20 janvier 2026

L’attention

Il existe un jeu sur le temps, à pratiquer le soir : rembobiner la journée à l’envers en partant de l’instant présent. Ce jeu, censé aiguiser la mémoire, prévenir Alzheimer, nous persuader de la vanité des choses, ce jeu m’a consternée. Il m’a mise en face de mon incapacité à me souvenir correctement de ce passé si récent qu’une journée qui s’achève. Mais comment ça se faisait-il qu’il y eut tant de blancs dans ma mémoire ? Qu’est-ce qui me manquait ? Comment y remédier ? Après réflexion, j’ai pris la décision… de ne plus jouer. Mais j’aurais pu aussi faire plus attention à ce que je vivais puisque c’est elle qui donne la conscience de ce qui se passe et la possibilité de s’en souvenir. Selon la neuro-psychologue Morgane Bernard Bonnet dans le blog qui porte son nom, « cette habileté est définie comme étant une tension de l’esprit vers un objet, à l’exclusion de tout autre ». Et l’Institut du cerveau précise que cela permet de « s’adapter à l’environnement ». S’il grêle des balles de pingpong et que nous y ayons fait attention, nous resterons à la maison, dans le cas contraire, notre crâne pourrait bien ressembler à une boite à œufs. L’attention peut donc être une question de vie ou de mort, elle mérite bien un peu d’attention. De quoi dépend-elle? A quoi s’applique-t-elle? Que se passe-t-il selon nos choix d’attention?

Pour la définir plus précisément, tournons-nous vers les informations de la langue française. Attention vient du latin ad, vers, et de tendere, tendre. L’étymologie confirme la définition de madame Bernard Bonnet : dans ‘tendre son esprit vers’, il y a mouvement et direction, projection même de la conscience. A partir de là, l’attention peut aller à droite ou à gauche, en haut ou en bas, devant ou derrière, en un mot, vers l’extérieur. Rien n’empêcherait de la diriger vers l’intérieur, vers notre corps par exemple, mais nous ne l’avons pas appris, et nous ne savons pas le faire. A vrai dire, quand ça nous prend de regarder par là, il n’y a rien. Comme disent les enfants, c’est nul. Nous avons donc l’habitude de la diriger exclusivement vers l’extérieur, et le mot attention va avec le verbe faire, verbe de l’action par excellence. On dit ‘faire attention’. En continuant la phrase on tombe sur la préposition ‘à’: on dit ‘faire attention à quelque chose’. Du coup, c’est encore plus directionnel : ça veut dire que le verbe va vers ce qui le complète, qu’on appelle justement un « complément », et même un complément d’objet. Le but, ou l’objet, de l’attention est donc déterminant parce qu’il indique quelle sera la spécificité de cette attention. On dit bien, et même parfois on le crie : Attention ! Sans complément, mais celui-ci est toujours sous-entendu. Attention au piéton, attention le spectacle va commencer, ou avec faire : fais donc attention – à ce que tu fais, à ce que je te dis, etc. Connaître les domaines de l’attention nous aidera donc à la définir autant que nous intéresser à sa source. En somme, l’attention a deux pôles, et la grammaire nous incite à les analyser : le sujet et le complément d’objet, qui fait attention, et à quoi.

Revenons donc au sujet du verbe, l’émetteur de l’attention. Celle-ci étant définie par madame Bernard Bonnet comme une orientation de l’esprit vers quelque chose à l’exclusion du reste, j’ai pensé à la comparaison avec une photo et son appareil, et la métaphore m’a bien plu, parce qu’elle montre que l’attention dépend de nombreux facteurs et qu’elle n’est pas si facile à exercer.

En premier lieu, quand on prend une photo, on doit tenir compte de la qualité de l’appareil. On voit aussi précisément l’objet que la qualité de l’appareil le permet. Je me souviens avoir pris un certain nombre de photos étonnamment voilées. Finalement, c’était dû à la marque des doigts remplis de goûter de mes petits-enfants sur le viseur… L’attention dépendra donc de notre appareil personnel, de notre état général de santé. Si l’appareil dysfonctionne, il n’y aura moins ou pas d’attention. Le sourd ne prêtera aucune attention à ce qu’on lui dira, parce qu’il n’a pas d’oreille. Comme dit le proverbe que j’invente à l’instant : Qui a le nez bouché ne sent pas le gâteau brûler. Cela nous mène tout droit aux différents capteurs dont nous avons besoin dans la vie pour faire attention à notre environnement. Bouddha les a enseignés très clairement: ce sont les cinq sens et la conscience que nous en avons, la vue, l’ouie, l’odorat, le toucher et le goût. C’est pourquoi on parle aussi d’une oreille attentive, d’un regard attentif etc. A ce titre, il faut un bon fonctionnement sensoriel pour apprécier pleinement un verre de vin. En plus du goût, l’oreille est concernée par le bruit du bouchon, la vue par la couleur de la robe, le sens olfactif par le bouquet, et le toucher interne nous indiquera si le vin est rond en bouche ou non. Bouddha nomme en plus de ces cinq consciences une sixième conscience, celle de la pensée, nous y reviendrons.

La qualité de la photo dépend donc de celle de l’appareil. Ajoutons la stabilité de celui qui le tient : plus nous sommes du point de vue physique bien sûr d’abord, mais aussi psychologiquement ou mentalement stables, plus la photo sera bonne. Ainsi les maîtres des arts martiaux enseignent-ils que celui ou celle qui est capable de se maintenir centré, concentré même, qui fait attention tout le temps nécessaire sans jamais lâcher, possède la clé de la réussite. Depuis la Chine ancienne, les guerriers de l’empereur étaient entrainés à l’attention totale et immobile dans la durée. Un mouvement involontaire, ne serait-ce que des yeux, et c’était la défaite parce que ça signalait à l’adversaire une faille de l’attention dont il profitait aussitôt. A l’inverse, moins nous avons de stabilité, moins il y a de possibilité d’attention, comme si le photographe était atteint de tremblements. Si nous venons de nous faire plaquer, il sera assez difficile de nous concentrer durablement sur autre chose et on sait comment le trac peut vider la mémoire et empêcher toute adéquation avec ce que la vie demanderait : un examen, l’entrée sur une scène etc. Aujourd’hui on parle de plus en plus des troubles de l’attention et hyperactivité, désignés par le sigle TDAH. Or les travaux de Jean-Philippe Lachaux, neurobiologiste spécialiste de ce domaine à l’INSERM, attestent que l’attention est essentielle à la fonction cognitive. Incapables de maintenir notre attention suffisamment longtemps, nous n’aurons pas les bonnes conditions pour apprendre ne serait-ce qu’à l’école. Pour soigner ce handicap, à part des aides médicamenteuses, on met principalement en place des façons de vivre qui n’ajoutent pas d’autres raisons psychologiques et émotionnelles à ce déséquilibre de l’attention déjà très difficile à vivre. C’est pourquoi il est essentiel dit-on, que le diagnostic soit porté. Cela donne moyen à l’entourage de faire attention à s’adapter sans rajouter ni stress ni culpabilité. Frapper le cul de jatte parce qu’il ne veut pas sauter ne lui a jamais rendu ses jambes !

Gardant la comparaison avec la photo, nous en arrivons troisièmement à la justesse de la focale dite aussi mise au point : il s’agit du réglage de l’appareil en fonction de la distance entre son centre optique et l’objet à photographier, pour la netteté de l’image et l’ouverture du champ. C’est tellement délicat qu’aujourd’hui tous les appareils et les téléphones proposent l’option du réglage automatique. Au niveau de l’attention, la comparaison est éclairante, autant pour la netteté de l’image que pour le champ du cadrage. Prenons d’abord la netteté. Puisque la netteté de l’image dépend du choix de la distance, sommes-nous toujours à la bonne distance de ce que nous observons? Puisque elle dépend de l’ouverture de la pupille, avons-nous toujours assez de neutralité dans l’attention? Si nous ne trouvons pas la distance juste ni l’accommodation juste, notre perception de la réalité sera défaillante. La vie amoureuse en est un bon exemple. Il arrive dans ce domaine que la « mise au point » de notre appareil soit imparfaite et que notre attention soit faussée. Nous ne voyons pas les choses clairement, comme aussi avec des jumelles mal réglées. Trop d’affect, trop d’émotions empêchent un réglage adéquat et on peut regarder longtemps et mal en même temps. D’ailleurs le proverbe ne reconnait-il pas que l’amour est aveugle?

Pour le degré de focalisation ou zoom, la question est délicate car le propre de l’attention est justement de n’éclairer qu’une part de ce qui est pour mieux le voir, en faisant passer le reste au second plan, voire en l’ignorant complètement, selon madame Bernard Bonnet. Nous gagnerions à prendre conscience, au sujet de l’ouverture du champ, que si notre attention néglige certains détails et se contente d’embrasser vaguement trop d’éléments comme dans un plan général, nous n’aurons pas toutes les informations nécessaires parce que ce qui est près de nous sera vu trop petit et donc imprécis. Si au contraire notre attention est trop focalisée, on ne verra rien de l’image globale et nous manquerons aussi des informations nécessaires à notre existence. Imaginons une BD faite d’une succession de gros et très gros plans : une verrue, puis une phalange poilue, puis un nuage, puis un bout de balcon, et ce pendant des pages et des pages. Nous finirions sans doute par ne rien comprendre. De même notre existence quand nous ne prêtons attention qu’à ce que nous avons sous le nez sans vision d’ensemble. C’est ce qui nous arrive quand nous sommes amenés à conduire notre vie la tête dans le guidon. En fin de compte, ce que capte notre attention, c’est le guidon. Nous risquons des erreurs de choix, de comportement, et même l’accident ! Mais la distance juste entre le sujet et l’objet de l’attention n’est pas facile à trouver. Peut-être serions-nous aidés par cette question du photographe que j’ai déjà posée au sujet de la netteté : Suis-je à la bonne place ?

Enfin, un autre enseignement de cette comparaison de l’attention et de la photo nous ramène à la place du sujet : c’est celui de l’importance du point de vue au départ de toute image. L’art du photographe est souvent celui de la justesse de ce point de vue. Un micro-déplacement suffit à changer le champ « d’attention » de l’appareil. Normalement, un élément intéressant se trouvera mis en valeur au premier plan dans une image bien cadrée, ce qui est d’une importance secondaire se trouvera plus loin, et hors champ ce qui n’a pas d’intérêt. Le photographe n’hésite pas à essayer plusieurs prises, à se déplacer, se pencher, s’accroupir, à monter sur quelque chose, jusqu’à ce qu’il ait le point de vue le plus parfait. Nous-mêmes, sommes-nous donc à la bonne place pour exercer notre attention sur ce qui importe ? Dans le domaine de l’attention, ce bon point de vue et ce bon cadrage donnent les moyens de ce qu’on appelle le discernement. Pour être plus sûr de l’exercer, de nombreuses écoles depuis l’antiquité conseillent donc comme pour la photo, de multiplier les postes d’observation, de les déplacer volontairement pour élargir l’analyse à la perception d’autrui et aux différentes évolutions possibles d’une situation afin de modifier éventuellement sa propre position devant la situation. On en a une illustration dans le jeu d’échecs. Pour choisir le meilleur déplacement, un bon joueur doit anticiper les différentes configurations du jeu et s’ouvrir à la tournure d’esprit du partenaire.

Cet exemple valorise la concentration mentale et l’analyse sans affect, mais bien sûr la vie ne se réduit pas à cette dimension, la justesse du point de départ de l’attention non plus. Le plaisir d’être vivant sur la terre n’est pas principalement mental, il est fait du plaisir d’aimer et d’être aimé et d’en avoir conscience. La juste place est souvent celle du cœur , et notre cerveau y collabore. Nous possédons des neurones dits neurones miroirs qui nous permettent de prendre conscience de ce qu’éprouve l’autre et de nous ouvrir à des relations généreuses, ce qu’on nomme l’empathie. Qu’il s’agisse du mental ou de l’émotionnel, la pertinence dans le choix de nos postes d’observation ne nous est pas forcément naturelle. Ce qui nous est naturel sans aucun entraînement, c’est d’être capable de faire attention à ce qui n’est pas important et de louper l’essentiel ! L’exercice du discernement est donc une discipline de l’esprit qui nous ramène toujours à la même question : Suis-je moi-même avec moi-même et avec les autres à la bonne place?

Puisque le poste d’observation est essentiel, qu’est-ce qui le détermine en nous ? En commençant par le début, si nous observons le bébé, nous tombons sur la perception du temps qui passe. Le bébé ne comprend pas le temps, et savoir qu’il verra mémé demain ne l’intéresse pas. Même s’il aime bien sa mémé, ça l’intéressera quand il la verra, parce que ce qui l’intéresse, lui, c’est la tétée de maintenant ou d’observer comment si on touche une antenne de l’escargot, il la rétracte. Son poste d’observation c’est l’instant présent, son attention est ouverte, innocente et tranquille. Dans son état habituel, il vit harmonieusement avec le reste du monde et même les inconnus lui sourient. Le tout petit peut rester longtemps avec l’escargot, mais il n’a pas le développement du cerveau nécessaire pour être conscient du processus. En d’autres termes, comme monsieur Jourdain qui faisait de la prose sans le savoir, il fait attention sans savoir qu’il fait attention. Son avantage sur nous est pourtant énorme parce qu’il est à ce qu’il fait, l’attention calée sur l’instant qu’il vit. D’ailleurs, si nous reprenons la comparaison avec la photo, on voit que la dimension temporelle est essentielle : on ne peut prendre que celle qui s’offre au moment exact du déclic, et c’est ce qui fait le prix des photos dites instantanées. Ca vous est déjà arrivé de vouloir prendre la photo d’un instant précieux, mais que le temps de chercher votre téléphone, l’oiseau s’était envolé ? Moi oui, heureusement qu’il y a des escargots ! Le seul poste possible de l’attention, c’est le présent, et nous l’avons perdu. Comment ça se fait?

La première raison me semble être l’absence de liberté qui a tué notre enthousiasme à vivre. En grandissant, tous les enfants et nous l’avons aussi vécu, nous devons de plus en plus faire attention à suivre une direction indiquée par autrui, les parents, l’école, les écrans. Les enfants doivent faire attention là et quand on le leur demande, et ça les coupe de leur propre écoute interne, de la spontanéité de la vie. Bien sûr, l’éducation comprend une part de directivité et le radical du mot éducation c’est conduire, mais savons-nous laisser aux enfants l’espace d’être eux-mêmes sans directivité, afin qu’ils soient dans le jaillissement spontané de leur vie, attentifs à ce qui leur plait ? Étant plus ou moins perdus nous-mêmes, c’est difficile ! Et ensuite, tant de gens s’ennuient.

Nous ne pouvons transmettre que ce que nous savons, et c’est une nouvelle raison de notre décrochage du présent, parce que ce que nous savons principalement, c’est penser… Principalement? Non, parfois, c’est même notre spécialité exclusive, au point que nous en avons conclu le fameux « Je pense donc je suis ». Pas j’aime, pas je sens, pas je m’en rends compte, donc je suis, non. Je pense. Du coup, comme il est crucial de faire attention à ce qui nous identifie, la pensée devient l’essentiel et l’école est centrée sur des objets de savoir, c’est à dire de pensée. Personne ne nous enseignera à renforcer notre capacité de présence, personne ne nous aidera à prendre conscience que nous sommes en train de faire attention, ni comment nous y sommes parvenus, ni que ça nous rend heureux. Quand on a pris l’habitude de faire attention à ce que nous indique notre pensée, on entre dans le rétrécissement de la focale. On commence à ne faire attention qu’à ce qu’elle nous indique. Or, comme dit l’adage, on ne peut pas penser à tout. Si on oublie le corps, on perd notre seul poste d’attention important puisqu’on est dedans. Si on oublie le cœur, notre attention se dessèche et notre perception aussi. Et si on oublie les autres et la nature, on sombre dans le tourniquet obscur d’un mental déconnecté. Dans ces conditions, nos photos ne sont bonnes que par coup de chance, notre attention n’est pertinente que par hasard. Et alors, que se passe-t-il?

Dans cet état, nous sommes disponibles à l’inattention et à l’automatisme dès qu’une habitude se profile. Elle est encore une raison d’oubli. Notre vie est remplie d’habitudes, depuis notre premier geste du matin. Bien sûr c’est très utile d’avoir des habitudes, c’est une grande source d’économie d’énergie puisque ça nous libère des efforts d’adaptation et de mémorisation, et que nous n’avons plus à affronter le stress de la découverte. Seulement, nous pouvons du coup nous absenter et agir machinalement. Prenons l’exemple d’un trajet régulier. Au début, nous y faisons attention, puis nous tournons à droite automatiquement même quand pour une fois il faudrait tourner à gauche et le paysage que nous regardions ne nous intéresse plus. Parce que pendant ce temps où nous ne coïncidons plus à ce que nous faisons, nous pensons, nous pensons sans savoir toujours à quoi. Voilà comment le soir, au moment de rembobiner la journée, ce moment risque d’avoir disparu de notre mémoire. Normal, il n’y était quasiment pas entré. J’ai lu que c’est le fonctionnement normal du cerveau depuis des millénaires que la pensée divagante. Il n’y a pas lieu de culpabiliser. Mais de là à nous y identifier… En agissant ainsi par automatismes dans beaucoup de domaines, nous nous volons la présence à ce que nous faisons, nous nous privons d’émerveillement, nous vivons machinalement. Un automate n’est pas un être vivant et nous perdons sans nous en rendre compte le plaisir d’être vivant. Qui se hâte a compris, disait Paul Valéry. Plus grave, si nous nous souvenons que l’attention est un moyen de nous adapter à l’environnement, l’inattention a l’effet contraire, elle nous met en danger et peut-être les autres aussi. Combien de temps allons-nous pouvoir traverser la rue sans tenir compte des voitures qui circulent?

Cet état d’inattention machinale nous amène un cran plus loin dans l’inattention qu’on appelle la distraction. La distraction nous tire hors de nous, et même, comme le dit le mot, elle nous tracte. Selon les bouddhiste c’est un poison, le sens est assez fort vu que le poison est souvent mortel. Et où nous tracte-t-elle? Toujours dehors et parfois nulle part, « dans la lune », la confusion, le brouhaha indistinct. Pas dans la conscience active, souvent vers l’agent de la distraction. Ce n’est plus nous qui choisissons, c’est de l’extérieur que vient le stimulus qui nous tracte vers lui et au lieu que l’information vienne du dehors au dedans, c’est le contraire qui se passe. Inconscients de nous, décentrés, nous lui accordons machinalement notre attention au point que les neurologues ont parlé d’une attention passive. C’est une fuite d’énergie. Bien sûr, si nous voyons que la maison voisine se met à flamber, il faut accorder de l’attention à ce stimulus et réagir en conséquence. Mais remarquons que nous nous laissons aussi distraire par beaucoup moins, car à force de ne pas assez faire attention à notre vie, nous nous sommes vidés d’elle et de nous. Nous nous ennuyons et nous en venons à attendre d’être distraits.

Il faut reconnaître aussi que notre distractivité est exploitée par des instances beaucoup moins distraites que nous et à qui c’est utile. Puisque la distraction nous met en position de réactivité au stimulus et nous éloigne de notre centre à nous, de notre attention à notre individualité, elle nous éloigne donc de notre liberté. Notre manque d’attention à nos véritables besoins et aux mécanismes environnants fait de nous des êtres aisément manipulables. D’autant qu’en choisissant les stimuli, les émetteurs contrôlent les réactions. Si je vous attire dans la chambre froide, je sais que vous prendrez un manteau. Si je vous emmène vers la cheminée, vous l’enlèverez, c’est sûr. Notre dispersion, notre distraction font de nous des êtres à l’attention captable et aussitôt captée. Distraire l’attention d’autrui de l’essentiel au secondaire entre donc en première catégorie dans les procédés de manipulation de l’opinion. Sans porter de jugement, on peut quand même constater que pendant qu’on se focalise sur l’interdiction de l’abaya à l’école, on ne voit pas d’autres réformes profondes des programmes et des financements de l’enseignement et qu’une bonne épidémie de punaises de lit détourne l’attention du salarié de l’augmentation actée de l’âge de la retraite. En stratégie militaire, cela porte même le nom de manœuvre: manœuvre de diversion. L’ennemi dirigeant son attention et ses forces sur un leurre, l’attaque se passe sur un point moins défendu. Beaucoup de collégiens ont aussi pratiqué ce genre de manœuvre pour dévier l’attention d’un copain à la cantine et lui piquer son dessert…

Une autre raison de notre perte d’attention au présent, c’est que nos sens s’émoussent. Pourquoi? Quand nous sommes déjà attentifs à quelque chose, le stimulus de diversion devra être plus fort que notre attention. On en fait souvent l’expérience avec la publicité qui interrompt nos émissions. Elle est plus forte en décibels et en luminosité que le reste, pour nous capter malgré nous. Mais pour nous en protéger ou par la vertu de l’habitude, nous y faisons de moins en moins attention, du coup il y a surenchère. Dans les rues les publicités papier sont remplacées par des pubs lumineuses dans lesquelles en outre l’image fixe cède de plus en plus souvent la place à une autre qui clignote… Je me suis attardée un instant devant un film d’animation que regardait mon petit-fils. Les couleurs saturées, les mouvements simplifiés, les gros plans invasifs sur son grand écran m’ont fait penser que l’apprentissage de la lecture avec ses petits signes noirs sur des feuilles d’un blanc terne ne faisait pas le poids. L’attention tranquille au délicat, au subtil, s’amenuise à mesure que nos sens sont émoussés. Ce n’est pas de notre faute, simplement les capteurs biologiques qui déclenchent les circuits de récompense (la sécrétion de dopamine) demandent des doses de plus en plus fortes pour être mis en action, puisqu’ils s’adaptent à ce qu’on leur a déjà envoyé. Pour finir, certaines personnes arrivent au point où il n’y a plus qu’une distraction plus forte pour les délivrer de leur premier état d’attention passive à un stimulus précédent. T.S. Eliot parle dans son poème Quatre quatuor, d’êtres aux visages tendus et harassés, « distraits de la distraction par la distraction ». Notre besoin de distraction s’apparente à l’addiction : de plus en plus, de plus en plus fort, de plus en plus souvent.

Les conséquences sont voisines aussi. Comme la faculté de faire attention est naturelle – l’enfance nous le montre sans cesse et les laboratoires de neuropsychologie l’ont repéré aussi, plus nous perdons la conscience de nous, plus le malaise nous guette. Il s’agit donc de nous désintoxiquer pour retrouver un état normal. Comment? L’attention ayant besoin d’un objet, on peut décider d’inverser le mouvement et de la diriger vers le dedans au lieu de tout miser dehors. C’était déjà la préconisation des védas, du taoïsme et de Bouddha au moyen de la méditation. Puis dans les années 60, des études en laboratoire menées en Californie sur des méditants ont démontré scientifiquement que ce simple retournement de l’attention avait des répercussions bénéfiques importantes. Changement de rythme des ondes de notre cerveau vers un apaisement de l’ensemble du comportement, amélioration du sommeil, accroissement de la mémoire, diminution de l’impact de la douleur et même rajeunissement et guérisons diverses ! Tout ça sans dépense excessive. Du coup, depuis, les études se sont multipliées partout et il s’avère que les cellules du cerveau des méditants sont plus saines que celles de la moyenne des gens, et que leurs circuits neuronaux sont plus actifs et nombreux. La pratique de la méditation s’est dissociée de la recherche spirituelle, c’est devenu celle de la pleine conscience. Désormais, elle est pratiquée très largement même en dehors de toute recherche spirituelle : la plupart des CHU en proposent et beaucoup de grandes entreprises aussi. J’ai vu dans mes recherches que récemment la BNP s’y était mise aussi.

Que faut-il faire ? Puisqu’il s’agit d’aller à rebours de nos habitudes d’attention vers l’extérieur, on s’éduque à se retourner vers soi, à être présent à son maintenant et maintenant seulement, et à des objets de plus en plus fins jusqu’à rencontrer non plus une attention à un objet, mais une attention sans objet. Il reste une attention à l’attention comme dit Philippe Lachaux, qu’on nomme aussi conscience consciente d’elle-même. C’est une aventure dans l’inconnu, et c’est pourquoi nous avons besoin de guides, religieux ou laïcs.

Donc, tournant notre objectif vers l’intérieur, nous dirigeons l’intention et l’attention vers notre volume interne de notre corps. Toutes les caractéristiques de l’attention sont là : stabilité, tranquillité, choix du point de vue, mise au point de l’appareil. Et là on découvre que si on ne voit pas l’intérieur du corps, on peut le sentir. Nous le savons déjà que nous avons un corps quand nous sommes malades ou blessés, et ce rappel ne nous fait pas plaisir, ou bien quand nos corps vivent des moments intenses par le sport ou l’amour. Mais pourquoi nous en tenir là ? Les sages ont donc entrepris de suivre leur respiration comme un guide depuis l’air inspiré de l’extérieur vers l’intérieur pour se familiariser avec l’attention au souffle subtil et au mouvement vers le dedans du corps. Ils ont préconisé d’exercer une attention bienveillante vers chacune de ses parties, ses organes, ses glandes, ses os, avec une attention de plus en plus subtile, aimante et proche de ce qu’on observe. Les boudhistes ont nommé cette approche Vipassana, et les taoïstes sourire intérieur. Emerveillés, ils ont découvert que notre corps était un lieu d’énergie relié à l’univers entier par des circuits dédiés, par des centrales internes et par le vide de nos atomes, vide rempli d’énergie que la physique quantique a désormais démontré. L’attention au plus petit les a menés tout droit à la communication avec l’immensité.

Au cours de ce travail, ils ont aussi rencontré les objets internes que sont nos émotions et nos pensées. Les bouddhistes les repèrent comme objets à cause de leur densité qui apparait en nous, passe et disparaît comme tous les objets, même si nous ne pouvons pas les empoigner par les mains. Parfois nous les croyons constants à cause de leur rythme soutenu au point de nous y identifier, mais disent les bouddhistes, quand bien même seraient-ils constants dans notre existence, cela disparaîtrait en même temps que notre objet corps à l’heure de la mort.

Donc ils ont aussi dirigé leur attention vers leurs émotions et leurs pensées. D’abord les émotions, et pensées fortes, puis avec l’entrainement, de plus en plus fines. Il est assez facile d’observer pensées et émotions qui font du bruit comme quand on se jette dans l’eau d’une piscine pour faire une bombe, c’est plus difficile de prendre conscience de la perturbation infime causée par le moustique qui s’abreuve, comme le fait dans notre esprit une pensée ou une émotion quand elle est lointaine et furtive. Avec une attention de plus en plus précise et toujours détendue, ils ont observé qu’une émotion ou une pensée pouvait en cacher une autre, et que tout avait des répercussions dans notre corps et même autour de nous. Toujours équipés du sourire et de la bienveillance, leur attention a appris à dégager ou alchimiser leurs négativités pour nettoyer leur corps et le rendre à sa nature énergétique pure. Ils n’emploient jamais de mots du registre du jugement ni de la condamnation. La négativité pour eux est simplement ce qui est inapproprié à la bonne santé physique, psychique et mentale, qui empêche de vivre harmonieusement avec soi, les autres, la nature et la conscience de tout. Cette attention à plus d’harmonie a fait son chemin dans nos sociétés, même en dehors de temps de méditation. Citons l’essor de la communication non violente (CNV) qui part de l’observation et de l’expression de son propre ressenti dans les relations plutôt que dans l’attaque d’autrui, ou encore les écoles d’éducation à une parentalité positive et créative. Ces écoles privilégient l’attention aux besoins des enfants à l’instant plutôt qu’une distraction fréquente et l’application de principes déconnectés.

Ces écoles vont dans le même sens que les coachs en méditation: l’idéal est d’aller d’une attention momentanée à une attention constante installée dans la bienveillance. Certes, une attention momentanée, c’est mieux que rien, mais c’est moins bien qu’une attention constante puisque le temps de notre passage sur terre nous sommes sans arrêt dans ce corps en interaction avec les autres. L’attention constante prend le nom de vigilance. D’ailleurs quand les panneaux sur l’autoroute nous appellent à la vigilance en conduisant, ils visent la durée : une vigilance d’une minute pour une inconscience de huit heures de voyage serait trop néfaste à la sécurité routière. Remarquons toutefois que les panneaux se répètent, comme des rappels nécessaires à notre dispersion.

Les méditants découvrent par la vigilance un mode de vie ouvert, libre et sans image de soi, dans une dimension que le mental et sa pensée leur avait voilée : celle de la conscience. Pourtant nous nous en profitons depuis notre naissance, de la conscience, elle est le seul vecteur de l’attention. Par exemple, nous faisons attention à la mouche sur la table. Enlevons toute la conscience, il n’y a plus de mouche, plus de table, et personne pour la voir, que le noir d’un rien profond. Gardons seulement un peu de conscience, et nous regarderons machinalement la mouche sans la voir. Dans cinq minutes, nous aurons même oublié que nous avons partagé un instant de nos existences et le même lieu. Rien à rembobiner dans l’exercice du soir ! Mais si nous sommes consciemment attentifs, ce moment existera dans nos vies et la mouche aussi. Seule la conscience nous permet de nous sentir vivants.

C’est pourquoi, quand ils rééduquent leur attention, les méditants aiguisent leur attention et la portent sur des objets de plus en plus subtils. Ils observent qu’entre ces objets, il n’y a rien, certes, mais pas le rien de la mort ou du sommeil profond. Expérimentant au contraire une sensation de vie et de plénitude, ils en arrivent à déplacer leur attention de l’intérieur d’eux vers « ce » qui regarde ces objets, ce qui est témoin, et qui est la source de leur contentement d’être. C’est un retournement complet de leur conscience par rapport à l’attention ordinaire et focalisée, qui part de soi-même vers dehors. Et là, qu’est-ce qu’ils trouvent? Rien. Ils ne débusquent pas un quelconque autre poste d’observation localisé, ils ne le trouvent pas même s’ils le cherchent. Ils se rendent compte d’une dimension spatiale, vide et claire. Elle est sans aucun objet puisqu’elle n’a pas de forme. Par conséquent, vu que seuls les objets apparaissent, changent et disparaissent, elle, la conscience, elle est seulement là, libre du temps, sans commencement ni fin dans un présent constant que les Hébreux ont nommée Je Suis et l’Inde, le Soi. Incompréhensible, seulement à vivre. Elle est présence partout et en nous puisque nous en avons conscience à partir de notre conscience individuelle.

Cette Présence, disent-ils, est remplie d’amour, ou plus exactement, c’est l’amour. Pas cet amour attachement, qui est une sorte de prise de possession de l’autre contraire à la tranquillité profonde, car sait-on si l’autre, mari, amant, ami, enfant, si l’autre va rester, et combien de temps? Non, pas cette tension faite des jeux parfois désespérés de nos personnes séparées les unes des autres, mais une énergie universelle, généreuse, chaude et claire et qui fait l’univers, avant, pendant et après lui, sans temps. Ils s’aperçoivent que dans cette dimension où il n’y a plus rien d’autre que l’espace, ils sont plus vivants que jamais. On dit qu’ils se sont éveillés. Il n’y a plus de poste d’observation ni de focalisation, de cadrage, il n’y a plus de photographe, rien à photographier et pourtant ils sont là, dans leur dimension infinie, en sécurité. Ils ont trouvé ce que les bouddhistes nomment leur véritable nature qui ne meurt pas parce qu’elle n’est jamais née, et cette ouverture n’a pas oblitéré leur existence relative. Mais cela encore est une expérience, car que peut dire le mental de l’amour? Toutes les traditions savent que c’est impossible qu’il en parle. Le tao qu’on peut nommer n’est pas le tao disent les Chinois, tandis que les Hébreux interdisent de figer dans la prononciation le nom de Dieu. Alors comment les méditants qui tombent en amour de l’Amour cherchent-ils à ne plus quitter cette expérience? Par le souvenir de cet état de béatitude d’être, et par la vigilance à cette attention particulière que le chaman de Castaneda nomme attention seconde.

Désormais, les méditants apprennent la double attention : l’attention à la vie infinie comme à la vie localisée, à la sagesse et l’amour sans limite comme dans les limites de la matière jusqu’à se rendre compte de l’unité de tout. Ils font de cette attention leur mode de vie, attentifs au visible comme à l’invisible, de plus en plus conscients dans la Conscience. Seulement, l’attention qu’ils apportent au monde n’est plus la même qu’avant cette ouverture. Les éveillés ne sont plus seulement attentifs, mais attentionnés: la dimension de l’amour, de la compassion et de la sagesse infinie brûle à travers eux. Toujours blottis dans l’Être, ils ne sont qu’attentions… au pluriel. Et le monde s’apaise et s’éclaire à leur contact.

 

 

De quoi avoir peur ?

De quoi avoir peur ? Cette question nous concerne tous parce que nous avons tous peur. Plus ou moins peur, mais aucun mortel qui se pense mortel ne vit sans elle, puisque notre peur principale est celle de cesser de nous sentir être, et que nous appelons mort cet anéantissement. Et peut-être même que nous avons rencontré la peur au moment même de notre naissance, peut-être que nous sommes nés avec elle. Aujourd’hui, la mort est partout, qu’elle explose dans des bombes, brûle dans des forêts, se tapisse dans des maladies, qu’elle assèche, qu’elle gèle, qu’elle affame ou qu’elle joue aux jeux politiques et cruels de la division planétaire. Nous vivons dans le monde de la peur. Mais qui l’a fait, ce monde ? Nous. Serait-ce donc que la peur nous plaît ? Dans le cas contraire, qu’est-ce que nous avons mis en place pour en sortir ? Avons-nous travaillé toutes les options ? On ne peut échapper efficacement à un danger que s’il est clairement déterminé. Observons donc précisément quels dangers nous assaillent et comment la peur s’installe dans nos vies. Est-elle temporaire ? Est-elle durable ? Voyons nos stratégies et celles des sociétés devant elle et osons dresser un constat lucide. Mais commençons par un tour du côté du vocabulaire, et par observer ce qu’elle est.

Il suffit de regarder la pile de mots de son champ lexical pour avoir confirmation de la place de la peur dans nos vies. Du côté de la petite peur, nous aurons une légère appréhension, ou un peu d’inquiétude, ou un trac plus ou moins prononcé. Pour la grande peur, nous n’avons que l’embarras du choix : effroi, terreur, horreur, panique ou épouvante, jusqu’à la mort où nous traverserons les affres de l’agonie, pour ne rien dire de ce qu’il y a après et de l’angoisse de l’enfer. Je vous fais grâce de toutes les familles de mots de chacun de ces noms, genre terrifiant, horrible ou épouvantable. Voulons-nous parler de peurs bien installées ? Voici l’insécurité, l’angoisse et l’anxiété. Nous sommes envahis de tics et de TOC, ou entravés dans les phobies les plus diverses, les névroses et les hantises. Nous pouvons aussi être craintifs par nature depuis la naissance, poltrons, pleutres, lâches, pusillanimes, ou simplement timides et timorés. L’argot n’est pas en reste de vocabulaire bien sûr, étant historiquement le vocabulaire des marginaux qui vivaient dans la précarité, l’illégalité et le danger. On peut avoir un coup de flip ou un coup de pression, la trouille, les foies ou les jetons, ou simplement les chocottes, la frousse et la pétoche. Le vocabulaire nous le dit sur tous les tons : tenons-nous sur nos gardes. C’est effarant !

Les psychologues ont rangé la peur parmi les émotions, au même titre que la joie, l’amour, la tristesse ou la colère. La caractéristique d’une émotion est de commencer par un évènement extérieur qui nous entraîne dehors, c’est-à-dire que ça nous tire hors de nous-mêmes jusque dans l’émotion appropriée à la situation. Un deuil nous entraîne dans la tristesse, un cadeau d’anniversaire dans la joie, ou alors nous serions des robots sans les couleurs de la vie. L’étymologie du mot émotion le dit exactement : une émotion c’est ce par quoi on est bougé ex, hors de, c’est à dire hors de notre assise, hors de notre assiette diraient les cavaliers. Le sens apparaît encore plus clairement dans le terme é-mu, qui est mu hors de. L’émotion nous meut, elle nous émeut, même. D’ailleurs c’est une expression courante que de dire : ‘Il était hors de lui’ en parlant de quelqu’un de furieux. Ajoutons que puisque nous sommes agis par l’émotion, nos réactions aux émotions ne dépendent pas d’un choix délibéré et conscient mais d’un ensemble de modifications qui s’emparent de nous en fonction des circonstances. Dans ces conditions, il n’y a pas plus à nous féliciter d’être heureux de notre cadeau qu’à nous reprocher d’être en colère.

