7 janvier 2026

Sommes-nous responsables ?

Pour visionner sur Youtube https://youtu.be/KuTcAyaPkYI

Notre monde traverse une grosse houle, une tempête dont aucun pays ne semble exempté. Nous sommes presque huit milliards de passagers sur le bateau Terre, le navire est en mauvais état et nous n’en avons pas d’autre. La petite Mafalda créée par Quino s’écrie « Arrêtez le monde, je veux descendre ! » et chacun sourit car il semble que ce soit impossible. Sommes-nous responsables de cette situation, nous citoyens lambda ? Avons-nous quelque chose à voir avec les guerres, les déforestations, les incendies, la fonte des glaciers, la pollution, l’extinction du vivant et le Covid ? Ne sommes-nous pas plutôt victimes, comme l’ours polaire sur son carré de glace ou les Indiens d’Amazonie dans leur mer de feu ? Notre époque riche de catastrophes en tout genre demande une réponse. Car si nous ne sommes pas responsables, alors il n’y a qu’à pleurer, rire et vider le fond de la bouteille, tant qu’il y en a une. Et si c’est oui, si nous sommes responsables, devant qui ? quel est notre champ de responsabilité ? Que faire ? Avons-nous le moyen d’endosser une autre responsabilité que celle d’une catastrophe ?

Voyons d’abord ce qu’en pense la sagesse de la langue en examinant le mot responsable et commençons pas la fin. Le suffixe –able indique le pouvoir, la possibilité, comme dans la locution anglaise to be able. Autrement dit, le mot nous suggère a contrario qu’il est possible de ne pas pouvoir, sinon pourquoi le préciser ? Quand une situation est ingérable, c’est qu’il y en a qu’on peut gérer. Alors quand on n’est pas responsable, comment dit-on ? Simplement cela : pas responsable, ou encore ir-responsable… Ce qui n’est pas pareil, puisque si la première tournure est neutre, le mot irresponsable peut être chargé de condamnation. Cela sous-entend que nous ne le sommes pas alors que nous serions pourtant en mesure de l’être. En ce moment de covid, on l’utilise beaucoup à l’adresse de ceux qui portent le masque en barbiche, ceux qui le refusent, qui défendent la chloroquine etc.

Mais que dit le radical du mot, exactement ? Spondere, en latin, c’est d’abord se porter garant, caution. D’ailleurs, dans la même famille en français, on rencontre les mots réponse et répondre et on dit qu’on « répond de quelqu’un » dans le sens qu’on s’en porte garant. Cette caution engage justement notre responsabilité. Si quelque chose n’allait pas, alors c’est nous qui devrions payer le loyer, l’amende etc. Voyons maintenant le préfixe ré- et nous serons arrivés au début du mot. Cela indique la répétition, l’intensité, et l’action en retour. On le voit par exemple dans la formule re-tourner une claque, qui indique un retour de claque, sinon de bâton ! « Action, réaction, » disait Michel Jugnot dans Les choristes. La réaction c’est la ‘ré-ponse’ à un stimulus antérieur. C’est ce dernier sens que nous avons ici. Être responsable, c’est donc être capable de donner en retour à une situation une réponse consciente, une garantie. La responsabilité c’est de se lever et de répondre « présent ». Si la réponse est mauvaise, de responsable, nous devenons coupables… Au masculin et sans suffixe, le répons est religieux. Il renvoie à des textes lus à deux voix, une voix répondant à l’autre.

La notion de relation est donc fondamentale dans la responsabilité. Le renard disait au petit Prince : « Tu es responsable de ta rose. » Mais la première relation est avec nous-mêmes, ou plus précisément, avec nos actes. Dans l’usage habituel, « la responsabilité est la solidarité de la personne humaine avec ses actes » dit Maurice Blondel. Or ils sont nombreux, nos actes. Être solidaires de nos actes, ça veut dire devoir en répondre, ainsi que de leurs conséquences. Quelles conditions préalables délivrent le ticket de responsabilité perpétuelle ?

La première condition, évidente, est que nous devons nous rendre compte de ce que nous faisons et de ce qui s’en suivra. Si on n’a aucune conscience de ses actes, on ne peut pas en être responsable. Le somnambule affolant ses voisins qui le voient marcher sur le toit n’est pas responsable de leur insomnie : il ne sait pas ce qu’il fait. C’est aussi exactement l’argument du Christ sur la croix. Il juge d’un point de vue quasiment pénal que les hommes qui l’ont crucifié sont irresponsables de cet acte. Entre ses clous, il plaide non coupable pour eux en disant à son Père : « Pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font. » D’ailleurs, en droit, la démarche préalable à tout jugement pénal est de vérifier au mieux si le criminel est sain d’esprit ou non. S’il est malade mental, il sera soigné, dans le cas contraire il sera puni.

Par conséquent, les enfants dont la conscience n’a ni recul ni expérience ne peuvent pas non plus porter toute la responsabilité de leurs actes. La conscience enfantine est en phase d’expérimentation. Occupée à l’exploration de l’instant, elle ne mesure pas les actes dans leurs conséquences. Le petit garçon qui démonte par curiosité une horloge du 17ème siècle ne fait aucune différence entre l’horloge et ses légos. N’ayant pas de responsabilité, il n’est donc pas coupable non plus. En cas de casse, les enfants déclarent en général qu’ils ne l’ont pas fait exprès, soit en d’autres termes : « Je n’avais aucune idée des conséquences de mon acte ». Ou ils disent encore : « C’est pas ma faute ! » ce qui signifie «  J’ai été surpris du résultat ! » Comme les adultes exonérés par le Christ, les enfants ne savent pas ce qu’ils font.

Pourtant, la loi française n’a reconnu que progressivement l’’irresponsabilité de l’enfant. Dans les temps anciens, les enfants étaient emprisonnés comme les adultes et avec eux, pour des motifs comme vol d’un pain à l’étalage. Dans un monde cruel et sans tendresse, les résultats étaient épouvantables… Ensuite naquirent les maisons de ‘redressement’ ou de ‘correction’, ainsi définies : « Établissements dans lesquels on place les enfants pervertis, mauvais, ayant ou non commis un délit ― et ayant pour but la rééducation morale de l’enfance.» L’idée témoigne d’un souci de la société pour ses jeunes à la dérive. Mais dans quel esprit ? quelle méchanceté, quelle condamnation, quel procès de l’être même ! Glaçant. En conséquence, ce furent des maisons de tortures, d’assassinat et de sévices. N’est-ce pas d’ailleurs un des sens du mot correction ? Surtout quand on dit qu’elle est bonne ? Ces établissements échouèrent dans leur mission à 99 % jusqu’à la dernière maison de ce type qui fut fermée en 1977. Cette date récente n’est-elle pas incroyable ? Le si long silence de nos sociétés est aussi une responsabilité que nous avons prise, comme une complicité tacite.

Aujourd’hui, malgré des échecs éducatifs persistants, on essaye ‘l’aide’ à l’enfance (ASE). Mais c’est Guy Gilbert, prêtre des loubards qui avec ses bagues énormes et quelques gros mots, nous ramène à l’unique responsabilité éducative  : celle de l’amour. Et du point de vue pénal, avant l’âge de 13 ans, la peine de prison est devenue inapplicable. Après 13 ans, elle est très encadrée. La conscience de l’irresponsabilité enfantine est donc admise.

Je voudrais maintenant vous parler des animaux. Vous allez me dire que je pars hors sujet puisque ils sont irresponsables. Eh bien, les avis ont longtemps divergé en Europe. Les animaux durent comparaître en cas de transgression à leurs devoirs et ils furent punis selon leurs crimes, de façon courante au Moyen-Age puis régulièrement jusqu’au 17ème siècle. J’ai appris avec grande surprise en préparant cette conférence que le dernier procès animal eut lieu en 1962.

En effet on admettait autrefois qu’ils étaient membres à part entière de ‘la communauté de Dieu,’ on leur concèdait donc une âme, une forme de conscience et une responsabilité. On estime à l’époque que, fils du même Père que nous, ils entretiennent avec nous une sorte de lien de parenté (vision particulièrement développée dans la théorie de la métempsychose, ou si j’ai bien compris, un moustique peut très bien avoir été un être humain, voire notre grand-mère dans une vie précédente). On allait à l’église avec chiens et moutons, les oiseaux nichaient sous la nef et apparemment ça ne dérangeait personne, puisque c’était la vie autant que le bébé qui braillait pendant le sermon. Il n’y avait pas de dichotomie dans le vivant, on dormait dans la même pièce que son bétail pour avoir chaud et bien des saints se trouvaient peints en compagnie d’animaux.

Cette part de conscience que les animaux partagent avec nous leur donne le droit à la punition. Oui, mais après procès, harangues et plaidoyers. Qu’il s’agisse d’un cochon mordeur ou d’insectes dévoreurs en ces temps de famine, ils pouvaient être exorcisés, exécutés avec ou sans supplice, ou au moins excommuniés, c’est-à-dire exclus de la communauté des créatures de Dieu. Pas abattus sans jugement.

C’est Descartes (dans son discours de la Méthode) qui refusa aux animaux toute possibilité d’être rendus responsables de leurs actes. Comment ? en leur ôtant la pensée. Or souvenez-vous, « Je pense donc je suis. » Je ne pense pas, je ne suis pas. Les bêtes furent dès lors considérées comme n’étant pas, et totalement étrangères aux humains. Elles se trouvèrent ravalées au rang de machines capables de mouvement, tout comme ces automates qu’on commençait à construire. Je cite : « Les animaux sont entièrement assimilables à des machines, ils n’éprouvent aucun sentiment, aucun état affectif ».

Si la responsabilité est le fait de considérer ses actes dans leurs conséquences, Descartes a-t-il mesuré les conséquences de sa théorie ? En isolant les hommes dans l’exclusivité de la conscience, il a modifié le sens de leur responsabilité vis à vis des animaux et ouvert la porte à tous les abus, du simple irrespect jusqu’au crime. Nous écrasons l’araignée et marchons sur la fourmi sans penser un instant que nous endossons la responsabilité de priver un être de sa vie, quand bien même ce ne serait pas notre grand-mère. Pire, nous exterminons des races entières, et bientôt des espèces puisque 80 % des insectes ont disparu ces dernières années. Après la chasse, nous posons arme au poing et sourire aux lèvres à côté du cadavre. En décrétant l’insensibilité animale, Descartes a permis le « Il ne sent rien ! » (servi longtemps aussi aux enfants…) justifiant bien des tortures, des expérimentations animales sans anesthésie etc. Il couvre encore aujourd’hui les conditions de vie épouvantables du bétail entassés hors sol dans les fermes-usines industrielles.

Cette multiplicité de suites désastreuses démontre d’abord qu’une phrase est bien un acte au même titre qu’un acte plus matériel, puisque ses conséquences ont débordé largement le monde des idées. De ce fait, la responsabilité qui nous rend solidaires de nos actes, nous rend aussi solidaires de nos paroles : celles qu’on écrit, celles qu’on prononce, celles qu’on écoute jusqu’à plus soif, et même celles qu’on pense.

On sait maintenant par la physique quantique qu’un simple regard et sa pensée implicite modifient le comportement de la lumière de l’onde à la particule. Les traditions nous le serinent depuis des siècles. Les bouddhistes exhortent à la pensée juste, la parole juste et l’action juste. En écho négatif, les chrétiens avouent publiquement qu’ils ont vraiment péché « en pensée, en parole et par action. »

Or, nous pensons sans cesse, sans maîtriser du tout nos pensées, ni beaucoup de nos paroles. Les contes tentent d’alerter les enfants sur ce point. Par exemple dans l’Arbre aux souhaits de Faulkner, un adulte ayant souhaité un lion, il faut absolument qu’il le désouhaite avant catastrophe ! De nombreuses versions de contes proposent à leurs héros trois souhaits dont le dernier sert à supprimer les deux premiers, tellement ils s’étaient avérés nocifs… Nous n’avons aucune idée de ce que nous penserons dans dix minutes. Que dis-je, dans trente secondes. Alors si nous ne savons pas ce que nous allons penser, comment endosser d’en être responsables? Au moins nous pouvons exercer la vigilance sur la barrière de nos dents et nous entraîner à laisser derrière elle le mauvais ou simplement le douteux… J’aime bien pour évaluer m’aider des critères de Socrate : est-ce vrai ? est-ce bon ? est-ce utile ?

Prenons conscience de notre responsabilité dans ce domaine : Nous vivons dans une intrication non maîtrisée de nos pensées vers les autres et vers les situations, et en retour, des projections des autres sur nous. Ajoutons l’auto-sabotage que nous nous infligeons quand nos pensées sont négatives. Ce réseau de pensées est plutôt un filet. Cela nous enferme les uns les autres d’autant plus étroitement que ce filet est tressé de façon aléatoire, pas toujours visible et qu’il est notre création. A cause de lui, des millions de gens ont abdiqué leur vérité intérieure, n’osant pas changer de religion, de sexe ou de parti. D’autres ont préféré déménager et acheter au prix fort leur rectitude intérieure. En cette période de pandémie, les paroles et les pensées dont nous avons tendance à nous nourrir entretiennent en nous l’anxiété, la peur et la colère, alors que tout le monde sait que ces émotions baissent nos défenses immunitaires. Meurtris par l’actualité, nous égarons notre boussole intérieure. Nous nous traitons les uns les autres d’irresponsables et réciproquement. Le mot devient une invective. Le contrôle de notre esprit devrait donc être notre priorité : c’est notre responsabilité devant nous-mêmes et nos lignées, devant nos enfants et, comme le retentissement de la phrase de Descartes l’a montré, notre responsabilité devant la société.

