l’uniforme, ou la marque. Cachée sous la pèlerine de Dior ou celle des agents de police, la honte s’oublie d’avantage. On se souvient que l’uniforme des anciennes écoles avait pour but d’épargner la honte aux enfants pauvres.

Quel usage faisons-nous de la parole? Osons-nous la prendre clairement, conscients de notre valeur ou sommes-nous vite silencieux, bafouillants ? Si nous ne reconnaissons pas dans ce comportement, il y a une deuxième question : est-ce que nous préférons plastronner, tonitruer et remplir l’espace comme les matamores des comédies avant de nous dégonfler périodiquement sur notre oreiller? Enfin les gens nous prennent-ils au sérieux quand nous nous exprimons (ce qui est un signe aussi puisqu’ils nous renvoient en miroir ce que nous pensons de nous) ?

Dans notre vie professionnelle, qu’en est-il? Avons-nous réussi à vivre nos aspirations? A obtenir la reconnaissance d’autrui dans une activité à notre goût ? Ou était-ce toujours pour les autres, jamais le bon moment pour nous? Et si nous avons décroché ce succès, avons-nous su garder l’emploi valorisant qui nous plaisait? C’est peu probable vu que le propre de la honte est de nous dévaloriser, de nous donner l’envie de rentrer sous terre… et que c’est incompatible avec des responsabilités. Or des responsabilités, on peut en prendre partout quel que soit le métier, inutile d’être ministre.

On peut en dire autant de la vie amoureuse et amicale, et même de la fortune. Je connais quelqu’un qui se plaint d’être pauvre mais qui considère qu’être riche est honteux. Si au fond de nous, l’argent c’est caca, ou au contraire si c’est beaucoup trop bien pour nous, comment nous étonner que nous n’en ayons pas? Et si on se dévalorise tellement qu’on ne s’estime pas pouvoir intéresser quiconque, pourquoi les autres seraient-ils d’un avis contraire? Donc en un mot, sommes-nous seuls ? sommes-nous pauvres ? Alors nous sommes honteux.

Comment nous en sortons-nous quand même? Les pieds devant, dans certains cas. J’ai été frappée en préparant cette conférence par le nombre de suicides pour éviter des accusations ignominieuses, fondées ou non. D’ailleurs, chez les Romains, se donner la mort pour éviter l’infamie était signe de noblesse d’âme et au Japon, survivre à une humiliation quand on peut se faire harakiri, voilà qui est la vraie honte. 

Nous nous en débrouillons aussi en cachant notre honte derrière ce que Lise Bourbeau appelle des masques ou des parades. Comme la chose est souvent parfaitement inconsciente, voyons si une des parades qui vont suivre nous concerne et nous renseigne. D’abord on peut survivre biologiquement sans être là, en disparaissant complètement. C’est la politique du pire et ça peut avoir des conséquences terribles sur notre santé psychique. J’ai lu que des confusions mentales, des maladies d’Alzheimer auraient un lien avec la honte : en engloutissant tout l’être, on noie la honte. De même, il semble que certaines schizophrénies soient une tentative de s’en dissocier et de la mettre à distance. Sauf que du coup, le malade peut être écartelé intérieurement entre celui qui a honte, et celui qui fait honte. Il souffre deux fois plus.

On peut aussi essayer la parade de l’aliénation à autrui, en disparaissant au sein d’une relation. Désormais, bien planqué, on n’existe plus par soi, mais par l’autre. Si le regard de l’autre réussit à nous sortir de l’ombre et à nous tirer à la lumière, ce regard devient une addiction. Hélas, cette attitude met le honteux en grand danger car il s’est placé en position absolue de dépendance affective. Si l’autre s’en va, le honteux s’écroule. Du coup, il se comportera comme on attend et non pas comme il est pour garder ce regard, exactement comme un enfant pour garder l’amour de ses parents. Il arrive même que le honteux se soumette complètement à la personne qui lui fait honte pour acheter le bourreau. Un certain nombre de cas de lâchetés, de fausses promesses, de flatteries, de profil bas s’expliqueraient comme une parade préventive à la menace de honte. C’est pourquoi Serge Tisseron, psychiatre, considère que « la honte est la mère de tous les totalitarismes. « 

Qu’est-ce qu’on a pu encore mettre en place plus ou moins consciemment ? La mutilation des sentiments. En effet, on peut se robotiser. L’autre peut bien penser, dire, faire ce qu’il veut, nous on s’en fout. Cette carapace émotionnelle se traduit par une raideur physique et mentale, et Marie-lise Labonté a mis au point une gymnastique d’enlèvement des carapaces pour guérir des gens gravement malades. La robotisation dispense de ressentir ce qui nous vient des autres, elle prive aussi de laisser jaillir en nous des sentiments pour autrui. La fontaine se tarit, le feu s’éteint, dans le château-fort, reste la solitude.

Il existe encore d’autres moyens de vivre avec la honte, comme la banalisation et le masochisme. « On me maltraite, on ne me prend pas au sérieux ? Bah! Ce n’est pas grave. » Ce qui peut paraître une forme de sagesse n’est souvent qu’un acte de soumission au plus fort. Si c’est répétitif, cela donne un comportement masochiste, du moins selon Lise Bourbeau. Il ne s’agit pas de tendre le bâton pour se faire battre au sens littéral du terme, mais on peut ne pas savoir dire non, à son propre détriment. On est très serviable, certes, mais par défaut. On se fait souffrir pour les autres en famille, au travail etc, non pas par altruisme mais par la conviction inconsciente que nous ne méritons pas autre chose que ce que nous vivons. Ne valant rien par nous-mêmes, nous devons acheter l’attention et l’intégration par le service rendu.

La culpabilité liée à la honte est une autre raison de vivre avec une maltraitance acceptée. En ayant appris à faire nôtre la condamnation d’autrui, nous justifions ensuite par avance les échecs et mauvais traitements. Si on est coupable, quoi de plus normal que d’être puni ? Ce type de déviance met le honteux à la merci des pervers narcissiques, sadiques et autres maltraitants. Il coupe tout espoir d’amélioration parce qu’il cautionne le châtiment. Il rend impossible toute révolte en ayant normalisé la situation.

Il reste la résignation, et devant la souffrance de l’exil, le honteux peut choisir le repli et le renfermement, ou mettre en place une relation de supplication. « Ne me quitte pas, chantait Brel, je serai l’ombre de ton ombre »… « Je t’en prie, reste avec moi, je vous en prie, gardez moi dans ce poste ». Le honteux est capable de s’excuser pour tout, même pour le temps qu’il fait. Quand j’étais petite, mon oncle riait sans malice de son coiffeur qui utilisait sans cesse l’expression : « Je m’excuse de vous demander pardon ». La relation de supplication peut s’étendre à tous les domaines. Je ne sais plus qui de ma connaissance avait gardé longtemps un chat qui marquait régulièrement son territoire sur son oreiller, parce qu’elle n’osait rien faire de plus que le supplier d’arrêter.

Ce panorama nous aura peut-être permis de nous repérer dans l’une ou l’autre pratique. En prenant conscience que nous sommes peut-être plus honteux que nous l’imaginions, nous nous donnons les moyens d’agir. En effet la conscience de la blessure est la première marche vers sa guérison. Et plus la conscience grandira, plus on guérira.

Exerçons-nous donc dans le quotidien à voir nos comportements, en particulier si quelque chose grince dans notre journée. Si un de nos comportements récurrents entre dans le tableau que je viens de dresser, contrôlons. Est-il possible qu’un fond de honte ou de culpabilité l’explique? Au lieu de la taire et de l’enfouir, la première étape de guérison est donc de nommer la honte, de la regarder avec une neutralité scientifique. Dans cette neutralité objective, analysons nos sentiments sans les juger. Si la source de la honte en elle-même nous reste cachée peu importe. Il n’y a pas besoin forcément de se souvenir du A et du B de nos vicissitudes, et d’ailleurs il s’agit peut-être de réactivation de mémoires léguées qui ne nous appartiennent pas en propre. Et si nous nous en souvenons? Il est inutile alors de chercher à éradiquer ces souvenirs. Par contre, dans tous les cas, l’étape qui suit la vision de notre conditionnement est de le désactiver.

Comment? Après avoir reconnu et nommé la honte, nous pouvons examiner les mécanismes qui se sont mis en mouvement, les pensées sous-jacentes qui ont provoqué nos réactions. Prenons conscience que ces pensées sont des croyances et que toute croyance peut être remplacée par une autre. Par exemple, il y a cinquante ans on ne devait coucher les bébés que sur les côtés, il y a trente ans il était impératif de les coucher sur le ventre, sur le dos aurait été de l’assassinat. Aujourd’hui c’est exactement l’inverse. Donc, voir ses croyances et les remettre en cause relève du simple bon sens. C’est ce que fit Gisèle Halimi dans le procès que j’évoquais tout à l’heure. Je me souviens qu’à cette époque où on faisait honte aux filles d’avorter, on leur faisait aussi honte d’avoir gardé l’enfant. Être fille-mère, c’était mal vu. Pouvons-nous adhérer à ce genre de jugement ? Ou encore, dans un tout autre domaine, nous avons honte de chanter faux. Qui nous l’a dit ? Que se passerait-il si nous chantions, ne serait-ce que sous la douche? Voir nos croyances et les remettre en cause est un moyen de désamorcer la honte.

Mais cela ne suffira pas. Rappelons-nous que la honte nous est venue des jugements, et que le jugement est mental. Rendons-nous compte que la fragmentation interne qui a suivi la honte nous a jetés dans une existence de conflits entre nous et nous, nous et nos aspirations, nous et les autres, nous et la spiritualité. Et que tout cela venant d’une mauvaise utilisation du mental, le mental tel qu’il est ne nous conduira pas jusqu’à la guérison. Le mental est très utile dans plusieurs cas, mais il analyse et sépare, il n’a pas accès aux profondeurs. Il aura fallu l’utiliser pour distinguer le champ de bataille de notre honte, il faudra en sortir pour déclarer la paix.

Si nous reprenons le récit de la Genèse, nous nous souvenons que la honte de nos premiers ancêtres a provoqué notre exclusion. Mais avant ça, comment virent-ils qu’ils n’étaient pas Dieu et qu’il fallait s’en cacher ? Parce que comme l’avait dit le serpent, ils étaient entrés dans le monde de la dualité en goûtant le fruit de l’arbre du bien et du mal. La dualité, c’est la séparation. Ainsi, à la première bouchée du fruit, l’homme s’est vu séparé de Dieu, et de la femme. Dire « Ils virent qu’ils étaient nus », c’est dire « Ils virent qu’ils étaient deux. » Sinon, en quoi la nudité les aurait-elle gênés ? En d’autres termes, si la honte a créé la séparation, c’est la séparation qui a créé la honte.