Pour nous recentrer sur l’émotion de peur, les neurosciences et les éthologues en ont beaucoup étudié les effets sur notre comportement et notre physiologie. La réponse de la peur au danger est automatique, la part de notre réflexion y est quasiment inexistante. La nature sait bien que si le danger presse, une démarche genre « Voyons voir, je me demande s’il ne vaudrait pas mieux que je prenne mes jambes à mon cou » serait parfaitement inadéquate. Ce ne serait probablement plus la peine de nous poser la question. Donc, que nous soyons humains ou animaux, si la peur survient, elle nous saisit. Retrouvant l’étymologie latine où pavor signifie ‘être frappé d’effroi’, on peut dire que la peur nous frappe. Quelle que soit notre activité, nous la suspendons, nous nous immobilisons. Mais pourquoi ? Pour être en alerte générale maximale et savoir d’où vient le danger, pour nous orienter et pouvoir décider si nous devons fuir, faire le mort ou attaquer. En un mot, pour survivre.

Notons que nous sommes moins armés que les animaux à l’état naturel. Nous ne pouvons pas cacher naturellement notre fuite derrière un nuage d’encre, comme la seiche. Le hérisson, en plus de ses piques, émet une substance assez puante pour éloigner n’importe quel agresseur doué d’un tant soit peu de bon sens, et à part quelques pétomanes, pas nous. D’autres, comme les lièvres, les girafes ou les kangourous sont imbattables à la course, pas nous. A cela ajoutons l’art de l’immobilité et du silence absolus. Chez les humains seuls les maîtres en arts martiaux et certains chasseurs en sont capables. A première vue, nous sommes dépourvus de plusieurs atouts que la nature a distribué aux animaux devant le danger. Du coup, nous sommes plus vulnérables et plus sensibles à la peur.

Au premier signal de peur, l’amygdale, à ne pas confondre avec celles que nous avons au fond de la gorge, l’amygdale donc, provoque en nous plusieurs modifications physiologiques d’urgence. Le système nerveux sympathique sonne l’alarme et déclenche la sirène comme dans les films de guerre. Ça sonne dans nos surrénales ! Notre vigilance s’accroît : si la peur ne dure pas trop longtemps, le cerveau s’active. Nos pupilles se dilatent pour nous permettre de mieux voir les menaces. Une partie de notre sang quitte le haut du corps et descend dans le bas, parce que c’est là où se trouvent nos jambes, je ne vous l’apprends pas. De plus il y a une augmentation de nos capacités de coagulation, très utile en cas de blessure légère. Notre cœur se met à battre plus vite pour soutenir nos efforts en cas de fuite. On peut comme le dit l’expression populaire pisser dans sa culotte et même davantage, mais c’est pour s’alléger s’il fallait fuir. Il n’est pas rare que nos poings se crispent un peu inconsciemment. Poussons le mouvement, nous aurions vite le poing fermé en cas d’attaque. Seulement, le corps redistribuant les énergies dont nous disposons, d’autres processus s’arrêtent. L’intelligence de la nature pose des priorités et comme la digestion n’a plus aucun sens pour un cadavre, elle met le système digestif en sommeil.

Les sensations de ce branle-bas de combat ne font pas que nous déplaire. Nous aimons donc jouer à nous faire peur, à condition d’être certains que cela n’a pas lieu d’être. La fête récente d’Halloween avec ses sorcières, ses déguisements horribles et ses films d’horreur à la pelle en sont une illustration. La peur que nous savons injustifiée dans la réalité met notre corps dans un état d’excitation à peu de frais et comme nous sommes sûrs que nous retrouverons nos pantoufles à la fin du film, nous sécrétons les hormones du plaisir : endorphine, dopamine, sérotonine. Ajoutons qu’il est bien possible que parfois une catharsis ait lieu, c’est à dire une sorte de purification psychologique. En effet, les monstres que nous voyons à l’écran ont quelque chose à voir avec nos monstres intérieurs. Leurs dérèglements vibrent avec nos torsions secrètes qui se trouvent mises en lumière et peut-être même exorcisées par le film.

Dans tous les autres cas, la peur et sa chaîne de réactions au danger est quand même un processus coûteux pour l’organisme. Elle est prévue pour être temporaire, le temps que nous répondions au danger, puis elle s’efface afin que le système parasympathique rétablisse la détente et l’harmonie. Lorsque le chien a quitté la maison et que le chat l’a bien vérifié, son effroi cesse et il reprend son territoire. La peur qui l’avait poussé à prendre la fuite reflue, la nature remet de l’ordre dans son organisme, il va manger un peu et ronronner sur un coussin du salon. Il a retrouvé l’usage de son estomac et le plaisir du sommeil. Mais que se passe-t-il quand nous nous trouvons dans les conditions d’une peur qui dure ?

Il y a hélas trop d’occasions d’être installés dans un état de peur chronique. Que nous vivions en pays de guerre, comme l’Afghanistan depuis des décennies, que nous soyons contraints à la migration ou simplement enfermés dans une famille maltraitante. L’enfant maltraité vit en état de constant éveil autour de la menace, explique Boris Cyrulnik. Il est prêt à décoder telle crispation de la mâchoire par exemple pour se raidir devant les coups qui vont s’abattre, puisqu’il n’a pas le choix de la fuite. Toute son attention est focalisée là, tout le reste lui est étranger. Le paysage, les leçons à l’école, et même le reste de la famille. Quand une peur dure, la vie se restreint et se resserre autour de la cause du danger. Le chien battu se terre ou attaque quand il voit un promeneur appuyé sur un bâton.

Les symptômes physiologiques et psychologiques négatifs deviennent prédominants et s’étendent même aux plages de temps où nous pourrions goûter la vie. Comme on l’a vu sur des souris, la peur est très inhibitrice. Voici l’expérience. Dans un large périmètre non pas de sécurité, mais de liberté, on a lâché des souris normales et des souris contaminées aux modifications hormonales induites par la peur. Les souris naturelles se sont rapidement aventurées dans toute la surface à leur disposition jusqu’en son milieu pour vaquer à leurs occupations. Les autres sont restées terrées tout le temps de l’observation dans un coin ou le long des bords. Cette expérience était-elle si nécessaire à notre édification ? L’éthologie nous montre que lorsque nous nous trouvons en terrain jugé dangereux, c’est ce que nous faisons. Par exemple, nous évoluerons près du bord de la piscine ou agrippés à la rambarde de la patinoire si nous ne nous sentons pas en confiance. Pire, nous demeurons parfois paralysés, malheureux et crispés à l’endroit où nous nous serons trouvés. Quand bien même faudrait-il aller chercher de la nourriture, nous ne bougerions pas. Plutôt mourir !

En d’autres termes, cette peur qui doit nous éloigner du danger si elle est temporaire devient source de danger lorsqu’elle dure. Lorsque nous nous rendons compte de ces dysfonctionnements, les psychologues nous disent que nous ajoutons à ce que nous vivons au moins deux autres souffrances, comme la culpabilisation et la honte, mais ce n’est pas de notre faute. La peur installée nous a plongés malgré nous dans un état d’inhibition et de confusion mentale, notre digestion laisse à désirer, notre aptitude au plaisir s’éteint, l’anxiété chronique que cela génère épuise le corps en général et les reins en particulier. Notre sommeil lui-même vire à l’insomnie et nos rêves aux cauchemars. C’est horrible et nous ne savons pas comment en sortir. La peur s’étend dans notre vie comme un cancer, nous laissant de moins en moins de place, et nous nous refermons sur un espace de plus en plus étroit. Les chercheurs en génétique ont remarqué que la modification de notre génome se met à chevaucher les génomes caractéristiques de la schizophrénie et des troubles bipolaires.

Une solution serait de considérer la raison de nos peurs et de retrousser nos manches, même des manches de colibri, pour que les dangers diminuent ou s’éloignent de nous et de tous. Il est de notre responsabilité d’en prendre conscience, si nous sommes en moins grande souffrance que d’autres qui ne peuvent pas agir. Et il nous faudra aussi veiller à l’esprit dans lequel nous agirons car ce n’est pas en ajoutant du noir à un tableau qu’on l’éclaircit. Il est clair que ces dangers que nous avons créés ne diminueront pas sans que nous ne nous mettions à les décréer.

Pour reprendre mes exemples précédents, on ne peut laisser un enfant dans l’enfer. Si nous avons des doutes, avons-nous le courage et la compassion nécessaire pour intervenir ? Peut-on laisser un peuple entier sans secours ? Peut-on voir comme ces jours-ci des migrants qu’on est allé chercher par charters entiers être déposés devant la forêt biélorusse en direction de la Pologne, et puis savoir qu’effrayés et gelés, ils mangent des racines pendant plusieurs jours en traversant la forêt sans boire  ? Peut-on entendre qu’ils sont accueillis à la frontière par les matraques de la soldatesque, qu’ils se font rompre les os et renvoyer de l’autre côté où on leur fait subir la même chose en leur interdisant le retour dans leur patrie ? Quelle peut être leur terreur au fur et à mesure des jours ? Que pensons-nous de ce macabre ping-pong politique ? Qu’est-ce que nous faisons ?

De quoi avoir peur ? Moi, j’avoue que j’ai peur de cet homme inhumain, de ces hommes débordant de folie furieuse tels qu’il se montrent ici et ailleurs. J’ai peur de leur cruauté, de leur errance telle qu’ils ne voient plus un semblable dans leur semblable, ni même un animal, ou quoi que ce soit de vivant. J’ai peur parce qu’ils se sont perdus de vue eux-mêmes et qu’ils n’ont peur de rien, ni de l’enfer qu’ils amènent sur la terre, ni de Dieu, ni du karma, ni d’eux-mêmes, peut-être seulement d’un maître comme un Caucescu ou un Bolsonaro, et ce maître n’est pas le mien. Pourtant, disent les Dialogues avec l’ange, il faudrait qu’ils aient peur, eux. Bien dosée, la peur aurait pu leur servir, au sens propre du terme, de garde-fou. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle nous nous sommes dotés de lois : par la peur de la sanction, elles maintiennent les petits enfants que nous sommes sur une route compatible avec la circulation d’autrui, jusqu’à ce que nous ne garions plus sur la place du handicapé non pas pour économiser 135 euros mais par compassion.

Nous avons aussi un autre chantier qui demande un autre courage, celui du contrôle de notre esprit. En effet, on sait aujourd’hui grâce aux neurosciences que penser à quelque chose est capable d’éveiller les mêmes zones du cerveau que la chose elle-même. De ce fait, lorsque nous pensons à un danger, même s’il n’y en a pas dans la réalité, pour nous il est bien là. Nous nous mettons à avoir physiquement et émotionnellement peur des dangers auxquels nous pensons, avec les mêmes conséquences que celles dont nous venons de parler. Ce qui n’est pas là gâche ce qui est là. Le danger virtuel avale le plaisir réel de l’instant. Nous souffrons. Nous ne nous rendons pas compte que nous interdisons aux mécanismes naturels de notre corps de s’exercer normalement parce que nous ignorons que notre évocation a le même poids pour notre cerveau que la réalité.

Les dangers pensés sont de deux ordres, les uns sont déjà passés, et les autres pas encore là selon la direction de notre pensée. Vers l’arrière, la pensée réactualise un trauma et une peur passée qui n’a plus lieu d’être. Le chauffard a disparu depuis longtemps mais nous nous créons à nous-mêmes une nouvelle souffrance  : celle de la remémoration, de la rumination qui finit par donner au trauma et au danger une continuité qu’il n’a pas dans la réalité. Nous sommes capables de nous infliger l’accident indéfiniment. L’autre désynchronisation porte sur l’avenir. On se met à redouter un danger qui n’est pas là et qui peut-être ne se présentera jamais. Parfois, la rumination du passé alimente la crainte de l’avenir et dans le cas du chauffard, nous redouterons tout ce qui a trait aux voitures jusqu’à nous pourrir l’existence. Il est pourtant statistiquement rarissime qu’une même personne soit victime de deux chauffards dans sa vie.

En nous re-présentant les dangers, au premier sens du verbe re-présenter, en nous les présentant sans cesse à nouveau, nous les re-créons. Cette torsion de notre esprit est particulièrement visible dans le cas de la phobophobie : la peur d’avoir peur. Les personnes atteintes de crises de panique se mettent à avoir peur de nouvelles crises, au point de vouloir éviter des situations de plus en plus nombreuses et de s’enfermer dans une souffrance et une solitude de plus en plus oppressantes. Certains perdent dans cette maladie leurs amis, leur famille, leur travail. Or que se passe-t-il ? La pensée de la peur précédente crée la peur d’une prochaine peur. Ce qu’on nomme la phobophobie montre bien quel dysfonctionnement notre esprit a infligé à la nature. Au lieu d’être provoquée par un élément extérieur, c’est notre propre peur qui crée la peur, au lieu d’être temporaire, elle devient chronique, au lieu de nous sauver, elle nous tue. De quoi avoir peur ? De nos pensées donc, quand elles sont déréglées…

Ajoutons à toutes ces peurs celles qui sont simplement imaginaires et ne correspondent pas à ce que nous vivons. L’idée que nous avons des situations et des gens finit par les remplacer dans leur réalité – et c’est une autre raison d’avoir peur car nous nous mettons en danger en quittant une perception saine de la réalité. D’autre part, ça ne nous gêne pas d’avoir peur d’une chose et de son contraire en même temps. Par exemple nous avons peur du gendarme et peur du voleur quand bien même il n’y aurait pour nous de menace ni de l’un ni de l’autre. Nous avons peur de la solitude et peur des autres, même si pour l’instant notre quotidien est assez harmonieux. Nous avons peur de mourir et peur de vivre. Cette incohérence ne nous saute pas aux yeux, comment ça se fait ? Parce que nous y sommes habitués depuis des générations. Nos peurs ne concernent pas que nous, elles expriment aussi celles de nos ancêtres depuis la glaciation, comme le disait Freud dans des hypothèses dites phylogénétiques.

Je m’explique. Nos ancêtres devaient s’inquiéter des ours, des lions et des loups qui rôdaient devant leur caverne obscure et qui guettaient leur assoupissement pour les manger tout crus. Vous me direz que c’est fini depuis longtemps. Oui, mais non ! Parce que, est-ce que toutes nos cellules à nous sont au courant qu’il n’y en a plus, des ours ? Supposons que, réveillés dans leur sommeil par la griffe acérée d’un tigre, ils n’aient pas réussi à obtenir avant leur mort soudaine une paix parfaite ni à insérer le calme et le pardon dans cette situation. Supposons que les générations d’après n’aient pas non plus traité la question, eh bien cette peur ancienne est susceptible de rester encore aujourd’hui quelque part dans nos inconscients. Nous avons peur sans le savoir. Ces évènements que nos ancêtres ont subis pendant des milliers d’années incitent l’enfant au coucher à vouloir de la lumière dans sa chambre comme un feu devant sa grotte, pour le préserver des monstres de la nuit.

C’est peut-être une des raisons pour lesquelles le virus du COVID a été une menace indéniable plus lourde que la maladie elle-même. Au 14ème siècle et rien qu’en Europe, la Peste Noire a fait en cinq ans 25 millions de morts, c’est-à-dire, tenons-nous bien, une personne sur trois. Prenons un instant pour nous représenter cette calamité, à partir du nombre des membres de notre famille par exemple, ou de celui de nos meilleurs amis. Vu la proportion et l’extension géographique, il est impossible que nos ancêtres n’aient pas été décimés eux aussi. Ainsi, cette pandémie a-t-elle réveillé des effrois épouvantables. Nous nous sommes mis à nous sentir menacés les uns par les autres. Certains ont refusé de se réunir désormais dans une même famille, ou se sont brandi l’information des décès comme des arguments contradictoires. La ligne de démarcation des peurs entre provax et antivax a divisé au point que j’ai lu qu’il y a des gens qui redoutaient qu’une nouvelle tension ne tourne à la guerre civile.

Aujourd’hui, des études scientifiques appuient l’intuition de Freud. Elles prouvent que nos mémoires cellulaires véhiculent d’un âge à l’autre les souvenirs qu’on n’est pas arrivé à désactiver soi-même. Selon un article de Science et vie, une étude en Hollande a montré que suite à la famine due à un blocus allemand à la fin de la deuxième guerre mondiale dans une région de 4,5 millions de personnes, les bébés étaient nés plus petits et maigres, avec des tendances à l’anxiété et à diverses pathologie dans la suite de leur existence : en effet on sait maintenant que les émotions des mères agissent intra utero et modifient l’ADN des bébés. D’ailleurs les anciens le savaient déjà puisque aussi bien les philosophes grecs et latins que les anciens Chinois préconisaient que les femmes enceintes vécussent dans le calme et la beauté. Mais ce que l’étude hollandaise a découvert de plus surprenant, c’est que les enfants des bébés de 1945 devenus adultes, ont eu dans une proportion non négligeable les mêmes caractéristiques de poids à la naissance que leurs parents et qu’ensuite ils ont manifesté la même tendance à l’anxiété qu’eux. Pourtant il n’y avait nulle famine en Hollande dans les années 70. La peur avait modifié durablement le génome de ces familles.

En d’autres termes, si nous croyons que nos peurs se limitent à celles dont nous sommes conscients, nous sommes probablement en train de considérer qu’un iceberg se limite à sa pointe. Ces peurs profondes et inconnues amoncelées depuis des générations façonnent pourtant et notre physiologie et notre psychologie, comme nous venons de le voir. Du coup, nous avons peut-être tort de penser que notre psychologie est une composante personnelle de notre identité. Une partie de notre caractère pourrait nous ramener à une mémoire de traumatismes extérieurs, acquise il y a plus ou moins longtemps. C’est une très bonne nouvelle, non ? Car ce qui a été ajouté peut être enlevé, comme je disais tout à l’heure que ce qui a été créé peut être décréé.

Prendre conscience qu’une partie de nos peurs, conscientes et inconscientes, nous ont été léguées et peuvent être abandonnées devrait donc éveiller en nous l’enthousiasme du bon ouvrier devant un beau chantier, et aussi l’angoisse de ne pas être à la hauteur de nos propres responsabilités par rapport à ceux qui viendront après nous. Alors, de quoi avoir peur ? De mourir avant d’avoir pris congé de chacune de nos peurs, pour ne plus en transmettre l’information.

En attendant que tout ça soit désamorcé, nous avons quand même besoin de refuges contre la peur pour nous sentir tant soit peu en sécurité. Dans la pyramide de Maslow, la sécurité du gîte et du couvert est à la base des besoins, rien ne peut se développer par dessus si cette base n’est pas stable, et les yogis la place au chakra racine, en bas. Autrement dit, ce besoin est vital et touche l’ensemble de notre existence. Si nous n’en disposons pas, nous sommes contraints de chercher dehors cette sécurité qui nous manque. Et si d’aventure nous avons l’impression de la trouver dehors, quelle en sera la conséquence ? Eh bien nous allons devenir dépendant de ce refuge comme le chien dépend de son maître pour sortir de l’appartement. Seulement, cette dépendance nous asservit à ce qui nous rassure, et dès que nous nous sentons un peu sécurisés, nous nous mettons à éprouver une nouvelle peur : celle que ça change.

Ceux qui ont moins peur que nous y ont vu un mirobolant moyen de gagner milliards et pouvoir. Pour nous protéger, nous achetons très cher des détecteurs de toutes sortes, des triples serrures et nous blindons nos portes. Nous entrons des codes compliqués pour la moindre démarche en ligne, nous prenons des assurances à qui mieux mieux, même pour un billet d’entrée au théâtre ou un trajet en train à 20 euros. Nous laissons nos libertés et notre intimité se réduire comme peau de chagrin et l’expression « Pour votre sécurité » est le sésame de toutes les prises de pouvoir. Pour notre sécurité, nos conversations sont susceptibles d’être enregistrées, nos valises sont susceptibles d’êtres ouvertes, nos statuts sur les médias sont susceptibles d’être censurés. C’est pour notre sécurité que les vitesses sont de plus en plus limitées et que nous payons des amendes à tire larigot pour excès de vitesse à 32 km à l’heure. Dans une rue proche de chez moi, la vitesse était limitée à 40km à l’heure et le détecteur me souriait lorsque je le longeais à 38. Maintenant que la limite a été descendue à 30, rouge de colère, il me montre les dents et clignote ‘Danger’ en grosses lettres. Il me fait peur ! Pour notre sécurité, nous votons des lois ou des décrets sécuritaires et liberticides, nous consommons des psychotropes. Tant que la peur générera plus de profit que d’embarras, cet emballement sécuritaire n’a pas de raison de s’arrêter. On le voit tous les jours dans le contenu des informations et les campagnes publicitaires.

Et ce n’est pas tout. Pour notre sécurité, nous devenons globalement inhumains, fous inconscients, au cœur de congélateur. Nous fermons les frontières aux misérables qui pourraient nous envahir parce que nous préférons les voir mourir ailleurs. Dans le désert, la montagne ou la mer, qu’importe, du moment que ce n’est pas chez nous. Pour notre sécurité nous dépensons dans l’armement un budget mondial qui suffirait à éteindre la faim et la pauvreté dans le monde mais nous avons préféré apprendre à regarder avec l’œil de l’indifférence les ventres bombés, les visages maigres, désespérés et salis par la misère. Et pourtant, comme le souligne Krishnamurti, il faut avoir l’esprit bien engourdi pour penser que la prolifération des armes de destruction aux mains de pays qui se détestent soit la meilleure solution pour la paix dans le monde, et que le pullulement des instruments de mort protégera la vie.

Et dans notre vie privée ? Dès que nous nous sentons en sécurité, notre dépendance est la même envers les personnes qu’envers les lois ou les objets. Si c’est dans un conjoint que nous trouvons refuge, notre amour se transforme aussitôt en tentative d’emprisonnement. La question « Tu m’aimeras toujours ? » est d’abord l’aveu d’une peur et donc hélas, la menace d’un contrôle à venir. C’est vrai, il nous faudra régulièrement vérifier le degré d’amour de l’autre comme on vérifie la température de la piscine. Pour que l’autre soit plus heureux ? Non, pour que nous nous vérifiions nos paramètres de sécurité.

Dès que nous avons trouvé un abri extérieur à nous, surgit donc une nouvelle peur : la peur de le perdre. Nous nous accrochons et ça nous plonge dans une nouvelle souffrance, comme celle du patineur immobilisé à sa rambarde. Tout change sans cesse, et l’inconnu fourmille de dangers potentiels, surtout pour celui qui se sent seul. Si ça bouge, si la roue tourne, qui va me ramasser si je tombe ? Qu’est-ce qui m’attend au tournant ? L’aléatoire, l’incontrôlable, l’étranger. L’avenir en somme. La peur entraîne le réflexe de la saisie, du renfermement, de l’immobilisation et du contrôle. Mais cela nous met à côté de la vie parce que dans l’univers comme dans nos existences tout évolue, change, tourne et se déplace, il suffit de regarder le soleil du petit matin pour en avoir la preuve à midi.

La feuille d’automne détachée de son arbre, a-t-elle peur de la chute et de la décomposition ? La rivière a-t-elle peur de l’océan ? L’eau douce qui débouche dans le sel de cet espace sans rives ne peut pas remonter le courant. Nous, piégés par la peur, nous imaginons parfois que nous pouvons résister à ce mouvement qui va inéluctablement vers sa fin, et emporte la nôtre. Nous posons des barrages pour endiguer nos peurs, pour rester loin de l’océan, mais tout le monde sait que les digues peuvent se rompre et les nôtres n’endiguent pas complètement nos peurs. D’ailleurs, comme le remarque Franck Lopvet, plus on attend quand on fait un barrage, plus la pression augmente et non pas l’inverse. La saisie, le barrage, la résistance ne sont donc pas des solutions. Au lieu de soulager, elles finissent par grossir notre malaise et si nos peurs se trouvent justifiées, elles accroissent la souffrance de la perte en ajoutant celle de l’arrachement.

Il découle de tout ça que nous devrions ajouter une peur à notre liste : celle d’avoir peur de ne chercher nos refuges qu’à l’extérieur parce qu’ils nous rendent dépendants, et surtout surtout, parce que la plupart du temps, ils sont inopérants sur le long terme. Pour répondre à notre besoin légitime et biologique de sécurité, nous avons besoin de placer notre confiance dans un flux continu d’amour, d’abondance, d’indulgence, de sagesse, de lucidité, de discernement. Et comme aucun pistolet d’alarme ne nous les donne, aucune personne non plus, nous continuons à avoir peur. Alors puisque vers le dehors nous ne trouvons pas de solution satisfaisante, pourquoi ne pas nous diriger dans l’autre sens, c’est-à dire vers l’intérieur de nous ?

Déjà, on découvre que ce n’est pas facile d’y aller, encore moins d’y rester. Notre esprit comme nos yeux regarde dehors parce que c’est ce que nous avons appris et nos ancêtres aussi. Nous devons nous lancer dans l’aventure de notre propre chef, avec bonne volonté et détermination. Ensuite, puisque nous avons repéré nos besoin d’amour, d’indulgence, de sagesse, de lucidité et de bienveillance, c’est cette ambiance que nous aurons à installer à l’intérieur pour pouvoir nous sécuriser. Et là, bien sûr, le bât blesse, parce que ce n’est pas exactement l’atmosphère que nous y trouvons, même à notre propre égard.

A ce moment là commence une nouvelle révolution : celle de la conscience des choses sans parti-pris et de la validation de soi tel que l’on est. Nous avons peur ? Eh bien c’est ça, nous avons peur. Tout le vivant connaît la peur et nous aussi, il n’y a pas de vie sans souffrance et nous sommes vulnérables. Respirons un bon coup et balayons toutes les auto-condamnations que nous ajoutons à notre angoisse. Dépoussiérons la peur de tous ses corollaires : ne nous traitons plus de mauviettes et cessons de nous mépriser nous-mêmes. Ne nous laissons plus sombrer dans le désespoir au motif que nous n’arrivons pas à éradiquer notre peur, cela nous plongerait en plus au fond de la dépression. Ne marinons plus dans le jus du découragement, ne nous faisons plus de reproches comme si nous étions coupables de nos angoisses car la culpabilité coupe nos ailes et notre vaillance, au contraire, reconnaissons que nous avons beaucoup essayé. N’attendons pas non plus de résultat rapide comme un claquement de doigts et apprenons la patience envers nous et la persévérance. Choisissons d’être notre propre allié et de ne pas nous trahir. Et ensuite, comme disait Thérèse d’Avila à ses amies aux heures de la prière : « Au travail ! »

Entraînons-nous au voyage intérieur. Vu l’ampleur du travail à faire, il faut nous y consacrer entièrement, au moins quelques minutes par jour. C’est ce qu’on appelle la méditation. Ensuite, nous chercherons à exporter dans le quotidien les bénéfices de ce moment particulier et ce que nous entreprendrons pour guérir nos peurs en sera beaucoup plus efficace. Mais en attendant, explorons l’intérieur.

Si nous méditons avec notre cerveau qui pense, nous rencontrerons à nouveau nos pensées. Ce ne sera pas vraiment de l’exploration ! Nous devons aller contre le Je pense donc je suis, qui prône que la pensée prouve l’être. Alors testons. Si Descartes a raison, dès que je ne penserai pas, j’arrêterai d’être. Les instructeurs transmettent qu’il est bon de guetter le silence entre les pensées pour nous rendre compte que dans cet espace, nous restons quand même vivants. En effet, assez vite nous nous apercevons que nous ne mourons pas entre deux pensées. Mais comment le savons-nous puisque nous ne pensons pas ? Parce que nous en avons conscience. Cette conscience est difficile à sentir car elle est toujours là, silencieuse et immobile. Dans la vie ordinaire, nous cessons de prêter attention aux objets qui sont toujours dans notre champ de vision. Alors, quand il s’agit de silence et d’immobilité, quelle chance aurions-nous eu de nous en apercevoir ?

Mais quand on lui accorde de l’intérêt et qu’on se place du côté de ‘ce qui se rend compte’ et non de ce qui est vu, nous voyons l’instabilité de nos pensées et des émotions qui passent au sein de cet espace. Elles se succèdent et parfois se répètent comme on voit toujours les mêmes chevaux de bois tourner sur un carrousel. Pendant que nous jouons sur ce manège, nous finissons par nous prendre pour ces émotions et les pensées qui passent et repassent, même si elles sont douloureuses. Nous nous prenons pour le cheval, identifiés à la matière. Nous sommes diagnostiqués objet, fût-il empli de peurs. A la fin du tour, tout le monde descend, game over.

Nous oublions que c’est un jeu facultatif, ou plutôt nous ne l’avons jamais su et si personne ne nous en informe, nous ne prendrons jamais conscience qu’il y a bien quelque chose qui se rend compte de tout ça, quelque chose en nous, calme et stable, quelque chose qui est nous puisque c’est bien nous qui observons. Tant que nous en restons ignorants, nous tournons avec le manège, le temps passe et nous emporte jusqu’à notre anéantissement. Mais commencer à entrevoir que nous sommes ces objets et aussi la conscience qui les baigne amorce un changement radical et invisible. La conscience est-elle impactée par l’arrêt du carrousel ? Non. Nous gagnons peu à peu en confiance en ce qu’elle est et nous nous centrons dans un état plus sécure. Don Ruiz dans le cinquième accord toltèque utilise la métaphore du spectateur au cinéma. Ce qui passe sur l’écran ne l’impacte pas et il sortira bien vivant de la salle après la mort du héros… Nous nous donnons donc la chance de mettre en lumière tous nos visages, tous nos rôles, toutes nos blessures dont la peur, toutes nos tactiques de contournement. De quoi parfois nous faire peur aussi, si nous n’étions pas réfugiés dans l’amour ! La sécurité que nous cherchons dehors contre les ricanements de notre anihilation, nous la découvrons à l’intérieur au fur et à mesure que nous prenons conscience de ceci : ce qui observe ne meurt pas.

En effet la conscience ne peut pas se casser. Il n’y a que les objets qui se cassent. Elle, elle est sans objet, comment serait-ce possible ? Formulons donc ainsi  : puisque nous ne sommes pas seulement objet, notre vérité de base est incassable, invirussable, inenfermable. Libre. Si nous expérimentons cela, nous devenons libres : nous, dans notre véritable nature, nous sommes incassables, intouchables, inattaquables. Intuables. Tout simplement, nous sommes. Lorsque l’expérience se fait complètement, la peur disparaît complètement : de quoi aurions-nous peur si la mort n’en est pas une ? C’est pourquoi le Christ n’y va pas par quatre chemins. Il dit chez Luc : « Je vous le dis à tous, mes amis, ne craignez pas ceux qui tuent le corps mais qui ensuite ne peuvent rien faire de plus. » Certes, nous quitterons notre corps, même sans être assassinés, mais c’est comme on sort d’un véhicule disent les bouddhistes, puisqu’il s’agit de revenir dans la liberté de cette intelligence aimante, chaude et claire qui a toujours été là et dont il faut faire l’expérience le plus tôt possible pour mourir en paix.

Une question se pose alors : si la mort n’est rien, si la vie est inattaquable et invariable, agissons-nous comme il convient pour le bonheur de tous et de la planète pendant que nous sommes dans le temps de notre existence ? Ou alors la peur nous fait-elle rater ce que nous devrions faire pour nous-mêmes d’abord, et pour un monde plus vivable et beau ? Sommes-nous heureux, délivrés de nos fantômes ? Est-ce que nous montrons le courage que l’instant nous demanderait si nous habitions cet instant, si nous ne nous étions pas réfugiés dans l’ailleurs de nos pensées ? « Le vrai problème n’est pas de savoir si nous vivrons après la mort, disait Maurice Zundel, mais si nous serons vivants avant la mort.»

Ainsi, plutôt que de nous précipiter exclusivement vers les remèdes extérieurs contre la peur, exerçons-nous, prenons la direction du miracle, suivons la voie de la libération comme disent les indiens. Toute la question étant celle du comment ? voici une technique simple. Enfin, simple à expliquer : Avec quelle partie de notre corps pensons-nous ? Notre tête. Voulons-nous nous débarrasser de la pensée ? Suivons l’imagerie des saints décapités : enlevons-la. « Laissez le vent dissiper complètement votre tête, conseillent les sages. Visualisez-vous en face de vous sans tête. » Quoi ? Voici une pratique qui m’a placée directement en face de mes peurs. Une sorte de panique m’a prise devant cette consigne. Qu’allais-je devenir sans ma tête ? Finalement, chacun ses trucs, j’ai préféré la déposer à côté de moi gentiment à ma gauche en lui promettant que j’allais la reprendre très, très prochainement. Et pour respirer alors ? Devant l’affolement de l’asphyxie, je me suis vue obligée de descendre de ma tête pour imaginer des petites narines sur mon sternum et ma poitrine, et sentir que ça respirait par le cœur, puis aussi par le ventre redevenu plus mobile. Lorsqu’on parvient à entrer tant soit peu dans cette pratique, notre cœur se délasse, il s’ouvre à plus d’amour, plus d’humanité. Notre corps s’assainit, le ventre s’assouplit et l’énergie peut s’y installer. Le cerveau inutilisé et même disparu se détend en sa propre absence et nos angoisses s’effacent.

Au moment où tout ceci se produit, rendons-nous compte que nous avons toujours et plus que d’habitude la sensation d’être, qui ne dépend pas de notre histoire. Notre mémoire personnelle n’est donc pas la seule expérience possible. Apprenons donc à rester détendus dans la conscience comme un bébé contre sa maman, amour dans l’amour. A un moment peut-être, nous ferons l’expérience de ce que nous transmettent les sages : l’expérience de la connaissance. Mais !!! je suis Cela, ce vide plein de la physique quantique, cette intelligence inconcevable d’où ont surgi les objets et le temps ! Je suis avant, pendant et après le temps et les objets !! Ou comme disait Jésus : « Avant qu’Abraham fût, je suis ? »

Cette unité avec la conscience, dès que nous la ressentons même par bribes, nous ouvre un grand pouvoir pour nous et pour l’harmonie générale aussi. Peut-être nous sentons-nous faibles, pauvres, vieux, isolés, impuissants, inutiles devant les défis de notre époque ? C’est parfait. Parfait parce qu’il n’y a besoin ni de force, ni d’argent, ni de compagnie ni de puissance pour aller à notre rencontre. La force que nous découvrirons n’est pas la nôtre et c’est elle qui sera à l’œuvre. Tout se fera. Ainsi, au lieu de la devise infernale en application dans notre monde actuel : ‘Effroi, aveuglement, mort’, les Védas nous assurent que nos efforts vers l’intérieur nous donneront à tous l’Être, la conscience et la félicité : Sat, chit, ananda’. Saisirons-nous la crise actuelle comme une opportunité pour aller d’une devise vers l’autre ?

Pour qui tu te prends? La question de l’identification

La question Pour qui tu te prends ? est rarement une question amicale. Elle indique une différence défavorable entre l’idée que nous avons de nous et celle que s’en fait l’autre. Elle pose d’une manière lapidaire la question de notre identité. Qui sommes-nous ? Il n’y a pas de question plus importante dans notre existence et elle concerne absolument tous les humains. Seulement, même si ça paraît facile de répondre au premier abord, dès qu’on s’y penche un peu, les complications apparaissent. Il n’y a qu’à voir comment nous parlons de nous. Je parie quelques différences entre ce que nous disons dans le cabinet du psy ou lors d’un entretien d’embauche. Est-ce parce que nous sommes réellement différents, de nous à nous ? Au cours du temps, sommes-nous les mêmes à 3 ans, 33 ans, 103 ans ? Et si nous nous faisions de nous une idée fausse ? D’où nous vient l’idée d’un moi, d’ailleurs, et du nôtre en particulier? Quels paramètres avons-nous intégrés pour le construire ? Comment arrivons-nous à insérer ce moi au milieu de huit milliards d’autres moi ? Les questions s’amoncellent. Ma grand-mère m’avait conseillé de répondre aux importuns dans la rue : « Je ne suis pas celle que vous croyez. » Alors, sommes-nous ceux pour qui nous nous prenons ?

Commençons par un petit tour du côté de l’étymologie. Pour le verbe prendre, c’est simple, la transmission est directe depuis le latin prehendere qui signifie saisir, s’emparer de. Pour qui nous saisissons-nous (et ne nous lâchons-nous pas) ? Il y a une notion de captation dans ce terme. Ensuite, l’étymologie du mot ‘identification’ nous amène à considérer en gros deux pièces de puzzle linguistique : le début, idem, et la suite –fication. Commençons par la fin. Fic, c’est fac, et toc ! c’est faire. C’est donc un processus de création, de fabrication qui est indiqué dans ce suffixe. Et le radical alors ? Eh bien, il est surprenant. Idem, ça signifie : le même. L’identité, qui nous semblerait être ce qui nous distingue des autres, à savoir ‘le ou la même’ que personne d’autre, signifie exactement le contraire selon la sagesse de la langue, autrement dit notre identité serait d’être comme tout le monde. Ça gêne.

On s’en tire en disant qu’il s’agit d’être le même que soi. Cela nous fige en une construction qui cherche à défier le temps et les mouvements psychologiques : de nos trois ans à nos cent trois ans, du bonheur aux deuils, le même. De plus, s’il y a construction, nous découvrons que l’étymologie nous mène en trois lignes à la fin d’une réflexion philosophique et quasiment au bout de cette conférence  : il n’y a d’identité que l’identification… Quant à la définition du mot, les dictionnaires le définissent ainsi quand il s’applique à soi  : s’identifier à quelqu’un ou quelque chose. On retrouve bien ici le sens du mot « même ».