Toutefois, pour en revenir à Descartes, il serait trop facile de rejeter sur lui seul la responsabilité de toutes nos dérives envers les animaux. Il y en a eu, des gens qui ont prôné des théories fantaisistes ou criminelles sans être écoutés, et d’autres qui avaient raison mais qui ont crié dans le désert. C’est parce que nous l’avons suivi que nous avons fait Descartes. Notre responsabilité devant les animaux est collective. Avec ce constat, nous tenons la solution. Ce que nous avons créé ensemble, nous pouvons le dé-créer ensemble.

Nous allons lentement dans ce sens parce que nous avons du mal à penser et à agir collectivement en conscience. Nous nous sentons seuls, impuissants contre la force ou le nombre. Cette conviction nous empêche, dans une situation globale, de nous montrer responsables des plus faibles, des animaux, des arbres, et cela nous maintient dans la soumission, c’est-à-dire dans une position de co-victime de notre système avec les victimes avérées. Pourtant tous les jours nous pouvons lire des contre exemples ou la liberté individuelle allume la lumière. Lorsque quelqu’un se soulève contre la force avec assez de feu et d’amour, il ne reste pas seul.

Monsieur Mondialisation raconte qu’il y avait une fois en Californie un sequoia millénaire ami d’une jeune fille d’une vingtaine d’années. Un jour, une puissante entreprise décida une coupe sévère dans cette forêt et l’abattage de cet arbre. Qu’y avait-il à faire ? Rien. C’est du moins ce que j’aurais conclu en sortant un mouchoir. Mais Julia monta à 50 mètres de hauteur et y installa son campement. Elle y resta plus de 24 mois, malgré les rigueurs d’hivers gelés et enneigés, les engelures et les maladies. Elle était seule là-haut dans son arbre, mais en bas, des amis et des admirateurs de plus en plus nombreux venaient la soutenir, lui porter à manger, communiquer sur sa situation etc. Un jour, sa santé empira tant qu’elle fut à deux doigts de la mort et… l’entreprise d’abattage transforma son projet en soutien de la nature. Aujourd’hui, Julia Butterfly Hill a créé un mouvement écologique de soutien des arbres et les fruits de son engagement sont immenses. De son côté, le journal LaCroix raconte qu’en Inde, une femme qu’on surnomme aujourd’hui Lady Tarzan a sauvé 200 km2 de forêt. Elle a réuni autour d’elle plus de 7000 femmes qui patrouillent par groupes dans la forêt de toute sa région. Elle a subi plusieurs intimidations et des tentatives de meurtre ainsi que son mari, mais sa voix retentit aujourd’hui dans les affaires publiques.

Les points communs de ces deux femmes, ce sont la conscience de ce qu’elles veulent et la compassion, ce sont la détermination et le courage. Leur source, c’est l’amour. Elles démontrent que la responsabilité collective n’anéantit pas la responsabilité individuelle, au contraire, elle peut la soutenir. Et réciproquement, elles démontrent que la responsabilité prise individuellement à des répercussions au plan collectif. A leur feu d’autres sont venus et leur action commune et différente a eu des conséquences sans mesure avec l’impulsion initiale.

Le retentissement de ces initiatives, comme celui de la malheureuse phrase de Descartes, pose la question de la cause et de l’effet dans la responsabilité. Toute cause a un effet. Dans beaucoup de cas, il nous semble que nos actions ne regardent que nous et que leur suite est domestique. Comme on fait son lit on se couche, dit le proverbe. Mais en vérité, comme tous nos actes s’inscrivent dans un enchaînement, sommes-nous sûrs qu’à aucun moment, ils ne concerneront pas les autres, et qu’en amont les autres n’y sont absolument pour rien ? Pour reprendre le proverbe, qui a tissé les draps ? Et pourquoi nous sommes-nous levés ? Pourquoi n’avons-nous pas jugé bon de faire notre lit ? Qu’en pense le chat ? La liste des éléments inclus dans cette simple action du quotidien pourrait grandement être allongée. Nos actes portent des conséquences qui en provoquent d’autres à leur tour, et ils sont eux mêmes les conséquences de causes préalables. De ce fait, chaque acte est relié dans le temps et dans l’espace à tous les autres, c’est ce qu’on appelle l’interdépendance. Cela s’applique à tous les domaines, jusqu’aux plus insignifiants ou inconscients. J’ai mangé les nouilles du dessus de l’assiette et cela m’a conduite à manger celles du dessous, mon inspir provoque mon expir etc.

Ajoutons que la causalité ne ne nous est pas réservée : elle est une loi générale de la nature. C’est parce qu’il y a du soleil que l’eau s’évapore. Parce que la terre tourne, il y a un soir et un matin, parce que la lune a des quartiers, il y a des marées. Et cela interfère avec nous aussi. Il faut donc envisager dans nos vies des causalités dans tous les sens et sur de nombreux plans. Mission impossible. Il y a de quoi nous décourager ou nous donner envie d’arrêter de respirer pour être sûr de ne causer de tort à personne. Ne sourions pas, la respiration est un sujet très sérieux en cette période de fragilité virale et de contamination respiratoire ! Notre souffle lui-même, pourrait être un danger mortel !

 

La responsabilité que nous portons est donc écrasante à cause de l’interconnexion des causes et des effets. En même temps, il est impossible de ne pas en prendre… car l’absence d’action est une action. Demandons à l’oiseau blessé que nous n’avons pas vu ni secouru et qui finira dans le gosier du chat… Dans certains cas, la responsabilité de l’omission est même sanctionnée par la loi au motif de ‘non assistance à personne en danger.’ Comme on l’a vu avec les maisons de redressement, l’inaction peut être une complicité. Qui ne dit mot consent. D’ailleurs la phrase des catholiques est dans son entier : « J’ai péché en pensée, en paroles, par action et par omission. »

Une conclusion que nous pourrions tirer est que la définition de Maurice Blondel devient inapplicable. Nous ne pouvons plus être solidaires de nos actes car ça n’existe pas, des actes tout seuls et point barre. Pour agir de façon responsable, nous devrions envisager toutes les conséquences de nos actes sur des siècles et pendant que nous y serions, nous devrions aussi nous interroger sur toutes leurs causes depuis le commencement du monde. Il est clair que dans l’état actuel de notre conscience, c’est impossible.

Appliquons cela à Descartes encore ! Qu’un kilomètre de morceaux de sucre en équilibre bascule sucre après sucre, cela signifie que le dernier sucre est aussi totalement relié au premier que le deuxième sucre dans la file. Le dernier sucre est loin mais la conséquence est prévisible. Peut-on dire de la même façon que la ferme industrielle dépend de la fameuse phrase comme le morceau de sucre n’importe où dans la ligne dépend de l’impulsion première ? Pourquoi pas ? On a bien dit que le vol d’un papillon était responsable d’un tsunami et que la distraction d’un laborantin au bout du monde l’avait mis tout entier à l’arrêt. En tout cas, en 1600 et quelques, l’hypothèse de l’existence des fermes industrielles était absolument inconcevable. Descartes, comme les enfants ignorants, ne peut en être considéré comme moralement responsable. Il ne peut se lever et dire Présent, j’en suis garant ! La seule défense qu’il pourrait présenter est donc celle des enfants : Je ne l’ai pas fait exprès.

Heureusement, cette loi de la causalité porte aussi ses promesses car si nous osons des actes justes et bons pour nous et les autres, eux aussi seront à jamais inscrits dans l’enchaînement des circonstances. Bon arbre porte bon fruit dit-on, et jamais figuier ne produit de chardon. Il nous faut seulement de la détermination intérieure. Plus nous nous exercerons, plus nous prendrons le contrôle de notre vie pour qu’elle soit joyeuse et saine. A condition bien sûr d’avoir assez d’éléments d’information pour être sûr de poser des actes positifs. Nous avons en nous un lieu où nous savons si ce que nous faisons et disons est bon. C’est le cœur, il est un raccourci de l’analyse.

Mais conscient que l’ignorance est la source de bien des maux, nous devons aussi chercher à apprendre, à savoir, à connaître. Plus le champ de notre connaissance grandira, plus notre conscience deviendra lucide, plus nous apprendrons à penser clairement et plus nous aurons les moyens d’être responsables de nos actes. C’est ce qu’en éducation on appelle grandir. Il nous faut donc de l’information. Aujourd’hui, nous avons une chance que nos prédécesseurs sur la terre n’ont jamais eue : elle s’appelle internet. J’ajoute qu’à l’époque de la profusion de l’information, l’ignorance est un choix, comme dit Joe Di Spenza. Et bien sûr, tout choix engage notre responsabilité.

Une des raisons qui nous vautre dans l’ignorance est la paresse, mère de l’à peu près et de la cécité. Paresse d’apprendre, paresse d’analyse objective. La pandémie nous invite grâce à son actualité à ouvrir les yeux et mettre de la lumière. Peut-être comprendrons-nous enfin la nécessité de la lucidité pour notre propre compte ? J’ai lu dans un article du Monde du 25 septembre qu’en Thaïlande selon des décomptes officiels, il y a eu 2551 suicides entre janvier et juillet, contre 59 morts du COVID, et la situation économique est telle que la liste des suicides ne peut pas manquer de s’allonger. Était-ce prévisible ? Dans l’affolement des décisions prises contre ce virus qu’il n’est pas question ici de nier, avait-on envisagé de telles répercussions ?

Chez nous, on assiste à une flambée de la pauvreté telle que selon le Secours Populaire, de nombreux rideaux dans les quartiers restent tirés toute la journée. Non pas que les gens soient partis en villégiature. Non. Mais ils ont si faim, ils sont si honteux d’avoir faim qu’ils ne sortent plus, ils n’ont plus le courage de voir le jour. Après le confinement, ils vivent la claustration. D’ailleurs pourquoi sortir ? Il n’y a pas de travail, et pour les jeunes en particulier, pas d’aide sociale non plus. Les faillites ont augmenté en flèche, ainsi que les décompensations psychiatriques, les suicides et les actes de violence. A Crosne, ma petite ville, j’ai appris que la banque alimentaire distribuait de la nourriture pour 250 familles, mais qu’elle allait devoir fermer ses portes faute de salle adaptée au COVID. Je sais que je vais croiser des gens qui auront des crampes au ventre et j’en ai mal au cœur. Notre face à face avec la responsabilité est désormais à notre porte.

Le Covid n’est pas seul en cause. Si on regarde aussi les catastrophes dues aux guerres et au réchauffement climatique, il est clair que notre modèle économique, dans le sens premier du mot qui signifie ‘gestion de la maison’, a failli. Quels que soient notre courage et notre désir d’apprendre, nos actes sont insuffisants, nous sommes comme entraînés par ce que nous avons tous créé. Cette situation qui nous prive plus ou moins gravement de liberté nous montre que nous sommes en mode de survie plus que de vie, et nous barrant les voies vers l’extérieur, elle nous accule vers l’intérieur de nous. S’il faut découvrir une solution et si dehors nous n’en avons pas trouvé, il faut un retournement. Allons dedans, et au lieu de rester d’horizontaux cloportes, essayons la verticalité – qui n’empêche pas l’action horizontale bien sûr. Qu’en pensent les traditions ? Permettez-moi un petit détour de ce côté pour mieux nous ramener à notre sujet dans une autre perception de la responsabilité.

Les bouddhistes placent tous les événements que nous décrivons, tout ce qui se passe dans le monde, à l’intérieur de la roue du samsara. Ils disent que notre seule responsabilité intelligente est de chercher à sortir de là. Pourquoi ? Parce qu’en cherchant simplement à nous déplacer à l’intérieur de cette roue que caractérisent la souffrance, l’impermanence et la mort, nous n’y échapperons pas. Le bonheur n’est pas possible dans la roue car la roue représente un extérieur que nous ne maîtrisons pas et qui même heureux, ne durera pas. La roue ne peut offrir que du provisoire et du non maîtrisé. Fermons plutôt les yeux, disent-ils. Que se passe-t-il ? Nous rencontrons si nous nous apaisons, un espace sans forme, sans temps, et pourtant là dedans, nous ne nous sentons pas sans vie. C’est l’espace de la conscience, un océan d’amour, qui nous entoure et qui nous constitue. Si nous parvenons à le découvrir, disent-ils, nous découvrons que nous sommes la totalité de cette conscience universelle en plus de notre conscience localisée, individuelle qui porte notre nom.

Notre conscience individuelle, quand elle est dans son état habituel, est en mode fermé et nos responsabilités sont limitées par les limites de la matière. Quand notre conscience est ouverte, elle perçoit cette énergie de vie et y participe. Les êtres qui ont réalisé cette mutation nous transmettent que nous sommes comme des cellules d’un même organisme : l’univers entier. C’était le sujet du film Matrix.

Nous plaçant à la source de cette information, notre responsabilité devient absolue. Jugez-en : nous partageons cette énergie d’intelligence et d’amour qui a créé le monde et qui selon les découvertes actuelles, le recrée des milliards de fois à chaque seconde. Comme on efface un tableau pour permettre une nouvelle information, nous pourrions même envisager de profiter de ces instants de blanc pour recréer l’univers dans son ensemble. Enfin, nous… Qui nous ? Il me semble que le défi actuel est de nous trouver.

La Bible elle aussi a bien cherché à nous en informer. Elle nous a appris dès sa première page, que nous avons été créés à l’image et ressemblance de Dieu. Alors nous, nous avons ramené ça à nos dimensions et traduit à contresens, en faisant un dieu à l’image de l’homme, de préférence vieux, barbu et sur un nuage… Mais la science actuelle a redonné sens à l’information première. Dieu n’est pas comme nous, c’est nous qui sommes comme sa manifestation visible : l’univers. Nos atomes sont comme des systèmes solaires, leur nombre est cosmique, et l’essentiel de notre corps est fait comme lui de vide.

