7 janvier 2026

De l’argent, en avoir ou pas ?

De l’argent, en avoir ou pas ? Un coup d’œil suffit pour nous apercevoir que dans le monde et chez nous en France, il est globalement mal réparti. Nous sommes dans le camp de ceux qui en ont… ou pas ! La question de comment faire pour en avoir est donc parfois cruciale, vitale même car nos sociétés ne permettent pas de vivre sans aucun argent. Les périodes de crise comme celle que nous traversons accroissent encore cette tension. Il est plus surprenant de voir que cela reste assez souvent une préoccupation importante chez ceux qui en ont déjà beaucoup, alors que peu de gens osent dire qu’ils aiment l’argent. En effet nous en avons avons envers lui une attitude ambivalente faite de désir et de condamnation, d’attraction et de répulsion. Cette attitude est souvent irrationnelle, l’argent étant beaucoup plus qu’une monnaie d’échange. Il est chargé de valeurs symboliques et d’un poids psychologique auxquels nul n’échappe, qu’on en ait ou pas. Et puis, l’argent n’est pas neutre. Qu’en font les hommes ? A quoi sert-il ? Quels sont ses manifestations et ses enjeux, d’un point de vue personnel et collectif  ? Va-t-il dans le sens de la vie ou tout au contraire ? Et si on changeait le mot argent par un autre, de quelles nouvelles significations cette question pourrait-elle… s’enrichir ? Mais commençons par regarder ce qu’il est, et où nous en sommes.

Ce qu’il est, c’est un médiateur entre des personnes qui souhaitent vendre et acheter, il permet une liberté plus grande que le troc. Le troc se pratique depuis l’aube des âges entre deux personnes ou deux entités. Sa limite est qu’il faut que j’aie sur l’instant un bien à échanger contre celui que je veux me procurer. Dans les campagnes au Moyen âge, le troc a été longtemps utilisé plutôt que le paiement en pièces, faute de numéraire tout simplement et parce que le paysan, serf attaché à la terre, n’avait pas de projets dispendieux hors du champ, si j’ose dire, couvert par le troc : pas de vol lowcoast, pas de chirurgie esthétique, même pas de dentiste ! De nos jours le troc est remis à l’honneur, on peut échanger du concret, comme un poulet, ou de l’abstrait, comme un cours de maths, et même l’un contre l’autre. Mais même en réseau, même adapté, le troc garde ses limites. Que faire si étant prof de maths, j’ai besoin d’un plombier tout de suite mais que lui n’a pas besoin de cours de maths ? Les réseaux comme le SEL (Systèmes d’Échanges Locaux) ont dû pour plus de souplesse inventer des unités de paiement et une forme de banque interne réservée à leurs adhérents, une sorte de système hybride entre le troc et l’argent.

Débarrassé de toutes ces contraintes, l’argent simplifie les transactions du fait qu’on établit un prix normalement consensuel qu’on peut régler par un nombre variable d’unités de paiement selon son achat. Quand il en faut beaucoup, c’est cher et tout le monde ne peut pas tout acheter, mais des sociologues ont assuré qu’il était un progrès de civilisation : c’est toujours mieux qu’une spoliation du plus fort au plus faible, genre pousse-toi de là que je m’y mette et ferme-la… L’argent est une monnaie d’échange à la valeur établie par convention, qui favorise le libre choix dans le temps et dans l’espace et qui fluidifie les échanges. Grâce à l’argent, mon plombier pourra prendre des cours de gestion si les maths ne lui servent pas, en payant sa formation de compta avec la somme réglée par le matheux pour son intervention. Ou pas.

En ce sens, ce que représente avoir de l’argent peut se dire de n’importe quelle autre unité d’échange considérée comme précieuse et admise par convention dans une population et particulièrement entre les membres d’une transaction. Queues de renard, bœufs, moutons, pierres précieuses ou par exemple sel. Cette denrée miraculeuse permettait de ne pas mourir de faim en conservant les aliments jusque dans les saisons ingrates. Les Romains ont donc payé longtemps leurs soldats en doses d’un sel, d’où notre mot salaire. J’ajoute que celui-ci étant gratuitement extrait par des forçats (esclaves, voleurs, mendiants) ce n’était que bénéfice pour le pouvoir, qui se trouvait ainsi riche d’une inépuisable fortune qui ne lui coûtait rien. Bien après, le sel restant précieux, nous eûmes chez nous la gabelle, impôt de sel assez lourd selon les régions. Il reste que depuis des millénaires et dans le monde entier, la monnaie d’échange la plus répandue fut métallique comme le signifie notre mot argent.

L’usage de métal précieux (or, argent) reposait sur la valeur intrinsèque de l’objet, comme un bœuf, mais en plus maniable. La monnaie fiduciaire circulait aussi, c’est à dire une monnaie uniquement fondée sur la confiance, qui ne repose sur rien de tangible. Un billet où il y a marqué 100 euros ne vaut que son papier, à moins que les hommes ne lui accordent de la valeur et l’acceptent en échange d’une marchandise évaluée à 100 euros. Il y a eu de grandes crises financières et boursières au XXème siècle et il s’est avéré qu’on pouvait avoir des billets et ne pas avoir d’argent, ce qu’on avait en papier n’ayant plus aucune valeur marchande. Ma mère m’avait un jour montré une fort belle feuille d’emprunt russe qui en ruina plus d’un à la révolution soviétique de 1917, et qui n’avait plus qu’une valeur historique. Je me demande bien où est ce papier d’ailleurs…

Actuellement dans le monde, la monnaie fiduciaire est décorrélée de sa valeur en métal, elle est garantie par des banques d’état, la BCE (banque centrale européenne) et la banque mondiale. Mais il y a encore moins d’un siècle, en France, on pouvait entrer dans une agence avec ses billets et ressortir avec le même montant en or. Cette possibilité prit légalement fin en 1936 avec ce qu’on appela le cours forcé, c’est à dire cours forcé des billets sans contrepartie métallique. Forcé car la population n’y consentait pas, encore inquiète de la grande crise de 1929 qui plongea des millions de personnes dans la ruine et le tourment.

Le vingt et unième siècle a jeté l’inquiétude sur les réserves des banques garantes, avec la crise des subprimes aux USA en 2008 et la pratique que les économistes appellent ‘l’assouplissement quantitatif’. Vous voyez de quoi il s’agit ? C’est l’autorisation d’utiliser la planche à billets suivant les circonstances. Selon les informations du fonds monétaire international (FMI), ses gouverneurs ont accordé à la banque mondiale le droit d’imprimer sans contrepartie métal 456 milliards en billets en 2021, en vertu du ‘DTS’… c’est à dire du droit de tirage spécial. La monnaie demande de plus en plus de confiance à celui qui l’utilise. Selon Radio France International, le FMI a direct prévenu que 2022 serait une année de « turbulences monétaires »… Pour clore cette balade du côté de la monnaie fiduciaire, notons que suite à tout ça, le privilège de « battre monnaie » n’appartient plus aux états d’Europe et d’ailleurs, mais, chez nous, à la BCE qui délègue à chaque pays la possibilité de créer un certain quota de billets et de pièces dans une politique d’ensemble. La Banque de France n’a donc aucune souveraineté en la matière, c’est juste un atelier d’imprimerie. Il est clair que de nos jours, la question de cette conférence sur la possession d’argent et la liberté qu’il octroie s’applique aussi aux pays. La Grèce en a fait l’expérience il y a quelques années.

D’autre part, aujourd’hui, on va vers encore plus d’abstraction. De moins en moins de pièces sonnantes et trébuchantes circulent, et même de moins en moins de billets, avec la diminution du nombre de distributeurs dans les campagnes, la généralisation des paiements en ligne depuis les paires de chaussettes jusqu’à son obligation pour payer nos impôts. Dans le concret, observons la suppression de la fente réservée au passage des pièces et billets dans divers distributeurs, stations services et horodateurs, ou de plus en plus l’autorisation de payer en espèces seulement si on a l’exacte monnaie, les banques n’en délivrant qu’au compte-goutte. Cette évolution vers l’abstraction du moyen de la transaction s’accompagne paradoxalement d’une évolution inverse vers les acteurs de la transaction. Disparu l’anonymat de l’argent liquide, ce sont les agents de la transaction qui deviennent concrets… du moins dans le monde officiel.

Remarquons que cette abstraction de notre argent aboutit dans certains cas à ce que l’usager ne touche, au sens propre, ni sa paye ni aucune monnaie quand il achète, mais que cela ne change pas ni les conditions de salaire des gens, ni leur rapport à la dépense. J’ai même lu que la possibilité de payer en ligne et d’obtenir ainsi toutes sortes de crédits avait augmenté le taux de surendettement en déconnectant la possession virtuelle de la possession réelle de l’argent. Une grosse pile de ducats ou aucune pièce toutes poches retournées, ça c’est clair pour notre esprit. Mais quel est l’impact sur nos subconscients d’une virgule déplacée dans un nombre affiché à l’écran ? Un peu comme on dit que le deuil d’un être aimé est plus difficile quand on n’a pas assisté à ses obsèques, la virtualité n’enlève pas l’attachement, ni à l’autre, ni à l’argent, mais entrave seulement la prise de conscience des réalités. Ainsi cette abstraction toujours plus grande entraîne-t-elle un certain nombre de gens à se comporter comme s’ils étaient riches alors qu’ils ne le sont pas. En vérité, un nombre non négligeable des personnes suivies pour surendettement n’ont pas de conscience nette des sommes qu’ils ont, ou qu’ils n’ont pas.

Cette abstraction grandissante de l’argent est certainement la raison pour laquelle la langue française n’a pas inventé de synonymes familiers ou argotiques pour l’opération de paiement en ligne ni pour la carte bancaire. Il y a des biftons, mais pas de cartons. Par contre, pièces et numéraire en général continuent à être nommés de quantité de façons qui indiquent à elles seules l’importance concrète que nous accordons à l’argent et le plaisir ou le soulagement qu’il procure. Beaucoup de ces mots sont argotiques et renvoient à l’usage premier de l’argent qui est de pouvoir se nourrir. Voici quelques exemples : l’oseille permet de mettre du beurre dans les épinards, et, alors que peu de gens mangent aujourd’hui de l’oseille, ce mot a trouvé une nouvelle jeunesse dans le verlan zeyo. On a du blé aussi, ou plus un radis, ou de l’avoine ou de la fraîche. Le mot fric est le diminutif de fricot ou fricassée, qui est un plat de résistance où l’on frit des aliments avant de les laisser mijoter. Côté concret encore le pèze renvoie bien sûr au poids de l’argent, les briques au volume des billets et les plaques à leur forme, le pognon à ce qu’on met dans sa main, son poing, sa pogne, enfin la caillasse, ou yaska, au peu de valeur du montant. L’argent est international, on parlera donc du flouze, terme arabe qui désigne un coquillage, du cash, ou du lové, mot qui vient du romani. Du côté du vocabulaire standard ou spécialisé, on n’est pas en reste, mais c’est moins imagé, j’irai donc plus vite : billets, biens, pièces, espèces, numéraire, ressources, fortune, finances, disponibilités, liquidités.