Puisqu’il s’agit d’une construction, il n’est pas surprenant qu’au début de notre existence, nous ne nous prenions pour personne. Nous nous contentons de nous sentir vivants, et nous n’avons rien à déclarer. Mais supposons. Nous dirions simplement que nous nous sentons en vie, autrement dit que nous avons des besoins et des plaisirs élémentaires, sans doute au même titre que le petit chat, ou même que la plante si l’on en croit de récentes études. Vu le nombre de risettes à la minute de mes petits-enfants, c’est souvent une expérience plaisante : sentir, expérimenter, voir des visages aimés, goûter, être éveillé, faire caca, dormir. Dans les ephad, les soignants rencontrent des vieillards retombés en enfance, sans plus de notion d’identité, souvent le plaisir en moins. Entre ces deux extrémités, que s’est-il passé pour que nous nous prenions pour quelqu’un ?

Eh bien, en premier lieu, nous avons eu besoin d’être identifiés. On nous a donc donné un prénom d’abord, le nôtre et pas celui d’un autre. Aucune maman n’appellerait Mohammed tous ses petits garçons même si le prénom est répandu. Cette identité est donc d’abord une identification, nécessaire à la famille d’abord, puis à la société depuis l’inscription à la crèche jusqu’à la réservation du caveau, en passant par notre numéro fiscal. Fellag, un auteur berbère, a écrit un texte désopilant sur la patronymie. L’administration française ne s’y retrouvant pas dans les coutumes arabes d’identification par nomination de la lignée, elle a tout changé et calqué une autre identité sur l’identité locale. Ainsi, le petit Fellag n’avait jamais répondu présent à sa maîtresse lors de l’appel, car sa famille avait oublié de lui signaler son patronyme officiel et il ne se reconnaissait dans aucun nom. Cet incognito dura plusieurs jours. Outre qu’on se pose des questions sur la maîtresse, un fait apparaît clairement : Fellag n’était pas mort pendant ces jours-là. Il a survécu à son anonymat.

Le nom est donc la première identification qu’on nous propose, et ça marche très bien. De mieux en mieux, même. Lors de présentations, je suis frappée de la victoire grandissante de l’anglicisme : Je suis Léa, sur l’usage français : Je m’appelle Léa. Il me semble qu’il y avait un semblant de distance dans notre façon de nous présenter, mais elle disparaît totalement avec l’usage du verbe être. Or qu’est-ce que cela résume ? Que mon moi est un prénom ? Bigre ! Parfois même, mon moi est un prénom que je n’aime pas. Est-ce possible ? La réponse est oui, on le voit tous les jours. A contrario quand quelqu’un entre dans les ordres, le prénom change pour signifier un changement très profond de tout l’individu. Et la femme censée n’avoir pas de réelle existence par elle-même allait du nom de son père à celui de son mari sans autre formalité.

Mais ce n’est pas tout. Avec le temps, d’autres paramètres nous servent à nous identifier nous-mêmes autant qu’à l’être par les autres. Restons dans cette rencontre où nous nous sommes présentés. Rapidement, la conversation risque de s’orienter vers notre métier. Une blague juive moque les mères qui parlent de leur fils en accolant le nom de son métier : mon fils l’avocat, par exemple, mais qu’observons-nous dans notre lieu de rencontre ? A nouveau, quand la question se pose, nous y allons du verbe être, qui n’est ici selon les grammairiens qu’une copule, c’est un dire un lien entre le sujet (je) et ce qui vient derrière lui. Un lien qui peut être facilement remplacé par le signe égal, voire supprimé : Je suis coach, je égale coach ou plus simplement : moi, coach. C’est rudimentaire mais compréhensible. Donc médecin, barman ou flic, la fonction sociale nous identifie immédiatement aux yeux des autres, et il est bien possible que notre attitude change selon qu’on apprend que notre interlocuteur rentre dans la case médecin ou la case flic. Ces critères nous identifient aussi à nos propres yeux et j’ai du mal à imaginer que le préfet de Paris se sente comme un chevreuil le dimanche, le nez en l’air et les cheveux au vent folâtrant dans la campagne, son costume de préfet abandonné à la patère de sa préfecture. Mais peut-être me trompe-je…

Ces identifications sont dépendantes du lieu et de l’époque où nous vivons. Je n’ai jamais essayé de me présenter comme maréchale-ferrante ou comme porteuse d’eau, mais cela susciterait certainement une réaction semblable à celle du programmateur d’ordi ou de l’astronaute lors d’un dîner au moyen-âge. M’appeler Françoise signe mon âge et si je me fusse appelée Cunégonde, c’eût été encore pire. Nos identifications au prénom et au métier sont donc aléatoires (je suis prof mais j’aurais pu être boulangère etc) et parcellaires (j’étais prof mais la retraite ne m’a pas tuée).

Les autres critères aussi sont partiels et nous prenons l’habitude de nous identifier à un aspect de nous qui devient disproportionné dans notre psychologie. Selon l’usage du ‘Je suis’ comme une copule, nous rétrécissons à la mesure de ce qui vient après elle. Nous pouvons donc nous définir par une maladie par exemple ou quoi que ce soit à quoi les autres nous ont identifiés : un pays, une religion, un parti, une couleur, une situation sociale. Mais petit enfant, savions-nous si nous étions chrétien ou bouddhiste, riche ou pauvre ? Savions-nous même si nous étions garçon, fille ou entre les deux ? moches, beaux ou entre les deux ? Bébés nous n’étions pas identifiés à notre corps, nous ignorions tout cela mais nous étions bien vivants et les gens nous souriaient dans le train. Il existe une autre identification presque universelle aussi, ou le ‘Je suis’ n’est suivi par rien. C’est celle de notre personne à la pensée, comme Descartes l’a résumé dans sa formule cogito ergo sum : je pense donc je suis. Comme notre pensée nous semble localisée dans notre corps, nous nous prenons donc exclusivement pour cet ensemble corps, pensées qu’on nomme aujourd’hui égo. C’est du pur bon sens — pensons-nous… sans nous poser la question de l’origine de notre conviction.

Or puisque le bébé n’est pas identifié à quelque restriction que ce soit, c’est qu’il les apprend ensuite par les autres à mesure que son cerveau se forme et devient capable d’intégrer ces informations. En d’autres termes, comme le dit l’étymologie, les critères de notre identification sont pas naturels, nous les avons épousés. Dans le partage entre l’inné et l’acquis, ils sont du côté de l’acquis, c’est-à-dire de l’extérieur de nous, même si nous finissons par l’oublier. C’est fort intéressant car en cas de désagrément, si nous prenons acte que ce n’est pas naturel, nous avons le pouvoir de changer les choses et de nous délester. Alors qu’en est-il ?

Observons d’abord que cette identification au corps nous chosifie. Nous sommes localisables, localisés, pistables, dépistables etc. Même ma voiture le sait. Elle m’a informée l’autre jour en ces termes de la présence d’un piéton : « Attention, un objet approche. » Cette vision des « choses » nous sort insensiblement du vivant et mène tout droit aux expériences les plus techniques, comme les manipulations génétiques ou le transhumanisme. Et être perdus entre des milliards d’autres objets à la bienveillance conditionnelle, ça ne garantit pas des chocs.

En outre, nous étant laissé chosifier, nous avons tout chosifié autour de nous comme le pauvre roi Midas. Ce roi de Phrygie eut le privilège de pouvoir faire un vœu que Dionysos exaucerait. Il s’empressa de demander que tout ce qu’il toucherait se changeât en or. Accordé. Son émerveillement fut extrême. Il fut de courte durée. Midas ne pouvait désormais ni manger ni boire ni toucher quiconque : tout devenait objet. Même sa fille qu’il voulut embrasser fut malencontreusement statufiée. Selon Ovide, Dionysos accepta de libérer le roi désespéré en lui demandant d’aller se baigner dans les eaux du fleuve Pactole, dont le lit de sable se changea instantanément en or. La chosification ne rend pas heureux, autant dire que notre identification à 100 % à notre corps comme densité séparée, non plus.

Une autre conséquence de cette identification est une vérité de La Palisse : puisqu’elle nous vient de l’extérieur, nous apprenons à nous prendre pour qui les autres nous prennent. On sent bien la fragilité que cela provoque. D’abord parce que chacun dans son unicité psychologique et l’agencement de ses neurones nous voit à sa manière personnelle. L’image que nous captons de leur part dépend de facteurs mouvants, parcellaires et subjectifs, elle est donc mensongère. Par exemple nous rencontrons une Cynthia avec qui nous avons des mots sur le parking du supermarché, parce qu’il se trouve, mettons, que nous avons toutes les deux nos règles. Nos fiches d’information seront comme ceci. Imaginons que nous nous rencontrions au cours d’un joyeux repas où nous serions toutes les deux de bonne humeur. Nos fiches seraient comme cela. Descartes lui-même avait remarqué qu’il éprouvait de la sympathie pour les femmes qui louchaient un peu, en souvenir d’une amie d’enfance. Alors, où est la vérité ? Il est périlleux de se laisser influencer par l’opinion d’autrui pour nous trouver nous-mêmes : nous risquons de rater la cible. Il est aussi périlleux de juger l’autre, nous risquons d’être à côté de la plaque.

Bien sûr, l’enfant ne peut pas faire autrement que de dépendre des retours des autres. S’ils ont de nous une idée positive, justifiée ou non, cela nous portera et nous nous laisserons peut-être façonner au plus haut de nos capacités. Mais si elle est négative, nous intérioriserons aussi ces jugements. Un enfant à qui on a rabâché qu’il était bête à manger du foin risque de passer à côté de compétences dont il se croit incapable parce que c’est ça qu’on lui a appris. Les psychologues ont nommé ce mécanisme effet Pygmalion quand c’est positif, effet Golem dans le cas contraire. La légende qui court autour de Thomas Edison illustre particulièrement le sujet. Ce célèbre fondateur de la General Electric, grand inventeur aux mille brevets selon wikipedia, prit une part active à l’invention du cinéma et à la prise de son. Il trouva paraît-il à la mort de sa mère un papier de l’école stigmatisant son garçon comme atteint de maladie mentale et trop brouillon. Il avait huit ans et il était renvoyé. Mais dit Edison, sa mère lui lut un tout autre texte avant de cacher le papier et lui dispensa un enseignement à la maison qui le mena à ce qu’il fut. Grâce à elle, il passa de Golem à Pygmalion.

D’autre part, nous prendre pour ce que les autres nous renvoient de l’extérieur nous place au bord du vide car nous ne maîtrisons rien de ce qu’ils pensent ni des conclusions qu’ils en tirent. Par exemple, depuis des millénaires il est peu ou prou une catastrophe d’être une femme dans ce monde. Devant le vertige existentiel qui peut nous empoigner dès qu’on a conscience de notre impuissance, quelle est l’émotion dominante ? La peur, celle du jugement des autres qui nous renvoie à notre 1/ 8 milliardième d’existence sur la terre. Nous défendre et nous protéger devient d’une urgence vitale.

Nous pensons en toute logique que puisque le jugement, donc le danger, vient de l’extérieur, la solution est à trouver aussi dehors. C’est ainsi que pour suivre les courants dominants, les ados deviennent des fashion victims et se retrouvent au McDo plutôt qu’à l’Auberge du Cheval Blanc. Ce recours à l’extérieur se fait aussi plus subtil. Comme l’a dit La Fontaine : « La vie est une comédie aux cent actes divers.» Ca vaut bien quelques masques de théâtre ! En latin, masque de théâtre, cela se dit persona, mot qui a directement donné le français personne et personnage. Ce déguisement subtilement extérieur nous servira à nous présenter de façon appropriée dans notre vie. Mais le masque n’est pas la réalité n’est-ce pas, et le nez rouge ne fait pas rire le clown intérieur. Nous présenterons peut-être toute notre vie un visage qui n’est pas nous, selon ce qui nous permettra d’échapper le mieux à la peur du grand méchant loup. Le plus embêtant c’est qu’à force d’enfiler ce masque, il colle même la nuit et à la fin nous nous prenons pour lui. De plus dans un jeu de miroir, plus nous présentons cette image et plus les autres nous la renvoient. Même déformée, elle devient de plus en plus prégnante et ficelante, mais elle n’est toujours pas la vérité. Et comme nous agissons de même envers les autres, on n’est pas sortis de l’auberge, de l’auberge du cheval blanc évidemment.

Une prise de conscience s’impose. Il nous faut élucider quelle image nous envoyons aux autres et pour qui ceux-ci nous prennent. A quelle définition de nous avons-nous collaboré et consenti ? Ne sommes-nous pas devenus comme ces hommes sandwich bardés de messages publicitaires qui les cachent entièrement ? Il faudra confronter cela dans un effort de lucidité de nous à nous pour éviter d’avoir vécu à côté de nous sans avoir fait notre connaissance. Martin Buber dans Récits hassidiques rapporte les paroles d’un certain Rabbi Zousya : «  Dans le monde qui vient, la question qu’on va me poser, ce n’est pas : ‘Pourquoi n’as-tu pas été Moise ?’ Non. La question qu’on va me poser, c’est : ‘Pourquoi n’as-tu pas été Zousya ?’ »

Eh bien parce que, comme on l’a vu, c’est difficile. D’ailleurs Bronnie Ware, anesthésiste en soins palliatifs, déclare qu’on trouve en tête de liste des cinq regrets les plus fréquents des mourants, le regret suivant : « J’aurais aimé avoir eu le courage de vivre la vie que je voulais vraiment, fidèle à moi-même, pas celle que les autres attendaient de moi. » Cette question est si délicate et si importante que Platon affirme dans le Charmide que le « Connais-toi toi-même » était une injonction divine au fronton du temple de Delphes. Puisque nous nous prenons pour quelqu’un, tournons notre attention pour voir qui c’est, en suivant la partition corps, cœur, esprit. Commençons par le corps puisqu’il est notre premier critère d’identification.

Que savons-nous de lui ? Le simple fait de connaître ses besoins élémentaires ne va pas de soi. Notre éducation occidentale ne nous y a pas vraiment conduits, sauf par le sport. Si nous connaissions notre corps, nous ne le laisserions pas tomber malade par exemple. Nous le nourririons autrement, nous l’habiterions autrement, nous l’habiterions tout court. Nous ne lui ferions pas de mal puisque c’est le seul allié qui nous restera fidèle jusqu’à ce que nous l’abandonnions définitivement. Or qui ne l’a jamais épuisé, cogné, coupé, brûlé, blessé, saoulé tant soit peu ? Qui n’a jamais trébuché ? Autant de signes que nous nous en étions absentés. La plupart du temps, nous ne nous en rendons pas compte, si bien que chaque fois, le bobo, l’accident, l’addiction ou la maladie sont une surprise.

Dans ces conditions, je ne m’étendrai pas sur la connaissance subtile du corps qu’obtiennent les êtres qui ont décidé de tourner leur regard vers l’intérieur et d’y consacrer du temps. Ceux qui ont découvert par exemple en Inde les chakras, en Chine les méridiens. Non, nous, notre relation à notre corps me fait penser à ce que j’ai connu du Canada lors du premier covid. Je devais y rester quinze jours, alors que le confinement obligatoire en durait quatorze. Je me sentais fort bien dans mon lieu de résidence, il n’en reste pas moins que je n’ai connu de ce grand pays qu’un pavillon de banlieue et le trajet de l’aéroport. Nous connaissons notre corps dans une semblable proportion, me semble-t-il, si bien que nous nous prenons pour un corps… que nous ignorons. N’est-ce pas un peu triste ? Si nous écoutions Platon, nous serions définitivement à l’abri de l’ennui.

Nous nous ennuierions d’autant moins que nous pourrions faire le même constat côté cœur avec notre monde émotionnel. Connais tes propres émotions pourrait bien être aussi un programme chargé. Pourquoi ? D’abord parce qu’on ne nous a jamais appris ni que c’était un sujet, ni comment faire, même si peu à peu c’est en train de changer. Jusqu’au XXIème siècle à peu près, l’éducation s’est trop souvent résumée au « Tais-toi ou je t’en colle une » d’un côté, et  « Tu fais de la peine à maman, tu sais » de l’autre. Entre ces extrêmes, la carotte et le bâton ont érigé nos personnalités à des degrés divers. Nous nous sommes élevés entre la peur des coups et l’avidité des caresses. D’autres émotions lourdes nous habitent, parfois même incognito parce que dans notre ignorance nous ne les repérons pas. Nous pouvons donc nous trouver mornes devant la vie à cause d’une dépression non identifiée, être rongés d’une amertume que nous prenons pour un trait de caractère etc.

Connaître nos pensées est peut-être le plus difficile. La première raison est notre inattention coutumière à ce que nous pensons. En effet, comme monsieur Jourdain faisait de la prose sans le savoir, nous pensons beaucoup sans nous en rendre compte. Par exemple, quand plusieurs pensées se superposent, nous laissons plusieurs strates plus confuses se perdre dans l’inconscience. Ou alors, des bribes de pensées en nous s’évanouissent avant d’éclore. Pour les pensées conscientes, les passons-nous toutes au crible de la vigilance ? Par exemple entretenons-nous envers les autres et surtout envers nous-mêmes des pensées lucides, amicales et indulgentes, ou alors non ? Et nos pensées sont-elles les nôtres ? Pour revenir à Descartes, si nous pensons les pensées des autres, nous sommes peut-être, oui, mais pas nous ! Un sérieux examen de nos conditionnements politiques, sociaux, sanitaires et religieux – ou d’absence de religion, pourrait donc nous amener à déblayer notre paysage mental, à découvrir que nous nous sommes identifiés à des pensées qui ne nous correspondent pas, et à explorer des pensées inconnues qui pourtant seraient plus à nous que celles que nous véhiculons. En aurions-nous fini avec ce travail qu’il nous faudrait approfondir encore pour discerner ce qui dans nos schémas mentaux relève de nos traumas d’enfants ou de nos mémoires transgénérationnelles et non pas d’une individualité saine. En attendant, faute d’en avoir pris conscience, nous pensons comme mère-grand, qui souvent n’était pas heureuse et/ ou comme grand-papa, volontiers tyran domestique et va-t-en guerre.

Bref, notre façon de nous concevoir et de nous voir n’est-elle pas génératrice de plus de malheur que de bonheur ? Selon notre réponse nous aurons envie de changer ou non. Si nous nous trouvons bien, puisse cet état durer jusqu’à la fin. Sinon, il existe un chemin vers la découverte d’un cœur plus vivant, de plus de lucidité sur nous et sur nos interactions, qui mène à plus de paix. Il s’avère exigeant. Parfois escarpé, il longe les abîmes, parfois d’une extrême platitude, on s’y ennuie et on l’oublie. En outre il est sans autre fin que la nôtre. Un sentier de guerrier, disent les Toltèques ou le Don Juan de Castaneda. Alors est-ce que ça vaut vraiment la peine ? Oui. Devenant plus vrais, les fluctuations de notre destin et des opinions d’autrui nous toucheront moins que si nous étions entièrement déterminés par l’extérieur et condamnés à la réactivité. Et puis, étant davantage nous-mêmes, nous nous trouverons par la loi d’attraction, dans un environnement qui nous conviendra davantage et conviendra davantage aux autres. C’est déjà bien.

 

Mais il y a mieux : ce chemin mène hors des verrous vers l’ouvert, vers la légèreté d’être sans aucune peur. Car tant que nous sommes ce quelqu’un dont nous parlons, nous sommes identifiés à l’égo, et le vertige de la mort le happe. Nous faisons des prodiges pour nous cacher que nous sommes en désagrégation permanente, et que ça commence tôt puisque dès qu’on est né on est assez vieux pour mourir. Mais c’est indéniable : «L’homme est semblable à un souffle, ses jours sont comme une ombre qui passe, » dit un psaume tandis que les bouddhistes nous assènent que tout ce qui apparaît change et disparaît, que c’est la loi. Dans ces conditions, la peur générée par la pensée que nous sommes un objet entre des milliards d’autres nous en dévoile une autre : notre date de péremption. Dans notre grande majorité, nous n’avons pas envie du trépas, parce que nous aimons les plaisirs de notre vie bien sûr, et parce que nous craignons que le néant ne suive la mort. Et qu’est-ce que le néant ?

C’est cette peur qui jugule notre liberté, qui fait obstacle à notre capacité d’aimer. C’est elle qui substitue à l’élan naturel de la bienveillance la rétraction devant le danger, et l’attaque qui est la meilleure des défenses. D’ailleurs, la quasi totalité des guerres a été justifiée par l’affirmation d’une légitime défense. Alors si ces prises de conscience nous donnent envie d’emprunter ce chemin, commençons par retourner à Delphes. Connais-toi toi même, se donnait à lire sur un fronton. Sur l’autre on pouvait déchiffrer : « Et tu connaîtras l’univers et les dieux ». Diable !

Alors comment faire ? Souvenons-nous que nous ne sommes pas arrivés sur la terre avec notre barda actuel. Nous étions dans un état préalable aux limitations de la pensée. Il ne s’agit pas comme on dit, de retourner en enfance et d’aller grossir les rangs d’un asile ou d’un ephad, mais de constater que l’acquisition de notre personnage nous a beaucoup rétrécis : mon moi, mes amis, ma maison, mes opinions et mon chat. C’est bien, c’est heureux, c’est agréable et souvent légitime, c’est parfois lourd à porter aussi. Mais nous avons oublié que ce n’est pas tout. Les petits enfants nous conseillent de déblayer la route, de nous désidentifier de ces acquis. Eux, ils sourient ou ils pleurent sans mensonge, ils parlent aux feuilles mortes, aux fleurs et aux vagues sur la plage. Plus nous. Nous sommes devenus bas de plafond. Notre pensée nous a limités parce qu’elle ne peut pas penser ce qui est hors de son royaume. Nous avons donc perdu l’univers, la dimension d’harmonie, force et amour qui ne meurt pas, nous l’avons troqué pour ce que nous en pensons. Il n’est pas question de nier notre existence terrestre, localisée et minutée, mais de compléter notre perception relative des choses en reconnectant l’absolu, de réintégrer la pensée dans la conscience, qui se contente de nous permettre de nous rendre compte de ce que nous vivons, de nous rendre compte que nous vivons, même.

Comment se fait-il que nous l’ayons oubliée si vite après la naissance ? Comment se fait-il que nous ne la voyions pas ? La réponse est évidente : c’est parce qu’il n’y a rien à voir, elle est invisible. Il faut pour la redécouvrir nous détourner de l’envoûtement de la pensée et du monde extérieur pour aller voir dedans où il ne se passe rien, où il fait noir. Les poètes grecs ont indiqué cette nouvelle vision d’une façon extrêmement simple : ils ont rendu leurs devins aveugles. Tirésias voit au-dedans de lui la vérité qui attend ses contemporains mais se cogne contre les objets qui l’entourent. Et Œdipe qui a fait la lumière à son propre sujet se crève les yeux. Pour nous, c’est inutile heureusement car la cécité physique est un symbole, elle ne suffit pas à ouvrir l’œil spirituel, sinon ça se saurait. Cette cécité signifie que l’ouverture à notre véritable identité lumineuse et infinie rend tout ce qui passe dans notre horizon pâle et sombre en comparaison. Elle indique aussi que nous aurions à gagner à sacrifier nos yeux pour libérer notre possibilité de nous tourner dedans, vers qui nous sommes vraiment et qui pulvérisera la peur de mourir. En quelque sorte troquer l’aveuglement contre la cécité : c’est dire le prix de la découverte. Saint Paul le dit autrement : seul compte le Christ (notre dimension éveillée) , tout le reste est balayures.

Bouddha renversant le symbole explique que notre perception d’une existence cantonnée à la matière est une sorte de cécité : nous voyons tout derrière quatre voiles. Il est clair que même si ces voiles étaient des voilages, si nous devions regarder par la fenêtre à travers quatre couches de rideaux, nous ne verrions quasiment rien. Nous en serions réduits à interpréter et théoriser, comme les habitants de la caverne de Platon dans le mythe d’Er, qui ne voyaient que l’ombre des réalités et soutenaient le contraire.

Il n’est pas question pour Bouddha de nous culpabiliser car le premier voile nous est offert dans le pack d’arrivée sur la terre : c’est l’oubli de notre origine, qui est pure intelligence et lumière, conscience une qui offre à chacun la totalité. Selon une offre promotionnelle très longue durée, les humains ont droit à du ‘quatre en un’ comme cadeau de naissance. Donc quel est ce deuxième voile qu’on gagne dès qu’on a le premier ? Si on ne voit plus l’unité de l’esprit (ou souffle, ou lumière, ou Dieu, ou hors forme ou vacuité) il nous reste à expérimenter sur la terre la séparation, que Bouddha nomme dualité. Nous d’un côté, tous les autres de l’autre et l’illusion que nous sommes une personne, ce quelqu’un qui fait l’objet de cette conférence… et qui la donne !

En tirant ce deuxième voile du package, un autre suit, accroché à lui, le voile des passions. Puisqu’on est séparé des autres, il faut se rapprocher de qui nous aidera – Bouddha dit ‘attraction’, s’éloigner de ceux qui pourraient nous être défavorables, il dit ‘répulsion’ et nous établir dans l’indifférence de tout le reste. Tout ce qui ne nous sert ni ne nous dessert nous indiffère. En d’autres termes tout le monde peut crever. Et d’ailleurs ils ne s’en privent pas, ni la terre fracturée pour son gaz, ni les arbres déchirés, ni les lions, éléphants, abeilles dont les races s’éteignent. Et ni les humains par millions cependant que nous, on boit notre bière affalés devant une série. Attraction, répulsion et indifférence, voilà les trois poisons qui nous empêtrent direct dans le quatrième voile : celui du karma. Le karma c’est la loi de cause à conséquence à l’infini, comme l’inspir entraîne l’expir. Il est impossible d’y échapper puisque les trois poisons nous obligent à l’action et que l’absence d’action en est une aussi. N’en prenons qu’un exemple : la non assistance à personne en danger est punie comme un délit.

Il arrive que le voile numéro 1, l’oubli de notre origine soit retiré par grâce, entraînant tous les autres avec. Apparemment c’est rare. Sinon, patiemment, on peut chercher à les enlever couche après couche, ou dans le désordre. Prendre conscience des conséquences de chacun de nos actes, de nos attitudes partiales et passionnées, de notre cœur indifférent, nous rendre compte que nous nous croyons les acteurs uniques de notre vie personnelle et que nous conduisons souvent le nez sur le guidon, tout cela à force, déchire un peu le voile. Un jour peut-être nous nous apercevrons que ce n’est pas parce que nous avions oublié l’unique conscience que cela l’a oblitérée. Par exemple, combien ça fait, 6X8 ? Eh bien si nous avons oublié que ça donne 48, cela n’en affecte ni le 48 ni l’opération !

Complétant notre dimension horizontale par la verticalité de l’esprit, on découvre alors que nos pensées, nos émotions et notre corps, en un mot, nous, tout ça ne peut exister que dans l’espace auquel nous appartenons naturellement. Nous observons surpris que la pensée apparaît dans le silence de la conscience et s’y résorbe, et que ce silence est encore là pendant qu’elle pense et qu’elle fait du bruit, en-dessous. C’est donc d’un espace de vie et de conscience que nous venons, et pas l’inverse comme nous le pensons généralement, au point de disserter si la conscience sort du cerveau. Cette conscience de l’infini, c’est nous aussi.

Alors sans disparaître, notre moi s’ouvre à un autre moi sans commune mesure, sans mesure du tout, même. Nous passons selon Krishnamurti du moi au Soi, cette dimension de nous, absolue, infinie, sans aucune forme, hors temps mais toujours présente et toujours nous.

A Moïse cette dimension a donné son nom : « Je suis qui je suis », ou encore plus laconique : « Je Suis ». Partant de là, les sages de tous les pays ont donné un autre moyen moyen de la découvrir que ceux que j’ai énumérés à l’instant et qui paraît beaucoup plus simple : ne rien faire, se contenter d’être là, d’être. Rester conscients du souffle et se caler sur le présent qui est le seul lieu de rencontre possible puisque ni le passé ni l’avenir n’existent. C’est une prouesse. C’est une invitation. C’est la méditation. Petit à petit, par micro secondes, un fragment de tranquillité nous touche, et nous découvrons que nous sommes de plus en plus capables d’attention, conscients de nous et de ce qui nous entoure, et que notre sentiment d’être au lieu de disparaître se déploie. Sauf le respect à Descartes, le sentiment d’être n’émane pas de la pensée mais de la conscience qui baigne toute pensée. Sans conscience, comment saurions-nous que nous pensons ?

Si nous mesurions la portée de cette découverte, notre libération serait immédiate : cette conscience indépendante et préalable à la pensée est hors des clivages acquis de l’égo. Elle est universelle sans commencement ni fin et manifestement, c’est nous puisque nous nous en rendons compte. Qui devenons-nous ?

On en trouve dans l’évangile une illustration symbolique au moment de la crucifixion , et cela prend la forme d’un détail vestimentaire. Selon Jean, le Christ portait « une tunique sans couture, tissée tout d’une pièce depuis le haut » lors de sa mise en croix. Puisqu’à cette heure ça ne peut pas être une remarque de prêt-à-porter, qu’est-ce que ça nous apprend ? La tunique comme le manteau est le symbole de l’individu et de son énergie. Sans couture, elle est forcément tissée en cercle, on n’y trouve ni commencement ni fin : autrement dit ni naissance ni mort. Elle est d’une seule pièce, elle représente un être totalement unifié, mais cette unification n’est accessible qu’à celui qui se laisse tisser « depuis le haut », depuis l’unité vibrante de l’esprit. Nos habits à nous sont plein de coutures, parce que nous sommes faits de plusieurs pièces, des multiples personnages tiraillant le tissu par exemple, ou des multiples échos de nos cinq organes sensoriels. L’endroit de la couture, comme le savent ceux qui ont subi une opération, c’est l’endroit de la cicatrice, le signe de la blessure. Blessure du corps séparé de sa matrice spirituelle et condamné à mort. Ce qui est composé se décompose. Celui qui est dans l’unité ne meurt pas puisqu’il est Un avec l’invariable Je Suis. Ainsi la mort ne peut pas atteindre ce qui est entier mais désagrégera ce qui est cousu.

Cette tunique sans coutures que l’apôtre mentionne au moment de la mort physique du Christ annonce que dans l’unité du vivant, d’une seule pièce sans commencement ni fin, la mort n’existe pas. Mais nous, nous ne le savons pas. Nous, étant identifiés exclusivement à notre corps, nous allons mourir quand il mourra, un peu comme si dans la journée, nous nous identifiions à nos baskets et que nous pensions mourir au moment de les retirer le soir.

La foi hébraïque tout entière est fondée sur le « Adonaï è had » : le Seigneur est Un. S’il n’y a que l’Un, tout ce qui existe se trouve dedans, nos moi y compris. Cet Un, insiste le bouddhisme, cet Un est sans second. Je répète : sans second. C’est donc sans nous, du moins ce ‘nous’ que nous avons saisi, celui pour qui nous nous prenons et qui tient à une existence personnelle, se plaçant en numéro deux comme, dit-on, fit Lucifer. Aujourd’hui la physique quantique tient le même langage que les traditions : elle a découvert qu’un seul et même vide remplit l’univers, ce vide identique à lui-même qui baigne et habite toute la matière. Ce vide prend aussi le nom d’ultra-vide, et il n’est pas rien mais pure énergie. Il correspond selon wikipedia à une densité de l’ordre de dizaines de millions de molécules par centimètre cube, qui n’attend que nos progrès pour être utilisée sans fin et sans dommage pour la terre.

Précieuse unité de la conscience qui abolit l’espace et le temps, de qui émane toute matière, qui abrite tous nos moi dans l’amour et la vie et qui est nous aussi. « Lorsque vous vous voyez clairement, dit Jason Read, un éclair de reconnaissance se produit : vous êtes une expression microcosmique des mêmes pouvoirs divins qui créent, maintiennent, et dissolvent cet univers entier.» Il poursuit ainsi : « Votre peur et votre mesquinerie tombent alors que vous tombez harmonieusement dans la danse de l’énergie vitale, en réalisant que vous êtes le seul qui ait jamais limité votre potentiel. »

Ainsi lorsque nous mourrons et que se posera une dernière fois la question de notre identification, choisissons bien notre réponse. Les indiens ont une fable à ce sujet. Il s’agit d’un homme qui arrive devant les portes du paradis. « Qui es-tu ? demande le portier.
– Moi, Untel, qui ai vécu ceci et cela, en brave homme.
– Pas de ça sur mes listes, descendez.
Et la porte reste close. L’histoire raconte que de vie en vie, notre homme progresse sur le chemin de la conscience. Le conte peut durer fort longtemps mais comme il se fait tard, arrivons directement à la fin.
– Qui es-tu ? gronde la voix entre les colonnes.
– Toi.
– Entre, cher ami.

Nous n’avons rien à perdre à suivre ce chemin. Le choix de l’horizontalité exclut de façon géométrique la verticalité, elle est simplement impossible. Mais la dimension verticale et totale de notre conscience inclut notre vie temporelle et individuelle. Dans la verticalité, toutes les horizontalités peuvent trouver une place vibrante de l’amour, de la clarté et de la puissance de Je Suis. Ainsi on se prend d’abord pour une personne, puis on se prend pour une individualité sans que disparaisse la personne, puis nous comprenons que nous sommes l’univers tandis que demeure en nous la conscience de nos individualités et personnages et enfin, on découvre qu’on est Dieu, qui est tout. Nous pouvons ainsi de marche en marche passer de la conscience personnelle, faite de tous nos masques, à la conscience individuelle, puis à la conscience de l’univers, et enfin n’être plus qu’un avec la conscience divine, ou plus simplement : la conscience. Et cessant de nous prendre pour un objet en voie de désagrégation, nous découvrirons que quand l’éternité est là, il n’y a plus besoin de temps. Pourtant, le temps y trouve sa place.

 

 

 

Qu’est-ce que la pensée ?

Pour la suivre sur youtube, c’est ici : https://youtu.be/Yw3ON5o0ENs

Choisir de donner une conférence sur la pensée, c’est demander à la pensée de penser à elle-même, juge et partie. J’essayerai donc d’être vigilante, d’autant qu’au pays de Descartes,  le sujet paraît particulièrement important. Il définit l’être. « Je pense donc je suis », c’est-à-dire aussi je ne pense pas, donc je ne suis pas. C’est radical. Partant de là, on s’attend à ce que cette question soit universelle et concerne tous les hommes. Or il n’en est rien. Quand nous avons demandé leur avis à certains indigènes, ça les a fait sourire. Manifestement, ils étaient moins penseurs que leurs questionneurs. Nous, nous en avons conclu longtemps qu’ils étaient moins humains. Et si nous interrogeons sur le sujet un petit enfant bien occidental, il nous fera des yeux ronds. Il est occupé à expérimenter la vie et il sait que penser à son goûter ne le nourrira pas, qu’il lui faut une vraie banane. Peut-être que c’est parce qu’il est encore trop petit pour bien penser, mais en attendant, il a déjà tout l’air d’être vivant. La question de la pensée comme validation de l’être mérite donc d’être reposée. Qu’est-ce que la pensée ? Doit-on dire la pensée, ou les pensées ? A quoi servent-elles ? En sommes-nous les maîtres ? Quelles sont ses limites ? Qu’est-ce que nous aurions d’autre à notre disposition ?

L’étymologie du mot pensée nous ramène au poids, puisque c’est le même mot qui a donné peser. Et peser, ça s’emploie aussi au sens figuré, pour peser le pour et le contre par exemple. Ainsi, penser est selon l’étymologie une activité raisonnable et utile à nos choix, une activité reliée à l’intelligence et au discernement. Son synonyme, comme le disent les dictionnaires, c’est réfléchir. Mais l’autre sens du mot poids, c’est ce qui est lourd. Et c’est vrai que nos pensées sont parfois pesantes. L’allégorie de Rodin a montré un penseur pensif et tourmenté. A quoi pense-t-il si pensivement ? Nul ne le sait… Il existe aussi des pensées qui même si elles nous pèsent, sont sans poids, sans réflexion non plus. Le dictionnaire dit que ce sont des opinions, nous en usons régulièrement. Qu’en pensez-vous ? Enfin, parfois nous décrétons que telle évolution des choses est simplement impensable, c’est-à-dire en termes plus clairs que nous pensons que nous n’en voulons pas. Ainsi donc nos pensées, disons aussi notre mental, revêtent une grande importance pour nos existences même. Il faut espérer qu’elles soient pertinentes.

