13 janvier 2026

Pâques, récits du passage vers l’éveil

 

Tous les ans, Pâques prend place au printemps, parce que c’est la fête de la vie. La terre célèbre la résurrection de la nature après la mort de l’hiver. L’oeuf fermé s’ouvre sur la vie du poussin, et on cache les oeufs de Pâques dans les jardins pour les petits enfants. Pâques chante la vie, on pourrait même dire que Pâques avec la nature chante la renaissance, la naissance même, passage s’il en est. Et le mot Pâques signifie ‘passage’ : de l’esclavage à la liberté, de la mort à la vie. Pâques est un moment clé aussi bien pour les Juifs que pour les Chrétiens. Ces moments sont pour chacun d’eux des passages vers la joie et ce que nous en conte la Bible peut donner à notre réflexion d’aujourd’hui des éléments de réponse à nos questionnements. En ces temps troublés, nous ne savons pas où nous allons, nous sentons qu’il serait bon de changer quelque chose et nous avons besoin de joie. Quel est le sens de ce que nous traversons? Quelle direction donner à notre existence dans cette instabilité ? Un passage est transitoire, certes, mais il peut être difficile. Alexandra David Neel rapportant son expérience au Tibet il y a plus de cent ans disait qu’il était temps pour l’humanité de rassembler la sagesse du monde et de s’en souvenir. Alors souvenons-nous des aides que chez nous des sages ont placées dans les anciens récits. Et puissent leurs indications nous être utiles. Où aller et comment? Avec qui ? Qu’est-ce qui empêcherait de passer? Qu’est-ce qui nous y aiderait ? Dans les contes, il arrive que les fées donnent des objets magiques nécessaires à la quête du héros. Ici avec les hébreux, nous rencontrerons en chemin : l’eau et le feu, le puits et le bâton.

Mais avant de partir nous mêmes à leur rencontre, vérifions que notre projet est sensé. Interrogeons-nous sur la validité de ces deux récits et sur leur véracité historique. Au sujet de la fuite des Hébreux hors d’Egypte, plusieurs affirment que tout cela n’a jamais eu lieu. Ils disent que si comme le racontent l’Exode, le Lévitique et les Nombres, qui sont des noms de livres de la bible, si 400 000 personnes avaient quitté l’Égypte et traversé le désert avec des centaines de milliers de bêtes et leur or et leur argent, s‘ils avaient causé non seulement une crise économique majeure mais la mort du chef de l’état, de ses armées et de ses chevaux, eh bien alors on trouverait trace de ce cataclysme dans les écrits de ce pays connu pour ses scribes et sa manie de tout noter. Or il n’y a rien. A tout le moins concèdent-on, si cela a existé, ce serait le fait d’une très minime partie du peuple.

Au sujet du Christ, les objections à la vérité de sa résurrection se sont fait connaître aussitôt. Ce sont les Evangiles eux-mêmes qui nous en informent. Les chrétiens d’ailleurs considèrent que croire en la résurrection du Christ est un acte de foi, acte de foi fondateur de la totalité de leur foi et de leur joie. « Si le Christ n’est pas ressuscité, dit Paul aux Corinthiens, vous n’avez rien à croire. » J’ai lu aussi des contestations sur l’existence entière de Jésus, qui pourrait avoir été inventée de toutes pièces, et des désaccords sur plusieurs éléments de sa vie.

Alors? Eh bien, même si personnellement ces assertions me déstabilisent un peu, sur le fond cela n’a pas d’importance. S’ils n’avaient pas d’historicité, les récits vaudraient toujours par leur fonction. Ils resteraient des modes d’emploi vers Pâques, cette fête de la vie dont la valeur est universelle et toujours proposée. Ils nous enseigneraient quand même. Que les auteurs de ces récits aient grandement aménagé l’histoire resterait une mise en œuvre pédagogique, comme dans les récits mythologiques. En outre, cela nous autoriserait à prendre quelque distance avec certains aspects trop marqués par la mentalité du moment. C’est par leur valeur méta-historique, selon l’appellation d’Annick de Souzenelle, que ces textes anciens gardent aujourd’hui pour nous la saveur de l’enseignement.

Pâques signifie donc Passage en hébreu : pessah. La racine de ce mot, c’est le pas, ce mouvement du pied qui nous met en déséquilibre pour que nous puissions avancer lorsqu’il se reposera. Il y a toujours dans le pas et le passage et une notion de direction selon l’endroit où nous choisirons de reposer le pied, et une notion d’insécurité puisqu’il y a un moment de perte d’équilibre entre deux équilibres différents : celui d’avant et celui d’après. Heureusement le passage est transitoire : il s’agit juste de passer. On parle parfois de nos passages à vide, et derrière le passage à niveau, le passage du train est rapide. Ensuite, ce qui est dé-passé reste derrière, dans le « passé ». Il arrive donc que le moment du passage soit inconfortable, mais si la destination est bonne, nous ne nous rappelons plus une fois arrivés les dangers du trajet ni les difficultés du départ. C’est de ces passages positifs que parle la Bible. Quand une femme a accouché, la douleur du passage de l’enfant s’efface devant sa merveille et les corps se reposent.

Que se passa-t-il chez les Hébreux le jour de Pâques? La Bible nous dit que ce jour-là, les esclaves juifs mangèrent sans s’asseoir pour fuir hors d’Egypte. Fuir oui, mais partir aussi, s’élancer vers la terre promise où coulent le lait et le miel, naître à la liberté. On emploie aussi le mot de Pâques pour le passage libérateur de la Mer Rouge. Chez les chrétiens, le Christ se montre le jour de Pâques dans un corps rené, corps d’énergie et de lumière, passé par la mort physique. L’église des premiers âges considéraient la croix aussi comme une Pâque puisqu’il est évident que la crucifixion est en soi passage de la vie à la mort et aussi parce qu’il faut bien mourir pour faire ce passage dans l’autre sens et ressusciter. Peut-être aussi à cause du passage du Christ aux enfers dans les deux jours avant sa résurrection. Puis, rapidement la jubilation du passage de la mort à la vie a été privilégiée et c’est ce jour seul qu’on a appelé Pâques. 

En unissant les deux récits, nous nous apercevons que Pâques englobe la totalité du passage : le départ, le chemin et l’arrivée. Le départ, avec la fuite des esclaves, le chemin, avec la traversée de la Mer Rouge à pied sec, et la destination avec la résurrection. Le dénominateur commun de toutes ces pâques, c’est la joie, l’ouverture à un état meilleur et différent. Imagine-t-on la hâte et la joie des Hébreux quittant un lieu où ils étaient exploités jusqu’à la moelle et partant tous ensemble pour une terre d’Eden ? Ensuite, après l’inexplicable traversée de la Mer Rouge, Rébecca la soeur de Moïse empoigna son tambourin pour danser et acclamer. Vous représentez-vous cette liesse générale ? Le peuple entier est vivant. Tout le monde est là, sain et sauf contre toute attente. Elles dansent, les familles, elles exultent de se voir si définitivement débarrassé de leur joug, en sécurité. Enfin, on ne sait rien de la joie de la resurrection mais elle doit être à la mesure de la victoire de la vie sur la mort : énorme.

Ce qu’on appelle Pâque débute donc avec les premiers pas sur la voie de la liberté (au sens propre pour les Hébreux dans la Bible). On peut qualifier de petite pâque tous les événements objectifs ou intérieurs de notre vie qui nous libèrent. Qu’ils soient survenus abruptement ou qu’ils aient couronné de longs efforts, ils représentent des sortes d’étapes, de petits éveils, un accroissement de lucidité et de conscience, une plus grande ouverture à l’amour et à la tranquillité. Pouvons-nous en évoquer dans notre propre existence ? Un instant d’émotion devant l’eau scintillant aux rayons du soleil ? L’évaluation enfin honnête d’un événement de notre vie, qui s’allège ? Si nous l’avons-nous vécu, avons-nous su garder ce moment précieux ? Si nous ne l’avons pas vécu, nous sommes-nous entraînés dans cette direction ? Avec le Christ, Pâque débouche sur la démonstration d’une nouvelle naissance, le passage d’un état d’être à un autre, une mutation bienheureuse

Aussi, selon les récits bibliques de Pâques, on n’y arrive pas seul, il faut un guide, un passeur, un Moïse, un Jésus. Il faut, dirait-on en Inde ou au Tibet, un maître à la longue patience et compassion, un gourou à l’infaillible constance. Il y a deux et trois mille ans, il fallait beaucoup de circonstances particulières pour se trouver dans l’entourage de Jésus, de Moïse ou de Bouddha. Aujourd’hui, avec les livres, les vidéos et les avions, Jésus, Moïse et Bouddha continuent à s’offrir à nos chemins, et d’autres enseignements de nombreux sages s’approchent de ceux qui veulent s’approcher d’eux. Alors avons-nous cherché, avons-nous trouvé notre Moïse? De toute façons, cela fait, rien n’est fait.