Trouvons de quelle séparation il s’agit, et nous tiendrons le fil de la guérison. Nous saurons avec quel élixir nettoyer peu à peu les mémoires avilissantes, même sur des générations. La pomme nous a jetés dans la dualité, recherchons l’unité. Recherchons comme le dit la table d’émeraude d’Hermès Trismégiste, le miracle d’une seule chose. Mais où ? Pas dans le monde multiple et qui inflige la honte, non. Pas non plus dans cette partie de nous happée par le monde et qui pense et qui change, mais profondément à l’intérieur, dans une zone tranquille et stable que le souffle berce. Dans la grotte du cœur, dans l’amour. Cette dimension est intacte quoi que nous ayons vécu. Rien de ce qui passe ne l’impacte. Dans cet espace, l’amour est une énergie de vie, une lumière, une puissance phénoménale. Et c’est nous.

Pour rentrer en contact avec cette grâce qui suffit à elle seule à toutes les guérisons, il n’y a qu’un moyen donc: rentrer en nous. Pour beaucoup d’entre nous, c’est là une consigne sibylline, un ordre impossible à suivre. La porte qui mène à l’intérieur est coincée en position fermée et l’amour dont nous parlons n’est qu’une hypothèse. C’est pourquoi les traditions les plus anciennes de l’Inde et de l’Asie prônent la méditation et en donnent des techniques, les traditions chrétiennes appellent à la contemplation et la soutiennent.

Nous avons toujours regardé dehors, nous devons nous rééduquer à regarder dedans, parce que dedans, l’autre nom du silence intérieur est Amour, un amour inconnu de nos habitudes. Cette nouvelle énergie guérira toutes les parties fragmentées de nos vies et de notre être, exsangues et en état de siège devant l’adversité. Sous sa bannière, nous pourrons aller visiter notre corps et déclarer la paix pour nous et pour tous les honteux du monde. Cette connexion avec l’unité de l’être nous rendra capable d’embrasser l’étape de la vie qui a vu notre honte, embrasser ce sentiment incompréhensible qui nous a saisis devant une peccadille, embrasser nos ancêtres dans la honte qu’ils ont dû boire, jusqu’à la lie peut-être. Embrasser ceux par qui la honte est venue. Nous irons embrasser le petit enfant que nous fûmes et remonter le plus loin possible dans nos souvenirs pour le délivrer du jardin de l’infamie. Parce que les fleurs qui poussent là puent le malheur et la solitude, parce que c’est un sombre jardin que jamais le soleil n’éclaire et que lui, le petit enfant, il est fait pour le jardin d’Éden.

Ainsi peu à peu, désactivant et pacifiant nos mémoires, nous délivrerons Adam et Eve de leur honte. Le présent et l’avenir s’éclaireront pour nous et nos descendants. Et nous rapprochant du jardin d’Éden où vibre l’allégresse, nous remercierons la honte de nous y avoir conduits.

P.S. Je viens de lire ce petit conte  du pot fêlé qui fera un magnifique post scriptum !

Une vieille dame chinoise possédait deux grands pots, pour porter de l’eau , chacun suspendu au bout d’une perche qu’elle transportait, appuyée derrière son cou. Un des pots était fêlé alors que l’autre pot en parfait état rapportait toujours sa pleine ration d’eau. A la fin de la longue marche du ruisseau vers la maison, le pot fêlé, lui, n’était plus qu’à moitié rempli d’eau.

Tout ceci se déroula quotidiennement pendant deux années complètes alors que la vieille dame ne rapportait chez elle qu’un pot et demi d’eau. Bien sûr le pot intact était très fier de ce qu’il accomplissait mais le pauvre pot fêlé avait honte de ses propres imperfections. Le pot fêlé se sentait triste car il ne pouvait faire que la moitié du travail pour lequel il avait été créé.

Après deux ans de ce qu’il percevait comme un échec, il s’adressa un jour à la vieille dame alors qu’ils étaient près du ruisseau. « J’ai honte de moi-même parce que la fêlure sur mon côté laisse l’eau s’échapper tout le long du chemin lors du retour vers la maison. » La vieille dame sourit :
– As-tu remarqué qu’il y a des fleurs sur ton côté du chemin et qu’il n’y en a pas de l’autre côté ? J’ai toujours su ce qu’il en était de ta fêlure, donc j’ai semé des graines de fleurs de ton côté du chemin et, chaque jour, lors du retour à la maison, tu les arrosais…Pendant deux ans, j’ai pu ainsi cueillir de superbes fleurs pour décorer la table. Sans toi, étant simplement tel que tu es, il n’aurait pu y avoir cette beauté pour agrémenter la nature et la maison. »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’enfant intérieur

Avant d’avoir un enfant intérieur, nous étions un enfant extérieur, visible, un enfant tout simplement. Nous avons même été un bébé et avant ça un embryon. Les sciences affirment de nos jours que nous en gardons des souvenirs inconscients. Lorsque nous avons grandi, cet enfant n’est pas mort, il s’est incorporé à notre croissance et a disparu sous nos nouvelles apparences. Nous ressemblons aux poupées russes. La grande poupée cache en elle une multitude de poupées plus petites qui s’imbriquent les unes dans les autres et deviennent insoupçonnables vues du dehors. Comme cette poupée, nous aussi nous gardons invisibles à l’intérieur de nous les traces des différents âges de notre croissance depuis le rien de notre commencement. Si tout a été parfait pour nous dans notre enfance, nous avons gardé contact avec tous nos âges et cet enfant nous porte joyeusement. Mais dans le cas contraire, nous sommes devenus des adultes en rupture, en rupture d’enfance car l’enfant que nous fûmes s’est terré n’osant plus pointer le bout de sa voix, le bout de son nez, ne s’exprimant qu’à couvert. La psychologie actuelle reconnaît dans la récupération de notre enfant devenu intérieur une nécessité vitale, les enseignements spirituels véhiculent aussi cette information depuis des siècles. Alors sommes-nous concernés ? Comment nous retrouver ? Et pourquoi faire ?

Commençons par le commencement étymologique et la sagesse de la langue. On commence par naître nourrisson, époque où nous nous définissons par une dépendance à la nourriture comme le nom l’indique. A notre naissance, notre existence entière est suspendue à la façon dont nous sommes nourris. Peu à peu, l’on devient un enfant et l’étymologie du mot est ici plus secrète. Le mot enfant vient du latin : in-fans, ce qui signifie « qui n’est pas parlant », qui ne dispose pas de la parole. Cet âge de l’enfant chez les Latins va jusqu’à 7 ans, comme notre âge de raison. Ensuite on changeait de catégorie.

On voit bien que l’enfant n’est donc pas seulement celui qui se définit comme ne parlant pas, mais comme celui qui n’a pas le droit à la parole, car même dans l’antiquité, les enfants n’ont pas attendu d’avoir sept ans pour cesser leur babil. Aujourd’hui on nous dit que tout se joue avant l’âge de six ans, voire de trois. Depuis Françoise Dolto, on sait que ce tube digestif – comme j’ai entendu certains hommes nommer parfois le nourrisson, est déjà à cet âge une personne, mais hier on définissait l’enfant par la négative. L’enfant est celui qui n’a pas la parole, sa vulnérabilité est extrême et la peur est souvent sa compagne. D’ailleurs pour revenir à Rome, le père avait à choisir de garder ou de se débarrasser de l’enfant à sa naissance et conservait toute la vie de sa descendance droit de vie et de mort sur elle. Jusqu’à très récemment en Chine, tuer une fille était navrant de banalité.

Rien d’étonnant donc que l’enfant sans défense fasse le fonds de nombreux contes et légendes. Blanche-Neige comme Cendrillon sont persécutées par leur marâtre tandis que leur père est on ne sait où, le Petit Poucet et ses frères sont abandonnés dans la forêt hostile par leurs propres parents, l’ogre en pleine ébriété assassine ses sept filles par inadvertance etc. Sans parents ou avec de mauvais parents, l’enfant n’est qu’une promesse faite à la mort. L’histoire humaine en a connu, des massacres d’innocents au cours des millénaires, elle en a assassiné, des petits Mozart ! En 1989, ce n’est pas si vieux, l’ONU a encore jugé bon de promulguer une convention relative aux droits de l’enfant, droit des enfants à leur enfance.

Mais pourquoi faut-il la préserver ainsi ? Parce qu’elle est fragile, parce qu’elle est en nous la seule dimension de pureté et d’innocence, parce que ses qualités sont des trésors. Nous en avons gardé, peut-être en avons-nous perdu. Voyons quelques unes des caractéristiques communes à tous les enfants et après chaque qualité, posons-nous sincèrement cette question d’adulte : Nous, maintenant, sommes-nous encore dans cette vibration-là ? Nous aurons ainsi une idée de notre proximité ou de notre distance avec notre enfant intérieur et du travail à faire pour le retrouver.

La première des évidences c’est que les enfants habitent leur corps. A table, si l’enfant n’aime pas ce que nous lui servons, il tournera résolument la tête de l’autre côté, présentant son crâne à notre cuiller. Nous insistons ? Il va crier. Nous insistons ? Il crache, il renverse l’assiette. Il n’en veut pas, c’est explicite, berk. Il connaît ses appétits et les exprime à sa manière mais sans détour. Il sait aussi s’il a sommeil, s’il a soif, s’il veut aller jouer dehors ou s’il veut un câlin et un petit livre, s’il a envie d’être tout seul ou en compagnie. Bref, il connaît ses besoins. Voici les questions qu’il nous pose : Es-tu encore en contact avec ton corps ? Sais-tu encore reconnaître tes vrais besoins ? Quand on te contraint, sais-tu encore comme moi exprimer clairement ton refus si nécessaire ?

L’enfant écoute son corps, il réclame innocemment et lorsqu’il réclame c’est pour tout de suite. C’est parce qu’il ne connaît pas le différé. Il est dans l’instant présent, ni en arrière, ni en avant. Au moment précis où bébé a faim, il crie et c’est immédiatement qu’il doit voir apparaître le biberon ou le téton nourricier, ou alors quoi ? ! Essayons de préparer le repas des petits quand ils commencent à pleurer de faim. Ne serait-ce que dix minutes d’attente seront insupportable à nos oreilles comme à leur estomac.

Dans le registre affectif aussi, l’enfant habite l’instant. Quand il pleure parce qu’il veut sa maman, c’est qu’elle lui manque à ce moment précis, sans souvenir d’hier ni extrapolation pour demain. D’ailleurs si dans cet instant quelque chose lui est proposé de suffisamment attrayant, il est tout prêt à oublier sa peine et à sourire entre ses larmes. Il suffit donc de montrer à notre petit en désespoir l’arbre ou la voiture devant la fenêtre pour qu’il oublie son chagrin à la vue un spectacle d’un tel intérêt. Et toi, nous demande-t-il, as-tu laissé son pouvoir de consolation à l’instant présent ? Sa magie ?