Pour le savoir, il faudrait que nous les examinions, et comme nous le faisons rarement, la plupart du temps nous ne sommes même pas conscients que nous sommes en train de penser. Les dictionnaires ne nous guident pas car ils définissent la pensée par les synonymes que nous avons vus : réflexion, opinion, mais ils ne soufflent mot de sa nature. Comment expliquerons-nous donc à un enfant ce qu’elle est, pour qu’il la reconnaisse ? Eh bien, c’est ce qui parle dans notre tête, c’est ce qui chante. Et souvent, ça se transforme en paroles, ces sons articulés auxquels nous attribuons à peu près le même sens que notre entourage, grâce à quoi nous communiquons entre nous. Ajoutons l’écrit, qui est une autre expression de la pensée. Donc, et même un enfant pourrait s’y amuser, pour en savoir plus sur nos pensées, il suffit d’orienter notre attention vers les paroles sans son qui se forment dans notre cerveau.

Et là, que découvrons-nous ? que nous en avons plusieurs sortes, ne serait-ce que suivant le critère de leur intensité. Certaines s’expriment clairement, et d’autres moins distinctement, et encore en-dessous, il y a un brouhaha de pensées indistinctes et parfois inachevées. Nous sommes capables d’en superposer plusieurs strates en même temps, au point parfois d’en arriver à ne plus savoir à quoi nous pensons, nos pensées se poussant et parfois se contredisant les unes les autres. Et c’est ainsi que nous ouvrons la porte du frigo sans nous souvenir de ce que nous y cherchions, parce que le temps de quelques pas, nous avons commenté les infos, estimé que le ciel était bien gris et remarqué que nous avions encore mal au dos. Voilà pour les pensées identifiables, mais à y bien regarder, ces pensées ne s’étaient pas élevées dans le silence cristallin d’un mental au repos. Ne se murmurait-il pas aussi par-dessous un bavardage informe et non identifié ?

Alors finalement ça nous fait combien de pensées par jour ? Des chercheurs de la Queens’s university au Canada ont mené des études par imagerie cérébrale et ils ont répondu à cette question en repérant dans le cerveau des « vers de pensée ». Lorsqu’une pensée se forme, on aperçoit une sorte de ligne, le vers. Lorsqu’une autre apparaît, une autre ligne apparaît aussi, et les zones du cerveau concernées ne sont pas les mêmes selon les pensées. Eh bien, il s’avère que nous en produisons quotidiennement plus de 6000, soit pour une durée de 12 heures de veille près de neuf pensées par minute. On comprend qu’on ait besoin de les superposer !!

Revenons à notre question initiale : sur ce total, combien sont pertinentes et adaptées à notre activité ? Parfois c’est clair : aucune. C’était le cas de mon exemple devant les rayons du frigo. Et si nous faisons attention, nous découvrirons que ça nous arrive sans arrêt. Je viens de me prendre en flagrant délit. Le temps que j’écrive ce début de paragraphe, j’ai pensé à une de mes filles, décidé que j’avais soif et remarqué que je ne respirais plus tranquillement par le ventre tout en cherchant à exprimer clairement ce que je voulais dire. Bien sûr, j’ai dû réécrire trois fois la première phrase, et à la relecture, ce n’était pas la bonne. Osho conseillait à ses disciples de s’offrir un moment où ils noteraient toutes leurs pensées, au moins des bribes si le rythme était trop soutenu. Il assurait que la relecture de ce document leur fournirait une réelle motivation à contrôler leur esprit, tellement ils auraient honte du tissu d’inepties sans lien qu’ils auraient sous les yeux.

Le nombre de nos pensées n’en détermine pas la qualité, il semble même que ce soit le contraire. Comme dans le fouillis d’une chambre on ne trouve pas ce qu’on cherche, le fouillis des pensées nuirait à notre clarté d’esprit. En effet, les études de Rex Young, neuropsychologue américain, ont établi que certains cerveaux étaient très actifs, et d’autres beaucoup moins devant la même tâche à accomplir, tâche simple mais qui demandait de penser un peu. La surprise, c’est que les personnes dont l’activité cérébrale était réduite avaient été plus efficaces et rapides que celles dont l’activité avait été intense. Les zones du cerveau non plus n’étaient pas exactement concordantes. En un mot, il y avait des cerveaux intelligents et d’autres brouillons, et les plus intelligents étaient ceux qui travaillaient le moins.

L’imagerie médicale permet de progresser dans la compréhension des relations entre les pensées, le cerveau et l’intelligence. On sait depuis quelques siècles que globalement, plus le cerveau est gros, plus grande est l’intelligence. Le dauphin a une plus grosse masse cérébrale que la sardine par exemple. Oui, mais Néandertal avait un cerveau plus important que le nôtre ! Aurait-il été plus intelligent que nous ? D’une intelligence qui ne lui aurait pas permis de survivre à notre avènement d’homo sapiens ? En tout cas, il a su vivre 400 000 ans sur la terre sans l’abîmer. Nous, en dix fois moins de temps, soit 40 000 ans à la louche, nous l’avons saccagée au point de mettre en danger notre avenir et celui de tout le vivant.

Le volume du cerveau est donc certainement un élément de l’intelligence mais non déterminant, en tout cas non exclusif. Peut-être sa densité matérielle est-elle un critère ? Dans ce cas son poids nous le révélerait facilement : plus le cerveau serait lourd, plus son détenteur serait intelligent. Hélas, j’ai appris que le cerveau d’Einstein, médaillé comme le plus intelligent de nous tous, était plus léger que celui d’un homme moyen. Il pesait 1,230 kg, et le nôtre probablement 1,3 Kg. A noter que le cerveau d’Anatole France pesait à peine plus d’un kilo ! Alors ? existe-t-il une autre différence entre les cerveaux des gens dont les pensées sont pertinentes, voire géniales, et les nôtres ?

Eh bien oui. Nous devons cette découverte à l’indiscipline du médecin pathologiste Thomas Harvey, qui se permit de subtiliser le cerveau d’Einstein pour essayer de trouver la localisation de son génie. C’est lui qui découvrit qu’il était plus petit et plus léger que celui de la moyenne des gens… Il ne s’arrêta pas là, il le photographia avant de le découper en morceaux et de l’entasser dans du formol. On chassa Harvey de l’université, mais le fils d’Einstein se contenta de lui demander de ne jamais monnayer le cerveau paternel. Ainsi le médecin quitta-t-il son labo, tout en emportant discrètement chez lui le génial encéphale. Et il se tut. Ce n’est donc que 23 ans plus tard qu’un journaliste au flair admirable obtint un rendez-vous avec lui et découvrit le cerveau d’Einstein dans deux bocaux. D’après Québec Science, il avait été découpé en 240 morceaux mais j’ai du mal à le croire. Harvey dut se dessaisir alors de plusieurs éléments de son trésor pour les envoyer à des scientifiques dans le monde entier. Une femme parmi eux fit une découverte importante : ce cerveau comportait un nombre d’astrocytes ou cellules dites gliales nettement supérieur à la moyenne. Ces cellules n’avaient jamais vraiment intéressé les scientifiques parce que d’après ce que j’ai compris, elles ont plutôt un rôle d’agent d’entretien que de directeur général. Mais comme on sait, les concierges montent à tous les étages, et les cellules gliales occupent tout l’espace des neurones pour remplir leur fonction. Peut-être que cela a permis une meilleure communication des informations.

Ceci et d’autres expériences amènent à estimer qu’il est inutile de chercher un endroit particulier de nos hémisphères où se trouverait la source de nos pensées, voire de notre génie. D’autant qu’on a repéré aussi que beaucoup de nos pensées étaient liées à nos émotions, plus nettement visibles sous les capteurs que des pensées anodines et réparties dans des zones du cerveau reliées à ces émotions. Ajoutons que nous possédons tout un système de neurotransmetteurs qui répandent l’information partout et nous permettent d’utiliser toutes les diverses compétences localisées dans notre cerveau. C’est d’ailleurs un sujet particulièrement sensible de nos jours parce que notre mode de vie met à mal la santé de ces neurotransmetteurs. Tous les pesticides et autres modifications des ondes perturbent leur équilibre chimique et nous devenons moins intelligents. On accuse aussi beaucoup l’effet anesthésiant des écrans sur les jeunes cerveau, et ça ne risque pas de s’arranger puisque aujourd’hui, ils sont à la disposition des nourrissons et servent de baby-sitter entre deux tétées.

Comment savons-nous que nous devenons plus bêtes ? A cause de la vitesse de nos pensées. On a mesuré qu’elles allaient aujourd’hui plus lentement que celles de nos ancêtres, lors de premiers tests effectués en Grande Bretagne vers 1850. A peine plus lentement, certes, mais au bout de la journée et de 6000 pensées, ça finit par devenir une perte de temps sensible. L’autre critère de notre stagnation ou régression d’intelligence se mesure par nos résultats aux tests de QI. Ils stagent après 1o0 ans de progression dans tous les pays. Je ne veux fâcher personne, mais j’ai lu qu’en Grande Bretagne, ils ont même baissé. Tout le monde a entendu parler de ces questionnaires, on en a fait, ne serait-ce que pour s’amuser, quitte à en censurer soigneusement ensuite les résultats. Mais précisément, de quoi s’agit-il ?

Il s’agit de tester la pertinence et la rapidité de réponse d’une classe d’âge par rapport à cette classe d’âge. Nous devons l’existence de ces test à l’impulsion d’un Français, Alfred Binet, inventeur fécond à qui on doit aussi les premiers essais de psychométrie (tests variés d’autoévaluation, ancêtres des quizz) et de graphologie. Il inventa à la demande du ministère de l’instruction publique en 1904 des tests dits d’échelle métrique de l’intelligence pour repérer et aider les enfants en difficulté. Si l’enfant de 10 ans répond au test aussi bien qu’un enfant de 12 ans, il montrera que l’agilité de ses pensées a deux ans d’avance et il aura un QI de 120, ou dit autrement, 10 ans d’âge mais 12 ans d’âge mental. Inversement, s’il n’a que 80, il sera en reatard de deux ans sur ses congénères. Plus tard aux USA, on utilisa ces test pour se prémunir de la délinquance et du crime dans une visée eugéniste. C’est ainsi que les migrants y furent systématiquement soumis avant de pouvoir entrer en Amérique et qu’on renvoya de nombreuses victimes potentielles en Allemagne nazie par exemple.

Classer les humains à partir de l’évaluation chiffrée de leurs pensées a depuis été grandement remis en question. En effet, cela sous-entend que la personne soumise au test ait les moyens culturels de répondre aux questions posées. Pour exemple, la question d’un QI aborigène rapporté par Daniel Tammet dans Embrasser le ciel immense paraît difficile aux non aborigènes : « Si le wallaby est un animal, qu’est-ce qu’une cigarette ? » Vous voulez que je vous la redise ? On a aussi remarqué qu’en s’entraînant à ce type de questions, on y répond de mieux en mieux, sans devenir plus intelligent à vue d’œil ! Enfin, ce qui paraît contestable n’est pas le test en lui-même mais notre façon de lui donner l’exclusivité. Comme si l’humain se résumait à sa pensée, dans une sorte de déclinaison du ‘je pense donc je suis’. Je crée donc je suis ? Non, ça n’existe pas. Je bricole, je compte, je connais mon corps donc je suis, non plus. J’ai la main verte et l’intelligence de la nature, je m’oriente et j’ai l’intelligence de l’espace, non plus. Les savants ont maintenant repéré huit formes d’intelligence que personne ne conteste et qui n’appartiennent pas exclusivement ou pas du tout à la pensée. Alors certes, c’est plus amusant de côtoyer des esprits vifs que des buses, mais pourquoi aller jusqu’à cette fascination ? Comment se fait-il que dans les tests d’embauche, le système scolaire, et chez la plupart des psychologues, la pensée et son QI tiennent un rôle quasi exclusif ?

On peut avancer deux raisons possibles. L’une a trait à la pensée et l’autre au penseur. Reconnaissons d’abord au sujet de notre pensée qu’elle ne fait pas que battre la campagne. Elle nous apporte plusieurs trésors que je résumerai rapidement tant ils nous sont familiers. Premièrement elle nous facilite la vie. Car nous sommes comme notre cerveau : moins on fait de travail pour un bon résultat, mieux nous nous portons. Nos pensées permettent l’organisation. Par exemple il vaut mieux établir efficacement à la liste des courses et les programmer au moment où nous avons quelque chose d’autre à faire dans le même coin. Sinon quoi ? Quand on n’a pas de tête il faut avoir des jambes et voilà, la journée est finie ! Ensuite, la pensée, quand elle est juste, permet d’éviter certaines erreurs coûteuses dans la vie. Elle est l’auxiliaire de la lucidité et de la sagesse. Même les évangiles qui ne s’occupent pourtant pas de ça d’habitude, le reconnaissent. « Qui de vous, dit Jésus en Luc, s’il veut bâtir une tour, ne s’assied d’abord pour calculer la dépense et voir s’il a de quoi la terminer, de peur qu’après avoir posé les fondements, il ne puisse l’achever ? » Question toujours actuelle au moment d’engager un crédit, une nouvelle activité etc.

La pensée est aussi un merveilleux outil cognitif. Elle nous offre le plaisir d’apprendre à lire, à écrire, et l’anglais, l’informatique, le parapente ou la cuisson des œufs mollets. De plus, notre cerveau a la capacité de progresser par lui-même. Notre compréhension et notre esprit s’ouvrent. Et quoi encore ? Bien penser est agréable au penseur, mais pas à lui seulement. Nous en avons tous bénéficié. Sans les pensées, nous en serions encore à chercher l’eau froide au puits et nous nous promènerions au pas du cheval.

Quel est le point commun de toutes ces pensées ? La mémoire. C’est elle qui nous fait glisser de la pensée au penseur et explique notre fascination pour les QI. Car pour penser, il faut des mots, et à la naissance nous ne parlions pas. Nous avons donc dû les apprendre quand nous étions petits pour les utiliser jusqu’à maintenant, qu’on soit confus ou génial. En d’autres termes, dans leur principe même, toutes nos pensées sont une actualisation du passé, à commencer par le nôtre. Notre mémoire a soutenu notre acquisition des mots, puis notre pensée a soutenu notre mémoire et nous avons acquis une histoire personnelle, une identité. Qu’est-ce en effet qu’une identité ? Principalement un nom, un corps et une histoire. Nous aimons cela, ça nous donne le sentiment d’exister. Nous pensons donc nous sommes, oui. Ou plus précisément, nous pensons donc nous sommes quelqu’un. Sans la pensée, nous ne sommes plus cette personne, les malades d’Alzheimer en font l’expérience. Leur pensée se lézarde, leur identité aussi. Les autres ont l’impression de les perdre. Telle est je pense la deuxième raison de notre fascination exclusive pour la pensée : nous croyons Descartes.

Donc dès le matin, encore dans un demi-sommeil, alors que nous sommes encore universels et seulement conscients d’être vivants, nous rameutons nos souvenirs pour être quelqu’un. Nous reconnaissons au plus vite notre chambre comme telle, nous reprenons le fil de notre existence en nous souvenant de ce que nous avons fait la veille et du programme de la journée. Nous récupérons du même coup notre prochain anniversaire, le programme de nos vacances et peut-être notre cancer et notre divorce. Deux secondes après avoir quitté Morphée, nous avons enfilé notre identité plus serrée qu’un pijama. Nous sommes Alfred ou Cunégonde, localisés, datés, auto-fichés. Et si nous mettons la radio, nous chaussons plus vite que nos pantoufles nos opinions politiques, religieuses, sociales ou climatiques par réaction émotionnelle à ce que nous écoutons, selon que nous sommes plutôt bien-‘pensants’ ou libres-‘penseurs’. Pas besoin de téléphone portable ni de google map, notre égo nous rassure : Vous êtes cela, vous êtes ici. Ainsi alourdis, nous allons boire notre café. Le nôtre dans notre bol à nous, que nous a légué notre grand-mère. Et la machine est lancée. Toute la journée, nous alimenterons l’idée de notre moi par des pensées auto-centrées.

Nous ne nous rendons pas compte que cette identité n’a aucune fraîcheur, qu’elle est la continuité d’un passé qui nous colle et nous décale et que nous infligeons ce passé à tout ce qui nous entoure et même à nous. Bien sûr, ce n’est pas toujours négatif. Se rappeler que tel trajet est momentanément impossible pour cause de travaux, c’est utile. Mais se souvenir avec rancune qu’un jour notre belle-mère a été fort désagréable, c’est moins utile. Peut-être même que c’est carrément idiot. Car ce jugement alimenté par une pensée qui bégaye nous empêche de voir ce qui a changé dans l’évolution du temps, ce qui est maintenant, en l’occurrence le présent de notre belle-mère. Comme un miroir entre nous et l’autre, cela nous renvoie à nous seulement, et à notre rancune. Notre vision est faussée et non objective. Nous ne voyons que notre opinion et cette opinion vient du passé. En somme nous vivons comme dans un musée, dans l’illusion fournie par ces glaces déformantes si amusantes quand on ne reste pas collés dessus.

Ce processus est général. La fiche signalétique fournie par notre bio-ordinateur dès que quelque chose arrive à nos sens est souvent très utile, mais elle est aussi très enfermante. Nous nous trouvons désormais dans un réseau de pensées qui nous met en tension car notre moi unique ne fait pas le poids devant la masse des autres moi et des objets séparés de nous et potentiellement hostiles. D’autant qu’on l’a vu, nos informations risquent d’être obsolètes.

Cette tension s’exerce aussi envers nous. Il n’y a qu’à voir comment nous nous comportons envers nous-mêmes : comme si nous étions plusieurs, l’un entretenant des pensées négatives – et répétitives, sur l’autre. Tu n’y arriveras pas, ceci n’est pas fait pour toi, tu es vraiment nulle ma pauvre fille (ou mon pauvre garçon) tu as encore fait ceci ou cela etc. Dénigrement alimenté remarquons-le par la mémoire et le passé. Certes, cette division interne semble répondre à notre physiologie. Nous avons deux cerveaux, donc une approche duelle des choses. S’il y a le jour, il y a la nuit. Si nous avons raison, il existe des raisons pour que nous ayons tort etc. La réussite n’est que l’autre face de l’échec. Ces pensées négatives prennent plus ou moins le dessus sur nous selon notre degré d’obéissance à ces voix intérieures. Les Tibétains nomment paresse notre consentement à cette dictature qui nous enferme dans l’inhibition et la négativité et qui finit par nous dispenser d’essayer d’en sortir. Il vaudrait mieux prendre le contrôle de notre esprit.

Supposons que le jeu nous intéresse. Immédiatement, nous tombons sur une expérience universelle : nous n’avons pas la main sur notre cerveau, si j’ose dire. Impossible de nous faire taire. Les souvenirs dorés de Saint François d’Assise rapportent une anecdote à ce sujet. François faisait route avec un jeune moine. Chemin faisant, ils parlèrent de la prière et du silence. Saint François avoua qu’il lui arrivait de ne pas trouver facilement le silence intérieur.
– Comment, s’exclama l’autre. C’est pourtant facile ! Que me donneras-tu si je reste le temps que je veux sans penser ?
François ayant déjà tout donné proposa son âne. Aussitôt, le moine se mit en position au bord de la route et ferma les yeux. Dix secondes après, il demandait : « L’âne, c’est avec ou sans la selle ? »

L’exercice du silence est encore plus difficile quand nous avons créé une habitude, quand nous nous sommes laissés entraîner dans la durée vers la même pensée, ce qui culmine en cas d’obsession ou de névrose. Les amoureux connaissent aussi cette orientation de l’esprit dont ils ne souffrent pas. Du moins tant qu’ils sont amoureux tous les deux. En cas de rupture, le moment est d’autant plus douloureux que l’orientation générale des pensées crée comme un appel à de nouvelles pensées du même ordre, ici des autoroutes neuronales vers l’objet de notre amour désormais perdu. Notre souffrance, c’est notre impuissance devant notre mémoire.

Que découvrons-nous encore en cherchant à contrôler notre esprit ? Que non seulement nous pensons sans le vouloir, mais que nous cédons à nos pensées. Dilgo Khyentse en donne dans Le trésor du cœur un exemple concret. Nous avons décidé de méditer et d’observer nos pensées , et c’est jour de marché. Soudain nous nous en souvenons, et nous nous retrouvons bientôt le cabas à la main, loin de notre décision initiale. La pensée nous a menés par le bout du nez, ce qui me rappelle une vieille chanson d’Hugues Aufray : « Je ne suis plus maître chez moi, c’est mon chien qui fait la loi .» Nous avons tous probablement fait l’expérience de penser à un carré de chocolat, et…

A contrario, il nous apparaît que nous oublions régulièrement ce dont nous aurions voulu nous souvenir. Nous ne maîtrisons pas davantage la venue de nos pensées volontaires que leur cessation. Cela va des tables de multiplication, dont certains gardent des souvenirs amers, aux rendez-vous importants ou à la tâche urgente.

Quelles sont les conséquences de ces défaillances dans le contrôle de notre esprit ? Énormes ! Défaillances dans le contrôle de notre mental, défaillance dans la maîtrise de notre caractère, dans le cours de notre existence. Saint Paul lui-même confessait qu’il faisait tout ce qu’il ne voulait pas et qu’il ne faisait pas tout ce qu’il voulait. En d’autres termes, il se reconnaissait encore impuissant au contrôle de sa pensée. C’est facile de le mesurer quand nous prenons conscience des pensées qui nous entraînent à une action, puisque chaque action a forcément des répercussions sur la suite de la journée. La pensée des flageolets me traverse, je mange des flageolets, et… bref ! D’ailleurs, si nous réfléchissons à quelque événement important de notre vie, nous verrons sûrement qu’il a commencé avec une petite chose. Il en est de même pour nos pensées récurrentes, qui finissent par nous former le caractère. Par exemple, l’habitude de voir les choses du bon côté nous maintient dans la bonne humeur et l’optimisme même s’il arrive une difficulté. L’habitude inverse agit aussi. Nos pensées façonnent notre personnalité. Ce que nous sommes aujourd’hui est finalement le résultat de nos pensées et de nos actes d’hier. Prenons un exemple hyper simple. Comment sommes-nous vêtus là maintenant ?

Dès lors, observer le fonctionnement de notre pensée et comprendre ce qu’elle est devient bien autre chose qu’un plaisir intellectuel. C’est une porte vers la liberté. Poussons donc plus loin. Quand on observe nos pensées, on voit qu’elles apparaissent dans notre champ mental et disparaissent. Lorsqu’on souffre d’une obsession, ne dit-on pas que la pensée importune revient sans cesse ? Si elle revient c’est qu’elle était partie ! Ce n’est donc pas elle précisément qui revient mais une autre du même acabit. A plus forte raison toutes nos pensées ne sont que de passage, même les pensées joyeuses, même les pensées intelligentes, même les pensées géniales. C’est d’ailleurs la base de la pédagogie : il faut toujours répéter car la pensée s’évade éphémère

Ce qu’il y a, c’est qu’elles forment un flux quasi constant, du moins quand nous sommes éveillés, et que ça finit par nous donner l’impression d’être la somme de nos pensées. Quand on fait tourner un brandon dans la nuit, le simple point de braise donne l’impression d’un cercle complet. Mais c’est une illusion d’optique : la vie se passe de notre mental. Ce que nous pensons de nous ou des autres ne nous renseigne que sur une chose : sur ce que nous en pensons. Un grand nombre d’auteurs célèbres ont par exemple commencé par être refusés par des maisons d’édition mal avisées et inversement, certains êtres sensibles ont perçu dans les autres des merveilles qu’ils s’ignoraient. C’est même un métier aujourd’hui : découvreur de talents. Nos pensées courant donc le risque d’être fausses, il est imprudent de leur confier le sens et la preuve de notre existence. De plus, comme elles sont fugaces et incontrôlables, est-il raisonnable de nous identifier à cela, qui apparaît et disparaît si aléatoirement ?

Il nous reste à faire un pas de plus, comme nous l’enseignent les méditants du monde entier. Y a-t-il un moyen de nous décoller de la pensée comme on décolle un moustique d’un pare-brise ? Y a-t-il quelque chose derrière les pensées ? Ou en deçà ? Ou entre elles? Les sages nous disent que si nous pouvons observer nos pensées, c’est que nous ne sommes pas cela. L’œil ne voit pas l’œil. C’est ce mouvement de recul devant nos pensées qui nous en décolle un peu et nous commençons à regarder notre cerveau comme le lieu d’expression de nos pensées sans affirmer qu’elles représentent notre identité. Ce n’est pas parce que je m’estime faible par exemple que je le suis en réalité. Et qu’est-ce donc qui regarde les pensées passer, comme sur un pont d’autoroute, le promeneur désœuvré s’amuse au flot des vacanciers ? C’est ce qui s’en rend compte, ou ce qu’on appelle la conscience. Et ce qui prend conscience de la conscience qu’est-ce donc ? Ce qu’on appelle l’observateur, le témoin.

Il paraît tellement naturel d’avoir conscience de ce que nous vivons que nous ne cherchons pas à en savoir plus et que nous n’avons jamais observé le phénomène. Je me suis amusée à poser la question à l’un de mes petits fils de quatre ans. « Comment sais-tu que tes yeux voient ? » Ça l’a plongé dans la perplexité et finalement il m’a répondu : « Parce que. » Comme les petits enfants, nous sommes ignorants de la conscience. Pourtant elle couvre tous les domaines de notre existence dès que nos yeux sont ouverts : manger, prendre le train, faire le ménage, vivre en somme. Et nos émotions sont aussi dans son sein, même s’il faut un peu plus d’attention pour repérer leur traversée et nous en décoller : moments de joie ou d’affliction etc. L’œil ne voit pas l’œil, et ce qui voit l’émotion n’est pas l’émotion. Pourtant, c’est nous quand même. Il en est de même pour nos pensées. Dans l’espace de la conscience, les bouddhistes décrivent les pensées comme des objets subtils, nuages qui dansent un instant dans le ciel entre deux néants.

Toute la difficulté pour les penseurs que nous sommes est que cet espace ne peut pas être pensé. Étant à la source de nos pensées, il est avant elles : c’est en lui qu’elles s’élèvent et disparaissent et c’est tout à fait différent. Il est infini et nos pensées sont finies, il est vide et nos pensées sont comparables à des objets. Il est silencieux et nos pensées sont bruyantes. Nos pensées se relient à nos histoires et nos émotions transitoires, et cet espace est invariable. Invariable c’est le mot employé par le bouddhisme mais on pourrait sans doute dire aussi invariablement paisible car il ne s’agit pas d’une indifférence invariable ! Il n’est pas impacté par nos malheurs ni réjoui par nos bonheurs. Il est pur accueil de tout cela, et en même temps il en est la base et la condition. Par exemple, à quoi nous servirait une pensée inconsciente d’elle-même ? Quand on rêve et qu’on a les yeux ouverts, on n’a pas la conscience d’avoir les yeux ouverts. Cela ne nous sert à rien de plus d’avoir les yeux ouverts que s’ils étaient fermés.

Donc indéniablement puisque nous savons que nous voyons, que nous respirons etc, nous sommes conscients sans effort et par nature. Si nous allons plus avant dans cette pensée, un vertige pourrait bien nous prendre. Car cette conscience étant vaste et sans objet qui la constitue, du coup, elle ne peut être morcelée. On ne peut diviser que ce qui a de la matière. Je peux couper le gâteau, mais s’il n’y a pas de gâteau, il n’y a rien à couper. Nous sommes donc dans un espace de conscience inconcevable par l’esprit, plus grand que l’univers, ou selon les dernières hypothèses des scientigiques actuellement, plus grand que les multivers. Si cet espace est indécoupable, de ce fait il est Un, puisque pour prendre n’importe quel exemple, c’est la découpe qui fait d’un morceau de tissu deux morceaux. Et donc si nous, nous sommes pourvus de conscience, c’est forcément la même que la Conscience de la source, la conscience universelle, impossible à morceler.

Ce n’est pourtant pas notre expérience, et on se demande pourquoi ! Car si notre nature est conscience, il ne devrait pas y avoir de condition pour toucher cette dimension. Ça devrait être même indépendant de notre valeur morale, qui n’est qu’un jugement, une pensée de plus à notre égard. Nous devrions tous nous trouver à la fois dans le corps, les émotions et les pensées, et dans la félicité de cette immensité, lumière, amour et créativité, puisque nous sommes les deux. Pourtant, nous nous traînons dans nos limitations, nos divisions et aujourd’hui, avec cette guerre en Europe, nous nous infligeons une nouvelle preuve des torsions de nos pensées quand elles sont déconnectées de leur base sans forme. A   cause d’elles, nous nous mettons à produire mort et division, nous bafouons la vie, nous piétinons l’amour. Et quand nous cherchons l’immortalité, au lieu de la voir en nous, gratuite et à notre disposition puisque c’est nous, nous la conquérons à grands coups de transhumanisme et d’auto-robotisation. Car nous avons constaté que tout, absolument tout ce que nous voyons est apparu et va mourir et nous ignorons qu’on peut vivre sans fin dans ce que Bouddha appelle le non-né et que la bible appelle Je Suis.

J’ai dit qu’il ne devrait pas y avoir de condition, mais en fait, c’est inexact : il y en a une. L’unique condition est de faire attention d’une attention profonde à ce qui nous entoure et à nous, ne serait-ce qu’à notre corps. Être dans nos pensées ne nous empêche pas de nous cogner, nous en avons fait l’expérience, l’attention nous rapproche de la conscience. Et si nous méditons avec attention, on remarque qu’il y a des instants sans pensées. Quand nous arrivons à un temps entre deux pensées, que rencontrons-nous ? Certainement pas notre décès, ce qui suffit à prouver l’erreur de Descartes. Si nous nous intéressons à cet espace, l’aventure commence.

En effet, la méditation nous apprend que ce silence n’est pas du rien, mais l’espace de la conscience. Et nous, comme nous avons appris dans la vie à avoir conscience de quelque chose, lorsqu’il n’y a rien à quoi accrocher la conscience, pas même une pensée, nous passons à côté du gros lot. Car notre conscience habituelle est bridée, elle reste relative aux choses et la pensée la masque, alors que la conscience universelle est absolue, c’est-à-dire seule, c’est-à-dire une. On l’appelle le Soi, ou Je Suis, ou le grand Esprit, ou Dieu ou la Source, ou encore la Conscience. Source de vie, elle est la source aussi de toutes qualités qui se manifestent dans la matière et que les taoïstes disent inscrites dans nos organes.

Peut-être est-ce ce que Platon nomme « idée ». « Il faut convenir qu’il existe premièrement ce qui reste identique à soi-même en tant qu’idée, qui ne naît ni ne meurt, ni ne reçoit rien venu d’ailleurs, ni non plus ne se rend nulle part » dit-il dans le Timée. Il oppose ce monde invariable des idées au monde sensible fluctuant. Quand Socrate dans le Phédon invite ses interlocuteurs à définir la beauté, il attend d’eux qu’ils s’éloignent de la chose périssable et mouvante du monde sensible pour aller vers ce qui est abstrait et sans fluctuation. Ce sont les attributs éternellement beaux de l’archétype qui conféreront à la chose sa beauté, qui n’en possède pas par elle-même, vu qu’elle va changer et disparaître.

Alors, que devient la pensée dans la conscience universelle ? D’abord elle doit se taire pour permettre le changement de focus. Mais ensuite, elle découvre qu’elle appartient aussi à cette immensité et ce contact la guérit, la redresse quand elle est tordue et nuisible. Cela la repose, ou plutôt repose notre mental et notre égo pensant, car notre tension devant la séparation est pulvérisée, ainsi que la tension de la limitation personnelle, la tension de la mort inéluctable. Nous prenons conscience que notre véritable nature, selon l’expression bouddhiste, n’est pas du domaine de la pensée mais une évidence de vie et de joie éternelle que rien ne peut nous enlever puisque c’est nous. De plus, à mesure que nous nous habituons à ce degré d’intelligence, nous gagnons en lucidité, nous repérons plus vite ce qui dysfonctionne dans nos pensées et nous parvenons de mieux en mieux à les contenir ou les transformer. Nos capacités à nous relier à demeurer dans cette relation vont nous permettre de rapprocher le monde que nous vivons de la perfection de l’énergie spirituelle. De même, quand on cherche et qu’on reste tuné à une chaîne à la radio, elle arrive dans notre cuisine.

Alors nous commençons à maîtriser notre esprit et utiliser la pensée pour ce qu’elle est : une excellente bio-application ou, dit plus simplement, un bon outil. Or tout le monde sait que quand le tableau est accroché, on ne laisse pas le marteau au milieu du salon. Quand nous avons fini de nous servir de la pensée, mettons-la en repos, gardons pour notre plaisir toute l’énergie qu’elle ne dépense plus et détendons-nous tels que nous sommes, à l’abri dans la clarté de la Conscience qui nous inclut dans notre chair. Permettons enfin à notre corps de se vêtir de lumière dedans dehors, comme l’ont fait ceux qui se sont libérés du joug du mental et soyons heureux.

Faut-il avoir raison ?


Faut-il avoir raison ? Voilà une question qui ne perturbe sans doute pas le mollusque ni l’hirondelle ou l’éléphant, au contraire de questions comme : qu’allons-nous trouver à manger ce soir ? Ou : comment assurer notre reproduction ? Interrogations que nous partageons avec eux. C’est donc une question qui ne concerne pas directement la survie de l’espèce, une question non vitale en quelque sorte. Et pourtant, chez les hommes, elle paraît universelle : nous sommes huit milliards et nous voudrions tous avoir raison. Pourquoi ? et devant qui ? Devant nous ? Devant les autres ? Qu’est-ce qui arriverait dans le cas contraire ? Quelles conditions faut-il réunir ? Est-ce possible d’ailleurs de les réunir toutes ? Et si nous avions tort de vouloir avoir raison ? Et encore est-ce si important d’avoir raison ? Je ne devrais pas poser cette question en introduction car si vous répondiez non, c’en serait fini de votre écoute ! Si la question se posait tout à fait différemment ? Devant le monceau d’interrogations que cette question soulève, il devient urgent de commencer par déterminer le sens de l’expression.

Une petite visite dans mes dictionnaires m’a rappelé que le mot raison vient d’abord d’un verbe latin qui signifie compter, penser. La raison appartient donc au domaine du mental. J’ai trouvé dans le dictionnaire philosophique de Lalande, ou celui de la langue française d’Alain Rey, des colonnes entières sur sa définition. La raison, vous voyez, celle que Kant a traitée dans sa Critique de la raison pure. Cette capacité d’établir une pensée logique qu’on nomme raisonnement. Un raisonnement logique est partageable par tout autre esprit logique, d’où qu’il vienne sur la terre et quel que soit son état social. C’est le postulat de toutes les éducations et les écoles que la pensée logique est partageable et qu’en plus, elle peut s’acquérir ou se développer. La raison s’éduque, nous pouvons tous accéder à un esprit « rationnel », « raisonnable » qui permette aux humains d’avoir une base commune, neutre et objective loin des passions et des particularités individuelles. Cette neutralité et le caractère indiscutable du raisonnement lorsqu’il est rigoureux, culmine dans la démonstration. On le voit particulièrement dans les sciences et les mathématiques. Avec un grand R, la raison est donc l’antidote de la superstition, des croyances obscures et moyenâgeuses, elle est du côté de la lumière, sa victoire a mérité un siècle : le siècle des lumières. Nous ne savons pas encore s’il faut avoir raison, mais selon les dictionnaires, il est clair qu’il est bon d’avoir de la raison… sans devenir raisonneur pour autant !

Du côté de l’absence de raison, il y a quelques mots construits avec le préfixe négatif in- qui signifie la négation. On le trouve dans les mots ir-raisonnable, ou ir-rationnel, c’est-à-dire hors du champ de la raison. Mais on rencontre surtout une famille de mots qui commence par le préfixe dé-. Celui-ci décrit un mouvement vers le bas, comme dans descendre, déchoir, puis aussi l’annulation, comme dans détruire (avec mouvement vers le bas) ou dératiser. Par ce préfixe, la langue nous indique que perdre la raison, c’est une chute. On sombre dans la déraison, on fait des choses déraisonnables. En un mot, l’antonyme de raison, c’est la folie.

Pour la locution avoir raison, alors, que disent mes dicos ? La réponse est rapide et tient en une ligne : avoir raison, c’est être dans le vrai, être en accord avec la raison. Ici quand on n’a pas raison, on n’est pas forcément fou pour autant, on a simplement tort. Mais on n’a pas envie d’être fou, et qui a envie d’avoir tort? Personne ! Alors à moins d’un paradoxe, la réponse à la question de cette conférence est oui, oui, bien sûr qu’il faut avoir raison. Plus exactement, il ne faut surtout pas avoir tort. Pourquoi ?

Cela tient à notre conception du monde et de la société. Vous connaissez la chanson de Jacques Dutronc : Sept cent millions de Chinois, et moi, et moi et moi ? Elle présente bien la dichotomie, l’abîme qui se trouve entre le monde entier d’une part, et nous, et nous et nous, de l’autre. De ce fait, nous acquérons à nos propres yeux une importance centrale et essentielle qui nous enfle d’un peu de vanité, tout en nous remplissant d’une certaine crainte devant le nombre des autres ‘moi’ sur la terre. Cela nous amène donc à chercher à avoir raison devant nous-mêmes, et devant les autres, un peu comme une justification à notre présence sur la terre et une protection.