Non. Car il ne suffit pas d’avoir un livre sur un rayon de sa bibliothèque, ou de pratiquer un rite comme d’aller à la messe ou de respecter le ramadan, il faut s’engager réellement dans le passage indiqué. Selon les leçons de la bible, il faudra littéralement se mettre en route, suivre le guide, avancer droit, dans le bon sens et courageusement. Voilà qui ramène encore à la notion de pas. Passer peut sembler facile et linéaire, comme le train qui roule sur sa voie ferrée, mais les textes anciens nous disent le contraire. Il y a de nombreuses façons de ne pas suivre le guide, de ne pas arriver au moment de la renaissance. Peut-être nous y reconnaîtrons-nous car elles sont intemporelles.

D’abord, et c’est le cas le plus courant, nous n’avons pas envie du voyage, pas même celle de démarrer. Longtemps, le peuple hébreu accablé par l’esclavage ne manifeste pas l’énergie nécessaire à sa libération. Il a juste la force de se plaindre et de récriminer. Or il est clair que sans premier pas, il n’y en aura pas de deuxième. Dans ce genre de situation, nous comme eux, nous choisissons de stagner là où la vie nous a posés jusqu’à ce que mort s’en suive. Ce n’est pas drôle, mais c’est moins fatigant que de prendre la route. Jésus pourrait bien parler à la télé sur France 2 que nous passerions sur TF1.

L’autre écueil qui nous est signalé sur le chemin de Pâque est notre tendance à regarder en arrière au lieu de regarder devant nous. Outre que c’est dangereux quand on se déplace, cela entraine un déplacement erratique. Ce n’est pas ainsi qu’on traverse. La bible nous alerte sur ce point avec l’épisode du veau d’or. Moïse est parti la-haut sur sa montagne, il s’éternise, si j’ose dire, avec Dieu. Les gens s’impatientent en bas, ils s’inquiètent et faute de mieux, disent-ils, ils retournent aux vieilles idoles, celles-là mêmes qu’ils avaient quittées. Pourquoi? Simplement parce qu’ils les connaissent et qu’ils en ont eu l’habitude. On voit bien ici que le passage dont il est question dans l’Exode n’est pas seulement un passage géographique d’un point à un autre, ou un changement d’état social d’esclave à homme libre, qui serait offert comme on gagne au loto. Il faut un passage intérieur d’un état à un autre et une nouvelle assiette : esclave ou libre, c’est aussi une question de mentalité.

Or comme le dit Jésus à quelqu’un qui le questionne : « Quiconque met la main à la charrue et regarde en arrière n’est pas propre au Royaume de Dieu », le royaume de Dieu, c’est à dire à l’état d’éveil. J’ajouterai que celui-là n’est pas propre non plus au labour. Son sillon sera tout tordu. Qu’en est-il du sillon de nos vies? Nous sommes nombreux à avoir arrêté dix fois de fumer ou de manger du chocolat, à retomber dans nos travers à la moindre occasion. Notre chemin de vie dessine parfois des zigzags serrés. Nous rendons nos efforts inutiles en parcourant dans l’autre sens l’espace que nous avions gagné dans une direction. Pour utiliser une désagréable comparaison biblique – et sauf notre respect, nous sommes alors comme les chiens qui retournent manger leur vomi. Du coup, nous devons refaire encore et encore le premier pas et nous risquons de nous décourager une fois pour toutes

La Bible nous alerte encore sur un puissant ennemi du passage : la peur. La peur fait rater la tere promise. Pourquoi? Si on a peur, c’est qu’on n’a pas confiance, l’autre mot pour dire foi, qui est l’absolue certitude de l’amour. Pour entrer dans le pays où coulent le lait et le miel, il faut une confiance totale, telle qu’on se jette dans l’inconnu, qu’on saute sans rétraction dans les bras de l’impensable. Eh bien, c’est ce que ne firent pas les Hébreux devant le pays qui leur avait été promis. Inquiets de l’accueil qu’on leur réserverait dans ce pays apparemment déjà habité, ils avaient envoyé des éclaireurs. Lorsqu’ils revinrent, ceux-ci les inquiétèrent encore davantage. Ils rapportèrent que l’endroit était peuplé de géants géantissimes. Un seul eut assez de foi pour conseiller d’avancer quand même, puisque c’était le pays de la promesse, mais nul ne l’écouta. On le fit taire. Les gens donnèrent à leur peur la première place. Et qu’arriva-t-il ensuite?

La peur nous amène à tourner en rond dans l’espace, pourvu qu’il soit connu, et fût-il désertique. C’est donc ce que firent les Hébreux, tournant pendant quarante ans dans le désert comme dans une cage, le temps que tous les inhibés soient morts. Sans doute aussi, à force, l’inconfort du désert avait-il accrû chez la génération suivante la volonté d’en sortir. Et nous? De quoi avons-nous si peur que nous pourrions rater la terre promise? Au-delà de peurs multiples qui demandent guérison, « Notre peur la plus profonde est que nous sommes puissants au-delà de toute limite, » a cité Mandela. Et justement, tout le problème est là : sortir des limites dont nous avons l’habitude.

Voilà bien le coeur de Pâques, ce passage au-delà des limites. Ajourd’hui, même si cela ne dure pas depuis quarante ans, nous tournons de confinement en confinement dans des limites trop étroites si bien que nous rêvons daventure. Baudelaire se languissait tant de plonger enfin « dans l’inconnu pour trouver du nouveau » qu’il en appela jusqu’à la mort dans le poème Voyage. De plus, indépendamment du corona, nous voyons l‘état de la terre et le sort que nous faisons à des milliards de vivants, des humains aux insectes. La terre nous montre que nous la menons, et nous avec elle, dans une voie sans issue, une im-passe. Notre conscience nous chuchote ou elle nous crie qu’il faut passer, passer à autre chose.

Voudrons-nous écarter les trois obstacles que nous avons observés : l’inertie, l’attachement à une situation même si elle n’apporte pas de bonheur et la peur de l’inconnu? Sommes-nous décidés à partir vers le printemps de Pâques pour trouver un nouveau passage ? Pour rendre à la terre son état de jardin et aux vivants la douceur de la vie ? La période est idéale pour répondre oui. Mais aussitôt surgit la question : comment partir ?

Réponse pratico-pratique donnée par les Hébreux : à pied. Vous allez m’objecter qu’on ne voit pas en quoi cela peut nous servir d’enseignement, puisqu’il leur était impossible à l’époque de prendre le train ou le bus. De plus, cela ne nous donne pas d’indice sur la direction. Bien sûr. Mais les caractéristiques de la marche pourraient bien nous être utiles quand même aujourd’hui.

La marche est faite de pas, de ces pas qui forment le passage. Elle est lente. Cette lenteur a de quoi énerver à l’heure du TGV et des vols internationaux, mais elle est d’autant plus précieuse que la vitesse de nos moyens de transports nous fait oublier nos contraintes physiologiques devant la distance. Sans moyens mécaniques, livrés à nos seules jambes, nous n’allons plus très loin, et beaucoup plus lentement. La marche nous rend donc plus lucides sur nos capacités réelles et nous ramène à la modestie. Sans jeu de mots, la marche, ça fait atterrir. Ca nous enseigne la patience. Un pas après l’autre, un pied devant l’autre, pas à pas.

La lenteur de la marche offre encore une opportunité que nous pouvons saisir, celle de la communication avec nous. Dans l’emballement de la vitesse de nos vies, il arrive que nous nous perdions. Nous sautons dans le temps d’objectif en objectif, nous sommes toujours après, ou avant, ou ailleurs. Au cours de nos trajets, surtout s’ils sont familiers, nous nous absentons en pilotage automatique et nous ne sommes plus là, nous pensons à autre chose, à ce que nous ferons quand nous serons arrivés par exemple. Nous nous volons ainsi à nous-mêmes notre propre existence. C’est pourquoi des centaines de milliers de gens parcourent à pied chaque année la route de Compostelle sans être ni juifs ni chrétiens, mais à la recherche d’eux-mêmes.

Ensuite, la marche d’un peuple dessine dans l’espace un ruban plus ou moins large et ininterrompu. Rien à voir avec les habitacles séparés de nos voitures, ou même des wagons des trains. La marche ne pose pas d’autre obstacle entre les êtres que celui des corps. Lors de processions, ou de manifestations, on peut ressentir la joie de cette unité, mais avez-vous déjà ressenti l’unité des voitures dans les embouteillages, même si tout le monde va dans le même sens ? Le peuple hébreu qui marche reste ensemble, même au coeur de ses plus grandes aventures comme le passage à travers la mer ouverte. Et la sensation d’être ensemble est porteuse de vie et de courage pour tous les voyages. On l’a bien vu, lors du premier confinement surtout, quand les ainés devaient mourir dans la solitude et partir sans être accompagnés des leurs. C‘était une souffrance de plus. Rapportées à l’échelle individuelle, toutes nos petites avancées sont des accroissements de paix et de joie, c’est à dire un renforcement de notre cohésion interne, ensemble avec nous-mêmes.

