31 janvier 2026

Faut-il obéir à la loi ?

La question ‘faut-il obéir à la loi ?’  n’est-elle pas une question subversive en elle-même ? Commençons par le premier mot : qu’est-ce que c’est que ce « faut-il » impersonnel et qui sonne comme une nécessité inéluctable ? La langue ne permet pas de je faux, tu faux qui laisserait une place au libre arbitre de la personneAvec ce verbe, c’est du tout ou rien. Du coup le deuxième terme, obéir, est d’une grande importance. Car l’obéissance, c’est devoir se plier à autre chose, ou autre personne que soi et supérieure en autorité. Cela marque la séparation et la distance de celui qui obéit avec cette autre chose, cela marque la soumission, c’est apparemment contraire à la liberté. Alors s’il est inévitable de se soumettre à la loi, la moindre des choses, c’est de savoir ce que c’est. Eh bien cest simple, la loi c’est ce à quoi on doit obéir. Mais qui a décrété ça ? Qui décide la loi et dans quel esprit ? et pourquoi le ferait-on ? A l’heure des vaccins et des passeports vaccinaux, des couvre-feu, des masques et des fermetures de divers établissements et entreprises, le sujet dépasse le loisir intellectuel, il concerne notre vie quotidienne.

Débarrassons-nous d’abord des lois dites de la nature. Les lois physiques sont des constatations : c’est comme ça parce que c’est comme ça, nécessairement, nous n’avons pas à y réfléchir et l’obéissance n’est pas une question de libre-arbitre. Par exemple, comme l’eau bout à 100°, sauf interventions de facétieux scientifiques, si on veut qu’elle boue, il faut la chauffer jusque là. Et sur la terre, chaque fois qu’on lâche un corps dans l’espace, il tombe. Tout le monde le sait, c’est imparable. La réponse est donc bien : il faut.

A moins qu’il ne faille ajouter à ce « il faut » une petite précision : il faut jusqu’à maintenant. Car pendant longtemps on a cru que les lois de l’univers étaient immuables, que la terre avait été de toute éternité celle qui se présentait à nos yeux. Il était donc inutile, absurde et même sacrilège de se demander s’il fallait y obéir. Pourtant, notre modernité a découvert que ni la terre ni l’univers n’étaient figés. Au dix huitième siècle, Buffon a découvert des fossiles de coquillages au sommet des montagnes. Mais ! Mais alors… la mer un jour s’y était trouvée ? Et le vivant, avait-il subi aussi des changements ? Les découvertes de Lamarck ont montré que oui. Jusqu’à l’univers, qu’on croyait stable, et qui est finalement en expansion, en expansion accélérée même.

Si tout change en fonction de différents facteurs, qu’est-ce qui empêcherait l’homme d’y ajouter son grain de sel pour ne plus avoir à se soumettre s’il y trouve du désagrément ? Obéir aux lois de la nature devient soit un signe d’impuissance, soit la preuve de notre consentement. La réponse n’est plus nécessairement oui.

De fait, notre modernité a contourné un certain nombre de ces lois qui la dérangeaient. Au sujet de la pause réclamée par la nuit, elle a inventé l’électricité, libéré les heures du coucher des hommes et elle en a profité pour généraliser le travail nocturne. Pour l’avenir, elle investit des milliards dans des recherches sur la modification du climat. Par exemple, on sait déjà transformer un nuage en pluie : il suffit de lui injecter un peu d’iodure d’argent. Cela précipite les précipitations et il ne pleut pas plus loin. C’est de cette façon que les Jeux Olympiques se sont déroulés au sec à Pékin tandis que des pluies abondantes trempaient sa grande banlieue. D’ailleurs je me demande si la France ne poursuit pas de recherches pour protéger Roland Garros ! Rien n’échappe désormais à l’appétit de l’homme de modifier les lois de la nature. Rien, pas même la mort. C’est vrai, la loi de la mort est dérangeante. Certains transhumanistes le lui font savoir.

 

Les lois de la Nature qui paraissaient infrangibles sont maintenant sujettes à contestation, mais il faut reconnaître que nous ne les avions pas choisies… Qu’en est-il des lois inventées par les hommes – il faut bien dire ‘les lois des hommes’, puisque les femmes sont remarquablement absentes de leur élaboration en général ?

Ces lois sont loin d’être identiques dans le monde, mais il y en a partout. Pas un pays qui n’en soit pourvu, pas une époque non plus. Cette universalité laisse à penser qu’elles sont utiles. Dans ce cas, il faut leur obéir. Peut-être que quand il n’y a pas de loi dans une société, c’est le bazar ? Le bazar ? Pire, même, selon le philosophe Hobbes : sans loi, la société est le lieu de tous les dangers.

Pour lui, il était évident que laissé à lui-même, l’homme est un loup pour l’homme. On pourrait penser qu’il a vécu dans une époque troublée de férocités et de guerres de religion, propre à lui inspirer cette doctrine et c’est vrai. Mais plus tard, Marx a défini le capitalisme comme « l’exploitation de l’homme par l’homme », et on peut en dire autant de presque tous les systèmes politiques en -isme. Le libéralisme, le totalitarisme, le népotisme et même le communisme. N’est-ce pas une autre façon de dire la même chose ? Pour en revenir à l’assimilation de l’homme au loup, elle est bien plus ancienne que la pensée de Hobbes. Homo homini lupus, c’est latin. Nous ne sommes pas de bonne compagnie les uns pour les autres.

Pourquoi sommes-nous si ensauvagés qu’il nous faille des cadres, sinon des cages ? Les bouddhistes ont depuis longtemps une réponse à cette question : parce que nous souffrons. Et pourquoi souffrons-nous ? Parce que nous ignorons notre véritable nature, de telle sorte que nous sommes ballotés entre l’attraction et la répulsion, l’avidité et le rejet. Ignorance, avidité, répulsion, ce sont trois poisons, c’est à dire trois empoisonnements qui nous tuent. Dès lors, il faut trouver des moyens de survivre, et apparaît la loi.

En effet, à cause de notre ignorance, nous nous sentons isolés, séparés dans notre corps du reste du monde et donc par nature dans un danger constant, ne serait-ce que par la disproportion du nombre. Cela nous plonge dans une peur effroyable de la mort, et encore plus, d’une mort prématurée. Nous avons peur les uns des autres et des circonstances, sans compter comme on le revoit aujourd’hui, peur des microbes et des virus. Dans la jungle véritable, le danger s’accroît avec la faiblesse. En société aussi, plus nous sommes pauvres et faibles, plus nous sommes en danger, car dans la jungle comme parmi les hommes, la raison du plus fort est toujours la meilleure. Entre l’avidité des uns et la répulsion des autres, que serions-nous donc sans la loi protectrice, que des proies ?

Dans cette situation, une loi ancienne prend acte de la violence des hommes entre eux et tente de la contenir sans chercher à l’interdire : c’est la loi du Talion. Cette loi est courte, claire et si j’ose dire, frappante, elle dit : « Œil pour œil, dent pour dent. » Cela paraît dur et d’ailleurs aujourd’hui, quand un enfant l’applique, elle est contrariée par les surveillants dès les cours de récréation. Pourtant, lors de sa promulgation, elle marquait un progrès.

En effet, vu l’importance que nous nous auto-accordons, toute offense faite à notre personne prend un caractère de gravité extrême. Notre égocentrisme démesuré, par réaction peut-être à notre peur, fait de chacun de nous le centre exclusif d’un monde autour duquel tout (les autres, les circonstances et quasiment les astres) tout doit graviter. Par conséquent, qui nous traite d’abruti prend des risques inouïs : ses os, – ou sa carrière, pourraient bien en être brisés. Et de nombreux écervelés ont perdu la vie en duel pour avoir heurté l’amour propre d’un bretteur. C’en arriva à un tel point d’hécatombe qu’il a fallu formellement proscrire les duels en 1626, sous peine de mort et de confiscation des biens. Pourtant, quand j’étais jeune, j’ai encore été témoin d’une provocation en duel et malgré mon grand âge, je peux vous assurer que ça ne remonte pas au 17ème siècle ! Et les western, hein ? Que seraient-ils sans duels ?

Cette loi du Talion admettait que chacun pouvait se faire justice soi-même, puisque tel était le cas, mais elle ordonnait de mesurer la riposte à l’offense. Elle instituait qu’une fois que l’offense aurait été vengée, et vengée proportionnellement, il faudrait la considérer comme réparée. Et l’oublier. L’inconvénient de cette loi pour une société est qu’elle permet la justice personnelle, i bien qu’elle dépend de trois facteurs incontrôlables : une juste évaluation de l’offense, une information partagée par tous les intéressés et enfin la mémoire des faits. Œil pour œil, oui, à condition que l’entourage du deuxième borgne soit informé et qu’il admette que c’était lui le premier éborgneur. Ensuite, tous doivent s’en souvenir. Sinon, on aboutit à un festival de représailles en cascade, chacun son tour et de famille en famille, vendetta. Comme l’a résumé Gandhi, en suivant la loi du Talion nous arriverions à un monde d’aveugles. Et j’ajoute, probablement d’édentés !

La loi du Talion reste trop soumise à l’arbitraire et aux dérapages, elle ne permet pas aux peuples de vivre tranquilles. Dans l’ensemble de leur évolution, ils ont donc délégué l’élaboration et l’application de leurs lois à des tiers, des rois, des philosophes, des prêtres. Ou à l’état, à des systèmes politiques, et de plus en plus à des experts. Voyons dans quelles conditions les hommes (enfin, la majorité d’entre eux) ont accepté et même souhaité cette dépossession de leur liberté.

D’abord, dans les états de droit et particulièrement dans les démocraties, la loi est « l’expression de la volonté générale », pour reprendre l’article 6 des Droits de l’homme et du citoyen de 1789. De ce fait, l’individu compris dans la collectivité est par principe d’accord avec la volonté générale. En obéissant à la loi, c’est à lui-même qu’il obéit, si bien que sa liberté est pleine et entière au sein même de l’obéissance. La loi n’est pas l’ennemie de la liberté, elle la rend possible. Nous appartenons à un clan, une nation et nous en partageons les lois, notre groupe est garant de la sécurité de chacun et réciproquement. Nous obtenons ainsi grâce à la loi une paix consensuelle. La question n’est pas de savoir s’il faut obéir à la loi mais de constater que c’est mieux ainsi : la loi est utile à chacun.

Toutefois, pour emporter l’adhésion de l’ensemble de ceux qui doivent se ranger sous elle, elle doit représenter tout le monde de la même façon, à quelque niveau social qu’on se trouve et quelle que soit sa couleur ou ses opinions, sa religion. Son allégorie a les yeux bandés comme gage de son impartialité. La loi doit réellement servir de contre-force à la sauvagerie du plus fort et à son avidité pour protéger les plus démunis. Lacordaire disait : « Entre le riche et le pauvre, entre le puissant et le faible, entre le maître et le serviteur, c’est la liberté qui opprime et la loi qui affranchit. » Il aurait fallu ajouter : Entre les hommes et les femmes, distinction qui n’était hélas pas venue à l’esprit de Lacordaire… En France, les femmes ont dû attendre 1963 pour avoir le droit de chéquier, mais si nos ressources sont inférieures à 11 662 euros par an, nous bénéficierons d’une aide juridictionnelle de la part de l’état qui prendra en charge les frais d’avocat en cas de besoin. C’est d’ailleurs très clairement énoncé dans la première phrase de l’article 1 de cette déclaration : «  Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droit. » De la même époque date notre devise : liberté, égalité, fraternité

Enfin, puisque la loi nous sert à survivre au sein de notre ignorance de base énoncée par Bouddha, elle doit être en grande part consacrée au maintien de notre sécurité. Dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, la sécurité sous le nom de ‘sûreté’ est considérée comme un droit ‘naturel et imprescriptible’. Sans la sécurité, rien de ce qui pourrait venir après n’aurait de raison d’être et dans la pyramide des besoins élaborée par Maslow il y quelques décennies, les conditions de survie et la sécurité sont les deux premiers étages à la base de tout le reste, qui vient se poser par-dessus.

La loi doit donc protéger des attentats contre la vie sous de multiples formes. L’assassinat, le terrorisme, le vol, le viol, la prostitution forcée, l’esclavagisme, la pédophilie, l’inceste, les trafics d’enfants, d’organes, de drogues, d’influence et la vente d’armes, et puis les escroqueries en tout genres sont des pratiques illégales et interdites. Leurs auteurs agissent dans la clandestinité et cachent leurs profits, des bitcoins au darkweb. Ils ne sont pas exemptés d’obéir à la loi générale et leurs lois, dit-on, s’ajoutent à celles de la société. Ne parle-t-on pas de la loi du milieu ? Sans compter la soumission interne aux impératifs des addictions internes. Puisque la loi protège l’homme des loups que sont les hommes, à part ceux qui choisissent le côté obscur de la Force, qui aurait donc envie de lui désobéir ?

Seulement, l’époque actuelle utilise ce mot jusqu’à saturation : dans le métro pour nos valises, au téléphone pour nos démarches, sur les affiches, à la radio, la télé et les réseaux sociaux à propos du corona, des vaccins et des masques. De nouvelles lois sont votées pour ce motif de notre sécurité, à tel point que certains parlent d’emballement ou de dérive sécuritaire.

C’est que les lois évoluent avec les hommes, puisque ce sont eux qui les font. Parfois, elles sont à la traîne des situations, parfois elles les créent. En effet, si on n’a pas le droit de faire ce qu’elles interdisent, tout ce qu’elles permettent est possible. En cela il faut obéir à la loi puisqu’elle garantit notre liberté individuelle dans son cadre collectif. Mais quand on dispose d’un peu de possibilité d’agir sur la loi, il est tentant d’en édicter en sa propre faveur, ou de l’aménager pour avoir davantage de pouvoir. C’est une des expression de l’avidité constatée par Bouddha. Une sorte de ‘tout pour moi rien pour les autres’ des petits enfants. C’est bien vrai qu’il est plus agréable de promener des valises diplomatiques que de craindre de devoir ouvrir ses bagages à un douanier, ou encore de se voter une augmentation substantielle de salaire plutôt que de devoir comme tout le monde se serrer la ceinture. Dès que le sens moral s’émousse, le pouvoir est très copain avec l’abus de pouvoir.

Alors comment le contenir ? Il n’y a qu’une solution, selon Montesquieu. Puisque par expérience, seul « le pouvoir arrête le pouvoir», la séparation des pouvoirs sera seule capable de garantir l’équilibre. Nous retrouvons, policé, les affrontements de la jungle, pouvoir contre pouvoir, territoire contre territoire, front contre front, haleine contre haleine. Quand la séparation des pouvoirs ne fonctionne pas, la loi devient l’expression de quelques uns. Tous les despotes et dictateurs le savent. Ils réduisent les instances de contre-pouvoir à l’état de décor et rien ne fait plus obstacle à leurs projets ni à leur folie. L’avidité et la répulsion font leur loi. Les tigres se promènent.

Alors, quand elle cesse de répondre à ses raisons d’être, faut-il continuer à obéir à la loi ? Chez nous, d’après la déclaration des droits de l’homme et du citoyen, la réponse est non. Sans ambages. La résistance à l’oppression appartient aux mêmes ‘droits naturels et imprescriptibles’ de l’homme que la sûreté dont nous avons parlé. Par exemple, la résistance à l’oppression fut le mobile de ce qui porta justement le nom de Résistance, en France lors de la deuxième guerre mondiale. Aujourd’hui, on rencontre aussi régulièrement la formule ‘désobéissance civile’.

Indépendamment de la botte des vainqueurs, il arrive que des lois de son propre pays soient iniques, ou simplement imbéciles. Expression d’une perversion ou de la bêtise, elles cessent d’être légitimes et ce qui s’est passé aux USA en donne un exemple. Après Trump, les américains ont élu Biden qui a passé ses cent premiers jours de présidence  à défaire une à une les lois, décisions et mesures de son prédécesseur. Investi de l’autorité du peuple par son élection, il n’a pas eu à désobéir aux lois, il les a simplement changées en leur nom. Dans tous les autres cas, il reste la possibilité de la désobéissance civile. Mais pour qu’elle se différencie de la simple infraction, il faut qu’elle se présente alors comme une objection de la conscience. Il faut donc à l’individu assez de lucidité pour prendre la mesure des choses et assez de courage pour désobéir. Ce sont souvent l’école, les artistes et les intellectuels qui sont chargés de l’ouverture de la conscience. Tous les pouvoirs abusifs cherchent à les contrôler, voire à les museler.

Il arrive donc que le droit positif (positif par opposition à l’état négatif d’une société sans lois) s’oppose au droit dit naturel, qui transcende les lois des hommes. Intéressons-nous de plus près à ce droit naturel. Sophocle dans Antigone l’a défini comme appuyé sur des « principes sacrés, infaillibles, divins, non de ce jour, non point d’hier, mais de tout temps, vivantes lois dont nul ne connaît l’origine.»

Notre époque par exemple est aujourd’hui choquée du caractère ‘monstrueux’ (le mot n’est pas de moi) du ‘code noir’, qui a légiféré sur l’esclavage en le justifiant et en le codifiant. C’était un code inique qui n’aurait pas dû avoir force de loi. Certes, il ne déniait pas à l’esclave le statut d’homme, nommé homo servilis, il lui accordait même les moyens théoriques de se protéger d’un maître trop cruel, mais il lui donnait un statut d’objet et de propriété. Conclusion, dans la vraie vie, un esclave ne pouvait pas se retourner contre son maître. Rousseau s’en étranglait dans le Contrat social : « Esclavage et droit sont contradictoires et s’excluent mutuellement ». Résister à l’oppression d’un maître aurait donc relevé du droit naturel et peut-être même d’un devoir de conscience. C’était par contre si lourdement réprimé par le doit public que cela demeura peu fréquent. C’était fait pour.

En vertu de ce droit naturel qui confine au devoir de conscience, on a reproché à Eichman, lors de son procès en 1961, d’avoir obéi à Hitler et d’avoir participé activement aux camps de concentration. Il avait été le coordonnateur des déportations et du massacre de millions de juifs dans toute l’Europe. Il a répondu qu’il désapprouvait déjà à l’époque ce qu’il faisait mais qu’il s’était considéré lié par la fidélité au ‘serment de loyauté’ qu’il avait prêté au préalable. En quelque sorte, il avait délégué sa conscience et son pouvoir à son supérieur. Il se tenait sincèrement lui-même pour innocent. Les gens furent suffoqués.

Mais rappelons l’expérience de Milgram, qui venait aussi d’horrifier le monde l’année précédente. Il s’agissait de demander à des expérimentateurs de se livrer pour la recherche à des expériences sur l’apprentissage. L’enseignant devait questionner un élève et le punir d’une décharge électrique, décharge accrue à chaque erreur, jusqu’à la charge quasi létale de 450 volt. Les derniers niveaux étaient pourtant signalés en toutes lettres comme dangereux devant la manette correspondante. Heureusement que l’élève était un acteur et que les manettes ne conduisaient aucune électricité car plus de 65 % des enseignants allèrent jusqu’au bout de la punition ! Pourquoi ? Ils pliaient devant l’autorité du savant en blouse blanche qui réitérait l’ordre au moindre doute du prof. Seuls 35 % des gens avaient donc le courage de s’opposer à une autorité qui ne leur était rien et ne les aurait aucunement punis, les autres auraient tué…

Dans ces deux cas, ce qui a manqué aux obéissants, c’est assez de lucidité sur ce qu’ils étaient en train de faire, c’est assez d’amour. Ce qui leur a manqué c’est la conscience de leur pouvoir personnel et de leur responsabilité. La désobéissance en effet est toujours individuelle, même si plusieurs individus décident ensemble de désobéir, et elle est difficile dans la mesure où il est toujours difficile de résister à l’autorité. La chose est assez connue pour que l’abus de position dominante soit un chef d’accusation en justice. Ce qui leur a manqué encore, c’est le courage parce que désobéir, la plupart du temps, c’est dangereux. Aussi, seules une conscience développée et un amour dégagé de la peur de mourir donnent la force morale de s’opposer à l’autorité. Sans ces qualités, que nous reste-t-il face à l’illégitime ? La soumission, la lâcheté ou l’aveuglement.

Antigone, dont le prénom signifie ‘la rebelle’, celle qui est née ‘anti’, en opposition, donne l’exemple contraire de la soumission. Elle se dresse seule contre son oncle Créon, nouvellement roi et qui incarne la raison d’état. Je ne vous raconterai pas la longue histoire qui a conduit Antigone jusqu’au point de la désobéissance. Là où nous en sommes, ses deux frères se sont tués l’un par l’autre et réciproquement. L’un est reconnu par le roi Créon, l’autre condamné, l’un est jugé digne de sépulture, l’autre laissé à l’appétit des corbeaux. Quand Antigone prend sur elle, par ‘objection de conscience’ d’enterrer malgré tout ce frère banni, elle agit au nom du droit de sépulture, droit naturel, ancestral et sacré, qui transcende tous les autres et qu’elle dit conforme aux lois divines. Elle le payera très cher. La sentence de Créon tombe. Puisqu’elle aime les tombeaux, elle finira sa vie dedans. Point final.