Hélas, ce n’est pas si facile d’avoir raison… pour en être sûrs ne serait-ce que devant nous, il faudrait que notre pensée soit vraiment conforme et à la réalité extérieure, et à la réalité de notre vraie personnalité. Or savons-nous qui nous sommes vraiment ? Il ne s’agit pas ici de métaphysique, du corps, de l’âme et de l’esprit. Tout simplement, savons-nous vraiment si nous aimerions le parapente ? Est-ce qu’on ne préférerait pas être trans-sexuel si on osait se poser vraiment la question ? Et est-il conforme à notre caractère d’être vacciné, ou de refuser le vaccin ? En d’autres termes, avons-nous eu raison dans nos choix ?

C’est assez compliqué à déterminer car pour la plupart d’entre nous, nous n’avons pas eu l’occasion de nous déployer tels que nous sommes. Nous avons été formés, voire formatés par ceux qui nous ont élevés : la famille, l’école, le milieu du travail, la société, et aussi par l’époque où nous vivons. Du coup nous pensons comme Aristote lorsqu’il remarque : « Ce qui paraît juste à une multitude, nous disons que c’est vrai ». En d’autres termes, nous avons appris à déléguer à d’autres notre liberté d’avoir raison pour nous-mêmes. Il faut voir avant de nous déterminer ce qu’en pensent les experts, les médias, le gourou, le parti, notre mari ou notre femme… De ce fait, nous représentons plutôt la somme de nos conditionnements qu’une individualité originale. Quand nous croyons avoir raison, qui a raison? En grande partie, la masse des mémoires et formatages qui nous ont construits tels que nous sommes.

Mais comme nous n’avons pas conscience d’avoir été à ce point conditionnés, cela ne nous empêche pas de nous identifier à ces convictions – même si elles ne viennent pas de nous, ainsi qu’à tout ce qui nous détermine, qui vient du monde extérieur et que nous finissons par intérioriser. Contentons-nous d’une seule vérification, à partir des métiers par exemple et voyons s’ils n’exercent pas une grosse influence sur nous. Prenons la lettre P. Que nous soyons pâtissier, pirate, podologue, professeur ou putain, c’est nous, aucune distance entre le métier et nous. Personne ne vous dira : « J’exerce le métier de pharmacien ». Ce sera donc  : «  Je suis pharmacien ». Nous rendons-nous compte des implications d’une telle formulation ? De la réduction de l’être qu’elle implique ? Je suis… pharmacien ? Si notre définition de nous-mêmes est celle de notre métier, nos choix, nos pensées etc vont en dépendre. Qui aura raison en nous ? Nous, ou le pharmacien ? Peut-être que notre nature profonde de pharmacien serait plus épanouie devant une pâte à gâteau ? En tout cas, sauf si nous en prenions conscience par nous-mêmes, il serait difficile à quelqu’un d’autre de nous faire entendre … raison.

En effet, dès lors que nous sommes identifiés à nos principes, il nous est insupportable de les voir remis en question. Puisque c’est nous, les garder, c’est une question de vie ou de mort ! En 1968, un certain nombre de communistes militants refusa d’admettre l’invasion soviétique de la Tchécoslovaquie car cet acte ne pouvait concorder avec ce qu’ils rêvaient d’un communisme généreux. Ils avaient fait de cette idéologie l’axe de leur vie et de leur foi. D’un seul coup tout se serait écroulé, le communisme aurait cessé d’avoir raison et eux avec. Ce fut un déchirement et une sorte de perte d’identité pour certains d’entre eux que de devoir admettre les faits. Par rapport à notre sujet, on ne sait toujours pas s’il faut avoir raison d’une façon générale, mais individuellement si, nous remarquons que cela nous est nécessaire. Oui, il faut. Il faut puisque nous ne pensons pas qu’avoir raison ne relève au départ que de notre mental, comme une posture qu’il prendrait. Et nous oublions que ce mental n’est qu’un élément de notre personnalité, et qu’il est ajustable. Non, sil s’agit de notre identité même. Une grande partie de la rééducation tentée par la communication non violente, dite CNV, est de ménager l’autre dans son égo, son besoin de survie et sa certitude d’avoir raison. On n’accuse pas l’autre d’avoir tort, on part de son propre ressenti. Pour donner une chance à l’autre admettre son erreur éventuelle, il faut d’abord qu’il se sente en sécurité. Et dans la mesure où il est identifié à ses opinions et ses pensées, il faut l’assurer d’abord que nous n’avons pas l’intention de les ébranler, et que le problème ne vient pas de lui mais de nous.

Pourtant cette nécessité d’avoir raison n’est pas sans danger pour nous. Car devenant imbus de cette conviction, quelle raison aurons-nous de changer un jour d’avis ou de comportement ? Aucune, pensons-nous : pourquoi le ferions-nous ? Eh bien parce que la vie est changement. Rien n’est permanent ni en nous, ni autour de nous. A supposer que malgré nos conditionnements, nous ayons eu raison dans nos choix, il se pourrait que ce qui était juste à un moment devienne complètement inadapté à l’évolution des choses. Vouloir mordicus avoir raison amène des risques d’entêtement et d’aveuglement au moment où les circonstances réclameraient un changement. Nous nous mettons à vivre dans un monde de plus en plus illusoire et déconnecté de la réalité.  « Il est dans son monde », disons-nous de certains.

Mais avoir raison, c’est avoir raison dans l’instant, rester en adéquation avec la vie telle qu’elle se déroule, d’une façon conforme à la réalité comme disait le dictionnaire. Si notre famille a habité au pied du Cumbre Vieja aux Canaries depuis des siècles, est-ce une raison de vouloir reconstruire notre maison à l’endroit même où est passé la lave du volcan quand il s’est réveillé ? Ou encore, nous avons eu raison d’embaucher à telle date avec tel employeur dans tel endroit, mais est-ce une raison pour y rester après toutes ces années alors que de nombreuses modifications ont eu lieu ? La vie peut nous en montrer de grandes : notre patron a eu un AVC et son remplaçant nous malmène, et des petites : la place où nous nous garions gratuitement tout près du bureau est désormais occupée par un olibrius. Les voyons-nous seulement, ces modifications ? et si nous les voyons en faisons-nous un sujet de réflexion ? Ou la conviction d’avoir raison nous a-t-elle fermé les yeux et les oreilles ? Si nous restons attachés à un équilibre qui s’est modifié, il est possible que nous commencions à avoir tort. Autrement dit, nous avons tort au moins de croire au bien fondé de notre obstination, nous avons tort de croire avoir raison. Nous voilà en porte-à-faux. Cramponnés au passé, sourds et aveugles à ce qui arrive ensuite, nous perdons toute lucidité et toute capacité non seulement d’avoir raison pour nous-mêmes mais aussi d’avoir de la raison. Avoir eu raison n’est pas une garantie éternelle.

Il y a plus : comme nous sommes en société et en interaction constante avec les autres, suffit-il d’avoir raison devant nous ? Avoir raison tout seul quand des millions de gens sont d’un avis contraire, c’est simplement être tout seul. « On a toujours tort d’essayer d’avoir raison devant des gens qui ont toutes les bonnes raisons de croire qu’ils n’ont pas tort. » disait Raymond Devos. Le nombre de savants persécutés pour avoir émis le résultat de découvertes opposées à l’idéologie dominante suffit à nous en convaincre. Qu’ils aient eu raison ne les a pas protégés, loin de là. De ce fait, nous avons raison de penser qu’il est impératif d’avoir raison devant les autres pour ne pas être tout seul dans notre cas. C’est une mesure de protection. Parce qu’avoir raison contre les autres , c’est trop dangereux.

Ajoutons à cela le plaisir la vanité : c’est vrai, si nous sommes notre seul public, les applaudissements manquent de puissance ! Je me demande donc si une seule personne n’a jamais entendu ou prononcé au moins une fois ce « Je vous l’avais bien dit! » du triomphe immodeste. Dans ce cas bénin, et pour répondre à la question de cette conférence, il ne « faut » pas avoir raison, mais c’est bien agréable… Nous avons tous passé aussi des moments où nous avons su mieux que les autres ce qu’il faudrait faire et comment. Nos réactions au début de la pandémie l’ont illustré abondamment. En avons-nous entendu ou proféré des « Y a qu’a – faut qu’on ? » Ou assez rapidement des « il aurait fallu , y aurait eu qu’à » etc ! Si nous nous sentons impuissants par rapport à la société ou à notre famille, nos réactions s’arrêtent là et alors trois solutions principales s’offrent à nous : l’oubli et l’indifférence, la dépression résignée et la soumission, ou la paranoïa, c’est-à-dire la folie de la persécution. Aucune n’est satisfaisante.

En revanche, si nous nous sentons puissants, comme avec nos proches, la donne change. Nous nous mettons à instaurer des rapports de force. Eh oui ! Vu que les autres aussi sont comme nous, ils ont exactement le même besoin fondamental que nous d’avoir raison. Alors surgissent des conflits sans solution, des guerres de tranchée, des harcèlements, des tyrannies familiales ou professionnelles. La certitude des uns et des autres d’avoir raison, l’enfermement dans cette conviction comme dans un bastion n’est pas la règle heureusement. Mais elle est quand même à l’origine de nombreuses souffrances, disputes et séparations de collègues, d’amis, d’amoureux, d’époux, d’enfants et de parents. Le seul dialogue possible dans ce cas est un dialogue de sourds : avec moi ou contre moi, aucune nuance de gris. Dans notre monde de dualité, on a souvent raison contre les autres parce que notre esprit s’ouvre difficilement à l’idée que chacun peut avoir raison en même temps. D’ailleurs, Gandhi nous a bien prévenu : « Chacun a raison de son propre point de vue mais il n’est pas impossible que tout le monde ait tort ! »…Fleuron de ce dysfonctionnement, la psychologie moderne a mis en lumière le profil du pervers narcissique. Il pousse le besoin d’avoir raison jusqu’à la destruction de la cible.

Et quand tout va bien ? Quand tout le monde se range facilement sous la houlette de qui déclare : « Je suis d’accord avec toi du moment que tu es d’accord avec moi ? » Eh bien on se trouve dans l’appauvrissement des personnalités et la ouate de la pensée unique. Le groupe est du même avis, s’oriente vers les mêmes métiers et pratique à peu près les mêmes activités. Il y a des familles de fêtards ou de dépressifs, de musiciens, de joueurs de tennis ou de profs, des maçons de père en fils et qui le font savoir sur la porte arrière de leur camionnette. Peut-être est-ce une source d’ennui ? En tout cas c’est une fragilité, si on en juge par l’équilibre de la vie sur la terre : il faut de la bio-diversité. Dans ce groupe ou cette famille, en cas de remous, combien y aura-t-il de solutions possibles devant l’adversité ? Une seule peut-être, les ouvertures de la différence ayant été clôturées. Or une seule solution, c’est plus fragilisant qu’un panel de solutions. Et connaissez-vous des groupes à l’abri des remous ? Aucun. Tout changeant sans cesse et nous aussi, il est inévitable que cela un jour ou l’autre nous présente des inconforts et des défis.

La nécessité d’avoir raison et d’entraîner les autres dans son sillage, est pareillement ressentie au niveau des collectivités et des états. En effet, avoir raison ne s’arrête pas en général à un constat intellectuel. Cela donne le pouvoir d’agir. Cela légitime ce qu’on va faire à partir de cette base. De là à inverser le processus et à légitimer nos actions par un camouflage de raison, il n’y a qu’un pas que les hommes ont souvent franchi. Qui veut noyer son chien l’accuse de la rage, dit le proverbe. Avec cynisme, nous affirmons que nous avons raison pour être légitimes, même quand nous savons dès le début que nous avons tort. Car ce qui nous importe n’est pas tant d’avoir raison que d’être légitimés. Contentons-nous ici d’un exemple français. Nous avons été de grands esclavagistes, puis grands colonisateurs. Nos colons n’avaient aucun soupçon d’avoir tort, au contraire, ils se sentaient légitimés dans leur captation des biens d’autrui et celle du pouvoir, de par leur supériorité auto-proclamée. A nous la raison, la seule bonne religion, l’unique civilisation etc ! Ajoutons la certitude de la supériorité de l’homme blanc sur toutes les autres couleurs du monde, tirée d’on ne sait quelle vanité autocentrée et irrationnelle, qui était également un argument massif. C’était donc quasiment de la philanthropie que d’envahir et de nous installer dans ces pays de nègres, de bougnoules et de macaques sales et sous-développés, du moment que nous y installions quelques hôpitaux et un consulat. Cette auto-évaluation a ratifié à nos propres yeux notre légitimité. Mais cette sorte de raison n’est qu’un dévoiement de la raison, c’est celle que décrivait La Fontaine dans Le loup et l’agneau : « La raison du plus fort est toujours la meilleure. » Jeux des égos, manipulations et auto-manipulations, jeux de la pensée.

Car rappelons encore qu’avoir raison est un point de vue du mental, et que le mental n’existe que par la pensée et sa parole. A-t-on besoin d’avoir raison quand on respecte l’autre dans ce qu’il est ? A mon avis non, il n’y a que des attitudes différentes et plus facilement conciliables. Et en cas de désaccord avec l’interlocuteur, l’autre a-t-il tort tant qu’il n’est pas confondu ? Vous remarquez que les termes qui caractérisent les débats sont militaires. Il y a battre dans dé-battre, il y a vaincre dans convaincre, un point de vue ‘l’emporte’ sur un autre, on a gagné ou perdu un débat comme on gagne ou perd un combat… Partant de là, qui ne peut ‘se défendre’ est perdant, le proverbe le sait bien qui nous affirme que les absents ont toujours tort.

S’il s’avère qu’on a tort, on devient le perdant. Le principal est alors de ne pas le reconnaître, à petite ou à grande échelle. La réaction d’un représentant de l’armée française lors de l’affaire Dreyfus est emblématique. Il y a bien longtemps de cela maintenant, en 1894, un officier juif alsacien nommé Dreyfus fut accusé d’avoir trahi la France au profit de l’Allemagne. Le procès fut emballé avec présentation de fausses pièces d’accusation sur fond d’antisémitisme, et l’officier fut condamné. Mais il clamait son innocence et deux ans après, on découvrit le véritable coupable, un nommé Esterhazy. C’est là que ça devient hallucinant. L’homme dont la culpabilité ne fut pas mise en doute, fut quand même acquitté à l’unanimité, et Dreyfus, dont l’innocence était désormais prouvée, resta accusé de trahison et interné. Motif ? Écoutons un représentant de l’armée : « Une erreur, lorsqu’elle est française, n’est plus une erreur ». Je m’arrête là dans le récit de cette affaire qui dura 12 ans et divisa la France car ce n’est pas notre sujet. C’est dommage, c’était très intéressant.

Il y a d’autres façons de l’emporter dans un débat que le déni et c’est ce que les cours de rhétorique ont développé depuis la Grèce antique. La rhétorique c’est l’art du discours, c’est à dire celui d’avoir raison. Les Grecs, d’ailleurs, acquittaient parfois des forbans en hommage à la belle défense de l’avocat, pour le plaisir de l’habileté de la plaidoirie. En d’autres termes, la rhétorique n’est donc pas exactement l’art d’avoir raison (ce qui serait plutôt du domaine de la philosophie) mais l’art de le faire croire, et peut-être même de se le faire croire. Cette possibilité de notre cerveau a donné lieu à bien des excès. Shopenhauer a exposé dans L’art d’avoir toujours raison 38 trucs utiles dont plusieurs viennent des Grecs. Madame Cody Goodfellow, reprise – et effacée ? par monsieur Chomsky, a recensé Dix stratégies de manipulation des masses. Juste pour voir à quel degré d’habileté nous en sommes pour nous-mêmes et si nous les utilisons, je vais y piocher pêle-mêle quelques exemples. Je ne suis pas seulement ici en train de blaguer, car vous allez voir : si vous êtes comme moi, vous allez parfois vous reconnaître tellement nous avons l’habitude de ces procédés. Les débats autour des vaccins vont nous fournir un champ d’observation facile et actuel.

Pensons-nous avant tout à nous attirer la sympathie de l’autre avant de lui rentrer dans le lard ? Cette hypocrisie est propre à faire baisser la garde de l’adversaire. Les Latins appelaient ça la captation de bienveillance et c’est encore vrai à l’instant même : « Ô noble assemblée ! quelle joie pour moi, quel privilège que de parler devant une assistance comme la vôtre ! » Ensuite, tous les coups sont permis. Vous pouvez dévier le débat, noyer le poisson, botter en touche, répondre à une question embarrassante par une autre question comme dans cette blague jésuite que j’affectionne. « Mon père, est-il vrai que quand vous ne voulez pas répondre, vous posez une autre question à la place ? – Ah bon ? Qui est-ce qui vous a dit ça ? » Généralisez abusivement surtout et falsifiez les propos de l’autre en les reprenant tendancieusement ou seulement en partie. N’oubliez pas que Talleyrand se vantait de mener à la guillotine n’importe qui à partir d’un écrit, rien qu’en le caviardant (c’est à dire en lui par soustraction de certains mots ou plus). Déformez ses idées en utilisant un vocabulaire à connotation négative, par exemple, ne parlez pas d’opposants au vaccin ou au pass sanitaire, mais de complotistes.

Vous êtes à court de contre-argument ? Qu’à cela ne tienne, déconsidérez la personne plutôt que ce qu’elle dit et utilisez le sous-entendu. Il est bien difficile de répondre à un sous-entendu qui par principe, n’a pas été énoncé… Par exemple, susurrez à un cadre : « Seules les aides-soignantes et les femmes de ménage refusent le vaccin dans le milieu médical. » (sous-entendu, elles sont beaucoup moins bien que toi). Vous avez le droit de combiner plusieurs procédés. Ici, appréciez au passage la généralisation abusive (les aides soignantes…) et le machisme ordinaire : ce ne sont que des femmes. Passez à l’attaque personnelle directe : « Je me tâte encore pour le vaccin. – De toutes façons, tu as toujours été contre tout. » (ce qui n’était pas le sens des paroles du premier locuteur). Notez ici l’appui supplémentaire apporté par l’exagération et le ton péremptoire. Interrompez votre interlocuteur pour l’empêcher de développer sa pensée et pour caser la vôtre à la place. Déconsidérez d’autres personnes du même avis que votre adversaire de cette façon : « Justement, le professeur Raoult dis… – Raoult ? Non mais tu as vu ses auto-portraits dans son bureau ? Tu vas croire un mégalo ? » Ne soyez pas trop pointilleux sur la validité de votre contre-argument… Dans la même veine, surévaluez ceux qui sont dans votre camp.

N’oubliez pas de faire usage d’un des mécanisme de la maltraitance qu’est la culpabilité : si ça va mal, c’est de ta faute : « A cause de toi (c’est à dire de ton refus), d’autres vont tomber malades et peut-être mourir. » Et jugez-le : «  Tu es irresponsable ( dire simplement : c’est irresponsable, ce serait trop mou !) » Bref, en exploitant le principe de l’identification des humains à leurs opinions, déstabilisez l’autre en confondant ses positions et son identité. Au besoin, injuriez-le un peu afin qu’il perde de vue son raisonnement initial et baladez-le dans l’émotionnel. Sympa, non ? Spécifiquement humain en tout cas, je n’ai jamais vu ni chien ni raton-laveur occupé à de telles pratiques. Ou alors, c’est quand je n’étais pas là.

Heureusement, il est aussi possible d’avoir raisonnablement raison, sans passion ni manipulation, mais ce n’est pas si facile. Tout le monde connaît le syllogisme selon quoi si A=B, et si B=C, alors A=C . Un assez grand nombre de démonstrations procède pas à pas selon ce principe, en introduisant peu à peu de nouvelles idées. Le maître mot alors est la rigueur du raisonnement et la vigilance de celui qui écoute comme de celui qui parle. Car si on introduit une erreur quelque part, elle se retrouve ensuite partout dans le raisonnement. Un exemple connu de syllogisme dévié prouve en deux coups de cuillère à pot que Socrate est un chat. Vous vous souvenez ? Socrate est mortel, or le chat est mortel, donc Socrate est un chat. Il a suffi de mettre abusivement deux termes incomparables dans une balance égale pour que le raisonnement perde toute validité. Voyez ? Je porte un manteau, or le porte-manteau aussi, donc je suis un porte-manteau… Imaginez la suite d’une démonstration qui partirait de cette base !

Lorsqu’on part d’une prémisse fausse ou insensée, tout le reste devient faux ou insensé. Les scientifiques se moquent d’eux-mêmes avec l’exemple de l’expérience sur la grenouille : « Lorsqu’on coupe une patte à une grenouille et qu’on lui dit : Saute ! elle saute. Lorsqu’on coupe deux pattes à une grenouille et qu’on lui dit saute, elle saute, et lorsqu’on coupe trois pattes à une grenouille est qu’on lui dit saute ? Elle saute. Mais lorsqu’on coupe quatre pattes à une grenouille ? Lorsqu’on coupe quatre pattes à une grenouille, elle devient sourde. » La méthode avait de la rigueur mais les prémisses étant erronés, la conclusion est rigoureusement fausse. Et pas seulement : toute l’expérience était égarement.

Pour avoir raison, il est donc essentiel de partir d’une base vérifiée et que nos déductions et progressions soient justes. C’est très important car nous pensons avoir raison d’asseoir toute notre vie, nos sociétés entières sur ces raisonnements. Et que dès que nous avons raison, nous l’avons vu, nous restons arque-boutés sur nos positions. Le libéralisme par exemple affirme que les prix s’équilibrent d’eux-mêmes par la concurrence. Cela suppose que toutes les forces en présence soient suffisamment équilibrées pour faire contre-poids, mais ce postulat est-il vérifié ? On sait bien que quelques dizaines de personnes pèsent le même poids financier que plusieurs millions d’autres. Des systèmes économiques entiers reposent pourtant là-dessus, et à la fin, où est l’auto-régulation ? Dans notre monde qu’est-ce qui est équilibré, entre les pays et à l’intérieur de chacun d’eux ?

Nous avons aussi donné raison à Darwin et nous conduisons nos vies et nos sociétés en fonction de sa théorie de l’évolution par la sélection naturelle. Si seuls les meilleurs survivent, nous sommes absolument contraints nous aussi d’avoir raison le plus souvent possible, ne serait-ce que pour nos descendants.C’est ainsi qu’avoir raison sur (et contre) les autres devient même une forme d’altruisme envers les nôtres ! C’est ça, l’univers impitoyable du tri sélectif. Nous intériorisons la crainte de ne pas être au top et les autres sont tous des ennemis potentiels, surtout s’ils sont meilleurs que nous. N’est-ce pas un étrange moyen de progresser ? De progresser ensemble ? Est-ce un gage d’harmonie ? S’il faut se débrouiller pour être au-dessus du panier, les manipulations génétiques ou robotiques ouvrent techniquement des moyens chaque jour plus aboutis. Bien sûr, ceux qui sont restés au fond du panier sont en position d’asphyxie, mais ne serait-ce pas justement une nouvelle preuve de la loi de la sélection naturelle ?

Est-il possible de remettre tout cela en question si nous n’en sommes pas satisfaits ? Absolument oui.

Revenons donc au début. Au fait que toutes nos certitudes viennent de nos pensées. Pour être sûr de ne laisser aucune place à l’erreur, posons la question à la base, au niveau de la pensée en elle-même puisqu’elle est l’instrument de tout le mécanisme. Une pensée peut-elle jamais être dans le vrai, quoi qu’elle pense ? Selon Krishnamurti, la réponse est non. Il démontre partout dans son œuvre et dans Amour et solitude que la pensée est toujours vieille. Elle est alimentée par nos expériences et par notre mémoire et son champ est si petit qu’elle en est mesquine. J’ajoute que la plus grande partie des mots eux-mêmes sont vieux, ils nous ont été transmis de génération en génération. La pensée ne fonctionne qu’avec le passé et ce passé la limite. Car peut-on faire du neuf avec du vieux ? Quand arrive une nouvelle situation, un nouveau paradigme, la pensée est obligée de chercher des analogies avec des expériences ou des savoirs passés. Elle rapetisse tout nouveau paradigme à ce qu’elle connaît déjà, elle rétrécit tout. Elle reste donc décalée et par nature inadaptée. Toutes nos limitations psychologiques la restreignent encore davantage.

Voici un exemple de limitation psychologique : Il y a 2600 ans, Xerxès roi de Perse alla à Delphes demander quelle serait l’issue d’une guerre qu’il voulait engager contre Athènes. Il lui fut répondu que s’il partait en guerre, un grand empire serait détruit. Xerxès se frotta les mains et pensa aussitôt qu’il s’agissait d’Athènes. Pourtant, un peu de jugeote l’aurait persuadé qu’en fait de grand empire, il ne pouvait s’agir que du sien, Athènes appartenant à une confédération. Il fit donc installer sur une falaise au bord du détroit de Salamine un trône et quelques musiciens pour assister à sa victoire complète, et fut le spectateur impuissant de son désastre. Enfermées dans ce détroit, ses trirèmes s’éventrèrent les unes les autres. Il avait cru avoir raison parce qu’il avait été incapable d’écouter vraiment ce qui lui avait été annoncé et de penser autrement qu’avec sa psychologie autocentrée.

Par conséquent si nous sommes d’accord avec Krishnamurti, l’idée même qu’il faut avoir raison est fauchée à la base. Avoir raison, c’est toujours du domaine du mental. C’est une posture de la pensée. Et puisque c’est une pensée, l’idée même qu’il faut avoir raison est comme la pensée : fausse, dépassée, bornée et incomplète. La pensée étant fausse, tout ce qu’elle pense est faux, point barre.


Ensuite, puisque l’injonction d’avoir raison repose sur l’idée de la séparation des êtres, reprenons aussi ce point-là. Sommes-nous vraiment séparés les uns des autres ? Vous me direz que c’est l’évidence même, et la traduction littérale de ce mot évidence, c’est que ça saute aux yeux. Alors précisément, que sont nos yeux ? Une partie de notre corps qui voit d’autres corps. Il faudrait donc plus justement énoncer : Nos corps sont séparés. Nos matières sont loin les unes des autres. La solitude nous assaille et les textos qu’on s’envoie n’y changent rien : notre peau fait frontière entre notre densité et le vide autour de nous. La chose nous paraît d’ailleurs si pénible que nous cherchons à y remédier et j’ai lu que la distanciation physique demandée ces derniers mois avaient eu de sombres conséquences sur plusieurs. Cette ‘évidence’ de séparation nous conduit à penser le monde, la planète, que dis-je, l’univers, comme une série d’objets. Et considérant tout comme objets, nous avons tout chosifié. Mais si ce n’était qu’une parcelle de vérité ? Alors, en imaginant que c’est la vérité tout entière, nous serions en plein égarement.

Si nous avions tort dans la définition du corps comme objet, et donc objet séparé, et donc objet mis en danger par sa minorité écrasante, tout ce qui s’en est suivi s’écroulerait. Examinons. Avons-nous pris assez conscience que notre corps est constitué d’atomes ? Alors un atome, avons-nous pris conscience que c’est formé de 99,999999etc % de vide ? Comment se fait-il que le raisonnement universel des hommes se base sur une exception de 0,00000000etc 1 % alors que Démocrite il y a 2500 ans avait déjà affirmé l’existence des atomes ? Et surtout plus d’un siècle après les découvertes quantiques ? Vous souvenez-vous de vos copies de collégiens ? Si nous avions eu 0,0000001 % de juste, quelle aurait été notre note? Il est donc temps de réviser notre copie.

Mais d’abord, mettons-nous d’accord. Je n’ai pas l’intention de nier ces corps que nous voyons, pensons et sentons, il s’agit juste de chercher à intégrer vraiment l’information précédente qui porte sur la quantité de vide qui nous compose pour avoir disons, encore plus raison. En partant des découvertes scientifiques que notre corps est presque entièrement fait de vide, reconnaissons que la frontière entre nous et le vide autour de nous devient très très ténue. Si nous prenions vraiment conscience de cela, adieu la séparation ! Pourquoi le vide à l’intérieur de nous serait-il différent du vide à l’extérieur ? Le vide n’a pas de frontière, les radiations de Tchernobyl ne s’arrêtent pas au-dessus du Rhin. Cela ne se peut pas, c’est impossible. Il faut un objet pour poser une limite, et il faut un point de vue localisé pour la voir. Le ciel n’a de limite que celle de notre vision. Déplaçons-nous, nous verrons un autre ciel, et pourtant c’est le même. La conscience que nous sommes essentiellement ce vide nous apporterait l’infini. Nous aurions conscience d’être ce corps, et aussi, et en même temps, d’être le champ quantique, l’universel. Ce qu’on a aussi appelé Dieu, le Soi, la Source, Je Suis, ou le Grand Esprit.

Nous n’aimons pas ce mot de vide, la nature non plus parait-il puisque dit-on depuis Aristote, elle en a horreur. Heureusement, la science prouve maintenant que le vide n’est pas vide, il est rempli de mouvements invisibles et d’ondes où passent au moins ce qui nous permet d’allumer la télé et de brancher la WIFI. Depuis des millénaires, la Chine ancienne nous explique que le vide est un plein d’énergie qu’elle nomme chi, que l’Inde nomme prana, et les Chrétiens probablement Saint Esprit. Cette intelligence, cette énergie information unifiée et universelle, nommons-la conscience. Quelles en sont les implications ?

Eh bien par exemple, que notre mort n’existe pas, ou alors à 0,000000001 %. Nous pouvons donc répondre que non, il ne faut plus avoir raison. Car si c’est pour survivre qu’il le faut, nous sommes libérés à presque 100 % de cette nécessité. Ce qui apparaît, change et disparaît, ce sont les objets, les corps, les formes, comme l’a repéré Bouddha. Ce qui n’a pas de forme, dit-il, ne peut pas naître ni changer ni disparaître, forcément. C’est invariable. Et ce vide n’est pas la mort, c’est l’infini de la conscience. Il suffirait que nous nous en rendions compte pour redevenir heureux et tranquilles devant la mort. Et alors, l’urgence au moins d’avoir raison disparaîtrait comme une plume au vent.

Deuxième implication, il n’y a plus non plus de danger venant d’autres entités que nous, puisqu’il n’y a plus rien d’extérieur à nous, sauf toujours à 0,00000001 %. Quel repos ! Car si pour avoir raison dans l’ancien paradigme il fallait nous positionner les uns contre les autres, dès que nous aurons vraiment compris ce qu’il en est, cela deviendra un pur non sens de nous battre contre autrui, de le mépriser ou de l’utiliser. Ce serait nous battre contre nous-mêmes. Ce serait de l’automutilation, et l’automutilation, ça se soigne. Elle est un signe que nous sommes gravement malades. Et en effet, ce serait une folie de nous épuiser à avoir individuellement raison contre les autres et même devant eux si nous sommes aussi et d’abord la totalité dans laquelle ils sont comme nous. Notre pensée rame un peu pour comprendre cela, et nous ne pouvons pas le vivre. Notre conscience personnelle ne peut pas réaliser avec la vieille pensée limitée ce que cela représente.

Pourtant nous avons à notre disposition l’exemple d’un tout qui fonctionne comme une unité, dans l’union sans confusion. C’est notre corps, on ne peut pas faire plus proche. Il comprend des atomes en quantité irreprésentable. Selon une étude de l’université de Washington, une cellulehumaine contient en moyenne 1 suivi de quatorze zéros d’atomes. Chiffre qui ne dit rien à mon cerveau, je l’avoue, et ce n’est que le début. Parce que pour savoir combien nous possédons d’atomes en tout, il faudrait multiplier ce nombre par le nombre de nos cellules… et cette université considère que nous avons un nombre de cellules égal à celui des atomes dans une seule cellule, soit 10 puissance 14. C’est-à-dire 10 puissance 14 fois 10 puissance 14 ? Vous me suivez ? Vous êtes toujours là ? Pas moi, mon cerveau a bugué depuis longtemps, je me suis contentée de recopier ces données pour vous.

En revanche mon corps semble gérer ça avec facilité et à peu près dans l’harmonie. Il sait, lui, être un dans la multiplicité. La cellule de mon œil est différente de celle de mon pied mais tout le monde travaille ensemble, l’œil protège le pied des aspérités du chemin tandis que le pied me mène où le veut le cerveau. Le même sang irrigue en haut et en bas sans chercher à monter plus haut ni à exploiter le bas. Vous imaginez la catastrophe dans le cas contraire ? Berk !

Ce qui est possible et merveilleux à une échelle infiniment petite pourrait l’être aussi à une échelle plus grande. Huit milliards d’humains, ce n’est que huit milliards après tout, trois fois rien par rapport au nombre des atomes d’un seul de nos corps… Comme cela reste impossible à comprendre, Amma a donné une comparaison : le monde est comme une seule fleur dont chacun de nous est un pétale. Aujourd’hui, nous travaillons à la destruction de la fleur, nous pensons avoir raison de lutter pétale contre pétale, ou de nous courber devant la pensée qu’il ne saurait en être autrement. Notre mental ne peut pas concevoir le monde comme une totalité, ni penser l’infini, ni penser l’amour, cela n’est pas de son ressort. Et c’est lui qui commande en nous. Peut-être faudrait-il rééduquer notre œil et nous voir comme les pétales d’une seule fleur, et les autres, tous les autres et la nature et les quartiers aussi.

Dans ce nouveau monde unifié, qui aurait raison alors ? Il faut pour répondre à cela changer d’échelle. Ce qui aurait raison, ce n’est pas notre intelligence personnelle et localisée dans notre tête, mais celle de l’univers, l’intelligence infinie du tout qui prend soin de chacune de ses parties. De même, dans notre corps, le cœur envoie le sang dans chaque cellule sans aucune discrimination. Notons que nos fonctions vitales sont déjà prises en charge par une intelligence qui échappe à notre pensée et à notre volonté, ne serait-ce que la digestion et la respiration. Heureusement, sinon nous ne pourrions survivre au sommeil. Dans ce nouveau paradigme, nous serions délivrés de la nécessité de vaincre pour survivre, puisque la vie serait le programme général. Nous n’aurions plus qu’à nous laisser porter dans la conscience universelle unifiée et à profiter de la vie. On a vu que dans un groupe la pluralité des informations et des esprits permettait de trouver de meilleures solutions aux défis de la vie, alors si nous obéissons à une intelligence globale qui possède toutes les informations de l’espace et du temps, il est évident que des solutions vont se présenter, auxquelles nous n’aurions jamais pensé.

Affranchis de la tyrannie de la dualité, il ne serait plus important d’avoir raison  car tous nos petits moi pourraient avoir raison au sein d’un grand moi, sans condamnation. Avoir tort serait moins grave et surtout moins courant. Au contraire, libérés de devoir nous défendre des autres, nous pourrions nous dire comme Simone de Beauvoir : « J’accepte la grande aventure d’être moi. » Un moi avec un petit m bien sûr, au sein d’un unique Moi avec un grand M comme celui du mot Amour.

C’est un renversement complet. Comment le vivre ? Essayer de comprendre, certes, avec ce que nous avons de mental, et puis apprendre à notre mental à tenir la petite place qui est juste et nécessaire pour notre existence, pas plus, et surtout pas tout. Cette seule modification permettra l’expression optimale de tout ce qui n’est pas lui et qui est nous quand même : notre intuition, notre unicité, notre talent, notre élan vital, notre enthousiasme, le jaillissement de notre amour. Tout ce qui est en harmonie avec l’ensemble. Il nous faut donc apprivoiser la paix, le silence inconnu de la pensée. Comme le signale saint Paul de Tarse, nous avons à nous « laisser transformer par le renouvellement de notre intelligence. » Cela s’apprend et c’est peut-être long. Lorsqu’on s’est cassé un os et qu’on est resté quelques semaines dans un plâtre, il faut bien suivre de nombreuses séances de rééducation et nous y allons quand même. La rééducation d’un mental faussé depuis des millénaires ne nous sera sans doute pas donnée d’un coup. Mais ne dit-on pas que l’important, c’est le chemin ?

Faut-il obéir à la loi ?

La question ‘faut-il obéir à la loi ?’  n’est-elle pas une question subversive en elle-même ? Commençons par le premier mot : qu’est-ce que c’est que ce « faut-il » impersonnel et qui sonne comme une nécessité inéluctable ? La langue ne permet pas de je faux, tu faux qui laisserait une place au libre arbitre de la personneAvec ce verbe, c’est du tout ou rien. Du coup le deuxième terme, obéir, est d’une grande importance. Car l’obéissance, c’est devoir se plier à autre chose, ou autre personne que soi et supérieure en autorité. Cela marque la séparation et la distance de celui qui obéit avec cette autre chose, cela marque la soumission, c’est apparemment contraire à la liberté. Alors s’il est inévitable de se soumettre à la loi, la moindre des choses, c’est de savoir ce que c’est. Eh bien cest simple, la loi c’est ce à quoi on doit obéir. Mais qui a décrété ça ? Qui décide la loi et dans quel esprit ? et pourquoi le ferait-on ? A l’heure des vaccins et des passeports vaccinaux, des couvre-feu, des masques et des fermetures de divers établissements et entreprises, le sujet dépasse le loisir intellectuel, il concerne notre vie quotidienne.