Non seulement nous sommes comme lui, mais unis à lui. Du coup, nous sommes Un, unis par le vide dont nous sommes remplis et qui nous relie tous d’un bout du cosmos à l’autre. La physique quantique nous dit de ce vide qu’il est plein : vibration, information. Il n’y a donc plus des trilliards de trilliards d’objets séparés, divisés et potentiellement hostiles, mais un seul ensemble intelligent et cohérent dont chaque corps est une cellule. Toutes les traditions se sont échinées à nous transmettre cette information avant que la science ne nous en avertisse. «  Le Seigneur est Un », disent par exemple chez nous les Hébreux, et l’Islam abonde : « Il n’y a de Dieu que Dieu. » Un seul. De ce fait, qu’on l’appelle Conscience, ou Grand Esprit, ou Dieu, Jéhovah ou Mahomet, ou encore Intelligence supérieure, ou simplement Ciel, peu importe le nom de cet Un : on ne peut pas se tromper, il n’y a que Lui.

S’il n’y a que Un, et non pas des myriades de formes séparées, même pas de Deux, alors les conséquences sont énormes et renversent totalement notre vision du monde et en particulier l’emplacement de notre responsabilité. S’il n’y a que Un sans Deux, plus rien ne peut être extérieur à nous. Tout est intérieur. Le moindre souffle de chacun concerne tout le monde : les hommes, les animaux, les plantes et les pierres. Et même les étoiles et tous les objets célestes. J’ai dit que chaque souffle concernait tout le monde ? Non, chaque souffle nous concerne, nous, seulement nous, parce qu’il n’y a que nous dans notre diversité. Tout acte contre qui que ce soit serait une responsabilité que nous prendrions contre nous-mêmes. En agissant comme des cellules séparées du tout et qui n’en feraient qu’à leur tête, nous agirions comme des cellules cancéreuses. Dans notre inconnaissance de cette possibilité, c’est ce que nous sommes d’ailleurs devenus. Le cancer de la terre.

Saint Paul a utilisé pour nous aider à saisir cette dimension, la comparaison avec le corps. Notre œil et notre pied n’ont rien à voir : ni dans leur forme, ni dans la matière dont ils sont constitués, ni dans leur fonction, ni dans leur place dans le corps. Et pourtant ils sont unis en nous. Le pied ne marche pas sans injonction du cerveau, et l’œil ne voit pas sans ordre, personne n’est supérieur à personne. Quand le pied avance, il a la responsabilité de faire avancer tout le reste du corps. Et quand l’œil voit, il voit pour tout le corps. Nous, nous avons peur des gens différents de nous. Mais c’est comme si l’œil avait peur du pied…

Lorsque nous prendrons tous conscience de cela, nous serons collectivement responsables, puisqu’il n’y a pas de séparation dans le Un. Plutôt que collective, disons que notre responsabilité sera universelle, ou selon la langue des oiseaux qui découpe les mots en plus petites unités de sens, unie vers Elle. Elle, l’Unité. Le réseau inextricable des causes et des effets, des interdépendances et des responsabilités inconcevables deviendra simplement du même ordre que le fonctionnement des réseaux de notre corps… Il deviendra impensable de poser un acte égoïste et séparé parce que ça n’aurait simplement aucun sens.

Si nous décidons d’adhérer à cette vision du Tout en Un, y aura-t-il des avantages avant que nous touchions cette étape de mutation ? La réponse est Oui. Je n’en donnerai qu’un exemple. Plus nous nous en approcherons, plus ce que nous découvrirons deviendra intéressant. Cela prendra au fur et à mesure une intensité plus grande que le monde extérieur des formes et des objets, des histoires et des pandémies et cela nous libérera de son emprise malheureuse, de son emprisonnement même. Or cette emprise ne sert à rien ni personne. En ce moment, le monde extérieur nous paraît plus réel que le monde intérieur et pourtant nous ne pouvons pas exercer sur lui de véritable responsabilité. Sur notre monde intérieur non plus. Si nous sommes malades, le miracle est-il à notre portée ? En découvrant des bribes de cette dimension de créativité et de joie absolue, nous nous offrons et nous offrons au monde de l’air pur puisque nous sommes Un.

Alors, pouvons-nous nous appuyer notre responsabilité focalisée pour rencontrer l’illimité ? La réponse est oui. Comment ? Les conseils abondent, mais ne nous cachons pas que s’il faut vivre la mutation du cerveau en conscience, de l’ampoule à la Lumière, et des émotions à l’Amour inconditionnel, de l’impuissance au miracle, de la partie au tout, nous ne pourrons pas y arriver tout seul. Du reste, dans cette perspective, cette expression ‘tout seul’ n’a aucun sens. Alors écoutons les conseils pour au moins nous diriger dans cette direction. Il relèvera de notre responsabilité de les appliquer. Le conseil que j’ai trouvé dans la Genèse rejoint celui de toutes les traditions anciennes et celui des coachs de notre temps, c’est celui-ci : « Rentre en toi-même, » ou en termes plus actuels, ‘médite’.

Leikh leikha, « va vers toi, pour toi» dit Dieu à Abraham. La consigne dans son entier est celle-ci : « Quitte ton pays, ta parenté et la maison de ton père, et ‘va pour toi, vers toi’ vers le pays que je te montrerai. » Voyons plus précisément quel coaching cette phrase nous offre.

Premièrement, il faut quitter. Quand ? Dès qu’on est appelé, quelle que soit la forme de l’appel. Certes, l’heure d’arrivée n’est pas indiquée sur un tableau lumineux comme dans les gares et aéroports, et l’injonction « va », comme « Suis-moi » n’indique pas la durée du trajet. Mais par contre l’heure du départ est incontestable : c’est maintenant. Quand tu entends l’appel, là, juste là, tout de suite. Et ne t’avise pas de regarder en arrière : il est impossible d’aller dans deux directions à la fois.

Deuxièmement, que faut-il quitter ? Le texte est radical : « Quitte ton pays, ta parenté et la maison de ton père. » Donc quitte tes géniteurs de chair et la zone du connu, de l’aimé : ta famille, tes copains, ton boulot si tu l’aimes, ton bistro et tes jeux vidéos, ton quotidien. De plus, sachant que le père d’Abraham était un fabriquant d’idoles, cette injonction signifie aussi : quitte aussi toutes les croyances de ta famille, sa façon d’envisager le monde.

Approfondissons. A quel éloignement de nos pères et mère sommes-nous disposés ? La plupart du temps, il ne s’agira pas de leur tourner le dos et de les abandonner, et cela pour une raison simple : ce serait inopérant. Nous pouvons en effet nous tenir responsables de leur bien être et prendre soin d’eux dans leur vieillesse comme ils ont pris soin de nous dans notre jeunesse, mieux qu’il ne l’ont fait peut-être ! tout en prenant nos distances. Et a contrario, on peut avoir rompu avec nos parents et pourtant rester ficelés dans les mêmes fonctionnements qu’eux… Commençons donc par un effort de neutralité objective. Comment se comportent-ils ou se sont-ils comportés ? Quelles sont ou étaient leurs qualités, leurs défauts, leurs mécanismes de réactions ? Comment ont-ils pris leurs propres responsabilités ? Puis tournons notre observation vers nous. Comment sommes-nous ? En quoi leur ressemblons-nous ? Est-ce que nous en sommes profondément satisfaits ? Ensuite viendront les conséquences de notre évaluation. Quelles décisions sommes-nous prêts à prendre, quels changements allons-nous effectuer ? De quelles loyautés familiales allons-nous nous désolidariser ? Mourrons-nous de la même maladie ?

Élargissons notre réflexion aux valeurs patriarcales en général et précisons intérieurement ce que représente pour nous dans cette optique ‘quitter son père’. Quelle posture sur le pouvoir, la politique, la société et la virilité sommes-nous prêts à remettre en question ? Et puis, passons à maman. Que signifierait pour nous l’ordre de quitter notre mère ? Apercevons-nous pour commencer qu’elle n’est pas nommée, sans doute cachée derrière le père ou incluse au milieu des cousins et tontons de la parenté. Et profitons-en pour prendre conscience de la place – ou de l’absence, des valeurs féminines dans notre vie… Y a-t-il lieu de corriger en nous un déséquilibre entre l’homme et la femme, le yin et le yang ? Qu’on soit homme ou femme, y a-t-il lieu d’agir différemment envers les femmes en général ?

Il faudra aussi trouver en quoi concrètement nous devrons démontrer notre libération intérieure, en apportant des changements à notre quotidien. Qu’est-ce qui est répétitif, mécanique dans nos journées ? Qu’est-ce qui nous rattache à de vieilles habitudes sans sève ? Quels comportements, modes de vie, emploi du temps sont directement inspirés de la « maison de nos pères »? Qu’en est-il de nos humeurs ? Très prosaïquement et concrètement : comment allons-nous gérer nos temps d’écran, temps de transport, notre alimentation, nos habitudes sexuelles ? Ces changements peuvent être en effet très intimes. Un de mes amis se tient de plus en plus mal. Comme je lui en faisais la remarque, il m’a répondu : « On est tous comme ça dans la famille en vieillissant .» Et alors ? Tenir debout, n’est-ce pas un beau chantier ? Nos chantiers, prenons-en conscience, ne sont pas égoïstes et personnels, puisque nous sommes reliés.

Si nous ne sommes pas entièrement satisfaits de notre existence, alors que notre programme originel est l’union avec la satisfaction même, cela signifie que nous devrons poser de nouvelles bases et nous quitter, rompre avec ce vieux ‘nous’ que nous commencerons à percevoir comme un vieux fatras. Parce que sinon, les mêmes causes produiront les mêmes effets, avec leurs conséquences incalculables et invisibles. Nos vieilles pensées attireront de vieux comportements et la répétition de vieux schémas. Et nous avons vu où cela nous a menés.

On la retrouve donc là, notre responsabilité, dans l’analyse des changements que nous voudrons apporter et le courage de la mise en œuvre. Nous en répondrons devant nous-mêmes à l’heure où nous serons trop vieux, faibles et malade pour les entreprendre. Alors, avant qu’il ne soit trop tard, il faudra nous alléger, nous délester de nos habitudes inadaptées et en créer d’autres qui nous correspondent. Et dès que nous avons décidé un changement, les aides arrivent puisque nous sommes un. « Quand l’élève est prêt le maître arrive, » dit l’adage. Comme nous sommes tous uniques, cette aide prend des formes différentes pour chacun. Pour ma part je remercie ici, entre d’autres remerciements, maître Mantak Chia qui par son enseignement me permet d’approcher et de partager ce que j’ai compris du Tao.

Leikh leikha, va vers toi. Au fur et à mesure de nos libérations, nous irons à nos retrouvailles sans que ce soit compliqué. Dans la vie quotidienne, nous rencontrerons simplement nos aspirations naturelles. Prendre soin de nous et de nos besoins, ne pas manger ce que nous n’aimons pas, ne pas vivre avec qui nous nous sentons mal etc deviendra naturel. Ce sera une libération énorme  car le manque d’amour et de respect pour nous-mêmes sévit depuis des siècles et interdit l’amour et le respect d’autrui et de la terre. Il a atteint chez nous les sommets de la névrose dans un succès de librairie resté au hit des ventes pendant 4 siècles en Europe : L’imitation de Jésus Christ. «  Rien ne m’est dû, Seigneur, que les verges et le châtiment car je vous ai grièvement offensé ! » Ce message mortifère travaille dans notre héritage et il est de notre responsabilité de le déraciner, pour nous et pour nos descendants.

Mais comment être sûr que nous ne nous fourvoyons pas sans le savoir ? C’est prévu. Le coaching dit : « Va vers le pays que je te montrerai. » Y a qu’à suivre… Mais, si le Je est sans forme, comment le trouver pour le suivre, ? Il faut chercher en nous des branchements pour sentir, voir les balises sur le chemin, ou simplement les savoir. Et ce ne sera possible que si nous décidons de prendre un moment pour ne nous intéresser qu’à ça et nous y concentrer. Nous l’avons bien fait pour apprendre l’anglais ou la mécanique, nous en sommes donc capables. Ensuite, voici une balise simple proposée par Joe DiSpenza. Si nous sortons de notre pratique différents de notre état initial, nous aurons agi. A l’inverse, si nous nous levons exactement dans le même état qu’en nous installant, c’est raté. Il faudra recommencer !

Cette science que nous pouvons décider d’apprendre, solidaires avec nous-mêmes, elle se découvre dans plusieurs chemins dont celui la méditation. Aujourd’hui, les neurosciences invitent même les rationalistes à tester la méthode et ses résultats car on a analysé les ondes de méditants dans des encéphalogrammes. Lors de notre état habituel quand nous sommes éveillés, notre cerveau fonctionne en onde bêta, le leur aussi. Mais si on entre à l’intérieur de soi et qu’on se relaxe, le casque à électrodes se met à enregistrer des ondes alpha qui signent un état de conscience différent.

Il est possible d’aller en méditation éveillée jusqu’aux ondes théta qui caractérisent le sommeil paradoxal et la méditation profonde dans laquelle des changements peuvent survenir dans notre matière. Des chamanes, yogis, pratiquants taoïstes et chirurgiens à mains nues se sont prêtés à l’expérimentation. Ils ont tous montré qu’ils atteignaient ce plan de conscience tout en restant capables quand ils le souhaitaient de vivre en mode alpha. Il n’y a donc aucun danger à entreprendre cette exploration vers nous-mêmes. Elle ne nous prive pas de notre état quotidien, elle n’interdit pas l’engagement et l’exercice des responsabilités habituelles. Elle les complète. Si j’ose dire, c’est une opération interne de déconfinement. Avec un grand D.