La marche nous enseigne enfin qu’il faut voyager léger, pour reprendre une formule taoïste. On peut bien commencer comme les Hébreux, lourdement chargés, mais le poids en devient si handicapant qu’on s’en débarrasse. Que leur restait-il à eux, après des décennies? Ne gardons que l’essentiel, le reste alourdit. L’essentiel est toujours simple. A un moment, peut-être arriverons-nous à cette simple évidence: nos pieds se posent sur la terre, et la terre nous porte. Les chamanes disent que nous marchons sur le ventre de maman. Sans doute si nous parvenons à ouvrir notre perception à cette relation, le monde nous paraîtra différent et plus beau que celui de nos cités, et nous aurons envie que celles-ci retrouvent la vérité de la terre mère. Le rythme de nos pas s’accordera aux battements de notre coeur et c‘est par lui que nous trouverons le passage, puisqu’il est clair que notre cerveau est passé à côté.

Toutefois, marcher ne suffit pas, sinon tous les gens d’autrefois auraient vécu leur Pâque, alors que l’histoire humaine nous informe du contraire. Il faut aussi marcher derrière un maître pour connaître la bonne direction. « Suis-moi « dit Jésus plusieurs fois à ses interlocuteurs. « Où on va? » demandent les petits enfants, et quelques uns dans les évangiles. Jésus a répondu en Mathieu quelque chose qui ressemblait à « Nulle part ». Il a dit : « Les renards ont des tanières, les oiseaux du ciel ont des nids, mais le fils de l’homme n’a pas d’endroit où poser sa tête ». Il est douteux que ce charpentier fils de charpentier n’ait pas eu de toit, d’autant que ses amis et sa mère lui ouvraient volontiers leur demeure. Jésus indiquait donc que sa véritable identité n’avait pas d’oreiller. Et quand un Christ n’a pas d’oreiller, c’est qu’il n’en a pas besoin.

En d’autres termes, s‘il n’a pas d’endroit où poser sa tête c’est que là où il est, tout en étant aussi sur terre bien sûr, il n’y a pas d’endroit, et pas de tête non plus. Avant sa crucifixion, Jésus le précise à Pilate le gouverneur en toute clarté : « Mon royaume n’est pas de ce monde », c’est à dire ce monde des corps et des objets, le monde d’Hérode et de César, le nôtre aussi. Évidemment cette assertion n’avait rien éveillé dans le cerveau de Pilate qui appartenait au même monde qu’eux, et que nous.

Tous ces propos forment pour les suiveurs éventuels un écueil de taille : comment aller dans un endroit où il n’y a pas d’endroit ? Comment suivre quelqu’un nulle part? Où est-ce ? Comme le dit Thomas dans l’évangile de Jean : « Seigneur, nous ne savons où tu vas; comment pouvons-nous en savoir le chemin? » A la vérité, nous venons tous de cet « endroit » sans endroit et il faudra que nous y retournions mais la seule chose que nous puissions en dire pour l’instant, c’est que nous ne savons rien, sauf que notre corps n’y partira pas, de sorte que nous n’aurons plus non plus besoin d’oreiller.

C’est notre différence avec Moïse et Jésus, Bouddha et toutes celles et ceux qui ont franchi ce passage sans mourir. Ceux-là ont vécu consciemment dans les deux mondes: dans le monde sans corps d’où nous venons et aussi dans un corps et une maison. Ils ont vécu avec et sans adresse, ou plutôt avec une adresse localisée facile à indiquer et une adresse indescriptible. Ils nous disent que cette autre adresse est celle de l’amour universel et de la joie sans cause, et c‘est ce qui les rend si précieux pour les humains dès qu’ils sont dans cette quête. Voyons les indices du chemin dans leurs paroles et les récits qui les mettent en scène pour y repérer quelques leçons intemporelles.

Commençons par l’eau, son rôle et son message. Nous allons la rencontrer sous différentes formes. Avant la naissance de Moïse comme avant celle de Jésus, le pouvoir ordonne le massacre des nouveaux nés. Comme Jésus, Moïse échappe à la mort. Sa soeur Rébecca le dépose dans une petite boite sur l’eau près de la fille du pharaon. Celle-ci le découvre, lui trouve une nourrice qui n’est autre que sa vraie maman, l’adopte et lui donne son nom qui signifie en égyptien sauvé des eaux. Nous pourrions dire aussi ‘sauvé par les eaux’, d’autant plus qu’il n’est pas le seul nouveau-né à qui advint cette extraordinaire aventure. L’eau du Nil rappelle celle du Tibre qui sauva Romulus et Rémus, les mythiques fondateurs de Rome. Elle rappelle aussi l’Euphrate qui recueillit dans un semblable berceau le premier roi acadien de Babylonie il y a 5000 ans. Elle nous rappelle les eaux matricielles complices de la vie. Nous naissons de l’eau, notre mère a dû les perdre pour que nous passions de son monde à ce monde. D’ailleurs, dans le récit de la naissance de Moïse, la bible ne met pas d’homme en scène. L’eau matricielle, c’est la femme : la princesse et sans doute ses suivantes, Rebecca, la maman de Moïse, c’est tout. Le seul homme est un bébé. Première leçon, qu’on soit homme ou femme : privilégier le féminin qui donne la vie.

Les eaux ont une autre signification symbolique: elles indiquent les émotions et les états plus ou moins boueux dans lesquels nos existences parfois s’embourbent et parfois naufragent. Alors quand on est un bébé jeté dans un fleuve, on a besoin d’un berceau. Un berceau? Justement, le berceau n’est pas un berceau car la bible nous décrit un coffre étanchéisé par un enduit de bitume. Cela nous ramène plutôt au déluge et à l’arche construite par Noé, qui fut soulevé par les eaux et flotta tandis que tout était englouti. Ce genre d’objet se fabrique avec patience, Noé y consacra de longues années. Voici donc la deuxième leçon : Ne pas craindre les émotions, mais avoir connaissance de ses dangers et travailler longtemps à s’en prémunir. Ainsi serons-nous portés par elles et non noyés dedans.

Outre les eaux horizontales, la bible cite plusieurs puits d’Isaac à Jésus Christ, et présente Moïse comme le maître du puits du pays de Madian. Dans ces pays de sècheresse, la première chose à reconnaître est l’importance du puits, garant de la vie. Il se trouve que le point commun des histoires bibliques de puits est leur lien avec le mariage et avec l’amour. Pour Moïse aussi.

Le mouvement de l’eau du puits est inverse du mouvement du fleuve. Le fleuve est horizontal et son eau descend. Le puits est vertical et son eau doit monter, c’est le seau vide qui descend. Quelle est la leçon ici? Il faut nous pencher sur la margelle pour la comprendre. Le puits est comme un tuyau, un canal entre la lumière d’en haut et l’obscurité d’en bas. Or les taoïstes et les yogis nous enseignent que l’énergie descend du ciel jusqu’à la terre par le corps de l’homme depuis le haut du crâne, et qu’elle monte de la terre, jusqu’au ciel. Vous trouverez de nos jours facilement des enseignants, même par Zoom ou youtube. Mais revenons à notre récit. N’est-ce pas ce qui se passe dans un puits? L‘énergie sans forme et lumineuse du ciel est symbolisée par le vide du seau qui descend dans l’obscurité jusqu’à son immersion complète dans l’eau qu’il remonte à la lumière. Nous sommes bien d’accord qu’il est inutile de descendre un seau dans un puits si on ne va pas jusqu’à l’intérieur de l’eau ! Dans un puits, l’initiative vient d’en haut, l’eau attend.

Le puits associé aux mariages nous enseigne donc la fusion du feu et de l’eau, du ciel et de la terre. Lorsque la bible nous montre Moïse comme le maître du puits, elle nous indique qu’il fait dans son corps la jonction entre le ciel et la terre. Cela reste abstrait pour nous, comme les couleurs pour les yeux des aveugles… Alors cherchons à nous représenter plus précisément les implications d’une telle jonction.

La capacité d’unir en soi le ciel et la terre a pour corollaire que toute la puissance de l’univers peut être ramenée dans un point précis de cet univers : le corps de l’homme. Pour nous approcher de l’idée de la puissance de l’univers, demandons l’aide de HR5171. Elle fut découverte en 1960 dans notre petite galaxie, mesurant plus de 1300 soleils, un million de fois plus lumineuse que lui. Un million? Notre cerveau est déjà perdu, nos neurones errent à l’abandon. Allons neurones, courage ! Cette étoile appartient à notre galaxie à nous, qui se trouve dans un quartier formé d’autres galaxies aussi grandes que la nôtre et nommé groupe local. Vous voyez l’échelle du ‘local’ ? L’ensemble de ces immenses galaxies locales ne sont donc qu’un petit espace au sein d’un plus grand espace, et donc HR5171, c’est vraiment peu de chose. Alors notre terre ? Bref.