Nous abordons ici un point essentiel : il n’y a pas de loi sans capacité de punir la transgression. La condamnation seule donne force de loi à la loi. Elle est indispensable tant que la loi reste extérieure à l’homme, pour le tenir en respect. Elle ‘s’applique’ comme on appliquait le fer aux bagnards. Dura lex, sed lex, disaient les Romains. L’impunité vide donc la loi de sa force et même de son sens car tous ceux qu’elle contrarie peuvent la piétiner sans conséquence. Le journal La voix du Nord vient de publier le décompte de 6500 décès en dix ans parmi la main d’œuvre émigrée, maltraitée et quasiment non payée du Qatar. Quelle est cette rage d’esclavage ? Celle d’accueillir le mondial de foot 2022. Les conditions de vie faites aux ouvriers sont hors la loi même au Qatar, mais les transgressions ne sont jamais punies. Et ceux qui aiment le foot ne seront pas regardants je pense… Alors pourquoi se priver ? Gardons-nous toutefois de nous scandaliser. Chez nous aussi, des siècles durant, si un maître s’arrogeait le droit de tuer son esclave, il restait impuni.

A l’inverse, dans la Rome antique, tout haut magistrat revêtu du pouvoir absolu se promenait devancé par des licteurs. C’était des bourreaux qui portaient haut une hache et des fouets à l’intention immédiate et publique de ceux dans le peuple qui auraient contesté le pouvoir légal dudit magistrat. De ce fait, la contestation était rarissime.

L’inséparabilité de la loi et de la condamnation est apparue dès le tout début de l’humanité, il n’y a qu’à lire les premières pages de la bible. A peine Adam et Eve furent-ils créés que comme vous le savez, ils transgressèrent la seule loi qui leur avait été donnée : ne pas manger la pomme. La sanction de l’exil que Dieu prononça ensuite contre eux n’est que l’expression extérieure de leur choix interne de désobéir et d’être séparés. Mais elle montre aussi le mécanisme d’application de la loi. Action, réaction : transgression, punition.

Les Hébreux ont pour parler de ces deux versants de la loi un autre moment clé. Celui de la publication des dix commandements, et des tables de la loi remises par Dieu à Moïse, le premier monument juridique. En fait, ces dix commandements revêtent presque tous la forme d’une interdiction, sauf « tu honoreras ton père et ta mère (ce qui laisse entendre que tel n’était pas le cas). » On sait qu’il n’y a aucun besoin d’ordonner ce que tout le monde fait déjà naturellement, ni d’interdire ce que personne ne fait jamais. Par exemple, il est inutile d’interdire aux enfants de voler dans les airs après le couvre-feu de 18 heures : ils ne sont pas Harry Potter et aucun enfant ordinaire ne s’envole jamais à aucune heure de la journée. En revanche, il est indispensable de décréter, et dans tous les pays: « Tu ne tueras point », parce que le meurtre est universel.

Donc, après avoir rappelé qu’il a sorti le peuple hébreu de l’esclavage, Dieu lui donne cette première loi : « Tu n’auras pas d’autres dieux devant ma face. » Suit une deuxième interdiction : « Tu ne feras point d’image taillée ». Et puis une troisième : « Tu ne te prosterneras pas devant elles. » Trois lois sur dix sur le sujet pour ouvrir ce décalogue. Moïse promulgue ces lois pour le peuple, le peuple l’accepte, puis il repart sur la montagne pendant quarante jours. Cette absence est longue, trop longue. Quand Moïse redescend, il découvre ce dont Dieu l’a prévenu, ce que les gens en bas, remplis de leurs croyances tenaces sont en train de faire. Et il voit avec qui.

Il voit que son propre frère Aaron le grand prêtre, a fait fondre tout l’or que les gens lui ont apporté pour fabriquer un veau d’or. Ce veau était exactement ce qu’on appelle une idole. C’est à dire qu’il était fait de main d’homme et qu’ensuite, les hommes allaient commettre l’étrangeté pathologique de s’incliner, de s’abaisser et de s’asservir devant une construction qu’ils avaient eux-mêmes fabriquée. Cette occupation est en complète contradiction avec la loi 1, avec la loi 2 et avec la troisième aussi des dix lois qui leur avaient été données quelques semaines plus tôt. Les Hébreux sont en triple infraction.

Moïse fut pris d’une colère énorme devant cet acharnement du peuple à rester dans les vieux fonctionnements qui les avaient conduits à la peur et la sujétion en Égypte. Il a fracassé les tables gravées par le doigt de Dieu, et il a transmis aux Lévites l’ordre divin d’exécuter 3000 personnes. Il ne s’agit pas ici d’un nouveau coup de colère d’un Moïse un peu trop sanguin : les Lévites sont des prêtres consacrés à Dieu, ils en sont ici la police et l’armée. Dans l’ordre des choses, la loi a été promulguée, entendue, et admise par tous. Puis elle a été enfreinte. Les auteurs de cette transgression doivent être punis et condamnés. D’ailleurs, ce chiffre de 3000, qui répond peut-être auchiffre 3 des commandements enfreints, est un adoucissement gagné par Moïse par rapport à la première réaction de Dieu sur la montagne. Il avait eu intention de consumer le peuple dans son entier, par centaines de milliers puisque tous avaient dévié, et de tout reprendre à zéro avec seulement Moïse.

Cette désobéissance à la loi n’a pas de quoi nous surprendre puisqu’elle consistait en une série d’interdictions. On aurait pu aussi formuler le décalogue ainsi : Arrête de tuer, arrête de piquer la femme de ton voisin etc. Change tes habitudes. Or nous n’aimons ni les interdictions, ni changer nos habitudes, n’est-ce pas ? Plus généralement, tant que la loi nous reste extérieure et qu’elle nous contrarie, elle pèse. On cherche à la feinter, à la contourner, à nous en débarrasser, et c’est une autre raison répandue et banale de désobéissance.

D’autre part, les lois présentent un caractère contraignant tout en étant impuissantes à vraiment rassurer. Elles ne peuvent former de refuge efficace contre la peur car elles n’ont pas de force intrinsèque. Si l’autorité qui la garantit faiblit ou disparaît comme Moïse dans sa montagne, le danger qui nous talonne revient, et la peur avec. Nous nous sentons abandonnés tout seuls dans le désert. En vérité où que nous soyons, si on nous tue, notre assassin sera peut-être condamné mais nous, nous serons morts. La consolation est maigre.

Il n’y a qu’un seul refuge contre la peur, c’est l’amour. Le seul remède à nos difficultés de vivre ensemble, la seule réponse à l’aspiration anarchiste de vivre sans loi, c’est encore l’amour. En effet lorsqu’on se sent aimé, on se sent en sécurité. Pourquoi ? Parce que comme le dit Saint Paul dans sa lettre aux Romains, « l’amour ne fait pas de mal au prochain. » Non seulement il ne fait pas de mal, mais il est prêt à payer de sa personne pour le bonheur de ceux qu’il aime.

Ici, il nous faut préciser la signification de ce mot. Il de s’agit pas de l’émotion sirupeuse, ou possessive et accordée sous conditions qu’on voit chez certains parents ou certains amoureux, mais d’un amour universel indépendant des conditions de sa réception. C’est une dynamique de vie et de bienveillance qui rayonne et qui fait peu de cas de soi. C’est la substance du monde. Paul continue sa phrase ainsi : « L’amour est donc l’accomplissement de la loi. » Une traduction plus littérale donnerait : «  L’amour est donc ce qui remplit la loi ». L’amour remplit la loi comme la plante remplit le pot, comme le vin remplit le pichet. C’est ce qui donne au pot et au pichet son sens. A quoi servirait un pichet toujours vide, un pot de fleur sans fleur ? Ainsi, une loi qui n’est par remplie par l’amour perd son sens, il ne reste d’elle que la structure vide et le recours à la sanction.

L’amour remplit la loi de force aussi. En effet, si l’amour nous anime, la loi cesse de nous être infligée de l’extérieur, au contraire, elle vient du cœur. Aussitôt, elle trouve sa force en elle-même, en notre adhésion profonde. Elle n’a plus besoin des prisons, des amendes ni des exécutions. Notre cœur lui suffit.

D’ailleurs dans l’amour, rien ne reste extérieur. De ce fait, l’autre cesse d’être un suspect ou un loup pour nous, il devient celui qui nous est proche, ce qui est exactement le sens du mot ‘prochain’. La devise donnée au secours populaire par son premier dirigeant, Jean Chauvet, va plus loin encore. Elle dit  : « Tout ce qui est humain est nôtre. » Nôtre. Dans l’amour, la différence entre les autres et ce qui est nous disparaît, tout nous concerne. Dès lors, le commandement du Christ « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » devient limpide, puisque le prochain, c’est nous.

Plus exactement, le prochain est tout ce sont nous nous faisons proche. L’humain, mais aussi le lac, la montagne, le chat et la souris, les étoiles et le vide interstellaire. Cette unité atomique et subatomique de tout jusqu’à linfini, cette unité de l’amour et de l’intelligence, cette effusion de vie, c’est cela qu’on appelle chez nous Dieu. Ainsi comprend-on la première partie du commandement du Christ sur l’amour du prochain, qui est une reprise du Deutéronome et même des trois premiers commandements du décalogue : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta force, et de toute ta pensée; et ton prochain comme toi-même. » Parce que c’est la même chose s’il n’y a qu’un amour. Qu’y aurait-il de plus pathologique que de continuer à nous couper doigts et oreilles, comme le font les terroristes et certains malades ? La vie de chacun dans l’univers pourrait devenir la mélodie d’une symphonie sans couac ni cachot, sous la baguette d’un chef qu’on suivrait par cœur, pour le plaisir de la beauté et de vivre ensemble. Il nous est impossible aujourd’hui d’imaginer cette musique : l’orchestre est trop immense, et la partition trop mystérieuse encore.

Mais ce qu’on peut, c’est décider de suivre la consigne. Le commandement d’aimer suffit à toute la loi et nous avons la liberté de le préférer à chaque décision que nous prenons. Nos intentions, nos pensées et l’orientation de notre vie nous appartiennent, nous en sommes seuls responsables et notre véritable travail est peut-être d’en prendre conscience. Si nous choisissons de construire un monde d’harmonie, les lois qui le régiront deviendront à cette image et la question de leur obéir ne se posera plus.

 

 

Le corps : humain, transhumain, divin ?

Qu’avons-nous de plus important que le corps ? Avant lui, qu’étions-nous ? Et après ? Notre existence prendra fin avec la sienne, si bien que rien n’est plus important que lui : il représente le seul moyen actuellement connu pour un humain d’être vivant ici-bas. Il n’y a donc pas besoin de conférence pour déterminer ce qui sonne comme un slogan : le corps, c’est la vie. Et vivre, surtout quand on est suffisamment riche pour en profiter, et dans des conditions de santé agréables, cela représente bien des plaisirs. D’ailleurs l’immortalité terrestre est un rêve immémorial. Seulement, une fois qu’on a admis cette constatation de base que le corps est notre plus grand trésor, ça se corse. Car ce qui le caractérise pour la plupart d’entre nous, c’est son mystère. Si nous fermons les yeux et que nous essayons de regarder dedans, que voyons-nous ? Rien. Rien que notre ignorance. Alors qu’est-ce que c’est exactement, ce corps à vivre, à prolonger, à quitter ? Une machine ? Un véhicule ? Une matrice ? La vie s’éteint-elle avec le corps ou bien au contraire ? Selon la réponse donnée, des sociétés radicalement différentes se dessinent et ces questions aujourd’hui débordent du cadre de la philosophie, de la théologie ou même de la science fiction. Elles entrent dans des choix de société, dans notre quotidien par le biais d’un implant, d’un vaccin ou d’une méditation de pleine conscience. Il est temps d’interroger notre corps. Le voulons-nous humain, transhumain, post-humain, divin ? Quels chemins nous y mènent ?

Partons de la définition simple des dictionnaires. Ils disent tous la même chose, un corps appartient à la matière, c’est un ensemble matériel (un agrégat, un assemblage, un organisme selon les dictionnaires) distinct d’un autre corps. On l’oppose à l’âme et à l’esprit qui sont sans matière. Cet ensemble matériel concerne d’abord le corps humain ou animal, puis par métaphore tout ce qui fonctionne comme un ensemble, même dépourvu de matière, du moment qu’il est distinct d’autres ensembles : les grands corps de l’état, le corps d’armée, le corps médical, le corps enseignant.

Il faut pour l’unité de ces corps du liant entre les parties qui les constituent. Quel est le liant de notre corps physique ? Où est-il ? Normalement partout, sinon comment relier ? Et de quel ordre-est-il ? S’il est physique, ce peut être par exemple ce qui va partout, comme le sang, ou la lymphe, ou alors les nerfs, les fascias, ou tous à la fois. Mais cela pourrait aussi être la conscience que nous avons du corps, ou encore la mémoire partagée des cellules puisque nous avons été construits à partir d’une seule cellule. Il en va de même pour les corps métaphoriques, reliés par une communauté de sens, de lois, de compétences ou de convictions. Ainsi aussi dans les corp-orations, avec le danger d’un corp-oratisme étroit.

Car si un corps est un ensemble d’agrégats, un « corps étranger » comme on dit, risquerait d’en causer la désagrégation, ou au moins la désorganisation. On sait comme la fausse route d’un aliment atterrissant dans un poumon s’avère mortelle et une greffe ne peut réussir que dans certaines conditions sous peine d’être rejetée. Ce qui caractérise un corps vivant bien et en bonne santé, c’est la cohésion. Pour qu’un nouvel élément y entre au sens concret ou non, il faut donc des règles strictes d’incorporation. Ce principe de cohésion des corps et de précaution nécessaires à l’incorporation a d’ailleurs justifié bien des « purges », des exclusions ou des refus au sein d’associations, de partis ou même de pays. Songeons par exemple aujourd’hui au problème de l’immigration vers l’Europe. Mais revenons au corps humain avant de nous dé…corporer.

Pendant très longtemps en Occident, il nous est resté vraiment étranger. Comment une femme tombait-elle enceinte ? Le sang circulait-il, dans quel sens et depuis quel organe ? Les anciens se lissaient la barbe devant plusieurs autres questions de ce genre qui nous semblent aujourd’hui enfantines. Une société au regard tourné vers l’extérieur ne pouvait pas autrefois trouver de réponses sur ce qui se passe à l’intérieur de nous, derrière la frontière de la peau. Il n’y eut pas d’autre moyen que de transformer l’intérieur en extérieur, c’est à dire d’aller voir chez un autre à l’extérieur de soi ce qui se passait dedans, en disséquant les corps des cadavres. Cette opération demeura longtemps exceptionnelle. Pourquoi ?

On a beaucoup accusé l’Église d’avoir interdit la dissection, mais j’ai eu la surprise de lire le contraire en préparant cette conférence. A part certes qu’elle condamna une pratique répandue chez les nobles croisés. Ils demandaient à être bouillis – après leur mort ! pour pouvoir regagner la France, essaimer leurs os dans les églises et en recevoir un honneur posthume, jusqu’à ce qu’un pape jugeât cela « dégoûtant ». En réalité, il n’y avait pas besoin d’interdit pour ne pas avoir envie de disséquer, c’était une réaction naturelle que de considérer le corps comme sacré, puisqu’il est la vie-même.

Une autre raison s’y ajoutait. Puisque en plus du corps il faut compter avec une âme et un esprit, est-il absolument impossible que le corps se réanime après sa mort ? Toutes les histoires de zombis et de vampires s’appuient sur ce doute et le BA-BA de l’assassinat dans la Rome antique était entre autres de crever les yeux de la victime pour l’empêcher de retrouver son meurtrier et de le soulager de ses organes sexuels. Au sujet de la dissection, on avait donc la crainte de fâcher l’âme du découpé et de se faire tirer les pieds la nuit par son fantôme. Certes il y a eu des civilisations qui ont pratiqué des interventions sur les cadavres. Par exemple les anciens Égyptiens, mais c’était pour l’embaumement sacré. Les cannibales aussi découpaient les corps pour les manger, mais c’était une forme de rite funéraire qui faisait aux défunts l’honneur de survivre dans ceux qui les avaient mangés tout en réduisant à néant leurs capacités de nuire. 

La relation entre le corps et l’âme a donc selon les peuples dépassé la frontière du décès. C’est la raison pour laquelle les chrétiens pendant longtemps ont refusé la crémation des cadavres. Le corps de Lazare se décomposait depuis quatre jours mais il était là et le Christ le sortit du tombeau. On comprend qu’infliger le bûcher aux sorcières était une condamnation à double détente, si j’ose dire, puisque premièrement elle privait de l’existence terrestre sur l’instant, et deuxièmement elle privait de la résurrection et de la vie éternelle.

Finalement, on ne commença à autopsier régulièrement les défunts pour progresser dans la compréhension de notre corps qu’à partir du 15ème siècle avec André Vésale et il fallut attendre le 20ème siècle pour que se généralise la dissection. Police scientifique et autopsies en série, enseignement aux étudiants en médecine et recherche, la dissection de cadavres humains est rentrée dans nos mœurs. Le médecin légiste fait les gros plans des séries télévisées et tant de gens font don de leur corps à la science que ceux-ci s’amoncellent à ne savoir qu’en faire.

Cette généralisation de la dissection pose la question du sacré. Si le corps était considéré comme sacré, cette évolution est-elle un signe de sa désacralisation ? Ou alors, serait-ce que le scientifique est aujourd’hui revêtu du pouvoir autrefois réservé aux prêtres ? Disons les choses autrement : notre époque a-t-elle vu la désacralisation du corps ou la sacralisation de la science ?

Parlons d’abord de la désacralisation du corps. Descartes dans un livre de sa jeunesse, Traité de l’homme, propose une analogie entre le corps de l’homme et la machine : « Je suppose que le corps n’est autre chose qu’une statue ou machine de terre » dit-il en effet. Cette machine est pourvue d’une machinerie interne qui lui permet d’être efficace, comme une horloge ou un automate. Si j’ai bien compris, notre philosophe ne nie pas Dieu, mais en quelque sorte, comme si Dieu se retirait de sa création, il le sépare du corps et le cantonne à l’esprit et l’âme. Conscient que cette thèse sent le souffre, il ne la présente que comme une supposition. Et pour plus de sécurité, il ne publiera pas l’ouvrage de son vivant. Il n’eut pas les mêmes scrupules un peu plus tard pour assimiler le corps de l’animal à une machine, au point de lui dénier toute sensibilité.

Mais pour l’homme il y avait de quoi être prudent, car cette thèse jette les bases d’une vision matérialiste et mécaniste que quelques années plus tard un dénommé La Mettrie poussera au bout dans un livre explicite : L’homme machine. Ces réflexions vieilles de plusieurs siècles ont eu une influence majeures sur l’évolution de la médecine et de la recherche. Les sciences se sont intéressées à diverses pièces de notre machine. La médecine s’est spécialisée en cardiologie, rhumatologie, stomatologie, orthopédie etc, il n’y a qu’à voir le nombre de panneaux indicateurs aux portes des grands hôpitaux. Nous avons obtenu des merveilles grâce à cette orientation : la médecine a sauvé et amélioré les conditions d’innombrables vies et la chirurgie procède à des interventions d’une précision ébouriffante.

Toutefois, on lui a reproché de perdre de vue que le corps est un ensemble, ce qui est pourtant sa définition dans le dictionnaire. Et alors, me direz-vous ? S’il s’agit d’ensemble, toute fragmentation qui perdrait de vue le sens de l’ensemble est dangereuse. L’homme perdant la perception de son unité devient un composé de pièces détachables et remplaçables, il perd ce qui fait de lui un homme. On touche à la déshumanisation. Et qui détient dès lors le pouvoir sur le corps ? La science. Après la désacralisation du corps, voici la sacralisation de la science. Le pouvoir sur la vie est de l’ordre du sacré. Un pas de plus et ce pouvoir appartient au divin.

Le corps est faillible, sensible à la maladie et mortel, je ne m’étendrai pas sur ce sujet en plein coronavirus. Il est donc simplement plus sensé de remplacer ce qui dysfonctionne, ce qui tombe en panne, ce qui risque de mourir par de la vraie machine plus fiable et moins fragile que notre bio-machine. Le capitaine Crochet en a rêvé, la science actuelle aussi et cela se dessine. Nous avons déjà commencé sans nous poser la moindre question. Ensuite, il suffira de changer de plus en plus de pièces avec l’âge pour rester éternellement sur la terre. Jamais de date de péremption ni de game over, n’est-ce pas sympathique ? Plus que sympathique, cette perspective est enivrante et rencontre le rêve de puissance et d’immortalité de nombreux mortels.