Alors, certes, nous avons le choix des noms, mais pour le verbe qui les accompagne, il n’y en a qu’un : avoir. Dans son ombre, avoir traîne son contraire : « ne pas avoir », manquer. Or comme nous l’a démontré notre promenade à travers mots, manquer d’argent, c’est à terme manquer de moyens de se nourrir et mourir. Christian Junod remarque à ce sujet qu’on dit gagner sa vie, et non pas gagner son argent. Mais n’est-ce pas un raccourci parlant ? Sans argent, est-ce une vie, la vie qu’on vit ? Nous ne parlerons pas de la misère des lointains pays émergents, qui émergent d’ailleurs si lentement qu’on y meurt toujours de pauvreté, ni d’aucun pays suffisamment loin de nos yeux pour nous épargner la compassion. Non, restons simplement ici, en France et parlons de gens que nous croisons. Ne pas avoir d’argent et connaître les tribulations de la pauvreté, ce n’est pas une vue de l’esprit pour des millions de personnes sur notre territoire. Les restos du cœur ont acquis au fil des années une discipline tatillonne et soupçonneuse dans leur distribution alimentaire tant les demandeurs ont augmenté en nombre. Immigrés, personnes âgées, mères de famille, artistes, étudiants, ou travailleurs en fin de droits, même des cadres, forment une troupe hétéroclite de nécessiteux, dans le sens littéral du terme c’est à dire qui manquent du nécessaire, à moins que vous ne préfériez la périphrase administrative « économiquement faibles. » Mais de plus en plus, on rencontre parmi les indigents (c’est à dire littéralement dont les besoins ne sont pas assouvis) des gens qui travaillent. Aux ravages de ce qu’on appelle ‘ubérisation’, à savoir travail à la tâche et protection sociale et salariale amoindrie, s’ajoutent diverses conséquences de la crise actuelle sans oublier la condition faite aux paysans. J’ai pris récemment un vrai taxi dont le chauffeur était accablé par des journées de 15 ou 16 heures pour des bénéfices quotidiens d’une trentaine d’euros, faute d’assez de clients et par rigidité des charges.

Pour ces personnes, philosopher sur l’argent est complètement déplacé, inutile et presque obscène. Donne-moi d’abord à manger et de quoi vivre au chaud avec mes enfants, permets-moi de gagner ma vie, on parlera après. C’est à chacun de nous si nous ne sommes pas dans cette situation, de répondre à cette demande légitime à notre façon. Nous ne pouvons pas ne pas prendre position, car ne rien faire, c’est encore faire.

Et ne croyons pas que, si nous ne sommes pas pauvres, la pauvreté d’autrui ne nous concerne pas. Parmi nos aïeux nous avons forcément eu des gueux et des miséreux dont les mémoires nous ont été transmises, même à notre insu, au même titre que la forme de nos narines. Un jour, je me suis aperçue que lorsque je desservais des plats, je me débrouillais toujours pour en avaler subrepticement une cuiller entre la table du repas et l’évier, surtout quand il y avait des amis. Impossible de m’en empêcher, je me serais sentie mal. Mais pourquoi ? Personne ne m’aurait interdit de me resservir ! Un jour, j’ai compris que j’avais hérité d’un réflexe de misérable servante qui cherchait à manger à sa faim avec quelques miettes volées aux riches attablés en allant à l’office. C’est elle qui m’avait légué cet automatisme pour que je survive. Il arrive aussi bien sûr que cette mémoire de manque soit récente et que nous ayons eu des parents ou grands-parents qui, comme on dit, ‘comptaient’ lorsque nous étions petits, à moins que la pauvreté n’ait été notre propre compagne.

C’est une des raisons pour lesquelles l’insécurité du manque n’est pas exactement corrélée à la situation objective. On demandait à John DavidsonRockefeller, sans doute l’homme le plus riche du monde au siècle dernier, à partir de quel montant il considérerait qu’il aurait assez d’argent et il répondit : « Encore juste un petit peu plus. » Mais il avait été l’un des six enfants d’un colporteur sur les marchés. Il avait grandi avec le manque et la fortune qu’il avait acquise ne l’avait pas guéri de cette blessure. Dans bien des cas donc, cette souffrance consciente ou non, fait de nous des thésauriseurs, pour ne pas dire des grippe-sous, des rats, des rapiats, des pingres, des radins, des ‘gens qui les lâchent avec des élastiques’. Des avares comme Harpagon ou l’oncle Picsou. La peur du vide se conjure par le trop plein et la constante vérification du niveau.

Ajoutons que symboliquement, l’argent n’est pas seulement une commodité, même nécessaire. Du fait qu’il permet la vie, la sécurité et le bien-être, il symbolise l’amour, particulièrement l’amour maternel. L’argent dit ‘liquide’ circule comme le lait maternel, comme le bisou reçu et rendu, le rire partagé ou les glissades au toboggan. Les expressions ‘argent liquide’ ou ‘liquidités’ indiquent des sommes immédiatement disponibles à cette mise en circulation, tout comme l’amour est toujours disponible. Même en bourse, on parle des cours de la bourse comme des cours d’eau, on parle de flux. Des parent souvent absents voudront couvrir leurs enfants de cadeaux s’ils le peuvent, comme des marques de l’amour qu’ils n’ont pas pu leur donner et des truchements pour garder le lien lors de nouvelles absences.

Si nous avons fait le transfert amour/argent, manquer d’argent c’est donc peut-être révéler qu’on n’a aucun amour à faire circuler. Les psychologues affirment que si telle est la situation, c’est qu’on a en a manqué dès le début, qu’on n’en a pas reçu, ou pas assez. Refuser de dépenser aussi. Si on a ressenti trop peu d’amour et si l’argent a compensé ce manque, il nous faudra nous recroqueviller sur ce que nous posséderons, qui paraîtra toujours trop peu, vu que la béance de l’amour ne se soigne pas de cette façon. Pour rester dans le registre de la liquidité, toute dépense paraîtrait une fuite. Dans un cas comme dans l’autre, le résultat est le même, on n’en a pas à notre disposition, on souffre d’être sans. Il pourrait s’agir aussi de nous maintenir dans un mal-être compatible avec une mauvaise opinion de nous, instillée par nos parents, comme une auto-punition qui prolongerait leur opinion à notre égard, une action du sur-moi. De l’argent, si nous en avons, ce sera comme si nous n’en avions pas.

Le souvenir et la crainte de la misère, le manque d’amour familial qui provoquent cette thésaurisation jette une nouvelle lumière sur le caractère particulièrement épargnant des Français. Mais serait-ce mieux s’ils dépensaient tout ? Cette compulsion qui mène du fait de la possession à la ruine est une pathologie qui, comme l’alcoolisme, a donné lieu à des groupes de parole, les DA, débiteurs anonymes, qui cherchent à traverser un jour à la fois, un seul jour sans dépenser… Les psychologues relient cela, entre autres choses, à une souffrance enfantine qui bizarrement ramène elle aussi au manque d’amour. La sur-dépense traduit la dévalorisation (nous ne nous accordons pas le droit de disposer de quoi vivre normalement si bien que nous nous débrouillons pour nous priver de ce que nous avons, ou encore nous avons besoin d’acheter constamment le droit d’exister). La sur-dépense illustre aussi la nécessité de se prouver son pouvoir faute d’en avoir la tranquille certitude (se payer quelque chose est rassurant dans un premier temps). Enfin, sur-dépenser est un moyen de s’assurer l’amour d’autrui, l’acheter en quelque sorte, en le couvrant de cadeaux, puisque nous sommes pénétrés de l’idée que notre seule présence ne peut suffire.

Dans tous les cas, les causes de nos dysfonctionnements nous échappent le plus souvent. Nous projetons sur l’argent des souffrances intimes souvent non reconnues, nous dépendons de mémoires inconscientes, nous nous livrons à des transferts, des amalgames et nous nageons en pleine confusion entre différentes valeurs, morales, politiques, familiales et financières. Comme par hasard, le mot valeur est le même dans tous ces domaines, valeurs morales et valeurs boursières. L’argent prend donc dans nos vies une importance beaucoup plus grande que le fait d’en posséder ou non et nous peinons à y réfléchir avec une précision scientifique.

Car ça va loin ! La plupart des couples au comptes séparés taisent à leur conjoint le montant de leurs économies comme de leur patrimoine, sujet aussi tabou que le nom de leurs amants et maîtresses. Et encore, il y a des gens qui s’interdisent de s’enrichir plus que leurs parents, par loyauté familiale, tout le monde n’étant pas capable de jouer les Rockefeller. Ils s’obligeront à tirer le diable par la queue comme papa. D’autres, lors de successions, entrent dans des brouilles infernales, des brisures d’amitiés sans faille pour des sommes dérisoires, et il y en a qui choisissent de refuser tout, l’argent comme le reste, le concret comme l’abstrait. Fondamentalement et inconsciemment, nous ne percevons pas l’argent seulement pour ce qu’il est, ou devrait être : un simple outil normalement destiné au bien-être de tous et donc de nous aussi. N’est-ce pas dommage ? Mais en prendre conscience est une porte vers la liberté intérieure.

Ajoutons qu’il n’y a pas que des raisons mémorielles, affectives et inconscientes dans nos orientations financières. On peut aussi refuser la richesse par sens moral, par idéologie, par engagement religieux, ou simplement parce qu’on s’en méfie. On peut le rejeter parce qu’on sait que l’argent n’est pas seulement la vie, c’est aussi la mort, selon ce qu’on en fait ou comment on l’obtient. Selon l’organisation de notre monde actuel, l’argent est plus rare que la main d’œuvre humaine quasiment gratuite dans de nombreux points du globe. Et comme tout ce qui est rare dans un monde marchand, il est cher. Ainsi l’humain vaut-il beaucoup moins que l’argent qu’il permet de fabriquer. Esclavage, prostitution forcée, travail des enfants, exploitation sans vergogne ni limite sont monnaie courante sur les toits du monde, en Arabie saoudite, en Chine, en Afrique aussi, au point que chaque jour des malheureux préfèrent risquer la mort et souffrir l’exil plutôt que de rester dans leur pays d’origine pendant que nous profitons de leurs richesses et de leur travail. Pas de quoi avoir envie d’être complice.