Débarrassons-nous d’abord des lois dites de la nature. Les lois physiques sont des constatations : c’est comme ça parce que c’est comme ça, nécessairement, nous n’avons pas à y réfléchir et l’obéissance n’est pas une question de libre-arbitre. Par exemple, comme l’eau bout à 100°, sauf interventions de facétieux scientifiques, si on veut qu’elle boue, il faut la chauffer jusque là. Et sur la terre, chaque fois qu’on lâche un corps dans l’espace, il tombe. Tout le monde le sait, c’est imparable. La réponse est donc bien : il faut.

A moins qu’il ne faille ajouter à ce « il faut » une petite précision : il faut jusqu’à maintenant. Car pendant longtemps on a cru que les lois de l’univers étaient immuables, que la terre avait été de toute éternité celle qui se présentait à nos yeux. Il était donc inutile, absurde et même sacrilège de se demander s’il fallait y obéir. Pourtant, notre modernité a découvert que ni la terre ni l’univers n’étaient figés. Au dix huitième siècle, Buffon a découvert des fossiles de coquillages au sommet des montagnes. Mais ! Mais alors… la mer un jour s’y était trouvée ? Et le vivant, avait-il subi aussi des changements ? Les découvertes de Lamarck ont montré que oui. Jusqu’à l’univers, qu’on croyait stable, et qui est finalement en expansion, en expansion accélérée même.

Si tout change en fonction de différents facteurs, qu’est-ce qui empêcherait l’homme d’y ajouter son grain de sel pour ne plus avoir à se soumettre s’il y trouve du désagrément ? Obéir aux lois de la nature devient soit un signe d’impuissance, soit la preuve de notre consentement. La réponse n’est plus nécessairement oui.

De fait, notre modernité a contourné un certain nombre de ces lois qui la dérangeaient. Au sujet de la pause réclamée par la nuit, elle a inventé l’électricité, libéré les heures du coucher des hommes et elle en a profité pour généraliser le travail nocturne. Pour l’avenir, elle investit des milliards dans des recherches sur la modification du climat. Par exemple, on sait déjà transformer un nuage en pluie : il suffit de lui injecter un peu d’iodure d’argent. Cela précipite les précipitations et il ne pleut pas plus loin. C’est de cette façon que les Jeux Olympiques se sont déroulés au sec à Pékin tandis que des pluies abondantes trempaient sa grande banlieue. D’ailleurs je me demande si la France ne poursuit pas de recherches pour protéger Roland Garros ! Rien n’échappe désormais à l’appétit de l’homme de modifier les lois de la nature. Rien, pas même la mort. C’est vrai, la loi de la mort est dérangeante. Certains transhumanistes le lui font savoir.

 

Les lois de la Nature qui paraissaient infrangibles sont maintenant sujettes à contestation, mais il faut reconnaître que nous ne les avions pas choisies… Qu’en est-il des lois inventées par les hommes – il faut bien dire ‘les lois des hommes’, puisque les femmes sont remarquablement absentes de leur élaboration en général ?

Ces lois sont loin d’être identiques dans le monde, mais il y en a partout. Pas un pays qui n’en soit pourvu, pas une époque non plus. Cette universalité laisse à penser qu’elles sont utiles. Dans ce cas, il faut leur obéir. Peut-être que quand il n’y a pas de loi dans une société, c’est le bazar ? Le bazar ? Pire, même, selon le philosophe Hobbes : sans loi, la société est le lieu de tous les dangers.

Pour lui, il était évident que laissé à lui-même, l’homme est un loup pour l’homme. On pourrait penser qu’il a vécu dans une époque troublée de férocités et de guerres de religion, propre à lui inspirer cette doctrine et c’est vrai. Mais plus tard, Marx a défini le capitalisme comme « l’exploitation de l’homme par l’homme », et on peut en dire autant de presque tous les systèmes politiques en -isme. Le libéralisme, le totalitarisme, le népotisme et même le communisme. N’est-ce pas une autre façon de dire la même chose ? Pour en revenir à l’assimilation de l’homme au loup, elle est bien plus ancienne que la pensée de Hobbes. Homo homini lupus, c’est latin. Nous ne sommes pas de bonne compagnie les uns pour les autres.

Pourquoi sommes-nous si ensauvagés qu’il nous faille des cadres, sinon des cages ? Les bouddhistes ont depuis longtemps une réponse à cette question : parce que nous souffrons. Et pourquoi souffrons-nous ? Parce que nous ignorons notre véritable nature, de telle sorte que nous sommes ballotés entre l’attraction et la répulsion, l’avidité et le rejet. Ignorance, avidité, répulsion, ce sont trois poisons, c’est à dire trois empoisonnements qui nous tuent. Dès lors, il faut trouver des moyens de survivre, et apparaît la loi.

En effet, à cause de notre ignorance, nous nous sentons isolés, séparés dans notre corps du reste du monde et donc par nature dans un danger constant, ne serait-ce que par la disproportion du nombre. Cela nous plonge dans une peur effroyable de la mort, et encore plus, d’une mort prématurée. Nous avons peur les uns des autres et des circonstances, sans compter comme on le revoit aujourd’hui, peur des microbes et des virus. Dans la jungle véritable, le danger s’accroît avec la faiblesse. En société aussi, plus nous sommes pauvres et faibles, plus nous sommes en danger, car dans la jungle comme parmi les hommes, la raison du plus fort est toujours la meilleure. Entre l’avidité des uns et la répulsion des autres, que serions-nous donc sans la loi protectrice, que des proies ?

Dans cette situation, une loi ancienne prend acte de la violence des hommes entre eux et tente de la contenir sans chercher à l’interdire : c’est la loi du Talion. Cette loi est courte, claire et si j’ose dire, frappante, elle dit : « Œil pour œil, dent pour dent. » Cela paraît dur et d’ailleurs aujourd’hui, quand un enfant l’applique, elle est contrariée par les surveillants dès les cours de récréation. Pourtant, lors de sa promulgation, elle marquait un progrès.

En effet, vu l’importance que nous nous auto-accordons, toute offense faite à notre personne prend un caractère de gravité extrême. Notre égocentrisme démesuré, par réaction peut-être à notre peur, fait de chacun de nous le centre exclusif d’un monde autour duquel tout (les autres, les circonstances et quasiment les astres) tout doit graviter. Par conséquent, qui nous traite d’abruti prend des risques inouïs : ses os, – ou sa carrière, pourraient bien en être brisés. Et de nombreux écervelés ont perdu la vie en duel pour avoir heurté l’amour propre d’un bretteur. C’en arriva à un tel point d’hécatombe qu’il a fallu formellement proscrire les duels en 1626, sous peine de mort et de confiscation des biens. Pourtant, quand j’étais jeune, j’ai encore été témoin d’une provocation en duel et malgré mon grand âge, je peux vous assurer que ça ne remonte pas au 17ème siècle ! Et les western, hein ? Que seraient-ils sans duels ?

Cette loi du Talion admettait que chacun pouvait se faire justice soi-même, puisque tel était le cas, mais elle ordonnait de mesurer la riposte à l’offense. Elle instituait qu’une fois que l’offense aurait été vengée, et vengée proportionnellement, il faudrait la considérer comme réparée. Et l’oublier. L’inconvénient de cette loi pour une société est qu’elle permet la justice personnelle, i bien qu’elle dépend de trois facteurs incontrôlables : une juste évaluation de l’offense, une information partagée par tous les intéressés et enfin la mémoire des faits. Œil pour œil, oui, à condition que l’entourage du deuxième borgne soit informé et qu’il admette que c’était lui le premier éborgneur. Ensuite, tous doivent s’en souvenir. Sinon, on aboutit à un festival de représailles en cascade, chacun son tour et de famille en famille, vendetta. Comme l’a résumé Gandhi, en suivant la loi du Talion nous arriverions à un monde d’aveugles. Et j’ajoute, probablement d’édentés !

La loi du Talion reste trop soumise à l’arbitraire et aux dérapages, elle ne permet pas aux peuples de vivre tranquilles. Dans l’ensemble de leur évolution, ils ont donc délégué l’élaboration et l’application de leurs lois à des tiers, des rois, des philosophes, des prêtres. Ou à l’état, à des systèmes politiques, et de plus en plus à des experts. Voyons dans quelles conditions les hommes (enfin, la majorité d’entre eux) ont accepté et même souhaité cette dépossession de leur liberté.

D’abord, dans les états de droit et particulièrement dans les démocraties, la loi est « l’expression de la volonté générale », pour reprendre l’article 6 des Droits de l’homme et du citoyen de 1789. De ce fait, l’individu compris dans la collectivité est par principe d’accord avec la volonté générale. En obéissant à la loi, c’est à lui-même qu’il obéit, si bien que sa liberté est pleine et entière au sein même de l’obéissance. La loi n’est pas l’ennemie de la liberté, elle la rend possible. Nous appartenons à un clan, une nation et nous en partageons les lois, notre groupe est garant de la sécurité de chacun et réciproquement. Nous obtenons ainsi grâce à la loi une paix consensuelle. La question n’est pas de savoir s’il faut obéir à la loi mais de constater que c’est mieux ainsi : la loi est utile à chacun.

Toutefois, pour emporter l’adhésion de l’ensemble de ceux qui doivent se ranger sous elle, elle doit représenter tout le monde de la même façon, à quelque niveau social qu’on se trouve et quelle que soit sa couleur ou ses opinions, sa religion. Son allégorie a les yeux bandés comme gage de son impartialité. La loi doit réellement servir de contre-force à la sauvagerie du plus fort et à son avidité pour protéger les plus démunis. Lacordaire disait : « Entre le riche et le pauvre, entre le puissant et le faible, entre le maître et le serviteur, c’est la liberté qui opprime et la loi qui affranchit. » Il aurait fallu ajouter : Entre les hommes et les femmes, distinction qui n’était hélas pas venue à l’esprit de Lacordaire… En France, les femmes ont dû attendre 1963 pour avoir le droit de chéquier, mais si nos ressources sont inférieures à 11 662 euros par an, nous bénéficierons d’une aide juridictionnelle de la part de l’état qui prendra en charge les frais d’avocat en cas de besoin. C’est d’ailleurs très clairement énoncé dans la première phrase de l’article 1 de cette déclaration : «  Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droit. » De la même époque date notre devise : liberté, égalité, fraternité

Enfin, puisque la loi nous sert à survivre au sein de notre ignorance de base énoncée par Bouddha, elle doit être en grande part consacrée au maintien de notre sécurité. Dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, la sécurité sous le nom de ‘sûreté’ est considérée comme un droit ‘naturel et imprescriptible’. Sans la sécurité, rien de ce qui pourrait venir après n’aurait de raison d’être et dans la pyramide des besoins élaborée par Maslow il y quelques décennies, les conditions de survie et la sécurité sont les deux premiers étages à la base de tout le reste, qui vient se poser par-dessus.

La loi doit donc protéger des attentats contre la vie sous de multiples formes. L’assassinat, le terrorisme, le vol, le viol, la prostitution forcée, l’esclavagisme, la pédophilie, l’inceste, les trafics d’enfants, d’organes, de drogues, d’influence et la vente d’armes, et puis les escroqueries en tout genres sont des pratiques illégales et interdites. Leurs auteurs agissent dans la clandestinité et cachent leurs profits, des bitcoins au darkweb. Ils ne sont pas exemptés d’obéir à la loi générale et leurs lois, dit-on, s’ajoutent à celles de la société. Ne parle-t-on pas de la loi du milieu ? Sans compter la soumission interne aux impératifs des addictions internes. Puisque la loi protège l’homme des loups que sont les hommes, à part ceux qui choisissent le côté obscur de la Force, qui aurait donc envie de lui désobéir ?

Seulement, l’époque actuelle utilise ce mot jusqu’à saturation : dans le métro pour nos valises, au téléphone pour nos démarches, sur les affiches, à la radio, la télé et les réseaux sociaux à propos du corona, des vaccins et des masques. De nouvelles lois sont votées pour ce motif de notre sécurité, à tel point que certains parlent d’emballement ou de dérive sécuritaire.

C’est que les lois évoluent avec les hommes, puisque ce sont eux qui les font. Parfois, elles sont à la traîne des situations, parfois elles les créent. En effet, si on n’a pas le droit de faire ce qu’elles interdisent, tout ce qu’elles permettent est possible. En cela il faut obéir à la loi puisqu’elle garantit notre liberté individuelle dans son cadre collectif. Mais quand on dispose d’un peu de possibilité d’agir sur la loi, il est tentant d’en édicter en sa propre faveur, ou de l’aménager pour avoir davantage de pouvoir. C’est une des expression de l’avidité constatée par Bouddha. Une sorte de ‘tout pour moi rien pour les autres’ des petits enfants. C’est bien vrai qu’il est plus agréable de promener des valises diplomatiques que de craindre de devoir ouvrir ses bagages à un douanier, ou encore de se voter une augmentation substantielle de salaire plutôt que de devoir comme tout le monde se serrer la ceinture. Dès que le sens moral s’émousse, le pouvoir est très copain avec l’abus de pouvoir.

Alors comment le contenir ? Il n’y a qu’une solution, selon Montesquieu. Puisque par expérience, seul « le pouvoir arrête le pouvoir», la séparation des pouvoirs sera seule capable de garantir l’équilibre. Nous retrouvons, policé, les affrontements de la jungle, pouvoir contre pouvoir, territoire contre territoire, front contre front, haleine contre haleine. Quand la séparation des pouvoirs ne fonctionne pas, la loi devient l’expression de quelques uns. Tous les despotes et dictateurs le savent. Ils réduisent les instances de contre-pouvoir à l’état de décor et rien ne fait plus obstacle à leurs projets ni à leur folie. L’avidité et la répulsion font leur loi. Les tigres se promènent.

Alors, quand elle cesse de répondre à ses raisons d’être, faut-il continuer à obéir à la loi ? Chez nous, d’après la déclaration des droits de l’homme et du citoyen, la réponse est non. Sans ambages. La résistance à l’oppression appartient aux mêmes ‘droits naturels et imprescriptibles’ de l’homme que la sûreté dont nous avons parlé. Par exemple, la résistance à l’oppression fut le mobile de ce qui porta justement le nom de Résistance, en France lors de la deuxième guerre mondiale. Aujourd’hui, on rencontre aussi régulièrement la formule ‘désobéissance civile’.

Indépendamment de la botte des vainqueurs, il arrive que des lois de son propre pays soient iniques, ou simplement imbéciles. Expression d’une perversion ou de la bêtise, elles cessent d’être légitimes et ce qui s’est passé aux USA en donne un exemple. Après Trump, les américains ont élu Biden qui a passé ses cent premiers jours de présidence  à défaire une à une les lois, décisions et mesures de son prédécesseur. Investi de l’autorité du peuple par son élection, il n’a pas eu à désobéir aux lois, il les a simplement changées en leur nom. Dans tous les autres cas, il reste la possibilité de la désobéissance civile. Mais pour qu’elle se différencie de la simple infraction, il faut qu’elle se présente alors comme une objection de la conscience. Il faut donc à l’individu assez de lucidité pour prendre la mesure des choses et assez de courage pour désobéir. Ce sont souvent l’école, les artistes et les intellectuels qui sont chargés de l’ouverture de la conscience. Tous les pouvoirs abusifs cherchent à les contrôler, voire à les museler.

Il arrive donc que le droit positif (positif par opposition à l’état négatif d’une société sans lois) s’oppose au droit dit naturel, qui transcende les lois des hommes. Intéressons-nous de plus près à ce droit naturel. Sophocle dans Antigone l’a défini comme appuyé sur des « principes sacrés, infaillibles, divins, non de ce jour, non point d’hier, mais de tout temps, vivantes lois dont nul ne connaît l’origine.»

Notre époque par exemple est aujourd’hui choquée du caractère ‘monstrueux’ (le mot n’est pas de moi) du ‘code noir’, qui a légiféré sur l’esclavage en le justifiant et en le codifiant. C’était un code inique qui n’aurait pas dû avoir force de loi. Certes, il ne déniait pas à l’esclave le statut d’homme, nommé homo servilis, il lui accordait même les moyens théoriques de se protéger d’un maître trop cruel, mais il lui donnait un statut d’objet et de propriété. Conclusion, dans la vraie vie, un esclave ne pouvait pas se retourner contre son maître. Rousseau s’en étranglait dans le Contrat social : « Esclavage et droit sont contradictoires et s’excluent mutuellement ». Résister à l’oppression d’un maître aurait donc relevé du droit naturel et peut-être même d’un devoir de conscience. C’était par contre si lourdement réprimé par le doit public que cela demeura peu fréquent. C’était fait pour.

En vertu de ce droit naturel qui confine au devoir de conscience, on a reproché à Eichman, lors de son procès en 1961, d’avoir obéi à Hitler et d’avoir participé activement aux camps de concentration. Il avait été le coordonnateur des déportations et du massacre de millions de juifs dans toute l’Europe. Il a répondu qu’il désapprouvait déjà à l’époque ce qu’il faisait mais qu’il s’était considéré lié par la fidélité au ‘serment de loyauté’ qu’il avait prêté au préalable. En quelque sorte, il avait délégué sa conscience et son pouvoir à son supérieur. Il se tenait sincèrement lui-même pour innocent. Les gens furent suffoqués.

Mais rappelons l’expérience de Milgram, qui venait aussi d’horrifier le monde l’année précédente. Il s’agissait de demander à des expérimentateurs de se livrer pour la recherche à des expériences sur l’apprentissage. L’enseignant devait questionner un élève et le punir d’une décharge électrique, décharge accrue à chaque erreur, jusqu’à la charge quasi létale de 450 volt. Les derniers niveaux étaient pourtant signalés en toutes lettres comme dangereux devant la manette correspondante. Heureusement que l’élève était un acteur et que les manettes ne conduisaient aucune électricité car plus de 65 % des enseignants allèrent jusqu’au bout de la punition ! Pourquoi ? Ils pliaient devant l’autorité du savant en blouse blanche qui réitérait l’ordre au moindre doute du prof. Seuls 35 % des gens avaient donc le courage de s’opposer à une autorité qui ne leur était rien et ne les aurait aucunement punis, les autres auraient tué…

Dans ces deux cas, ce qui a manqué aux obéissants, c’est assez de lucidité sur ce qu’ils étaient en train de faire, c’est assez d’amour. Ce qui leur a manqué c’est la conscience de leur pouvoir personnel et de leur responsabilité. La désobéissance en effet est toujours individuelle, même si plusieurs individus décident ensemble de désobéir, et elle est difficile dans la mesure où il est toujours difficile de résister à l’autorité. La chose est assez connue pour que l’abus de position dominante soit un chef d’accusation en justice. Ce qui leur a manqué encore, c’est le courage parce que désobéir, la plupart du temps, c’est dangereux. Aussi, seules une conscience développée et un amour dégagé de la peur de mourir donnent la force morale de s’opposer à l’autorité. Sans ces qualités, que nous reste-t-il face à l’illégitime ? La soumission, la lâcheté ou l’aveuglement.

Antigone, dont le prénom signifie ‘la rebelle’, celle qui est née ‘anti’, en opposition, donne l’exemple contraire de la soumission. Elle se dresse seule contre son oncle Créon, nouvellement roi et qui incarne la raison d’état. Je ne vous raconterai pas la longue histoire qui a conduit Antigone jusqu’au point de la désobéissance. Là où nous en sommes, ses deux frères se sont tués l’un par l’autre et réciproquement. L’un est reconnu par le roi Créon, l’autre condamné, l’un est jugé digne de sépulture, l’autre laissé à l’appétit des corbeaux. Quand Antigone prend sur elle, par ‘objection de conscience’ d’enterrer malgré tout ce frère banni, elle agit au nom du droit de sépulture, droit naturel, ancestral et sacré, qui transcende tous les autres et qu’elle dit conforme aux lois divines. Elle le payera très cher. La sentence de Créon tombe. Puisqu’elle aime les tombeaux, elle finira sa vie dedans. Point final.

Nous abordons ici un point essentiel : il n’y a pas de loi sans capacité de punir la transgression. La condamnation seule donne force de loi à la loi. Elle est indispensable tant que la loi reste extérieure à l’homme, pour le tenir en respect. Elle ‘s’applique’ comme on appliquait le fer aux bagnards. Dura lex, sed lex, disaient les Romains. L’impunité vide donc la loi de sa force et même de son sens car tous ceux qu’elle contrarie peuvent la piétiner sans conséquence. Le journal La voix du Nord vient de publier le décompte de 6500 décès en dix ans parmi la main d’œuvre émigrée, maltraitée et quasiment non payée du Qatar. Quelle est cette rage d’esclavage ? Celle d’accueillir le mondial de foot 2022. Les conditions de vie faites aux ouvriers sont hors la loi même au Qatar, mais les transgressions ne sont jamais punies. Et ceux qui aiment le foot ne seront pas regardants je pense… Alors pourquoi se priver ? Gardons-nous toutefois de nous scandaliser. Chez nous aussi, des siècles durant, si un maître s’arrogeait le droit de tuer son esclave, il restait impuni.

A l’inverse, dans la Rome antique, tout haut magistrat revêtu du pouvoir absolu se promenait devancé par des licteurs. C’était des bourreaux qui portaient haut une hache et des fouets à l’intention immédiate et publique de ceux dans le peuple qui auraient contesté le pouvoir légal dudit magistrat. De ce fait, la contestation était rarissime.

L’inséparabilité de la loi et de la condamnation est apparue dès le tout début de l’humanité, il n’y a qu’à lire les premières pages de la bible. A peine Adam et Eve furent-ils créés que comme vous le savez, ils transgressèrent la seule loi qui leur avait été donnée : ne pas manger la pomme. La sanction de l’exil que Dieu prononça ensuite contre eux n’est que l’expression extérieure de leur choix interne de désobéir et d’être séparés. Mais elle montre aussi le mécanisme d’application de la loi. Action, réaction : transgression, punition.

Les Hébreux ont pour parler de ces deux versants de la loi un autre moment clé. Celui de la publication des dix commandements, et des tables de la loi remises par Dieu à Moïse, le premier monument juridique. En fait, ces dix commandements revêtent presque tous la forme d’une interdiction, sauf « tu honoreras ton père et ta mère (ce qui laisse entendre que tel n’était pas le cas). » On sait qu’il n’y a aucun besoin d’ordonner ce que tout le monde fait déjà naturellement, ni d’interdire ce que personne ne fait jamais. Par exemple, il est inutile d’interdire aux enfants de voler dans les airs après le couvre-feu de 18 heures : ils ne sont pas Harry Potter et aucun enfant ordinaire ne s’envole jamais à aucune heure de la journée. En revanche, il est indispensable de décréter, et dans tous les pays: « Tu ne tueras point », parce que le meurtre est universel.

Donc, après avoir rappelé qu’il a sorti le peuple hébreu de l’esclavage, Dieu lui donne cette première loi : « Tu n’auras pas d’autres dieux devant ma face. » Suit une deuxième interdiction : « Tu ne feras point d’image taillée ». Et puis une troisième : « Tu ne te prosterneras pas devant elles. » Trois lois sur dix sur le sujet pour ouvrir ce décalogue. Moïse promulgue ces lois pour le peuple, le peuple l’accepte, puis il repart sur la montagne pendant quarante jours. Cette absence est longue, trop longue. Quand Moïse redescend, il découvre ce dont Dieu l’a prévenu, ce que les gens en bas, remplis de leurs croyances tenaces sont en train de faire. Et il voit avec qui.

Il voit que son propre frère Aaron le grand prêtre, a fait fondre tout l’or que les gens lui ont apporté pour fabriquer un veau d’or. Ce veau était exactement ce qu’on appelle une idole. C’est à dire qu’il était fait de main d’homme et qu’ensuite, les hommes allaient commettre l’étrangeté pathologique de s’incliner, de s’abaisser et de s’asservir devant une construction qu’ils avaient eux-mêmes fabriquée. Cette occupation est en complète contradiction avec la loi 1, avec la loi 2 et avec la troisième aussi des dix lois qui leur avaient été données quelques semaines plus tôt. Les Hébreux sont en triple infraction.

Moïse fut pris d’une colère énorme devant cet acharnement du peuple à rester dans les vieux fonctionnements qui les avaient conduits à la peur et la sujétion en Égypte. Il a fracassé les tables gravées par le doigt de Dieu, et il a transmis aux Lévites l’ordre divin d’exécuter 3000 personnes. Il ne s’agit pas ici d’un nouveau coup de colère d’un Moïse un peu trop sanguin : les Lévites sont des prêtres consacrés à Dieu, ils en sont ici la police et l’armée. Dans l’ordre des choses, la loi a été promulguée, entendue, et admise par tous. Puis elle a été enfreinte. Les auteurs de cette transgression doivent être punis et condamnés. D’ailleurs, ce chiffre de 3000, qui répond peut-être auchiffre 3 des commandements enfreints, est un adoucissement gagné par Moïse par rapport à la première réaction de Dieu sur la montagne. Il avait eu intention de consumer le peuple dans son entier, par centaines de milliers puisque tous avaient dévié, et de tout reprendre à zéro avec seulement Moïse.

Cette désobéissance à la loi n’a pas de quoi nous surprendre puisqu’elle consistait en une série d’interdictions. On aurait pu aussi formuler le décalogue ainsi : Arrête de tuer, arrête de piquer la femme de ton voisin etc. Change tes habitudes. Or nous n’aimons ni les interdictions, ni changer nos habitudes, n’est-ce pas ? Plus généralement, tant que la loi nous reste extérieure et qu’elle nous contrarie, elle pèse. On cherche à la feinter, à la contourner, à nous en débarrasser, et c’est une autre raison répandue et banale de désobéissance.

D’autre part, les lois présentent un caractère contraignant tout en étant impuissantes à vraiment rassurer. Elles ne peuvent former de refuge efficace contre la peur car elles n’ont pas de force intrinsèque. Si l’autorité qui la garantit faiblit ou disparaît comme Moïse dans sa montagne, le danger qui nous talonne revient, et la peur avec. Nous nous sentons abandonnés tout seuls dans le désert. En vérité où que nous soyons, si on nous tue, notre assassin sera peut-être condamné mais nous, nous serons morts. La consolation est maigre.

Il n’y a qu’un seul refuge contre la peur, c’est l’amour. Le seul remède à nos difficultés de vivre ensemble, la seule réponse à l’aspiration anarchiste de vivre sans loi, c’est encore l’amour. En effet lorsqu’on se sent aimé, on se sent en sécurité. Pourquoi ? Parce que comme le dit Saint Paul dans sa lettre aux Romains, « l’amour ne fait pas de mal au prochain. » Non seulement il ne fait pas de mal, mais il est prêt à payer de sa personne pour le bonheur de ceux qu’il aime.

Ici, il nous faut préciser la signification de ce mot. Il de s’agit pas de l’émotion sirupeuse, ou possessive et accordée sous conditions qu’on voit chez certains parents ou certains amoureux, mais d’un amour universel indépendant des conditions de sa réception. C’est une dynamique de vie et de bienveillance qui rayonne et qui fait peu de cas de soi. C’est la substance du monde. Paul continue sa phrase ainsi : « L’amour est donc l’accomplissement de la loi. » Une traduction plus littérale donnerait : «  L’amour est donc ce qui remplit la loi ». L’amour remplit la loi comme la plante remplit le pot, comme le vin remplit le pichet. C’est ce qui donne au pot et au pichet son sens. A quoi servirait un pichet toujours vide, un pot de fleur sans fleur ? Ainsi, une loi qui n’est par remplie par l’amour perd son sens, il ne reste d’elle que la structure vide et le recours à la sanction.

L’amour remplit la loi de force aussi. En effet, si l’amour nous anime, la loi cesse de nous être infligée de l’extérieur, au contraire, elle vient du cœur. Aussitôt, elle trouve sa force en elle-même, en notre adhésion profonde. Elle n’a plus besoin des prisons, des amendes ni des exécutions. Notre cœur lui suffit.

D’ailleurs dans l’amour, rien ne reste extérieur. De ce fait, l’autre cesse d’être un suspect ou un loup pour nous, il devient celui qui nous est proche, ce qui est exactement le sens du mot ‘prochain’. La devise donnée au secours populaire par son premier dirigeant, Jean Chauvet, va plus loin encore. Elle dit  : « Tout ce qui est humain est nôtre. » Nôtre. Dans l’amour, la différence entre les autres et ce qui est nous disparaît, tout nous concerne. Dès lors, le commandement du Christ « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » devient limpide, puisque le prochain, c’est nous.

Plus exactement, le prochain est tout ce sont nous nous faisons proche. L’humain, mais aussi le lac, la montagne, le chat et la souris, les étoiles et le vide interstellaire. Cette unité atomique et subatomique de tout jusqu’à linfini, cette unité de l’amour et de l’intelligence, cette effusion de vie, c’est cela qu’on appelle chez nous Dieu. Ainsi comprend-on la première partie du commandement du Christ sur l’amour du prochain, qui est une reprise du Deutéronome et même des trois premiers commandements du décalogue : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta force, et de toute ta pensée; et ton prochain comme toi-même. » Parce que c’est la même chose s’il n’y a qu’un amour. Qu’y aurait-il de plus pathologique que de continuer à nous couper doigts et oreilles, comme le font les terroristes et certains malades ? La vie de chacun dans l’univers pourrait devenir la mélodie d’une symphonie sans couac ni cachot, sous la baguette d’un chef qu’on suivrait par cœur, pour le plaisir de la beauté et de vivre ensemble. Il nous est impossible aujourd’hui d’imaginer cette musique : l’orchestre est trop immense, et la partition trop mystérieuse encore.

Mais ce qu’on peut, c’est décider de suivre la consigne. Le commandement d’aimer suffit à toute la loi et nous avons la liberté de le préférer à chaque décision que nous prenons. Nos intentions, nos pensées et l’orientation de notre vie nous appartiennent, nous en sommes seuls responsables et notre véritable travail est peut-être d’en prendre conscience. Si nous choisissons de construire un monde d’harmonie, les lois qui le régiront deviendront à cette image et la question de leur obéir ne se posera plus.

 

 

Sommes-nous responsables ?

Pour visionner sur Youtube https://youtu.be/KuTcAyaPkYI

Notre monde traverse une grosse houle, une tempête dont aucun pays ne semble exempté. Nous sommes presque huit milliards de passagers sur le bateau Terre, le navire est en mauvais état et nous n’en avons pas d’autre. La petite Mafalda créée par Quino s’écrie « Arrêtez le monde, je veux descendre ! » et chacun sourit car il semble que ce soit impossible. Sommes-nous responsables de cette situation, nous citoyens lambda ? Avons-nous quelque chose à voir avec les guerres, les déforestations, les incendies, la fonte des glaciers, la pollution, l’extinction du vivant et le Covid ? Ne sommes-nous pas plutôt victimes, comme l’ours polaire sur son carré de glace ou les Indiens d’Amazonie dans leur mer de feu ? Notre époque riche de catastrophes en tout genre demande une réponse. Car si nous ne sommes pas responsables, alors il n’y a qu’à pleurer, rire et vider le fond de la bouteille, tant qu’il y en a une. Et si c’est oui, si nous sommes responsables, devant qui ? quel est notre champ de responsabilité ? Que faire ? Avons-nous le moyen d’endosser une autre responsabilité que celle d’une catastrophe ?

Voyons d’abord ce qu’en pense la sagesse de la langue en examinant le mot responsable et commençons pas la fin. Le suffixe –able indique le pouvoir, la possibilité, comme dans la locution anglaise to be able. Autrement dit, le mot nous suggère a contrario qu’il est possible de ne pas pouvoir, sinon pourquoi le préciser ? Quand une situation est ingérable, c’est qu’il y en a qu’on peut gérer. Alors quand on n’est pas responsable, comment dit-on ? Simplement cela : pas responsable, ou encore ir-responsable… Ce qui n’est pas pareil, puisque si la première tournure est neutre, le mot irresponsable peut être chargé de condamnation. Cela sous-entend que nous ne le sommes pas alors que nous serions pourtant en mesure de l’être. En ce moment de covid, on l’utilise beaucoup à l’adresse de ceux qui portent le masque en barbiche, ceux qui le refusent, qui défendent la chloroquine etc.

Mais que dit le radical du mot, exactement ? Spondere, en latin, c’est d’abord se porter garant, caution. D’ailleurs, dans la même famille en français, on rencontre les mots réponse et répondre et on dit qu’on « répond de quelqu’un » dans le sens qu’on s’en porte garant. Cette caution engage justement notre responsabilité. Si quelque chose n’allait pas, alors c’est nous qui devrions payer le loyer, l’amende etc. Voyons maintenant le préfixe ré- et nous serons arrivés au début du mot. Cela indique la répétition, l’intensité, et l’action en retour. On le voit par exemple dans la formule re-tourner une claque, qui indique un retour de claque, sinon de bâton ! « Action, réaction, » disait Michel Jugnot dans Les choristes. La réaction c’est la ‘ré-ponse’ à un stimulus antérieur. C’est ce dernier sens que nous avons ici. Être responsable, c’est donc être capable de donner en retour à une situation une réponse consciente, une garantie. La responsabilité c’est de se lever et de répondre « présent ». Si la réponse est mauvaise, de responsable, nous devenons coupables… Au masculin et sans suffixe, le répons est religieux. Il renvoie à des textes lus à deux voix, une voix répondant à l’autre.

La notion de relation est donc fondamentale dans la responsabilité. Le renard disait au petit Prince : « Tu es responsable de ta rose. » Mais la première relation est avec nous-mêmes, ou plus précisément, avec nos actes. Dans l’usage habituel, « la responsabilité est la solidarité de la personne humaine avec ses actes » dit Maurice Blondel. Or ils sont nombreux, nos actes. Être solidaires de nos actes, ça veut dire devoir en répondre, ainsi que de leurs conséquences. Quelles conditions préalables délivrent le ticket de responsabilité perpétuelle ?

La première condition, évidente, est que nous devons nous rendre compte de ce que nous faisons et de ce qui s’en suivra. Si on n’a aucune conscience de ses actes, on ne peut pas en être responsable. Le somnambule affolant ses voisins qui le voient marcher sur le toit n’est pas responsable de leur insomnie : il ne sait pas ce qu’il fait. C’est aussi exactement l’argument du Christ sur la croix. Il juge d’un point de vue quasiment pénal que les hommes qui l’ont crucifié sont irresponsables de cet acte. Entre ses clous, il plaide non coupable pour eux en disant à son Père : « Pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font. » D’ailleurs, en droit, la démarche préalable à tout jugement pénal est de vérifier au mieux si le criminel est sain d’esprit ou non. S’il est malade mental, il sera soigné, dans le cas contraire il sera puni.

Par conséquent, les enfants dont la conscience n’a ni recul ni expérience ne peuvent pas non plus porter toute la responsabilité de leurs actes. La conscience enfantine est en phase d’expérimentation. Occupée à l’exploration de l’instant, elle ne mesure pas les actes dans leurs conséquences. Le petit garçon qui démonte par curiosité une horloge du 17ème siècle ne fait aucune différence entre l’horloge et ses légos. N’ayant pas de responsabilité, il n’est donc pas coupable non plus. En cas de casse, les enfants déclarent en général qu’ils ne l’ont pas fait exprès, soit en d’autres termes : « Je n’avais aucune idée des conséquences de mon acte ». Ou ils disent encore : « C’est pas ma faute ! » ce qui signifie «  J’ai été surpris du résultat ! » Comme les adultes exonérés par le Christ, les enfants ne savent pas ce qu’ils font.

Pourtant, la loi française n’a reconnu que progressivement l’’irresponsabilité de l’enfant. Dans les temps anciens, les enfants étaient emprisonnés comme les adultes et avec eux, pour des motifs comme vol d’un pain à l’étalage. Dans un monde cruel et sans tendresse, les résultats étaient épouvantables… Ensuite naquirent les maisons de ‘redressement’ ou de ‘correction’, ainsi définies : « Établissements dans lesquels on place les enfants pervertis, mauvais, ayant ou non commis un délit ― et ayant pour but la rééducation morale de l’enfance.» L’idée témoigne d’un souci de la société pour ses jeunes à la dérive. Mais dans quel esprit ? quelle méchanceté, quelle condamnation, quel procès de l’être même ! Glaçant. En conséquence, ce furent des maisons de tortures, d’assassinat et de sévices. N’est-ce pas d’ailleurs un des sens du mot correction ? Surtout quand on dit qu’elle est bonne ? Ces établissements échouèrent dans leur mission à 99 % jusqu’à la dernière maison de ce type qui fut fermée en 1977. Cette date récente n’est-elle pas incroyable ? Le si long silence de nos sociétés est aussi une responsabilité que nous avons prise, comme une complicité tacite.