Le processus est tout naturel, il va de l’aide extérieure à l’intervention interne, et de l’intervention interne à l’implant, et de l’implant curatif à l’implant modifiant. On a des dents qui carient. Depuis la préhistoire, la solution était de se les faire arracher en se laissant conter par un arracheur de dents que cela ne ferait pas mal. Mais personne n’aimait ça, et les vieux étaient édentés. Au siècle dernier, on a commencé à soigner les dents, puis on a fabriqué de beaux râteliers promis à vivre plus longtemps que nos os, et des dents sur pivot, des implants. Qui de nous s’en serait plaint ? De même, on fut d’abord horriblement myope sans autre solution qu’une canne blanche. Puis on chaussa des lunettes. Ensuite on opéra la cataracte, et la vie de millions de personnes en fut transformée. Aujourd’hui, le rêve de cornées artificielles devient réalité et des micro caméra implantées au fond de l’œil relaient l’image jusqu’au cerveau de certains aveugles. N’est-ce pas merveilleux ? Moi qui entends mal, je vous avoue que si on parle de poser un système auditif interne qui vivra plus longtemps que moi, je signe. Et peut-être même que je le  légueraiIl y aura sûrement un marché de l’occasion.

Ainsi peu à peu nous devenons, avec aussi nos prothèses de hanches, nos seins et nos joues siliconés, des êtres composites. Avec nos pace-maker et des prothèses de plus en plus perfectionnées, nous devenons même ce qu’on appelle des cyborgs, mot composé de cyb pour cybernétique, et org pour organismes, c’est à dire nous devenons des mélanges d’êtres humains et de machines robotisées.

C’est alors qu’une question de bon sens se pose : changer un œil pour un autre sans en améliorer les capacités, n’est-ce pas jouer petit ? Et si je devais subir une opération pour mes oreilles, certainement que je voudrais pouvoir redevenir sourde de temps en temps pour avoir la paix ou développer mon ouïe pour entendre ce que chuchotent les voisins. Donc, tant qu’à remplacer, remplaçons pour mieux. Ou pour plus rentable, peut-être ? Où est le mal, puisque nous en avons la capacité ? Ainsi naquit le trans-humanisme.

Qu’est-ce donc que ce mot ? Trans, ça veut dire à travers. Trans-humanisme signifie donc littéralement système de pensée, d’organisation etc, (-isme) qui mène à travers (trans) l’humain. Il s’agit de créer un homme de trans-ition. De transition vers quoi ? Vers autre chose qu’un homme, les chercheurs ne s’en cachent pas, vers un « post-homme ». Selon les critères retenus, ce transhumanisme sera  constitué de corps supérieurs à ceux des hommes simplement naturels. Supérieurs ou différents. Cette révolution, et le mot est faible, passe uniquement par le corps. Puisqu’on peut faire mieux, faisons-le. Seulement l’expression qui caractérise ce nouvel homme n’est pas un homme en mieux, un « mieux-homme », c’est un homme avec du plus : plus fort, plus résistant, plus performant, plus longtemps vivant, plus adapté à ce qu’on veut en faire. Un homme augmenté, tel est l’idéal présenté par les dieux du transhumanisme. 

L’intérêt d’une telle création (au sens propre) saute aux yeux de tous, même de ceux qui sont loin de toute programmation post-humaine. La preuve nous en a été donnée la semaine d’avant les fêtes avec le jeu Cyberpunk. Si vous achetez ce jeu vidéo, vous pourrez vous procurer l’immortalité sous la peau d’un mercenaire. Plus besoin de vendre votre âme au diable, il suffit de l’implant adéquat. A vous de jouer pour l’obtenir, tous les coups sont permis ! Ce jeu a coûté 300 millions d’euros d’investissement, en quelques heures, il s’était déjà vendu par dizaines de millions dans le monde.

Les ingénieurs de la Silicon Valley travaillent à ce projet d’homme augmenté depuis quelques décennies. Si vous regardez sur la chaîne Youtube L’universitaire, le film intitulé Un homme presque parfait, vous y apprendrez que l’on fabrique désormais des jambes (et pas que) superbes directement commandées par le cerveau. Ainsi, vous pourrez disposer comme la cybermannequin que j’ai vue, d’une douzaine de paires de jambes de toutes tailles, à faire baver vos copines. Vous pouvez aussi vous faire faire un bras bien plus performant que le vôtre. Il portera de lourdes charges sans vous fatiguer et son poignet tournera à 360° dans les deux sens.

Ces améliorations sont très confortables et rendent l’homme augmenté plus attrayant que l’homme ordinaire, qui est clairement destiné dans ce contexte à devenir un sous-humain, une sous catégorie, voire un esclave. Les études contradictoires qui ont été faites sur Oscar Pistorius, le sprinter amputé à partir des genoux en sont l’illustration. Ce sportif a voulu participer aux jeux olympiques de Pékin avec les sportifs non handicapés. Mais le comité le lui refusa au motif qu’il aurait été avantagé ! En effet, dans son corps raccourci, son sang avait moins de trajet à parcourir, et son cœur était d’autant moins fatigué que ses prothèses ultra-légères étaient plus adaptées à la course que des jambes ordinaires… Pourtant, malgré son courage, cet athlète hors norme illustre aussi que le plus n’est pas le mieux. Connu pour ses faits de violence, il assassina sa propre épouse.

Des recherches actuelles tendent à rendre les prothèses encore plus attractives pour que des athlètes de haut niveau se décident à l’amputation volontaire, et c’est grave. Car ce qui reste encore un sujet de recherche et, espérons-le, de libre arbitre, pourrait bien devenir une horrible nécessité. En effet, l’humain naturel, entendez l’homme diminué par rapport à l’homme augmenté, le sous-humain destiné à la mort, cet humain-là, donc, pourrait chercher un travail de plus en plus difficile à trouver à mesure que ses congénères se seront fait poser des implants plus productifs.

Un jour, ce sous-humain aura-t-il la possibilité de refuser de se faire arracher ses sous-yeux, alors qu’on veut lui poser des prothèses pour qu’il voie de nuit et que cet enregistrement soit immédiatement relié à ses patrons… ou plutôt à leurs ordinateurs ? Et ensuite, s’il ne donne pas satisfaction, pourra-t-il s’opposer à ce qu’on débranche son système visuel ? Que sera-t-il amené à accepter pour garder cette prunelle de ses yeux ? Au niveau intellectuel ou financier, un candidat pourra-t-il refuser un implant directement relié à wikipédia ou à la bourse alors qu’il faudra être toujours plus productif et augmenter les profits, alors que d’autres en seront munis ? Et pièce à pièce, ce post-humain pourrait régresser simplement à l’état de machine prédit par Descartes. Un sous-humain robotisé au service du pouvoir. Ce mot de robot qui, rappelons-le, vient du tchèque Robota, qui signifie corvée, dure besogne…

Qu’on se rassure, la question du cyborg ne durera pas. Non, et vous savez pourquoi ? Parce que dans beaucoup de cas ces interventions coûtent trop cher. Et il y aura, il y a déjà, un moyen plus sûr et moins onéreux : la manipulation génétique. Qu’est-ce que vous préférez messieurs dames, une emmerdeuse qui louche ou un gentille fille aux yeux de rêve ombrés de longs cils ? Et si vous savez que votre enfant sera un nain disgracieux doublé de la maladie des os de verre, cocherez-vous cette case quand il est si simple de programmer le fils de vos rêves ? Vous donnerez naissance à Ken, le copain de Barbie, mais nous tous, nous serons passés à côté de Michel Petrucciani, pianiste de jazz exceptionnel

De nombreux philosophes et psychologues ont tiré la sonnette d’alarme au sujet de cette manipulation prénatale à plusieurs titres : imagination plus pauvre que la réalité, pression parentale sur l’enfant programmé à grands frais, inégalité du pauvre et du riche rendue impossible à combler puisqu’elle sera génétique, main-mise sur l’humain par des techniciens.

Il est à nos portes le temps où on créera directement des OGM humains aux capacités adaptées aux stations orbitales, aux colonies exo-planétaires. Certes cela rendrait leur vie impossible sur terre, mais ce serait bien utile n’est-ce pas ? Et que pensez-vous d’hommes bonzai capables de continuer à ramper dans les profondeurs minières au-delà de l’âge de quatre ans ? Et les chimères et les monstres dont Hercule débarrassa la planète, ne seraient-il pas après tout bien pratiques pour certains usages ? Aujourd’hui, les pauvres vendent leurs enfants tout faits aux faiseurs de guerre et aux adultes en mal de progéniture, demain nous les vendrons avant leur fabrication pour des manipulations préalables à leur naissance. Nous serons le destin de ces enfants. Nous les vendrons cher certainement. Enfin au début, puis de moins en moins cher à mesure que nous serons nombreux à le faire. C’est la loi du marché des corps. Mais rassurez-vous, un jour, cette vente ne sera plus nécessaire. Vous voulez savoir pourquoi ? Parce que nous aurons créé suffisamment d’embryons inutilisés pour offrir un stock à manipuler gratuitement et anonymement sans avoir à s’embarrasser de scrupules des parents.

Vous me direz que l’on nage en pleine dystopie, utopie négative, monde écrasant qui a été l’apanage de livres comme 1984, Le meilleur des mondes ou des films comme Matrix ou Bienvenue à Gattaca. Et pourtant nous ne sommes pas encore au bout des avancées de la science. Il nous faut parler des progrès de la gestation en machine, ça aussi c’est à nos portes. La scientifique Hélène Liu a mis au point un utérus artificiel et on a désormais le liquide synthétique à mettre dedans pour que grandisse l’embryon. Elle a même déjà pratiqué l’expérience sur un embryon humain. D’ici quelques mois, la femme pourra être débarrassée de toute grossesse. Un sondage rapporté dans ce documentaire Un homme presque parfait prétend que 55 % des femmes interrogées se précipiteraient sur cette opportunité. Coûteuse bien sûr.

Cela représentera si cela se généralise une révolution des corps dont nous avons peine à mesurer les effets sur toute la société, sur l’humanité même, sur la polarité yin yang qui crée la vie. Pour la première fois depuis Adam et Eve, seule parmi tous les mammifères de la terre et peut-être isolée, la femme serait délivrée de grossesse avant ce que l’on appelle la délivrance. Elle n’aurait plus à porter l’enfant. Elle serait exactement dans son corps l’égale de l’homme, elle pourrait travailler autant que lui et soit dit en passant, on peut donc être sûrs que cela sera encouragé !

Pour d’autres femmes, cette modification fondamentale de la conception est une dépossession. Le rôle sacré de chérir la vie et de la créer serait dévolu à une machine et à la surveillance d’un technicien. Dans la patience de la couvaison, elle génère dans le secret le miracle de la vie. Personnellement mes grossesses m’ont donné beaucoup de bonheur, du rire, de l’épanouissement, et mes accouchements m’ont appris beaucoup sur la vie et sur moi. Pour rien au monde je ne voudrais qu’on m’en ait soulagée… J’ai parlé avec mes bébés et je les ai embrassés avant leur naissance en des moments doux, joyeux et pleins qu’aucune machine ne peut créer. Oui, mais un jour prochain, il sera moins cher de créer les humains en laboratoire que de dépenser de l’argent pour la santé de la femme, son accouchement, son « oisiveté ». Qui pourra s’y opposer ?

Résumons-nous. En attendant que nous en arrivions à la production d’humains en batterie, vous pouvez dès aujourd’hui commander l’enfant de votre choix sur catalogue. Bientôt, une fois cela fait, vous le laisserez dans un placard jusqu’à livraison. Dans quelques temps, si vous avez besoin d’argent, vous pourrez être rémunéré pour le prédestiner aux mines ou aux voyages interstellaires, à la course à pied ou aux prouesses sexuelles, selon vos fantasmes et vos besoins financiers. Esclave.

Ce qui me pose problème ici ce n’est pas tant que l’homme accroisse son pouvoir sur le corps de l’homme que l’objectif visé. Après tout, l’analyse est juste et la machine est plus fiable que l’humain. Dans bien des cas, son intelligence bien plus efficace que la nôtre. Mais qui seront les maîtres de cette post-humanité ? Des sages ? Des prophètes, des prêtres ? Des philosophes ? Des bodhisattvas ? Ou une hyper-élite financière appuyés sur des fortunes si colossales que personne ne pourra même penser jouer sur le même terrain ? Les armées prennent une part active et importante à ces recherches et leurs objectifs ne sont pas seulement la réparation de leurs troupes ! Fin décembre, décembre 2020, chez nous, ici en France, le comité d’éthique du ministère de la défense a autorisé l’armée à mener des recherches pour un soldat augmenté, au motif que les Chinois sont en avance de plusieurs années et posséderaient déjà des soldats modifiés par implant. Et si l’argument est qu’il faut suivre les plus fous, quel est notre avenir à tous ? Et jusqu’à quel point pouvons-nous faire confiance au mot d’éthique quand dans une loi bioéthique, nos députés ont voté sans que personne ne bouge une loi poussant l’avortement médical pour raisons « psychosociales» non référencées à ce jour, jusqu’à… neuf mois de grossesse !? Ces petits vivants sans identité ni recours à qui, à quoi seront-ils utilisés ? Et plus généralement, à qui profite le sacrifice de l’humanité entière ?

Cette évolution vers le post-humanisme alors qu’on ignore encore ce qu’est l’humain, n’est-ce pas comme ouvrir un nouveau livre alors qu’on n’a lu que quelques pages de celui que nous avons entre les mains ? N’est-ce pas courir dans une voie sans issue ou, selon le mot de Jean-Yves Leloup, nous jouerions à la grenouille qui veut se faire aussi grosse que le bœuf ? Sachant qu’en réalité aucune grenouille au monde ne serait assez bête pour ce genre de projet. Nous, si…

Il ne s’agit pas de devenir amish comme ironisait notre président ou de revenir à l’époque des arracheurs de dents… La science est un instrument à notre service. Elle peut aussi nous aider à nous émerveiller. Nous n’avons pas encore fait le tour de l’homme ordinaire et l’imagerie médicale nous dispense désormais de trancher dans le mort pour connaître l’intérieur des corps. Elle nous donne à découvrir le fonctionnement du vivant dans le processus de la vie. Nous découvrons comment les organes sont vivants dans notre corps, et souples et mobiles : tout respire.

Sur le plan de la connaissance du cerveau, alors que l’autopsie d’une cervelle humaine nous informe à peu près autant que celle du mouton à l’étal du tripier, l’imagerie cérébrale nous apprend quelles ondes nous parcourent et les identifient, quelles zones entrent en action selon qu’on raisonne ou non, qu’on parle ou qu’on chantonne etc. Les accidentés nous en ont appris beaucoup aussi. Isabelle Filliozat rapporte dans L’intelligence du cœur qu’un jour, un malheureux se fit exploser accidentellement une partie du crâne et survécut pourtant. Hélas, il lui manquait désormais une partie du cortex droit, il avait perdu le siège de l’émotion et de l’empathie. Il se mit à diriger sa vie en dépit du bons sens et mourut misérable abandonné de tous. Plusieurs décennies plus tard, une chercheuse de pointe fut victime d’un AVC qui lui détruisit non pas le cerveau droit mais tout le gauche. Elle fit beaucoup pour la compréhension de la répartition des rôles des hémisphères en abordant cette épreuve dans un esprit d’expérimentation.

Nous découvrons donc tous les jours un peu plus un système extrêmement sophistiqué qui dépasse de loin l’imagination de nos ancêtres et même sans doute celle des roboticiens. Les cellules du corps (sans compter les bactéries) s’élèvent à plus de 30 milliards par exemple, ajoutez-y 50 milliards de bactéries. Et si nous reconnaissons qu’une cellule compte des atomes en pagaïe on arrive à des chiffres astronomiques, au sens littéral du terme. Ainsi nous possédons plus d’atomes qu’il y a d’étoiles au ciel. Tout ça dans un corps que les enfants et les allumettes dessinent avec cinq traits et un rond.

Mais ce n’est pas tout. Notre corps possède une sagesse, une prudence et une adaptation à la vie extraordinaire. Nos parlions grossesse et bébés. On sait que les premiers jours, les femelles mammifères produisent un liquide destiné à adapter l’embryon à tous les changements de son existence et à préparer son estomac pour la suite, le colostrum. Ensuite, il se trouve que le lait change de consistance au cours de la tétée. En somme il contient à lui seul l’entrée, le plat de résistance et le dessert. Il s’adapte à l’âge du nourrisson. Si une maman donne à téter à un nouveau né et que la grande sœur veut continuer à avoir la tétée du soir, que se passe-t-il ? Dès les premières gorgées, l’information donnée par la différence de succion monte à l’ordinateur central. Immédiatement, le sein adapte le lait. Si l’amour, c’est veiller au bonheur de l’autre, n’est-ce pas une programmation d’amour qui se déroule ici ?

J’ajouterai encore un réglage qui m’a fait sourire : les fonctions vitales du corps échappent au cerveau conscient. Notre cœur bat sans nous, le sang circule sans même que nous en ayons conscience, nos poumons respirent mieux quand nous dormons et à part la bouche, tout notre système digestif nous échappe. Les choses sérieuses sont mises à l’abri de notre mental : nous pourrions être distraits ou trop occupés pour nous occuper de ça. D’ailleurs on sait maintenant que la plupart du temps, ses maladies viennent de nos dérèglements mentaux et émotionnels. Restons humbles : de l’insuffisance respiratoire au cancer, de la cacophonie de nos émotions à la crise de nerfs, en général, nous sommes plus doués pour nous rendre malades que pour nous guérir…

En somme ce que nous découvrons du corps nous invite à nous mettre humblement à son écoute plutôt qu’à le manipuler ou l’amputer. Certaines leçons sont faciles à repérer. Par exemple, le corps nous enseigne un art de vivre ensemble. Chaque partie de notre corps travaille pour toutes les parties sans demander de faveur particulière et sans en tirer aucune gloriole. Si nous appliquions cela sur la terre, verrions-nous ces inégalités épouvantables entre les pays, entre les humains ? Lorsqu’un bobo touche une de ses parties, tout le corps se sent concerné. Le cœur défaille, le poumon se bloque si la portière nous coince un doigt. N’est-ce pas ainsi que nous devrions réagir quand nous apprenons que la terre se craquelle de sécheresse, que les enfants au ventre gonflé meurent de faim et de soif dans un cri rendu silencieux par l’épuisement ? Cette empathie que nous enseigne le corps devrait nous conduire à l’ouverture de la conscience et de l’amour. Et si une situation nous met en danger, tout le corps se met en ordre de bataille. Il discrimine dans l’urgence l’essentiel de l’accessoire. Seules les fonctions vitales nécessaires et adaptées se mettent en place pour notre survie, le reste se met en veilleuse. Pourtant il n’y a rien d’inutile dans le corps, c’est donc qu’une partie utile à notre vie accepte de mettre ses besoins en berne dans l’intérêt commun. Dans la société que se passerait-il si nous étions capables de mettre en veilleuse notre superflu, pour ne pas parler de nous priver d’un peu de nécessaire, afin de régler les urgences de la survie de notre planète ?

Nous pourrions allonger facilement cette liste des leçons du corps qui changeraient la vie sur la terre et lui rendraient le paradis. Achevons avec le rôle de la direction centrale. On a longtemps pensé qu’elle venait du cerveau jusqu’à ce que de récentes expérimentations physiques en neurosciences prouvent indubitablement que le cerveau ne fait que répéter et conscientiser les informations venues du cœur. Soudain la science prouve ce que clament toutes les traditions : la suprématie de l’amour sur le mental.

Alors si nous écartions un peu nos pensées pour écouter notre cœur, que se passerait-il ? Le corps démontre la puissance vitale d’un commandement central aimant et éclairé qui rassemble les milliards d’information qui lui parviennent, un commandement compris par nos milliards d’atomes. Pour cela toutes les parties du corps s’informent interactivement sans arrêt de la situation interne et externe sans y mêler la pensée. Nous sommes loin des cachotteries égoïstes et des oublis de com’ de nos sociétés…Lorsqu’une partie de nos cellules échappe à cette information, c’est le début du désordre. Qui pourrait dire que notre monde est en ordre ? A l’inverse, nous voyons ce qui serait possible si le cœur prenait véritablement le pouvoir.

Conscients que le corps était un trésor, en Orient et en Inde, les sages ont cherché à le connaître par l’intérieur. Les taoïstes donnent la première place au cœur pour apaiser et ordonner non seulement les cellules mais aussi les pensées chaotiques, les émotions dispersées et leur dangereux attelage. Ils disent que le corps et les émotions ne sont pas dissociables car tout s’inscrit, ils parlent d’une programmation originelle de notre corps, non distordue par les héritages et conditionnements de l’existence et qui nous connecte à la joie, la bonté, le courage, la générosité, la créativité, la détermination, la paix. Ils enseignent que ces qualités constituent et habitent naturellement nos organes quand ils sont détoxiqués, et qu’ensuite cela nous ouvre à l’univers dans une dimension de nous-mêmes légère, lumineuse, chaude, déployée… et complètement inconnue de notre fonctionnement quotidien. Ils affirment que notre corps est en relation avec  l’univers par la connexion à ses huit forces, aux astres, aux étoiles et à la source unique et préalable à la forme, et ils proposent d’en faire l’expérience.  Aujourd’hui ces enseignements et pratiques sont mis à la disposition du grand public, comme d’ailleurs de nombreuses autres pratiques de méditation.