Donc, celui qui est chez lui sur la terre comme au ciel, celui qui passe d’un monde à l’autre jouit de la puissance infinie de l’univers, une puissance inimaginable, inconcevable qui n’est pas la sienne mais celle du ciel qu’il ramène ici-bas. Jéthro, le père des jeunes filles que Moïse rencontra autour du puits ne s’y trompa pas, il s’empressa de lui donner une en mariage et elle l’accompagna dans son voyage. Quant à nous, libre à nous de tenir compte ou non de la leçon du puits, dont voici le programme est donc : découvrir notre puits et apprendre à l’utiliser. Sachant que cette troisième leçon s’accompagne d’une leçon 3bis puisque le puits s’accompagne de mariages. Donc leçon 3bis : réviser notre évaluation et notre pratique de la sexualité. Et dans tous les cas, nous souvenir qu’en tout c’est l’amour qui s’exprime.

La bible nous donne avec le bâton de Moïse la version d’un puits au-dessus du sol et quelques illustrations des pouvoirs de l’homme unifié avec le ciel. Le bâton que reçoit Moïse est particulier. Quand il est horizontal, il est serpent, il rampe, rien de lui ne s’élève. Quand il est vertical, il est sceptre, il donne la vie. Le bâton de Moïse montre les deux états de l’énergie de l’être humain. Quand elle reste contre terre, endormie, l’être humain est ordinaire, il est le jouet des circonstances et de son inconscient, sans pouvoir. C’est nous. Mais si cette énergie est élevée – et la bible dit que seul Dieu peut l’élever, si le serpent se dresse, alors l’être humain est verticalisé dans sa relation terre-ciel, il est libre et puissant. Les yogis ont donné à cela le nom de kundalini. Le bâton vertical, c’est comme le puits le lien entre la terre et le feu, le signe que l’homme a rencontré les forces divines. Il représente la totale maîtrise des énergies du corps et des forces de l’univers, c’est le bâton de Dieu.

Dieu demande à Moïse de garder le bâton dans sa main pendant tout le chemin. Autrement dit, pendant le voyage de sa vie, il devra rester conscient de son corps et de sa puissance, ne pas quitter sa verticalité, ne pas oublier que son origine est en haut, dans l’énergie pure information, pure lumière et amour absolu, ni qu’il doit agir en bas. Moïse doit se souvenir de son ancrage sur la terre et que celle-ci doit s’élever en lui vers le ciel. Il me semble que dans le bâton c’est plutôt le mouvement ascendant de l’énergie qui est mis à l’honneur, mais quoi qu’il en soit, ce bâton d’un seul tenant est le signe de l’unité des mondes, unité du haut et du bas.

Avec le bois quand Moïse frappe le sol, c’est l’univers qui frappe le sol et les puissances de la terre, des sources ou de la mer obéissent. Ou alors il l’élève vers le ciel et accourent les puissances célestes. Le bâton de Moïse servira de nombreuses fois : il mangera tous les serpents de pharaon, il séparera la mer en deux, il fera sourdre l’eau du rocher, il rendra pure des eaux amères et imbuvables (comme celles de nos négativités). Et puis il permettra au peuple de gagner une guerre au désert, il sauvera de la mort celui qui lèvera les yeux vers lui s’il a été piqué par les serpents : comme un clocher d’église portatif, il rappelle au peuple de regarder vers le ciel. Et puis, et puis… tout ce qui n’est pas dit, et puis la valeur symbolique de chacun de ces miracles pour nous aujourd’hui.

Je viens de mentionner la valeur symbolique des eaux amères. Puisque c’est Pâques, revenons un instant devant la Mer Rouge. Admettons que la puissance qui s’exprime dans le bâton de Moïse écarte les eaux symboliques de l’inconscient pour que nous passions à pied sec. La mer submerge définitivement les mémoires oppressives de Pharaon et non pas ses soldats. Car peut-on imaginer que Dieu veuille la mort de milliers de certains de ses enfants pour en sauver d’autres ? Les soldats de Pharaon, ce sont les forces que des siècles de notre léthargie ont laissé grandir. Celles qui nous poussent à nous sentir sans amour, à avoir besoin d’alcool ou de sexe, à avoir des croyances et des principes, ce sont les forces de la haine, de la séparation et de l’oubli de l’Être. Le passage de la Mer Rouge, rouge comme le sang de la terre, c’est l’ouverture de la route vers notre Pâque. De l’autre côté de cette frontière, la liberté, la terre promise. La puissance divine est plus forte que toute autre puissance, il n’y en a pas d’autre, elle est puissance de vie pour nous faire passer les eaux intraversables. Il y a de quoi danser.

Le prêtre Aaron aussi avait un bâton à prodiges et il fut déposé dans l’arche de l’alliance après qu’il eut fleuri, fleuri comme un arbre vivant. Ici nous retrouvons le Christ, que l’Eglise a dit pendu à l’arbre de vie (la croix) comme un fruit de l’amour. Le bâton du Christ, c’est la croix capable d’accomplir la métamorphose suprême de la mort à la vie. Elle est disponible en tout temps pour ceux qui voudraient une croix semblable et intérieure. Au croisement du vertical et de l’horizontal est indiqué le lieu du passage: le coeur. La résurrection du Christ signifie aussi la résurrection de chacune de ses billiards de cellules : un feu d’articice, une fête.

Ces moments offerts à notre lecture sont profondément encourageants pour les chercheurs de Pâques. Ils nous enseignent que quand la conscience individuelle a rejoint la conscience de l’univers, celui-ci coopère. Plus rien n’est de l’ordre du miracle, tout est obéissance ou complicité. La quatrième leçon est donc celle-ci : garder la vision, abandonner ses idées personnelles et collectives sur ses limitations, lâcher son passé. En gros, comme le dit la croix, se quitter soi-même !

La leçon suivante nous est donnée par un autre élément : le feu. Quarante ans après son adoption par Jéthro, Moïse se trouvait mener les brebis de son beau-père près de la montagne de Dieu, montagne de l’Horeb. C’est que Moïse continuait à vivre en la compagnie divine. Il n’est plus question des eaux basses du fleuve mais de la pointe de Moïse, des lieux élevés de son âme d’où l’espace est vaste et l’air lumineux. Et tout en marchant avec son troupeau – ses cellules, ses émotions, ses ancêtres, ses souvenirs, bref, sa multiplicité, tout en marchant en direction de la montagne de Dieu, il aperçut ce buisson ardent qui brûlait sans se consumer. Pour le voir de près, il fit un détour. Et ce détour est la cinquième leçon.

Ce passage a été commenté des centaines de fois mais si nous gardons à l’esprit que ce qui est à l’extérieur est un miroir de ce qui est à l’intérieur et que la bible nous enseigne par symboles, nous aboutissons à deux possibilités. Ou bien il s’agit d’une vision intérieure de Dieu, comme ce que disent d’eux-mêmes les prophètes Jérémie et Ezéchiel ou Jean dans l’Apocalypse. Dans ce cas il reste une dualité entre celui qui voit et ce qui est vu. Ou bien c’est lui-même sous l’aspect de ce buisson que Moïse a rencontré. Dans ce cas il a vécu sa dernière Pâques et traversé le dernier passage qui permet de parler à Dieu « face à face ». Or c’est ce que la suite du récit ne cesse de répéter.

Cela n’empêcha pas le frère et la soeur de Moïse, Aaron et Rebecca, de récriminer contre lui auprès de Dieu. Ils se firent ainsi recadrer : « A mon serviteur Moïse je parle bouche à bouche. » Pas de cerveau, pas de pensée, pas de parole, au contraire de ce qu’ils font, mais de la sensation. Un baiser. Un baiser d’amour, un baiser de feu. La Bible raconte cela d’Hénoch amoureux de Dieu et qui marchait avec lui. Jamais on ne retrouva son corps, « car l’Éternel l’avait pris ». Pâques est une histoire d’amour. Voici l’occcasion d’une sixième leçon: cesser de privilégier comme la fatrie de Moïse le mental et le jugement. S’ouvrir à la lumière et la douceur, bouche à bouche, et se taire pour rencontrer le buisson ardent.

Dans ce silence d’amour, on apprend qui est Dieu. « Je suis celui qui Suis » . La formule est très difficile à traduire, aussi on trouve d’autres traductions : « Je Suis celui qui Est », ou encore « Je Suis qui Je Serai »… René Guénon proposa carrément d’abandonner la formule Je Suis et de préférer « l’Être », impersonnel :  » L’être est l’être. » En tout cas, que ressentons-nous quand nous disons « je suis »? N’est-ce pas comme « Je vis là maintenant? » ou « je me sens vivant »? La définition est celle d’un présent infiniment continué et sans aucun début puisque dans cette stabilité le temps n’a aucun pouvoir. C’est ce que Jésus a tenté d’exprimer dans cette phrase qu’on lui reprocha : « Avant qu’Abraham fût, Je Suis. » Avant que ma forme d’être humain ne vienne au monde, et après et pendant que je suis là, Je Suis. Pur Esprit, sans rien qui doive évoluer et cesser. Avant la première étoile, j’étais là, j’y serai après la dissolution du monde. « Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront pas ». Paroles, c’est-à-dire verbe, puissance de vie. Oui, Jésus Christ est. Nous aussi. Nous aussi puisque nous savons intuitivement ce que veut dire Je suis. Nous Sommes. Les bouddhistes disent de leur côté : Avant que ce qui parait n’apparaisse, et toujours, il y a la source d’énergie d’où cela jaillit. Cette présence sans temps ni forme est notre véritable nature.