Aujourd’hui, malgré des échecs éducatifs persistants, on essaye ‘l’aide’ à l’enfance (ASE). Mais c’est Guy Gilbert, prêtre des loubards qui avec ses bagues énormes et quelques gros mots, nous ramène à l’unique responsabilité éducative  : celle de l’amour. Et du point de vue pénal, avant l’âge de 13 ans, la peine de prison est devenue inapplicable. Après 13 ans, elle est très encadrée. La conscience de l’irresponsabilité enfantine est donc admise.

Je voudrais maintenant vous parler des animaux. Vous allez me dire que je pars hors sujet puisque ils sont irresponsables. Eh bien, les avis ont longtemps divergé en Europe. Les animaux durent comparaître en cas de transgression à leurs devoirs et ils furent punis selon leurs crimes, de façon courante au Moyen-Age puis régulièrement jusqu’au 17ème siècle. J’ai appris avec grande surprise en préparant cette conférence que le dernier procès animal eut lieu en 1962.

En effet on admettait autrefois qu’ils étaient membres à part entière de ‘la communauté de Dieu,’ on leur concèdait donc une âme, une forme de conscience et une responsabilité. On estime à l’époque que, fils du même Père que nous, ils entretiennent avec nous une sorte de lien de parenté (vision particulièrement développée dans la théorie de la métempsychose, ou si j’ai bien compris, un moustique peut très bien avoir été un être humain, voire notre grand-mère dans une vie précédente). On allait à l’église avec chiens et moutons, les oiseaux nichaient sous la nef et apparemment ça ne dérangeait personne, puisque c’était la vie autant que le bébé qui braillait pendant le sermon. Il n’y avait pas de dichotomie dans le vivant, on dormait dans la même pièce que son bétail pour avoir chaud et bien des saints se trouvaient peints en compagnie d’animaux.

Cette part de conscience que les animaux partagent avec nous leur donne le droit à la punition. Oui, mais après procès, harangues et plaidoyers. Qu’il s’agisse d’un cochon mordeur ou d’insectes dévoreurs en ces temps de famine, ils pouvaient être exorcisés, exécutés avec ou sans supplice, ou au moins excommuniés, c’est-à-dire exclus de la communauté des créatures de Dieu. Pas abattus sans jugement.

C’est Descartes (dans son discours de la Méthode) qui refusa aux animaux toute possibilité d’être rendus responsables de leurs actes. Comment ? en leur ôtant la pensée. Or souvenez-vous, « Je pense donc je suis. » Je ne pense pas, je ne suis pas. Les bêtes furent dès lors considérées comme n’étant pas, et totalement étrangères aux humains. Elles se trouvèrent ravalées au rang de machines capables de mouvement, tout comme ces automates qu’on commençait à construire. Je cite : « Les animaux sont entièrement assimilables à des machines, ils n’éprouvent aucun sentiment, aucun état affectif ».

Si la responsabilité est le fait de considérer ses actes dans leurs conséquences, Descartes a-t-il mesuré les conséquences de sa théorie ? En isolant les hommes dans l’exclusivité de la conscience, il a modifié le sens de leur responsabilité vis à vis des animaux et ouvert la porte à tous les abus, du simple irrespect jusqu’au crime. Nous écrasons l’araignée et marchons sur la fourmi sans penser un instant que nous endossons la responsabilité de priver un être de sa vie, quand bien même ce ne serait pas notre grand-mère. Pire, nous exterminons des races entières, et bientôt des espèces puisque 80 % des insectes ont disparu ces dernières années. Après la chasse, nous posons arme au poing et sourire aux lèvres à côté du cadavre. En décrétant l’insensibilité animale, Descartes a permis le « Il ne sent rien ! » (servi longtemps aussi aux enfants…) justifiant bien des tortures, des expérimentations animales sans anesthésie etc. Il couvre encore aujourd’hui les conditions de vie épouvantables du bétail entassés hors sol dans les fermes-usines industrielles.

Cette multiplicité de suites désastreuses démontre d’abord qu’une phrase est bien un acte au même titre qu’un acte plus matériel, puisque ses conséquences ont débordé largement le monde des idées. De ce fait, la responsabilité qui nous rend solidaires de nos actes, nous rend aussi solidaires de nos paroles : celles qu’on écrit, celles qu’on prononce, celles qu’on écoute jusqu’à plus soif, et même celles qu’on pense.

On sait maintenant par la physique quantique qu’un simple regard et sa pensée implicite modifient le comportement de la lumière de l’onde à la particule. Les traditions nous le serinent depuis des siècles. Les bouddhistes exhortent à la pensée juste, la parole juste et l’action juste. En écho négatif, les chrétiens avouent publiquement qu’ils ont vraiment péché « en pensée, en parole et par action. »

Or, nous pensons sans cesse, sans maîtriser du tout nos pensées, ni beaucoup de nos paroles. Les contes tentent d’alerter les enfants sur ce point. Par exemple dans l’Arbre aux souhaits de Faulkner, un adulte ayant souhaité un lion, il faut absolument qu’il le désouhaite avant catastrophe ! De nombreuses versions de contes proposent à leurs héros trois souhaits dont le dernier sert à supprimer les deux premiers, tellement ils s’étaient avérés nocifs… Nous n’avons aucune idée de ce que nous penserons dans dix minutes. Que dis-je, dans trente secondes. Alors si nous ne savons pas ce que nous allons penser, comment endosser d’en être responsables? Au moins nous pouvons exercer la vigilance sur la barrière de nos dents et nous entraîner à laisser derrière elle le mauvais ou simplement le douteux… J’aime bien pour évaluer m’aider des critères de Socrate : est-ce vrai ? est-ce bon ? est-ce utile ?

Prenons conscience de notre responsabilité dans ce domaine : Nous vivons dans une intrication non maîtrisée de nos pensées vers les autres et vers les situations, et en retour, des projections des autres sur nous. Ajoutons l’auto-sabotage que nous nous infligeons quand nos pensées sont négatives. Ce réseau de pensées est plutôt un filet. Cela nous enferme les uns les autres d’autant plus étroitement que ce filet est tressé de façon aléatoire, pas toujours visible et qu’il est notre création. A cause de lui, des millions de gens ont abdiqué leur vérité intérieure, n’osant pas changer de religion, de sexe ou de parti. D’autres ont préféré déménager et acheter au prix fort leur rectitude intérieure. En cette période de pandémie, les paroles et les pensées dont nous avons tendance à nous nourrir entretiennent en nous l’anxiété, la peur et la colère, alors que tout le monde sait que ces émotions baissent nos défenses immunitaires. Meurtris par l’actualité, nous égarons notre boussole intérieure. Nous nous traitons les uns les autres d’irresponsables et réciproquement. Le mot devient une invective. Le contrôle de notre esprit devrait donc être notre priorité : c’est notre responsabilité devant nous-mêmes et nos lignées, devant nos enfants et, comme le retentissement de la phrase de Descartes l’a montré, notre responsabilité devant la société.

Toutefois, pour en revenir à Descartes, il serait trop facile de rejeter sur lui seul la responsabilité de toutes nos dérives envers les animaux. Il y en a eu, des gens qui ont prôné des théories fantaisistes ou criminelles sans être écoutés, et d’autres qui avaient raison mais qui ont crié dans le désert. C’est parce que nous l’avons suivi que nous avons fait Descartes. Notre responsabilité devant les animaux est collective. Avec ce constat, nous tenons la solution. Ce que nous avons créé ensemble, nous pouvons le dé-créer ensemble.

Nous allons lentement dans ce sens parce que nous avons du mal à penser et à agir collectivement en conscience. Nous nous sentons seuls, impuissants contre la force ou le nombre. Cette conviction nous empêche, dans une situation globale, de nous montrer responsables des plus faibles, des animaux, des arbres, et cela nous maintient dans la soumission, c’est-à-dire dans une position de co-victime de notre système avec les victimes avérées. Pourtant tous les jours nous pouvons lire des contre exemples ou la liberté individuelle allume la lumière. Lorsque quelqu’un se soulève contre la force avec assez de feu et d’amour, il ne reste pas seul.

Monsieur Mondialisation raconte qu’il y avait une fois en Californie un sequoia millénaire ami d’une jeune fille d’une vingtaine d’années. Un jour, une puissante entreprise décida une coupe sévère dans cette forêt et l’abattage de cet arbre. Qu’y avait-il à faire ? Rien. C’est du moins ce que j’aurais conclu en sortant un mouchoir. Mais Julia monta à 50 mètres de hauteur et y installa son campement. Elle y resta plus de 24 mois, malgré les rigueurs d’hivers gelés et enneigés, les engelures et les maladies. Elle était seule là-haut dans son arbre, mais en bas, des amis et des admirateurs de plus en plus nombreux venaient la soutenir, lui porter à manger, communiquer sur sa situation etc. Un jour, sa santé empira tant qu’elle fut à deux doigts de la mort et… l’entreprise d’abattage transforma son projet en soutien de la nature. Aujourd’hui, Julia Butterfly Hill a créé un mouvement écologique de soutien des arbres et les fruits de son engagement sont immenses. De son côté, le journal LaCroix raconte qu’en Inde, une femme qu’on surnomme aujourd’hui Lady Tarzan a sauvé 200 km2 de forêt. Elle a réuni autour d’elle plus de 7000 femmes qui patrouillent par groupes dans la forêt de toute sa région. Elle a subi plusieurs intimidations et des tentatives de meurtre ainsi que son mari, mais sa voix retentit aujourd’hui dans les affaires publiques.

Les points communs de ces deux femmes, ce sont la conscience de ce qu’elles veulent et la compassion, ce sont la détermination et le courage. Leur source, c’est l’amour. Elles démontrent que la responsabilité collective n’anéantit pas la responsabilité individuelle, au contraire, elle peut la soutenir. Et réciproquement, elles démontrent que la responsabilité prise individuellement à des répercussions au plan collectif. A leur feu d’autres sont venus et leur action commune et différente a eu des conséquences sans mesure avec l’impulsion initiale.

Le retentissement de ces initiatives, comme celui de la malheureuse phrase de Descartes, pose la question de la cause et de l’effet dans la responsabilité. Toute cause a un effet. Dans beaucoup de cas, il nous semble que nos actions ne regardent que nous et que leur suite est domestique. Comme on fait son lit on se couche, dit le proverbe. Mais en vérité, comme tous nos actes s’inscrivent dans un enchaînement, sommes-nous sûrs qu’à aucun moment, ils ne concerneront pas les autres, et qu’en amont les autres n’y sont absolument pour rien ? Pour reprendre le proverbe, qui a tissé les draps ? Et pourquoi nous sommes-nous levés ? Pourquoi n’avons-nous pas jugé bon de faire notre lit ? Qu’en pense le chat ? La liste des éléments inclus dans cette simple action du quotidien pourrait grandement être allongée. Nos actes portent des conséquences qui en provoquent d’autres à leur tour, et ils sont eux mêmes les conséquences de causes préalables. De ce fait, chaque acte est relié dans le temps et dans l’espace à tous les autres, c’est ce qu’on appelle l’interdépendance. Cela s’applique à tous les domaines, jusqu’aux plus insignifiants ou inconscients. J’ai mangé les nouilles du dessus de l’assiette et cela m’a conduite à manger celles du dessous, mon inspir provoque mon expir etc.

Ajoutons que la causalité ne ne nous est pas réservée : elle est une loi générale de la nature. C’est parce qu’il y a du soleil que l’eau s’évapore. Parce que la terre tourne, il y a un soir et un matin, parce que la lune a des quartiers, il y a des marées. Et cela interfère avec nous aussi. Il faut donc envisager dans nos vies des causalités dans tous les sens et sur de nombreux plans. Mission impossible. Il y a de quoi nous décourager ou nous donner envie d’arrêter de respirer pour être sûr de ne causer de tort à personne. Ne sourions pas, la respiration est un sujet très sérieux en cette période de fragilité virale et de contamination respiratoire ! Notre souffle lui-même, pourrait être un danger mortel !

 

La responsabilité que nous portons est donc écrasante à cause de l’interconnexion des causes et des effets. En même temps, il est impossible de ne pas en prendre… car l’absence d’action est une action. Demandons à l’oiseau blessé que nous n’avons pas vu ni secouru et qui finira dans le gosier du chat… Dans certains cas, la responsabilité de l’omission est même sanctionnée par la loi au motif de ‘non assistance à personne en danger.’ Comme on l’a vu avec les maisons de redressement, l’inaction peut être une complicité. Qui ne dit mot consent. D’ailleurs la phrase des catholiques est dans son entier : « J’ai péché en pensée, en paroles, par action et par omission. »

Une conclusion que nous pourrions tirer est que la définition de Maurice Blondel devient inapplicable. Nous ne pouvons plus être solidaires de nos actes car ça n’existe pas, des actes tout seuls et point barre. Pour agir de façon responsable, nous devrions envisager toutes les conséquences de nos actes sur des siècles et pendant que nous y serions, nous devrions aussi nous interroger sur toutes leurs causes depuis le commencement du monde. Il est clair que dans l’état actuel de notre conscience, c’est impossible.

Appliquons cela à Descartes encore ! Qu’un kilomètre de morceaux de sucre en équilibre bascule sucre après sucre, cela signifie que le dernier sucre est aussi totalement relié au premier que le deuxième sucre dans la file. Le dernier sucre est loin mais la conséquence est prévisible. Peut-on dire de la même façon que la ferme industrielle dépend de la fameuse phrase comme le morceau de sucre n’importe où dans la ligne dépend de l’impulsion première ? Pourquoi pas ? On a bien dit que le vol d’un papillon était responsable d’un tsunami et que la distraction d’un laborantin au bout du monde l’avait mis tout entier à l’arrêt. En tout cas, en 1600 et quelques, l’hypothèse de l’existence des fermes industrielles était absolument inconcevable. Descartes, comme les enfants ignorants, ne peut en être considéré comme moralement responsable. Il ne peut se lever et dire Présent, j’en suis garant ! La seule défense qu’il pourrait présenter est donc celle des enfants : Je ne l’ai pas fait exprès.

Heureusement, cette loi de la causalité porte aussi ses promesses car si nous osons des actes justes et bons pour nous et les autres, eux aussi seront à jamais inscrits dans l’enchaînement des circonstances. Bon arbre porte bon fruit dit-on, et jamais figuier ne produit de chardon. Il nous faut seulement de la détermination intérieure. Plus nous nous exercerons, plus nous prendrons le contrôle de notre vie pour qu’elle soit joyeuse et saine. A condition bien sûr d’avoir assez d’éléments d’information pour être sûr de poser des actes positifs. Nous avons en nous un lieu où nous savons si ce que nous faisons et disons est bon. C’est le cœur, il est un raccourci de l’analyse.

Mais conscient que l’ignorance est la source de bien des maux, nous devons aussi chercher à apprendre, à savoir, à connaître. Plus le champ de notre connaissance grandira, plus notre conscience deviendra lucide, plus nous apprendrons à penser clairement et plus nous aurons les moyens d’être responsables de nos actes. C’est ce qu’en éducation on appelle grandir. Il nous faut donc de l’information. Aujourd’hui, nous avons une chance que nos prédécesseurs sur la terre n’ont jamais eue : elle s’appelle internet. J’ajoute qu’à l’époque de la profusion de l’information, l’ignorance est un choix, comme dit Joe Di Spenza. Et bien sûr, tout choix engage notre responsabilité.

Une des raisons qui nous vautre dans l’ignorance est la paresse, mère de l’à peu près et de la cécité. Paresse d’apprendre, paresse d’analyse objective. La pandémie nous invite grâce à son actualité à ouvrir les yeux et mettre de la lumière. Peut-être comprendrons-nous enfin la nécessité de la lucidité pour notre propre compte ? J’ai lu dans un article du Monde du 25 septembre qu’en Thaïlande selon des décomptes officiels, il y a eu 2551 suicides entre janvier et juillet, contre 59 morts du COVID, et la situation économique est telle que la liste des suicides ne peut pas manquer de s’allonger. Était-ce prévisible ? Dans l’affolement des décisions prises contre ce virus qu’il n’est pas question ici de nier, avait-on envisagé de telles répercussions ?

Chez nous, on assiste à une flambée de la pauvreté telle que selon le Secours Populaire, de nombreux rideaux dans les quartiers restent tirés toute la journée. Non pas que les gens soient partis en villégiature. Non. Mais ils ont si faim, ils sont si honteux d’avoir faim qu’ils ne sortent plus, ils n’ont plus le courage de voir le jour. Après le confinement, ils vivent la claustration. D’ailleurs pourquoi sortir ? Il n’y a pas de travail, et pour les jeunes en particulier, pas d’aide sociale non plus. Les faillites ont augmenté en flèche, ainsi que les décompensations psychiatriques, les suicides et les actes de violence. A Crosne, ma petite ville, j’ai appris que la banque alimentaire distribuait de la nourriture pour 250 familles, mais qu’elle allait devoir fermer ses portes faute de salle adaptée au COVID. Je sais que je vais croiser des gens qui auront des crampes au ventre et j’en ai mal au cœur. Notre face à face avec la responsabilité est désormais à notre porte.

Le Covid n’est pas seul en cause. Si on regarde aussi les catastrophes dues aux guerres et au réchauffement climatique, il est clair que notre modèle économique, dans le sens premier du mot qui signifie ‘gestion de la maison’, a failli. Quels que soient notre courage et notre désir d’apprendre, nos actes sont insuffisants, nous sommes comme entraînés par ce que nous avons tous créé. Cette situation qui nous prive plus ou moins gravement de liberté nous montre que nous sommes en mode de survie plus que de vie, et nous barrant les voies vers l’extérieur, elle nous accule vers l’intérieur de nous. S’il faut découvrir une solution et si dehors nous n’en avons pas trouvé, il faut un retournement. Allons dedans, et au lieu de rester d’horizontaux cloportes, essayons la verticalité – qui n’empêche pas l’action horizontale bien sûr. Qu’en pensent les traditions ? Permettez-moi un petit détour de ce côté pour mieux nous ramener à notre sujet dans une autre perception de la responsabilité.

Les bouddhistes placent tous les événements que nous décrivons, tout ce qui se passe dans le monde, à l’intérieur de la roue du samsara. Ils disent que notre seule responsabilité intelligente est de chercher à sortir de là. Pourquoi ? Parce qu’en cherchant simplement à nous déplacer à l’intérieur de cette roue que caractérisent la souffrance, l’impermanence et la mort, nous n’y échapperons pas. Le bonheur n’est pas possible dans la roue car la roue représente un extérieur que nous ne maîtrisons pas et qui même heureux, ne durera pas. La roue ne peut offrir que du provisoire et du non maîtrisé. Fermons plutôt les yeux, disent-ils. Que se passe-t-il ? Nous rencontrons si nous nous apaisons, un espace sans forme, sans temps, et pourtant là dedans, nous ne nous sentons pas sans vie. C’est l’espace de la conscience, un océan d’amour, qui nous entoure et qui nous constitue. Si nous parvenons à le découvrir, disent-ils, nous découvrons que nous sommes la totalité de cette conscience universelle en plus de notre conscience localisée, individuelle qui porte notre nom.

Notre conscience individuelle, quand elle est dans son état habituel, est en mode fermé et nos responsabilités sont limitées par les limites de la matière. Quand notre conscience est ouverte, elle perçoit cette énergie de vie et y participe. Les êtres qui ont réalisé cette mutation nous transmettent que nous sommes comme des cellules d’un même organisme : l’univers entier. C’était le sujet du film Matrix.

Nous plaçant à la source de cette information, notre responsabilité devient absolue. Jugez-en : nous partageons cette énergie d’intelligence et d’amour qui a créé le monde et qui selon les découvertes actuelles, le recrée des milliards de fois à chaque seconde. Comme on efface un tableau pour permettre une nouvelle information, nous pourrions même envisager de profiter de ces instants de blanc pour recréer l’univers dans son ensemble. Enfin, nous… Qui nous ? Il me semble que le défi actuel est de nous trouver.

La Bible elle aussi a bien cherché à nous en informer. Elle nous a appris dès sa première page, que nous avons été créés à l’image et ressemblance de Dieu. Alors nous, nous avons ramené ça à nos dimensions et traduit à contresens, en faisant un dieu à l’image de l’homme, de préférence vieux, barbu et sur un nuage… Mais la science actuelle a redonné sens à l’information première. Dieu n’est pas comme nous, c’est nous qui sommes comme sa manifestation visible : l’univers. Nos atomes sont comme des systèmes solaires, leur nombre est cosmique, et l’essentiel de notre corps est fait comme lui de vide.

Non seulement nous sommes comme lui, mais unis à lui. Du coup, nous sommes Un, unis par le vide dont nous sommes remplis et qui nous relie tous d’un bout du cosmos à l’autre. La physique quantique nous dit de ce vide qu’il est plein : vibration, information. Il n’y a donc plus des trilliards de trilliards d’objets séparés, divisés et potentiellement hostiles, mais un seul ensemble intelligent et cohérent dont chaque corps est une cellule. Toutes les traditions se sont échinées à nous transmettre cette information avant que la science ne nous en avertisse. «  Le Seigneur est Un », disent par exemple chez nous les Hébreux, et l’Islam abonde : « Il n’y a de Dieu que Dieu. » Un seul. De ce fait, qu’on l’appelle Conscience, ou Grand Esprit, ou Dieu, Jéhovah ou Mahomet, ou encore Intelligence supérieure, ou simplement Ciel, peu importe le nom de cet Un : on ne peut pas se tromper, il n’y a que Lui.

S’il n’y a que Un, et non pas des myriades de formes séparées, même pas de Deux, alors les conséquences sont énormes et renversent totalement notre vision du monde et en particulier l’emplacement de notre responsabilité. S’il n’y a que Un sans Deux, plus rien ne peut être extérieur à nous. Tout est intérieur. Le moindre souffle de chacun concerne tout le monde : les hommes, les animaux, les plantes et les pierres. Et même les étoiles et tous les objets célestes. J’ai dit que chaque souffle concernait tout le monde ? Non, chaque souffle nous concerne, nous, seulement nous, parce qu’il n’y a que nous dans notre diversité. Tout acte contre qui que ce soit serait une responsabilité que nous prendrions contre nous-mêmes. En agissant comme des cellules séparées du tout et qui n’en feraient qu’à leur tête, nous agirions comme des cellules cancéreuses. Dans notre inconnaissance de cette possibilité, c’est ce que nous sommes d’ailleurs devenus. Le cancer de la terre.

Saint Paul a utilisé pour nous aider à saisir cette dimension, la comparaison avec le corps. Notre œil et notre pied n’ont rien à voir : ni dans leur forme, ni dans la matière dont ils sont constitués, ni dans leur fonction, ni dans leur place dans le corps. Et pourtant ils sont unis en nous. Le pied ne marche pas sans injonction du cerveau, et l’œil ne voit pas sans ordre, personne n’est supérieur à personne. Quand le pied avance, il a la responsabilité de faire avancer tout le reste du corps. Et quand l’œil voit, il voit pour tout le corps. Nous, nous avons peur des gens différents de nous. Mais c’est comme si l’œil avait peur du pied…

Lorsque nous prendrons tous conscience de cela, nous serons collectivement responsables, puisqu’il n’y a pas de séparation dans le Un. Plutôt que collective, disons que notre responsabilité sera universelle, ou selon la langue des oiseaux qui découpe les mots en plus petites unités de sens, unie vers Elle. Elle, l’Unité. Le réseau inextricable des causes et des effets, des interdépendances et des responsabilités inconcevables deviendra simplement du même ordre que le fonctionnement des réseaux de notre corps… Il deviendra impensable de poser un acte égoïste et séparé parce que ça n’aurait simplement aucun sens.

Si nous décidons d’adhérer à cette vision du Tout en Un, y aura-t-il des avantages avant que nous touchions cette étape de mutation ? La réponse est Oui. Je n’en donnerai qu’un exemple. Plus nous nous en approcherons, plus ce que nous découvrirons deviendra intéressant. Cela prendra au fur et à mesure une intensité plus grande que le monde extérieur des formes et des objets, des histoires et des pandémies et cela nous libérera de son emprise malheureuse, de son emprisonnement même. Or cette emprise ne sert à rien ni personne. En ce moment, le monde extérieur nous paraît plus réel que le monde intérieur et pourtant nous ne pouvons pas exercer sur lui de véritable responsabilité. Sur notre monde intérieur non plus. Si nous sommes malades, le miracle est-il à notre portée ? En découvrant des bribes de cette dimension de créativité et de joie absolue, nous nous offrons et nous offrons au monde de l’air pur puisque nous sommes Un.

Alors, pouvons-nous nous appuyer notre responsabilité focalisée pour rencontrer l’illimité ? La réponse est oui. Comment ? Les conseils abondent, mais ne nous cachons pas que s’il faut vivre la mutation du cerveau en conscience, de l’ampoule à la Lumière, et des émotions à l’Amour inconditionnel, de l’impuissance au miracle, de la partie au tout, nous ne pourrons pas y arriver tout seul. Du reste, dans cette perspective, cette expression ‘tout seul’ n’a aucun sens. Alors écoutons les conseils pour au moins nous diriger dans cette direction. Il relèvera de notre responsabilité de les appliquer. Le conseil que j’ai trouvé dans la Genèse rejoint celui de toutes les traditions anciennes et celui des coachs de notre temps, c’est celui-ci : « Rentre en toi-même, » ou en termes plus actuels, ‘médite’.

Leikh leikha, « va vers toi, pour toi» dit Dieu à Abraham. La consigne dans son entier est celle-ci : « Quitte ton pays, ta parenté et la maison de ton père, et ‘va pour toi, vers toi’ vers le pays que je te montrerai. » Voyons plus précisément quel coaching cette phrase nous offre.

Premièrement, il faut quitter. Quand ? Dès qu’on est appelé, quelle que soit la forme de l’appel. Certes, l’heure d’arrivée n’est pas indiquée sur un tableau lumineux comme dans les gares et aéroports, et l’injonction « va », comme « Suis-moi » n’indique pas la durée du trajet. Mais par contre l’heure du départ est incontestable : c’est maintenant. Quand tu entends l’appel, là, juste là, tout de suite. Et ne t’avise pas de regarder en arrière : il est impossible d’aller dans deux directions à la fois.

Deuxièmement, que faut-il quitter ? Le texte est radical : « Quitte ton pays, ta parenté et la maison de ton père. » Donc quitte tes géniteurs de chair et la zone du connu, de l’aimé : ta famille, tes copains, ton boulot si tu l’aimes, ton bistro et tes jeux vidéos, ton quotidien. De plus, sachant que le père d’Abraham était un fabriquant d’idoles, cette injonction signifie aussi : quitte aussi toutes les croyances de ta famille, sa façon d’envisager le monde.

Approfondissons. A quel éloignement de nos pères et mère sommes-nous disposés ? La plupart du temps, il ne s’agira pas de leur tourner le dos et de les abandonner, et cela pour une raison simple : ce serait inopérant. Nous pouvons en effet nous tenir responsables de leur bien être et prendre soin d’eux dans leur vieillesse comme ils ont pris soin de nous dans notre jeunesse, mieux qu’il ne l’ont fait peut-être ! tout en prenant nos distances. Et a contrario, on peut avoir rompu avec nos parents et pourtant rester ficelés dans les mêmes fonctionnements qu’eux… Commençons donc par un effort de neutralité objective. Comment se comportent-ils ou se sont-ils comportés ? Quelles sont ou étaient leurs qualités, leurs défauts, leurs mécanismes de réactions ? Comment ont-ils pris leurs propres responsabilités ? Puis tournons notre observation vers nous. Comment sommes-nous ? En quoi leur ressemblons-nous ? Est-ce que nous en sommes profondément satisfaits ? Ensuite viendront les conséquences de notre évaluation. Quelles décisions sommes-nous prêts à prendre, quels changements allons-nous effectuer ? De quelles loyautés familiales allons-nous nous désolidariser ? Mourrons-nous de la même maladie ?

Élargissons notre réflexion aux valeurs patriarcales en général et précisons intérieurement ce que représente pour nous dans cette optique ‘quitter son père’. Quelle posture sur le pouvoir, la politique, la société et la virilité sommes-nous prêts à remettre en question ? Et puis, passons à maman. Que signifierait pour nous l’ordre de quitter notre mère ? Apercevons-nous pour commencer qu’elle n’est pas nommée, sans doute cachée derrière le père ou incluse au milieu des cousins et tontons de la parenté. Et profitons-en pour prendre conscience de la place – ou de l’absence, des valeurs féminines dans notre vie… Y a-t-il lieu de corriger en nous un déséquilibre entre l’homme et la femme, le yin et le yang ? Qu’on soit homme ou femme, y a-t-il lieu d’agir différemment envers les femmes en général ?

Il faudra aussi trouver en quoi concrètement nous devrons démontrer notre libération intérieure, en apportant des changements à notre quotidien. Qu’est-ce qui est répétitif, mécanique dans nos journées ? Qu’est-ce qui nous rattache à de vieilles habitudes sans sève ? Quels comportements, modes de vie, emploi du temps sont directement inspirés de la « maison de nos pères »? Qu’en est-il de nos humeurs ? Très prosaïquement et concrètement : comment allons-nous gérer nos temps d’écran, temps de transport, notre alimentation, nos habitudes sexuelles ? Ces changements peuvent être en effet très intimes. Un de mes amis se tient de plus en plus mal. Comme je lui en faisais la remarque, il m’a répondu : « On est tous comme ça dans la famille en vieillissant .» Et alors ? Tenir debout, n’est-ce pas un beau chantier ? Nos chantiers, prenons-en conscience, ne sont pas égoïstes et personnels, puisque nous sommes reliés.

Si nous ne sommes pas entièrement satisfaits de notre existence, alors que notre programme originel est l’union avec la satisfaction même, cela signifie que nous devrons poser de nouvelles bases et nous quitter, rompre avec ce vieux ‘nous’ que nous commencerons à percevoir comme un vieux fatras. Parce que sinon, les mêmes causes produiront les mêmes effets, avec leurs conséquences incalculables et invisibles. Nos vieilles pensées attireront de vieux comportements et la répétition de vieux schémas. Et nous avons vu où cela nous a menés.

On la retrouve donc là, notre responsabilité, dans l’analyse des changements que nous voudrons apporter et le courage de la mise en œuvre. Nous en répondrons devant nous-mêmes à l’heure où nous serons trop vieux, faibles et malade pour les entreprendre. Alors, avant qu’il ne soit trop tard, il faudra nous alléger, nous délester de nos habitudes inadaptées et en créer d’autres qui nous correspondent. Et dès que nous avons décidé un changement, les aides arrivent puisque nous sommes un. « Quand l’élève est prêt le maître arrive, » dit l’adage. Comme nous sommes tous uniques, cette aide prend des formes différentes pour chacun. Pour ma part je remercie ici, entre d’autres remerciements, maître Mantak Chia qui par son enseignement me permet d’approcher et de partager ce que j’ai compris du Tao.

Leikh leikha, va vers toi. Au fur et à mesure de nos libérations, nous irons à nos retrouvailles sans que ce soit compliqué. Dans la vie quotidienne, nous rencontrerons simplement nos aspirations naturelles. Prendre soin de nous et de nos besoins, ne pas manger ce que nous n’aimons pas, ne pas vivre avec qui nous nous sentons mal etc deviendra naturel. Ce sera une libération énorme  car le manque d’amour et de respect pour nous-mêmes sévit depuis des siècles et interdit l’amour et le respect d’autrui et de la terre. Il a atteint chez nous les sommets de la névrose dans un succès de librairie resté au hit des ventes pendant 4 siècles en Europe : L’imitation de Jésus Christ. «  Rien ne m’est dû, Seigneur, que les verges et le châtiment car je vous ai grièvement offensé ! » Ce message mortifère travaille dans notre héritage et il est de notre responsabilité de le déraciner, pour nous et pour nos descendants.

Mais comment être sûr que nous ne nous fourvoyons pas sans le savoir ? C’est prévu. Le coaching dit : « Va vers le pays que je te montrerai. » Y a qu’à suivre… Mais, si le Je est sans forme, comment le trouver pour le suivre, ? Il faut chercher en nous des branchements pour sentir, voir les balises sur le chemin, ou simplement les savoir. Et ce ne sera possible que si nous décidons de prendre un moment pour ne nous intéresser qu’à ça et nous y concentrer. Nous l’avons bien fait pour apprendre l’anglais ou la mécanique, nous en sommes donc capables. Ensuite, voici une balise simple proposée par Joe DiSpenza. Si nous sortons de notre pratique différents de notre état initial, nous aurons agi. A l’inverse, si nous nous levons exactement dans le même état qu’en nous installant, c’est raté. Il faudra recommencer !

Cette science que nous pouvons décider d’apprendre, solidaires avec nous-mêmes, elle se découvre dans plusieurs chemins dont celui la méditation. Aujourd’hui, les neurosciences invitent même les rationalistes à tester la méthode et ses résultats car on a analysé les ondes de méditants dans des encéphalogrammes. Lors de notre état habituel quand nous sommes éveillés, notre cerveau fonctionne en onde bêta, le leur aussi. Mais si on entre à l’intérieur de soi et qu’on se relaxe, le casque à électrodes se met à enregistrer des ondes alpha qui signent un état de conscience différent.

Il est possible d’aller en méditation éveillée jusqu’aux ondes théta qui caractérisent le sommeil paradoxal et la méditation profonde dans laquelle des changements peuvent survenir dans notre matière. Des chamanes, yogis, pratiquants taoïstes et chirurgiens à mains nues se sont prêtés à l’expérimentation. Ils ont tous montré qu’ils atteignaient ce plan de conscience tout en restant capables quand ils le souhaitaient de vivre en mode alpha. Il n’y a donc aucun danger à entreprendre cette exploration vers nous-mêmes. Elle ne nous prive pas de notre état quotidien, elle n’interdit pas l’engagement et l’exercice des responsabilités habituelles. Elle les complète. Si j’ose dire, c’est une opération interne de déconfinement. Avec un grand D.

Dans le pays des ondes bêta, nous sommes agi, enfermés dans notre personne, dépendants de l’extérieur, l’extérieur étant plus réel que l’intérieur, parfois même le seul réel. Dans le pays des ondes alpha et surtout théta, nous devenons co-créateurs. Ce que nous ressentons est plus vaste, dense et réel que l’extérieur qui devient une réalité relative. Au lieu d’être impactés, nous rayonnons. C’est une question de réglage. Il n’est pas facile à faire et nous devons apprivoiser d’abord un calme et un silence contraires à nos goûts, nos habitudes et même nos possibilités. Mais ça vaut la peine d’essayer. Comme le formulent Les anges des Dialogues : « Chacun de vos pas à travers le vide devient une île fleurie où les autres peuvent poser le pied. »

Enfin, sachons que la difficulté que nous rencontrons sur ce chemin n’est pas nouvelle, qu’elle ne nous est pas réservée, à en juger par le futur de la phrase divine : « Va vers le pays que je te montrerai » et non pas : « Va vers le pays que je te montre juste là. » Voilà qui nous invite à la persévérance et nous encourage puisque après tout, Abraham a traversé. En combien de temps, nous ne savons pas, mais il l’a fait.

La difficulté est que ce pays de Cocagne qui nous sera montré n’est plus de l’ordre des formes. On le rencontre en allant vers nous-mêmes et pas dehors. La question devient : ‘Qui est donc ce moi ? qui suis-je ?’ Elle ouvre un chemin vers une dimension d’auto-responsabilité totale. Car Dieu ne dit pas à Abraham : ‘Va vers moi.’ Il ne court pas le risque de la personnification qui amènerait avec elle l’idée de séparation et renverrait Abraham chez son père le fabriquant d’idoles. Va vers toi, c’est : va vers la vérité universelle du Je suis, ou la deuxième personne n’existe plus. Sens la Présence qui œuvre et guérit tout dans le monde des formes, sans effort, puisqu’il n’y a que l’Un. En somme, Dieu n’a pas besoin de dire va vers moi, puisque va vers toi, c’est exactement va vers moi…

A Delphes, le fronton du temple ne dit pas autre chose. « Connais-toi toi-même… et tu connaîtras l’univers et les dieux ». On voit bien qu’il s’agit d’un autre état de connaissance que celui qui nous fait dire : « Je me connais, si je bois du champagne, j’ai mal au crâne ». Nous reconnaîtrons donc que nous avons suivi les balises si nous nous sentons remplis des qualités du ciel. Paix, joie, amour, espace et absence de peur. Cette émotion ne peut survivre à l’expérience de l’Un. De quoi aurions-nous peur ? N’est-ce pas différent de notre état actuel ?

Alors si notre cerveau et notre cœur prennent la mesure de ces informations, nous comprendrons qu’il n’y a pas de différence entre notre auto-responsabilité totale et la responsabilité générale, infinie, intelligente, que nous sommes invités à prendre pour l’univers et le monde. Nous aurons envie de l’exploration. Puisque les temps nous bousculent, profitons-en. Engageons-nous. Sautons le pas ! Telle est sans doute notre véritable responsabilité, qui n’occulte pas les autres.