Dans cette vision, le corps est loin d’être une machine, et l’âme n’en est pas dissociée. On dit qu’il fournit à l’âme le véhicule pour son voyage dans l’incarnation. A la naissance du corps, elle emménage puis à la fin, elle déménage et rentre à la maison. Notons que le corps comme véhicule de l’âme est une appellation de la philosophie grecque antique tout autant que du bouddhisme. Selon Platon, dans Phèdre, l’âme est une « réalité incorporelle, attachée au corps de sa naissance à sa disparition, elle n’est pas elle-même mortelle mais incréée et éternelle ». L’âme qui entre dans ce véhicule comme dans un scaphandre vient y faire l’expérience de la délimitation et de la séparation de corps distincts les uns des autres. Elle fait l’expérience d’un corps, et aussi des émotions et des pensées vécues à cette échelle. Il n’y a pas de frontières dans le vide, il faut de la matière pour en faire l’expérience.

L’âme fait l’expérience du corps, oui, et la réciproque est possible. Il est possible à l’intérieur du corps et à travers lui, d’expérimenter une autre dimension. Comme si la vague se rendait soudain compte qu’elle appartenait à l’océan. Ce qu’on découvre alors n’est n’est plus personnel, cela ne porte ni notre nom ni nos limitations, ni notre impuissance ni notre inconnaissance. Cela remplit tout et nous donne accès à l’amour, à la connaissance et au pouvoir du Tout. Cette conscience universelle ne peut pas être séparée de notre conscience individuelle puisque elle est partout. D’ailleurs s’il y avait une réelle séparation entre nous et cela, personne dans un corps ne pourrait jamais en faire la rencontre. Il n’y aurait pas d’éveillé, pas d’illuminé, aucun témoin de cette dimension, pas un seul miracle possible. Par contre, il est clair que nous baignons dedans sans en avoir la moindre idée. Apparemment nos capteurs sont émoussés et nous sommes persuadés d’être limités.

L’autre métaphore très utilisée pour parler du corps est celle du temple. L’étymologie indo-européenne du mot temple indique qu’il s’agit d’un espace découpé, comme notre corps se découpe dans l’espace infini. Et dans cet espace découpé du temple de notre corps, la divinité, la conscience peut venir habiter. Elle joint le fini du corps à son infini, elle lui en donne les informations, et sans doute réciproquement. L’Iliade nous présente le devin Calchas qui selon Homère, « connaissait le passé, le présent et l’avenir » grâce à Apollon. Du côté de la résurrection d’autrui, nous avons parlé de Jésus et de Lazare. Mais Elisée l’avait fait avant lui, et les premiers apôtres l’ont pratiqué largement. De nos jours, le Russe Grabovoï délivre un enseignement dans ce sens. L’esprit de Dieu qui ressuscite les corps les transforme aussi de l’intérieur. Jésus se montre transfiguré à ses apôtres avant sa crucifixion : « Son visage changea d’aspect et ses vêtements devinrent d’un blanc éblouissant, » raconte Luc. De même le corps des bouddhas est représenté comme un corps d’arc en ciel émanant la lumière. Plus communément, on a déterré des corps de saints que les décennies n’avaient pas corrompus. Un corps habité de conscience est un corps alchimisé, un corps de lumière.

Ce corps, temple ou véhicule, abrite donc désormais l’intelligence, l’amour et la puissance infinie du sans forme, en toute conscience. Dès lors, comme dit Saint Paul aux chrétiens de Corynthe, « vous ne vous appartenez pas ». Voici entre parenthèses une phrase parfaitement étrangère au trans-humanisme !

La physique quantique éclaire aujourd’hui ces métaphores. Elle nous apprend que l’énergie est l’autre visage de la matière, que la particule est aussi onde, qu’il n’y a pas de séparation entre les deux comme le montre la double nature de la lumière. De l’information de base à la matérialisation du corps, il n’y a qu’une question de densité.

Ainsi peut se comprendre aussi l’affirmation du Christ, qui détourna de lui pas mal de monde: «  Si vous ne mangez pas la chair du fils de l’homme, dit-il, et si vous ne buvez pas son sang, vous n’aurez pas la vie en vous. » Cannibalisme ? Non ? Alors quoi  ? La suite de ses paroles explicite que c’est le moyen de « demeurer uni » à lui, qui est uni au Père, source de toute manifestation. Lors de son dernier repas, le Christ est revenu sur le sujet avec le pain et le vin qu’il a demandé de manger et boire en faisant mémoire de lui.

Le radical du mot mémoire signifie ce qui reste. On le voit bien quand on parle de la carte mémoire des téléphones. ‘Faire mémoire’ de quelque chose, c’est donc en réactiver les conditions initiales dans toute leur puissance, comme si on y était. Ainsi le pain, image antique de la particule, mènera au corps transfiguré s’il est mangé dans certaines conditions de concentration et de dévotion. Le vin, métaphore de l’onde, mènera au flux de l’information divine et de la ré-information de notre ADN. En d’autres termes, le Christ propose aux hommes un transfert de divinité de Dieu à l’homme par son intermédiaire pour le corps et pour l’esprit. Cette pratique à l’origine de la communion doit être régulière pour porter ses fruits, comme les mantras bouddhistes doivent être répétés pour que la lumière qu’ils accompagnent pénètrent nos corps, et comme les méditations taoïstes ou yoguiques doivent l’être aussi pour porter leurs fruits.

Bien sûr, on sait que certains ont été frappés par la grâce selon le vocabulaire chrétien, ou ont reçu l’illumination par voie directe, comme le disent les bouddhistes tibétains, mais pour la plupart des gens que ça intéresse, il y a besoin de temps et d’acclimatation. Nous devons nous apprivoiser au changement d’échelle que cela implique et que toutes les religions et traditions soulignent. Nous devrons accepter la différence entre nous et cette autre partie de nous. Nous devrons nous défaire de nos conditionnements et fermetures par lesquelles nous estimons que nous sommes limités à ce corps de poussière d’une soixantaine de kilos. Nous devrons nous jeter dans le vide pour entrer dans ce nouvel état universel et qui ne connaît pas la mort. Nous devrons nous décrocher de notre auto-localisation pour que notre conscience, libérée du temps et de l’espace, entre et sorte de son scaphandre à volonté, pour qu’elle répande l’amour et la guérison sans effort ni limitation. Nous devrons accepter de quitter la chenille que nous connaissons pour devenir papillon.

Alors si l’expérience nous est donnée, notre corps deviendra le corps de l’univers et le nôtre en même temps. Alors nous découvrirons ce qu’est le « corps de jouissance » dont parlent les Védas, et nous conduirons l’univers entier à cette extase. A moins que nous ne préférions nous engager dans la découverte de la prothèse…

 

Sommes-nous responsables ?

Pour visionner sur Youtube https://youtu.be/KuTcAyaPkYI

Notre monde traverse une grosse houle, une tempête dont aucun pays ne semble exempté. Nous sommes presque huit milliards de passagers sur le bateau Terre, le navire est en mauvais état et nous n’en avons pas d’autre. La petite Mafalda créée par Quino s’écrie « Arrêtez le monde, je veux descendre ! » et chacun sourit car il semble que ce soit impossible. Sommes-nous responsables de cette situation, nous citoyens lambda ? Avons-nous quelque chose à voir avec les guerres, les déforestations, les incendies, la fonte des glaciers, la pollution, l’extinction du vivant et le Covid ? Ne sommes-nous pas plutôt victimes, comme l’ours polaire sur son carré de glace ou les Indiens d’Amazonie dans leur mer de feu ? Notre époque riche de catastrophes en tout genre demande une réponse. Car si nous ne sommes pas responsables, alors il n’y a qu’à pleurer, rire et vider le fond de la bouteille, tant qu’il y en a une. Et si c’est oui, si nous sommes responsables, devant qui ? quel est notre champ de responsabilité ? Que faire ? Avons-nous le moyen d’endosser une autre responsabilité que celle d’une catastrophe ?

Voyons d’abord ce qu’en pense la sagesse de la langue en examinant le mot responsable et commençons pas la fin. Le suffixe –able indique le pouvoir, la possibilité, comme dans la locution anglaise to be able. Autrement dit, le mot nous suggère a contrario qu’il est possible de ne pas pouvoir, sinon pourquoi le préciser ? Quand une situation est ingérable, c’est qu’il y en a qu’on peut gérer. Alors quand on n’est pas responsable, comment dit-on ? Simplement cela : pas responsable, ou encore ir-responsable… Ce qui n’est pas pareil, puisque si la première tournure est neutre, le mot irresponsable peut être chargé de condamnation. Cela sous-entend que nous ne le sommes pas alors que nous serions pourtant en mesure de l’être. En ce moment de covid, on l’utilise beaucoup à l’adresse de ceux qui portent le masque en barbiche, ceux qui le refusent, qui défendent la chloroquine etc.

Mais que dit le radical du mot, exactement ? Spondere, en latin, c’est d’abord se porter garant, caution. D’ailleurs, dans la même famille en français, on rencontre les mots réponse et répondre et on dit qu’on « répond de quelqu’un » dans le sens qu’on s’en porte garant. Cette caution engage justement notre responsabilité. Si quelque chose n’allait pas, alors c’est nous qui devrions payer le loyer, l’amende etc. Voyons maintenant le préfixe ré- et nous serons arrivés au début du mot. Cela indique la répétition, l’intensité, et l’action en retour. On le voit par exemple dans la formule re-tourner une claque, qui indique un retour de claque, sinon de bâton ! « Action, réaction, » disait Michel Jugnot dans Les choristes. La réaction c’est la ‘ré-ponse’ à un stimulus antérieur. C’est ce dernier sens que nous avons ici. Être responsable, c’est donc être capable de donner en retour à une situation une réponse consciente, une garantie. La responsabilité c’est de se lever et de répondre « présent ». Si la réponse est mauvaise, de responsable, nous devenons coupables… Au masculin et sans suffixe, le répons est religieux. Il renvoie à des textes lus à deux voix, une voix répondant à l’autre.

La notion de relation est donc fondamentale dans la responsabilité. Le renard disait au petit Prince : « Tu es responsable de ta rose. » Mais la première relation est avec nous-mêmes, ou plus précisément, avec nos actes. Dans l’usage habituel, « la responsabilité est la solidarité de la personne humaine avec ses actes » dit Maurice Blondel. Or ils sont nombreux, nos actes. Être solidaires de nos actes, ça veut dire devoir en répondre, ainsi que de leurs conséquences. Quelles conditions préalables délivrent le ticket de responsabilité perpétuelle ?

La première condition, évidente, est que nous devons nous rendre compte de ce que nous faisons et de ce qui s’en suivra. Si on n’a aucune conscience de ses actes, on ne peut pas en être responsable. Le somnambule affolant ses voisins qui le voient marcher sur le toit n’est pas responsable de leur insomnie : il ne sait pas ce qu’il fait. C’est aussi exactement l’argument du Christ sur la croix. Il juge d’un point de vue quasiment pénal que les hommes qui l’ont crucifié sont irresponsables de cet acte. Entre ses clous, il plaide non coupable pour eux en disant à son Père : « Pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font. » D’ailleurs, en droit, la démarche préalable à tout jugement pénal est de vérifier au mieux si le criminel est sain d’esprit ou non. S’il est malade mental, il sera soigné, dans le cas contraire il sera puni.

Par conséquent, les enfants dont la conscience n’a ni recul ni expérience ne peuvent pas non plus porter toute la responsabilité de leurs actes. La conscience enfantine est en phase d’expérimentation. Occupée à l’exploration de l’instant, elle ne mesure pas les actes dans leurs conséquences. Le petit garçon qui démonte par curiosité une horloge du 17ème siècle ne fait aucune différence entre l’horloge et ses légos. N’ayant pas de responsabilité, il n’est donc pas coupable non plus. En cas de casse, les enfants déclarent en général qu’ils ne l’ont pas fait exprès, soit en d’autres termes : « Je n’avais aucune idée des conséquences de mon acte ». Ou ils disent encore : « C’est pas ma faute ! » ce qui signifie «  J’ai été surpris du résultat ! » Comme les adultes exonérés par le Christ, les enfants ne savent pas ce qu’ils font.

Pourtant, la loi française n’a reconnu que progressivement l’’irresponsabilité de l’enfant. Dans les temps anciens, les enfants étaient emprisonnés comme les adultes et avec eux, pour des motifs comme vol d’un pain à l’étalage. Dans un monde cruel et sans tendresse, les résultats étaient épouvantables… Ensuite naquirent les maisons de ‘redressement’ ou de ‘correction’, ainsi définies : « Établissements dans lesquels on place les enfants pervertis, mauvais, ayant ou non commis un délit ― et ayant pour but la rééducation morale de l’enfance.» L’idée témoigne d’un souci de la société pour ses jeunes à la dérive. Mais dans quel esprit ? quelle méchanceté, quelle condamnation, quel procès de l’être même ! Glaçant. En conséquence, ce furent des maisons de tortures, d’assassinat et de sévices. N’est-ce pas d’ailleurs un des sens du mot correction ? Surtout quand on dit qu’elle est bonne ? Ces établissements échouèrent dans leur mission à 99 % jusqu’à la dernière maison de ce type qui fut fermée en 1977. Cette date récente n’est-elle pas incroyable ? Le si long silence de nos sociétés est aussi une responsabilité que nous avons prise, comme une complicité tacite.

Aujourd’hui, malgré des échecs éducatifs persistants, on essaye ‘l’aide’ à l’enfance (ASE). Mais c’est Guy Gilbert, prêtre des loubards qui avec ses bagues énormes et quelques gros mots, nous ramène à l’unique responsabilité éducative  : celle de l’amour. Et du point de vue pénal, avant l’âge de 13 ans, la peine de prison est devenue inapplicable. Après 13 ans, elle est très encadrée. La conscience de l’irresponsabilité enfantine est donc admise.

Je voudrais maintenant vous parler des animaux. Vous allez me dire que je pars hors sujet puisque ils sont irresponsables. Eh bien, les avis ont longtemps divergé en Europe. Les animaux durent comparaître en cas de transgression à leurs devoirs et ils furent punis selon leurs crimes, de façon courante au Moyen-Age puis régulièrement jusqu’au 17ème siècle. J’ai appris avec grande surprise en préparant cette conférence que le dernier procès animal eut lieu en 1962.

En effet on admettait autrefois qu’ils étaient membres à part entière de ‘la communauté de Dieu,’ on leur concèdait donc une âme, une forme de conscience et une responsabilité. On estime à l’époque que, fils du même Père que nous, ils entretiennent avec nous une sorte de lien de parenté (vision particulièrement développée dans la théorie de la métempsychose, ou si j’ai bien compris, un moustique peut très bien avoir été un être humain, voire notre grand-mère dans une vie précédente). On allait à l’église avec chiens et moutons, les oiseaux nichaient sous la nef et apparemment ça ne dérangeait personne, puisque c’était la vie autant que le bébé qui braillait pendant le sermon. Il n’y avait pas de dichotomie dans le vivant, on dormait dans la même pièce que son bétail pour avoir chaud et bien des saints se trouvaient peints en compagnie d’animaux.

Cette part de conscience que les animaux partagent avec nous leur donne le droit à la punition. Oui, mais après procès, harangues et plaidoyers. Qu’il s’agisse d’un cochon mordeur ou d’insectes dévoreurs en ces temps de famine, ils pouvaient être exorcisés, exécutés avec ou sans supplice, ou au moins excommuniés, c’est-à-dire exclus de la communauté des créatures de Dieu. Pas abattus sans jugement.

C’est Descartes (dans son discours de la Méthode) qui refusa aux animaux toute possibilité d’être rendus responsables de leurs actes. Comment ? en leur ôtant la pensée. Or souvenez-vous, « Je pense donc je suis. » Je ne pense pas, je ne suis pas. Les bêtes furent dès lors considérées comme n’étant pas, et totalement étrangères aux humains. Elles se trouvèrent ravalées au rang de machines capables de mouvement, tout comme ces automates qu’on commençait à construire. Je cite : « Les animaux sont entièrement assimilables à des machines, ils n’éprouvent aucun sentiment, aucun état affectif ».

Si la responsabilité est le fait de considérer ses actes dans leurs conséquences, Descartes a-t-il mesuré les conséquences de sa théorie ? En isolant les hommes dans l’exclusivité de la conscience, il a modifié le sens de leur responsabilité vis à vis des animaux et ouvert la porte à tous les abus, du simple irrespect jusqu’au crime. Nous écrasons l’araignée et marchons sur la fourmi sans penser un instant que nous endossons la responsabilité de priver un être de sa vie, quand bien même ce ne serait pas notre grand-mère. Pire, nous exterminons des races entières, et bientôt des espèces puisque 80 % des insectes ont disparu ces dernières années. Après la chasse, nous posons arme au poing et sourire aux lèvres à côté du cadavre. En décrétant l’insensibilité animale, Descartes a permis le « Il ne sent rien ! » (servi longtemps aussi aux enfants…) justifiant bien des tortures, des expérimentations animales sans anesthésie etc. Il couvre encore aujourd’hui les conditions de vie épouvantables du bétail entassés hors sol dans les fermes-usines industrielles.

Cette multiplicité de suites désastreuses démontre d’abord qu’une phrase est bien un acte au même titre qu’un acte plus matériel, puisque ses conséquences ont débordé largement le monde des idées. De ce fait, la responsabilité qui nous rend solidaires de nos actes, nous rend aussi solidaires de nos paroles : celles qu’on écrit, celles qu’on prononce, celles qu’on écoute jusqu’à plus soif, et même celles qu’on pense.

On sait maintenant par la physique quantique qu’un simple regard et sa pensée implicite modifient le comportement de la lumière de l’onde à la particule. Les traditions nous le serinent depuis des siècles. Les bouddhistes exhortent à la pensée juste, la parole juste et l’action juste. En écho négatif, les chrétiens avouent publiquement qu’ils ont vraiment péché « en pensée, en parole et par action. »

Or, nous pensons sans cesse, sans maîtriser du tout nos pensées, ni beaucoup de nos paroles. Les contes tentent d’alerter les enfants sur ce point. Par exemple dans l’Arbre aux souhaits de Faulkner, un adulte ayant souhaité un lion, il faut absolument qu’il le désouhaite avant catastrophe ! De nombreuses versions de contes proposent à leurs héros trois souhaits dont le dernier sert à supprimer les deux premiers, tellement ils s’étaient avérés nocifs… Nous n’avons aucune idée de ce que nous penserons dans dix minutes. Que dis-je, dans trente secondes. Alors si nous ne savons pas ce que nous allons penser, comment endosser d’en être responsables? Au moins nous pouvons exercer la vigilance sur la barrière de nos dents et nous entraîner à laisser derrière elle le mauvais ou simplement le douteux… J’aime bien pour évaluer m’aider des critères de Socrate : est-ce vrai ? est-ce bon ? est-ce utile ?

Prenons conscience de notre responsabilité dans ce domaine : Nous vivons dans une intrication non maîtrisée de nos pensées vers les autres et vers les situations, et en retour, des projections des autres sur nous. Ajoutons l’auto-sabotage que nous nous infligeons quand nos pensées sont négatives. Ce réseau de pensées est plutôt un filet. Cela nous enferme les uns les autres d’autant plus étroitement que ce filet est tressé de façon aléatoire, pas toujours visible et qu’il est notre création. A cause de lui, des millions de gens ont abdiqué leur vérité intérieure, n’osant pas changer de religion, de sexe ou de parti. D’autres ont préféré déménager et acheter au prix fort leur rectitude intérieure. En cette période de pandémie, les paroles et les pensées dont nous avons tendance à nous nourrir entretiennent en nous l’anxiété, la peur et la colère, alors que tout le monde sait que ces émotions baissent nos défenses immunitaires. Meurtris par l’actualité, nous égarons notre boussole intérieure. Nous nous traitons les uns les autres d’irresponsables et réciproquement. Le mot devient une invective. Le contrôle de notre esprit devrait donc être notre priorité : c’est notre responsabilité devant nous-mêmes et nos lignées, devant nos enfants et, comme le retentissement de la phrase de Descartes l’a montré, notre responsabilité devant la société.

Toutefois, pour en revenir à Descartes, il serait trop facile de rejeter sur lui seul la responsabilité de toutes nos dérives envers les animaux. Il y en a eu, des gens qui ont prôné des théories fantaisistes ou criminelles sans être écoutés, et d’autres qui avaient raison mais qui ont crié dans le désert. C’est parce que nous l’avons suivi que nous avons fait Descartes. Notre responsabilité devant les animaux est collective. Avec ce constat, nous tenons la solution. Ce que nous avons créé ensemble, nous pouvons le dé-créer ensemble.

Nous allons lentement dans ce sens parce que nous avons du mal à penser et à agir collectivement en conscience. Nous nous sentons seuls, impuissants contre la force ou le nombre. Cette conviction nous empêche, dans une situation globale, de nous montrer responsables des plus faibles, des animaux, des arbres, et cela nous maintient dans la soumission, c’est-à-dire dans une position de co-victime de notre système avec les victimes avérées. Pourtant tous les jours nous pouvons lire des contre exemples ou la liberté individuelle allume la lumière. Lorsque quelqu’un se soulève contre la force avec assez de feu et d’amour, il ne reste pas seul.