Dans le pays des ondes bêta, nous sommes agi, enfermés dans notre personne, dépendants de l’extérieur, l’extérieur étant plus réel que l’intérieur, parfois même le seul réel. Dans le pays des ondes alpha et surtout théta, nous devenons co-créateurs. Ce que nous ressentons est plus vaste, dense et réel que l’extérieur qui devient une réalité relative. Au lieu d’être impactés, nous rayonnons. C’est une question de réglage. Il n’est pas facile à faire et nous devons apprivoiser d’abord un calme et un silence contraires à nos goûts, nos habitudes et même nos possibilités. Mais ça vaut la peine d’essayer. Comme le formulent Les anges des Dialogues : « Chacun de vos pas à travers le vide devient une île fleurie où les autres peuvent poser le pied. »

Enfin, sachons que la difficulté que nous rencontrons sur ce chemin n’est pas nouvelle, qu’elle ne nous est pas réservée, à en juger par le futur de la phrase divine : « Va vers le pays que je te montrerai » et non pas : « Va vers le pays que je te montre juste là. » Voilà qui nous invite à la persévérance et nous encourage puisque après tout, Abraham a traversé. En combien de temps, nous ne savons pas, mais il l’a fait.

La difficulté est que ce pays de Cocagne qui nous sera montré n’est plus de l’ordre des formes. On le rencontre en allant vers nous-mêmes et pas dehors. La question devient : ‘Qui est donc ce moi ? qui suis-je ?’ Elle ouvre un chemin vers une dimension d’auto-responsabilité totale. Car Dieu ne dit pas à Abraham : ‘Va vers moi.’ Il ne court pas le risque de la personnification qui amènerait avec elle l’idée de séparation et renverrait Abraham chez son père le fabriquant d’idoles. Va vers toi, c’est : va vers la vérité universelle du Je suis, ou la deuxième personne n’existe plus. Sens la Présence qui œuvre et guérit tout dans le monde des formes, sans effort, puisqu’il n’y a que l’Un. En somme, Dieu n’a pas besoin de dire va vers moi, puisque va vers toi, c’est exactement va vers moi…

A Delphes, le fronton du temple ne dit pas autre chose. « Connais-toi toi-même… et tu connaîtras l’univers et les dieux ». On voit bien qu’il s’agit d’un autre état de connaissance que celui qui nous fait dire : « Je me connais, si je bois du champagne, j’ai mal au crâne ». Nous reconnaîtrons donc que nous avons suivi les balises si nous nous sentons remplis des qualités du ciel. Paix, joie, amour, espace et absence de peur. Cette émotion ne peut survivre à l’expérience de l’Un. De quoi aurions-nous peur ? N’est-ce pas différent de notre état actuel ?

Alors si notre cerveau et notre cœur prennent la mesure de ces informations, nous comprendrons qu’il n’y a pas de différence entre notre auto-responsabilité totale et la responsabilité générale, infinie, intelligente, que nous sommes invités à prendre pour l’univers et le monde. Nous aurons envie de l’exploration. Puisque les temps nous bousculent, profitons-en. Engageons-nous. Sautons le pas ! Telle est sans doute notre véritable responsabilité, qui n’occulte pas les autres.

 

 

 

 

 

T’as pas honte?

Nous avons presque tous été interpellés au moins une fois dans notre vie par la question : « T’as pas honte ? » Vous en souvenez-vous ? Vos parents, votre professeur, le juge des Assises, fixaient sur vous un regard étroit et sévère. D’ailleurs c’était une fausse question. J’en connais très peu qui ont répondu : « Non » l’air bravache et le coeur même pas battant. Notre réponse a été l’acquiescement ou le silence, un silence honteux. Mais qu’est-ce donc que cette honte ? Poser cette question ne résout pas la question, au contraire, elle en amène de nombreuses autres. De quoi avons-nous honte ? En quoi se différencie-t-elle des autres sentiments ? A quoi, et à qui sert-elle ? Est-elle utile ? Que produit-elle ? Comment se traduit-elle dans notre corps, dans nos émotions et notre façon de nous comporter ? Quelles en sont les conséquences sociales ? Et les conséquences spirituelles ? Avons-nous mis en place des stratégies pour nous en débarrasser? Avec quel succès ? Que proposent les sciences de la psychologie et les traditions ? Par quoi la remplacer ? Et d’abord, avons-nous seulement conscience que la honte agit dans notre vie? Pour le savoir, commençons par mieux cerner ce qu’elle est.

Le mot honte a de la famille, mais pas grande. Il y a bien l’adjectif honteux et son contraire : éhonté, qui dénonce ce qui aurait dû rester dans le cadre de la honte et qui en est sorti (é -, ex- : hors de). Et puis les adverbes honteusement et éhontément. Et c’est tout. Ah si, on trouve encore le verbe honnir qu’on ne connait plus que dans la formule : « Honni soit qui mal y pense », c’est à dire honte a celui qui a de mauvaises pensées, principalement honte aux procès d’intention. Les dictionnaires expliquent le mot honte par une kyrielle de synonymes : déshonneur, opprobre, ignominie, flétrissure, humiliation, affront, avanie et donnent même l’ancien mot vergogne, qu’on ne connait plus que quand elle est absente, dans l’expression « sans vergogne ». Je vous en passe ! Quant aux expressions, elles sont très fortes : on croit mourir de honte, on est couvert de honte, au mieux, on la boit toute entière… D’ailleurs, il arrive fréquemment qu’on n’ose pas dire « Je » quand on l’éprouve. On préfère l’impersonnel « C’est la honte. » Tout cela situe clairement la honte dans le camp de ce qu’on n’aimerait pas vivre, d’autant plus que la honte semble avaler le honteux. Il ne reste de lui que cela, la honte : ne dit-on pas qu’une personne est la honte de sa famille, de son village, de son pays même?

Il est donc essentiel de cerner ce qu’est ce sentiment si puissant qu’il nous engloutit sous lui, au point de nous cacher à nous-mêmes dans ce que nous avons de plus beau et joyeux. La honte est multidirectionnelle. Il peut arriver que nous ayons honte de nous parce que nous avons fait, dit ou pensé quelque chose d’indigne. Souvent, il s’agit d’une lâcheté ou d’une inconvenance – volontaire ou non, d’une pensée bizarre, d’un mot sorti trop vite, d’un lapsus ou d’une addiction. Que les autres soient au courant ou non ne change rien : notre conscience, notre âme exprime son désaccord en notre for intérieur. Cela peut-être si cuisant qu’on préfère ne plus y penser. Le souvenir s’estompe, la honte reste.

Pourtant, la honte que nous avons de nous peut revêtir une certaine utilité : parce que nous avons peur d’être surpris, elle nous empêche de nous livrer à des actes inavouables, elle nous retient dans la décence et les bonnes manières. Et si nous en étions dépourvus, entièrement éhontés? Alors il n’y aurait plus de garde-fou contre rien, ni contre nos tares et nos vices. C’est ce qu’on voit chez certaines personnes sans morale et chez certains que la maladie désinhibe.

Nous pouvons aussi avoir honte des autres. Héra, la divine épouse de Zeus le roi des Dieux, jeta par la fenêtre de l’Olympe son bébé juste né, tant elle avait honte de sa laideur. Je me souviens avoir eu honte du comportement de certains membres de ma famille à diverses occasions. J’aurais voulu ne pas être là, ou présenter des excuses, mais comme ils ne voyaient pas le problème, il n’y avait rien à faire. Certains enfants ont chroniquement honte de leurs parents et vont jusqu’à s’en inventer d’autres pour leurs copains, à moins qu’ils ne leur imaginent une autre vie : ils transforment leur métier, taisent leurs vices etc. « Mes parents ne sont pas mes vrais parents, » me racontait une copine de sixième tandis que nous rentrions du collège ensemble. Après un magnifique portrait de ses vrais parents, sans cesse plus idéaux, s’ensuivait une improbable histoire de substitution que nous avions embellie au cours de l’année.

Ensuite, et c’est le plus courant, la honte nous est infligée par les autres. Les écoliers ont une expression pour définir les petites hontes de celles dont on peut encore rire: ils disent qu’ils se sont affichés. Autrement dit, ils se sont mis à découvert et livrés en pâture aux sarcasmes de leurs camarades. Cette honte-là est fortuite et souvent passagère, un mauvais moment à passer. Mais c’est loin d’être la règle.Au contraire, dans le contexte d’une pédagogie coercitive et écrasante, la honte a longtemps été utilisée dans les familles comme un principe d’éducation dès le plus jeune âge, et ce n’est pas fini. Il faut dire que ce genre d’éducation repose sur l’amoindrissement et la falsification de la personnalité de l’enfant. On le conditionne avec des « tu devrais être comme ci comme ça », ou pire, « tu aurais dû », on lui montre qu’il ne correspond pas à ce qu’on attend de lui. Condamné, il doit pour être accepté faire sien ce qui est parfois aux antipodes de son caractère ou de la nature. Soumis, il est plus facile à éduquer qu’un enfant qu’on valorise. On ne sait jamais, s’il avait assez de sécurité intérieure pour nous dire merde, à nous parents honteux, comment réagirions-nous? Et puis, qui nous a appris depuis des millénaires à faire autrement?

C’est pourquoi sans la moindre intention de maltraitance, les parents ont longtemps usé d’expressions comme celle-ci : « Pleurer comme une fille, t’as pas honte? Va te changer, tu me fais honte habillée comme ça !  » Ils lancent à leur petit cette étrange injonction : « Tu devrais avoir honte! » J’ai lu en préparant cette conférence le témoignage d’une femme qui vécut dans sa petite enfance en pension. Sa voisine de lit, âgée de cinq ou six ans, s’était oubliée une nuit dans ses draps. Pour l’éduquer, les éducatrices, des sœurs en l’occurrence, lui avaient attaché un grand panneau dans le dos J’ai fait pipi au lit, et lui avaient ordonné de traverser toutes les classes sous cette infamie. La honte infligée était censée empêcher que l’accident ne se renouvelle.

Cette honte attachée au pipi-caca dépasse l’anecdote. Nombre de femmes dont le jet fait de la musique au fond de la cuvette se contorsionnent pour obtenir le silence… en tout cas moi, si les toilettes se trouvent près d’un salon bien fréquenté. A l’hôpital, on incrimine les cuisiniers et la qualité alimentaire des cantines qui constipent les patients mais il faut encore chercher du côté de la honte. Être soulevé pour qu’on nous glisse la cuvette, notre dignité n’aime pas. Elle préfère attendre des jours meilleurs. Et s’il n’y en a pas? Alors à moins de résilience, restera la honte et nous mourrons avec.

Mais revenons à l’éducation. Outre le pipi-caca, il est un domaine de prédilection à cette manipulation de l’enfant par la honte : c’est le domaine de la sexualité et de la masturbation. Les petits ne voient pas en quoi c’est honteux, pourquoi il faut se l’interdire ou s’en cacher. Ils ignorent que la médecine a parlé jusqu’à très récemment du sexe comme de parties honteuses. S’il s’agit d’un garçon, il ne sait pas que le nerf qui dresse cet amusant jouet s’est nommé le nerf honteux dans les manuels et que les maladies d’amour sont dites maladies honteuses. On ne sait pas bien d’ailleurs comment il faut comprendre ce qualificatif. Le sexe est-il honteux en soi, ou est-ce parce qu’il entraine à des actes honteux ? En tout cas c’est un moment où dans de nombreux cas l’enfant découvre le monde des adultes et ses mensonges.

S’appuyer sur la honte comme système éducatif a donc longtemps été considéré comme un procédé normal, même si de plus en plus cela évolue. On peut même dire que c’était tellement habituel qu’on ne le remarquait plus. Par exemple, quand j’étais prof, je me souviens avoir longtemps rendu des copies par ordre décroissant. Aujourd’hui je n’en suis pas fière, pas loin d’en avoir honte. Il s’agit d’un procédé très commun et général, mais que vise-t-il sans que j’en aie eu conscience? La honte du plus faible. Et il y a même un petit jeu malsain sur l’attente des élèves. Dans le silence de cette attente, l’éducateur, ou plus justement le dresseur, goûte le pouvoir de la honte.

Du coup, l’efficacité de ce moyen de dressage a été utilisé largement. J’ai lu dans Wikipedia que chez les Inuïts, tout le monde se presse sur la banquise pour moquer l’enfant qui apprend à marcher sur la glace. La crainte de l’humiliation est censée entrainer l’enfant à faire plus attention à ses pas sur la glace car de là dépendra sa vie.

On ne s’est pas servi de ce procédé seulement pour dresser les enfants, mais pour des catégories entières des sociétés. Des corporations, des civilisations en ont fait une étape cruciale de développement. On pense bien sûr aux bizutages censés ridiculiser et humilier le nouveau venu comme un rite d’intégration et tester son endurance, son endurance à la honte. Ajoutons le traitement longtemps fait avec succès aux bidasses, aux employés de certains chefs, et généralement à toute catégorie qu’il faut non pas seulement éduquer mais maintenir dans le rang.