La France en tant que pays est restée en 2020 le troisième producteur et vendeur d’armes au monde, derrière les USA et la Russie. On se félicite de ce « fleuron de l’industrie française ». Fleur, oui, mais de chrysanthème. Avec notre armement, la mort balance son étendard au Yemen. Les états ne sont pas les seuls : la mafia assoit aussi son pouvoir sur un argent sale, qui provient de ventes d’armes, de drogue, d’organes humains ou d’humains entiers et de trafic sexuel.

Et à titre individuel, qu’en est-il ? Je connais des sans-papiers qui travaillent dur au chantier et que leurs patrons payent des queues de cerise. D’ailleurs, personnellement, la malhonnêteté ne nous aguiche-t-elle pas ? Du simple silence au moment où la caissière s’est trompée en notre faveur à l’omission de quelque revenu dans notre feuille d’impôt, en passant par l’oubli d’informer nos acheteurs de certaines défaillances de nos voitures et par de menues escroqueries aux assurances… mmm ? Je miserais une bonne somme sur cette paraphrase de La Fontaine : ‘Ils ne cédaient pas tous, mais tous avaient l’idée’. Alors, existe-t-il un argent propre ?

La réponse est difficile. En tout cas, dès qu’il est du côté plus clair de la force, la plupart du temps, il est difficile à gagner… Nous avons appris cette souffrance depuis des millénaires. Dès les premières lignes de la bible, Dieu a chassé Adam du paradis avec cette malédiction : « Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front. » Il est admis qu’il s’agit d’un commandement premier et préalable au décalogue, suivi de près par l’ordre aux femmes d’accoucher dans la douleur. Cette injonction à la souffrance et à la peine a été prétextée pendant des millénaires pour justifier l’exploitation de la plus grande partie de l’humanité, à l’exclusion de quelques happy few qui ne se sont pas du tout sentis visés par la divine sentence mais qui ont su l’utiliser à leur profit.

Aujourd’hui certes, on interprète aussi cette phrase comme une constatation désolée de la Conscience omnisciente, pour qui l’éternité est un instant. On l’entend comme un dernier appel à Adam pour qu’il change d’attitude. Il faudrait sous-entendre, ‘Si tu continues comme ça, tu gagneras ton pain à la sueur de ton front.’ Un peu comme le destin de fatalité et le destin de providence des bouddhistes. Si tu continues comme ça, tu erreras emprisonné dans le destin de fatalité du samsara. Regardons le monde. Nous en sommes toujours là, nous avons continué. En témoignent des axiomes comme le darwinien Struggle for life, se battre pour survivre, ou la loi : No pain, no gain. Le champ d’application de ces injonctions est vaste. Adèle Combe vient de publier en 2022 une étude intitulée ‘Comment l’université broie les jeunes chercheurs’. Elle y détaille la souffrance infligée aux étudiants qui préparent une thèse dans le mépris, le harcèlement et l’absence totale de rémunération. Certains furent accueillis par cette phrase inaugurale : « Un doctorant qui ne souffre pas est un mauvais doctorant. » Encore plus vaste, pensons au proverbe sadique sans doute inventé par des hommes et destiné aux femmes : « Il faut souffrir pour être belle ».

Mais qu’est-ce que nous avons continué, depuis la rupture du jardin d’Eden, pour stagner dans cette situation ? Nous avons continué à nous projeter dans l’avoir, et à nous sentir insatisfait d’être. Nous voyons dans la possession de l’avoir la seule source de pouvoir, au point que cela s’étend à toute notre vie, par exemple nos relations. Lors de présentations, n’avons-nous jamais entendu ou dit avec un petit geste : ‘ma femme’, voire ‘ma meuf’ ou ‘mon mari’, ‘mon keum’, comme on aurait montré sa montre ou ses chaussures ? Le berger dans les pâturages observe la joie de vivre de l’agnelet et constate que même si l’agnelet n’a rien, il est riche de joie et de vitalité. Parfois même le berger se laisse contaminer par cette exultation de l’instant et tout en n’ayant pas, ou en tout cas en ayant peu, il se sent riche et tranquille. Mais sans doute a-t-il eu besoin de l’espace des montagnes et du ciel, des leçons animales et du silence des étoiles pour se dessaisir de l’addiction de l’humanité à l’avoir.

Par contre, en tant que pays, nous sommes en plein dedans. Rendons-nous compte que nous comptons encore la croissance du PIB pour seul indice de la croissance de notre bien-être et de notre bonheur. Or le PIB, produit intérieur brut, est calculé à partir de l’augmentation des productions économiques d’un pays, et c’est tout. Le Bouthan a bien tenté le Bonheur National Brut, le BNB, mais bon. Personne ne l’a suivi. Or donc, chez nous, pour 2021, les prévisions de croissance de notre PIB selon le Fonds Monétaire International étaient de 14 % et nous caracolons à la cinquième place des pays les plus riches, derrière les USA et la Chine, le Japon et l’Allemagne, sur un total de 195 pays indépendants reconnus par l’ONU. Cette information m’a laissée pantoise pour deux raisons. Premièrement quelle peut être la responsabilité d’un pays si riche envers les 190 autres pays moins riches que nous et dont plusieurs sont à l’agonie ? N’y a-t-il pas là quelque chose qui cloche ? Qui devrait si nous en étions pleinement conscients, nous empêcher de dormir ? Que faire de notre place pour changer ce scandale ?

Et d’autre part, si l’avoir est l’origine du bonheur d’être, nous devrions appartenir à l’un des cinq pays les plus heureux du monde. Est-ce le cas ? Eh bien j’espère que non, j’espère bien que même loin derrière notre PIB, de nombreuses populations jouissent de plus de bonheur que nous, vu chez nous le nombre de SDF, le nombre d’anxiolytiques consommés annuellement, le nombre de stupéfiants sur le marché, le nombre de suicides, le nombre de crimes, le nombre de maltraitance, le nombre de maladies psychiques et physiques !

Nous avons gagné avec la réduction de l’être à l’avoir, un billet première classe et plein tarif pour l’enfer. Car, en plaçant en numéro 1 de nos ambitions l’augmentation du PIB, de la croissance et de la production, nous plaçons forcément en 2 l’humain et plus largement la terre et tous ses animaux, ses arbres et même son ciel. Qui veut la fin veut les moyens, dit-on. Dans ce renversement des valeurs de l’être et de l’avoir, toutes les formes de la vie sont ravalées au rang de moyens, c’est-à-dire chosifiées, donc sans aucun prix, donc jetables. 

Quant à la fin, dans le double sens du mot fin, à savoir le but et le terminus, c’est l’argent et son pouvoir. L’argent appelle l’argent et tout est bon pour l’accroître. La fortune des dix hommes les plus riches du monde a doublé depuis le début de la pandémie, d’après un rapport d’Oxfam, rendu public lundi 17 janvier 22, il y a quelques jours. Pendant ce temps les revenus de 99% de l’humanité ont fondu jusqu’à l’intolérable, et on a continué à supprimer des lits par milliers à l’hôpital. Les dérives politiques et sociales que j’ai mentionnées tout à l’heure ne sont donc pas des accidents mais des conséquences normales et inévitables de cette erreur de classement entre l’être et l’avoir, erreur qui a fini par faire de nous l’espèce la plus invasive et la plus malheureuse de la terre. Et comme les simplets dont rient les petits enfants, nous scions au sens propre du terme, la branche sur laquelle nous sommes assis.

Cette obsession de l’avoir est donc source de souffrance pour les autres et pour nous-mêmes, Bouddha l’avait déjà enseigné il y a plus de 2000 ans. Elle nous maintient orientés vers les phénomènes extérieurs et subissant leur attraction et leur répulsion. L’avoir nous enferme en effet dans le monde de l’attraction qu’on peut aussi nommer désir. Le désir lui-même est l’enfant du manque pour lequel nous éprouvons de la répulsion. Mais qu’arrive-t-il lorsque le manque nous est consubstantiel ? L’assouvissement du désir parvient à le combler, mais pas durablement et jamais totalement. D’ailleurs, nous sommes toujours dedans. Les publicitaires le savent, qui activent et recréent constamment ce mécanisme du désir. Comme une addiction, nos désirs nous font dépendre toujours plus d’un extérieur qui nous échappe en grande partie.

En effet, si nous confondons avoir et être, nous croyons vital d’avoir pour être. Notre désir devient une soif qui ne peut jamais s’éteindre, se manifestant aussi par son ombre, la peur de perdre ce qu’on a. Ainsi naissent et prolifèrent des négativités comme la jalousie, la convoitise, la cupidité, la peur et l’avarice, qui ne rendent heureux ni ceux qui les éprouvent ni ceux qui les subissent. Mais comment faire autrement ? La richesse, comme tout ce qui est créé, comme nous-mêmes, a un début et une fin et nous n’avons aucune certitude que notre fortune puisse échapper à cette règle d’impermanence. Et quand bien même, lorsque notre propre impermanence nous éclatera au nez, nous ne l’emporterons pas en paradis. Nous devrons partir sans, comme des pauvres. Quel sort pénible que de dépendre d’un avoir aléatoire et temporaire pour asseoir notre besoin vital et constant de nous sentir être ! Dans l’Avare de Molière, Harpagon crie cette confusion dans son délire, alors qu’il vient de s’apercevoir qu’il a été volé : « Au voleur, au voleur, » et aussitôt : «  à l’assassin, au meurtrier ». Puis il balance de l’être à l’avoir dans une même désolation : « Je suis perdu, je suis assassiné, on m’a coupé la gorge, on m’a dérobé mon argent. »

Dans la quête de l’avoir chacun devient l’ennemi implicite de l’autre. Dès qu’on est dans le monde des objets, on se heurte à l’existence de limites, si bien qu’à un moment, ce qui est donné à l’un ne sera plus disponible pour l’autre. Dans le royaume des égos, si Obélix prend la plus grande part du gâteau, Astérix n’en aura qu’une petite. En revanche, si on se débarrassait d’Obélix, Astérix pourrait tout manger… Ha ha… Dans cette logique, l’augmentation du pouvoir donné par l’argent n’est que l’augmentation du pouvoir de nuisance de l’homme et l’établissement d’un monde de division. La division, c’est exactement le sens étymologique du mot ‘di-able’, c’est à dire en grec, ce qui est ‘jeté au milieu’, et qui brisant l’unité fait d’un seul morceau deux morceaux séparés et bientôt antagonistes.

C’est pourquoi Jésus dit que « Nul ne peut servir deux maîtres, Dieu et Mammon. » Il acte ici que l’argent (Mammon) ne nous sert pas mais que c’est lecontraire qui se passe. Saint Jacques à son tour invective les riches avec violence. «  Vos richesses sont pourries, dit-il, et vos vêtements sont rongés par les vers. Votre or et votre argent sont rouillés; et leur rouille s’élèvera en témoignage contre vous, et dévorera vos chairs comme un feu. Vous avez refusé de payer le salaire des ouvriers qui travaillent dans vos champs. » La rouille n’attaque que les objets, et précisément les objets métalliques comme les armes. Dans le monde de l’avoir déconnecté de l’être, l’argent c’est une arme de mort.