Monsieur Mondialisation raconte qu’il y avait une fois en Californie un sequoia millénaire ami d’une jeune fille d’une vingtaine d’années. Un jour, une puissante entreprise décida une coupe sévère dans cette forêt et l’abattage de cet arbre. Qu’y avait-il à faire ? Rien. C’est du moins ce que j’aurais conclu en sortant un mouchoir. Mais Julia monta à 50 mètres de hauteur et y installa son campement. Elle y resta plus de 24 mois, malgré les rigueurs d’hivers gelés et enneigés, les engelures et les maladies. Elle était seule là-haut dans son arbre, mais en bas, des amis et des admirateurs de plus en plus nombreux venaient la soutenir, lui porter à manger, communiquer sur sa situation etc. Un jour, sa santé empira tant qu’elle fut à deux doigts de la mort et… l’entreprise d’abattage transforma son projet en soutien de la nature. Aujourd’hui, Julia Butterfly Hill a créé un mouvement écologique de soutien des arbres et les fruits de son engagement sont immenses. De son côté, le journal LaCroix raconte qu’en Inde, une femme qu’on surnomme aujourd’hui Lady Tarzan a sauvé 200 km2 de forêt. Elle a réuni autour d’elle plus de 7000 femmes qui patrouillent par groupes dans la forêt de toute sa région. Elle a subi plusieurs intimidations et des tentatives de meurtre ainsi que son mari, mais sa voix retentit aujourd’hui dans les affaires publiques.

Les points communs de ces deux femmes, ce sont la conscience de ce qu’elles veulent et la compassion, ce sont la détermination et le courage. Leur source, c’est l’amour. Elles démontrent que la responsabilité collective n’anéantit pas la responsabilité individuelle, au contraire, elle peut la soutenir. Et réciproquement, elles démontrent que la responsabilité prise individuellement à des répercussions au plan collectif. A leur feu d’autres sont venus et leur action commune et différente a eu des conséquences sans mesure avec l’impulsion initiale.

Le retentissement de ces initiatives, comme celui de la malheureuse phrase de Descartes, pose la question de la cause et de l’effet dans la responsabilité. Toute cause a un effet. Dans beaucoup de cas, il nous semble que nos actions ne regardent que nous et que leur suite est domestique. Comme on fait son lit on se couche, dit le proverbe. Mais en vérité, comme tous nos actes s’inscrivent dans un enchaînement, sommes-nous sûrs qu’à aucun moment, ils ne concerneront pas les autres, et qu’en amont les autres n’y sont absolument pour rien ? Pour reprendre le proverbe, qui a tissé les draps ? Et pourquoi nous sommes-nous levés ? Pourquoi n’avons-nous pas jugé bon de faire notre lit ? Qu’en pense le chat ? La liste des éléments inclus dans cette simple action du quotidien pourrait grandement être allongée. Nos actes portent des conséquences qui en provoquent d’autres à leur tour, et ils sont eux mêmes les conséquences de causes préalables. De ce fait, chaque acte est relié dans le temps et dans l’espace à tous les autres, c’est ce qu’on appelle l’interdépendance. Cela s’applique à tous les domaines, jusqu’aux plus insignifiants ou inconscients. J’ai mangé les nouilles du dessus de l’assiette et cela m’a conduite à manger celles du dessous, mon inspir provoque mon expir etc.

Ajoutons que la causalité ne ne nous est pas réservée : elle est une loi générale de la nature. C’est parce qu’il y a du soleil que l’eau s’évapore. Parce que la terre tourne, il y a un soir et un matin, parce que la lune a des quartiers, il y a des marées. Et cela interfère avec nous aussi. Il faut donc envisager dans nos vies des causalités dans tous les sens et sur de nombreux plans. Mission impossible. Il y a de quoi nous décourager ou nous donner envie d’arrêter de respirer pour être sûr de ne causer de tort à personne. Ne sourions pas, la respiration est un sujet très sérieux en cette période de fragilité virale et de contamination respiratoire ! Notre souffle lui-même, pourrait être un danger mortel !

 

La responsabilité que nous portons est donc écrasante à cause de l’interconnexion des causes et des effets. En même temps, il est impossible de ne pas en prendre… car l’absence d’action est une action. Demandons à l’oiseau blessé que nous n’avons pas vu ni secouru et qui finira dans le gosier du chat… Dans certains cas, la responsabilité de l’omission est même sanctionnée par la loi au motif de ‘non assistance à personne en danger.’ Comme on l’a vu avec les maisons de redressement, l’inaction peut être une complicité. Qui ne dit mot consent. D’ailleurs la phrase des catholiques est dans son entier : « J’ai péché en pensée, en paroles, par action et par omission. »

Une conclusion que nous pourrions tirer est que la définition de Maurice Blondel devient inapplicable. Nous ne pouvons plus être solidaires de nos actes car ça n’existe pas, des actes tout seuls et point barre. Pour agir de façon responsable, nous devrions envisager toutes les conséquences de nos actes sur des siècles et pendant que nous y serions, nous devrions aussi nous interroger sur toutes leurs causes depuis le commencement du monde. Il est clair que dans l’état actuel de notre conscience, c’est impossible.

Appliquons cela à Descartes encore ! Qu’un kilomètre de morceaux de sucre en équilibre bascule sucre après sucre, cela signifie que le dernier sucre est aussi totalement relié au premier que le deuxième sucre dans la file. Le dernier sucre est loin mais la conséquence est prévisible. Peut-on dire de la même façon que la ferme industrielle dépend de la fameuse phrase comme le morceau de sucre n’importe où dans la ligne dépend de l’impulsion première ? Pourquoi pas ? On a bien dit que le vol d’un papillon était responsable d’un tsunami et que la distraction d’un laborantin au bout du monde l’avait mis tout entier à l’arrêt. En tout cas, en 1600 et quelques, l’hypothèse de l’existence des fermes industrielles était absolument inconcevable. Descartes, comme les enfants ignorants, ne peut en être considéré comme moralement responsable. Il ne peut se lever et dire Présent, j’en suis garant ! La seule défense qu’il pourrait présenter est donc celle des enfants : Je ne l’ai pas fait exprès.

Heureusement, cette loi de la causalité porte aussi ses promesses car si nous osons des actes justes et bons pour nous et les autres, eux aussi seront à jamais inscrits dans l’enchaînement des circonstances. Bon arbre porte bon fruit dit-on, et jamais figuier ne produit de chardon. Il nous faut seulement de la détermination intérieure. Plus nous nous exercerons, plus nous prendrons le contrôle de notre vie pour qu’elle soit joyeuse et saine. A condition bien sûr d’avoir assez d’éléments d’information pour être sûr de poser des actes positifs. Nous avons en nous un lieu où nous savons si ce que nous faisons et disons est bon. C’est le cœur, il est un raccourci de l’analyse.

Mais conscient que l’ignorance est la source de bien des maux, nous devons aussi chercher à apprendre, à savoir, à connaître. Plus le champ de notre connaissance grandira, plus notre conscience deviendra lucide, plus nous apprendrons à penser clairement et plus nous aurons les moyens d’être responsables de nos actes. C’est ce qu’en éducation on appelle grandir. Il nous faut donc de l’information. Aujourd’hui, nous avons une chance que nos prédécesseurs sur la terre n’ont jamais eue : elle s’appelle internet. J’ajoute qu’à l’époque de la profusion de l’information, l’ignorance est un choix, comme dit Joe Di Spenza. Et bien sûr, tout choix engage notre responsabilité.

Une des raisons qui nous vautre dans l’ignorance est la paresse, mère de l’à peu près et de la cécité. Paresse d’apprendre, paresse d’analyse objective. La pandémie nous invite grâce à son actualité à ouvrir les yeux et mettre de la lumière. Peut-être comprendrons-nous enfin la nécessité de la lucidité pour notre propre compte ? J’ai lu dans un article du Monde du 25 septembre qu’en Thaïlande selon des décomptes officiels, il y a eu 2551 suicides entre janvier et juillet, contre 59 morts du COVID, et la situation économique est telle que la liste des suicides ne peut pas manquer de s’allonger. Était-ce prévisible ? Dans l’affolement des décisions prises contre ce virus qu’il n’est pas question ici de nier, avait-on envisagé de telles répercussions ?

Chez nous, on assiste à une flambée de la pauvreté telle que selon le Secours Populaire, de nombreux rideaux dans les quartiers restent tirés toute la journée. Non pas que les gens soient partis en villégiature. Non. Mais ils ont si faim, ils sont si honteux d’avoir faim qu’ils ne sortent plus, ils n’ont plus le courage de voir le jour. Après le confinement, ils vivent la claustration. D’ailleurs pourquoi sortir ? Il n’y a pas de travail, et pour les jeunes en particulier, pas d’aide sociale non plus. Les faillites ont augmenté en flèche, ainsi que les décompensations psychiatriques, les suicides et les actes de violence. A Crosne, ma petite ville, j’ai appris que la banque alimentaire distribuait de la nourriture pour 250 familles, mais qu’elle allait devoir fermer ses portes faute de salle adaptée au COVID. Je sais que je vais croiser des gens qui auront des crampes au ventre et j’en ai mal au cœur. Notre face à face avec la responsabilité est désormais à notre porte.

Le Covid n’est pas seul en cause. Si on regarde aussi les catastrophes dues aux guerres et au réchauffement climatique, il est clair que notre modèle économique, dans le sens premier du mot qui signifie ‘gestion de la maison’, a failli. Quels que soient notre courage et notre désir d’apprendre, nos actes sont insuffisants, nous sommes comme entraînés par ce que nous avons tous créé. Cette situation qui nous prive plus ou moins gravement de liberté nous montre que nous sommes en mode de survie plus que de vie, et nous barrant les voies vers l’extérieur, elle nous accule vers l’intérieur de nous. S’il faut découvrir une solution et si dehors nous n’en avons pas trouvé, il faut un retournement. Allons dedans, et au lieu de rester d’horizontaux cloportes, essayons la verticalité – qui n’empêche pas l’action horizontale bien sûr. Qu’en pensent les traditions ? Permettez-moi un petit détour de ce côté pour mieux nous ramener à notre sujet dans une autre perception de la responsabilité.

Les bouddhistes placent tous les événements que nous décrivons, tout ce qui se passe dans le monde, à l’intérieur de la roue du samsara. Ils disent que notre seule responsabilité intelligente est de chercher à sortir de là. Pourquoi ? Parce qu’en cherchant simplement à nous déplacer à l’intérieur de cette roue que caractérisent la souffrance, l’impermanence et la mort, nous n’y échapperons pas. Le bonheur n’est pas possible dans la roue car la roue représente un extérieur que nous ne maîtrisons pas et qui même heureux, ne durera pas. La roue ne peut offrir que du provisoire et du non maîtrisé. Fermons plutôt les yeux, disent-ils. Que se passe-t-il ? Nous rencontrons si nous nous apaisons, un espace sans forme, sans temps, et pourtant là dedans, nous ne nous sentons pas sans vie. C’est l’espace de la conscience, un océan d’amour, qui nous entoure et qui nous constitue. Si nous parvenons à le découvrir, disent-ils, nous découvrons que nous sommes la totalité de cette conscience universelle en plus de notre conscience localisée, individuelle qui porte notre nom.

Notre conscience individuelle, quand elle est dans son état habituel, est en mode fermé et nos responsabilités sont limitées par les limites de la matière. Quand notre conscience est ouverte, elle perçoit cette énergie de vie et y participe. Les êtres qui ont réalisé cette mutation nous transmettent que nous sommes comme des cellules d’un même organisme : l’univers entier. C’était le sujet du film Matrix.

Nous plaçant à la source de cette information, notre responsabilité devient absolue. Jugez-en : nous partageons cette énergie d’intelligence et d’amour qui a créé le monde et qui selon les découvertes actuelles, le recrée des milliards de fois à chaque seconde. Comme on efface un tableau pour permettre une nouvelle information, nous pourrions même envisager de profiter de ces instants de blanc pour recréer l’univers dans son ensemble. Enfin, nous… Qui nous ? Il me semble que le défi actuel est de nous trouver.

La Bible elle aussi a bien cherché à nous en informer. Elle nous a appris dès sa première page, que nous avons été créés à l’image et ressemblance de Dieu. Alors nous, nous avons ramené ça à nos dimensions et traduit à contresens, en faisant un dieu à l’image de l’homme, de préférence vieux, barbu et sur un nuage… Mais la science actuelle a redonné sens à l’information première. Dieu n’est pas comme nous, c’est nous qui sommes comme sa manifestation visible : l’univers. Nos atomes sont comme des systèmes solaires, leur nombre est cosmique, et l’essentiel de notre corps est fait comme lui de vide.

Non seulement nous sommes comme lui, mais unis à lui. Du coup, nous sommes Un, unis par le vide dont nous sommes remplis et qui nous relie tous d’un bout du cosmos à l’autre. La physique quantique nous dit de ce vide qu’il est plein : vibration, information. Il n’y a donc plus des trilliards de trilliards d’objets séparés, divisés et potentiellement hostiles, mais un seul ensemble intelligent et cohérent dont chaque corps est une cellule. Toutes les traditions se sont échinées à nous transmettre cette information avant que la science ne nous en avertisse. «  Le Seigneur est Un », disent par exemple chez nous les Hébreux, et l’Islam abonde : « Il n’y a de Dieu que Dieu. » Un seul. De ce fait, qu’on l’appelle Conscience, ou Grand Esprit, ou Dieu, Jéhovah ou Mahomet, ou encore Intelligence supérieure, ou simplement Ciel, peu importe le nom de cet Un : on ne peut pas se tromper, il n’y a que Lui.

S’il n’y a que Un, et non pas des myriades de formes séparées, même pas de Deux, alors les conséquences sont énormes et renversent totalement notre vision du monde et en particulier l’emplacement de notre responsabilité. S’il n’y a que Un sans Deux, plus rien ne peut être extérieur à nous. Tout est intérieur. Le moindre souffle de chacun concerne tout le monde : les hommes, les animaux, les plantes et les pierres. Et même les étoiles et tous les objets célestes. J’ai dit que chaque souffle concernait tout le monde ? Non, chaque souffle nous concerne, nous, seulement nous, parce qu’il n’y a que nous dans notre diversité. Tout acte contre qui que ce soit serait une responsabilité que nous prendrions contre nous-mêmes. En agissant comme des cellules séparées du tout et qui n’en feraient qu’à leur tête, nous agirions comme des cellules cancéreuses. Dans notre inconnaissance de cette possibilité, c’est ce que nous sommes d’ailleurs devenus. Le cancer de la terre.

Saint Paul a utilisé pour nous aider à saisir cette dimension, la comparaison avec le corps. Notre œil et notre pied n’ont rien à voir : ni dans leur forme, ni dans la matière dont ils sont constitués, ni dans leur fonction, ni dans leur place dans le corps. Et pourtant ils sont unis en nous. Le pied ne marche pas sans injonction du cerveau, et l’œil ne voit pas sans ordre, personne n’est supérieur à personne. Quand le pied avance, il a la responsabilité de faire avancer tout le reste du corps. Et quand l’œil voit, il voit pour tout le corps. Nous, nous avons peur des gens différents de nous. Mais c’est comme si l’œil avait peur du pied…

Lorsque nous prendrons tous conscience de cela, nous serons collectivement responsables, puisqu’il n’y a pas de séparation dans le Un. Plutôt que collective, disons que notre responsabilité sera universelle, ou selon la langue des oiseaux qui découpe les mots en plus petites unités de sens, unie vers Elle. Elle, l’Unité. Le réseau inextricable des causes et des effets, des interdépendances et des responsabilités inconcevables deviendra simplement du même ordre que le fonctionnement des réseaux de notre corps… Il deviendra impensable de poser un acte égoïste et séparé parce que ça n’aurait simplement aucun sens.

Si nous décidons d’adhérer à cette vision du Tout en Un, y aura-t-il des avantages avant que nous touchions cette étape de mutation ? La réponse est Oui. Je n’en donnerai qu’un exemple. Plus nous nous en approcherons, plus ce que nous découvrirons deviendra intéressant. Cela prendra au fur et à mesure une intensité plus grande que le monde extérieur des formes et des objets, des histoires et des pandémies et cela nous libérera de son emprise malheureuse, de son emprisonnement même. Or cette emprise ne sert à rien ni personne. En ce moment, le monde extérieur nous paraît plus réel que le monde intérieur et pourtant nous ne pouvons pas exercer sur lui de véritable responsabilité. Sur notre monde intérieur non plus. Si nous sommes malades, le miracle est-il à notre portée ? En découvrant des bribes de cette dimension de créativité et de joie absolue, nous nous offrons et nous offrons au monde de l’air pur puisque nous sommes Un.

Alors, pouvons-nous nous appuyer notre responsabilité focalisée pour rencontrer l’illimité ? La réponse est oui. Comment ? Les conseils abondent, mais ne nous cachons pas que s’il faut vivre la mutation du cerveau en conscience, de l’ampoule à la Lumière, et des émotions à l’Amour inconditionnel, de l’impuissance au miracle, de la partie au tout, nous ne pourrons pas y arriver tout seul. Du reste, dans cette perspective, cette expression ‘tout seul’ n’a aucun sens. Alors écoutons les conseils pour au moins nous diriger dans cette direction. Il relèvera de notre responsabilité de les appliquer. Le conseil que j’ai trouvé dans la Genèse rejoint celui de toutes les traditions anciennes et celui des coachs de notre temps, c’est celui-ci : « Rentre en toi-même, » ou en termes plus actuels, ‘médite’.

Leikh leikha, « va vers toi, pour toi» dit Dieu à Abraham. La consigne dans son entier est celle-ci : « Quitte ton pays, ta parenté et la maison de ton père, et ‘va pour toi, vers toi’ vers le pays que je te montrerai. » Voyons plus précisément quel coaching cette phrase nous offre.

Premièrement, il faut quitter. Quand ? Dès qu’on est appelé, quelle que soit la forme de l’appel. Certes, l’heure d’arrivée n’est pas indiquée sur un tableau lumineux comme dans les gares et aéroports, et l’injonction « va », comme « Suis-moi » n’indique pas la durée du trajet. Mais par contre l’heure du départ est incontestable : c’est maintenant. Quand tu entends l’appel, là, juste là, tout de suite. Et ne t’avise pas de regarder en arrière : il est impossible d’aller dans deux directions à la fois.

Deuxièmement, que faut-il quitter ? Le texte est radical : « Quitte ton pays, ta parenté et la maison de ton père. » Donc quitte tes géniteurs de chair et la zone du connu, de l’aimé : ta famille, tes copains, ton boulot si tu l’aimes, ton bistro et tes jeux vidéos, ton quotidien. De plus, sachant que le père d’Abraham était un fabriquant d’idoles, cette injonction signifie aussi : quitte aussi toutes les croyances de ta famille, sa façon d’envisager le monde.

Approfondissons. A quel éloignement de nos pères et mère sommes-nous disposés ? La plupart du temps, il ne s’agira pas de leur tourner le dos et de les abandonner, et cela pour une raison simple : ce serait inopérant. Nous pouvons en effet nous tenir responsables de leur bien être et prendre soin d’eux dans leur vieillesse comme ils ont pris soin de nous dans notre jeunesse, mieux qu’il ne l’ont fait peut-être ! tout en prenant nos distances. Et a contrario, on peut avoir rompu avec nos parents et pourtant rester ficelés dans les mêmes fonctionnements qu’eux… Commençons donc par un effort de neutralité objective. Comment se comportent-ils ou se sont-ils comportés ? Quelles sont ou étaient leurs qualités, leurs défauts, leurs mécanismes de réactions ? Comment ont-ils pris leurs propres responsabilités ? Puis tournons notre observation vers nous. Comment sommes-nous ? En quoi leur ressemblons-nous ? Est-ce que nous en sommes profondément satisfaits ? Ensuite viendront les conséquences de notre évaluation. Quelles décisions sommes-nous prêts à prendre, quels changements allons-nous effectuer ? De quelles loyautés familiales allons-nous nous désolidariser ? Mourrons-nous de la même maladie ?

Élargissons notre réflexion aux valeurs patriarcales en général et précisons intérieurement ce que représente pour nous dans cette optique ‘quitter son père’. Quelle posture sur le pouvoir, la politique, la société et la virilité sommes-nous prêts à remettre en question ? Et puis, passons à maman. Que signifierait pour nous l’ordre de quitter notre mère ? Apercevons-nous pour commencer qu’elle n’est pas nommée, sans doute cachée derrière le père ou incluse au milieu des cousins et tontons de la parenté. Et profitons-en pour prendre conscience de la place – ou de l’absence, des valeurs féminines dans notre vie… Y a-t-il lieu de corriger en nous un déséquilibre entre l’homme et la femme, le yin et le yang ? Qu’on soit homme ou femme, y a-t-il lieu d’agir différemment envers les femmes en général ?