Plus généralement, lorsqu’on fait à un petit enfant une proposition qui lui plaît, il va naturellement clamer son enthousiasme et bouger pour s’adapter au plus vite à la situation. J’ai proposé le week-end dernier à mon petit-fils de deux ans d’aller voir les chevaux. Je pensais programmer cette promenade dans la journée, mais après un « Ouiii ! » sans ambiguïté, il s’est levé le regard pétillant pour chercher son blouson et son bonnet. Aussitôt dit, aussitôt fait. J’ai dû enfiler mon manteau et sur l’heure, nous sommes allés à la rencontre de ces étranges merveilles qui mangent des carottes avec de grandes dents. Sur ce sujet il nous demande : As-tu gardé ton enthousiasme ? Sais-tu encore dire ouiiii à la vie ?

Une autre des qualités de l’enfance est donc son plaisir de vivre. Jamais il ne s’ennuie : tout est nouveau, tout est curieux, tout est à découvrir. Comment on prononce les mots, comment on tourne un bouchon sur une bouteille ou comment l’escargot rentre ses antennes dès qu’on y pose le bout du doigt. Comment le galet est chaud dans la bouche ou comment la boue est douce et drôle, tout mérite son attention. Ainsi, après son aptitude naturelle à écouter son corps dans l’instant qui passe, nous rencontrons deux nouvelles qualités de l’enfance : sa capacité d’émerveillement et sa capacité de concentration. Ces deux qualités écourtent leurs chagrins et les consolent de leurs bobos. Tant qu’elles durent, dure leur enfance. Et ils apprennent. Et pour nous les grands, tout est-il encore nouveau, ou trop connu ? Chaque cadeau de l’instant mérite-t-il notre attention et concentration joyeuse, ou sommes-nous blasés ?

Ces attitudes désignent une qualité essentielle des enfants : ils sont vrais. Vrais dans leur rapport avec leur corps et avec leurs besoins, vrais dans leur relation au monde. Ils sont vrais aussi dans leurs propos comme le souligne le proverbe selon lequel la vérité sort de la bouche des enfants. Je me souviens de Courteline racontant l’histoire de Toto et du nez du général Suif. On prévient Toto de ne pas faire de remarque sur le nez du général, gueule cassée qui vient dîner. Évidemment, de toute sa présence, l’enfant regarde le général, et de toute sa vérité, il s’exclame d’une voix éclatante dans un moment de silence : « Mais maman, j’peux pas en parler, du nez du général Suif, puisqu’il n’en a pas. » Aucune malveillance dans ces propos, seulement l’expression non déformée de ce qu’il y avait à voir. Car l’enfant n’a pas appris le calcul ni la duplicité, même si on les nomme politesse ou courtoisie. Il est innocent. C’est pourquoi il regarde les gens droit dans les yeux et s’il n’a pas envie de dire bonjour à la dame, il est prudent de ne pas insister, en tout cas devant elle. Il ne dira bonjour à la dame que s’il comprend dans son cœur que c’est un beau moment, celui où chacun partage à l’autre le contentement de l’accueil, même brièvement. Sinon, niet. Le petit a de la loyauté intérieure. Par delà les années, il nous demande si nous sommes encore vrais. Quel usage faisons-nous de la parole ? Avons-nous viré faux-jetons? Qu’avons-nous fait de notre innocence ?

En d’autres termes, le mental et les conditionnements n’ont pas encore pris les commandes de la vie de l’enfant pour remodeler sa façon d’exister et de penser. Le petit est parfois un peu brutal en regard des habitudes policées des grandes personnes, qui peuvent même prendre tout ça pour de l’insolence, mais ce n’est jamais méchanceté ou manipulation. Seulement sans fard. L’enfance est dans la vérité du corps et la vérité du cœur. Et toi, le grand, nous dit-elle, es-tu toujours toi-même ? Es-tu conditionné par ton éducation et tes opinions, tes croyances ? Quelle place donnes-tu au cœur dans tes choix ?

Retrouvons Courteline. L’instant suivant son inconvenance et après la fin du sketch, il n’est pas exclu que notre Toto devienne l’ami de cette variété de général. Il sauterait sur ses genoux et lui mettrait les doigts dans les oreilles avec enthousiasme, vu qu’il serait dans l’impossibilité de lui tirer les poils du nez, si vous vous en souvenez. Il s’en ferait un compagnon de jeu puisque le cœur aime ça : l’amour, la joie et le jeu. Les petits enfants adorent rire à en tomber par terre et n’hésitent pas à redemander dix fois la répétition d’un gag qui les réjouit. Ils sont capable de galoper des dizaines de mètres sans la moindre fatigue pour atteindre une balançoire ou retrouver quelqu’un. Enfin, crier le plaisir de vivre quand ils jouent dehors ne les fatigue absolument pas. Ce Toto nous pose différentes questions : combien de fois rions-nous par jour ? Combien de fois accordons-nous d’importance au plaisir de vivre ? Quel est notre niveau d’énergie ?

Nous touchons là une autre des qualités essentielles de l’enfance : elle ne se prend pas au sérieux, elle est joyeuse. L’enfant élevé dans des conditions ordinaires est naturellement d’une grande fraîcheur et gaîté. Depuis cet espace de liberté joyeuse, il nous apostrophe, les yeux malicieux : Eh toi ! Le grand ! Serais-tu devenu de plus en plus ennuyeux et vaniteux ? Te prends-tu au sérieux sous un prétexte ou un autre ? Où est ta joie ?

La vérité du cœur, c’est la joie et c’est aussi la confiance en l’amour. Les petits enfants adorent se jeter de toutes leurs forces dans les bras de ceux qu’ils aiment, fût-ce en prenant de loin leur élan. Sans calcul, pour le plaisir de l’étreinte. Dans fougue de leur amour, ils mettent toute leur confiance en leurs parents et ceux qui les aiment. Ils s’abandonnent à eux sans avoir de volonté dissidente. Certes, parfois ils prétendent en faire à leur tête et refusent les directives, mais même cette opposition est une manifestation de leur confiance. On peut être rebelle quand on a la certitude d’être aimé. Et nous, où en est notre confiance en la vie et dans ceux qui nous aiment ? Ou est notre élan d’abandon à l’amour ?

Puisque l’enfance se vit dans le cœur, quand les circonstances ne permettent pas de partager la joie, c’est la peine qui se partage tout naturellement. Comme le cœur rassemble et unit sans filtre et sans question, l’enfant est naturellement compatissant et même empathique. Dans la pouponnière d’un hôpital, quand un bébé se met à pleurer, tous les autres se mettent à pleurer avec lui, dans les petites classes de maternelle c’est encore le cas. Un enfant qui voit pleurer sa maman pleure avec elle et de tout son cœur, il cherchera comment la consoler. Entre deux larmes empathiques, il nous interroge : Et toi, le grand, où en est ta compassion ?

Enfin, mais cette liste n’est pas exhaustive, l’enfant est créatif. Il mettra sa créativité au service de sa compassion comme de son plaisir. Le moulin à persil ne serait-il pas plutôt une pelleteuse ? Cette vieille bassine une piscine à escargots ? Toutes les formes ne sont-elles pas des jouets malléables destinés à notre inventivité ? Certains enfants plus cérébraux ont une créativité moins visible, mais ils fredonneront un air inventé en mettant leurs chaussures ou nous raconterons parfois sans fin des histoires assez originales. La créativité, c’est l’aptitude à faire du nouveau naturellement. Cette créativité nous interpelle : Sommes-nous dans le jaillissement du nouveau ou notre source s’est-elle tarie ? Dessinons-nous encore des émotikons dans la purée ?

J’en ai terminé avec ce tour d’horizon, et il est hélas probable que nous ayons mesuré une différence plus ou moins grande entre notre état actuel et ce portrait rapide des principales qualités enfantines. En effet, pour la plupart d’entre nous, nous avons été éduqués dans un système qui faisait de nos qualités des valeurs très secondaires par rapport à des principes. Notons entre parenthèse que é-duquer signifie étymologiquement conduire hors de. Hors de quoi ? De ce que nous étions, hors de notre état naturel d’innocence et de vérité. Préférons plutôt le mot élever, alors ! Chaque fois que nous avons été éduqués, nous nous sommes racornis car quand on est enfant, on est capable de souffrir beaucoup, ne serait-ce que d’une parole dure, d’un mauvais regard ou d’un geste impatient, pour ne pas parler des maltraitances. Les travaux des neurobiologistes ont récemment mis à jour que les circuits cérébraux activés sont les mêmes quand un enfant reçoit une punition corporelle et quand il se sent agressé même sans contact physique. Dans ces conditions, tous nos cerveaux sont au moins un peu abîmés, il serait bon de prendre soin de nous.

Vous me direz que ce n’est pas facile, sinon tout le monde l’aurait déjà fait. Puisque repérer les difficultés nous aidera à les déjouer, cherchons-les. Les bouddhistes ont une réponse claire et universelle. Ce sont les trois poisons de l’existence ordinaire : l’ignorance, la répulsion et l’attraction qui figurent au centre de la roue du samsara sous la forme de trois animaux. Ces trois notions s’appliquent parfaitement à la peine de notre enfant intérieur.En effet comme nous sommes souvent dans une ignorance totale de ce qui se passe dans nos profondeurs, la première difficulté, mais c’est une difficulté majeure, est simplement que nous ne savons pas du tout que notre petit enfant est malade. Nous ignorons qu’il a besoin de sollicitude et qu’il est à l’origine de notre dysharmonie actuelle. Nous vivons en victimes inconscientes de sa maladie chronique et très ancienne – au même titre que sa joie nous rendrait pleins d’allégresse. Ainsi souffrons-nous d’une double souffrance : celle de l’enfant de quatre ans qui a subi un traumatisme et celle de l’adulte qui ignore qu’il a en lui cet enfant non consolé. L’enfant fut un jour maltraité par les grandes personnes et désormais, c’est nous, adultes qui continuons sans le savoir à le laisser dans le noir. D’autre part, nous ignorons tout autant qu’il serait possible de le guérir, et c’est paralysant. Étant donc dans cette ignorance tout azimut, nous sommes dans l’impossibilité d’agir.

Dans d’autres cas de figure, nous avons une certaine connaissance de nos bobos cachés, mais elle est insuffisante parce que nous ne faisons pas assez cas de nous. C’est normal : l’enfant n’a pas eu d’importance pendant des millénaires, donc ce qu’il vivait n’en avait pas non plus. Mais comment soigner notre petit enfant si nous ne lui donnons pas assez d’importance pour reconnaître qu’il souffre ? Si, emboîtant le pas des adultes d’alors, nous le condamnons d’avoir réagi comme il l’a fait ? Nous savons le traumatisme du divorce de nos parents et de notre déménagement, mais nous affirmons que c’est vieux tout ça. Qu’il s’agisse du souvenir d’une humiliation scolaire, d’un cambriolage, d’une différence de traitement avec un frère ou une sœur, etc, nous nous resservons le « c’est pas si grave », le « fais pas ta chochotte ! » le « ça te passera » ou carrément l’indifférence déjà vécue. Nous minimisons ce qui nous est arrivé, nous nous jugeons de l’œil qui nous a jugés. N’est-ce pas ce qu’on nous a appris ? Résultat, nous sommes ignorants d’une partie de notre vérité. Mais si nous nous redonnons de l’importance, nous cesserons perpétuer envers nous-mêmes ce que nous avons vécu des autres lors des événements.