Dans l’antiquité, les Romains jetaient le discrédit sur ceux qui méritaient la honte en les « notant d’infamie ». Ils inscrivaient donc des noms sur une stèle en pierre (entre parenthèses, on retrouve ici la notion d’affiche des écoliers) et les livraient au regard des promeneurs. Il n’y avait pas besoin d’attenter à la vie des gens, le discrédit suffisait à mettre au ban de la société les malheureux mal notés. Cette stèle exposée au forum avait le plus grand succès auprès des badauds. Les Grecs avaient la même pratique qui s’appelait ostracisme. On « frappait d’ostracisme » et cela montre bien la violence de la chose. Jusqu’à nos jours en Inde, il existe une catégorie de gens si honteux qu’on les a déclarés intouchables au sens propre du terme. L’eau du puits du village leur est interdite car ils pourraient la corrompre rien qu’en la puisant ; l’entrée pieds nus dans les villes, l’accès à divers métiers leur est interdit. Les intouchables naissent, vivent et meurent (souvent assassinés car qui s’en préoccupe?) dans la honte, ghéttoïsés pour ne pas contaminer les purs, et leur souillure est héréditaire. De nos jours, leurs lignes bougent, mais doucement. L’usage de la honte on le voit est plus large que le cadre éducatif. Elle utilise le même mécanisme que pour l’éducation mais pour maintenir des adultes et des catégories sociales entières sous la coupe des puissants. J’entends par puissants ceux qui détiennent comme des fées Carabosse le pouvoir de l’infliger ou non. Car il peut être jouissif de faire honte à quelqu’un. D’après mon jeune voisin, adepte du jeu Fortenite qui compte 46 millions de jeunes et très jeunes joueurs dans le monde, on peut déclencher quand quelqu’un a perdu, une chanson de la honte « Toi t’as perdu, moi j’ai gagné, you are a loser. » Il parait que ça fait partie du plaisir. En mai 1945, au plein cœur de la liesse du peuple qui acclamait la Libération du pouvoir nazi, que vit-on? Des femmes à qui on se permit de raser le crâne. Elles avaient aimé l’Allemand.

J’ai choisi à dessin ce dernier exemple car les femmes ont eu dans l’histoire bonne part de honte. Cette honte a été manipulée par les hommes envers le sexe qu’ils ont dénommé faible afin de l’affaiblir. J’ai eu l’occasion cet été de partager un temps de témoignage entre femmes sur leurs premières règles. Sans doute les choses ont-elle évolué pour les jeunes filles aujourd’hui, mais le point très majoritairement évoqué dans les témoignages de ces femmes adultes, c’était la honte. Une honte personnelle devant l’incompréhensible perte de sang dont la mère n’avait rien annoncé, devant la salissure inopinée et visible par tous. Et aussi une honte transgénérationnelle transmise par la mère, elle-même honteuse de ses règles et de toutes les hontes subies par les femmes depuis qu’elles les ont eues, comme le viol et, pardonnez-moi la terminologie, l’engrossement.

Reconnaissons-le : le mouvement #Metoo, c’est récent, et Balance ton porc aussi. Il n’y a pas si longtemps, le seigneur d’un fief exerçait sans le moindre scrupule le droit de cuissage sur tout ce qui avait des cuisses. Le dernier procès pour avortement eut lieu il y a moins de cinquante ans, en 1972 et il s’agissait justement d’un avortement suite à un viol. Le réquisitoire chercha à en faire honte à cette jeune fille déjà frappée de la honte du viol. La plaidoirie de Gisèle Halimi reposa sur cette question : qui devait avoir honte, quand 5000 femmes mouraient chaque année d’avortements clandestins ? Qui devait avoir honte quand on cherchait pourquoi et à cause de qui ces femmes prenaient une si dangereuse décision ? La jeune fille gagna le procès, et se fit oublier des médias. Bien qu’elle ait gagné, elle avait été éclaboussée.

Mais qu’a donc la honte de si extraordinaire qu’on puisse en faire un levier si puissant? La honte défigure. La honte sépare. Le honteux est comme un oiseau aux ailes brisées, ailes oubliées, traine inutile juste bonne à moquer. Comme dit Baudelaire parlant des marins désœuvrés et des albatros capturés du haut du ciel et couchés sur le pont du bateau :
A peine les ont-ils déposés sur les planches,
Que ces rois de l’azur, maladroits et honteux,
Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches
Comme des avirons traîner à côté d’eux.

La honte introduit donc une division, une fracture interne entre ce que nous sommes par nature, cet oiseau majestueux, et ce que nous sommes devenus. Il y a notre innocence, notre nature initiale, et puis il y a ce qui est nous arrivé ponctuellement ou chroniquement, qui nous sépare de nous et nous exclut des autres. Dès lors, l’existence est marquée par le conflit.

Le premier récit de honte nous ramène à l’origine de l’humanité. Juste après avoir croqué la pomme, Adam et Eve prirent conscience qu’ils étaient nus et aussitôt, cela leur fit honte. Ils se couvrirent de feuilles de vigne ou de figuier selon les traductions, et se cachèrent à toute allure derrière les buissons dès qu’ils entendirent la voix divine dans le jardin d’Eden. Leur absence provoqua la question que depuis Dieu ne cesse de poser à l’humanité : « Adam, où es-tu? »

Le premier sentiment qui vient à l’homme après sa désobéissance initiale est donc la honte et le premier effet de ce sentiment est de l’entrainer à se cacher. Car aussitôt après la honte vient la peur. Dès qu’ils se voient nus, Adam et Eve craignent le jugement de Dieu : « J’ai eu peur parce que je suis nu, dit Adam. » La honte de nos ancêtres leur ont fait redouter Dieu et ensuite les autres hommes comme autant de menaces . On connait la suite malheureuse de cette histoire. Notre honte nous accusa, Dieu ayant repéré grâce à elle notre transgression. Alors nous fûmes bannis, précipités en bas du paradis et ce fut la cata.

A vrai dire, une autre grille de lecture nous dit que nous sommes tous les personnages du texte, donc aussi Dieu. Et qu’est-ce que ça raconte, si nous sommes Dieu? Que nous nous sommes auto-expulsés du jardin d’Eden, que nous nous sommes plongés de nous-mêmes dans cet enfer où nous travaillons à la sueur de notre front et enfantons dans la douleur. La honte nous a mis à la merci de l’exclusion, c’est elle qui a prononcé la sentence.

Aujourd’hui encore, parce qu’elle nous exclut des autres, la honte nous met en danger concret. Personne ne peut vivre au ban de la société. Elargissons, personne ne peut vivre exclu du clan, de la tribu, de la meute et même du troupeau. C’est une question de survie physiologique. Seule contre l’ours, je ne ferai pas long feu, et la chèvre de monsieur Seguin était perdue d’avance en face du loup. Exclure c’est tuer, être exclu, c’est mourir. Point barre. Cela s’amenuise lorsqu’on passe au plan psychologique, social, familial etc, mais c’est simplement proportionnel à la honte reçue. Par sa radicalité, la honte est un venin différent de nos autres poisons émotionnels.

En effet, il nous est possible de vivre en accord avec nos autres défauts et nous sommes tous capables d’être satisfaits de nos colères. Nous pouvons nous apprécier dans nos jugements et nos rancunes. J’ai plusieurs fois entendu des gens clamer en parfait accord avec eux-mêmes qu’ils ne pardonneraient jamais à leur voisin, leur mère etc. La vendetta corse se glorifie même de véhiculer cela de génération en génération au point qu’on ignore de quoi un jour il s’est s’agi. Nous sommes capables de nous habituer à nos tristesses et de les répandre autour de nous, nous avons l’habitude d’accepter nos ressassements et de mariner dedans au point d’en faire bénéficier nos interlocuteurs. Nous reconnaissons sans difficulté devant nos amis que telle ou telle situation nous fait peur, ou que nous détestons X ou Y. De tout ça tout le monde s’accommode.

Mais pour la honte, c’est impossible. La honte nous exclut de nous-mêmes. Nous voyons-nous accourir chez nos copains pour leur raconter une véritable honte? Eh bien si, parfois ça arrive. Si nous sommes tellement dévalorisés que nous croyons que seule l’autodérision va nous permettre d’intéresser les autres, nous sommes très bien capables de mettre en scène une honte et de remercier nos amis de rire de nous grâce à nous.

Encore ne choisirons-nous que des petits sujets de honte… Car la plupart du temps, parce qu’elle nous met en danger, la honte est silencieuse jusqu’à l’oubli si c’est possible. Quand on la vit, on voudrait disparaître sous terre, ne pas être là. Alors l’avouer ! Ce serait double honte et deux fois plus nuisible. Dans le secret, le pauvre ne mange pas tous les jours. Mais personne ne le sait. Le pauvre a honte d’être pauvre, il a honte d’avoir honte. Et c’est la honte d’avoir honte d’être honteux. La honte se grossit d’elle-même. On a honte de faire honte par sa honte à ceux qu’on aime. La quasi totalité des secrets de familles est liée à la honte. Lâchetés, trahisons, meurtres, perversions, incestes, addictions, le point commun de ces secrets, c’est la honte qui s’y rattache, l’avilissement et le sentiment de déchéance intérieure. On voudrait ne pas l’avoir subi, ne pas l’avoir commis. C’est trop tard. A tout le moins, il reste ceci : ne pas le dire.

Hélas le silence, le secret, le refoulement effacent-ils la honte? Non. Elle reste là, dans l’obscurité, elle se transmet de génération en génération. Quand bien même on aurait oublié la cause initiale, l’effet s’est propagé. Le cancer nait et progresse dans l’ombre de notre inconscience. « Apprendre à se connaître, disait Krishnamurti, voilà toute la difficulté pour l’homme ». Qu’une énorme fuite d’eau se déclare chez nous pendant que nous sommes en vacances, si nous l’ignorons, qui l’empêchera de dévaster nos biens? La honte est une énorme fuite d’énergie et de vie. Elle est une offense à notre être profond, à notre puissance de joie, à notre potentiel vital. Auto-bloquante, elle ruine en secret tout effort d’évolution qu’elle saborde par avance. Elle chuchote à notre inconscient que nous sommes trop nuls, que nous n’avons droit à aucune amélioration, que nous ne la mériterions pas etc. Et si une partie de nous est disqualifiée, même inconsciemment, elle entraine le reste dans sa chute. C’est l’histoire d’Adam et Eve.

Un jour, Barbe Bleue donna à sa nouvelle épouse une clé interdite. Jamais elle ne devrait en user. Elle en usa. Elle découvrit un cabinet sombre rempli de cadavres de femmes et dans sa terreur soudaine elle laissa tomber la clé dans du sang frais. Hélas, quand elle voulut nettoyer l’objet, essuyer les traces avant le retour de son serial killer, elle en fut incapable. A peine la clé semblait-elle propre que le sang suintait à nouveau. Ainsi de la honte non diagnostiquée, non guérie : à la moindre stimulation, elle se réveille, elle suinte et nous condamne. C’est le propre des mémoires, une mémoire étant un programme inconscient mais actif qui se déclenche automatiquement devant une situation donnée.

Qu’il s’agisse d’une honte que nous nous sommes faite ou qu’on nous a infligée, le résultat est le même puisque la honte est auto-collante. Et que nous l’ayons vécue personnellement ou qu’elle appartienne à nos lignées ne change pas grand chose. On sait maintenant que la puissance des mémoires se lègue comme la couleur des yeux ou la forme du nez. Autrement dit, vu l’histoire de l’humanité, qui peut imaginer avoir complètement échappé à la honte ? Comme disait La Fontaine, « Ils ne mouraient pas tous mais tous étaient frappés. » Même si elle se cache, même si on l’a oubliée, elle existe et nous conditionne. Elle a pesé sur nos ancêtres, elle entravera nos descendants si nous ne faisons rien. Voilà pourquoi il est important que nous la débusquions clairement. C’est à nous qu’il revient de faire ce travail. Et comme tout est interdépendant, en nous libérant, nous aidons tous les autres.

Soyons donc nos propres médecins, cherchons si nous sommes franchement atteints à partir du diagnostic des effets de la honte. Qu’est-ce qui suinte en nous? Sentiment d’infériorité, d’indignité, de souillure, culpabilité, malheur, désespoir, humiliation, dévalorisation, inhibition, auto-dénigrement, censure, autodestruction, victimisation, dépendance, soumission? Toutes ces pratiques sont des pis-allers, elles ne mettent pas le cœur en joie, ajoutons-y la dépression. Quelle horrible liste ! Partons plutôt de la liste inverse. Nous jugeons-nous en pleine santé, c’est à dire tranquilles, dignes, parfaitement lumineux, innocents, heureux, remplis de foi dans la vie, humbles, libres d’agir, toujours bienveillants envers nous et envers les autres, cordiaux, fraternels, autonomes, conscients de notre valeur et responsables de nos relations et de nos actes? Y a-t-il toujours quelque chose de biaisé dans nos relations ou sommes-nous parfaitement sincères?

D’abord, regardons notre corps, il ne ment pas. Comment nous tenons-nous physiquement? Si notre tête avance et n’ose se dresser, il y a beaucoup de risques que nous ayons été humiliés. Le regard vers le sol, la nuque courbée, quelque chose de nous ne s’autorise plus le regard droit. On peut dire la même chose des épaules tombantes qui empêchent la liberté d’un souffle interdit. Ajoutons la possibilité de chercher à prendre du poids pour cacher sa honte derrière un rempart, et voyons quelle partie du corps se protège préférentiellement. Si ce n’est pas le corps qui cache la honte, ce peut être l’uniforme, ou la marque. Cachée sous la pèlerine de Dior ou celle des agents de police, la honte s’oublie d’avantage. On se souvient que l’uniforme des anciennes écoles avait pour but d’épargner la honte aux enfants pauvres.

Quel usage faisons-nous de la parole? Osons-nous la prendre clairement, conscients de notre valeur ou sommes-nous vite silencieux, bafouillants ? Si nous ne reconnaissons pas dans ce comportement, il y a une deuxième question : est-ce que nous préférons plastronner, tonitruer et remplir l’espace comme les matamores des comédies avant de nous dégonfler périodiquement sur notre oreiller? Enfin les gens nous prennent-ils au sérieux quand nous nous exprimons (ce qui est un signe aussi puisqu’ils nous renvoient en miroir ce que nous pensons de nous) ?