Il faudra aussi trouver en quoi concrètement nous devrons démontrer notre libération intérieure, en apportant des changements à notre quotidien. Qu’est-ce qui est répétitif, mécanique dans nos journées ? Qu’est-ce qui nous rattache à de vieilles habitudes sans sève ? Quels comportements, modes de vie, emploi du temps sont directement inspirés de la « maison de nos pères »? Qu’en est-il de nos humeurs ? Très prosaïquement et concrètement : comment allons-nous gérer nos temps d’écran, temps de transport, notre alimentation, nos habitudes sexuelles ? Ces changements peuvent être en effet très intimes. Un de mes amis se tient de plus en plus mal. Comme je lui en faisais la remarque, il m’a répondu : « On est tous comme ça dans la famille en vieillissant .» Et alors ? Tenir debout, n’est-ce pas un beau chantier ? Nos chantiers, prenons-en conscience, ne sont pas égoïstes et personnels, puisque nous sommes reliés.

Si nous ne sommes pas entièrement satisfaits de notre existence, alors que notre programme originel est l’union avec la satisfaction même, cela signifie que nous devrons poser de nouvelles bases et nous quitter, rompre avec ce vieux ‘nous’ que nous commencerons à percevoir comme un vieux fatras. Parce que sinon, les mêmes causes produiront les mêmes effets, avec leurs conséquences incalculables et invisibles. Nos vieilles pensées attireront de vieux comportements et la répétition de vieux schémas. Et nous avons vu où cela nous a menés.

On la retrouve donc là, notre responsabilité, dans l’analyse des changements que nous voudrons apporter et le courage de la mise en œuvre. Nous en répondrons devant nous-mêmes à l’heure où nous serons trop vieux, faibles et malade pour les entreprendre. Alors, avant qu’il ne soit trop tard, il faudra nous alléger, nous délester de nos habitudes inadaptées et en créer d’autres qui nous correspondent. Et dès que nous avons décidé un changement, les aides arrivent puisque nous sommes un. « Quand l’élève est prêt le maître arrive, » dit l’adage. Comme nous sommes tous uniques, cette aide prend des formes différentes pour chacun. Pour ma part je remercie ici, entre d’autres remerciements, maître Mantak Chia qui par son enseignement me permet d’approcher et de partager ce que j’ai compris du Tao.

Leikh leikha, va vers toi. Au fur et à mesure de nos libérations, nous irons à nos retrouvailles sans que ce soit compliqué. Dans la vie quotidienne, nous rencontrerons simplement nos aspirations naturelles. Prendre soin de nous et de nos besoins, ne pas manger ce que nous n’aimons pas, ne pas vivre avec qui nous nous sentons mal etc deviendra naturel. Ce sera une libération énorme  car le manque d’amour et de respect pour nous-mêmes sévit depuis des siècles et interdit l’amour et le respect d’autrui et de la terre. Il a atteint chez nous les sommets de la névrose dans un succès de librairie resté au hit des ventes pendant 4 siècles en Europe : L’imitation de Jésus Christ. «  Rien ne m’est dû, Seigneur, que les verges et le châtiment car je vous ai grièvement offensé ! » Ce message mortifère travaille dans notre héritage et il est de notre responsabilité de le déraciner, pour nous et pour nos descendants.

Mais comment être sûr que nous ne nous fourvoyons pas sans le savoir ? C’est prévu. Le coaching dit : « Va vers le pays que je te montrerai. » Y a qu’à suivre… Mais, si le Je est sans forme, comment le trouver pour le suivre, ? Il faut chercher en nous des branchements pour sentir, voir les balises sur le chemin, ou simplement les savoir. Et ce ne sera possible que si nous décidons de prendre un moment pour ne nous intéresser qu’à ça et nous y concentrer. Nous l’avons bien fait pour apprendre l’anglais ou la mécanique, nous en sommes donc capables. Ensuite, voici une balise simple proposée par Joe DiSpenza. Si nous sortons de notre pratique différents de notre état initial, nous aurons agi. A l’inverse, si nous nous levons exactement dans le même état qu’en nous installant, c’est raté. Il faudra recommencer !

Cette science que nous pouvons décider d’apprendre, solidaires avec nous-mêmes, elle se découvre dans plusieurs chemins dont celui la méditation. Aujourd’hui, les neurosciences invitent même les rationalistes à tester la méthode et ses résultats car on a analysé les ondes de méditants dans des encéphalogrammes. Lors de notre état habituel quand nous sommes éveillés, notre cerveau fonctionne en onde bêta, le leur aussi. Mais si on entre à l’intérieur de soi et qu’on se relaxe, le casque à électrodes se met à enregistrer des ondes alpha qui signent un état de conscience différent.

Il est possible d’aller en méditation éveillée jusqu’aux ondes théta qui caractérisent le sommeil paradoxal et la méditation profonde dans laquelle des changements peuvent survenir dans notre matière. Des chamanes, yogis, pratiquants taoïstes et chirurgiens à mains nues se sont prêtés à l’expérimentation. Ils ont tous montré qu’ils atteignaient ce plan de conscience tout en restant capables quand ils le souhaitaient de vivre en mode alpha. Il n’y a donc aucun danger à entreprendre cette exploration vers nous-mêmes. Elle ne nous prive pas de notre état quotidien, elle n’interdit pas l’engagement et l’exercice des responsabilités habituelles. Elle les complète. Si j’ose dire, c’est une opération interne de déconfinement. Avec un grand D.

Dans le pays des ondes bêta, nous sommes agi, enfermés dans notre personne, dépendants de l’extérieur, l’extérieur étant plus réel que l’intérieur, parfois même le seul réel. Dans le pays des ondes alpha et surtout théta, nous devenons co-créateurs. Ce que nous ressentons est plus vaste, dense et réel que l’extérieur qui devient une réalité relative. Au lieu d’être impactés, nous rayonnons. C’est une question de réglage. Il n’est pas facile à faire et nous devons apprivoiser d’abord un calme et un silence contraires à nos goûts, nos habitudes et même nos possibilités. Mais ça vaut la peine d’essayer. Comme le formulent Les anges des Dialogues : « Chacun de vos pas à travers le vide devient une île fleurie où les autres peuvent poser le pied. »

Enfin, sachons que la difficulté que nous rencontrons sur ce chemin n’est pas nouvelle, qu’elle ne nous est pas réservée, à en juger par le futur de la phrase divine : « Va vers le pays que je te montrerai » et non pas : « Va vers le pays que je te montre juste là. » Voilà qui nous invite à la persévérance et nous encourage puisque après tout, Abraham a traversé. En combien de temps, nous ne savons pas, mais il l’a fait.

La difficulté est que ce pays de Cocagne qui nous sera montré n’est plus de l’ordre des formes. On le rencontre en allant vers nous-mêmes et pas dehors. La question devient : ‘Qui est donc ce moi ? qui suis-je ?’ Elle ouvre un chemin vers une dimension d’auto-responsabilité totale. Car Dieu ne dit pas à Abraham : ‘Va vers moi.’ Il ne court pas le risque de la personnification qui amènerait avec elle l’idée de séparation et renverrait Abraham chez son père le fabriquant d’idoles. Va vers toi, c’est : va vers la vérité universelle du Je suis, ou la deuxième personne n’existe plus. Sens la Présence qui œuvre et guérit tout dans le monde des formes, sans effort, puisqu’il n’y a que l’Un. En somme, Dieu n’a pas besoin de dire va vers moi, puisque va vers toi, c’est exactement va vers moi…

A Delphes, le fronton du temple ne dit pas autre chose. « Connais-toi toi-même… et tu connaîtras l’univers et les dieux ». On voit bien qu’il s’agit d’un autre état de connaissance que celui qui nous fait dire : « Je me connais, si je bois du champagne, j’ai mal au crâne ». Nous reconnaîtrons donc que nous avons suivi les balises si nous nous sentons remplis des qualités du ciel. Paix, joie, amour, espace et absence de peur. Cette émotion ne peut survivre à l’expérience de l’Un. De quoi aurions-nous peur ? N’est-ce pas différent de notre état actuel ?

Alors si notre cerveau et notre cœur prennent la mesure de ces informations, nous comprendrons qu’il n’y a pas de différence entre notre auto-responsabilité totale et la responsabilité générale, infinie, intelligente, que nous sommes invités à prendre pour l’univers et le monde. Nous aurons envie de l’exploration. Puisque les temps nous bousculent, profitons-en. Engageons-nous. Sautons le pas ! Telle est sans doute notre véritable responsabilité, qui n’occulte pas les autres.

 

 

 

 

 

Le temps

Pour suivre cette conférence sur le temps sur Youtube : https://www.youtube.com/watch?v=6BpYt9mY728&list=PLYSbxgDamj14S8psFl645vRUEzWjZVo27&index=2

Le sujet du temps est difficile à traiter car tout le monde le sait, il est intraitable. Nous sommes sous son joug, il aura notre peau, et pourtant c’est lui qui nous donne aussi nos plus beaux cadeaux. Alors que faut-il en penser ? Et d’ailleurs le temps est-il pensable ? De quel temps parlerons-nous ? De celui qui s’étire scientifiquement au rythme des horloges ? D’un temps cyclique ? Du temps astronomique ? Du temps vécu, de la perception de la durée ? de l’espace de la causalité et de la destinée ? Parlons-nous de lui, le temps ou parlons-nous de nous quand nous y réfléchissons ? Quelqu’un a-t-il trouvé comment y échapper ? Notre vision du monde conditionne la façon dont nous y vivons, et peu de conceptions scientifiques ont autant évolué depuis le début du XX ème siècle que celle du temps, sinon celles de l’espace. Alors sans temporiser davantage, entrons dans le vif du sujet.

Commençons par nous intéresser au mot lui-même. Il vient du latin tempus. Le dictionnaire historique d’Alain Rey souligne que ce mot n’est ni personnalisé, ni divinisé, qu’il est du genre neutre, c’est à dire inanimé, un objet. Le temps romain n’a donc pas de personnalité ni d’action sur nous, à la différence de Saturne le dieu du temps. Ce serait plutôt un outil, un contenant. Tempus désigne le temps qu’on découpe et qu’on compte : époques, saisons, rythme, chronologie. Ce n’est pas une conception du temps commune à tous les peuples : lanthropologue Whorf remarquait que les Hopis se contrefichent des calendriers et n’ont même pas de mots pour une datation à partir de segments, mais le français partage la vision romaine d’un temps qu’on compte… et qui nous est compté. Donc à côté de l’indication d’une durée, le mot temps veut dire plus précisément « laps de temps ». Prévenir la cigale que linsouciance n’a qu’un temps, c’est sous-entendre sa visite chez la fourmi ! J’avais une grand-tante qui trouvait toujours à redire sur mes activités enfantines. De mon temps, m’assenait-elle comme si elle avait fini de vivre. Ce temps cloisonné, était-ce celui de sa jeunesse, ou celui d’anciens principes éducatifs ? En tout cas, il était révolu, mais quand cela s’était-il passé ? Mystère. L’importance que nous accordons au temps se traduit par une pléthore d’expression comprenant ce mot, et je me suis amusée à en employer… de temps en temps. Vous les repérerez en moins de temps qu’il n’en faut pour les dire.

Si le temps est fragmenté, le compte du temps est essentiel pour nous y retrouver. Commençons donc par cela. Notre unité de base, c’est le jour et la première mesure du temps a été le lever du soleil. Les petits enfants qui essayent de situer dans le temps un évènement à venir les comptent en nombre de dodos ce qui est une autre façon de compter les jours. Le Père Noël passera dans cinq dodos, et dans trois dodos, maman sera revenue. Pour le comptage des mois, on s’en est remis à la lune. Les années étaient plus difficiles à repérer simplement, on se référait à des évènements notables ou des noms de chefs d’état. Il y a encore quelques décennies, on entendait encore chez nous les gens raconter des souvenirs qu’ils situaient avant-guerre, ou après et depuis quelques temps, j’entends des amis raconter des anecdotes qu’ils situent avant ou après le confinement.

Et pour les petites portions du temps, qu’en était-il ? Pour délimiter des durées, les antiquités chinoise, égyptienne, grecque et romaine ont mis en œuvre le même minuteur appelé ‘clepsydre’ c’est à dire littéralement système de ‘l’eau voleuse’, voleuse de temps, bien entendu. Il s’agissait d’une sorte de sablier à eau. Quand l’eau était entièrement descendue le temps était au sens propre, écoulé. Évidemment, chaque clepsydre proposait selon sa fabrication une durée différente. Les Grecs, philosophes et politiques, l’utilisaient pour minuter les temps de parole des orateurs, les Romains guerriers, pour déterminer le temps des gardes nocturnes des légionnaires.

Pour les heures, on suivait le cadran solaire. Dès que messire le Soleil pointait un rayon et projetait une ombre sur le cadran, c’était la première heure, et puis après une belle promenade, lorsqu’il tirait sa révérence, commençait sans repère le temps de la nuit. Entre ces deux moments, toujours le même nombre d’heures quelle que soit la saison, indiquées par l’ombre projetée. C’est ainsi qu’une heure d’été s’étirait assez longtemps dans la journée alors que l’heure du jour d’hiver contractait sa durée et allongeait celle de la nuit. Il y avait plusieurs inconvénients à ce système, à part de compter des heures élastiques : celui de laisser sans contrôle les heures de la nuit, et celui que posait régulièrement l’interposition de nuages entre les deux compères. 

De plus, en suivant la course du soleil, on marquait forcément un temps différent de l’est à l’ouest des pays. En France par exemple le soleil s’est levé le 23 juin à 5h 26 à Strasbourg et 6h 16 à Brest. Poussons le bouchon. A s’en tenir strictement aux indications solaires, il n’y aurait qu’un seul jour de six mois au pôle nord et une seule nuit pour les six autres mois, à l’inverse des conditions de vie de l’allumeur de réverbères que rencontre le Petit Prince. Le système de datation mondial et national serait donc un peu compliqué, personne sur la terre n’ayant la même définition de l’heure et du compte des jours

Or le décompte du temps est un précieux élément pour le pouvoir politique et ce n’est pas un hasard si à Rome, César est à l’origine du premier véritable comptage de l’année, lui qui fut le premier empereur. Chez nous Charles V commanda en 1370 la première horloge publique et il devint ainsi le maître de l’exactitude qui comme on sait, est la politesse des rois. Mais il ne s’arrêta pas là : il exigea que toutes les horloges de France fussent reliées à cette horloge et mit ainsi tout le monde au pas, comme une preuve de son pouvoir, pouvoir temporel, justement ! Dans la même veine, lors de leur première demie-journée d’occupation à Paris en 1940, les Allemands ont modifié les horaires pour que l’heure de décalage solaire que nous avons avec Berlin soit annulée par convention. Ils ont avancé nos montres d’une heure et cela perdure aujourd’hui, ce qui explique notre déconnexion d’une ou deux heures au calendrier par rapport au soleil. Charles V serait émerveillé de voir qu’actuellement, les horloges municipales, les télévisions, les téléphones, les ordinateurs et les panneaux des aéroports changent subrepticement selon le bon plaisir des puissants, d’un seul petit saut invisible au milieu de la nuit.

A cette uniformisation politique de l’heure devait répondre une uniformisation de l’étalon de mesure du temps. En effet, le compte du temps dans une planète régie par la mondialisation et la bourse jouée au millième de seconde se doit d’être unifié partout. En 1967, on détermina donc un étalon international de la seconde avec une horloge atomique qui ne retarde que d’une seconde tous les 200 000 ans, et qui se trouve à Paris. Une seconde égale donc le temps que met l’atome de cesium 133 à vibrer 9.192.631.770 fois. En d’autres termes, il existe un atome qui vibre à peu près dix milliards de fois par seconde de façon immuable. Cela m’a donné le vertige pendant plus d’un milliardième de seconde.

Au plan des sciences, les avancées quantiques nécessitent un comptage de plus en plus précis de temps pour des durées de plus en plus courtes. En voici un joli exemple : la vérification de la théorie de la relativité. Selon Einstein en effet, l’idée d’un temps fixe et souverain, celui dont nous avons l’habitude, n’est que théorisation d’une perception subjective. Au contraire, le temps est relatif à la vitesse d’un corps et à sa distance avec un centre de gravité. Ainsi, plus la vitesse augmente, plus le temps diminue ou si vous préférez, plus on parcourt d’espace, moins on parcourt de temps. Einstein avait conçu une expérience de pensée improuvable en envoyant un jumeau se promener dans l’univers à la vitesse de la lumière et en laissant l’autre sur la terre. A son retour, le terrien disait-il, serait beaucoup plus vieux que le spationaute. Un jour, avec un avion à réaction et deux montres atomiques, la preuve en a été donnée : le scientifique qui avait embarqué sa montre en vol se trouvait à l’atterrissage dans l’avenir de celui qui était resté au sol : sa montre retardait, il avait moins vieilli que l’autre.

Bien sûr, dans la perception habituelle du temps, celui-ci ne va que dans un sens, les secondes ont toujours le même battement, quoi qu’il arrive et elles tournent toujours dans le sens.. des aiguilles d’une montre. C’est même devenu un symbole universel du passage du temps. L’horloge indique donc un temps mécanique, un temps objectif indépendant de l’être humain, c’est un outil de mesure externe qui enregistre des durées en les fractionnant. En permettant d’établir des calendriers fiables, elle est bien pratique pour fixer les dates de vacances, l’âge de la retraite, les horaires des trains. Elle est indispensable pour dater les évènements les uns par rapport aux autres et pour nous indiquer leur proximité ou leur éloignement entre eux et par rapport à nous dans le temps. C’est l’outil de la chronologie.

Grâce à elle, l’homme se repère dans toutes sortes de temps dont on aurait pu penser qu’ils étaient différents ou inaccessibles. Certaines durées sont colossales, elles portent le nom d’âge et se comptent en milliers voire centaines de milliers d’années. L’âge des dinosaures s’est terminé depuis plus de 65 millions d’années après un règne de deux cents millions d’années. D’autres sont très réduites, comme l’âge de l’homo sapiens : 20 000 ans, une virgule, une broutille. Quelle que soit l’échelle, de l’âge à la nanoseconde, l’horloge est invariable, professait Newton avant d’être contredit par Einstein, et le temps est le même pour tous. Universel et intangible, il s’inscrit sur une ligne qui va du passé à l’avenir. Et en vérité, un siècle après Einstein nous sommes encore de son avis car notre expérience quotidienne ne nous permet pas de penser autrement. Mais gardons à l’esprit que tout pourrait être considéré autrement. Absolument tout.

La conception linéaire et vectorisée est propre à l’occident depuis des millénaires. Les Hébreux attendent le Messie, et les Chrétiens depuis Jésus sont dans la même posture en attendant son retour. La ligne droite de Newton vient de la nuit des temps comme on dit, et n’aura pas de fin. Aujourd’hui nous connaissons la date de notre nuit des temps, c’est le big bang, 13,8 milliards d’années. Je dis notre nuit des temps car il est possible que ce big bang ne soit qu’une bulle. Comme dans la purée quand elle bout, on voit ici et là éclater une bulle, il y aurait de nombreux big bangs, et même des rebonds du même big bang… Notre univers pourrait être multiple, un multivers.  Bref, enfin bref, le mot est mal choisi . Cette ligne est ornée d’une flèche, toujours disposée dans le même sens : vers la droite. On s’en sert dans les frises chronologiques comme en grammaire pour les conjugaisons. A gauche de la flèche, le passé ; le point de la flèche désigne le présent et à droite, le futur. La ligne, c’est donc le temps et la flèche elle-même c’est nous et tout ce qui se passe en même temps, où que ce soit. Si nous placions la ligne non pas parallèle à nous mais devant nous, ce qui est passé serait derrière nous, l’avenir devant nous. La langue le dit bien : tant qu’on a du temps devant soi, on a de l’avenir, le jour où notre vie sera derrière nous, nous tirerons notre révérence.

En tous les cas  une chose est sûre, nous ne sommes absolument pas libres de faire avancer la flèche plus vite, pour écourter un moment désagréable par exemple, ni de faire un pas de côté pour l’ignorer complètement, ni de sauter par dessus pour enjamber un épisode fâcheux. Quant à tourner la flèche dans l’autre sens, n’en parlons pas. Autrement dit, lorsque un évènement est sur notre ligne, il est impossible de l’annuler. Quand Coluche a vu sortir un camion sur sa route, il n’a pu l’éviter et il en est mort. Cette implacabilité du temps qui passe quoi qu’il arrive et qui nous maintient dedans jusqu’à ce qu’il nous en expulse a fait dire à Etienne Klein que le temps était une prison à roulettes, on pourrait dire aussi une charrette à ridelles, de celles qui menaient à l’échafaud.