Et peut-être bien qu’en toute innocence, en toute inconscience, nous ignorons réellement l’ampleur du grabuge émotionnel vécu par nous enfant même quand il nous reste un souvenir factuel. Pour le connaître, il faudrait le reconnaître, et pour cela, il faudrait nous approcher de nous avec attention et compassion. Mais voilà que nous tombons sur une nouvelle difficulté à prendre soin de nous. On n’a pas envie d’y aller, et c’est le deuxième poison : la répulsion. Nous reconnaissons que notre enfant a été malheureux, eh bien justement pour cela, nous préférons nous en éloigner. Seulement, quand nous fuyons cette souffrance en croyant nous protéger, nous fuyons l’enfant qui l’a vécue. Cet enfant c’est nous ? Eh bien tant pis ! Tant que nous n’aurons pas réalisé que cette attitude d’éloignement ne le guérit pas et qu’il souffre toujours, tant que nous ne prendrons pas conscience que ses discrets gémissements continuent à nous impacter, nous fuirons. Notre reconquête ne pourra commencer que lorsque nous aurons accepté de souffrir un peu pour nous. En attendant, cette répulsion pour nos zones d’ombre nous condamne à chercher à éviter tout contact fortuit avec elles, donc avec nous. Cela nécessite une stratégie, vu que l’enfant continue ses SOS depuis le fond de sa cave.

La tactique est simple : se laisser attirer par tout ce qui nous permettra de ne pas nous rencontrer. Cette attraction est le troisième poison. Elle représente encore une nouvelle difficulté pratique à notre autoguérison car il faudrait que nous jouissions d’un peu de temps pour nous occuper de nous. Or, pour nous préserver de tout contact avec cet enfant intérieur, nous nous tournons sans arrêt vers l’extérieur. Nous travaillons énormément, nous sommes prisonniers des transports. Ou alors nous nous livrons à toutes sortes d’occupations ou d’addictions, nous sortons, nous nous étourdissons et quand rien ne se présente, nous regardons une série ou nous récurons la maison. Tout ce qui est dehors nous attire dans l’exacte mesure où tout ce qui est dedans nous repousse. Certes, nous pouvons vivre ainsi assez plaisamment mais est-ce une solution durable ? Non. Il y en a toujours un dans le placard.

L’analyse bouddhiste donne la raison de ces poisons : nous vivons dans la séparation « moi-les autres » et aussi dans la séparation interne : moi-moi, moi le grand – moi quand j’étais petit. Ce monde dit de la dualité est un monde de conflits où l’isolement multiplie les risques de souffrance et de mort. La solitude est encore plus dangereuse et menaçante pour le séparé que pour celui qui croit avoir trouvé la protection d’un clan, d’une famille, d’un groupe, d’un parti, d’une religion. Laisser seul notre enfant intérieur revient dès lors à une non assistance à personne en danger et c’est une bonne motivation pour aller le retrouver et braver les trois poisons. Encore faut-il savoir par quel bout nous prendre et comment nous soigner.

Pour déceler nos plus grands besoin de guérison, investiguons avec les ouvrages que nous offre la psychologie récente. Retrouver l’enfant en soi, de Bradshaw recense les besoins et les blessures des enfants âge par âge et analyse les carences et les souffrances que cela provoque chez l’adulte. En répondant à des questions test, on est mis sur la piste de nos âges les plus fragiles pour les guérir.  Lise Bourbeau dans Les cinq blessures qui empêchent d’être soi-même énumère la blessure du rejet, de l’abandon, de la trahison, de l’injustice et de l’humiliation. Elle donne une analyse assez précise des conséquences comportementales de chaque type de blessures. Ainsi, même si nous n’avons pas repéré de quel ordre sont les souffrances de notre enfant, nous pouvons remonter jusqu’à elles à partir du portrait où nous nous reconnaissons le mieux. Découvrant que ce que nous prenions peut-être pour des traits de caractère sont en fait des comportements réactifs de survie, des masques posés sur nos écorchures, nous pourrons aller à la rencontre de notre vérité en sachant qu’elle est beaucoup plus joyeuse que ce que nous sommes devenus.

Il est indispensable ensuite de savoir dans quel esprit nous allons faire ce voyage. Si c’est avec une rancœur vindicative, nous ne ferons que raviver la peine en la redécouvrant et envenimer nos relations. Si c’est avec désespoir, nous allons tous les deux nous noyer… Or la confrontation avec nos blessures n’est pas le but de notre démarche, c’est une étape. Notre but c’est la guérison. Vous vous souvenez des caractéristiques de l’enfant ? Il reprendra vie au fur et à mesure qu’il sera consolé.

On sait que qui se ressemble s’assemble. Partons donc d’une qualité enfantine pour le retrouver. Gérald Hüther, neurobiologiste allemand, nous donne dans ce cadre un précieux conseil en attirant notre attention sur une des principales vertus de l’enfant dont j’ai déjà parlé : il s’enthousiasme entre 20 et 50 fois par jour. Énorme, n’est-ce pas ? Et très important …Nous naissons avec un programme d’enthousiasme essentiel à notre survie et croissance. Je le cite : « Chaque petite tempête d’enthousiasme met en œuvre une sorte d’autodoping cérébral. Ainsi sont produites les substances nécessaires à tous les processus de croissance et de réaménagement des réseaux neuronaux. C’est ce qui explique pourquoi nous progressons si rapidement dans ce que nous faisons avec enthousiasme. »… et pourquoi nous restons secs quand ça nous emm… L’étymologie du mot « enthousiasme » n’y va pas avec le dos de la cuiller, elle signifie : Dieu en nous. Alors ne nous en privons pas, et allons dans l’enthousiasme vers ce « réaménagement » de notre cervelle. Notre guérison « progressera rapidement, » ce n’est pas moi qui le dis, c’est de la science.

Vous m’objecterez que l’enthousiasme, ça ne se décrète pas. Certes, mais on peut réveiller la joie qui lui est parente. Au besoin, faisons-nous rire artificiellement pour la susciter. Regardons des vieux Funès et rigolons avec l’enfant, grimaçons surtout. Les enfants adorent se faire des grimaces. Voici un petit protocole matinal sans contre-indications. Commençons la journée en grimaçant devant notre miroir et voyons si nous arrivons à rester quand même sérieux, tristes et empesés. En nous regardant droit dans les yeux, offrons-nous des compliments. Disons-les à voix haute pour que nos oreilles en profitent : n’oublions pas que sous nos grandes oreilles, il y a celles de l’enfant qui n’a pas toujours été assez complimenté. Et ne quittons pas notre miroir avant que notre regard ne se soit éclairé de cette certitude qu’une nouvelle journée remplie de choses intéressantes commence. Si nos yeux restent tristes, appelons la lumière et la joie du cosmos à la rescousse et posons notre regard sur le troisième œil dans le miroir en cherchant à respirer entre nos sourcils. Ensuite, toujours en nous regardant, rions franchement, Hahaha, puis en faisant vibrer notre ventre : Mmmm, Mmmm, Mmmm. Ça va mieux ? Donnons-nous la permission de nous changer de place.

Maintenant on peut s’y mettre. Quelle méthode suivre ? Voici une méthode générale qu’on peut appliquer à notre guérison enfantine. Commençons par notre intention de départ. Notre intention doit être bienveillante, elle doit être claire, elle doit être puissante, elle doit être forte. Ensuite, nous devons l’appuyer par une pensée positive et donner vie à cette pensée par une image. Enfin, l’image doit être portée par une émotion de joie, d’amour et de tout ce qu’on veut… Il suffit ensuite d’emballer le tout dans la foi en la puissance bienveillante de l’énergie qui nous entoure. Imprégnons-nous de cette conviction et prononçons une phrase comme celle-ci par exemple : « C’est ça que je souhaite et cela se produit, merci. »

Choisissons donc clairement un domaine ou un âge où nous avons diagnostiqué une souffrance plutôt que de nous mesurer à un gros paquet diffus. Il s’agit de ne pas noyer notre pensée sous un déluge d’informations confuses. « Nous allons guérir de la cruauté de ce dentiste » convient parfaitement. Ensuite construisons-nous une image rayonnante et pleine de vie. Utilisons une photo, inventons-nous une autre expression, donnons-nous même un autre prénom si le nôtre nous pesait, installons de nouvelles vibrations, amenons de nouvelles émotions. Voyons sourire l’image et sourions-lui, laissons grandir non seulement l’amour et la compassion, mais l’entrain et l’enthousiasme pour cette nouvelle expérience que nous allons vivre ensemble. Il s’agit de redonner à l’enfant sa joie initiale à partir de notre état joyeux : cela fera résonance.

Maintenant dans la lumière du cœur ouvert, reposons-nous avec nous-mêmes. Suivant notre souffle dans une respiration consciente qui nous empêche de battre la campagne, on a désormais assez d’énergie pour comprendre qu’aimer tous les aspects et les protagonistes de notre existence est la seule voie de guérison parce que c’est la seule voie vers l’union. La voie du cœur est la seule qui étreigne les êtres et jusqu’aux étoiles les plus lointaines et qui permette la sécurité. On est bien dans l’amour, c’est chaud et c’est inépuisable. La puissance d’unification du cœur répare les dégâts de la voie de la séparation et nous disposons de cette puissance. Dans cet esprit, toujours dans cette méditation, on peut suivre le conseil de Saint Marc. « Laissez venir à moi les petits enfants, » fait-il dire au Christ avant de nous apprendre que « les prenant dans ses bras, il les bénissait. » Prenons-nous dans les bras gentiment en nous reliant à un amour souverain. Bénissons-nous.

Si d’emblée nous ne pouvons contacter le Christ ou l’enfant en nous, testons diverses techniques données par les psychologues, toujours avec notre intention claire. Voici quelques unes de leurs prescriptions. Entrer dans un dialogue à haute voix avec notre petit enfant en commençant par lui demander pardon de l’avoir si longtemps négligé, lui offrir des crayons pour qu’il dessine ou encore commencer avec lui un échange épistolaire en écrivant nos lettres de la main qui n’en a pas l’habitude. En cas de difficultés au démarrage, utiliser des madeleines, je veux dire des madeleines proustiennes : une chanson de notre enfance, une photo, un tour de manège, un plat qu’on ne se fait plus.