Dans notre vie professionnelle, qu’en est-il? Avons-nous réussi à vivre nos aspirations? A obtenir la reconnaissance d’autrui dans une activité à notre goût ? Ou était-ce toujours pour les autres, jamais le bon moment pour nous? Et si nous avons décroché ce succès, avons-nous su garder l’emploi valorisant qui nous plaisait? C’est peu probable vu que le propre de la honte est de nous dévaloriser, de nous donner l’envie de rentrer sous terre… et que c’est incompatible avec des responsabilités. Or des responsabilités, on peut en prendre partout quel que soit le métier, inutile d’être ministre.

On peut en dire autant de la vie amoureuse et amicale, et même de la fortune. Je connais quelqu’un qui se plaint d’être pauvre mais qui considère qu’être riche est honteux. Si au fond de nous, l’argent c’est caca, ou au contraire si c’est beaucoup trop bien pour nous, comment nous étonner que nous n’en ayons pas? Et si on se dévalorise tellement qu’on ne s’estime pas pouvoir intéresser quiconque, pourquoi les autres seraient-ils d’un avis contraire? Donc en un mot, sommes-nous seuls ? sommes-nous pauvres ? Alors nous sommes honteux.

Comment nous en sortons-nous quand même? Les pieds devant, dans certains cas. J’ai été frappée en préparant cette conférence par le nombre de suicides pour éviter des accusations ignominieuses, fondées ou non. D’ailleurs, chez les Romains, se donner la mort pour éviter l’infamie était signe de noblesse d’âme et au Japon, survivre à une humiliation quand on peut se faire harakiri, voilà qui est la vraie honte. 

Nous nous en débrouillons aussi en cachant notre honte derrière ce que Lise Bourbeau appelle des masques ou des parades. Comme la chose est souvent parfaitement inconsciente, voyons si une des parades qui vont suivre nous concerne et nous renseigne. D’abord on peut survivre biologiquement sans être là, en disparaissant complètement. C’est la politique du pire et ça peut avoir des conséquences terribles sur notre santé psychique. J’ai lu que des confusions mentales, des maladies d’Alzheimer auraient un lien avec la honte : en engloutissant tout l’être, on noie la honte. De même, il semble que certaines schizophrénies soient une tentative de s’en dissocier et de la mettre à distance. Sauf que du coup, le malade peut être écartelé intérieurement entre celui qui a honte, et celui qui fait honte. Il souffre deux fois plus.

On peut aussi essayer la parade de l’aliénation à autrui, en disparaissant au sein d’une relation. Désormais, bien planqué, on n’existe plus par soi, mais par l’autre. Si le regard de l’autre réussit à nous sortir de l’ombre et à nous tirer à la lumière, ce regard devient une addiction. Hélas, cette attitude met le honteux en grand danger car il s’est placé en position absolue de dépendance affective. Si l’autre s’en va, le honteux s’écroule. Du coup, il se comportera comme on attend et non pas comme il est pour garder ce regard, exactement comme un enfant pour garder l’amour de ses parents. Il arrive même que le honteux se soumette complètement à la personne qui lui fait honte pour acheter le bourreau. Un certain nombre de cas de lâchetés, de fausses promesses, de flatteries, de profil bas s’expliqueraient comme une parade préventive à la menace de honte. C’est pourquoi Serge Tisseron, psychiatre, considère que « la honte est la mère de tous les totalitarismes. « 

Qu’est-ce qu’on a pu encore mettre en place plus ou moins consciemment ? La mutilation des sentiments. En effet, on peut se robotiser. L’autre peut bien penser, dire, faire ce qu’il veut, nous on s’en fout. Cette carapace émotionnelle se traduit par une raideur physique et mentale, et Marie-lise Labonté a mis au point une gymnastique d’enlèvement des carapaces pour guérir des gens gravement malades. La robotisation dispense de ressentir ce qui nous vient des autres, elle prive aussi de laisser jaillir en nous des sentiments pour autrui. La fontaine se tarit, le feu s’éteint, dans le château-fort, reste la solitude.

Il existe encore d’autres moyens de vivre avec la honte, comme la banalisation et le masochisme. « On me maltraite, on ne me prend pas au sérieux ? Bah! Ce n’est pas grave. » Ce qui peut paraître une forme de sagesse n’est souvent qu’un acte de soumission au plus fort. Si c’est répétitif, cela donne un comportement masochiste, du moins selon Lise Bourbeau. Il ne s’agit pas de tendre le bâton pour se faire battre au sens littéral du terme, mais on peut ne pas savoir dire non, à son propre détriment. On est très serviable, certes, mais par défaut. On se fait souffrir pour les autres en famille, au travail etc, non pas par altruisme mais par la conviction inconsciente que nous ne méritons pas autre chose que ce que nous vivons. Ne valant rien par nous-mêmes, nous devons acheter l’attention et l’intégration par le service rendu.

La culpabilité liée à la honte est une autre raison de vivre avec une maltraitance acceptée. En ayant appris à faire nôtre la condamnation d’autrui, nous justifions ensuite par avance les échecs et mauvais traitements. Si on est coupable, quoi de plus normal que d’être puni ? Ce type de déviance met le honteux à la merci des pervers narcissiques, sadiques et autres maltraitants. Il coupe tout espoir d’amélioration parce qu’il cautionne le châtiment. Il rend impossible toute révolte en ayant normalisé la situation.

Il reste la résignation, et devant la souffrance de l’exil, le honteux peut choisir le repli et le renfermement, ou mettre en place une relation de supplication. « Ne me quitte pas, chantait Brel, je serai l’ombre de ton ombre »… « Je t’en prie, reste avec moi, je vous en prie, gardez moi dans ce poste ». Le honteux est capable de s’excuser pour tout, même pour le temps qu’il fait. Quand j’étais petite, mon oncle riait sans malice de son coiffeur qui utilisait sans cesse l’expression : « Je m’excuse de vous demander pardon ». La relation de supplication peut s’étendre à tous les domaines. Je ne sais plus qui de ma connaissance avait gardé longtemps un chat qui marquait régulièrement son territoire sur son oreiller, parce qu’elle n’osait rien faire de plus que le supplier d’arrêter.

Ce panorama nous aura peut-être permis de nous repérer dans l’une ou l’autre pratique. En prenant conscience que nous sommes peut-être plus honteux que nous l’imaginions, nous nous donnons les moyens d’agir. En effet la conscience de la blessure est la première marche vers sa guérison. Et plus la conscience grandira, plus on guérira.

Exerçons-nous donc dans le quotidien à voir nos comportements, en particulier si quelque chose grince dans notre journée. Si un de nos comportements récurrents entre dans le tableau que je viens de dresser, contrôlons. Est-il possible qu’un fond de honte ou de culpabilité l’explique? Au lieu de la taire et de l’enfouir, la première étape de guérison est donc de nommer la honte, de la regarder avec une neutralité scientifique. Dans cette neutralité objective, analysons nos sentiments sans les juger. Si la source de la honte en elle-même nous reste cachée peu importe. Il n’y a pas besoin forcément de se souvenir du A et du B de nos vicissitudes, et d’ailleurs il s’agit peut-être de réactivation de mémoires léguées qui ne nous appartiennent pas en propre. Et si nous nous en souvenons? Il est inutile alors de chercher à éradiquer ces souvenirs. Par contre, dans tous les cas, l’étape qui suit la vision de notre conditionnement est de le désactiver.

Comment? Après avoir reconnu et nommé la honte, nous pouvons examiner les mécanismes qui se sont mis en mouvement, les pensées sous-jacentes qui ont provoqué nos réactions. Prenons conscience que ces pensées sont des croyances et que toute croyance peut être remplacée par une autre. Par exemple, il y a cinquante ans on ne devait coucher les bébés que sur les côtés, il y a trente ans il était impératif de les coucher sur le ventre, sur le dos aurait été de l’assassinat. Aujourd’hui c’est exactement l’inverse. Donc, voir ses croyances et les remettre en cause relève du simple bon sens. C’est ce que fit Gisèle Halimi dans le procès que j’évoquais tout à l’heure. Je me souviens qu’à cette époque où on faisait honte aux filles d’avorter, on leur faisait aussi honte d’avoir gardé l’enfant. Être fille-mère, c’était mal vu. Pouvons-nous adhérer à ce genre de jugement ? Ou encore, dans un tout autre domaine, nous avons honte de chanter faux. Qui nous l’a dit ? Que se passerait-il si nous chantions, ne serait-ce que sous la douche? Voir nos croyances et les remettre en cause est un moyen de désamorcer la honte.

Mais cela ne suffira pas. Rappelons-nous que la honte nous est venue des jugements, et que le jugement est mental. Rendons-nous compte que la fragmentation interne qui a suivi la honte nous a jetés dans une existence de conflits entre nous et nous, nous et nos aspirations, nous et les autres, nous et la spiritualité. Et que tout cela venant d’une mauvaise utilisation du mental, le mental tel qu’il est ne nous conduira pas jusqu’à la guérison. Le mental est très utile dans plusieurs cas, mais il analyse et sépare, il n’a pas accès aux profondeurs. Il aura fallu l’utiliser pour distinguer le champ de bataille de notre honte, il faudra en sortir pour déclarer la paix.

Si nous reprenons le récit de la Genèse, nous nous souvenons que la honte de nos premiers ancêtres a provoqué notre exclusion. Mais avant ça, comment virent-ils qu’ils n’étaient pas Dieu et qu’il fallait s’en cacher ? Parce que comme l’avait dit le serpent, ils étaient entrés dans le monde de la dualité en goûtant le fruit de l’arbre du bien et du mal. La dualité, c’est la séparation. Ainsi, à la première bouchée du fruit, l’homme s’est vu séparé de Dieu, et de la femme. Dire « Ils virent qu’ils étaient nus », c’est dire « Ils virent qu’ils étaient deux. » Sinon, en quoi la nudité les aurait-elle gênés ? En d’autres termes, si la honte a créé la séparation, c’est la séparation qui a créé la honte.

Trouvons de quelle séparation il s’agit, et nous tiendrons le fil de la guérison. Nous saurons avec quel élixir nettoyer peu à peu les mémoires avilissantes, même sur des générations. La pomme nous a jetés dans la dualité, recherchons l’unité. Recherchons comme le dit la table d’émeraude d’Hermès Trismégiste, le miracle d’une seule chose. Mais où ? Pas dans le monde multiple et qui inflige la honte, non. Pas non plus dans cette partie de nous happée par le monde et qui pense et qui change, mais profondément à l’intérieur, dans une zone tranquille et stable que le souffle berce. Dans la grotte du cœur, dans l’amour. Cette dimension est intacte quoi que nous ayons vécu. Rien de ce qui passe ne l’impacte. Dans cet espace, l’amour est une énergie de vie, une lumière, une puissance phénoménale. Et c’est nous.

Pour rentrer en contact avec cette grâce qui suffit à elle seule à toutes les guérisons, il n’y a qu’un moyen donc: rentrer en nous. Pour beaucoup d’entre nous, c’est là une consigne sibylline, un ordre impossible à suivre. La porte qui mène à l’intérieur est coincée en position fermée et l’amour dont nous parlons n’est qu’une hypothèse. C’est pourquoi les traditions les plus anciennes de l’Inde et de l’Asie prônent la méditation et en donnent des techniques, les traditions chrétiennes appellent à la contemplation et la soutiennent.

Nous avons toujours regardé dehors, nous devons nous rééduquer à regarder dedans, parce que dedans, l’autre nom du silence intérieur est Amour, un amour inconnu de nos habitudes. Cette nouvelle énergie guérira toutes les parties fragmentées de nos vies et de notre être, exsangues et en état de siège devant l’adversité. Sous sa bannière, nous pourrons aller visiter notre corps et déclarer la paix pour nous et pour tous les honteux du monde. Cette connexion avec l’unité de l’être nous rendra capable d’embrasser l’étape de la vie qui a vu notre honte, embrasser ce sentiment incompréhensible qui nous a saisis devant une peccadille, embrasser nos ancêtres dans la honte qu’ils ont dû boire, jusqu’à la lie peut-être. Embrasser ceux par qui la honte est venue. Nous irons embrasser le petit enfant que nous fûmes et remonter le plus loin possible dans nos souvenirs pour le délivrer du jardin de l’infamie. Parce que les fleurs qui poussent là puent le malheur et la solitude, parce que c’est un sombre jardin que jamais le soleil n’éclaire et que lui, le petit enfant, il est fait pour le jardin d’Éden.

Ainsi peu à peu, désactivant et pacifiant nos mémoires, nous délivrerons Adam et Eve de leur honte. Le présent et l’avenir s’éclaireront pour nous et nos descendants. Et nous rapprochant du jardin d’Éden où vibre l’allégresse, nous remercierons la honte de nous y avoir conduits.

P.S. Je viens de lire ce petit conte  du pot fêlé qui fera un magnifique post scriptum !

Une vieille dame chinoise possédait deux grands pots, pour porter de l’eau , chacun suspendu au bout d’une perche qu’elle transportait, appuyée derrière son cou. Un des pots était fêlé alors que l’autre pot en parfait état rapportait toujours sa pleine ration d’eau. A la fin de la longue marche du ruisseau vers la maison, le pot fêlé, lui, n’était plus qu’à moitié rempli d’eau.

Tout ceci se déroula quotidiennement pendant deux années complètes alors que la vieille dame ne rapportait chez elle qu’un pot et demi d’eau. Bien sûr le pot intact était très fier de ce qu’il accomplissait mais le pauvre pot fêlé avait honte de ses propres imperfections. Le pot fêlé se sentait triste car il ne pouvait faire que la moitié du travail pour lequel il avait été créé.