Telle est la clé de la destination, la découverte de notre véritable nature, le sentiment d’être qui ne dépend ni de notre naissance, ni de notre mort, ni de notre caractère ni de rien de ce qui fait notre variété sur la terre. Simplement amour, lumière et vie. Le voyage narré dans la bible est certainement instructif, mais il n’est pas nécessaire, car Pâques est une découverte intérieure. Où irions-nous en effet puisque nous sommes déjà dans cette présence la présence même ?

Ce n’est pas ce que nous vivons? Nous croyons mourir entièrement ? Nous pleurons de solitude ? Nous ne voyons pas cette lumière qui brille sans consumer ni brûler les yeux? Les soucis des autres nous dérangent peu, les nôtres nous taraudent? Nous ne sommes pas cet immense réservoir d’amour? C’est parce que nous restons dans notre petite personne et que nous n’avons pas compris que le passage à traverser, c’est celui qui nous mène hors d’elle.

Tout ce qui arrive alors, ça nous arrive à nous, à en mourir. Observons nos guides de Pâques. Ils ne sont pas dérangés par leur personnalité. Ils ne sont pas « quelqu’un ». Moïse, selon Dieu, « est l’homme le plus humble que la terre ait porté. » En écho, Jésus dit : « Je suis doux et humble de cœur ». Par delà des siècles et des distances, Dudjom rimpoché le Tibétain accorde à l’égo l’importance d’une crotte de chien. Dans l’humilité, le moi a disparu et ils ne sont pas morts. Au contraire, ils constatent comme le Christ : « Mon père et moi nous sommes Un. » Et la résurrection est la manifestation de cette unité proposée à tous. Ainsi arrivons-nous à la neuvième leçon qui est aussi la première. Puisque tout est un, tout l’univers, il n’y a qu’une chose à faire, diminuer l’importance de notre égo, ce numéro 2 devant Dieu, jusqu’à sa totale tranquillisation au sein du tout.

Car c’est lui, le numéro 2, qui nous transforme en meurtriers. « Pardonne-leur, dit à son Père le Christ sur la croix, ils ne savent pas ce qu’ils font. » Ignorance fondamentale, disent les bouddhistes, sur laquelle se tisse tout le malheur de nos existences.

Mais l’éveil auquel Pâques nous invite est une traversée intérieure vers la libération, un passage à pied sec vers une terre unifiée où coulent le lait et le miel (blanc et or comme les énergies divines, sagesse et amour de la source). Dans ce pays, nous nous trouvons ramenés de l’avoir à l’Être, du mortel au sans temps, de la multiplicité des formes à la perception de l’unique battement de la Vie, à nouveau reliés à notre origine. La terre de notre corps est irriguée par la conscience universelle et cela change son ADN. Les évangiles appellent cela ressusciter.

Moïse et Jésus racontent par leur vie que cela peut arriver à l’heure de la mort, mais aussi avant. En descendant de sa montagne, Moïse doit couvrir d’un voile son visage éblouissant et Jésus se montre entièrement transfiguré à quelques disciples. La matière sans lumière a épousé la lumière et s’est remplie d’elle. Jésus le dit à Nicodème: « En vérité, en vérité, je te le dis, si un homme ne naît d’eau et d’Esprit (c’est-à-dire de feu) il ne peut entrer dans le royaume de Dieu. Ce qui est né de la chair est chair, et ce qui est né de l’Esprit est esprit… Il faut que vous naissiez de nouveau.  » Lorsque le feu de l’esprit descend, l’humain vit sa Pâque. Mais cela n’est pas une leçon. C’est un cadeau. Un cadeau que le ciel empressé donnera à notre terre dès que nous serons en état de le recevoir, si nous avons assez confiance en lui.

Les éléments 2 : L’eau

Dans notre voyage à travers les éléments, cette fois nous allons nous intéresser à l’eau. L’eau aujourd’hui est devenue une question. Question de survie pour une bonne partie de la planète, question économique et industrielle, question pour les scientifiques et le corps médical aussi. Mais les religions, les chamanes et les mystiques n’ont pas attendu ce jour pour donner à l’eau une place prépondérante et vénérable. Entrons donc un instant dans le pays de l’eau. Elle est tantôt claire, tantôt ténébreuse, tantôt vive, tantôt stagnante, sa surface et sa profondeur nous disent des choses différentes, elle est douce ou salée, brûlante ou glacée, elle se laisse pénétrer et elle est pénétrante, solvante aussi. Elle lave et elle désaltère ou elle empoisonne. L’eau connaît différents états, solide, liquide et gazeux, et si l’enfant n’assistait pas à ses changements, comment pourrait-il savoir que la glace dure qui sort du congélateur et la vapeur qui s’échappe de la casserole, c’est toujours elle? Vraiment, l’eau est bien mystérieuse … Tellement mystérieuse que le CNRS la classa en 2005 parmi les 10 plus grandes énigmes de l’univers. Nous intéresser à elle, c’est donc entrer dans le mystère. Pour commencer, qu’en est-il de l’eau et de la planète terre ? Qu’est-ce que l’eau a à nous apporter et à nous apprendre?

Notre planète serait inhabitable et inhabitée par des organismes semblables aux nôtres s’il n’y avait pas d’eau, je veux dire d’eau à l’état liquide. Car de l’eau il y en a dans beaucoup d’endroits dans l’univers, mais surtout à l’état de glace, c’est à dire à l’état solide. Par exemple, Mars a probablement bénéficié de l’eau à l’état liquide dans des temps très reculés qu’on chiffre en milliards d’années, mais aujourd’hui il ne reste que des glaces dans son sous-sol et ses régions polaires, et il existe tellement de planètes glacées qu’elles entrent même dans la fiction. L’univers de la Guerre des étoiles compte aussi la sienne, Hoth, lieu de hautes batailles. On sait aussi une comète est composée de 80 % d’eau sous forme de glace, c’est même ça qui lui donne sa chevelure : quand elle s’approche du soleil, la glace fond et vole au vent du vide, derrière la comète qui continue sa course. Certains scientifiques émettent l’hypothèse que ces comètes seraient à la source si on peut dire, de l’eau sur la terre, en tombant sur notre globe et en y fondant. Notre eau serait alors la même que celle d’astres lointains, dans une vibration jumelle avec les confins de l’univers. Et même, les bactéries pouvant survivre des éternités à l’état congelé, la vie sur la terre nous viendrait peut-être d’une planète inconnue, ces bactéries ayant été revitalisées dès que la glace a fondu.

Oui, parlons de l’eau liquide plutôt, parce que la glace ne donne pas à boire et ne permet pas l’éclosion de la vie, pas plus que la vapeur. Il faut de l’eau pour naisse la vie sous la forme que nous connaissons, il en faut pour qu’elle perdure. On peut survivre une trentaine de jours sans manger, et sans eau, combien ? Trois jours. D’ailleurs ce que nous mangeons ne pourrait pas non plus avoir poussé sans eau germinatrice.

Apparemment, la terre ne manque pas d’eau, étant recouverte sur 71 % de sa surface. Mais sur la masse totale d’eau dont la terre bénéficie, l’eau douce grâce à laquelle nous subsistons ne compte même pas pour 5 %, le reste, c’est de la mer. J’ai lu que si on regroupait toutes les eaux douces en une sphère, elle ne compterait que 56,2 kilomètres de diamètre. Par comparaison, le diamètre de la terre est de 12 756,2 kilomètres. Cela ne fait jamais entre le volume de la terre et de l’eau qu’une différence de 12 700 kilomètres et sur un graphique, la disproportion est impressionnante et notre fragilité évidente : les temps actuels prennent conscience que nous en avons peu finalement.

La rareté de l’eau douce explique la situation difficile, voire dramatique de beaucoup de pays dans le monde : sans eau rien ne pousse, avec la soif vient la faim. Les informations qui suivent viennent d’un précieux article du Monde du 20 mars 2015 qui reprend le rapport de l’ONU sur l’or bleu. On y relate que quasiment les trois quarts des habitants des pays arabes vivent en dessous du seuil de pénurie établi à 1 000 m3 par an ; des millions de personnes, donc. La pénurie frappe aussi l’Afrique, ça on le sait depuis longtemps, mais saviez-vous que le Mexique, certains états des USA et même plusieurs régions de Russie et de Chine figurent parmi les pays en risque de bascule vers le manque d’eau ? Que chez nous, tout le pourtour méditerranéen est dans la même situation ? Nous avons tous vu des images désolantes d’enfants suppliciés par la faim et la soif, ou des images de la mer d’Oural desséchée, avec ses rivages piqués de bateaux sans espoir, couchés sur le flanc.