Or la vie est précieuse, elle est faite pour être facile et joyeuse, et remplie d’amour d’autant plus qu’elle dure peu. Regardons les petits animaux, ils sont comme les petits d’hommes. Ils veulent jouer, manger, dormir et puis des câlins. Tel est le plaisir, telle est la direction naturelle et universelle de la vie. Ça m’a rappelé une anecdote dont je n’ai pas réussi à retrouver la source. C’était un sociologue qui suivait un indigène d’Amazonie. L’indigène tua un gros animal. Il le découpa et l’emporta sur son dos.
– Que vas-tu faire avec tout ça ? demanda l’occidental. Tu vas le vendre à la ville et déposer ton argent à la banque pour être assuré en cas de disette ?
Après un court silence d’incompréhension, l’indigène accueillit cette proposition d’un énorme rire qu’il eut du mal à calmer tant cette idée lui parut saugrenue. Quand il eut repris son souffle, il déclara : « Ma banque, c’est ma tribu. »
En d’autres termes, pas de plus grande richesse que le vivant. Et dans l’unité de l’amour, quand il aurait faim, il allait de soi que les autres le nourriraient comme lui s’apprêtait à le faire pour eux. Tous vivaient donc non pas dans la richesse mais dans la conviction qu’ils ne manqueraient de rien, c’est ce qu’on nomme abondance.

Cette nouvelle notion délivre autant de la convoitise et de la malhonnêteté que de l’avarice. La richesse financière n’appartient qu’au genre humain – et encore comme on vient de le voir, pas tous. L’abondance appartient aussi à la nature. Comme les cerises sur un cerisier, elle peut être considérée comme le fruit naturel de la vie et ne lèse personne, pas même le cerisier. D’ailleurs le verbe qui accompagne ce mot n’est pas ‘avoir’ mais ‘être’, ou ‘vivre’. Même vivre dans l’abondance, comme dans un environnement naturel. L’abondance est possible, elle est souhaitable, et qu’elle prenne ou non la forme de l’argent, nous la méritons tous et pouvons tous y prétendre. Il est temps de nous rééduquer.

Il existe donc des centaines de livres sur l’abondance, dont le titre contient le mot comme un appel. L’un des plus connus c’est Créez l’abondance, de Deepak Chopra, réédité dans des dizaines de langues depuis vingt ans. Ces livres nous proposent en général la rééducation du subconscient, la discipline de la reprogrammation, le contrôle de la pensée, des paroles et du comportement. Ainsi s’exercera la loi de l’attraction de l’univers dont les richesses sont infinies. Sur le thème de l’attraction, on peut aussi trouver des centaines d’ouvrages, dont le best seller de Rhonda Byrne : Le secret. Si nous incarnons l’abondance, si nous faisons la paix avec elle, elle viendra à nous et nous saurons l’accueillir. En un mot, « Qui se ressemble s’assemble. »

On pourrait prendre pour une entourloupe linguistique le succès de ce mot. « Allez, hop ! Un petit tour de passe passe, voyez l’argent ici, il est sale, il est dangereux, il est insuffisant, berk, et hop ! Où est-il ? Il a disparu messieurs dames ! Plus d’argent, c’est fini ! Mais, mais ! regardez par ici : la voici la voilà, c’est l’abondance ! » Pourquoi pas ! Cependant, en réalité c’est un changement de paradigme que ce mot propose. L’abondance inclut l’argent bien sûr, les moyens de notre subsistance et de quoi nous offrir aussi des produits aujourd’hui nommés produits non essentiels, mais elle concerne aussi les richesses non financières, nos amis, nos années de vie et ses joies. Et encore davantage, elle inclut la reconnaissance et l’offrande. Et d’autres richesses plus surprenantes…

Par exemple, Franck Lopvet signale une contradiction entre la volonté d’être riche et le refus que nous avons de notre propre richesse intérieure, polarisée bien sûr. Il disait dans une interview YouTube qu’il était fort riche en défauts, et qu’il vivait beaucoup plus sainement depuis qu’il avait reconnu et accepté cette abondance ! Car comment vouloir des richesses si nous refusons la moitié (au moins) de ce que nous sommes ? Nous devrions tout reconnaître afin que les opposés ne se tournent pas le dos ou ne se battent pas, et que nous puissions en faire quelque chose. Virons Procuste. Vous connaissez Procuste ? Ce cinglé allongeait tout le monde dans le même lit, et il coupait les jambes de ceux qui étaient trop grands, il étirait celles de ceux qui étaient trop petits. Si le lit de Procuste nous dégoûte, observons les circonstances où nous nous infligeons à nous-mêmes ce traitement et remplaçons le refoulement ou l’amertume par l’amour. Reconnaissons-nous comme nous sommes.

On pourrait le dire aussi de cette façon : remplaçons le pouvoir patriarcal par le pouvoir matriarcal, qui aime, chérit et protège la vie. On a vu où nous conduit le patriarcat : loin de l’amour, contre la vie. Il y a bien eu des essais d’amélioration de la condition humaine, dont le communisme est un des exemples les plus répandus. Mais tout a échoué, car les procédés viennent de la même source qu’ils prétendaient tarir. Une histoire d’homme dans la matière. Les chiens ne font pas des chats. Ça suffit. Ça suffit.Seul l’amour est sans danger : il guérit et unit, le malheur se dissipe et la pathologie aussi. La médecine considère comme malade un enfant qui se mutile. A l’échelle de notre planète, c’est ce que nous faisons, mais peu importe, la sollicitude du yin ne fabrique pas de différence entre la partie et le tout, elle guérira la planète et les vivants. Pour le yin, la réponse à la question de cette conférence est simple. Avoir de l’argent (comme outil et non comme maître, subordonné à l’être, abondance) oui. A foison ! Mais alors, pour tout le monde et pour réparer ! Par contre, un système qui tue et qui divise les vivants entre ceux qui ont de l’argent et les autres, alors là c’est non. Il ne faut pas confondre féminité et passivité. Si nous voulons agir, hommes ou femmes, rendons honneur au féminin. Femmes, respectons-nous nous-mêmes en tant que femmes et faisons-nous respecter. Hommes, reconnaissons et honorons notre féminité intérieure, notre richesse inconnue en la laissant s’exprimer.

Et puis il faut trouver la force, l’énergie nécessaire à cette mutation. La force n’est pas dans la matière, cela fait des millénaires qu’on essaye en vain de l’y trouver, et on bricole. Elle est dans l’énergie une et intelligente qu’on appelle aussi conscience, ou lumière comme celle que symbolise l’or. Il n’est plus temps de se ruer vers l’or extérieur, il faut nous mener nous-mêmes à l’intérieur, là où les vagues des changements du monde n’ont pas d’impact. Et là, de quoi finit-on par faire l’expérience ? Que comme l’eau, nous avons trois états : solide, liquide et gazeux. Squelette et sang, énergie. Toute la médecine chinoise des méridiens s’appuie là-dessus et aujourd’hui c’est la science qui l’affirme. L’énergie précède la matière, c’est d’elle que surgit la matière, toute la matière des univers immenses. C’est elle la source de l’ordre et de l’amour. Et puisqu’elle est une, elle n’est pas ailleurs qu’en nous. Pouvons-nous mesurer ce que ça signifie ceci : cette énergie n’est pas un autre ?

Ainsi on peut mieux comprendre les paroles du Christ en Luc : « N’aie pas peur, petit troupeau. Vendez vos biens et donnez l’argent aux pauvres. Munissez-vous de bourses qui ne s’usent pas, amassez-vous des richesses dans les cieux où elles ne disparaîtront jamais ». Aucun des apôtres ne tomba ensuite dans le besoin, Jésus ne recommande pas la misère, mais l’allègement du surplus qui confine l’humain dans l’avoir. Il renvoie à cette partie de nous qui est la richesse même, sans coffre-fort, sans rouille et sans matière. Sans matière, mais avant elle. Comme Bouddha, il invite à se souvenir de son origine.

Seulement, nous sommes comme Harpagon et son or de matière. Nous, nous aimons le plein et pas le vide. Arque-boutés à nos corps et nos pensées, nous voulons atteindre l’illimité en restant dans nos limites et la lumière sans quitter l’obscurité. Comme bien sûr nous échouons, nous en déduisons que cela n’est pas vrai, que ça n’existe pas, ou alors que cet état s’il existe, ce n’est pas nous. Mais ceux qui ont réussi disent le contraire, ils nous supplient d’essayer pour notre jouissance infinie et pour la terre entière. Là est le trésor des trésors, disent-ils. A nous de décider de devenir ou non les chercheurs de cet or.

Terminons avec une petite fable. On raconte en Afrique du Nord et en Inde aussi, qu’il y avait un mendiant toujours assis sur la même caisse, réclamant jour après jour quelques piécettes pour manger chichement. Un jour passa un voyageur. Il vit le mendiant, il reconnut la caisse.
– Mon ami, lui dit-il, je reconnais ce coffre ! Il est rempli d’or.
L’histoire propose alors deux versions à l’auditeur. Dans l’une Djora le mendiant n’a aucune considération pour ce qu’il vient d’apprendre. Il méprise le voyageur, se moque de ses bêtises et continue misérablement à mendier plutôt que de faire l’effort d’ouvrir la caisse. Dans l’autre, il tient compte de cette information. Il sort d’un seul coup de la pauvreté et il festoie indéfiniment avec tout le village et le voyageur.

Sommes-nous responsables ?

Pour visionner sur Youtube https://youtu.be/KuTcAyaPkYI

Notre monde traverse une grosse houle, une tempête dont aucun pays ne semble exempté. Nous sommes presque huit milliards de passagers sur le bateau Terre, le navire est en mauvais état et nous n’en avons pas d’autre. La petite Mafalda créée par Quino s’écrie « Arrêtez le monde, je veux descendre ! » et chacun sourit car il semble que ce soit impossible. Sommes-nous responsables de cette situation, nous citoyens lambda ? Avons-nous quelque chose à voir avec les guerres, les déforestations, les incendies, la fonte des glaciers, la pollution, l’extinction du vivant et le Covid ? Ne sommes-nous pas plutôt victimes, comme l’ours polaire sur son carré de glace ou les Indiens d’Amazonie dans leur mer de feu ? Notre époque riche de catastrophes en tout genre demande une réponse. Car si nous ne sommes pas responsables, alors il n’y a qu’à pleurer, rire et vider le fond de la bouteille, tant qu’il y en a une. Et si c’est oui, si nous sommes responsables, devant qui ? quel est notre champ de responsabilité ? Que faire ? Avons-nous le moyen d’endosser une autre responsabilité que celle d’une catastrophe ?