Après deux ans de ce qu’il percevait comme un échec, il s’adressa un jour à la vieille dame alors qu’ils étaient près du ruisseau. « J’ai honte de moi-même parce que la fêlure sur mon côté laisse l’eau s’échapper tout le long du chemin lors du retour vers la maison. » La vieille dame sourit :
– As-tu remarqué qu’il y a des fleurs sur ton côté du chemin et qu’il n’y en a pas de l’autre côté ? J’ai toujours su ce qu’il en était de ta fêlure, donc j’ai semé des graines de fleurs de ton côté du chemin et, chaque jour, lors du retour à la maison, tu les arrosais…Pendant deux ans, j’ai pu ainsi cueillir de superbes fleurs pour décorer la table. Sans toi, étant simplement tel que tu es, il n’aurait pu y avoir cette beauté pour agrémenter la nature et la maison. »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Tao du pied pour les enfants

Aujourd’hui, nous allons nous intéresser à nos pieds. Asseyons-nous en rond les pieds nus. Je vous nomme des parties du pied, vous me les montrez en les touchant, et on précise tout ce qu’on a besoin de mieux connaître. Attention, je peux mettre des intrus !
Les orteils, les talons, les bras, les ongles, le coup de pied, les coussinets, le bassin, les rotules, les malléoles et la voûte plantaire.

Un pied câlin

Maintenant choisis un pied et entoure-le gentiment de tes mains. Sens s’il est chaud ou froid, sec ou moite (un peu mouillé). Dis-lui des choses gentilles. C’est que le boulot d’un pied n’est pas facile! Combien tu pèses? Tu as déjà soulevé un poids comme ça, comme une grosse valise quand on part en vacances? C’est lourd quand même… Eh bien ton pied, il est petit et il doit porter ça tout le temps dès que tu te lèves, heureusement qu’il ne part jamais se promener sans toi !  Alors c’est une bonne idée de le rencontrer et de le remercier.

Commençons par lui serrer la main. Enfin le pied! Approche la paume de ta main opposée au pied pour un câlin, ta plante de pied contre la paume de ta main. Écarte-bien tes orteils en éventail et glisse tes doigts de main entre chacun d’eux jusqu’à la jointure des doigts et des pieds. C’est difficile, hein? Va jusqu’au début de tes doigts de main aussi. Salut !!! Fais bouger tes orteils vers le haut et le bas.  Avec ton autre main, faisons du xylophone en allant du gros orteil au tout petit : pliup pliup pliup… Encore !  chante avec ton pied Pliupp, pluipp, pliupp ! Couvre-le bien maintenant sans enlever les doigts et mets ton attention dans ta main un petit moment, et à trois, nous séparerons notre pied de la main. Mais regardons-le, il aime bien qu’on fasse attention à lui.

Combien avons-nous de coussinets dessous? … Non, plus ! Alors, comme les chats, on en a juste sous les griffes, euh, les ongles. Touche-les gentiment un par un pour leur dire bonjour et tapote-les un peu. Et là, à l’avant du pied, on en a deux autres. Tapote-les un peu pour les reposer, ils nous portent beaucoup. A l’arrière du pied tu as encore un coussinet. Oui, c’est le talon. Enveloppe-le doucement et sens s’il est tranquille ou un peu écrasé. Ça nous fait combien? 8? Où est le dernier alors? Regarde le bord externe de ton pied et palpe-le, tu vas le sentir depuis un bout jusqu’à l’autre, ça s’appelle le tranchant du pied. Vas-y délicatement, puis si tu veux pince-le un peu d’un bout à l’autre. S’il n’existait pas, nous serions directement sur les os, ça ferait mal.

Regarde de l’autre côté maintenant, vers l’intérieur. Tu vois la courbure de ton pied? C’est pour ça que ça s’appelle une voûte. Effleure-la. Caresse-la doucement, prends ton temps. Ferme tes yeux un peu pour mieux sentir. Alors ça fait quoi? Des guilis! Parce que la peau de nos pieds est très douce à cet endroit, il y a beaucoup de petits nerfs pour qu’on sente bien la terre quand on est pied nu. Allez, massons vigoureusement toute la plante du pied. Maintenant, regarde ton dessus de pied, sens tes petits os qui joignent tes orteils à ta cheville. Suis le trajet de chacun avec ton doigt et mettant bien ton attention dans ton doigt et ton pied. Combien tu en as trouvé? Oui, 5 comme dans les mains.

Doudou

Maintenant entrons dans le royaume de la sensation. Ferme les yeux et détends-toi. Tu ne vois plus ton pied mais il est toujours là. Couvre-le dans son ensemble avec tes mains que tu peux déplacer quand tu veux, et reste avec lui comme avec ton doudou si tu en as encore un, ou quelqu’un que tu aimes très tranquillement.A présent lâche ton pied gardant les yeux fermés. Quel pied est le plus content? Comment tu le sais qu’il est content? Il est chaud, il est plus grand que l’autre, tu le sens mieux? Tu vois, il parle à sa façon ton pied, c’est à nous de l’écouter. Donc il ne nous reste plus qu’à faire pareil à l’autre. Ouvre-les yeux et regarde-le gentiment. Essaye de te rappeler ce que nous avons fait tout à l’heure avec son copain.

L’autre pied

Je vous aide un peu : Salut d’abord mon cher pied, que je te serre la main et que j’écarte mes orteils… Et puis maintenant les coussinets… les 9… et puis la courbure de ta voûte plantaire… et puis le dessus du pied. Je ferme les yeux et je reste un peu avec lui, il est content.  Reste tranquille et attentif….

Et debout !

Maintenant, levons-nous. Puisque les pieds c’est fait pour marcher, sauter, danser et s’amuser, nous allons nous en servir pour manger du chocolat tout en haut de l’armoire. Mettons-nous sur la pointe des pieds. Tiens-toi bien droit en serrant les muscles des jambes, remonte tes rotules des cuisses, des fesses, à fond, tiens, tiens encore un peu… et maintenant lève les bras pour attraper le chocolat. hop! Laisse-toi tomber sans t’écraser. Miam !! Encore un carré de chocolat ? Encore !  encore une fois…Une dernière fois, et puis stop! on en garde un peu pour plus tard, mais on rebondit un peu juste pour s’amuser assez rapidement, mais sans sauter.

Et maintenant, imagine  que tes pieds soient un gros crayon et que tu dessines une ligne. Alors mets tes pieds exactement l’un devant l’autre ton talon d’un pied touche les orteils de l’autre pour ne pas dessiner en pointillé et déroule tout ton pied du talon aux orteils. Lentement ! Pour t’aider, choisis une ligne droite, une latte de parquet ou un point en face de toi. Garde bien ton attention dans tes pieds et sur la terre qui les porte et au dessus de ta tête aussi en regardant bien devant toi. Garde l’équilibre et si tu veux tu peux accélérer un peu, nous allons vers les tapis.

Et couché !

Allongeons-nous sur le dos de préférence pour nous reposer. Regarde comment tu respires et vois comment ton souffle redevient tranquille. Tu peux mettre une main sur ton ventre et l’autre sur ta poitrine et là tu ouvres ton cœur sous ta main, juste en te détendant complètement. Maintenant, bouge doucement les orteils puis laisse-les immobiles. Mets ton attention dans le gros orteil, le pouce du pied. Sens le bout de ton orteil, imagine que tu as une petite narine sous l’ongle et chaque fois que tu inspires doucement par ton nez, fais pareil avec ton orteil. Inspire, expire, inspire une belle lumière dorée pleine de vie qui fait des guilis intérieurs à ton orteil, et quand tu souffles, laisse partir par l’orteil comme une fumée grise qui va dans la terre pour faire des petites fleurs. Encore. Inspire du neuf doré, expire ce dont tu n’as plus besoin.

Maintenant, essaye avec tous tes orteils jusqu’au tout petit. La petite rivière d’énergie dorée monte dans tes orteils et jusqu’où elle veut dans ton corps, tant que tu inspires doucement, et de là où tu es arrivé, tu redescends quand tu lâches l’air jusqu’au bout mais sans forcer. Encore… encore… Cette fois regarde bien de quelle façon tu fais attention à ton pied, à ton souffle, et comment ton pied respire. Puis à trois, tu vas respirer exactement pareil avec ton autre pied aussi en te mettant à regarder l’autre pied quand je dis trois. 1, 2, 3 ! Tu regardes l’autre pied? Bravo. Alors inspire de doré dans tes orteils et lâche le gris.

Il n’y a plus qu’à mettre ton attention au milieu et laisser tes deux pieds respirer joyeusement pendant que toi tu te relaxes de plus en plus dans le sol. …

Avant de nous lever, remuons nos orteils et étirons-nous un peu en disant merci. Et puis levons nos pieds, nos mains et rigolons comme des singes rieurs en les secouant vers le plafond, Hahaha ! Hahaha. Haaaaaa. Voilà, c’est fini, merci la vie, merci nos pieds !

Tao du dragon vert pour les enfants

Plaçons-nous debout en rond et disons-nous bonjour. Aujourd’hui, j’ai besoin d’être sûre que vous connaissez quelques parties de votre corps. Je les nomme vous me les montrez. On précise tout ce qu’on a besoin de mieux connaître.

Le bout du nez, les oreilles, le gros orteil, les poumons, la fesse gauche, la fesse droite, une omoplate au choix, l’aisselle gauche, le nombril, les dents, le sacrum. Parfait.

Maintenant, jouons au dragon

Imaginons un beau paysage avec une grande prairie et un immense ciel bleu. C’est un très ancien pays et si on a un peu de chance, on pourra apercevoir un dragon. Tiens, justement en voilà un! Bonjour ! Qu’est-ce que tu aimes bien chez toi, petit dragon ? Tes ailes et tes griffes, ta langue qui crache du feu? Oui, tu nous aides à en avoir aussi? des ailes, des griffes et une langue qui crache du feu.

Les ailes et les griffes.

Les ailes sont nos bras. Imaginons comment il fait pour voler à côté de nous et faisons comme lui. Très bien. Voyons nos griffes : étendons nos doigts devant nous au maximum en les écartant le plus possible les uns des autres. Et le pouce loin du petit doigt aussi. Ça tire? C’est bien, sinon, étirez encore plus ! Maintenant, sortons et rentrons nos griffes l’une après l’autre. Ouvrons d’abord en commençant par le pouce, hhhop ! La paume des mains au ciel! Et rentrons-les en sens inverse, hhhop ! Le dos des mains au ciel ! Pas tous les doigts en même temps ! Allez, un peu plus vite, hhhop! hhhop! Disons-le ensemble. Hhhhhop, hhhop ! hhhop, hhhop! Etc. A présent, avance les bras quand tu ouvres les doigts et ramène les coudes au corps quand tu les fermes. C’est ça. Secouons un peu les mains maintenant, puis arrêtons. Mettons les mains l’une en face de l’autre. Tu sens ce qui picote? C’est le chi, l’énergie qui est en toi.

Maintenant il nous faut exercer notre langue pour cracher le feu. Fermons les yeux et imaginons le dragon.

La langue qui crache le feu

Il tire la langue, faisons pareil. En laissant sortir le souffle, montre-moi comment on tire le langue jusqu’en bas du menton, reste un peu. Bravo! Rentre-la vite fait et sens comme elle se repose. Recommençons ! Attention à démarrer depuis le fond de la gorge pour détendre le cou et faire une grande langue qui laisse sortir un grand feu. Bien! A présent, pendant que nous nous entraînons, crachons le feu. Souffons d’un souffle qui fait Haaaa, mais sans la voix. Comme ça : Hhhhaaaa! Comme si on le chuchotait, mais avec force. On peut même se laisser gratter le fond de la gorge en même temps, mais doucement, hein, sans se faire mal ! Attention, 1, 2, 3, feu ! Et puis, rentrons la langue d’un seul coup. Encore une fois pour voir.

Maintenant invitons le petit dragon vert, il adore tirer la langue en sortant ses griffes vers la terre. On va faire le dragon entier !

Le dragon en pleine action

Levons nos ailes bien haut par les côtés en inspirant profondément, puis d’un seul coup, en pliant un peu les genoux, penchons-nous en avant, nos bras tendus devant nous toutes griffes dehors et sortons la langue : Hhhhhaaa en crachant du feu vers la terre. Pour avoir une grande flamme, il faut rentrer le ventre en même temps qu’on souffle, ça pousse l’air. On se fait rebondir en même temps sur nos pieds sans jamais quitter le sol, en appuyant bien sur nos talons chaque fois qu’on se relève un peu jusqu’à ce qu’on n’ait plus d’air du tout. Comme ça! Bien, redressons-nous en ouvrant les bras par les côtés et ramenons-les par devant jusqu’au ventre. Respire calmement. Tu peux fermer les yeux si tu veux pour mieux sentir l’intérieur de toi.
Maintenant écoute un secret : Tout ce que nous n’avons pas envie de garder, les bobos, les tristesses, la fatigue, l’énervement, l’impression qu’on est parfois tout seul, et plein d’autres choses, eh bien on n’est pas obligé de le garder. Pas du tout ! on envoie tout ça, dans la terre quand on sort nos griffes et notre langue comme le dragon. Elle aime bien ça la terre. C’est vrai, elle fait des fleurs avec, alors tout le monde est content. Ce qu’on lui envoie, elle appelle ça du compost, comme pour nos peaux de banane ! On le fait? Lève tes bras par le côté avec une grande respiration, sors tes griffes et ta langue, hhhhaaa! vers la terre jusqu’à ce que tu aies tout sorti : tout l’air et tout ce que tu ne veux plus garder.