Les humains cherchent un remède à cet état des choses de trois façons principales. Les pays riches comme la Californie et les Émirats arabes unis travaillent à dessaler l’eau de mer. D’ailleurs, ça risque de devenir une activité nécessaire à bien des peuples, dans la mesure où le réchauffement climatique provoque une montée du niveau de la mer et noie les sources en s’infiltrant dans la terre, se laissant aspirer par les poches de vides que nous créons en exploitant massivement les réserves d’eau souterraines. D’autres pays cherchent plutôt comment rétablir un cycle de l’eau que nos activités ont perturbé, par exemple en reboisant ou en dirigeant les nuages. D’autres recherches s’intéressent à la limitation de la consommation industrielle ou agricole de l’eau. Car paradoxalement, nos activités jusqu’à ce soir-même ne tiennent aucun compte de cette pénurie et nécessitent de plus en plus d’eau, au point qu’on prévoit 400 % d’augmentation de besoins d’ici 2050 – rien que pour l’industrie. Par exemple, il faut pour une carte mémoire de 6 pouces 8600 litres d’eau, et on ne voit pas que notre évolution nous permette de nous passer de carte mémoire dans les semaines qui viennent. La consommation d’eau nécessaire à l’agriculture intensive est intensive elle aussi et le niveau des eaux souterraines en Chine a baissé de 40 mètres à cause de sa surexploitation.

Ajoutons que cette pénurie frappe pour l’instant surtout les pays pauvres, et qu’elle entretient la pauvreté. Le manque d’eau participe à l’inégalité économique. Il frappe aussi surtout les femmes, qui doivent encore de nos jours marcher parfois plus de deux heures pour trouver un point d’eau et en rapporter une jarre sur la tête, tandis que leurs hommes ne se sentent concernés qu’au moment d’en boire au village. Vous vous rendez-compte ? Deux heures de marche, c’est quatre heures de déplacement par jour sous un soleil ardent pour ce besoin vital, quatre heures prises sur le plaisir de vivre, de s’instruire, de participer à l’amélioration des conditions de vie et de profiter des enfants. Le manque d’eau participe au maintien de l’inégalité des sexes.

Une prise de conscience agrémentée de décisions pratiques s’impose donc peu à peu dans les sociétés et dans nos vies. A l’école aujourd’hui, on apprend aux enfants non seulement à se laver les dents, mais à couper le robinet d’eau pendant ce temps-là. Quand j’étais jeune, on ne nous transmettait rien de tel (ni d’ailleurs à nous laver les dents, en fait). On suggère parfois aux familles de s’équiper de chasses à débit variable, ou que seul le dernier tire la chasse après les petits pipis du coucher. Vous me direz que tout ça c’est bien peu de choses, mais, pour rester dans le contexte, les petits ruisseaux font les grandes rivières. D’ailleurs, vous imaginez la dépense d’eau soudaine quand les 82 000 spectateurs du Stade de France vont tirer la chasse en moins d’un quart d’heure à la mi-temps ?

M’imaginant la dose de bière ou de coke soudainement déversée dans les eaux usées, j’en arrive à la question plus générale de la pollution. Le mythe de l’eau pure par essence et par nature, capable de traiter et d’absorber toutes les pollutions, le mythe de la mer infinie absorbatrice universelle, ce mythe a fait long feu, si j’ose dire. Aujourd’hui, on sait que ce n’est pas parce qu’il est possible dans certaines conditions de voir l’océan tout autour de soi à l’horizon qu’il est infini. On sait aussi que ce n’est pas parce qu’on utilise l’eau pour se laver qu’elle est propre. Et même au niveau des eaux potables, une étude de 60 millions de consommateurs réduisait il y a deux ans le nombre des sources pures distribuées en bouteille à cause de la présence de produits chimiques et médicamenteux. Les urines et les selles des personnes sous médicaments, chimiothérapie etc, ainsi que les médicaments usagés jetés directement aux toilettes partent dans les eaux usées et s’infiltrent dans la terre, sans parler des bouses de vaches sous antibio et des crottes d’animaux domestiques gavés aux croquettes chimiques.

Bref. Nous commençons à comprendre que nous devons réfléchir à notre usage de la chimie thérapeutique, à comprendre que les usines ne peuvent laisser ressortir les eaux qu’elles ont utilisées sans les remettre dans l’état où elles les avait trouvées quand elles y étaient entrées, et qu’il faut cesser de dégazer les bateaux dans la mer ou de vider les égouts d’une ville entière dans un coin de la côte sans épuration. L’eau est accueillante, certes, elle reçoit, elle intègre, mais ce qu’elle dilue n’est pas dissous et ce qu’elle dissout ne disparaît pas. Mettons du gros sel dans l’eau, nous n’aurons plus de grain mais toujours le goût… Nous sommes entrés dans une conjoncture où il faut laver l’eau.

Laver l’eau ? C’est un choc, un cri d’alarme poussé non seulement sur nos civilisations, mais sur nous. C’est encore plus qu’un cri d’alarme, c’est une terreur, car nous savons intimement que nous sommes constitués d’eau à 75 % à peu près, sauf si on se base sur le nombre de nos molécules. Dans ce cas, c’est pire, on passe à 99 % de présence d’eau dans le corps selon Marc Henri, professeur à l’université de Strasbourg. Or puisque nous entretenons la quantité et la qualité de notre eau en buvant, si nous buvons trop peu ou de l’eau polluée, nous flirtons avec la maladie et la mort. Au contraire, si l’eau est bonne, nous nous réconcilions avec la vie et le miracle est possible. Les milliers de pèlerins le savent bien, eux qui affluent aux sources sacrées du monde entier, dont Lourdes. Les laboratoires qui ont analysé ces eaux tentent de les reconstituer à volonté, et affirment que pour la santé et l’agriculture, les résultats sont spectaculaires, la Sainte Vierge en moins.

Plus encore, l’eau est notre condition de base depuis la conception. Les spermatozoïdes sont immergés dans le liquide séminal, et puis nous avons grandi dans un utérus gorgé de liquide amniotique, véritable élixir dont nous avons bu dès que notre fonction de déglutition a été opérationnelle, soit à 12 semaines. Un jour, le top départ de notre naissance a été donné quand notre maman a perdu les eaux. Et ensuite l’eau de l’utérus s’est muée en lait du sein maternel, sans lui nous serions morts. Il n’y a rien d’étonnant donc à ce que l’eau ait été associée à la maternité dans de nombreux récits mythologiques ou traditionnels. Même notre galaxie porte le nom de Voie Lactée, autrement dit « voie de lait », car elle serait apparue de la royale giclée d’un téton divin: celui d’Héra.

De nombreux mythes clament cette connivence entre l’eau et la maternité. Par exemple chez les latins, c’est l’eau du Tibre qui sortant de son lit tout exprès, sauva Rémus et Romulus abandonnés, affamés dans leur petit couffin. La maternité du fleuve se fit complice d’autres maternités pour le triomphe de la vie et la louve allaita les jumeaux. Un autre couffin célèbre sauva Moïse par la grâce de l’eau du Nil, mais où aurait mené cette intervention sans la conspiration des femmes qui entouraient le petit, la fille de Pharaon, la sœur de Moïse qui monta tout le stratagème, et la mère du petit, nourrice opportune ? La maternité, n’est-ce pas un des noms de l’amour ?

Le miracle de la maternité, c’est le pouvoir de donner forme à ce qui n’en a pas. Avant de recevoir à la clinique un bracelet qui identifia notre forme à un nom, un espace, une famille, nous étions dans le ventre maternel, où notre corps se forma à partir d’une rencontre et du corps de la mère. Et avant ? Le mystère demeure : nous étions dans le sans-forme ou alors nous n’étions pas du tout selon les points de vue, mais ça revient au même pour notre sujet. C’est dans le refuge de l’eau maternelle que la forme nous a été donnée.

Plusieurs mythes racontent que la terre elle-même est née de l’eau. C’est une goutte d’eau coagulée grâce à un traitement spécial sur lequel nous reviendrons une autre fois qui a fait surgir la première île japonaise. Dans la Genèse, nous apprenons dès le deuxième verset que la terre était informe et vide, qu’il y avait des ténèbres à la surface de l’abîme et que l’esprit de dieu tournoyait sur les eaux.  « Et Dieu dit : Qu’il y ait une étendue (d’autres traduisent « un firmament » entre les eaux, et qu’elle sépare les eaux d’entre les eaux. Et Dieu fit l’étendue et il sépara les eaux qui sont au-dessous de l’étendue d’avec les eaux qui sont au-dessus. » Ainsi baigne la terre. Chez les Grecs, il y a plusieurs versions cosmogoniques, et dans la plus ancienne qu’on tient d’Homère, la terre est entourée par le grand fleuve d’eau pure Océan, source de toutes les sources à l’origine du monde, et qui délimite le ciel et la terre. En Egypte, un Océan primordial remplissait l’univers. Du sans forme naît la forme grâce à l’eau. Les sciences ont rejoint les mythes.