Voyons d’abord ce qu’en pense la sagesse de la langue en examinant le mot responsable et commençons pas la fin. Le suffixe –able indique le pouvoir, la possibilité, comme dans la locution anglaise to be able. Autrement dit, le mot nous suggère a contrario qu’il est possible de ne pas pouvoir, sinon pourquoi le préciser ? Quand une situation est ingérable, c’est qu’il y en a qu’on peut gérer. Alors quand on n’est pas responsable, comment dit-on ? Simplement cela : pas responsable, ou encore ir-responsable… Ce qui n’est pas pareil, puisque si la première tournure est neutre, le mot irresponsable peut être chargé de condamnation. Cela sous-entend que nous ne le sommes pas alors que nous serions pourtant en mesure de l’être. En ce moment de covid, on l’utilise beaucoup à l’adresse de ceux qui portent le masque en barbiche, ceux qui le refusent, qui défendent la chloroquine etc.

Mais que dit le radical du mot, exactement ? Spondere, en latin, c’est d’abord se porter garant, caution. D’ailleurs, dans la même famille en français, on rencontre les mots réponse et répondre et on dit qu’on « répond de quelqu’un » dans le sens qu’on s’en porte garant. Cette caution engage justement notre responsabilité. Si quelque chose n’allait pas, alors c’est nous qui devrions payer le loyer, l’amende etc. Voyons maintenant le préfixe ré- et nous serons arrivés au début du mot. Cela indique la répétition, l’intensité, et l’action en retour. On le voit par exemple dans la formule re-tourner une claque, qui indique un retour de claque, sinon de bâton ! « Action, réaction, » disait Michel Jugnot dans Les choristes. La réaction c’est la ‘ré-ponse’ à un stimulus antérieur. C’est ce dernier sens que nous avons ici. Être responsable, c’est donc être capable de donner en retour à une situation une réponse consciente, une garantie. La responsabilité c’est de se lever et de répondre « présent ». Si la réponse est mauvaise, de responsable, nous devenons coupables… Au masculin et sans suffixe, le répons est religieux. Il renvoie à des textes lus à deux voix, une voix répondant à l’autre.

La notion de relation est donc fondamentale dans la responsabilité. Le renard disait au petit Prince : « Tu es responsable de ta rose. » Mais la première relation est avec nous-mêmes, ou plus précisément, avec nos actes. Dans l’usage habituel, « la responsabilité est la solidarité de la personne humaine avec ses actes » dit Maurice Blondel. Or ils sont nombreux, nos actes. Être solidaires de nos actes, ça veut dire devoir en répondre, ainsi que de leurs conséquences. Quelles conditions préalables délivrent le ticket de responsabilité perpétuelle ?

La première condition, évidente, est que nous devons nous rendre compte de ce que nous faisons et de ce qui s’en suivra. Si on n’a aucune conscience de ses actes, on ne peut pas en être responsable. Le somnambule affolant ses voisins qui le voient marcher sur le toit n’est pas responsable de leur insomnie : il ne sait pas ce qu’il fait. C’est aussi exactement l’argument du Christ sur la croix. Il juge d’un point de vue quasiment pénal que les hommes qui l’ont crucifié sont irresponsables de cet acte. Entre ses clous, il plaide non coupable pour eux en disant à son Père : « Pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font. » D’ailleurs, en droit, la démarche préalable à tout jugement pénal est de vérifier au mieux si le criminel est sain d’esprit ou non. S’il est malade mental, il sera soigné, dans le cas contraire il sera puni.

Par conséquent, les enfants dont la conscience n’a ni recul ni expérience ne peuvent pas non plus porter toute la responsabilité de leurs actes. La conscience enfantine est en phase d’expérimentation. Occupée à l’exploration de l’instant, elle ne mesure pas les actes dans leurs conséquences. Le petit garçon qui démonte par curiosité une horloge du 17ème siècle ne fait aucune différence entre l’horloge et ses légos. N’ayant pas de responsabilité, il n’est donc pas coupable non plus. En cas de casse, les enfants déclarent en général qu’ils ne l’ont pas fait exprès, soit en d’autres termes : « Je n’avais aucune idée des conséquences de mon acte ». Ou ils disent encore : « C’est pas ma faute ! » ce qui signifie «  J’ai été surpris du résultat ! » Comme les adultes exonérés par le Christ, les enfants ne savent pas ce qu’ils font.

Pourtant, la loi française n’a reconnu que progressivement l’’irresponsabilité de l’enfant. Dans les temps anciens, les enfants étaient emprisonnés comme les adultes et avec eux, pour des motifs comme vol d’un pain à l’étalage. Dans un monde cruel et sans tendresse, les résultats étaient épouvantables… Ensuite naquirent les maisons de ‘redressement’ ou de ‘correction’, ainsi définies : « Établissements dans lesquels on place les enfants pervertis, mauvais, ayant ou non commis un délit ― et ayant pour but la rééducation morale de l’enfance.» L’idée témoigne d’un souci de la société pour ses jeunes à la dérive. Mais dans quel esprit ? quelle méchanceté, quelle condamnation, quel procès de l’être même ! Glaçant. En conséquence, ce furent des maisons de tortures, d’assassinat et de sévices. N’est-ce pas d’ailleurs un des sens du mot correction ? Surtout quand on dit qu’elle est bonne ? Ces établissements échouèrent dans leur mission à 99 % jusqu’à la dernière maison de ce type qui fut fermée en 1977. Cette date récente n’est-elle pas incroyable ? Le si long silence de nos sociétés est aussi une responsabilité que nous avons prise, comme une complicité tacite.

Aujourd’hui, malgré des échecs éducatifs persistants, on essaye ‘l’aide’ à l’enfance (ASE). Mais c’est Guy Gilbert, prêtre des loubards qui avec ses bagues énormes et quelques gros mots, nous ramène à l’unique responsabilité éducative  : celle de l’amour. Et du point de vue pénal, avant l’âge de 13 ans, la peine de prison est devenue inapplicable. Après 13 ans, elle est très encadrée. La conscience de l’irresponsabilité enfantine est donc admise.

Je voudrais maintenant vous parler des animaux. Vous allez me dire que je pars hors sujet puisque ils sont irresponsables. Eh bien, les avis ont longtemps divergé en Europe. Les animaux durent comparaître en cas de transgression à leurs devoirs et ils furent punis selon leurs crimes, de façon courante au Moyen-Age puis régulièrement jusqu’au 17ème siècle. J’ai appris avec grande surprise en préparant cette conférence que le dernier procès animal eut lieu en 1962.

En effet on admettait autrefois qu’ils étaient membres à part entière de ‘la communauté de Dieu,’ on leur concèdait donc une âme, une forme de conscience et une responsabilité. On estime à l’époque que, fils du même Père que nous, ils entretiennent avec nous une sorte de lien de parenté (vision particulièrement développée dans la théorie de la métempsychose, ou si j’ai bien compris, un moustique peut très bien avoir été un être humain, voire notre grand-mère dans une vie précédente). On allait à l’église avec chiens et moutons, les oiseaux nichaient sous la nef et apparemment ça ne dérangeait personne, puisque c’était la vie autant que le bébé qui braillait pendant le sermon. Il n’y avait pas de dichotomie dans le vivant, on dormait dans la même pièce que son bétail pour avoir chaud et bien des saints se trouvaient peints en compagnie d’animaux.

Cette part de conscience que les animaux partagent avec nous leur donne le droit à la punition. Oui, mais après procès, harangues et plaidoyers. Qu’il s’agisse d’un cochon mordeur ou d’insectes dévoreurs en ces temps de famine, ils pouvaient être exorcisés, exécutés avec ou sans supplice, ou au moins excommuniés, c’est-à-dire exclus de la communauté des créatures de Dieu. Pas abattus sans jugement.

C’est Descartes (dans son discours de la Méthode) qui refusa aux animaux toute possibilité d’être rendus responsables de leurs actes. Comment ? en leur ôtant la pensée. Or souvenez-vous, « Je pense donc je suis. » Je ne pense pas, je ne suis pas. Les bêtes furent dès lors considérées comme n’étant pas, et totalement étrangères aux humains. Elles se trouvèrent ravalées au rang de machines capables de mouvement, tout comme ces automates qu’on commençait à construire. Je cite : « Les animaux sont entièrement assimilables à des machines, ils n’éprouvent aucun sentiment, aucun état affectif ».

Si la responsabilité est le fait de considérer ses actes dans leurs conséquences, Descartes a-t-il mesuré les conséquences de sa théorie ? En isolant les hommes dans l’exclusivité de la conscience, il a modifié le sens de leur responsabilité vis à vis des animaux et ouvert la porte à tous les abus, du simple irrespect jusqu’au crime. Nous écrasons l’araignée et marchons sur la fourmi sans penser un instant que nous endossons la responsabilité de priver un être de sa vie, quand bien même ce ne serait pas notre grand-mère. Pire, nous exterminons des races entières, et bientôt des espèces puisque 80 % des insectes ont disparu ces dernières années. Après la chasse, nous posons arme au poing et sourire aux lèvres à côté du cadavre. En décrétant l’insensibilité animale, Descartes a permis le « Il ne sent rien ! » (servi longtemps aussi aux enfants…) justifiant bien des tortures, des expérimentations animales sans anesthésie etc. Il couvre encore aujourd’hui les conditions de vie épouvantables du bétail entassés hors sol dans les fermes-usines industrielles.

Cette multiplicité de suites désastreuses démontre d’abord qu’une phrase est bien un acte au même titre qu’un acte plus matériel, puisque ses conséquences ont débordé largement le monde des idées. De ce fait, la responsabilité qui nous rend solidaires de nos actes, nous rend aussi solidaires de nos paroles : celles qu’on écrit, celles qu’on prononce, celles qu’on écoute jusqu’à plus soif, et même celles qu’on pense.

On sait maintenant par la physique quantique qu’un simple regard et sa pensée implicite modifient le comportement de la lumière de l’onde à la particule. Les traditions nous le serinent depuis des siècles. Les bouddhistes exhortent à la pensée juste, la parole juste et l’action juste. En écho négatif, les chrétiens avouent publiquement qu’ils ont vraiment péché « en pensée, en parole et par action. »

Or, nous pensons sans cesse, sans maîtriser du tout nos pensées, ni beaucoup de nos paroles. Les contes tentent d’alerter les enfants sur ce point. Par exemple dans l’Arbre aux souhaits de Faulkner, un adulte ayant souhaité un lion, il faut absolument qu’il le désouhaite avant catastrophe ! De nombreuses versions de contes proposent à leurs héros trois souhaits dont le dernier sert à supprimer les deux premiers, tellement ils s’étaient avérés nocifs… Nous n’avons aucune idée de ce que nous penserons dans dix minutes. Que dis-je, dans trente secondes. Alors si nous ne savons pas ce que nous allons penser, comment endosser d’en être responsables? Au moins nous pouvons exercer la vigilance sur la barrière de nos dents et nous entraîner à laisser derrière elle le mauvais ou simplement le douteux… J’aime bien pour évaluer m’aider des critères de Socrate : est-ce vrai ? est-ce bon ? est-ce utile ?