Il est inévitable que notre souvenir nous confronte à d’autres personnes, ne les évinçons pas. Prenons nos parents par exemple. Nous avons peut-être gardé une dent de lait contre eux. Mais reconnaissons que nous sommes faits à 100 % de la chair de notre maman, selon l’expression maternelle « Tu es la chair de ma chair ». Est-elle heureuse ? Le fut-elle ? Ne lui ressemblons-nous pas par de nombreux points ? Ou à certains autres de nos ancêtres ? En réalité, nous vivons par eux tous, sans eux nous ne serions pas, et eux vivent en nous jusqu’à ce qu’à notre tour nous devenions des ancêtres vivant dans nos descendants. Ainsi, l’attitude adéquate à la rencontre de notre enfant intérieur est de reconnaître que notre lignée nous a légué ce qu’elle était, qu’elle nous a construits comme on l’a construite. Nous n’avons pas inauguré l’expérience et la sensation de l’abandon, du rejet ou de l’humiliation, nos aïeux l’ont vécue avant nous et tant qu’elle n’est pas guérie leur propre souffrance accroît la nôtre par son écho. En un mot, nous ne sommes pas séparés de notre lignée. Nous sommes elle, elle est nous.

Ah zut ! Voilà qui nous oblige presque à leur pardonner ! En effet, leur en vouloir non seulement est contraire à l’amour, mais ça devient contraire à la raison. Cela nous empêche tous de guérir, eux et nous, tandis qu’accepter les choses comme elles sont et passer l’éponge sur leurs torts ouvre la voie à notre régénération en déblayant le terrain. Bien sûr, il ne s’agit pas d’effacer complètement ce qui a été vécu, mais la charge émotionnelle et pathogène qui s’en est suivie. Thich Nhat Hanh dans son livre Prendre soin de l’enfant intérieur propose des temps de marche ou de respiration conscientes, « J’inspire, je me vois à l’âge de cinq ans, j’expire, j’ai de la compassion pour cet enfant. » Puis : « J’inspire, je vois papa à cinq ans, j’expire, je souris à papa ». Il est certain qu’en cas de conflit, nous aurons plus de facilités à pardonner à notre père encore bambin que dans l’âge où il nous flanquait des claques. Ça vaut le coup d’essayer en cas de blocage.

A la suite de ces pratiques, peu à peu, nous commencerons à pouvoir nous observer dans la vie quotidienne sans nous mal juger, en dehors même des temps d’intériorisation ou de rendez-vous formel avec notre enfant. Cela demande une grande vigilance car le déclenchement pourra avoir été très fugace : un signal inaperçu, des connexions inconscientes dans notre cerveau, et hop ! nous aurons à nouveau été en contact avec le traumatisme sans l’avoir su. Du coup, notre réaction portera le sceau de la douleur passée, elle ne sera ni libre ni adéquate. Mais peu à peu par notre attention bienveillante nous deviendrons conscients de nos comportements disgracieux et nous apprendrons à diriger le regard vers la racine de souffrance qui en est la base. Nous finirons par découvrir qu’il n’y a pas d’accès de tristesse sans cause, ni d’irritation ou de propos cassants gratuits, il n’y a que des appels au secours.

En y répondant, nous avancerons doucement vers notre unification intérieure. Nous sortirons le petit malheureux du placard et récupérerons notre enfance. Nous retrouverons dans notre présent d’adulte la liberté d’expérimenter même ce qui lui a été interdit et une vie tout à fait différente de celle que nous mettons en œuvre va peut-être surgir. Nous ne serons plus ces amputés, seuls, occupés à pousser la radio pour ne pas entendre crier dans la cave. Nous serons là, nous tous dans tous nos âges pour fêter la vie. Cela suffirait à nous plaire n’est-ce pas ? La réalité est encore plus riche. Si nous vivons de l’héritage de nos ancêtres, si nous sommes en interaction avec eux, en nous guérissant, nous les apaisons. Heureux, reconnaissants, ils deviennent nos alliés. Nous ne transmettrons plus non plus nos blessures à nos descendants si bien qu’ils seront davantage capables que nous d’être heureux en harmonie.

Mieux encore. Les découvertes de la physique quantique ouvrent des perspectives incroyables. Selon elles, le temps est une dimension pratique pour vivre ici. Mais en réalité nous sommes une vibration de la conscience d’une intensité d’énergie complètement inconcevable et hors du temps. Il s’ensuit que ces flèches temporelles sur lesquelles les enfants apprennent les conjugaisons sont valides dans le cadre de notre existence actuelle mais que cette linéarité n’est pas l’unique réalité. En réalité, tous les possibles de tous les temps se juxtaposent simultanément dans l’infini de l’énergie.

Tout le monde convient aujourd’hui que le passé conditionne le présent. On admet désormais que le présent peut conditionner le passé, et même que le futur conditionne le présent puisque dans cette énergie tous les possibles sont possibles. J’ai lu qu’en mathématiques pures, la réversibilité du temps est déjà en équations. De ce fait, exactement comme les scientifiques ont découvert qu’un photon déjà lancé sur une piste pouvait jusqu’à un certain degré de sa course rétrograder dans le temps et s’adapter à une situation nouvelle, dans une certaine mesure notre passé peut se modifier d’une façon ou d’une autre. Par conséquent l’attention de l’adulte va permettre rétroactivement à l’enfant soigné par son âge futur d’être déjà consolé quand la blessure survient. N’est-ce pas une découverte exaltante qui nous appelle davantage à nos responsabilités ? N’est-ce pas une aide prodigieuse que nous pouvons nous apporter au moment même du malheur ? Une merveille de l’amour ?

Ainsi devenons-nous de plus en plus complets et tranquilles, de plus en plus proche de nous. Ayant retrouvé notre enfant, sans cesse nous le protégeons. Et un jour, nous découvrons que c’est l’inverse : c’est lui qui nous protège. Peu à peu, il nous mène à un état d’être inconnu de la plupart d’entre nous : l’état de l’enfance retrouvée dans l’âge adulte. Et ça donne quoi ? Reprenons la liste que nous avons égrenée tout à l’heure : un adulte à nouveau vrai, relié à son corps, présent, enthousiaste, clair dans ses besoins, attentif, concentré, libre, créatif, sensible à l’amour et la compassion, joyeux et émerveillé, confiant et vêtu d’innocence. Un être dans le même temps sage, responsable, conscient, utilisant par amour toutes ces qualités pour continuer à apprendre et agir dans l’intérêt de tous. Peut-être est-ce là la définition d’un homme éveillé ? Qu’en disent les anciens ?

Ils sont plus concis que cette conférence mais ils disent la même chose ! Selon Lao Tseu, « celui qui est dans la complétude de la vie est pareil à un nouveau né.  » Sa confiance ne va plus à ses parents terrestres mais à l’expérience de la source lumière-amour qui nourrit toutes ses qualités et coule en lui, cette source dont il ne se sent plus séparé. Son bonheur est aussi infini que sa nouvelle naissance. Le Christ déclare à peu près la même chose de son côté. « A celui qui ne redevient pas comme un petit enfant, le Royaume des cieux est fermé. » Comme Lao-Tseu, il parle de naissance : « Il te faut renaître d’eau et d’esprit » explique-t-il à Nicodème. Dans notre matière, nous ne sommes pas maîtres de l’esprit, qu’on dit aussi souffle, feu, lumière, amour et que les sciences les plus laïques nomment aujourd’hui énergie-information et vide plein … Dès lors, cette nouvelle naissance n’est pas de notre ressort. Mais cette énergie est partout et elle se donne. Nous baignons dedans, nous pouvons la respirer, lui abandonner notre renaissance. Dans cette conscience et cette confiance, allons vers notre enfant intérieur. Prenons-nous par la main pour une promenade vers ce que nous sommes. Dès les premiers pas, la lumière croît.

Y a-t-il un destin?

Cette question qui agite les humains depuis des millénaires a reçu des réponses nombreuses : la mythologie, les religions, la philosophie, les sciences ont donné leur point de vue et le bistrotier du coin aussi. C’est que la question est d’importance : le destin, c’est le nom qu’on donne à la trame de notre vie, à ses évènements marquants depuis notre naissance jusqu’à la date de notre mort. En fait du point de vue événementiel, il n’y a pas de sujet plus important que de savoir si nous avons ou non un destin, car cela revient à savoir si nous pouvons ou non faire ce que nous voulons dans la vie, à poser la question du libre-arbitre. J’aurais donc pu donner un titre plus provocateur à cette conférence : est-il possible que nous soyons des marionnettes ? On voit tout de suite que derrière cette question en surgit une autre: qui est-ce qui tirerait les ficelles ? Quelle liberté nous resterait-il ? Je ne sais pas encore si c’était mon destin de m’intéresser au destin, mais je vais faire de mon mieux. Nous verrons que l’avis général est qu’il y en a un. Quelles réactions les hommes ont-ils jugée la meilleure, quelles raisons en ont-il donné et quels tireurs de ficelles ont-ils diagnostiqués? Quelle liberté cela laisse-t-il et dans quelles conditions peut-on s’en affranchir? Commençons par nous intéresser au mot, que nous en dit-il ?

Le mot destin a plutôt de sombres connotations, presque synonyme d’un mot encore plus tragique qui est le mot Fatalité. Destin, fatalité, l’étymologie de ces deux mots est très claire, elle signale dans les deux cas l’absence de toute liberté pour l’homme. Destin vient du latin destinare qui signifie attacher, assujettir, immobiliser, fixer solidement. Bigre ! Pas de liberté là-dedans… D’ailleurs, en ce qui concerne les transports, c’est heureux que la destin..ation ne soit pas fluctuante. Le trajet et même l’horaire sont normalement connus car ils ont été fixés solidement au préalable. Fixés à quoi ? A « ce qui a été dit », en latin Fatum, par des instances supérieures. Dans le mot latin nous reconnaissons la triste fatalité qui déroule des évènements où celui ou ceux qui « disent » notre vie sont loin d’être toujours bienveillants. Parce qu’ensuite, ce qui a été dit est forcément ce qui se fait, c’est un programme inéluctable. En un mot, nous sommes destinés à être prédestinés. En bien ou en mal, rien de ce qui a été dit ne peut ne pas se faire, et rien de ce qui se fait ne peut ne pas avoir été dit, affirment les musulmans quand ils analysent la force du destin : Mektoub.

Notons que cette définition très large du destin n’assujettit pas seulement l’homme. Tout ce qui est corps dans l’univers doit y être soumis. Dès qu’il y a apparition, évènement, disparition, la question peut se poser : Pourrait-il, ou aurait-il pu en être autrement ? Les animaux, sauvages et domestiques, et même les arbres et les étoiles sont donc concernés. Pourquoi tel chien est-il chouchouté et couvert d’un manteau à carreau dès qu’il fait un tantinet froid tandis qu’un autre est nourri de coups de bâton et de croûtons de pain, attaché à sa niche toute sa vie ? Pourquoi telle forêt est-elle saccagée quand une autre est déclarée patrimoine protégé ? Enfin pour remonter au commencement, le big bang était-il libre de big-banguer ? D’ailleurs notre big-bang personnel, je veux dire l’instant de notre conception, sommes-nous certains de l’avoir décidé ? Et choisirons-nous l’heure et les modalités de notre mort ? Pour ces deux bornes, la réponse est non, du moins en ce qui me concerne. Et entre les deux ? L’étymologie répond clairement que c’est non aussi.