Alors quand l’être humain se baigne dans l’eau, surtout l’eau de la mer – sans jeu de mot, quelque chose de lui sait qu’il est aux sources de la vie, relié à sa mère biologique comme à l’univers. Sombre et souple comme un ventre, la mer le régénère et celui qui se repose sur la grève peut se laisser bercer du rythme des vagues, comme le flux et le reflux d’un souffle maternel ou la régularité d’un cœur qu’on entend à travers l’eau utérine. S’il se laisse aller, il se peut qu’il se sente dans la paix de l’immensité.

Pourtant l’eau n’est pas seulement bienfaisante. Elle donne naissance et elle tue aussi. Elle porte la vie, et elle est capable de la noyer. Elle désaltère et elle empoisonne. Elle envoie de douces ondées et des tsunamis, elle arrose et elle inonde plus ou moins gravement,  puisque ça va jusqu’au déluge génocidaire dont parlent de très nombreuses traditions. L’eau nettoie et elle rouille. Et si vous donnez trop d’eau à une plante, elle va pourrir, trop d’eau dans une maison, elle va moisir. D’ailleurs pour les Chinois, l’eau est l’élément des reins, organes de la puissance sexuelle et associé aux temps de la naissance et de la mort. Pourquoi cet attelage de la vie et de la mort ? Parce que tout ce qui apparaît disparaît et que dès qu’on naît, on va mourir. Eau de vie, eau de mort.

Les mythologies connaissent donc elles aussi les eaux de la mort. En Égypte, on connaissait la barque funèbre lâchée sur le Nil comme aujourd’hui encore sur le Gange parfois flottent les barques de ceux qu’on ne brûle pas. Les Enfers grecs sont séparés du monde de la lumière par un fleuve aux multiples bras dont l’Achéron que doit franchir le jeune défunt pour parvenir chez Hadès. Il en coûte un euro, une obole plutôt, à donner impérativement à Caron le passeur pour un aller simple. Traverser les rives de la mort ne doit pas être si facile, il y faut un guide, un être de connaissance. L’Achéron marquait la frontière avec un inconnu dont on ne revenait pas. Alors bien sûr, la réputation de Caron et de son Cerbère laissait à désirer, mais dans cette occurrence, l’amabilité importe peu. L’essentiel était qu’il fît son travail. Traverser un fleuve ne serait-ce que sur la terre n’est pas facile, il suffit de regarder combien de fleuves forment la frontière entre deux peuples – le Rhin chez nous, pour comprendre combien les hommes répugnaient à courir le risque de la traversée. Au contraire, quand le fleuve est domesticable, voyez combien de villes se sont construites autour de lui : il garantit l’abondance des cultures par son eau fécondante et offre une voie de circulation naturelle. Un fleuve peut être une bénédiction.

Bien sûr, ce n’est le cas d’aucun des autres affluents du Styx qui portent des noms épouvantables. Le mot Styx lui-même signifie « né de la haine », le mot Cocyte veut dire né des larmes des âmes errantes (celles qui avaient oublié leur euro) Phlégéton, l’enflammé, c’est le fleuve de feu qui coule jusqu’aux régions les plus profondes de l’Enfer où se trouvent les damnés de châtiment éternel. Que nous disent les noms de ces fleuves ? D’abord que les Grecs n’aimaient pas mourir, qu’il n’aimaient pas la mort non plus… Mais ils mettent aussi l’accent sur les causes adjuvantes de la mort : haine, tristesse, passion… On peut comprendre alors que chacune de nos émotions négatives nous rapproche du pays des ombres et de la désolation. Les eaux des fleuves ne sont pas toutes claires et désaltérantes, il y a des flots boueux et putrides.

Les débats de la science moderne donnent donnent un éclairage nouveau  sur cette mythologie avec l’idée de la mémoire de l’eau: si les fleuves sont pollués de haine, ce ne serait pas parce qu’ils nous détestent, c’est que nous y aurions inscrit nous-mêmes la haine et la tristesse dont l’information reste engrammée. En d’autres termes, laver l’eau ne concernerait pas que des pollutions chimiques.

En précurseur, Rabelais avait envoyé il y a cinq siècles Pantagruel et Gargantua sur mer et soudain les compères avaient entendu des paroles et des bruits sans doute libérées par l’étrave du bateau, ils étaient seuls à la ronde, cela ne pouvait venir que d’un autre temps. Mais c’est Luc Montagnier qui défendit que l’eau garde le souvenir actif de toute substance même diluée jusqu’à sa quasi disparition (l’équivalent d’une goutte dans l’océan atlantique). Cette théorie n’a pas été bien reçue. A vrai dire, elle a des implications énormes en nous obligeant à reconsidérer le système de transmission de l’information. Si la substance n’offre plus assez de matière pour que la matière soit le support de l’information, et que l’information passe vraiment quand même, c’est qu’elle passe autrement. Si ce ne sont des corps, ce sont des ondes. Voyez ? Dans ce cas, l’eau pourrait aussi être la mémoire de l’univers depuis ses origines, l’étude de l’eau de notre corps révélerait notre histoire exhaustive, et on pourrait soigner les gens avec l’enregistrement du code vibratoire du médicament sans la gélule (c’est un peu le principe de l’homéopathie).

Dans le même registre, les photos d’Emoto, montrant que l’eau est sensible à l’expression d’émotions qui structurent ou déstructurent ses molécules, ont été tellement décriées que je ne les cite qu’en passant.

Pourtant la correspondance des eaux et des émotions est évoquée depuis la nuit des temps car l’eau par sa profondeur insondée et par sa force nous ramène aux pulsions émotionnelles et inconscientes qui nous dirigent. Nous sommes bien ballottés par nos émotions, emmenés par leur flux où nous ne voudrions pas .toujours. Un jour ancien, Xerxès, roi Perse, fut tellement emporté de rage qu’il fit fouetter l’eau de la mer pour la punir d’avoir contrarié ses projets guerriers. Peut-être cela l’a-t-il soulagé, on doute que cela l’ait aidé à mieux contrôler ses émotions par la suite. En tout cas frapper l’eau, ça ne se fait pas et il en fut puni par les dieux, puisque après d’importants déboires il mourut assassiné.

A l’inverse, nous connaissons par Mathieu l’exemple de Jésus marchant de nuit sur la mer démontée. Dès que les apôtres distinguent sa tunique blanche, ils ont peur d’un fantôme ; ils sont déjà effrayés dans les ténèbres, secoués dans leur barque par la tempête. Pierre prend à parti Jésus, le voici qui hurle par-dessus le vent : « Si c’est toi, commande que je vienne à toi ». Il savait bien qu’en ce qui le concernait, le travail n’était pas fait. D’ailleurs, il était en train d’avoir peur du vent, de la mer, de la mort et du fantôme ; sa requête relevait du défi, du « même pas peur » de l’enfant. Rien de bien apaisé là-dedans. Le maître accède à son désir, Pierre sort de la barque mais il ne fait pas trois mètres. Il sombre. Que comprendre ? Que cela ne s’improvise pas, la maîtrise des émotions et qu’on doit s’y entraîner personnellement pour s’en approcher, oui. Mais la leçon n’est pas seulement là. Jésus lui répond, tout en le sauvant : « Homme de peu de foi » Cela signifie que la foi c’est comme le reste, cela aussi s’exerce et qu’il n’avait pas non plus fait le travail de ce côté-là. En d’autres termes, le monde de Pierre est un monde ancien que sa foi n’a pas réussi à renouveler par la pratique et le maintien de la vision d’un monde nouveau, par l’entraînement à la confiance dans une force transcendant les tempêtes de l’existence. Le récit s’achève avec l’entrée de Jésus dans la barque, événement qui apaise la tourmente sans qu’un mot n’ait été dit et qui stupéfie les pêcheurs. En d’autres termes, celui qui, relié à la Sagesse et à l’Amour voit ses émotions sans en être gêné les désactive : l’identification a cessé, il est libre. Et quand les tempêtes intérieures s’achèvent, l’extérieur se calme.

C’est sans doute aussi le sens du passage de la mer Rouge par Moïse et son peuple. Vous vous souvenez qu’il s’agissait d’aller sur la terre promise. Dans cette nouvelle contrée, l’eau est sans danger, elle est représentée par le lait nourricier et le miel de la douceur et de la lumière. Mais pour accéder à cette terre, il faut traverser la mer à pied sec. Indépendamment des interprétations historiques, voyons que la terre promise est en nous, et la mer aussi. Quelle mer ? La Mer Rouge, rouge comme le sang de l’incarnation, rouge comme les passions, c’est la mer des émotions. C’est une masse énorme dont le déni ne nous délivre pas. Au contraire, comme le disaient aussi les fleuves grecs, ne pas les prendre en compte mène à la mort. Dans ce passage de la Bible, il est dit très clairement que si nous ne traversons pas le barrage de nos émotions, nous serons rattrapés par les armées de Pharaon et exterminés. Que représentent ces armées à notre échelle ? Les mémoires ancestrales par exemple et les conditionnements qui ont activé en nous un programme d’impuissance et d’asservissement au pouvoir de Pharaon, c’est-à-dire au pouvoir de l’argent et de la force. Programme de reddition et d’acceptation de l’esclavage et de la mort. Comme disent les bouddhistes, destin de fatalité. Voilà. Il est clairement dit aussi que notre force personnelle y est impuissante. Sans Moïse, le peuple va mourir. Et Moïse qui parle avec Dieu a besoin de son bâton, qui est la force divine en lui, pour ouvrir la mer.