Prenons conscience de notre responsabilité dans ce domaine : Nous vivons dans une intrication non maîtrisée de nos pensées vers les autres et vers les situations, et en retour, des projections des autres sur nous. Ajoutons l’auto-sabotage que nous nous infligeons quand nos pensées sont négatives. Ce réseau de pensées est plutôt un filet. Cela nous enferme les uns les autres d’autant plus étroitement que ce filet est tressé de façon aléatoire, pas toujours visible et qu’il est notre création. A cause de lui, des millions de gens ont abdiqué leur vérité intérieure, n’osant pas changer de religion, de sexe ou de parti. D’autres ont préféré déménager et acheter au prix fort leur rectitude intérieure. En cette période de pandémie, les paroles et les pensées dont nous avons tendance à nous nourrir entretiennent en nous l’anxiété, la peur et la colère, alors que tout le monde sait que ces émotions baissent nos défenses immunitaires. Meurtris par l’actualité, nous égarons notre boussole intérieure. Nous nous traitons les uns les autres d’irresponsables et réciproquement. Le mot devient une invective. Le contrôle de notre esprit devrait donc être notre priorité : c’est notre responsabilité devant nous-mêmes et nos lignées, devant nos enfants et, comme le retentissement de la phrase de Descartes l’a montré, notre responsabilité devant la société.

Toutefois, pour en revenir à Descartes, il serait trop facile de rejeter sur lui seul la responsabilité de toutes nos dérives envers les animaux. Il y en a eu, des gens qui ont prôné des théories fantaisistes ou criminelles sans être écoutés, et d’autres qui avaient raison mais qui ont crié dans le désert. C’est parce que nous l’avons suivi que nous avons fait Descartes. Notre responsabilité devant les animaux est collective. Avec ce constat, nous tenons la solution. Ce que nous avons créé ensemble, nous pouvons le dé-créer ensemble.

Nous allons lentement dans ce sens parce que nous avons du mal à penser et à agir collectivement en conscience. Nous nous sentons seuls, impuissants contre la force ou le nombre. Cette conviction nous empêche, dans une situation globale, de nous montrer responsables des plus faibles, des animaux, des arbres, et cela nous maintient dans la soumission, c’est-à-dire dans une position de co-victime de notre système avec les victimes avérées. Pourtant tous les jours nous pouvons lire des contre exemples ou la liberté individuelle allume la lumière. Lorsque quelqu’un se soulève contre la force avec assez de feu et d’amour, il ne reste pas seul.

Monsieur Mondialisation raconte qu’il y avait une fois en Californie un sequoia millénaire ami d’une jeune fille d’une vingtaine d’années. Un jour, une puissante entreprise décida une coupe sévère dans cette forêt et l’abattage de cet arbre. Qu’y avait-il à faire ? Rien. C’est du moins ce que j’aurais conclu en sortant un mouchoir. Mais Julia monta à 50 mètres de hauteur et y installa son campement. Elle y resta plus de 24 mois, malgré les rigueurs d’hivers gelés et enneigés, les engelures et les maladies. Elle était seule là-haut dans son arbre, mais en bas, des amis et des admirateurs de plus en plus nombreux venaient la soutenir, lui porter à manger, communiquer sur sa situation etc. Un jour, sa santé empira tant qu’elle fut à deux doigts de la mort et… l’entreprise d’abattage transforma son projet en soutien de la nature. Aujourd’hui, Julia Butterfly Hill a créé un mouvement écologique de soutien des arbres et les fruits de son engagement sont immenses. De son côté, le journal LaCroix raconte qu’en Inde, une femme qu’on surnomme aujourd’hui Lady Tarzan a sauvé 200 km2 de forêt. Elle a réuni autour d’elle plus de 7000 femmes qui patrouillent par groupes dans la forêt de toute sa région. Elle a subi plusieurs intimidations et des tentatives de meurtre ainsi que son mari, mais sa voix retentit aujourd’hui dans les affaires publiques.

Les points communs de ces deux femmes, ce sont la conscience de ce qu’elles veulent et la compassion, ce sont la détermination et le courage. Leur source, c’est l’amour. Elles démontrent que la responsabilité collective n’anéantit pas la responsabilité individuelle, au contraire, elle peut la soutenir. Et réciproquement, elles démontrent que la responsabilité prise individuellement à des répercussions au plan collectif. A leur feu d’autres sont venus et leur action commune et différente a eu des conséquences sans mesure avec l’impulsion initiale.

Le retentissement de ces initiatives, comme celui de la malheureuse phrase de Descartes, pose la question de la cause et de l’effet dans la responsabilité. Toute cause a un effet. Dans beaucoup de cas, il nous semble que nos actions ne regardent que nous et que leur suite est domestique. Comme on fait son lit on se couche, dit le proverbe. Mais en vérité, comme tous nos actes s’inscrivent dans un enchaînement, sommes-nous sûrs qu’à aucun moment, ils ne concerneront pas les autres, et qu’en amont les autres n’y sont absolument pour rien ? Pour reprendre le proverbe, qui a tissé les draps ? Et pourquoi nous sommes-nous levés ? Pourquoi n’avons-nous pas jugé bon de faire notre lit ? Qu’en pense le chat ? La liste des éléments inclus dans cette simple action du quotidien pourrait grandement être allongée. Nos actes portent des conséquences qui en provoquent d’autres à leur tour, et ils sont eux mêmes les conséquences de causes préalables. De ce fait, chaque acte est relié dans le temps et dans l’espace à tous les autres, c’est ce qu’on appelle l’interdépendance. Cela s’applique à tous les domaines, jusqu’aux plus insignifiants ou inconscients. J’ai mangé les nouilles du dessus de l’assiette et cela m’a conduite à manger celles du dessous, mon inspir provoque mon expir etc.

Ajoutons que la causalité ne ne nous est pas réservée : elle est une loi générale de la nature. C’est parce qu’il y a du soleil que l’eau s’évapore. Parce que la terre tourne, il y a un soir et un matin, parce que la lune a des quartiers, il y a des marées. Et cela interfère avec nous aussi. Il faut donc envisager dans nos vies des causalités dans tous les sens et sur de nombreux plans. Mission impossible. Il y a de quoi nous décourager ou nous donner envie d’arrêter de respirer pour être sûr de ne causer de tort à personne. Ne sourions pas, la respiration est un sujet très sérieux en cette période de fragilité virale et de contamination respiratoire ! Notre souffle lui-même, pourrait être un danger mortel !

 

La responsabilité que nous portons est donc écrasante à cause de l’interconnexion des causes et des effets. En même temps, il est impossible de ne pas en prendre… car l’absence d’action est une action. Demandons à l’oiseau blessé que nous n’avons pas vu ni secouru et qui finira dans le gosier du chat… Dans certains cas, la responsabilité de l’omission est même sanctionnée par la loi au motif de ‘non assistance à personne en danger.’ Comme on l’a vu avec les maisons de redressement, l’inaction peut être une complicité. Qui ne dit mot consent. D’ailleurs la phrase des catholiques est dans son entier : « J’ai péché en pensée, en paroles, par action et par omission. »

Une conclusion que nous pourrions tirer est que la définition de Maurice Blondel devient inapplicable. Nous ne pouvons plus être solidaires de nos actes car ça n’existe pas, des actes tout seuls et point barre. Pour agir de façon responsable, nous devrions envisager toutes les conséquences de nos actes sur des siècles et pendant que nous y serions, nous devrions aussi nous interroger sur toutes leurs causes depuis le commencement du monde. Il est clair que dans l’état actuel de notre conscience, c’est impossible.

Appliquons cela à Descartes encore ! Qu’un kilomètre de morceaux de sucre en équilibre bascule sucre après sucre, cela signifie que le dernier sucre est aussi totalement relié au premier que le deuxième sucre dans la file. Le dernier sucre est loin mais la conséquence est prévisible. Peut-on dire de la même façon que la ferme industrielle dépend de la fameuse phrase comme le morceau de sucre n’importe où dans la ligne dépend de l’impulsion première ? Pourquoi pas ? On a bien dit que le vol d’un papillon était responsable d’un tsunami et que la distraction d’un laborantin au bout du monde l’avait mis tout entier à l’arrêt. En tout cas, en 1600 et quelques, l’hypothèse de l’existence des fermes industrielles était absolument inconcevable. Descartes, comme les enfants ignorants, ne peut en être considéré comme moralement responsable. Il ne peut se lever et dire Présent, j’en suis garant ! La seule défense qu’il pourrait présenter est donc celle des enfants : Je ne l’ai pas fait exprès.

Heureusement, cette loi de la causalité porte aussi ses promesses car si nous osons des actes justes et bons pour nous et les autres, eux aussi seront à jamais inscrits dans l’enchaînement des circonstances. Bon arbre porte bon fruit dit-on, et jamais figuier ne produit de chardon. Il nous faut seulement de la détermination intérieure. Plus nous nous exercerons, plus nous prendrons le contrôle de notre vie pour qu’elle soit joyeuse et saine. A condition bien sûr d’avoir assez d’éléments d’information pour être sûr de poser des actes positifs. Nous avons en nous un lieu où nous savons si ce que nous faisons et disons est bon. C’est le cœur, il est un raccourci de l’analyse.

Mais conscient que l’ignorance est la source de bien des maux, nous devons aussi chercher à apprendre, à savoir, à connaître. Plus le champ de notre connaissance grandira, plus notre conscience deviendra lucide, plus nous apprendrons à penser clairement et plus nous aurons les moyens d’être responsables de nos actes. C’est ce qu’en éducation on appelle grandir. Il nous faut donc de l’information. Aujourd’hui, nous avons une chance que nos prédécesseurs sur la terre n’ont jamais eue : elle s’appelle internet. J’ajoute qu’à l’époque de la profusion de l’information, l’ignorance est un choix, comme dit Joe Di Spenza. Et bien sûr, tout choix engage notre responsabilité.

Une des raisons qui nous vautre dans l’ignorance est la paresse, mère de l’à peu près et de la cécité. Paresse d’apprendre, paresse d’analyse objective. La pandémie nous invite grâce à son actualité à ouvrir les yeux et mettre de la lumière. Peut-être comprendrons-nous enfin la nécessité de la lucidité pour notre propre compte ? J’ai lu dans un article du Monde du 25 septembre qu’en Thaïlande selon des décomptes officiels, il y a eu 2551 suicides entre janvier et juillet, contre 59 morts du COVID, et la situation économique est telle que la liste des suicides ne peut pas manquer de s’allonger. Était-ce prévisible ? Dans l’affolement des décisions prises contre ce virus qu’il n’est pas question ici de nier, avait-on envisagé de telles répercussions ?