La sensation assez répandue de ne pas avoir barre sur le destin, de la naissance à la mort en passant par ce qui se déroule entre les deux, explique sans doute la tendance que nous avons à le noircir. Les Grecs sont encore plus définitifs sur ce point. Vous savez que leurs dieux jouent avec les hommes comme des joueurs d’échec avec leurs pions sur un plateau ou des joueurs de jeux vidéos. Ils font et défont les destins selon leur bon vouloir, et comme ils se disputent entre eux, le destin peut changer selon celui qui a repris la main. Il y a des exemples de cela dans toute la mythologie, mais c’est particulièrement explicite chez Homère dans l’Iliade et l’Odyssée. Eh bien, même les dieux doivent se plier devant l’Anangkè, la Nécessité, mot qui signifie en français littéralement : ce qui ne peut pas ne pas être. Selon l’Encyclopedia universalis, Anangkè est une « instance inflexible gouvernant le cosmos, sa genèse, son devenir et la destinée humaine ». Ses filles sont sinistres. Elles se nomment la nuit, la mort etc, et il est clair que nul ne peut y échapper. En somme, le déroulement des évènements d’une existence est non seulement préfixé, mais il est marqué par la tragédie ou au moins la souffrance pour reprendre le constat de Bouddha.

Il suffit de se pencher sur une carte du monde. Nous sommes des centaines de millions à vivre sous le seuil de pauvreté et à mourir de faim ou de soif, mort qui cause d’atroces souffrances paraît-il, et ce dès notre âge tendre. Les images qui nous viennent actuellement du Yemen en témoignent. L’enfant qui naît dans un pays battu par la guerre, le climat ou l’exploitation économique est évidemment marqué par un destin différent de celui des nouveaux-nés ici. D’ailleurs chez nous aussi, des disparités monstrueuses séparent les enfants bien pourvus des plus mal lotis : certains croulent sous les jouets, d’autres ne mangent pas tous les jours, certains sont choyés, d’autres pédophilés. L’expression « mal lotis », nous ramène au destin car il signifie qu’on a mal tiré au sort et que le lot reçu n’est pas enviable. Demeure la question du pourquoi. Pourquoi tire-t-on celui-ci ou celui-là ? Pourquoi naît-on ici plutôt que là ?

Vous me soulignerez que s’il y a une telle disparité, c’est qu’heureusement tout le monde n’est pas dans une situation épouvantable. C’est vrai. Il existe de jolis destins qu’on remarque, des fleuves tranquilles qu’on voit moins, et des existences ordinaires qui semblent sans destin… à moins que justement, cela encore ne soit un arrêt du destin. Il existe de bienheureuses circonstances qui vous sauvent d’un cheveu, vous éloignent du mauvais endroit au mauvais moment. Il arrive que des personnes aient la baraka, nées coiffés, sous une bonne étoile ou bénies par la providence. D’ailleurs, avant de prendre un bateau, les anciens Romains faisaient de sérieuses enquêtes sur les quais des ports afin d’embarquer avec un capitaine renommé pour sa Chance car un chanceux porte chance et vive versa… Quand on doit prendre la mer, un capitaine de navire malchanceux, c’est embêtant… Nous ne nous plaignons pas d’être béni des dieux, c’est bien agréable, mais la question de notre liberté n’en est pas résolue pour autant : avons-nous décidé la chance, ou en sommes-nous les bénéficiaires aléatoires ? Réjouis ou affligés, ne sommes-nous que des spectateurs de nos vies ? Être heureux n’assure pas du bonheur à long terme car la roue tourne, et la baraka n’est pas un compte en banque.

D’ailleurs même en Europe où nous pouvons nous considérer comme chanceux, il n’y a qu’à voir comment nous nous comportons souvent les uns avec les autres au niveau personnel, politique et social pour nous rendre compte que la peur n’est pas loin. Pour rester chez en France, beaucoup ont peur de la maladie, de la précarité, de l’agression etc. Et cette peur ne vient-elle pas du fait que nous nous disons qu’à tout moment le destin peut frapper ? Que le sort peut donner des coups ? Malheureux coup du sort, uppercut du destin… Je ne vous lirai pas la page des faits divers ni celle des hôpitaux pour illustrer les KO de la fatalité. Je suis allée passer quelques jours au Maroc l’an dernier et j’ai été estomaquée du nombre de Inch’Allah!  si Dieu veut, que les gens disaient comme des ponctuations : pour l’heure du départ d’un bus, Inch’Allah!  pour l’approvisionnement du marché en poivrons, inch’Allah ! pour le soleil de l’après-midi, inch’Allah. Nos ancêtres, les indo-européens ne possédaient pas de futur dans leur conjugaison mais un mode exprimant le souhait. Par exemple, ils ne disaient pas « Demain je mangerai de l’ours rôti au feu », mais plus sagement « Demain j’aimerais bien manger de l’ours rôti », sous-entendu si le feu ne s’est pas éteint, si l’ours ne m’a pas déchiqueté, si le destin me le permet.

Si le destin décide de tout dans notre vie jusqu’à presque notre menu du jour, et s’il est parfois dangereux pour nous, il est inévitable que l’humanité y ait opposé une réaction. Il y a les gens qui cherchent donc à jouer au plus fin avec lui, à le déjouer, il y a ceux qui cherchent à le percer, et ceux qui s’y soumettent, ceux qui l’épousent. Voyons.

On peut chercher à le déjouer par l’intelligence et la ruse, comme le fit Ulysse l’ingénieux. J’aime bien Ulysse. Il avait fait donner une parole légère un jour de sa jeunesse, parole qui liait plusieurs prétendants d’Hélène pour la ramener à son mari au cas où elle lui serait infidèle. Lorsqu’elle le devint, Ulysse était l’heureux papa d’un bébé joyeux, dodu et joufflu. Partir guerroyer dans ces circonstances n’avait aucun charme, d’ailleurs il ne se considérait pas lié par ce serment qu’il n’avait pas prêté lui-même. Lorsque ses pairs vinrent le chercher, il usa d’une ruse que de nombreux conscrits réutilisèrent par la suite pour éviter l’enrôlement, il simula la folie cultivant n’importe comment son champ et répondant de travers. Au moment où de guerre lasse si j’ose dire, ses compagnons se retiraient, frappa le destin. Pénélope la charmante apparut avec son petit. On le lui prend, on le pose devant le soc et Ulysse ne peut se résoudre à couper son fils en deux. Il est démasqué, il doit partir et ne retrouvera sa famille que vingt ans après. La ruse ne sert à rien contre le destin.

Une autre sorte de parade peut être de chercher à connaître l’avenir où le destin nous attend. Comme disent les proverbes, il vaut mieux prévenir que guérir, et un homme averti en vaut deux. Si on sait où est le radar, on ralentit, si on sait où est le danger, on l’évite. C’est une autre façon de chercher à déjouer le destin… Mais pour percer à l’avance les projets de ou des dieux, il faut une interface parce que nous sommes inhabiles aux conversations divines. C’est pourquoi les civilisations diverses ont établi toutes sortes truchements. Les chamanes écoutent le bruit du vent dans les feuilles, la direction d’un cours d’eau, la provenance d’un vol d’oiseau. C’est la science des présages. J’étais fascinée lors de mes études par le degré de précision de l’hépatoscopie, divination par le foie des animaux sacrifiés. On a même retrouvé des tablettes grecques marquées de foies cartographiés avec une signification précise à retenir selon l’endroit touché. L’époque moderne quant à elle a multiplié les mages, les jeux de cartes divinatoires, les interprétations astrologiques et tous les channellings.

Le principe de la divination est que nous sommes en correspondance avec tout l’univers et que quand on est ami avec lui, il répond amicalement à nos questions. Si on accepte ce postulat, il reste quand même une limite : c’est qu’on ne peut déchiffrer que ce que notre conscience est apte à comprendre. On sait maintenant que la pensée est faite d’agencements de mémoires… Aussi est-il absolument impossible pour le cerveau de penser un avenir entièrement neuf, il ne peut faire que du vieux, du faux neuf à la rigueur, comme un enfant qui avec quelques cubes tourne toujours autour du même type de construction. A titre de test immédiat, savons-nous même ce que sera notre prochaine pensée ? Non ? Voilà pourquoi l’homme est incapable de comprendre certains oracles : il faudrait que notre cerveau soit doté de cubes que nous n’avons pas. D’ailleurs Apollon, dieu solaire qu’on contactait à Delphes était aussi appelé l’Oblique en raison de l’obscurité de ses propos. Sur un trône aux premières loges, Artaxerxès partit regarder la débâcle et le massacre de son armée jusqu’au dernier soldat pour avoir mal interprété la pythie. Il en est d’ailleurs de même pour la Sybille romaine qui rendait fréquemment des oracles… sibyllins, mot qui signifie : « particulièrement obscur et incompréhensible » . Comme on dit familièrement : je me comprends !

Lorsque certains éléments sont faux, ou lorsqu’il manque carrément trop d’informations compréhensibles à la pensée, la prophétie risque de ne servir à rien qu’à fourvoyer plus gravement encore. C’est ainsi qu’Œdipe tua son père et épousa sa mère en cherchant justement à éviter ce funeste destin qu’on lui avait prédit. Comme le dit Racine par la bouche d’Oreste dans Andromaque  :
« Mais admire avec moi le sort dont la poursuite
 Me fait courir alors au piège que j’évite. »
L’oracle était vrai, certes, mais Œdipe ne pouvait le comprendre faute d’une information. Une information de taille : ceux qu’il croyait ses parents n’étaient pas ses vrais parents, et eût-il tué l’homme qui l’avait élevé qu’il n’aurait quand même pas tué son père… Par contre, en fuyant sur les chemins, il ouvrait les opportunités de les rencontrer, ce qui n’a pas manqué. On connaît aussi la fable de Samarcande. Un homme un jour aperçut la Faucheuse sur une route qu’il allait emprunter. Saisi de frayeur il partit à toutes jambes dans une autre direction, sur la route de Samarcande, tout en se félicitant de lui avoir faussé compagnie. Ici, entendons la mort en voix off : « Je me demande pourquoi il court si vite, alors que nous avons rendez-vous ce soir-même à Samarcande. » Bien sûr, l’homme l’ignorait.