Cette force est conditionnée en cette circonstance par ce que Jésus appelle la foi. Vous imaginez-vous acculés au bout du désert, poursuivis par une armée en furie avec votre peuple de milliers de femmes et d’enfants, de craintifs, de vindicatifs et de malades ? Ce peuple, c’est nous, avec nos millions de cellules et de mémoires. Moïse ne pouvait se permettre le moindre doute, nous non plus. Si nous manquons de foi et de détermination, jamais nous ne ferons passer notre peuple. La confiance jusqu’au mur de la mer, ça se travaille, et ça se demande. Alors sommes nous prêts au training de la foi et du bâton de pouvoir ?

A supposer que nous en ayons le désir, comment faire ? C’est encore l’eau qui peut nous répondre, mais aucune des eaux que nous avons rencontrées jusqu’à maintenant ; alors laquelle ? L’eau du lac et son reflet magique. Bachelard, dans L’eau et les rêves admire comment dans la nuit le ciel s’y renverse si bien que les étoiles sont des îles tandis que volent les poissons au firmament.  Elle est fascinante, la vision de l’image inversée qui se dessine dans l’eau du lac : elle peut nous conduire à la vie et à la mort.

Si nous regardons seulement en bas, nous prenons la carte pour le territoire et l’image pour la réalité. Mais la maison reflétée dans l’eau, si belle soit-elle, ne nous logera pas et Narcisse piégé par son reflet qu’il voit à l’extérieur de lui ne s’appartient plus ; amoureux de rien, il est condamné au désespoir. Sa conscience ultra focalisée sur son image l’a rendu prisonnier de l’illusion que son reflet était plus désirable que les cadeaux du présent. Pauvre Narcisse ! Ne vois-tu pas que ton reflet c’est ta mort ? Quand tu vas basculer, tu découvriras sous la surface trompeuse la profondeur véridique de l’eau. Dans ta prison, tu as perdu la vastitude de l’instant présent, et aliéné par ta pensée, tu t’es mis à errer dans le temps : tu as eu l’obsession de tes rendez-vous et tu les as ressassés, tu as ressenti le désir et tu as vécu le manque. Ah combien de journées as-tu perdu à te réfugier dans le souvenir de ton reflet, ou à te projeter dans l’avenir et l’attente de te revoir ? A ta mort soudain, à ta mort enfin, le présent, mais tu ne l’auras rencontré que pour le quitter. Mes amis, ce tragique destin, n’est-ce pas un peu le nôtre aussi ? Obsédés par le temps et la forme, les images, les désirs et les manques ?

Il ne s’agit pas de contester l’existence ni la beauté du reflet ondulant sur le lac : c’est bien l’image magnifique de Narcisse. Mais ce qui a échappé à Narcisse, parce qu’il a oublié de regarder en haut où le vrai ciel se déploie, c’est qu’il est lui même dans sa beauté le reflet de la puissance de la « grande mère », pour parler en chamane. Le reflet nous invite donc à des jeux de miroir jusqu’à la conscience créatrice qui se mire en sa création, comme le signifient les récits sans nombre de dieux ou de déesses au miroir : Vénus, Isis, et plus loin de chez nous, Xiuhcohatl et Tezcatlipoca au Mexique ou Amaterasu au Japon, entre autres. Alors, si notre conscience s’ouvre complètement à la conscience universelle, nous en recevrons le pouvoir. Debout devant la mer, lorsqu’il faudra lui ordonner de s’ouvrir, elle obéira, qu’elle soit masse d’eau ou masse d’émotions.

Revenons encore un instant à l’enseignement du lac. Que dit-il encore ? Que la tragédie, c’est à l’extérieur et en bas qu’on la trouve. Pour la vie, s’adresser donc à l’intérieur, et en haut. Oui, mais comment ? Pour que l’image reflétée dans l’eau du lac soit claire, il faut une condition absolue : que l’eau soit calme et paisible, sinon, sa surface agitée brouillera l’image. En d’autres termes, pour la vision intérieure du ciel et l’univers entier, il faut à l’intérieur de nous le calme et le silence. Hélas, en ce qui nous concerne, la longe de notre asservissement à la pensée est bien trop courte et nous galopons autour du piquet, poursuivant l’une ou l’autre pensée, et poursuivis par elles. Comment nous en libérer ?

Une réponse possible, c’est encore l’eau qui nous la donne et ce sera mon dernier point. En préparant cette conférence, je suis tombée sur la remarque que l’eau c’est H2O, c’est à dire hydrogène et oxygène ? L’oxygène est très inflammable, et l’hydrogène au contact de l’oxygène devient lui-même inflammable. Ceci nous donne une caractéristique très étonnante pour l’eau : ensemble, ses éléments sont amis du feu. Ça m’a fait réfléchir. L’eau, dans certaines conditions, peut donc logiquement avoir l’effet du feu et consumer toutes les scories qui bouchent nos conduits, qui emballent notre moteur jusqu’à la folie et le font tousser jusqu’à la maladie ? Tous les dysfonctionnements qu’ont provoqué nos pensées et qui nous détraquent à leur tour pourront disparaître dans cette eau de feu.

Mais de quelle eau, feu qui ne blesse pas, de quelle eau s’agit-il  ? De l’eau verticale qui relie le ciel et la terre, qui remet en connexion l’être coincé dans le temps avec son éternité naturelle. Une eau d’amour. Jonction de l’eau céleste et de celle de notre corps, « eaux d’en haut et eaux d’en bas, » de l’eau pure et de l’eau déformée par la souffrance de l’humanité dans nos veines. Une eau qui un jour pourrait jaillir de notre propre cœur comme une source vive si nous savons l’appeler.

On trouve donc logiquement une fontaine jaillissante dans le paradis d’Allah, tandis que du temple de la Jérusalem céleste jaillit une source régénératrice et fécondante qui assainit tout sur son passage. Sur la terre, le Gange, le Nil et le Jourdain pour ne citer qu’eux, sont des fleuves sacrés, reliés d’une façon ou d’une autre aux sources célestes. On se baigne aussi dans l’eau de Lourdes. Faut-il alors partir en pèlerinage ? Pas nécessairement, puisque toute eau peut devenir ce lien guérisseur. Il y a bien de l’eau dans tous les bénitiers à l’entrée des églises, et Amma fait des cérémonies de bénédictions de l’eau partout où elle rencontre les gens. Et si on ne se sent pas envie de religion ? Eh bien, nous pouvons la bénir nous-mêmes en demandant à l’amour et à la lumière de descendre dedans, et si nous nous sentons chamane en demandant aux esprits de l’eau de nous nettoyer, en appelant le ciel dans l’eau par toute notre créativité innocente et joyeuse. Allons plus loin. Puisque la physique quantique a démontré que l’information n’a pas besoin de matière pour circuler, nous savons désormais que sans aucune compétence et sans aucun frais, nous pouvons nous connecter à la fréquence de l’eau de feu par notre simple intention. Depuis des siècles les taoïstes le savaient, et c’est une vieille méditation taoïste que celle de la cascade. Pour clore cette conférence, si ça vous dit, allons nous y baigner quelques instants.

Pour y aller dans un esprit confiant, écoutons encore ce que nous murmurent la source et l’eau qui bout. La source qui jaillit pure à l’air libre nous rappelle que son eau faisait chemin dans les profondeurs. Et juste avant son émergence, elle était toujours dans le noir, se savait-elle si proche de la lumière ? Ainsi de nous. A certains moments, nous avons peut-être l’impression de « ramer »   dans le noir, ça ne veut pas dire que nous soyons loin de l’air libre. Et l’eau qui s’évapore, que nous dit-elle ? Elle nous chuinte qu’il n’y a pas de quoi dramatiser. Même s’il n’y a plus rien dans la casserole et si la rosée a disparu, l’eau reviendra dans une pluie nouvelle.

Grimpant donc légèrement dans le paysage de notre choix, glissons-nous sous une cascade remplie de soleil. Elle descend des hauteurs où la sagesse, l’amour et la puissance de guérison n’ont pas de limite, où la vie ne connaît pas de mort. Invitons cette eau à traverser notre corps et toute notre aura. Ouvrons-nous à son action bienfaisante et dans une totale détente et ouverture, laissons-la nettoyer notre cerveau et toutes nos cellules, laissons la emporter ce dont nous n’avons plus besoin. Demandons lui de rouvrir en nous les sources d’eau vive et disons merci.

Françoise Gabriel

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