On voit que ce qui structure le temps, c’est l’enchaînement de la causalité repéré par notre cerveau à l’aide de la mémoire : la cause est toujours avant, et l’effet après, effet inévitable. Si nous cherchons nos lunettes, il nous faut retrouver le souvenir d’où nous les avions posées avant. Ces faits ne peuvent plus être changés une fois qu’ils sont arrivés puisque la flèche va toujours dans le même sens. C’est d’ailleurs au théâtre le ressort de toutes les tragédies depuis l’antiquité. Le spectateur en général sait de quoi il retourne dès le début et comment cela va finir. Il ne reste qu’à regarder comment la causalité détend le ressort. Aujourd’hui, le roman policier fonctionne exactement de la même manière, en nous donnant la fin avant le début, tout le jeu étant de remonter la piste des causes et des effets pour trouver le qui, le comment et le pourquoi. Cette prise de conscience devrait nous inciter à faire particulièrement attention à tous les commencements, toutes les causes initiales. Commencement de l’année, commencement de la journée… Commencement de chaque souffle, et même peut-être à l’instant avant les commencements puisqu’une fois que la balle est lancée, c’est trop tard. Vaste programme !

Qu’en serait-il si nous nous référions à l’analogie commune du temps avec un fleuve ? Cette loi de la causalité en serait-elle allégée ? Le cours du temps s’écoule depuis sa source jusqu’à la mer. Et nous, embarqués dans cette sorte d’ornière, sachant l’océan proche, quelle liberté nous reste-t-il  ? La réponse est déprimante et je ne vous la dirai pas. C’est donc certainement une façon d’écarter le mauvais sort, une espèce de formule magique qui nous fait dire que le temps passe comme si nous en étions le spectateur immobile, alors que nous en sommes tout autant prisonniers que sur la flèche de Newton. La ruse de cette métonymie par laquelle on attribue au contenant (le temps) les caractéristiques du contenu (nous) n’avait pas échappé à Ronsard :
« 
Le temps s’en va, le temps s’en va, ma Dame,
Las ! Le temps non, mais nous nous en allons… »


Serions-nous plus libres dans un temps considéré comme cyclique, à l’instar de la rotation des astres ? Etienne Klein récuse cette vision à deux titres.
Celui de la causalité d’abord. Si nous tournions exactement dans un cercle comme dans un manège, nous repasserions exactement sur le même point. Nous savons qu’une cause entraîne une conséquence qui devient la cause d’autre chose. Ainsi, cheminant le long de la circonférence, nous tomberions une fois revenu au point de départ, sur une cause déjà passée qui serait l’effet d’une conséquence qui n’avait pas encore eu lieu quand elle s’est produite. Logiquement impossible.

En Asie, la vision d’un temps cyclique est illustrés par la roue du samsara qui présente les choses un peu différemment. Il y a un monstre autour de la roue, qui la tient entre ses griffes et ses dents. Ce monstre, Yama, c’est justement le temps. La roue est divisée en rayons qui délimitent six mondes, de l’enfer au monde des dieux. Bien sûr, à force d’efforts et de l’usage vertueux du mécanisme de la causalité (le karma), on peut se frayer temporairement une place d’un monde d’en bas dans un monde meilleur, entre deux autres rayons. Mais comme la roue tourne, aucune position n’est jamais acquise et nous risquons de retrouver notre état précédent. Cette image s’applique évidemment aux changements majeurs qui peuvent survenir dans une existence, du SDF qui gagne au loto au chef d’entreprise qui devient SDF, avant peut-être un nouveau changement. Mais on peut voir régulièrement tourner la roue au cours d’une seule de nos journées. Une minute nous apporte de la bonne humeur, la suivante nous broyons du noir et puis nous sourions à nouveauUn jour, nous sommes heureux comme des rois et l’autre rapaces comme des misérables. Le sens est clair : tant que nous sommes dans le temps, nous sommes dans les griffes de Yama, en prison dedans jusqu’à ce que mort s’en suive et assujettis à la loi impitoyable de la causalité.

Cette conception nous ramène à la deuxième objection de Klein. Il dit que si nous devions tourner dans le temps et retrouver ce que nous avons vécu, alors nous devrions nous en souvenir et le reconnaître. Dans ce cas il nous serait impossible de réagir exactement de la même façon que la première fois puisqu’un homme averti en vaut deux. Certes mais sans tirer de conclusion sur le fond, cet argument contient en soi sa réfutation.

Puisqu’il s’agit de mémoire, il suffit d’un peu d’oubli, il suffit d’avoir oublié le premier tour au moment d’entamer le deuxième. Aurions-nous un passé, c’est à dire la conscience d’un temps déjà vécu, si nous ne nous en souvenions pas ? Dans la série Black Mirror, un épisode met en scène une femme qui revit chaque jour exactement le même cauchemar et se trouve amnésiée chaque soir, en guise de châtiment pour un crime qu’elle a commis. Chez les Grecs partisans de la réincarnation, les âmes devaient boire au Léthé, fleuve de l’oubli, avant de retourner sur la terre.

L’amnésie oblige à repartir à zéro, elle gomme le passé, tous les passés. En effet, notre voyage dans le temps nous offre plusieurs sortes de passés : récent, plus ancien et très lointain, sachant que ces définitions changent au fil du temps, à mesure que le récent devient ancien. De même nous avons plusieurs sortes de mémoire : mémoire immédiate, courte, mémoire ancienne, et aussi mémoire intellectuelle, mémoire affective. Le malades d’Alzheimer ne perdent pas toutes ces mémoires en même temps. C’est logique. 

En effet, on n’a pas trouvé de zone unique dans notre cerveau qui soit entièrement et uniquement dévolue au temps. On sait où sont les récepteurs de chacun de nos cinq sens, on sait quelles parties du cerveau sont responsables de l’attention visuelle et de notre compréhension de l’espace mais pour le temps, les neurosciences ont isolé de nombreuses zones selon la date de la chose à rappeler, et aussi les activités, leur durée, les interactions émotionnelles et relationnelles mises en œuvre. Un peu comme si notre cerveau considérait que la vie était prioritairement une expérience du temps.

C’est la révélation de Proust à la fin de sa recherche du temps perdu. Se rappelant comment il a avait eu la réminiscence d’un tintement de sonnette de son enfance, il comprend soudain que s’il peut l’entendre, c’est que le son avait toujours été là dans sa vie, sans discontinuité depuis son apparition jusqu’à ce jour. Ainsi, l’espace de Proust se limite au volume étroit de son corps mais le temps qu’il occupe est un amoncellement vertical jamais disparu. Il se voit ainsi « juché sur un sommet vertigineux ». Il explique : « J’avais le vertige de voir au-dessous de moi, en moi pourtant, comme si j’avais des lieues de hauteur, tant d’années.  »

Cette perception du temps rejoint la découverte d’ Einstein que l’espace et le temps ne sont pas séparés mais au contraire inséparables, formant quatre dimensions dans lesquelles nous nous déployons. Il n’y a plus l’espace d’un côté et le temps de l’autre, mais seulement l’espace-temps, le temps étant la dimension verticale dont parlait Proust. On comprend assez facilement que par exemple, pour définir l’emplacement de quelqu’un qui bouge dans une foule, il ne suffirait pas de donner ses coordonnées spatiales où alors celui que nous cherchons serait déjà parti ! Nous ne pouvons pas les séparer.

Puisque le temps est une dimension, il n’y a pas plus de raison que ce qui s’y trouve s’efface qu’il n’y aurait de raison que s’efface ce qui se trouve dans l’espace. Dans la dimension spatiale, je sais que dans quelques kilomètres, il y aura sur ma route un bon restau, et que, quand je l’aurai perdu de vue, il restera à sa place. Je pourrais même rebrousser chemin pour y retourner si l’envie m’en prenait. Ce n’est pas parce que j’en suis loin que cet espace a disparu. C’est la même chose pour le temps. Ce n’est pas parce que nous sommes loin d’un moment qu’ils disparaît. Il reste inscrit, mais dans la dimension du temps que nos yeux ne voient pas. Imaginons encore une danseuse qui évolue dans l’espace puis arrêtons-la. Si nous avions la perception de son passé, nous verrions empilés sous la dernière image toutes les images de son mouvement alors qu’elle serait immobilisée dans la dimension spatiale. Quand j’étais enfant, on m’avait donné un petit carnet orné du même dessin qui changeait de place à chaque page. Si on laissait les pages glisser assez vite sous les doigts, on voyait le bonhomme sortir de la page. Je ne savais ps que le livre fermé représentait la colonne du temps et tous ses instantanés.

La question suivante du temps comme une dimension vient du fait que le restaurant se trouve déjà là avant que j’y arrive. Est-ce à dire que de la même façon puisque l’espace et le temps sont inséparables, le temps de mon avenir est déjà inscrit ? Telle action m’attend-elle au tournant ? La logique dit que c’est vrai… On peut donc dire que le futur est déjà passé et que je n’ai qu’à interpréter le rôle d’un film déjà écrit dans ses moindres détails. Paradoxalement, cette vision des choses donne au moment présent, celui de l’interprétation, une valeur unique et d’ailleurs, lorsqu’on joue une pièce de théâtre pour la première fois, on dit qu’on la « crée », comme si l’écriture avait besoin d’être validée par l’incarnation. 

Une autre question ? Allez, puisqu’on peut faire demi-tour dans l’espace, pourquoi serait-il impossible d’en faire autant dans le temps ? Au dix-neuvième siècle, dans son livre La machine à explorer le temps, HG Wells l’a rêvé, les équations l’ont fait. Il est tout à fait possible de remplacer des plus par des moins, l’équation en est toujours valide. On pourrait monter le film à l’envers, et qui m’aurait empêchée de tourner mon petit carnet à partir de la dernière page ? Alors on pourrait faire mentir Apollinaire :
« 
Passent les jours et passent les semaines
                     Ni temps passé
              Ni les amours reviennent. « 

Quelles que soient les approches et les découvertes, que le temps soit linéaire ou cyclique, mesurable ou non, que l’avenir soit écrit ou pas, le temps, au niveau de notre perception, ne nous intéresse que parce que nous le vivons. Du coup, on ne peut le réduire à une dimension extérieure à nous : il nous est intérieur, il est en chacun de nous dans notre singularité.

De ce fait, pour reprendre la terminologie de Bergson, il existe un temps quantitatif, celui de l’accumulation mécanique et régulière des secondes, et un temps qualitatif celui qui appartient à l’expérience de chacun. Personne n’aurait la même perception du temps qui passe dans une pièce où nous serions vous, moi, le chat, la mouche et la plante… Et deuxièmement, à l’intérieur d’un même genre, le genre humain, par exemple, nous avons selon les évènements et les émotions, un ressenti variable du temps. Nous le ressentons tantôt plus long qu’un temps moyen d’horloge, tantôt plus court. Quand j’étais prof, je voyais parfois des élèves consulter leur montre à répétition : ils trouvaient le temps long. Mais s’il leur arrivait de s’exclamer « Déjà ? », j’étais heureuse qu’ils n’aient pas vu le temps passer, signe qu’ils ne s’étaient pas ennuyés. Parfois, on s’ennuie au point d’avoir envie de tuer le temps, ce qui est de bonne guerre, selon une expression qui a fait son temps, puisqu’à la fin c’est lui qui nous tue. Et parfois on voudrait le retenir tellement on est bien.
                               « O temps, suspends ton vol, suppliait Lamartine,
                      Et vous, heures propices, suspendez votre cours !  »
Tout en constatant comme tout le monde à peu près :
« Mais je demande en vain quelques instants encore
Le temps m’échappe et fuit. »

Temps du ressenti, de l’intérêt, de la peur ou de l’ennui, de l’affectivité, du sentiment, de l’émotion, ce temps « personnel » est difficilement mesurable tout en étant clairement perçu par chacun de nous. A la différence du temps objectif de l’horloge, le temps qualitatif se caractérise par l’expérience que nous en avons, toujours intime, changeante et personnelle, échappant à la généralisation.

Il y a un autre domaine où le temps est difficilement mesurable et unique pour chacun, c’est le temps de l’adaptation. Sadapter, c’est s’ajuster à une situation pour coïncider de façon optimale avec le moment présent. En nous menant à la rencontre d’une infinité d’expériences à vivre, le temps nous demande de nous adapter sans arrêt sur tous les plans. Cela sert à survivre d’abord, à bien vivre ensuite et cela ne se fait pas toujours en un jour. Les dinosaures n’ont pas su s’adapter et à force de millénaires d’inadéquation, ils sont tous morts. Nous aussi, nous devons nous adapter à des changements heureux ou malheureux : la fin d’une situation chérie, la mort d’un être aimé, la survenue d’une maladie, ou bien la célébrité soudaine, le billet de loto gagnant, la grossesse inespérée. En sommes-nous toujours capables ?

Il arrive que notre expérience dépasse nos capacités d’adaptation. Dans ce cas nous serons perturbés pour la suite de notre propre durée. Certains psychologues parlent de stress désintégrateur, désintégrateur de notre capacité à « prendre du bon temps ». Par exemple imaginons un enfant de maternelle, assis sur le banc avec ses copains pour attendre qu’on vienne le chercher après l’école. Si tout le monde s’en va avant lui, s’il reste seul avec son maître et sans nouvelles, il peut bien ne se passer que quelques minutes à l’horloge du préau, ce peut être pour lui le temps de la panique et de l’abandon, qui demeurera une fois le danger passé.

Si quelque chose s’est brisé là, anodin pour les adultes et peut-être même inaperçu, cela se répercutera dans son temps à venir et même selon les approches transgénérationnelles actuelles, dans le temps des descendants sur plusieurs générations. Donc, soixante ans plus tard, une partie de lui sera restée coincée dans ce moment d’insécurité. On est d’ailleurs devenus très bien conscient de ce phénomène pour les grands stress comme les agressions, cataclysmes ou actes terroristes puisqu’on a inventé des cellules de crise et des écoutes particulières pour traverser ces traumatismes. Dans le vécu psychologique, le temps perturbateur bloque le temps qui court. La disharmonie s’installe entre ce qui s’est figé et ce qui avance. S’il y a eu beaucoup de traumas, le vieillard n’est qu’un enfant craintif au cœur brisé.

Qu’on ait eu dans notre enfance de nombreuses raisons d’avoir peur ou non, l’issue fatale de notre parcours et l’incertitude du moment où nous la trouverons fait d’elle notre compagne plus ou moins consciente. « Avec le temps, va, chantait Léo Ferré, tout s’en va. » On peut vouloir lutter contre le temps, c’est à dire la mort, par ces ruses technologiques qu’on appelle transhumanistes. Elles sont de plus en plus perfectionnées, il y a de plus en plus de prothèses, de greffes, d’utilisations d’ordinateurs pour prolonger la vie, mais pour l’instant l’immortalité est loin d’être encore possible. La faucheuse aura le dernier mot, et nous ignorons quand.

L’autre moyen d’échapper à cette insécurité fondamentale, c’est la distraction, selon le mot de Pascal. A défaut de vivre plus longtemps, remplissons davantage le temps de notre vie. Mais dès que nous cédons à cette pulsion, nous prêtons le flanc à la tyrannie du gain de temps. En effet, ce besoin viscéral de distraction est une manne pour nos sociétés marchandes qui savent que le temps c’est de l’argent, pour qui sait le manipuler. Que ne dépenserions-nous pas en effet pour gagner du temps et pouvoir le remplir davantage ? Pour nous fatiguer moins ? pour en profiter plus ? Le temps est un argument de vente.

Dans L’avenir des simples, petit traité de résistance, Jean Rouaut pousse un cri d’alarme. Le temps que nous pensons gagner, en vérité il nous est vendu avec de graves conséquences. Puisque tout ce que nous faisions (avec du temps) on peut nous le vendre, tout ce que nous savions, nous n’avons plus à l’utiliser. Ne fais plus tes yaourts, ne râpe plus tes carottes, ne cuis plus ton cassoulet, et surtout ne prépare rien le goûter des enfants, je t’en vends. Ces exemples qu’on peut multiplier dans tous les domaines de la vie (ne perds plus ton temps à annoner sur ton piano, écoute mes décibels, ne va plus au théâtre, tu as la télé chez toi etc) nous rendent de plus en plus dépendant et ignorants de nos propres savoirs.

Sans attendre le fleuve du Léthé ou Alzheimer, nous voilà frappés d’une amnésie qui en quelques petites années biffe des millénaires de notre mémoire. Pour gagner quelques minutes, nous perdons des siècles de savoir faire et de pensée adéquate, nous les perdons pour le futur et les générations à venir. Ce qui nous est offert ne nous convient pas exactement ? Les contraintes s’accumulent ? Il faut du temps de transport ? Nous nous adaptons tout le temps. Rouaut pousse donc un cri d’alarme : le temps est transféré celui qui l’avait à celui qui le vend. Et qui le vend même à crédit. Privés de nos savoir-faire anciens, grevés dans notre avenir par ces crédits et l’incertitude du lendemain, notre présent est dépendant. Nous voilà doublement emprisonnés : une fois dans la prison du temps, une fois dans la prison de la marchandisation.

D’ailleurs, farcir une durée du plus grand nombre de choses possibles, est-ce vraiment du temps en plus? Si nous nous passons une musique ou un film en accéléré, aurons-nous vécu plus longtemps ? Imaginez-vous un danseur qui voudrait danser plus vite que la musique pour placer plus de pas dans le temps du morceau ? Tous les enseignants savent bien que l’apprentissage demande un temps incompressible de maturation, qui dépend de chaque individu et très peu du pédagogue. Il est donc inutile de charger par décret la besace du temps avec des programmes scolaires énormes et de vouloir aller plus vite que le temps. Agissant ainsi, nous aurons seulement raté l’instant de la beauté, piétiné les rythmes naturels. Car le temps abrite le rythme et le rythme est juste ou non.

Le rythme ne demande qu’une seule chose : qu’on le suive. Telle est la leçon de la nature que les citadins oublient à force de vivre sans relation avec elle. On ne fait pas pousser plus vite une salade en tirant sur ses feuilles et si on attend trop pour la cueillir, elle ne sera plus bonne. Il y a un temps pour tout disait l’Ecclésiaste : un temps pour rire et un temps pour pleurer, un temps pour planter, et un temps pour arracher. Ce n’est plus une question de temps, mais de tempo : la lumière s’éteint avec la dernière note et c’est beau. Mais comment entre-t-on dans le rythme de la beauté, dans le temps juste ?

Le tempo n’est pas donné par la pensée. Elle est nécessaire au balbutiement, mais elle est lente. Un joueur de tennis laisse son corps répondre au rythme du match et à l’arrivée de la balle. S’il devait toujours penser « Attention, maintenant je dois lever le bras pour renvoyer la balle », il est clair qu’il serait systématiquement en retard. D’ailleurs un danseur qui indéfiniment passe son temps à compter les temps dans sa tête rate le rythme, à côté du moment juste et du mouvement de la joie. Alors quoi ? Ce qui fait le bon danseur, c’est l’amour de la musique, c’est l’écoute du son, l’adéquation du corps. Ce qui fait le bon photographe, c’est l’amour des formes et des couleurs, c’est la vision de l’instant et l’action juste de l’instantané. Et à ce moment, dans le jaillissement de l’intuition, il y a me semble-t-il un don de tout l’être à la beauté de l’instant : à la danse, à l’image. Chaque instant devient la célébration de l’instant et cela ouvre la porte d’une autre dimension, où il n’y a qu’un sentiment de présent, de présence, d’être.

Ces moments que l’on peut contacter par le cœur en donnant toute notre attention au présent sont exceptionnels dans une vie faute de notre disponibilité. Ils se laissent mieux approcher dans la méditation, du fait que nous nous accordons alors un temps où rien d’autre ne nous intéresse que la découverte du présent. Comment fait-on ?

Il faut déshabiller le présent des oripeaux de notre passé parce qu’ils voilent la perception du présent. Par un processus d’épurations successives de ce qui le cache, nous nous rapprochons de lui. Mais que faut-il donc dégager ? Nos pensées n’appartiennent pas au présent, ne serait-ce que parce que nous pensons avec des mots appris dans un autre temps que nous ramenons au moment présent par un processus mécanique de notre cerveau. Si notre attention se détourne de la pensée, qui sommes-nous dans ce moment là ? Si nous fermons les yeux, simplement décidés à nous intéresser au cadeau du temps qu’on appelle le présent, que se passe-t-il ?

Comment nous appelons-nous ? Quelle est notre personnalité ? Pour y répondre, il faudrait des mots, nous rappellerions tout le passé à squatter le présent, nous vagabonderions de pensée en pensée et nous sortirions du moment présent. Alors, si nous persévérons, si nous nous contentons de percevoir et de prendre conscience de ce qui nous est donné, l’instant présent nous apprend que nous ne savons pas non plus vraiment quel âge nous avons sans rappeler à nous notre mémoire. C’est à dire le passé. Ce dépouillement de tout ce qui nous constitue dans le temps jusqu’à ce qui nous paraît le plus intime aurait de quoi nous faire peur si malgré tous les épurements, nous n’avions pas toujours cette impression d’être.

Lorsque la peur nous quitte, nous sommes prêts pour guérir de la blessure du temps et n’en garder que les présents. Nous comprenons que tout ce que nous croyons « nous », tout ce que le temps nous a donné : notre nom, notre apparence, nos pensées, notre âge, notre sexe, notre histoire etc, ne sont pas lunique composante de nous. Nous sommes aussi ce qui reste quand tout ça a disparu. Nous existons dans le temps et nous en disparaîtrons, c’est une évidence mais en même temps nous sommes vivants, dans une dimension hors du temps. La pensée qui appartient au temps en a peur comme on a peur de l’inconnu. On ne l’approche que par le cœur. Cette dimension-là ne pourra pas mourir, puisqu’elle n’est pas née non plus, parce qu’elle est seulement. Comme le disait Apollinaire: « Les jours s’en vont, je demeure ».