Chez nous, on assiste à une flambée de la pauvreté telle que selon le Secours Populaire, de nombreux rideaux dans les quartiers restent tirés toute la journée. Non pas que les gens soient partis en villégiature. Non. Mais ils ont si faim, ils sont si honteux d’avoir faim qu’ils ne sortent plus, ils n’ont plus le courage de voir le jour. Après le confinement, ils vivent la claustration. D’ailleurs pourquoi sortir ? Il n’y a pas de travail, et pour les jeunes en particulier, pas d’aide sociale non plus. Les faillites ont augmenté en flèche, ainsi que les décompensations psychiatriques, les suicides et les actes de violence. A Crosne, ma petite ville, j’ai appris que la banque alimentaire distribuait de la nourriture pour 250 familles, mais qu’elle allait devoir fermer ses portes faute de salle adaptée au COVID. Je sais que je vais croiser des gens qui auront des crampes au ventre et j’en ai mal au cœur. Notre face à face avec la responsabilité est désormais à notre porte.

Le Covid n’est pas seul en cause. Si on regarde aussi les catastrophes dues aux guerres et au réchauffement climatique, il est clair que notre modèle économique, dans le sens premier du mot qui signifie ‘gestion de la maison’, a failli. Quels que soient notre courage et notre désir d’apprendre, nos actes sont insuffisants, nous sommes comme entraînés par ce que nous avons tous créé. Cette situation qui nous prive plus ou moins gravement de liberté nous montre que nous sommes en mode de survie plus que de vie, et nous barrant les voies vers l’extérieur, elle nous accule vers l’intérieur de nous. S’il faut découvrir une solution et si dehors nous n’en avons pas trouvé, il faut un retournement. Allons dedans, et au lieu de rester d’horizontaux cloportes, essayons la verticalité – qui n’empêche pas l’action horizontale bien sûr. Qu’en pensent les traditions ? Permettez-moi un petit détour de ce côté pour mieux nous ramener à notre sujet dans une autre perception de la responsabilité.

Les bouddhistes placent tous les événements que nous décrivons, tout ce qui se passe dans le monde, à l’intérieur de la roue du samsara. Ils disent que notre seule responsabilité intelligente est de chercher à sortir de là. Pourquoi ? Parce qu’en cherchant simplement à nous déplacer à l’intérieur de cette roue que caractérisent la souffrance, l’impermanence et la mort, nous n’y échapperons pas. Le bonheur n’est pas possible dans la roue car la roue représente un extérieur que nous ne maîtrisons pas et qui même heureux, ne durera pas. La roue ne peut offrir que du provisoire et du non maîtrisé. Fermons plutôt les yeux, disent-ils. Que se passe-t-il ? Nous rencontrons si nous nous apaisons, un espace sans forme, sans temps, et pourtant là dedans, nous ne nous sentons pas sans vie. C’est l’espace de la conscience, un océan d’amour, qui nous entoure et qui nous constitue. Si nous parvenons à le découvrir, disent-ils, nous découvrons que nous sommes la totalité de cette conscience universelle en plus de notre conscience localisée, individuelle qui porte notre nom.

Notre conscience individuelle, quand elle est dans son état habituel, est en mode fermé et nos responsabilités sont limitées par les limites de la matière. Quand notre conscience est ouverte, elle perçoit cette énergie de vie et y participe. Les êtres qui ont réalisé cette mutation nous transmettent que nous sommes comme des cellules d’un même organisme : l’univers entier. C’était le sujet du film Matrix.

Nous plaçant à la source de cette information, notre responsabilité devient absolue. Jugez-en : nous partageons cette énergie d’intelligence et d’amour qui a créé le monde et qui selon les découvertes actuelles, le recrée des milliards de fois à chaque seconde. Comme on efface un tableau pour permettre une nouvelle information, nous pourrions même envisager de profiter de ces instants de blanc pour recréer l’univers dans son ensemble. Enfin, nous… Qui nous ? Il me semble que le défi actuel est de nous trouver.

La Bible elle aussi a bien cherché à nous en informer. Elle nous a appris dès sa première page, que nous avons été créés à l’image et ressemblance de Dieu. Alors nous, nous avons ramené ça à nos dimensions et traduit à contresens, en faisant un dieu à l’image de l’homme, de préférence vieux, barbu et sur un nuage… Mais la science actuelle a redonné sens à l’information première. Dieu n’est pas comme nous, c’est nous qui sommes comme sa manifestation visible : l’univers. Nos atomes sont comme des systèmes solaires, leur nombre est cosmique, et l’essentiel de notre corps est fait comme lui de vide.

Non seulement nous sommes comme lui, mais unis à lui. Du coup, nous sommes Un, unis par le vide dont nous sommes remplis et qui nous relie tous d’un bout du cosmos à l’autre. La physique quantique nous dit de ce vide qu’il est plein : vibration, information. Il n’y a donc plus des trilliards de trilliards d’objets séparés, divisés et potentiellement hostiles, mais un seul ensemble intelligent et cohérent dont chaque corps est une cellule. Toutes les traditions se sont échinées à nous transmettre cette information avant que la science ne nous en avertisse. «  Le Seigneur est Un », disent par exemple chez nous les Hébreux, et l’Islam abonde : « Il n’y a de Dieu que Dieu. » Un seul. De ce fait, qu’on l’appelle Conscience, ou Grand Esprit, ou Dieu, Jéhovah ou Mahomet, ou encore Intelligence supérieure, ou simplement Ciel, peu importe le nom de cet Un : on ne peut pas se tromper, il n’y a que Lui.

S’il n’y a que Un, et non pas des myriades de formes séparées, même pas de Deux, alors les conséquences sont énormes et renversent totalement notre vision du monde et en particulier l’emplacement de notre responsabilité. S’il n’y a que Un sans Deux, plus rien ne peut être extérieur à nous. Tout est intérieur. Le moindre souffle de chacun concerne tout le monde : les hommes, les animaux, les plantes et les pierres. Et même les étoiles et tous les objets célestes. J’ai dit que chaque souffle concernait tout le monde ? Non, chaque souffle nous concerne, nous, seulement nous, parce qu’il n’y a que nous dans notre diversité. Tout acte contre qui que ce soit serait une responsabilité que nous prendrions contre nous-mêmes. En agissant comme des cellules séparées du tout et qui n’en feraient qu’à leur tête, nous agirions comme des cellules cancéreuses. Dans notre inconnaissance de cette possibilité, c’est ce que nous sommes d’ailleurs devenus. Le cancer de la terre.

Saint Paul a utilisé pour nous aider à saisir cette dimension, la comparaison avec le corps. Notre œil et notre pied n’ont rien à voir : ni dans leur forme, ni dans la matière dont ils sont constitués, ni dans leur fonction, ni dans leur place dans le corps. Et pourtant ils sont unis en nous. Le pied ne marche pas sans injonction du cerveau, et l’œil ne voit pas sans ordre, personne n’est supérieur à personne. Quand le pied avance, il a la responsabilité de faire avancer tout le reste du corps. Et quand l’œil voit, il voit pour tout le corps. Nous, nous avons peur des gens différents de nous. Mais c’est comme si l’œil avait peur du pied…

Lorsque nous prendrons tous conscience de cela, nous serons collectivement responsables, puisqu’il n’y a pas de séparation dans le Un. Plutôt que collective, disons que notre responsabilité sera universelle, ou selon la langue des oiseaux qui découpe les mots en plus petites unités de sens, unie vers Elle. Elle, l’Unité. Le réseau inextricable des causes et des effets, des interdépendances et des responsabilités inconcevables deviendra simplement du même ordre que le fonctionnement des réseaux de notre corps… Il deviendra impensable de poser un acte égoïste et séparé parce que ça n’aurait simplement aucun sens.

Si nous décidons d’adhérer à cette vision du Tout en Un, y aura-t-il des avantages avant que nous touchions cette étape de mutation ? La réponse est Oui. Je n’en donnerai qu’un exemple. Plus nous nous en approcherons, plus ce que nous découvrirons deviendra intéressant. Cela prendra au fur et à mesure une intensité plus grande que le monde extérieur des formes et des objets, des histoires et des pandémies et cela nous libérera de son emprise malheureuse, de son emprisonnement même. Or cette emprise ne sert à rien ni personne. En ce moment, le monde extérieur nous paraît plus réel que le monde intérieur et pourtant nous ne pouvons pas exercer sur lui de véritable responsabilité. Sur notre monde intérieur non plus. Si nous sommes malades, le miracle est-il à notre portée ? En découvrant des bribes de cette dimension de créativité et de joie absolue, nous nous offrons et nous offrons au monde de l’air pur puisque nous sommes Un.

Alors, pouvons-nous nous appuyer notre responsabilité focalisée pour rencontrer l’illimité ? La réponse est oui. Comment ? Les conseils abondent, mais ne nous cachons pas que s’il faut vivre la mutation du cerveau en conscience, de l’ampoule à la Lumière, et des émotions à l’Amour inconditionnel, de l’impuissance au miracle, de la partie au tout, nous ne pourrons pas y arriver tout seul. Du reste, dans cette perspective, cette expression ‘tout seul’ n’a aucun sens. Alors écoutons les conseils pour au moins nous diriger dans cette direction. Il relèvera de notre responsabilité de les appliquer. Le conseil que j’ai trouvé dans la Genèse rejoint celui de toutes les traditions anciennes et celui des coachs de notre temps, c’est celui-ci : « Rentre en toi-même, » ou en termes plus actuels, ‘médite’.

Leikh leikha, « va vers toi, pour toi» dit Dieu à Abraham. La consigne dans son entier est celle-ci : « Quitte ton pays, ta parenté et la maison de ton père, et ‘va pour toi, vers toi’ vers le pays que je te montrerai. » Voyons plus précisément quel coaching cette phrase nous offre.

Premièrement, il faut quitter. Quand ? Dès qu’on est appelé, quelle que soit la forme de l’appel. Certes, l’heure d’arrivée n’est pas indiquée sur un tableau lumineux comme dans les gares et aéroports, et l’injonction « va », comme « Suis-moi » n’indique pas la durée du trajet. Mais par contre l’heure du départ est incontestable : c’est maintenant. Quand tu entends l’appel, là, juste là, tout de suite. Et ne t’avise pas de regarder en arrière : il est impossible d’aller dans deux directions à la fois.

Deuxièmement, que faut-il quitter ? Le texte est radical : « Quitte ton pays, ta parenté et la maison de ton père. » Donc quitte tes géniteurs de chair et la zone du connu, de l’aimé : ta famille, tes copains, ton boulot si tu l’aimes, ton bistro et tes jeux vidéos, ton quotidien. De plus, sachant que le père d’Abraham était un fabriquant d’idoles, cette injonction signifie aussi : quitte aussi toutes les croyances de ta famille, sa façon d’envisager le monde.