Aussi, devant l’échec de beaucoup de parades, l’homme a souvent choisi la soumission, voire l’abdication devant le destin. C’est ce qu’on appelle le fatalisme. Les conséquences en sont diverses. La première est une sorte d’abattement, celui de la souris qui sait qu’il y aura toujours des chats, celui de l’enfant dans les mines qui sait qu’il y aura toujours des contremaîtres et assez de charbon pour une vie entière sous la terre, celui de qui dort dehors et qui sait que l’hiver, c’est tous les ans. La deuxième conséquence du fatalisme c’est le renoncement volontaire au libre arbitre : soumission, démission. Comme le déclare encore Oreste :
        « Je me livre en aveugle au destin qui m’entraîne. »

Je me souviens d’un bambin en Algérie où nous étions allés. D’une pâleur extrême et chétif, il était fils d’une danseuse du cabaret où nous avions dîné. Alors que nous nous inquiétions plus tard avec elle de ce petit, elle répondit avec résignation : « C’est comme ça, il a l’habitude. » Le destin n’attend pas. Cette attitude de soumission fataliste pose encore plus que les autres la question de la liberté et de la dignité humaine : n’est-elle pas bien déresponsabilisante ? Sous prétexte du destin, il n’y aurait plus qu’à tout accepter, des couleuvres aux vipères de la vie, abdiquer toute créativité, toute entreprise, se coucher comme l’animal qui reconnaît sa défaite, il n’y a plus qu’à laisser grossir le chasseur. Se laisser aller, quoi, devenir paresseux, sachant que la paresse est l’un des sept péchés capitaux répertoriés par les catholiques. Oui, mais que faire d’autre puisque justement il n’y a rien à faire ?

Prendre acte de ce qui est, ne serait-ce pas au contraire une voie vers la sagesse ? Puisque le destin est inévitable, s’en offusquer et chercher à le combattre serait aussi déplacé que de se plaindre de la pesanteur ou de l’alternance du jour et de la nuit, ce serait de l’énergie perdue. Dans ces conditions, il ne reste qu’à chercher la sérénité et le bonheur dans l’espace que le destin nous laisse. S’il arrive une épreuve dans une famille, comme un suicide par exemple, le « C’était écrit » permet moins de culpabilité pour les proches : on ne peut pas davantage aller contre le destin des autres que contre le sien. Cette acceptation remet sur le chemin de la paix. Pour revenir à cette danseuse, sa résignation n’était-elle pas plutôt une preuve de sagesse puisqu’elle n’avait aucun autre choix ?

De grands penseurs ont été de cet avis, depuis Gide et son : « Où tu ne peux pas dire tant mieux, dis tant pis » jusqu’aux nouvelles approches thérapeutiques. Seule l’acceptation de ce qui est nous libère des émotions négatives que leur refus provoque. Car à quoi servent la révolte, la colère, l’amertume, la culpabilité, la résistance ? Juste à rajouter des perturbations aux épreuves de notre destinée. A quoi sert de vitupérer et ressasser contre l’usine qui nous employait si elle est définitivement délocalisée, sinon à nous accrocher à une situation disparue donc sans vie et à infliger un ulcère bien vivant à notre estomac ? L’acceptation – qui se nomme dans ce cas acceptance, est parfois la seule réaction adaptée parce qu’elle permet et d’ouvrir le regard et de nous ramener à notre présent. Et nous, un aspect de notre vie résonne-t-il avec le besoin d’acceptance, assez répandu puisque le destin est souvent contrariant ? En décrispant notre attitude, nous reprenons non seulement pied dans notre actualité, mais nous rendons aussi possible un avenir. Un proverbe arabe dit que quand Dieu ferme une porte il ouvre une fenêtre. Et comme celle-ci ne se trouve pas toujours là où on l’imagine, c’est une raison de plus pour rechercher la paix et le regard ouvert par l’acceptation.

L’acceptation de ce qui est donné par la vie est une grande composante du bouddhisme : il serait folie de croire qu’on pourrait traverser la vie sans souffrir : Bouddha fut persécuté, Jésus fut crucifié. Il est fatal que tout étant impermanent, des changements soient inévitables dans nos vies, mais nous, nous aimerions dès que ça va un peu bien, que rien ne change. Or comme nous sommes tous interdépendants, d’une part nous ne pouvons éviter le changement, et d’autres part, nous n’en sommes pas souvent les maîtres : trop de facteurs nous échappent, parce qu’ils viennent des actions des autres. Nous aurons beau saisir nos possessions, matérielles ou sentimentales, cela ne les empêchera pas d’être volatiles. La seule chose qui changera alors entre le sage et l’homme ordinaire, c’est notre façon de vivre ce destin. Si nous sommes agrippés à ce qui doit partir, cela sera un arrachement et nous nous créerons un destin encore plus douloureux. Si nous sommes lucides, nous verrons qu’il n’y a pas d’autre voie que d’apprendre la sagesse de l’acceptation.

Outre l’impermanence et l’interdépendance, les traditions orientales donnent une autre explication au destin, une justification rationnelle acceptable par notre intelligence. C’est ce qu’on nomme le karma. Nous savons que le karma est la loi de la cause et des effets. Chez les orientaux, elle s’exerce dans le cadre de réincarnations d’une vie sur l’autre, et cela explique l’incompréhensible : le bonheur ou le malheur des destinées. Si nous avons un beau destin dans une vie, c’est que lors d’une vie précédente nous avions gagné des points pour cela. Si nous ne faisons rien de beau ni d’utile de notre bonheur, nous usons notre capital sans le renouveler et la suite sera moins plaisante. Si nous sommes malheureux, nous payons notre dette envers l’univers et ceux à qui nous avions fait du tort. Je ne discuterai pas cette vision des choses même si elle est satisfaisante pour l’esprit, parce qu’elle est difficilement démontrable dans l’état actuel de nos connaissances. Mais la notion de l’enchaînement des causes et des effets s’exerce aussi à l’échelle d’une seule existence et ça c’est vérifiable, ancré dans la connaissance des peuples et chez nous aussi.

Dans les contes de fée, le prince qui sauve une grenouille s’en voit récompensé par un cadeau magique qui lui servira s’il se trouve en péril. Les vilaines filles qui refusentde puiser l’eau du puits pour une belle dame et qui l’insultent sont condamnées à cracher des crapauds à chaque syllabe tandis que la gentille au cœur d’or peut épouser le prince du pays tant il sort de pierres précieuses à chacun de ses mots. Et nous ? Les proverbes le disent : quand on crache en l’air ça vous retombe sur le nez, et comme on fait son lit on se couche. Il serait incohérent de faire la grimace en regardant sa couette en boule si c’est ainsi qu’on l’a abandonnée le matin n’est-ce pas ? Et si nous crachons en l’air sans changer de place, nous n’allons pas nous exclamer trois secondes plus tard d’un air dégoûté : « Mais qu’est-ce que c’est que ce truc-là ? » Ces conséquences ne sont pas à classer dans les coups du sort mais nous renvoient à notre unique responsabilité. Le karma dit qu’il en est ainsi de toutes nos actions : chacune est comme une semence qui donnera son fruit.

Ça se corse lorsqu’on sait que les pensées et les moindres gestes sont considérés comme des actions… Nous avons vu que nous sommes incapables de prédire notre prochaine pensée. Mais nous souvenons-nous de celle d’il y a dix minutes ? Si nous avons pensé du mal de quiconque ou de nous-mêmes, nous avons chargé la balance du côté d’un mauvais destin car selon ces traditions, tout est enregistré dans l’univers. Le fruit peut-être sera amer. Que nous l’ayons oublié n’y change rien. De fait, nous oublions beaucoup, et nous sommes même parfaitement inconscients de la plupart de nos actions, si bien que nous vivons en victimes ahuries des situations que nous avons créées nous-mêmes. Parfois notre inconscience est telle qu’elle couvre des éléments importants de nos existences, par exemple, nous nous surendettons sans voir la ruine au bout, nous fumons sans penser au cancer et nous tombons des nues quand ça arrive. Parfois, c’est bénin, juste un indice de notre inattention et assez commun. Ou alors je suis la seule à ne pas me souvenir d’où j’ai posé  mes lunettes ?

Le triste constat de notre absence à notre vie porte en soi sa solution et une piste de travail à emprunter dès maintenant si on veut. Car si c’est notre inconscience qui crée une partie de notre malheur, plus nous mettrons plus de conscience dans nos vies, moins nous vivrons de malheur. Avoir plus de conscience amènera plus de lucidité sur ce que nous faisons, sur nos mécanismes psychologiques, et cela ouvrira notre intelligence pour nous permettre une attitude plus juste devant la vie. C’est cette lucidité qui nous protègera des retours de bâton, comme on dit en Français pour parler du karma. C’est vrai aussi bien à titre personnel que collectif : nous prenons souvent pour l’expression du destin ce qui n’est qu’une répercussion d’un mécanisme que nous avons nous-mêmes mis en route sans y faire attention.

Ce qui se passe aujourd’hui sur terre est édifiant de ce point de vue. La somme des causes que nous lui avons infligées en partie en pleine inconscience a pour effet notre autodestruction programmée. Peut-on appeler cela un destin ? Oui sans doute pour des millions de personnes qui se sentent impuissantes dans cette situation, tandis que d’autres s’entêtent. Oui pour les victimes des tsunamis et des tempêtes aux noms d’anges, oui pour l’ours blanc qui dérive sur un morceau de glace, oui pour la forêt que la chaleur embrase, oui pour tous ces innocents que soufflent les bombes. Mais la vérité, c’est que notre terre est une unité et que même si nous paraissons étrangers les uns aux autres, nous sommes ensemble. Le cœur défaille pour un coup au pied, parce qu’en vérité le corps est une unité. De même par la faute de certains, d’autres meurent. Mais au fond nous sommes tous reliés et un jour les victimes comme la terre entière, notre unité, notre corps, crie grâce avec les tortionnaires.


Nous voyons bien que cela n’a rien d’un destin programmé par une quelconque vindicte divine, que c’est nous qui l’avons construit. Ne cherchons pas ailleurs le tireur des ficelles de notre malheur : le destin, c’est nous. Aujourd’hui, pas besoin de dieux dans l’Olympe qui se battent entre eux par Grecs et Troyens interposés, il suffit de pays riches qui déplacent ailleurs leurs conflits armés pour être tranquilles chez eux. Il suffit de vendeurs d’armes qui n’en voudraient pas l’usage chez eux. Il suffit d’une exploitation éhontée qui affame et assoiffe à quelques encablures de nos palaces. Nous sommes pour nous-mêmes les dieux les plus hostiles. Le petit garçon souffreteux de la danseuse du cabaret devait son malheur à la cupidité du propriétaire plus qu’aux arrêts d’Allah. Le père d’Œdipe avait voulu assassiner son fils avant d’en être la victime et n’avait échoué dans son projet que par la pitié de l’exécuteur. Quant à Ulysse, il avait proposé lui-même cette idée tordue de guerre en cas d’adultère d’Hélène…

Prenons la mesure de notre responsabilité : ajoutons que les conséquences de nos actes se reportent aussi sur nos descendants, que si les parents boivent les enfants trinquent, et que cela se répercute sur plusieurs générations. Ce qui est vrai pour nos descendants fait de nous des êtres dépendants des actes des ancêtres qui sont ainsi les vecteurs de notre destin. S’ils ont été des gens de bien, c’est ce qu’ils ont transmis mais leurs conduites inappropriées pèsent aussi. On ne sait pas vraiment s’il était fatal qu’Eve mangeât la pomme et si elle était complètement libre de la refuser, en tout cas nous portons depuis ce jour fatidique le karma de son péché ! Si les conséquences sont si durables, comment espérer sortir de la roue du destin ?