Tu es prêt à jouer encore un peu avec le dragon? Alors tu peux bouger en survolant la prairie majestueusement mais quand je dis Dragon, tu t’immobilises, tu mets tes deux pieds sur la même ligne et tu craches le feu vers la terre avec tout ce que tu n’as pas envie de garder… Dragon! …. Dragon! Le dragon a assez volé, il veut se reposer un peu…

Couchons-nous dans l’herbe.

Pour nous détendre, nous allons nous crisper un moment et tout lâcher, mais jamais nous ne décollerons le corps du sol, d’accord? Alors commençons pas un pied. Choisis ton pied. Ca y est, tu as choisi? Mettons-le en porte-manteau, poussons au maximum le talon vers le mur et ramenons les orteils vers nous. Encore un petit peu, et seulement un pied… Allez, à trois on va laâcher : 1,2,3, on lâche. En même temps, on peut faire des petits bruits comme quand on s’étire et soupirer quand on se détend. Maintenant, crispons au maximum le mollet, un seul, hein, attention ! On tient, on tient et 1,2,3, on lâche! la cuisse maintenant à fond en remontant les rotules – mais sans lever le genou, tu remontes ta rotule vers ta cuisse, essaye. Bravo! Alors tiens un petit peu… 1,2,3, on lâche! Puis pareil avec l’autre, jusqu’à trembler : le mollet … et 1,2,3, on lâche! La cuisse en remontant la rotule … 1,2,3, on lâche! Puis à fond les deux fesses … 1,2,3, on lâche! puis rentre le ventre et serre-le, encore un peu et 1,2,3, et on lâche, puis un bras depuis les épaules jusqu’au bout des doigts, les poings très serrés ou les doigts très étendus comme tu veux … bravo ! et 1,2,3, on lâche! puis l’autre bras depuis l’épaule… 1,2,3, on lâche. Rapprochons maintenant les omoplates, puis faisons la plus belle grimace de l’année jusqu’à trembler en la faisant. Lâchons complètement. Et là, serrons tout notre corps, je vais compter jusqu’à 10 et à 10 on lâche. D’accord. C’est parti ! 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10 ! lâchons, haaaaa ! Tout notre corps s’enfonce dans le sol.

« Jacques a dit » du senti

Puisque tu es bien détendu, je te propose un jeu : un Jacques a dit du senti. La règle c’est de faire attention à l’endroit qu’a indiqué Jacques jusqu’à ce qu’il donne un autre endroit. Si on sent l’endroit que je nomme sans que j’aie dit « Jacques a dit », on a perdu, on a un gage. Le gage, c’est de sortir et rentrer ses griffes comme le dragon d’un seul coup. Mais si c’est simplement qu’on trouve pas l’endroit, c’est pas grave du tout. Le but du jeu c’est aussi de chercher où c’est.

C’est parti, attention !

Jaques a dit…

1 Jacques a dit : Sens le souffle qui entre et sort de tes narines comme s’il poussait et aspirait un petit duvet qui chatouille sous le nez. (10 secondes)
2. Jacques a dit : Sens ton bras gauche qui pèse par terre jusqu’aux mains.
3. Sens ton épaule droite.
4. Jacques a dit : Sens l’arrière de ton dos derrière le coeur : du milieu de ton dos à ta colonne vertébrale jusqu’aux bords de ton corps.
5. Respire en sentant que cet endroit est mobile selon ton souffle.
6. Jacques a dit : Sens ta plante de pied droit en mettant ton attention dessous.
7. Jacques a dit : Sens ta plante de pied gauche.
8. Jacques a dit : Sens tes deux plantes de pied et respire par la terre comme un arbre qui aspire la sève.
9. Souris et sens comment tes lèvres font.
10. Sens les bouts de tes doigs.
11. Jacques a dit : Sens l’os de ton sacrum.
12. Jacques a dit : Sens tes poumons quand tu respires.
13. Jacques a dit : Sens ton omoplate gauche.
14. Sens ton nombril.
15. Jacques a dit : Sens l’arrière de ton crâne.
16. Jacques a dit c’est fini mais on ne bouge pas du tout.

On va pouvoir se lever et partir pour la suite de cette merveilleuse journée. Disons merci d’abord. Alors à qui? Merci au dragon vert, merci au feu, merci au grand ciel bleu et à la prairie. Merci à nous aussi, et merci à notre papa et notre maman et à toute la famille jusqu’à il y a très très longtemps. Eh bien oui, s’il en avait manqué un seul depuis la préhistoire, on ne serait pas là! Heureusement qu’ils sont tous venus sur la terre ! Moi aussi je vous dis merci, ce fut un super moment. Alors quand vous voudrez, vous vous tournerez sur le côté pour vous lever et profiter de la suite de la journée.

Etirons-nous de tout notre corps, et aussi comme un serpent. Nous allons pouvoir nous lever. A la prochaine fois !

Tao de printemps pour les enfants

Après notre déjeuner, allons nous promener un peu dans un beau paysage. Imaginons-le ensemble.

Il y a de l’herbe, des fleurs, des arbres, un plan d’eau et des grenouilles. Tu les imagines? Alors sautons comme une grenouille où nous voulons, et chaque fois que je dis stop, arrêtons-nous pour regarder autour de nous. Imaginons ce que nous regardons. Qu’est-ce qu’on voit ? Un brin d’herbe? L’eau? Une autre grenouille? Encore, quelles belles grenouilles vous faites ! Attention… Stop !… Encore… Ouf! elle est maintenant un peu fatiguée notre grenouille, elle s’arrête sur la pelouse bien verte pour regarder une fleur.

La fleur

C’est une fleur rigolote ! Tu veux savoir pourquoi ? Regardons ça. Elle joue dans le vent.

Secouons-nous à partir des pieds comme cette fleur chatouillée par le vent. Attention, on n’a pas le droit de lever les pieds, on ne se déracine pas !! Laissons nos mains se secouer comme des feuilles qui vibrent. Agrippons nos orteils dans le sol comme des petites racines. Et hop! Hop! Hop ! Secouons-nous verticalement comme si on rebondissait sur un trampoline en nous laissant bien peser sur nos talons. Maintenant, le vent pousse notre corps entier vers un pied, l’autre est tout léger, mais attention hein, il reste par terre. Ah! Le vent change de sens, nous aussi. Nous voici bien installés sur l’autre pied. Il change encore un peu et nous nous tournons un peu pour voir les autres fleurs, sans bouger nos pieds du sol parce que nous sommes toujours bien enracinés. Et comme le vent, ça chatouille, nous sommes de très bonne humeur. Secouons-nous encore comme nous voulons à partir de nos talons là où nous mène le vent.

Et maintenant, chchchchut ! diminuons doucement nos secousses jusqu’à les arrêter et sentons d’abord notre corps. Il est bien vivant n’est-ce pas ? Si tu écoutes bien en grand silence, tu vas entendre la fleur rigoler dans ton cœur. Et elle est si joyeuse qu’elle donne son parfum aux arbres au-dessus d’elle.

Les arbres

Alors les arbres nous disent bonjour. Tu vas voir comment.

Au-dessus de notre tête, très haut très haut dans le ciel, il y a les branches vert tendre qui sortent leurs bourgeons et qui se balancent dans la brise. Elles se disent bonjour les unes aux autres, et aux oiseaux et au ciel, à tout. Et quand ces branches sentent notre parfum de fleur qui montent jusqu’à elles, les arbres nous disent bonjour aussi à nous. Tapotons-nous légèrement le haut du crâne comme si c’était le bonjour des branches et mettons bien notre attention au-dessus de notre tête. Arrêtons le tapotis, ça fait des guilis ? Super, c’est le bonjour des arbres ! Ça n’en fait pas? Super aussi, ils disent bonjour quand même ! Fermons les yeux et mettons notre attention là-haut un instant.

Gardons le bonjour des arbres et couchons-nous pour nous reposer.

La détente

Allongeons-nous sur l’herbe. Pour nous détendre, nous allons nous crisper un moment et tout lâcher, mais jamais nous ne décollerons le corps du sol, d’accord? Alors commençons pas un pied. Choisis ton pied. Ça y est, tu as choisi? Mettons-le en porte-manteau, poussons au maximum le talon vers le mur et ramenons les orteils vers nous. Encore un petit peu, et seulement un pied… Allez, à trois on va lâcher : 1,2,3, on lâche. En même temps, on peut faire des petits bruits comme quand on s’étire et soupirer quand on se détend. Maintenant, crispons au maximum le mollet, un seul, hein, attention ! On tient, on tient et 1,2,3, on lâche! la cuisse maintenant à fond en remontant les rotules – mais sans lever le genou, tu remontes ta rotule vers ta cuisse, essaye. Bravo! Alors tiens un petit peu… 1,2,3, on lâche! Puis pareil avec l’autre, jusqu’à trembler : le mollet … et 1,2,3, on lâche! La cuisse en remontant la rotule … 1,2,3, on lâche! Puis à fond les deux fesses … 1,2,3, on lâche! puis rentre le ventre et serre-le, encore un peu et 1,2,3, et on lâche, puis un bras depuis les épaules jusqu’au bout des doigts, les poings très serrés ou les doigts très étendus comme tu veux … bravo ! et 1,2,3, on lâche! puis l’autre bras depuis l’épaule… 1,2,3, on lâche. Rapprochons maintenant les omoplates, puis faisons la plus belle grimace de l’année jusqu’à trembler en la faisant. Lâchons complètement. Et là, serrons tout notre corps, je vais compter jusqu’à 10 et à 10 on lâche. D’accord. C’est parti ! 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10 ! lâchons, haaaaa ! Tout notre corps s’enfonce dans le sol.

Maintenant, nous sommes prêts à faire attention à notre respiration.

La respiration : l’hippopotame et la plume

En mettant une main sur le ventre et une autre sur le cœur, les coudes au sol, regardons et sentons tranquillement comment elle redevient normale et comment notre corps et tout détendu dans l’herbe. Sentons l’air qui glisse dans les narines.

L’hippopotame et la plume

Mais, qu’est-ce qui arrive ici? Un hippopotame! Il est venu nous aider à respirer. Faisons comme lui, ouvrons bien les narines quand l’air entre pour mieux sentir l’air qui nous caresse les trous de nez quand il monte dedans. Quand ça descend, nos narines se ferment un peu et se reposent. Et comme l’hippopotame ne se force pas quand il respire, nous non plus, nous ne nous forçons pas. On ouvre un peu nos narines quand l’air arrive c’est tout! …

Tiens, on dirait qu’un oiseau a laissé tomber une petite plume de duvet au dessus de notre bouche! Ça fait comme le câlin d’une plume. Mmmm… Prenons de l’air, nous sentons que l’air rentre, et la plume se rapproche des narines, lâchons l’air, ça pousse la plume. Encore… encore… Nous sommes de plus en plus tranquilles.

Un rayon du soleil

Pendant ce temps, le soleil a un peu tourné et un petit rayon de soleil vient toucher notre œil gauche.

Ce rayon câlin nous réveille un tout petit peu mais on ne se presse pas : on profite de se sentir tout légers et contents.
– Bonjour rayon du soleil, viens dans mon œil sous ma paupière, je t’invite !
Alors le soleil, qui est très en forme comme toujours, ne se fait pas prier. Il entre dans notre oeil à travers notre paupière et il dit : « Comme ça tu vas voir encore mieux ».
C’est curieux, ça. Faisons bien attention pour voir comment il fait.
–  Alors viens dans mon autre œil aussi s’il te plait !

C’est ce qu’il fait aussitôt, et nos deux yeux sous nos paupières encore fermées respirent le soleil. Chaque fois que nous inspirons, le soleil amène un peu plus de lumière, et chaque fois que nous laissons l’air sortir, nous disons merci le cœur tranquille pendant que l’air continue son petit voyage dans le nez.

Le soleil peu à peu met de la lumière dans toute notre tête et la détend, nous avons l’impression qu’elle devient large, large et légère. Le soleil nous rend très intelligents, très joyeux et très attentifs, comme si nos yeux regardaient dedans. Maintenant, nos deux yeux sont bien prêts à voir dehors aussi.

Nous commençons à avoir envie de nous lever pour profiter de la vie, n’est-ce Pas? 

Se lever avec le singe

Alors étirons-nous à fond en faisant des grimaces et de drôles de bruits, faisons le serpent aussi. Mais maintenant chut ! Écoutons. Vous entendez? Il y a d’autres bruits autour de nous! Ce sont des singes farceurs qui sont venus nous regarder. Ils se mettent à rire. Maintenant, ils se couchent sur le dos comme nous en levant leurs jambes et leurs bras et en les secouant bien joyeusement vers le ciel et ils rient : Hahahaha! Hop! Hop! Hop! Rions avec eux bien fort: Hahaha! Puis doucement comme ça : Mmmmmmm, avec le ventre la bouche fermée…

On va pouvoir se lever et partir pour la suite de cette merveilleuse journée. Disons merci d’abord. Alors à qui? Merci aux grenouilles sauteuses, aux fleurs bien plantées, aux arbres verts et à leurs branches, au soleil généreux, à l’hypopotame, à la plume et au singe farceur, merci à l’air et au soleil, merci à nous aussi, et merci à notre papa et notre maman et à toute la famille jusqu’à il y a très très longtemps. Eh bien oui, s’il en avait manqué un seul depuis la préhistoire, on ne serait pas là! Heureusement qu’ils sont tous venus sur la terre ! Moi aussi je vous dis merci, ce fut un super moment. Alors quand vous voudrez, vous vous tournerez sur le côté pour vous lever et profiter de la suite de la journée. A la prochaine fois !

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