Approfondissons. A quel éloignement de nos pères et mère sommes-nous disposés ? La plupart du temps, il ne s’agira pas de leur tourner le dos et de les abandonner, et cela pour une raison simple : ce serait inopérant. Nous pouvons en effet nous tenir responsables de leur bien être et prendre soin d’eux dans leur vieillesse comme ils ont pris soin de nous dans notre jeunesse, mieux qu’il ne l’ont fait peut-être ! tout en prenant nos distances. Et a contrario, on peut avoir rompu avec nos parents et pourtant rester ficelés dans les mêmes fonctionnements qu’eux… Commençons donc par un effort de neutralité objective. Comment se comportent-ils ou se sont-ils comportés ? Quelles sont ou étaient leurs qualités, leurs défauts, leurs mécanismes de réactions ? Comment ont-ils pris leurs propres responsabilités ? Puis tournons notre observation vers nous. Comment sommes-nous ? En quoi leur ressemblons-nous ? Est-ce que nous en sommes profondément satisfaits ? Ensuite viendront les conséquences de notre évaluation. Quelles décisions sommes-nous prêts à prendre, quels changements allons-nous effectuer ? De quelles loyautés familiales allons-nous nous désolidariser ? Mourrons-nous de la même maladie ?

Élargissons notre réflexion aux valeurs patriarcales en général et précisons intérieurement ce que représente pour nous dans cette optique ‘quitter son père’. Quelle posture sur le pouvoir, la politique, la société et la virilité sommes-nous prêts à remettre en question ? Et puis, passons à maman. Que signifierait pour nous l’ordre de quitter notre mère ? Apercevons-nous pour commencer qu’elle n’est pas nommée, sans doute cachée derrière le père ou incluse au milieu des cousins et tontons de la parenté. Et profitons-en pour prendre conscience de la place – ou de l’absence, des valeurs féminines dans notre vie… Y a-t-il lieu de corriger en nous un déséquilibre entre l’homme et la femme, le yin et le yang ? Qu’on soit homme ou femme, y a-t-il lieu d’agir différemment envers les femmes en général ?

Il faudra aussi trouver en quoi concrètement nous devrons démontrer notre libération intérieure, en apportant des changements à notre quotidien. Qu’est-ce qui est répétitif, mécanique dans nos journées ? Qu’est-ce qui nous rattache à de vieilles habitudes sans sève ? Quels comportements, modes de vie, emploi du temps sont directement inspirés de la « maison de nos pères »? Qu’en est-il de nos humeurs ? Très prosaïquement et concrètement : comment allons-nous gérer nos temps d’écran, temps de transport, notre alimentation, nos habitudes sexuelles ? Ces changements peuvent être en effet très intimes. Un de mes amis se tient de plus en plus mal. Comme je lui en faisais la remarque, il m’a répondu : « On est tous comme ça dans la famille en vieillissant .» Et alors ? Tenir debout, n’est-ce pas un beau chantier ? Nos chantiers, prenons-en conscience, ne sont pas égoïstes et personnels, puisque nous sommes reliés.

Si nous ne sommes pas entièrement satisfaits de notre existence, alors que notre programme originel est l’union avec la satisfaction même, cela signifie que nous devrons poser de nouvelles bases et nous quitter, rompre avec ce vieux ‘nous’ que nous commencerons à percevoir comme un vieux fatras. Parce que sinon, les mêmes causes produiront les mêmes effets, avec leurs conséquences incalculables et invisibles. Nos vieilles pensées attireront de vieux comportements et la répétition de vieux schémas. Et nous avons vu où cela nous a menés.

On la retrouve donc là, notre responsabilité, dans l’analyse des changements que nous voudrons apporter et le courage de la mise en œuvre. Nous en répondrons devant nous-mêmes à l’heure où nous serons trop vieux, faibles et malade pour les entreprendre. Alors, avant qu’il ne soit trop tard, il faudra nous alléger, nous délester de nos habitudes inadaptées et en créer d’autres qui nous correspondent. Et dès que nous avons décidé un changement, les aides arrivent puisque nous sommes un. « Quand l’élève est prêt le maître arrive, » dit l’adage. Comme nous sommes tous uniques, cette aide prend des formes différentes pour chacun. Pour ma part je remercie ici, entre d’autres remerciements, maître Mantak Chia qui par son enseignement me permet d’approcher et de partager ce que j’ai compris du Tao.

Leikh leikha, va vers toi. Au fur et à mesure de nos libérations, nous irons à nos retrouvailles sans que ce soit compliqué. Dans la vie quotidienne, nous rencontrerons simplement nos aspirations naturelles. Prendre soin de nous et de nos besoins, ne pas manger ce que nous n’aimons pas, ne pas vivre avec qui nous nous sentons mal etc deviendra naturel. Ce sera une libération énorme  car le manque d’amour et de respect pour nous-mêmes sévit depuis des siècles et interdit l’amour et le respect d’autrui et de la terre. Il a atteint chez nous les sommets de la névrose dans un succès de librairie resté au hit des ventes pendant 4 siècles en Europe : L’imitation de Jésus Christ. «  Rien ne m’est dû, Seigneur, que les verges et le châtiment car je vous ai grièvement offensé ! » Ce message mortifère travaille dans notre héritage et il est de notre responsabilité de le déraciner, pour nous et pour nos descendants.

Mais comment être sûr que nous ne nous fourvoyons pas sans le savoir ? C’est prévu. Le coaching dit : « Va vers le pays que je te montrerai. » Y a qu’à suivre… Mais, si le Je est sans forme, comment le trouver pour le suivre, ? Il faut chercher en nous des branchements pour sentir, voir les balises sur le chemin, ou simplement les savoir. Et ce ne sera possible que si nous décidons de prendre un moment pour ne nous intéresser qu’à ça et nous y concentrer. Nous l’avons bien fait pour apprendre l’anglais ou la mécanique, nous en sommes donc capables. Ensuite, voici une balise simple proposée par Joe DiSpenza. Si nous sortons de notre pratique différents de notre état initial, nous aurons agi. A l’inverse, si nous nous levons exactement dans le même état qu’en nous installant, c’est raté. Il faudra recommencer !

Cette science que nous pouvons décider d’apprendre, solidaires avec nous-mêmes, elle se découvre dans plusieurs chemins dont celui la méditation. Aujourd’hui, les neurosciences invitent même les rationalistes à tester la méthode et ses résultats car on a analysé les ondes de méditants dans des encéphalogrammes. Lors de notre état habituel quand nous sommes éveillés, notre cerveau fonctionne en onde bêta, le leur aussi. Mais si on entre à l’intérieur de soi et qu’on se relaxe, le casque à électrodes se met à enregistrer des ondes alpha qui signent un état de conscience différent.

Il est possible d’aller en méditation éveillée jusqu’aux ondes théta qui caractérisent le sommeil paradoxal et la méditation profonde dans laquelle des changements peuvent survenir dans notre matière. Des chamanes, yogis, pratiquants taoïstes et chirurgiens à mains nues se sont prêtés à l’expérimentation. Ils ont tous montré qu’ils atteignaient ce plan de conscience tout en restant capables quand ils le souhaitaient de vivre en mode alpha. Il n’y a donc aucun danger à entreprendre cette exploration vers nous-mêmes. Elle ne nous prive pas de notre état quotidien, elle n’interdit pas l’engagement et l’exercice des responsabilités habituelles. Elle les complète. Si j’ose dire, c’est une opération interne de déconfinement. Avec un grand D.

Dans le pays des ondes bêta, nous sommes agi, enfermés dans notre personne, dépendants de l’extérieur, l’extérieur étant plus réel que l’intérieur, parfois même le seul réel. Dans le pays des ondes alpha et surtout théta, nous devenons co-créateurs. Ce que nous ressentons est plus vaste, dense et réel que l’extérieur qui devient une réalité relative. Au lieu d’être impactés, nous rayonnons. C’est une question de réglage. Il n’est pas facile à faire et nous devons apprivoiser d’abord un calme et un silence contraires à nos goûts, nos habitudes et même nos possibilités. Mais ça vaut la peine d’essayer. Comme le formulent Les anges des Dialogues : « Chacun de vos pas à travers le vide devient une île fleurie où les autres peuvent poser le pied. »

Enfin, sachons que la difficulté que nous rencontrons sur ce chemin n’est pas nouvelle, qu’elle ne nous est pas réservée, à en juger par le futur de la phrase divine : « Va vers le pays que je te montrerai » et non pas : « Va vers le pays que je te montre juste là. » Voilà qui nous invite à la persévérance et nous encourage puisque après tout, Abraham a traversé. En combien de temps, nous ne savons pas, mais il l’a fait.

La difficulté est que ce pays de Cocagne qui nous sera montré n’est plus de l’ordre des formes. On le rencontre en allant vers nous-mêmes et pas dehors. La question devient : ‘Qui est donc ce moi ? qui suis-je ?’ Elle ouvre un chemin vers une dimension d’auto-responsabilité totale. Car Dieu ne dit pas à Abraham : ‘Va vers moi.’ Il ne court pas le risque de la personnification qui amènerait avec elle l’idée de séparation et renverrait Abraham chez son père le fabriquant d’idoles. Va vers toi, c’est : va vers la vérité universelle du Je suis, ou la deuxième personne n’existe plus. Sens la Présence qui œuvre et guérit tout dans le monde des formes, sans effort, puisqu’il n’y a que l’Un. En somme, Dieu n’a pas besoin de dire va vers moi, puisque va vers toi, c’est exactement va vers moi…

A Delphes, le fronton du temple ne dit pas autre chose. « Connais-toi toi-même… et tu connaîtras l’univers et les dieux ». On voit bien qu’il s’agit d’un autre état de connaissance que celui qui nous fait dire : « Je me connais, si je bois du champagne, j’ai mal au crâne ». Nous reconnaîtrons donc que nous avons suivi les balises si nous nous sentons remplis des qualités du ciel. Paix, joie, amour, espace et absence de peur. Cette émotion ne peut survivre à l’expérience de l’Un. De quoi aurions-nous peur ? N’est-ce pas différent de notre état actuel ?

Alors si notre cerveau et notre cœur prennent la mesure de ces informations, nous comprendrons qu’il n’y a pas de différence entre notre auto-responsabilité totale et la responsabilité générale, infinie, intelligente, que nous sommes invités à prendre pour l’univers et le monde. Nous aurons envie de l’exploration. Puisque les temps nous bousculent, profitons-en. Engageons-nous. Sautons le pas ! Telle est sans doute notre véritable responsabilité, qui n’occulte pas les autres.

 

 

 

 

 

×