Les chrétiens donnent une réponse depuis deux mille ans par Marie et Jésus. Ils appellent Marie la nouvelle Eve et le Christ le nouvel Adam, les nomment libérateurs des rigueurs de la loi (le destin) et venus apporter la grâce (la liberté). Qu’ont-ils fait ? On remarque d’abord que la vie de Marie et de Jésus est marquée par l’amour. En eux il n’y a que l’amour, un amour gratuit et universel qui transcende tout jusqu’à la mort. Ainsi ils ont entièrement embrassé, épousé les circonstances de leur vie qu’on appellerait destin. Cette embrassade ne leur est pas réservée, elle est proposée à tous. Cela n’a rien du fatalisme ni de la soumission, il n’y a aucune abdication : c’est un oui d’amour à tout ce qui se présente à vivre. Pour rester chez les chrétiens, Blandine caresse les lions dans l’arène, Saint François embrasse le lépreux, mais ces exemples sont universels et l’instituteur s’avance devant le soldat pour être fusillé à la place d’une jeune maman.

Les soucis moins violents de la vie sont aussi transformés bien sûr, non pas pour s’enfoncer dedans mais pour en sortir par et dans le Oui… Dans cet amour inconditionnel, dans cette foi dans l’amour comme base de notre monde, rien de ce qui passe n’a d’importance. Il n’y a plus de destinée, il y a des opportunités d’aimer. Tous ceux – d’où qu’ils viennent, qui vivent ces épousailles de la liberté et de l’amour absolu découvrent que l’adversité se métamorphose en tremplin. Ils découvrent que la fatalité n’est que l’écrin de la liberté. Tout fond dans le brasier de l’amour, même le destin. Et lorsqu’il ne s’agit pas d’embrasser la mort, on ne meurt pas, on décide la chance.

Décider la chance sans lutter contre le destin, c’est un brin provocateur pour notre impuissance ! Pourtant, dès lors que l’avenir est essentiellement la continuation de notre présent (hors les coups du sort) en changeant résolument notre présent, on agit donc sur l’avenir. Les neurosciences le démontrent sans difficulté : la tristesse chronique entraîne l’activation de certains types de neurones qui déclenchent par souci d’harmonisation, un équilibre chimique dans notre corps adapté à la tristesse. Nos épaules et notre regard se baissent, nous perdons l’enthousiasme, nous pataugeons dans la grisaille. A contrario, en décidant la joie, on modifie peu à peu les circuits neuronaux qui se mettent à sécréter d’autres hormones et à habituer le corps à un nouvel équilibre chimique. C’est ce qu’on fait par la méditation taoïste en particulier, avec le nettoyage des organes et du corps, le balayage interne du cerveau. Dès lors selon ce que tout le monde appelle maintenant la loi d’attraction, l’avenir ne sera plus déroulé comme un programme par défaut, autre façon de parler du destin : ce que nous émanerons de positif nous attirera du positif, quel que soit notre problème. Vous me direz que c’est épouvantablement difficile, et c’est vrai. Qu’est-ce qui bloque, donc ? Eh bien… nous, ou plus exactement le poids de nos habitudes et de notre passé en nous.

C’est pourquoi de leur côté, les spiritualités orientales nous rappellent que pour qu’il y ait un destin, il faut qu’il y ait quelqu’un pour le vivre. Jusque là, ça va, ça tombe sous le coin du bon-sens et La Palisse est de cet avis aussi. Mais elles tirent de cette affirmation facile à comprendre des conséquences qui le sont beaucoup moins et qui dénouent le sort. Elles disent que ce quelqu’un focalisé dans son petit corps au regard de l’univers, n’en est qu’une dimension, un peu rikiki même et très transitoire. Que si donc nous éloignions notre œil de la lorgnette par laquelle nous regardons et interprétons la vie, nous découvririons un champ beaucoup plus vaste, un réseau d’interactions à l’échelle de l’univers. Un autre œil s’ouvrirait et notre compréhension s’éclairerait. Tout cela sans qu’il y ait besoin d’aucune interprétation de notre pensée ou de notre émotion. Autrement dit, si nous lâchons l’obsession du commentaire et de l’émotivité, l’addiction à notre image et à notre quelqu’un, si nous renonçons à notre histoire, nous entrerons dans une dimension immédiate de nous. Dans cette dimension, que nous sommes depuis l’origine, nous serons libérés du destin. Pour revenir à la Genèse, le destin frappe Adam ou Eve, mais pas Christ ou Bouddha.

Pourquoi ? Parce que le destin qui bouleverse les choses se produit dans le monde des choses, mais que Christ ou Bouddha ont réalisé leur autre nature, véritable nature qui ne dépend pas de ce qui passe. Selon Bouddha en effet, « il y a un sans naissance, sans devenir, sans création, sans condition » qui permet d’échapper à la tyrannie de ce qui est né, conditionné, créé, ce qui devient et finalement meurt, c’est à dire aux contraintes de notre incarnation et de notre monde. Attention, je n’ai pas dit que cette dimension sans forme permettait d’échapper à ce monde, ce qui serait dommage à bien des égards, mais à sa tyrannie.

Christ et Bouddha avaient aussi un corps et des émotions, ils s’appelaient d’abord Jésus ou Gautama. La découverte de leur véritable nature n’a rien enlevé de leur existence charnelle mais a replacé celle-ci à sa bonne place : une place relative au temps et à l’espace. Bouddha et Christ ont donc réalisé qu’ils étaient à la fois dans le temps et le non-temps, dans la forme et dans cette vacuité que les sciences quantiques découvrent partout jusqu’à l’intérieur de ce qui paraît plein, comme notre corps par exemple. Nos corps sont constitués de 99,999999 % de vide, alors que nous ne le soupçonnons pas. Si on nous l’a appris, nous l’oublions. Les sciences parlent aujourd’hui d’énergie information pour ce vide que nous sommes sans le savoir, elles parlent d’une perfection de l’univers tandis que les traditions nous donnent les mot lumière et amour.

Or si nous sommes dans cette énergie de lumière et d’amour qui remplit la totalité de l’univers, comme elle n’a pas de forme ni de contour, nous ne sommes pas seulement dedans, nous sommes cela. Le Christ déclare donc « Le père (pure conscience et amour,) et moi (dans mon corps ici et maintenant et encore pour un moment) nous sommes Un ». Une telle puissance nous appartient que le destin n’est plus qu’un mot, nous sommes libres. Un espace infini de jeu se déploie, où le miracle n’est pas plus difficile et étonnant que le jeu d’un enfant.

Par conséquent les êtres qui ont découvert leur véritable nature sont tranquilles avant le temps tout en vivant dans leur époque et leur corps. « Avant qu’Abraham fût, je suis » dit Jésus à ses interlocuteurs interloqués. Bien sûr, il n’a dit pas qu’il serait vieux de plusieurs milliers d’années, d’ailleurs certains l’ont vu bébé. Il dit comme les bouddhistes que notre véritable nature est non née, que nous étions là avant le commencement. La Genèse nous donne de cette dimension un petit indice. Sa première ligne narre le Commencement, commencement de la manifestation, coup d’envoi du destin. Or cette ligne commence avec le mot Bereshit qui signifie : au commencement. Vous allez me dire « Eh ba quoi ? Qu’y a-t-il d’étrange à commencer par « au commencement » un récit sur le commencement ? » Pour un peuple comme le peuple hébreu si féru de guématrie, c’est à dire du sens profond des lettres et des chiffres qui leur correspondent, c’est impossible que le premier mot du Livre avec un grand L commence au petit bonheur la chance. Alors que remarque-t-on d’étrange dans ce mot Bereshit ? Il commence avec un B et pas un A, par le numéro 2 et pas le 1. A l’homme de chercher …

La logique voudrait que la découverte soit plus qu’aisée : évidente. Après tout il s’agit de trouver l’accès à ce qui nous remplit déjà et ce dans quoi nous sommes ! Hélas, ce n’est pas l’expérience générale, ou ça se saurait… alors comment faire ? En calmant ce qui bloque notre conscience dans un destin, notre personne. Nous n’irons pas dans le sans forme avec notre forme, nous n’irons pas avec notre lourde pensée dans l’immédiateté de la conscience, avec nos émotions mélangées dans le scintillement de l’amour. Et puis, il est important de nous souvenir que cette puissance, quand elle a bien voulu donner son nom s’est dite « Je Suis », au présent, ou « Soi » selon Krishamurti. Il n’y a donc d’autre lieu de rendez-vous que le présent. Dès lors, pour que les griffes du destin se desserrent, cultivons par tous les moyens possibles l’attention à l’instant. Cherchons à ressentir ce qui est, et si l’occasion s’en trouve, laissons-nous emporter, plongeons, sautons, que sais-je ! Changeons d’état, retrouvons-nous. Pour nous conduire au plongeoir, les chrétiens proposent la prière, les chamanes la communion avec la nature, les orientaux la méditation, les artistes, la pratique d’un art et la liste n’est pas exhaustive.


Abandonnés, immergés dans la splendeur, comme les grands témoins, nous aussi nous découvrirons la puissance de la liberté et le pouvoir de devenir co-créateurs. Pour prendre la comparaison du vase et du potier, nous ne serons plus seulement vase mais potier, plus seulement ce qui est fait (et pas toujours satisfaits) mais ce qui forme. Je connais plusieurs personnes dignes de confiance qui sont entrées un instant comme par inadvertance dans cette dimension d’où elles ont ramené un miracle qu’elles m’ont raconté. Voici celui d’un vieil ami décédé aujourd’hui. Alors qu’entré au fond de lui, il avait regretté d’avoir mal jugé son gendre et de le lui avoir dit, il a senti une chaleur dans sa bouche. En une fraction de seconde il a vu disparaître un cancer de la langue pour lequel on devait l’amputer le lendemain.

Il est dit qu’avec le stylo de feu de cette énergie, nous recevons le pouvoir d’écrire ou réécrire notre vie sur la terre. Le destin s’incline, il n’y a plus de fatalité, le sort ne peut plus s’acharner : leurs lois n’ont pas cours dans l’infini présent, elles ne s’appliquent qu’aux esclaves du temps. Le seul destin qui se dessine désormais est selon l’expression bouddhiste un destin de providence. Et si nous nous éveillons suffisamment pour retrouver cet espace en nous autrement que par accident, si nous pouvons garder bien en main ce stylo, nous n’aurons pas vécu un petit miracle seulement. Nous deviendrons co-auteurs de nos existences et non plus simples spectateurs ou acteurs d’un rôle pré-écrit. Même, si nous le voulions, dans le sein de la Conscience-Amour, nous pourrions modifier le destin de l’univers, rectifier la trajectoire d’une météore ou d’une galaxie, aider la terre. Victorieux, libres.

 

 

 

 

 

 

 

 

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