 

 

 

 

 

Qu’est-ce que la conscience?

Lorsque j’ai choisi cette question, je pensais que cela m’aiderait à réfléchir à un concept qui n’est pas le même en occident et en orient, et qui ouvre des horizons plus ou moins vastes, mais tous intéressants. Je ne m’attendais pas à ce que ce sujet me perturbe, et pourtant si. Entre la procrastination et l’effarement devant le nombre de pages des encyclopédies et des bouquins sur le sujet, ou le nombre de sites sur la toile, j’ai traversé un moment difficile, la conférence aussi. Voyez plutôt, déjà, personne n’est d’accord sur sa genèse : la conscience provient-elle du cerveau, ou alors est-ce l’inverse ? Si elle est quelque chose, elle est quelque part. Où ? Et puis la conscience est-elle morale ou non ? En tout cas, il paraît qu’elle nous emmène du stade de légume à l’état d’éveil selon la dose dont on dispose et le sens qu’on lui donne. Et voilà qu’on arrive jusqu’à cette déclaration hindoue que « la conscience est tout », en écho à la physique quantique de pointe. Le sujet devient énorme, intraitable ! Car du coup, qui en a ? Les hommes, les animaux, les plantes ? Le vide ? En tout cas, une chose est sûre, en orient comme en occident et hier comme aujourd’hui, ce sujet a interrogé et reçu réponse. Devant ce foisonnement, commençons par voir ce que nous dit le mot lui-même pour voir si ça nous aide.

Dans conscience, il y a science, ça saute aux yeux. Et dans science, il y a –sci, ce qui est moins évocateur mais nous ramène au verbe latin scire, savoir. La science, c’est donc le fait de savoir. Au pluriel, les sciences seront les disciplines du savoir et qui permettront de l’accroître. Du coup, la conscience, avec son préfixe cum, voudra dire : savoir avec. Et là, tout se complexifie à nouveau. Savoir avec, d’accord, mais avec quoi ? Avec qui ?Avec notre intelligence mentale? nos 5 sens? L’intelligence de notre cœur? Avec quelle partie de notre corps ? Et encore, savoir avec le monde extérieur, ou plutôt avec le monde intérieur ? Et il s’agit de savoir quoi au juste ? En d’autres termes, la conscience est-elle toujours conscience de quelque chose ? Peut-on avoir conscience de rien ? Est-ce cela qui nous donnera bonne ou mauvaise conscience ? Et pourquoi trouve-t-on facilement le mot science au pluriel alors que c’est très rare pour le mot conscience ? L’étymologie soulève plus de questions qu’elle n’y répond. Heureusement, si nous en restons à la langue courante, les expressions synonymes sont claires. Être conscient de quelque chose, c’est s’en rendre compte, ou bien être au courant…

L’antonyme de conscience : l’inconscience, nous en dit un peu plus. Être inconscient, c’est donc ne pas se rendre compte. En médecine, cela voudra dire être évanoui ou comateux c’est-à-dire ayant perdu connaissance, ou perdu conscience, privé de toute communication avec l’extérieur et peut-être avec l’intérieur. Être inconscient, c’est aussi simplement être écervelé, absent, sans attention, comme lorsque nous partons faire du ski sous les avalanches ou que nous traversons la rue sans l’avoir regardée sur les côtés. Avec la psychanalyse, l’inconscience a enfanté l’inconscient qui devient lieu des vérités refoulées, formant un substrat aussi actif qu’inaperçu. L’inconscient se nourrit de tout à toutes les échelles : les peuples, les sociétés, les lignées, sous le nom d’inconscient collectif, et il s’exerce aussi bien sûr à notre petite échelle personnelle et s’ajoute à notre auto-dose. L’inconscient agit sur nous à tel point que dit-on, nous sommes agis par lui, comme des marionnettes ignorant nos ficelles.

Enfin, je me trouverais dans un cas de… conscience si j’arrêtais ici cette balade, car la conscience se promène dans nos phrases avec un certain nombre d’autres préfixes. Nous trouverons le petit sub- qui veut dire dessous, juste sous la conscience, le pré- juste avant la conscience, le supra, ou super, au-dessus. Le postconscient n’existe pas encore mais il devrait, car ça nous arrive régulièrement de nous rendre compte des choses après les avoir faites (enfin moi). Pour la transconscience, vous en trouverez de nombreuses traces qui vont de la sexualité à la science la plus échevelée. Achevons avec les adverbes consciemment et inconsciemment et les dérivés consciencieux et consciencieusement. Lorsque j’étais prof, nous nous servions de ces deux derniers vocables pour encourager les enfants en difficulté dès qu’ils avaient de la bonne volonté. C’étaient des synonymes de sérieux et sérieusement et nous indiquions ainsi le degré d’attention et de soin porté à la scolarité, indépendamment des résultats.

Revenons à la conscience et partons simplement du corps. La médecine d’urgence a établi un indicateur de l’état de conscience d’un individu selon une échelle de 1 à 3 dite échelle de Glasgow. Il s’agit de tester l’ouverture des yeux et ses mouvements suivant les stimuli, puis la réponse motrice et troisièmement la réponse verbale à des interventions extérieures pour savoir vers quel service la personne doit être aiguillée et la qualité de ses fonctions vitales. Ce test indiquant le niveau de conscience de l’individu, la définition de la conscience se précise comme étant la capacité du corps et de l’esprit à « être au courant » de l’environnement et à y donner une réponse appropriée. Au premier stade, ça ne demande ni étude, ni réflexion. Il n’y a pas besoin de réfléchir pour pouvoir répondre à une question simple comme : « Avez-vous soif ? » Encore moins pour réagir si on nous pince. En cas de coma, le corps portera la marque de sa souffrance, mais pas le cerveau. La conscience corporelle est immédiate, on dit qu’elle est spontanée.

L’absence totale de conscience, lorsque plus rien ne répond, est-ce la mort ? C’est le sujet qui occupe actuellement les débats autour de Vincent Lambert. Si nous sommes spontanément conscient de vivre et si l’absence totale de conscience signifie la mort physique sans assistance médicale, c’est a contrario que la vie est dans la conscience que nous en avons.

On admet que dans la vie ordinaire, nous disposons de trois états de conscience. L’état de veille, l’état de sommeil et l’état de rêve. J’ai été surprise que l’état de sommeil soit caractérisé par un état de conscience. Il me semblait au contraire que c’était un cas d’inconscience, au moins dans la phase du sommeil profond. Tous les farceurs vous diront qu’ils ont pu déplacer quelqu’un à son insu jusque dans les situations les plus cocasses ou les plus embarrassantes. Nous pourrons toujours prétendre que nous n’avons jamais voulu poser tout nus sur la fontaine du village, nous aurons du mal à être convaincants…

Toutefois, cette phase d’inconscience ne représente pas tout notre temps de sommeil. A d’autres moments, supposons que nous dormions à côté de quelqu’un et que nous lui tirions la couverture, il va la ramener sur son corps. La conscience n’est donc pas totalement disparue. C’est ce que prouve une étude menée auprès de jeunesmamans. Les vagissements de leur nouveau-né les tiraient du sommeil, alors qu’un fracas de même puissance sonore les laissait indifférentes. Il y avait donc une programmation du cerveau pour une sorte de tri sélectif des bruits. Ce traitement de l’information aurait été impossible à appliquer s’il ne restait pas un minimum de conscience dans le sommeil. D’ailleurs, même quand aucun souvenir ne nous reste, nous savons au réveil si nous avons bien dormi ou non avant de nous rappeler quel jour on est. Le sommeil est donc un état de conscience, fût-ce à l’état de zeste.

D’autre part, pendant le sommeil paradoxal, nous rêvons et le rêve est classifié comme un des trois états de la conscience ordinaire. Nous avons l’impression de vivre ce que nous rêvons. Nous nous rendons compte de ce qui nous arrive, nous nous voyons prendre des décisions etc. Et pourtant, si nous sommes conscients de ce qui se passe dans le rêve, la plupart du temps, nous ne sommes pas conscients que nous rêvons : seul le réveil nous détrompe. Je vous déconseille de rêver que vous êtes aux toilettes par exemple.

Le monde onirique étant de l’ordre de l’image, il est beaucoup plus libre et vaste que ce que nous pouvons vivre dans ce que j’appellerai pour simplifier « le monde réel ». Il est beaucoup plus incohérent et imprévisible aussi. C’est pourquoi les Européens rationalistes n’ont pas été les amis des rêves et l’Église en a fait un sujet de méfiance dont le Larousse médical de 1924 se fait ainsi l’écho :  « Rêve : Désordre psychique à contenu absurde et sans valeur pratique. » Un beugue de la conscience en fait. J’ai même découvert en préparant cette conférence une info scotchante : ce n’est qu’en 1992 que le code pénal dépénalisa l’interprétation rémunérée des rêves, qui condamnait les psychiatres et les psychologues à la même clandestinité que les diseuses de bonne aventure.

A l’inverse, depuis des millénaires, d’autres civilisations ont estimé précieux les messages des rêves. Pour rester chez nous, nommons les Égyptiens, les Grecs, les Romains et les Hébreux. Comme Homère le dit, certains rêves passent par la porte de corne, ce sont des rêves ordinaires qui n’apportent rien à la conscience du rêveur, mais certains rêves passent par la porte d’ivoire, ce sont des messages divins. Ils sont l’expression de la transcendance au service de l’homme dans sa limitation. Ils accroissent la conscience du rêveur et le guident, que les rêves soient divinatoires, ou qu’ils relaient des messages de l’inconscient. Il y a des messages très clairs comme ceux que reçoit Joseph, fiancé puis époux de Marie enceinte. « Ne crains pas de prendre Marie pour épouse » dit d’abord l’ange à Joseph qui se croit cocu. Puis plus tard, on lui signifiera de décamper direction l’Égypte pour cause de massacre des innocents jusqu’à deux ans. D’autres messages paraissaient au contraire obscurs et incompréhensibles au rêveur, il fallait des mages et des prêtres pour en donner la clé. A Dodone par exemple, les malades affluaient de loin à la recherche de songes qui leur ouvriraient les portes de la guérison. On pensait que les rêves et leurs informations d’ordre souvent psychique et inconnue du rêveur ouvriraient la voie à la guérison physique. Par quel moyen ? par un accroissement de la conscience du rêveur.

Au 19ème siècle avec Freud, la psychanalyse est montée à l’assaut des rêves et le médecin a remplacé le prêtre antique dans le travail de l’interprétation. Yung a mis à jour une série de symboles qu’il a nommés archétypes car ils se trouvaient avoir le même sens quel que soit le rêve et le rêveur. Qu’est-ce qui rendait l’archétype possible ? L’inconscient collectif. A la conscience collective répond en effet un inconscient collectif qui remonte à la nuit des temps et permet l’établissement d’une sorte de clé des songes. L’utilisation d’un archétype par un rêveur n’est en rien consciente ou délibérée, cela ne l’empêche pas d’être utile car pour Yung le rêve qui permet l’expression de l’inconscient (collectif et personnel) est une base pour la guérison. La psychanalyse rejoint là les peuples antiques et les chamanes de tous les temps, en considérant que ces rêves communiquent de façon codée des informations inaccessibles à la conscience ordinaire.

L’idée commune est basée sur la conscience : la guérison suit la transformation de l’individu dès qu’il comprend de quoi il s’agit. La prise de conscience libère, tout accroissement de conscience est accroissement de vie. Aujourd’hui, les neurosciences indiquent que les rêves avec leurs symboles et leur caractère décousu sont une production du cerveau droit, dit cerveau de l’âme, par opposition au cerveau gauche rationaliste. La traduction du rêve remet le cerveau gauche dans le circuit. Informé et unifié, le malade guérit. Bien sûr, tous nos rêves ne sont pas des diagnostics ni des ordonnances déguisées, mais les rêves marquants véhiculent des informations utiles à notre évolution ou notre existence. Lincoln avait rêvé qu’il se dirigeait vers un cercueil et que c’était le sien. N’ayant pas tenu compte de cette information pour se protéger, il fut en effet assassiné quelques mois plus tard. On ignore s’il se dirigea post mortem vers son cercueil.

Nos rêves sont donc la plupart du temps comme un film dont nous sommes les héros passifs, mais ce n’est pas le cas de tous les rêves puisqu’il existe une catégorie de songes qu’on nomme rêves lucides. Dans ce cas le rêveur est doublement conscient : il est conscient de ce qui se passe dans son rêve, et aussi qu’il est en train de rêver. Cela lui permet d’intervenir et même de conduire son rêve, il devient l’auteur de l’histoire onirique. Le chamane de Castaneda lui a montré comment utiliser cet art de rêver pour aller se promener dans d’autres mondes. On peut s’en servir aussi pour se guérir. Par exemple, si nous nous voyons en train de regarder quelqu’un mourir sans l’aider, nous pouvons diriger la suite ou un autre rêve de même ordre vers un sauvetage. Comme il est admis que dans la grande majorité des cas, chaque personnage de nos rêves ne renvoie qu’à nous, si nous nous sauvons nous-mêmes, ce ne peut être que positif.

Du rêve passif au rêve actif, ou si vous préférez, du rêve ordinaire au rêve lucide, il y a une différence de degré de conscience. Cela nous est un indice que plus de conscience amène plus de lucidité, lucidité qui permet plus de compréhension et d’amour pour plus de vie. Nous pourrons le vérifier dans le troisième état de conscience.

Le troisième état de conscience, c’est celui où nous reconnaissons tous que nous sommes conscients. C’est notre conscience quand nous sommes éveillés. Dans cet état, normalement nous sommes au courant de ce que les cinq sens nous donnent, de ce que nous pensons et faisons. Je dis normalement parce que si nous vérifions bien, c’est loin d’être notre cas, nous sommes souvent absents, il n’y a pas d’abonné au numéro que la vie compose, le nôtre. Pour reparler de Castaneda, don Ruiz lui avait demandé de pouvoir restituer toute sa journée dans les moindres détails. Après cette lecture, je m’y étais essayée… un petit moment avant de me décourager. Je devais fournir un effort pour me souvenir de pans entiers de ma journée et certains moments étaient définitivement sortis de ma conscience. Si tel était le cas, c’est peut-être qu’ils n’avaient pas été vraiment conscients dès le départ. Pourquoi ?

Premièrement, à cause du principe du moindre effort. Nous mettons en place dès notre plus jeune âge et en toute innocence des stéréotypes qui nous permettent d’être adaptés aux situations que nous rencontrons. Le bébé cherche et teste des comportements, et il retient ceux qui sont les plus efficaces au regard de ce qu’il désire, sans le moindre calcul ou duplicité. Au cours de notre vie nous continuons à développer des mécanismes pour nous épargner des efforts. Par exemple, lorsque nous enfourchons un vélo, au début, nous devons apprendre avec conscience et application. Nous devons y faire attention. Le soir, nous ne risquons pas d’avoir oublié ce moment. Mais vingt ans après, il est possible que nous oubliions avoir fait du vélo pour jeter une lettre à la boite parce que pédaler n’est plus une action consciente mais automatique. Regarder avant de traverser est normalement aussi un automatisme et c’est heureux, ça a dû nous sauver la vie ! Il ne s’agit donc pas de condamner nos automatismes mais d’en prendre conscience pour les remettre dans le périmètre où ils nous sont utiles.

Car si les automatismes sont bien pratiques, ils font de nous des automates, c’est-à-dire qu’ils activent des mécanismes répétitifs et sans conscience. Voilà leur danger. Tout le temps que nous sommes en fonctionnement automatique, nous ne sommes pas présents à nos vies et le soir, le test de la restitution est difficile. Si ces automatismes ne se mettaient en route que d’une façon épisodique, utile et ciblée, tout irait pour le mieux, mais en fait, nous laissons les automates prendre pas mal de pouvoir dans nos journées sans nous en rendre compte. Par exemple, dans certaines situations, nous sentons devoir activer le boute-en-train, ou le matamore, ou l’ingénue, etc. Vous allez me dire que ce sont des personnages de comédie. En effet. Ils étaient typés, archétypés même et leur nom suffisait à évoquer toute une série de mécanismes particulièrement visibles dans la commédia dell’arte, ce qui formait un canevas bien pratique pour l’improvisation théâtrale. Quand il y a sur l’arène du cirque un Pierrot, un Arlequin et une tarte à la crème, où va la tarte à la crème ?

Dans notre quotidien, nous ne sommes ni aussi drôles, ni aussi caricaturaux, mais nous avons des personnages aux réactions préinstallées pour diverses situations. Parfois ils se relaient les uns les autres à toute allure et tous, en nous mettant en pilotage automatique, nous privent de notre conscience de vivre. Car la conscience, qui est attention et présence, n’est jamais ni répétition ni absence. Le matin dans les transports, c’est bien souvent un automate qui piétine sur le quai, l’esprit ailleurs et du son dans les oreilles, puis dans nos activités, nous enfilons le rôle de l’activité. Que dirions-nous d’un dentiste qui se comporterait comme une assistante maternelle? Il vaudrait mieux partir en courant ! Le soir quand nous sommes fatigués, nos interlocuteurs habituels ont droit à des réponses dites machinales, c’est-à-dire au sens propre, des réponses de machine, sans conscience ni attention à ce qui nous a été dit. Finalement, avant de nous coucher, nous ne nous souvenons pas de grand-chose. Nous avons laissé les automatismes nous voler la journée en prenant notre place.

Nos automatismes étant privés de conscience peuvent aussi aboutir à l’effet inverse de notre intention première qui est de nous faciliter la vie. Le professeur par exemple mettra automatiquement en activité la voix, la posture et la pensée du prof devant ses élèves, et c’est sans doute juste. Mais si le personnage lui plaît, il le gardera en faisant les courses et à table avec ses amis, sans attention pour la jeune femme assise à ses côtés qui aurait peut-être préféré un autre personnage. Nous avons aussi des fonds de commerce émotionnels envahissants. Le colérique sort ses automatismes de colère à la moindre occasion par exemple.

Le pire est que non seulement nos rôles pré-installés peuvent se succéder, mais qu’ils peuvent se coaliser. Par exemple, le rôle de victime ou de dépressif se surajoute et colle à l’amoureux, l’ingénue ou l’avare, etc…. Dans un cours d’improvisation au théâtre, on tire des papiers avec ces rôles et ces personnages, et personne n’a de mal à mettre en scène l’avare colérique ou l’amoureux dépressif. Par contre, dans la vie, nous ne nous rendons compte de rien. Sans aucune distance avec cet empilement d’automatismes conditionnés depuis le premier âge, nous ne les voyons pas. Comment le pourrions-nous ? Notre attention a l’habitude de regarder dehors et pas dedans. Voulons-nous un petit test ? Je vais vous poser une question, vous avez trois secondes pour y répondre. Voici la question : quel est votre personnage interne de prédilection ? Qu’est-ce qui déclenche préférentiellement nos réactions mécaniques et automatiques ? 1,2,3. Si vous n’avez pas trouvé, c’est que vos automatismes ont pris le pas sur la conscience. La sagesse sera de s’en alléger.

Une deuxième raison pour laquelle notre état d’éveil ordinaire n’est pas forcément habité de conscience, c’est la raison contraire de la précédente. Après l’absence, l’encombrement. Nous ajoutons à la perception pure de ce que nous donne le moment présent une prolifération conceptuelle, pour reprendre une expression de Bouddha. Par exemple, nous voyons madame Michu un court instant, mais nous ajoutons aussitôt à cette vue ce que nous en savons, et ce que nous en pensons, le cadre dans lequel nous la rangeons, si bien que madame Michu n’est plus tout à fait madame Michu, mais notre madame Michu. Il n’y a donc plus une seule madame Michu, mais autant que de personnes qui la connaissent peu ou prou. Or de quoi est fait notre filtre ? De concepts, de souvenirs et de conditionnements passés, qui nous privent de la pleine conscience du présent tout en nous cachant la vraie madame Michu. Il nous faut ici aussi faire le ménage dans nos façons de percevoir et apprendre l’attention juste et fraîche.

Pour reprendre l’expression du philosophe Husserl, il faut « revenir aux choses-mêmes ». Cette injonction nous ramène à nos cinq sens qui nous donnent la faculté de percevoir la vie, de nous en rendre compte, d’en être au courant. Toutefois Epicharme, élève de Pythagore et philosophe grec avant Socrate, avait remarqué que ce n’est pas l’œil qui voit ni l’oreille qui entend, mais la conscience par le truchement de l’organe visuel ou auditif. Si l’œil voit et que l’esprit ne le sait pas, à quoi ça sert de voir ? D’ailleurs, nous savons tous très bien qu’on peut dissocier l’organe de la conscience, particulièrement quand le stimulus sensoriel est désagréable. Les riverains d’un aéroport finissent par ne plus entendre vraiment le bruit des avions, sauf circonstance particulière. La surenchère dans les supports publicitaires ne dit pas autre chose : nos yeux ne suffisent pas à voir, il faut que notre conscience accorde à ce qu’ils voient un minimum d’attention. Pour la capter, les vendeurs en sont venus à éclairer et faire clignoter les panneaux de pubs dans le métro au prix de 7000 kw par an, soit paraît-il la dépense moyenne de trois familles. Plus communément, nous avons tous au moins une fois fait l’expérience de chercher un objet qui se trouvait sous notre nez – ou même dessus ! sans que la connexion neuronale ne nous en ait informés. La conscience demande de l’attention.

Donc, sans conscience, l’organe ne sert à rien et réciproquement : sans organe, la conscience n’est pas nourrie. Bouddha dit : « La conscience, c’est la conscience de l’œil, la conscience de l’oreille, la conscience du nez, la conscience de la langue, la conscience du contact kinesthésique et la conscience de l’organe mental. «  Si nous entendons mal, notre conscience auditive souffre de ce mauvais support, en tout cas, elle en est limitée car elle est conditionnée par la qualité de notre oreille. On pourrait dire la même chose des autres sens : l’anesthésie chirurgicale est justement faite pour ça : en supprimant les supports de sensation de la douleur, on éteint la conscience de la douleur. Ce sont des consciences relatives à leur condition dans la matière et chaque fois qu’on améliore notre condition physique, on rend service à la conscience. Dans l’autre sens, ces consciences dépendantes des organes disparaissent dès qu’ils s’éteignent ou qu’on n’y a pas recours, elles ne sont pas durables, sauf cas pathologiques de mémoire dans le cas de membres fantômes. Quand nous mourrons, ces consciences s’éteindront nécessairement, faute de leur organe support. En attendant, où est-elle ?

J’ai été surprise en apprenant que Bouddha distinguait en plus des cinq consciences qui reposent sur nos sens, la conscience de l’organe mental. Pourtant les médecins urgentistes utilisent bien la réponse verbale comme test de niveau de conscience dans l’échelle de Glasgow, ils sont donc d’accord avec Bouddha. Mais pour Bouddha, il ne s’agit pas seulement d’être au courant de stimuli extérieurs (comme des questions et des réponses) mais aussi de nous rendre compte de nos pensées internes (chansons, musiques et imagerie). Tout ça se trouvant dans notre tête, en suivant la même logique, on dira que le cerveau est l’organe de la pensée ou son support. Et justement, des chercheurs d’Harward ont découvert en 2016 une région du cerveau atteinte chez la plupart des individus en état végétatif qu’ils avaient étudiés : le tegmentum pontique. Bouddha opérait un distingo entre la pensée et la conscience que nous en avons, devons-nous le suivre ou au contraire devons-nous emboîter le pas aux matérialistes qui affirment que la conscience naît du cerveau ?

Cette dernière affirmation rencontre plusieurs objections. La première est qu’on découvre aujourd’hui que les plantes ont une conscience, et même une intelligence, or elles n’ont pas de cerveau. Pour nous en convaincre, j’ai tiré les quelques exemples suivants du livre de Didier Van Cauwelaert Les émotions cachées des plantes. Sans doute savez-vous que certains arbres rendent leurs feuilles amères quand des antilopes se mettent à les manger, à tel point qu’elles trouvent ça immangeable. Si la conscience est « la connaissance de l’environnement pour y apporter une réponse appropriée,» pour reprendre les dictionnaires médicaux et philosophiques, ces arbres ont une conscience. Une conscience collective qui plus est, puisque leurs congénères alentour, informés, se mettent à produire le même condiment pour assaisonner leur feuillage.

Et comment nommer l’opération par laquelle la plante se prépare à l’avance (pardon pour le pléonasme) à donner une réponse appropriée à une modification future de l’environnement ? On dit qu’un homme averti en vaut deux, apparemment, une passiflore aussi. La passiflore est une plante grimpante, du moins dès qu’elle trouve un support pour grimper. Chez ma fille, n’ayant pas réussi à s’agripper au mur, elle a traversé le sentier pour grimper dans l’arbre en face. Donc, des scientifiques facétieux ont proposé un tuteur à la passiflore, puis ils l’ont ôté pour le déplacer à une certaine distance dans une certaine direction. A peine la passiflore s’était-elle adaptée à ce changement qu’ils ont répété exactement l’opération, obligeant la passiflore à en faire autant, et ainsi de suite. A la fin, lassée, la passiflore a poussé sa tige directement à l’emplacement futur du tuteur en sautant l’étape qui lui était proposée. Autrement dit, elle a déjoué le scientifique, elle a anticipé son action.

Alors, et nous ? Nous qui nous montrons parfois incapables d’anticipation, nous qui par exemple avons laissé nos mers s’empoisonner de plastique sans l’avoir aucunement prévu ? Nous, qui non seulement n’avons pas su anticiper, mais qui nous montrons même inaptes à réagir à la situation présente, incapables de nettoyer les mers. Même manque de conscience et d’anticipation avec l’accumulation de déchets nucléaires dont nous ne savons que faire, ou même de nos déchets ordinaires dont nous cherchons à nous débarrasser dans des pays décharges. Qu’allons-nous faire maintenant qu’ils commencent à nous les renvoyer ? Et que dire de notre surenchère de consommation qui ruine la terre, notre seule maison ? Il n’y a qu’une réponse : nous sommes moins conscients, moins intelligents qu’un légume…

Il faut donc admettre que selon toute probabilité, le siège de la conscience n’est pas le cerveau puisque des plantes sans cerveau sont douées de conscience, et puisque nous, qui possédons un cerveau, nous manquons de conscience. Je ne parle pas de conscience morale, encore que ça se rejoigne ici, mais simplement de conscience des choses, de leur intégration dans nos données. La théorie qui veut que la conscience émerge du cerveau est donc forcément mise à mal. Si la conscience n’est pas dans le cerveau, comment pourrait-il la produire ?

Une deuxième raison contredit ce postulat : c’est la neuroplasticité du cerveau. Nous sommes capables de modifier l’agencement et l’état de nos neurones pour modifier nos pensées. C’est d’ailleurs le sens de toute pédagogie et la raison de la répétition inhérente à tout enseignement : si les neurones sont plastiques, ce ne sont pas du chewing-gum. Mais quand même, intellectuellement, à quoi servirait l’enseignement si le cerveau ne pouvait jamais l’intégrer? Et expérimentalement, quel profit pourrions-nous tirer de nos erreurs si la conscience était définitivement bloquée à un certain niveau dans un cerveau pétrifié ? Parfois, comme le prof rabâche, la vie bégaye . Son école nous replace devant le même problème pour que la répétition à un moment fasse évoluer notre activité neuronale et nous permette d’autres choix et d’autres comportements. Il est chanceux le corbeau de La Fontaine, qui
              « Honteux et confus,
              Jura mais un peu tard
              Qu’on ne l’y prendrait plus ».
Il est chanceux s’il a compris dès le premier fromage qu’il ne fallait pas céder à la flatterie. Toutefois, nous n’étions pas là quand la situation s’est représentée. Peut-être a-t-il eu lui aussi besoin de plusieurs leçons pour que sa lucidité et sa conscience grandissent…

Nous savons aussi maintenant par les travaux des neurosciences que lorsqu’une pensée nous arrive, elle est en retard. On a pu le démontrer en présentant de façon aléatoire à des cobayes des photos plus ou moins choquantes ou agréables. Les réactions de notre organisme (accélération cardiaque, stress musculaire) se produisaient avant que les images ne soient montrées, sans aucune erreur sur le contenu de l’image. Notre cerveau ne serait-il qu’une chambre d’enregistrement ?

Il est donc prudent de conclure avec Bouddha que la pensée n’est pas la conscience. Le juré doit se prononcer en son âme et conscience, pas en son âme et cerveau, parce que la conscience est pure en elle-même, au contraire de notre cerveau rempli d’idées tordues, admettons-le. Le jeune homme qui refusait le service militaire était dit objecteur de conscience. Qu’aurait pu être un objecteur de cerveau ? Ainsi, nos exactions nous pèsent-elles, nous avons dès lors quelque chose sur la conscience, ou encore mauvaise conscience, nous nous sentons mal. Pire, comme elle n’a pas de lieu, il est impossible de se cacher devant elle. C’est ce que dit Victor Hugo au sujet du meurtre d‘Abel, dans ce vers célèbre : « L’œil était dans la tombe et regardait Caïn. »

La région du tegmentum pontique est donc probablement nécessaire à l’activation d’un cerveau qui pense, mais de même qu’il faut que quelque chose se rende compte que l’œil voit pour qu’on voie, de même il ne suffit pas que le cerveau s’active, il faut que quelque chose se rende compte qu’on pense. Si la conscience de l’œil n’est pas dans l’œil, la conscience de la pensée n’a pas davantage de raison d’être dans le cerveau. Au cas où nous en douterions, répondons à cette question : si nous ne pensons pas, est-il possible que nous ayons conscience que nous ne pensons pas ? D’où vient-elle ? Où est-elle ?

Je m’avisai alors que Wikipédia avait écrit en toutes lettres : « La conscience est un lieu abstrait, car impossible à localiser quelque part dans le corps. » Par exemple ! Un lieu abstrait est-ce encore un lieu ? En tout cas c’est sans forme, puisque toute forme nécessite un lieu pour se manifester. Du coup, si ce lieu est sans forme, il est donc forcément sans limitation puisque toute limitation lui donnerait une forme : la mer est immense mais le ciel, la plage et les fonds marins la limitent et lui donnent forme. Par conséquent, en suivant simplement cette définition, nous devrions expérimenter l’infini. Dans nos états de conscience ordinaire, ce n’est pas le cas.

Car pour être non localisable, il est quand même évident que ce lieu est localisé en chacun de nous : nous avons chacun une perception unique du monde et il n’y a pas deux madame Michu. En réalité, nous formons des supports de conscience qui se comptent par milliards de trilliards depuis des millénaires, nombre encore plus astronomique si on prend en compte tous les êtres doués d’un degré de conscience différent du nôtre, comme les animaux et les plantes. J’oserais ajouter les pierres, parce que les chamanes le disent unanimement et que logiquement, je ne vois pas comment il serait possible qu’elles fassent bande à part. D’autant que leur structure est faite comme d’atomes comme la nôtre. Comme je l’ai déjà dit, quand un être meurt, qu’il soit plante ou humain, la conscience qui le traverse perd son support. Sous sa forme relative à l’être qu’elle animait, elle disparaît, on pourrait dire qu’elle meurt. Mais grâce à Bouddha et à Wikipédia, nous savons désormais où elle va. Elle retourne simplement au sans forme, au vide plein des sciences quantiques. Pour ces physiciens qui rejoignent les Anciens, l’univers est traversé de conscience, ou d’énergie, dite justement énergie du vide, sans forme, donc sans limite.

Cela signifie qu’au-delà des trois états de conscience ordinaire, il existe un quatrième état de conscience. Nous ne sommes pas seulement un petit peu conscients d’un petit peu de chose pendant un petit peu de temps, mais la conscience universelle, atemporelle, infinie. Car on ne peut pas dire que le soleil enverrait des rayons qui ne seraient pas lui, et pas complètement lui. Si on pouvait attraper un rayon et remonter jusqu’à son origine, on ne trouverait aucune rupture sur le chemin. La goutte d’eau de l’océan contient en elle toutes les informations de l’océan, et nous-mêmes nous savons maintenant grâce à l’ADN qu’on pourra nous reconstituer à partir d’une rognure d’ongle. Donc, si nous sommes les rayons de la conscience, nous sommes complète conscience.   Comment se fait-il que nous ne nous en apercevions pas ?

Dans l’histoire, de nombreuses témoins partout sur la terre l’ont proclamé pourtant et chez nous, Jésus déclare : « Mon père et moi nous sommes Un. » Cette puissance extrême lui permet de faire des miracles et de rester libre d’aimer au moment de sa mort. Il ne doit pas cette liberté à son pouvoir, à ce fait qu’il dispose de tout l’univers, et qu’il peut demander à une montagne de se jeter dans la mer, non. Il est libre d’aimer parce qu’il n’est plus là en tant que personne suppliciée. Cette personne a disparu. Cette seule phrase nous le révèle. Elle nous dévoile la condition pour entrer dans la Conscience avec un grand C : si le Père (1) plus Jésus (2) sont Un, c’est qu’il y en a un des deux qui s’est effacé. Lequel ? Seul celui qui est effaçable.

Mais comment s’effacer ? Comment découvrir la Conscience ? Bouddha et les Védas ont longuement réfléchi à cette question, mais nous pouvons trouver aussi des réponses chez nous. Le Christ appelle la Conscience le Royaume des Cieux, et cela nous donne deux indications précises. En effet, il n’y a rien de plus spatial que le ciel qu’on ne peut délimiter. Et que dire du mot Royaume ? C’est le lieu où s’exerce la loi et le pouvoir de ce royaume. Remastérisons l’expression, « Royaume des cieux », ça devient : pouvoir et loi de l’espace infini. Miam miam ! Alors, qui nous y mènera ?

Jésus déclare dans l’évangile de Luc : « Et on ne dira point : voici, [le Royaume des Cieux] est ici; ou voilà, il est là; car voici, le Royaume des Cieux est au-dedans de vous. » Autrement dit, l’espace infini est au-dedans de vous. Rien ne peut être à l’extérieur de cet espace car s’il y avait un extérieur, c’est qu’il y aurait une borne et l’infini ne peut être borné. Rien ne peut donc être à l’extérieur de nous. Mais nous, nous n’avons pas pris la mesure de ces informations et notre conscience reste habituellement tournée vers les trente six mille choses qui se passent et qui passent. Et qui se passent où ? A l’extérieur de nous.

Ignorant une direction, nous ne regardons que dehors et fascinés par le bruit, nous oublions le silence. Nous sommes non pas conscients, mais conscients de. Nous construisons notre histoire exactement comme un roman à la première personne, ce que les linguistes appellent focalisation interne. Du coup, coincés à notre poste qu’on peut nommer « je » pour plus de simplicité, notre point de vue est localisé et limité à notre petit corps. Alors les autres corps, les émotions, les distances, les cultures et les pensées, tout nous sépare de tout. Nous pensons être le centre heureux ou malheureux d’un tout petit monde au milieu de trilliards d’autres centres et nous essayons tant bien que mal de tirer notre épingle du jeu…

Si nous voulons découvrir la pleine conscience, il y a un moyen simplissime. Puisque le chemin que depuis notre naissance nous avons parcouru sans nous en apercevoir ne va que dans un sens, ça nous indique très clairement la seule chose que nous ayons à faire. Demi-tour. Comme Dieu le dit à Abram : « Retourne vers toi-même. » Sur le temple de Delphes, il était écrit aussi : « Connais-toi toi-même et tu connaîtras l’univers et les dieux. » Il ne s’agit pas d’aller chez le psy, c’est une autre face de nous-mêmes qu’il nous faut rencontrer, celle qui n’en a pas. En fermant les yeux, en retournant tranquillement notre conscience vers l’intérieur, que découvrons-nous donc ? Rien ? Non, ce n’est pas rien, puisque nous y sommes encore, mais c’est un espace – les cieux nommés par Jésus, sans forme ni pensée ni perception.

Et pourtant, nous éprouvons le sentiment d’être que les Hébreux appellent la Présence, ou Je Suis. Parce que d’évidence, cette présence était là avant nos perceptions ou nos pensées, et elle y sera encore après, elle est invariable. Nous, nous glissons vite, il faut nous entraîner à nous caler dans l’instant qui nous est donné là, ni avant ni après pour apprendre aussi à être présence. Il faut apprendre à être attentif à l’espace suspendu entre deux souffles, au hiatus entre deux pensées, au bâillement entre deux agitations. Deux agitations? Simplement deux quelque chose pour trouver le Un sans visage.

Il est dit que le chercheur trouve. Il trouve – s’il disparaît à temps, sinon, il reste dans le deux – il trouve que le Un est sans visage mais qu’il habite aussi tous les visages. Ramesh Balsekar disait : Tout est conscience. Animés de la même énergie que les étoiles, profitons du pouvoir que nous avons de nous tourner vers l’intérieur. Devenons conscients de l’unique Conscience qui se regarde en tout. Jeu de miroir et d’amour, danse cosmique, extase. Toujours à l’abri dans le sein clair de la lumière, redécouvrons notre véritable nature et notre origine : pure conscience. Et puis, exultons d’être.

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