Nous comprenons alors le nom étrange que Dieu révèle à Moïse : Je Suis, ainsi que la dénomination de Maharshi : le Soi, c’est à dire ce qui est. Nous réalisons soudain que le fleuve du temps coule entre deux rives et que la flèche prend place dans un espace vierge. Dans ce qui est est tout ce qui passe. Le temps surgit du non temps, et nous découvrons que nous sommes ce non temps d’où surgit le temps. Nous n’en sommes donc plus les jouets. Et tandis que notre corps se détend dans cette perception, nous vivons une différence de notre perception de l’espace. N’étant plus limité par des formes : la ville, les murs et nos frontières corporelles mêmes, nous nous déployons, notre conscience s’épanouit. Lorsque sur la feuille blanche, la ligne du temps passé et futur s’efface, il reste la feuille blanche. Le non-temps.

Peut-être que notre présent, notre futur et celui de toute l’humanité, peut-être que toutes nos vies si nous croyons en la réincarnation, et tous les temps depuis le big bang, sont en même temps dans la présence de ce non temps. Peut-être que le déploiement du temps n’est qu’une perception, une illusion fournie par notre cerveau de   sorte que nous sommes aptes à lire un livre qui aurait été illisible si les pages étaient restées empilées derrière la couverture. Qu’importe au fond, puisque l’expérience de l’instant présent nous montre que nous sommes aussi cela. « Avant qu’Abraham fût, je suis », dit Jésus. Nous sommes dans le temps et sans le temps.

Alors, en nous synchronisant avec le Soi dont l’intelligence et l’amour dépassent les nôtres, nous devenons un avec lui et plus la peine de nous inquiéter de contrôler notre existence pour nous préserver des aléas du temps, pour chercher à planifier, pour tenir tête au passé et à l’avenir avec notre petite pensée et nos informations insuffisantes. Il ne s’agit pas de nous relâcher dans une indolence définitive, mais de nous laisser pénétrer de cette énergie d’amour et sagesse infinie pour recueillir les bonnes informations pour notre vie et celle des autres.

Alors nous verrons surgir de lui comme par miracle, de joyeuses synchronicités. Les bouddhistes disent que l’on troque le destin de fatalité pour un destin de providence. Et justement, aujourd’hui la physique quantique nous a appris que les ondes sont libres et que toutes sortes de futur coexistent en attendant le regard de l’observateur. Combien de futurs sont-ils dans la main d’Allah ? Lequel actualiserons-nous par notre regard connecté à la source sans temps ? Le soleil se lève et il se couche, il marque les jours et amène les changements, les naissances et les morts, et c’est bien. Mais aucun changement ne peut effrayer celui qui sait qu’il est aussi ce qui est. Le temps a perdu ses griffes.

Compassion

Pour la vidéo youtube de cette conférence, c’est ici : https://youtu.be/0Y66MAGO8do (sautez les deux premières minutes qui sont des essais).

Choisir de parler de la compassion, quand j’ai programmé cette conférence il y a plusieurs mois, ce n’était pas forcément une bonne idée pour l’audimat car la plupart du temps nous sommes beaucoup plus intéressés par nous-mêmes que par autrui, surtout si autrui est plus malheureux que nous, surtout si c’est un abruti en trois lettres et encore pour 1000 autres raisons. J’avais donc choisi la formulation « A quoi sert la compassion ?» pour faire miroiter quelque profit, pas d’ordre matériel bien sûr car la compassion amène d’habitude plus de dépenses que de profit. De ce fait, ma réflexion s’orientait vers ces questions : si la compassion sert à quelque chose, c’est sur quel plan ? à qui sert-elle ? Comment ? J’en étais là lorsque l’annonce du corona virus, éclatant dans notre ciel à peu près serein, a rendu la question de la compassion intéressante. Intéressante ? Non, cruciale car nous sommes devenus en passe d’en avoir besoin, ou de devoir en faire preuve, ou les deux. En allant applaudir les soignants deux minutes au balcon tous les soirs, les gens plébiscitaient la compassion pour elle-même. Apparemment il n’y avait donc plus besoin de se demander à quoi elle servait : c’était devenu clair, la compassion, ça sert à vivre ! En un instant, toutes les interrogations, les analyses m’ont directement menée à une seule question vitale : puisque la compassion c’est la vie, en avons-nous, ou non ? En avons-nous assez ? Pour qui ? Quelles qualités aurions-nous besoin de développer pour accroître notre compassion en ces temps difficiles ? Avoir de la compassion, ce n’est pas si facile.

Pour répondre à la question, commençons par vérifier que nous sommes d’accord sur le terme. Arrêtons-nous d’abord au radical : passion. Il vient du latin patior qui signifie supporter, souffrir. Le mot médical « patient » est de la même origine, et le mot de « patience » indique combien peu nous aimons attendre et quelle souffrance cela représente pour nous. La crucifixion de Jésus et les mauvais traitements qui précédèrent ce supplice portent aussi le nom générique de Passion. Il y a de la souffrance dans la passion. L’amour fou se nomme passion. L’étymologie nous soufflerait-elle aussi que la passion amoureuse serait une souffrance, comme toutes les autres les passions ? On retrouve ce radical en grec, sous la forme française –path, comme par exemple dans sym-pathie, em-pathie ou les mots path-ogène et path-ologie ou path-étique… En latin comme en grec, ce radical nous ramène à notre ressenti. Qu’en est-il de la passion quand elle est préfixée ?

Le préfixe cum signifie avec, ensemble. Il pose la question de notre rapport de notre relation avec nous-mêmes certes, mais surtout avec les autres. Pour qu’il y ait de la compassion, il faut que nous souffrions ensemble, avec quelqu’un qui par sa peine-même devient notre proche, notre prochain comme on dit. Il faut donc un déclencheur extérieur à nous : la souffrance de l’autre, qui jouera le rôle du stimulus. Cela passe par un « sentiment pénible » comme dit pudiquement le vieux Larousse de 1914 que j’ai consulté à ce sujet. Ce sentiment pénible met le compatissant en route pour alléger chez l’autre une souffrance qui lui est désagréable à lui. Et c’est donc un profit indéniable et immédiat d’être soulagé soi-même en voyant l’autre souffrir moins. Le vieux Larousse avait une vision pragmatique et intéressée de la compassion…

Encore faut-il avoir gardé en nous les capteurs de ce genre de stimulus, l’espace de ce sentiment qui s’émeut de la souffrance d’autrui et qu’on appelle l’amour. La compassion part du cœur et vole au secours d’autrui dès qu’il en a besoin. Autrement dit, si nous n’avons pas la conscience de l’autre, si nous ne sentons pas que nous ne sommes pas tout seuls sur la terre, il nous manque le préfixe. Dans ce cas il ne peut y avoir de compassion. Et si nous admettons que d’autres existent, mais séparés de nous, sans aucune influence sur nous, nous ne sommes pas non plus ni avec eux, ni ensemble. Les petits enfants pour qui les frontières du corps et les carapaces du cœur et de l’esprit sont encore fines pleurent en voyant un autre enfant pleurer. Ils sont touchés du malheur d’autrui, ils s’en approchent. Eux, ils en ont, de la compassion. Et nous ?

Il me semble que non. Nous, dans l’immense majorité des 8 milliards que nous sommes, nous ne disons pas comme Amma que lorsqu’un seul d’entre ses amis l’appelle du bout de la terre, c’est comme si on lui tirait un poil du bras et qu’aussitôt, elle est avec eux. Nous ne nous levons pas en courant, l’écuelle à la main, pour offrir notre soupe comme le curé d’Ars dès que quelque chose en nous ressent l’appel d’un affamé. Nous ne préférons pas avoir faim pour qu’un autre soit rassasié, ou alors je me trompe ? En vérité, nous sommes tout à fait capable d’ignorer la détresse qui ne nous concerne pas.

Nous regardons la télé au dîner et nous voyons des ourses blanches condamnées avec leurs bébés sur une carpette de glace fondante ou les Syriens en apocalypse et les Yéménites, et les Somaliens, et les Soudanais, et les Congolais, et les Nigérians et près de 156 pays en famine, nous regardons les corps troués par des os, les yeux innocents et fous des enfants torturés par la faim pendant que nous jetons nos restes. Nous savons que des milliers de gens meurent de la faim tous les jours. Nous hochons la tête, et puis nous tournons la page. Nous choisissons le film de la soirée. Pourquoi pas un film d’horreur ? Nos habitudes confuses demandent des émotions alors que l’horreur est à notre porte, je veux dire sur notre terre.

C’est que pour nous protéger de ce « sentiment pénible » décrit par Larousse, nous avons anesthésié nos sentiments, nous avons glissé vers l’endurcissement et remplacé la douleur devant l’insupportable par l’indifférence, l’insensibilité, la dureté, la sécheresse du cœur. Nous avons banalisé la souffrance quand elle touche autrui. Les premiers naufrages de migrants étaient des traumatismes ? Les suivants seront une habitude. Parfois même, si les opprimés protestent, nous en avons peur. Nous érigeons des barricades et des états policiers, nous imaginons que les malheureux en veulent par nature à notre tranquillité, à notre bonheur. Voilà comment l’absence de compassion a la capacité de se muer en hostilité. « Salauds de pauvres, » disait Coluche. Nous soupçonnons le Chinois malade d’en vouloir à notre santé, le SDF nous agace. Nous ne voyons plus en eux que le danger qu’ils représentent pour nous. Au lieu d’aller vers eux, nous nous en protégeons. Pourquoi ?

Parce que dans notre grande majorité, comme notre cœur s’est carapaçonné, cette carapace l’empêche de vibrer l’amour. Disparu le sentiment d’être ensemble, encore moins avec ces gens qui sont loin, avec ceux qui sont différents de nous, avec des animaux. En général, notre conscience n’est ouverte qu’à notre périmètre personnel, nous, nos enfants, notre maison, nos parents, nos amis, si bien que ne concevons aucune interdépendance entre ce qui se trouve en dehors de ce périmètre et nous. Nous ne concevions, plutôt, car tout à coup, le covid 19 est arrivé. Il nous a rappelé qu’il suffisait qu’un malheureux tousse en Chine pour que la planète entière soit infectée et notre vie privée, affectée.

Alors nous nous sommes tous trouvés d’une façon ou d’une autre devant le même choix existentiel sans réussir à l’occulter complètement, comme nous l’avions beaucoup fait. Allions-nous privilégier la peur ou l’amour ? Cette crise qui dure est-elle en train de nous refermer dans l’isolement de quatre murs et d’un masque triple épaisseur comme un papier toilette ? Ou alors est-ce une occasion d’apprendre à aimer, aider le monde comme un seul pays, une seule famille, un seul périmètre « personnel » ? Le corona est-il le caveau ou est-il le berceau d’un nouvelle compassion ?

Nous serions heureux de ce réveil des forces du cœur je pense car quelque chose en nous se languit de l’amour. La preuve en est que nous avons besoin qu’il existe des gens compatissants. Dès qu’on entend parler de l’un d’eux, on crie à l’extraordinaire, on en fait un saint, on accourt. On révère Gandhi, mère Thérésa, le Dalaï Lama, Nelson Mandela ou l’abbé Pierre. Ces êtres nous soulèvent et ils ont suscité à leur suite de nombreux engagements. Les Restos du cœur restent en lien direct avec Coluche par delà sa mort.

La compassion peut prendre en effet de nombreuses formes, mais la base est la même : nous devons être capables d’une part d’empathie. Tu souffres ? Je souffre ta peine avec toi, comme toi. L’empathé (avec un H) souffre dans sa propre personne en se mettant à la place de l’autre, il ressent ce que l’autre ressent. C’est ainsi qu’il devient insupportable au curé d’Ars de manger sa soupe quand il ressent les crampes d’estomac du pauvre du village. L’empathie d’ailleurs est forcément un élément d’ouverture de conscience parce que l’égo s’oublie pour entrer dans la perception de l’autre. L’empathé quitte ses principes, ses croyances et ses propres peurs le temps de sa communion avec celui qui peine. Son esprit s’ouvre et souffle la créativité de l’amour. 

Cette nécessité de l’empathie préalable explique d’ailleurs que la compassion la plus commune soit ce que j’appellerai son degré zéro : nous abstenir d’anti-compassion, éviter de nuire. Puisqu’il s’agit simplement de ne pas faire à l’autre ce que nous ne voudrions pas qu’on nous fasse comme dit le proverbe, plus la chose est facile à ressentir, plus ce niveau de compassion est facile à mettre en œuvre, sans même porter ce nom ! C’est en effet simplement la base des bonnes manières. Je n’aime pas qu’on me claque la porte au nez, je la tiens pour la personne derrière moi. Je n’aime pas avoir la plus petite part de la tarte, je ne la laisse pas à mon voisin, et vu que je n’aime pas qu’on me marche sur les pieds, je fais attention où je mets les miens.

Plus difficile est la maîtrise de nos paroles, même au degré zéro de la compassion, alors qu’il s’agit seulement de ne pas nuire. Par exemple, puisque je n’aime pas qu’on dégoise sur ce que j’aime, j’évite de dire du mal de ce que d’autres pourraient apprécier. Une chanson de Maurice Chevalier, célèbre en son temps, disait à peu près la même chose : « Si vous n’aimez pas ça, n’en dégoûtez pas les autres. » Cela implique de laisser à autrui un espace, son espace vital et de ne pas le polluer par nos propres opinions.

Or, si j’en juge par moi-même, il nous est presque impossible de ne pas avoir d’avis sur tout : sur les gens qui nous sont proches et globalement sur nos congénères, la société et jusqu’à la propreté des caniveaux. Tant que nous gardons le silence et que nous n’agissons pas de façon à marquer notre désapprobation, nous sommes dans le début de la compassion en évitant de faire subir à l’autre ce que nous ne voudrions pas qu’il nous dise. Mais il est rare qu’on s’y tienne. Tôt ou tard, là comme pour le reste de notre endurcissement, notre jugement d’autrui devient un laisser-passer de malveillance, le nombre d’appels de dénonciation à la police pour non respect du confinement en témoigne.

Dans le cadre de l’éducation, il y a bien sûr une sorte d’obligation de nous mêler de la vie de nos enfants pour les élever de notre mieux. Hélas, notre éducation peut rapidement quitter le cadre de la compassion, voire de la bienveillance. Par exemple, il faut à un moment enseigner l’ordre, genre : « Range tes jouets maintenant », mais nous pouvons aussi avoir une idée sur la façon de le faire où nous outrepassons le territoire enfantin. En jugeant méchamment l’enfant dans son expression alors que nous n’aimons pas être jugés nous-mêmes, nous nous montrons incapables même de ce degré zéro de la compassion qui s’arrête à l’absence de nuisance.

Car dans ce cas, prenons conscience que, même si nous n’agissons pas dans une intention malveillante, notre parole a un impact négatif sur le développement de l’enfant. Quand j’étais prof, cette habitude des parents de se mêler de tout exaspérait les ados. Je me souviens d’une rédaction dans laquelle ils devaient leur rédiger un mode d’emploi à l’usage de l’adolescence. Nous avons bien ri en découvrant en creux les travers de leurs parents. A part de continuer à les appeler Mon chéri en public comme quand ils avaient trois ans, il s’avérait que ces parents étaient accablés de nombreux défauts : Avoir un avis (défavorable bien sûr) sur le genre de musique qu’ils écoutaient, sur leurs goûts vestimentaires, sur leur vocabulaire et même leurs expressions favorites, sur leurs émissions préférées, j’en passe et des meilleures. Il était clair que certains adolescents ne se sentaient pas reconnus et vivaient dans la certitude d’être incompris et solitaires. Leurs parents je pense ne s’en doutaient pas et c’est un point important.

En effet, après l’empathie, nous touchons ici une deuxième condition à l’exercice de la compassion : le degré de conscience ou de lucidité que nous avons de nos actes. Il est évident que dans la grande majorité des cas, nous évitons de causer consciemment du tort aux autres, au moins à nos enfants et aux gens que nous aimons ! Mais si nous ne nous en rendons pas compte, qu’est-ce qui nous empêche de nuire sans intention de nuire ? Qu’est-ce qui nous empêche de l’ignorer une fois notre méfait commis ? La compassion comme absence de nuisance dépend donc du degré de conscience que nous avons des choses et des autres. Moins on est conscient, plus on fait du mal sans même nous en rendre compte. En un mot, plus nous sommes inconscients, plus nous sommes malfaisants.

On le voit partout. La majorité des hommes qui battent femme et enfants le font sous l’emprise de fragilité psychologique, de l’alcool ou de drogues qui les séparent de la conscience de leur famille et de celle de leurs actes. La majorité des soldats ont été embrigadés et conditionnés pour qu’ils ne se sentent pas ensemble avec leurs ennemis, avec leur cible, mais si différents d’eux que l’ordre donné ait plus d’importance qu’une vie, sans qu’aucun doute les effleure. Le colonialisme a dévalorisé les nègres au point de les donner à voir et à palper à l’exposition universelle de 1889. Celle-ci était pourtant censée prôner la liberté, l’égalité et la fraternité pour le centenaire de la révolution, mais presque personne n’y trouvait à redire : c’était une devise valide intra-muros, nous n’avions pas conscience que pour être juste, elle devait être universelle. La torpeur de notre conscience est donc un obstacle majeur à la compassion, pire : c’est le lit de la malfaisance.

Nous sommes tous concernés, et je vais vous en donner deux exemples très différents. Il y a un domaine par exemple où nous faisons preuve d’une hostilité aussi active que non consciente. Nous aimons la viande ou le poisson. Nous savons que pour cela nous devons tuer, alors que nous-mêmes, nous avons peur de mourir. Que dis-je, mourir ! Nous avons même peur des agressions, il n’y a qu’à demander aux vendeurs de portes blindées ou au lobby des armes. Il n’y a qu’à voir l’arsenal des mesures répressives et intrusives mises en place après les attentats. Il n’y a qu’à voir les dérives du confinement et des amendes répressives. Il ne nous échappe donc pas que 1) nous devons tuer pour manger de la viande, et que 2) nous aurions peur d’être tués nous-mêmes, ou ne serait-ce que malmenés.

Seulement, notre cerveau ne fait pas la connexion entre ces constatations banales et notre comportement. Nous avons oublié le préfixe cum, cet « avec » nécessaire à la compassion. Ayant la sensation d’être complètement séparés des animaux et ayant creusé un fossé entre eux et nous, nous ne voyons pas ce que notre conduite a de contraire à la bienveillance et la compassion. Cette distance rend impossible l’empathie autant que la prise de conscience. Qui de nous ressent devant une tranche de saucisson que le cochon avait une vie avant d’être traversé par notre cure-dent ? Le commandement des tables de la loi « Tu ne tueras point » s’invalide dès qu’il ne s’agit plus de l’être humain. Je ne juge pas ce que nous faisons, j’ai mangé des kilos de viande depuis ma naissance et je ne suis pas devenue vegan, mais il devient urgent de voir lucidement ce que nous faisons, d’autant que nos conditions d’élevage deviennent de plus en plus inhumaines. Ouvrir notre conscience, ne serait-ce qu’un peu, ne serait-ce que pour choisir moins ou différemment notre viande devrait être possible et un entraînement à la compassion.

Dans tous les domaines, cet effort de lucidité sur nos actes, ce qui les motive et leurs conséquences, examinés avec les lunettes de la compassion me paraît important. J’ai même dit urgent. Pourquoi ? Parce que cette sorte d’anti-compassion que nous mettons en œuvre négligemment, elle est celle de la cour des petits. Dans la cour des grands, on détruit à grande échelle, on fait la guerre, on déforeste, on affame et on écrase. On gagne de l’argent, on trafique, on joue et on s’amuse, on pille et on se fiche de ce qu’on fait. On pratique l’anti-compassion à tire-larigot, les victimes se chiffrent par dizaines de millions, dans tous les genres de la vie. Les êtres humains bien sûr, et aussi les animaux dont en moins de cinquante ans les trois quarts des espèces se sont soit effacées, soit sont en voie de disparition. Et encore les plantes et les arbres, et même la terre qu’on brûle et qu’on fragmente sans un soupir.

Les auteurs de cette destruction sont-ils différents des autres ? Pas du tout. Nous partageons avec eux à peu près la même inconscience, donc la même absence de compassion. Alors quelle différence entre eux et nous ? Ils ont plus de pouvoir et plus d’imagination que nous pour savoir comment s’en servir.

Après notre régime carnivore, voici un deuxième exemple quasiment universel, dans lequel nous sommes des handicapés de la compassion, la plupart du temps sans en avoir la moindre idée. C’est notre attitude envers notre propre personne. Charité bien ordonnée commence par soi-même dit le proverbe. Quoi ! La compassion c’est être égoïste alors ? Que voilà un beau paradoxe ! Non, il ne s’agit pas de prôner l’égoïsme et d’emporter pour nous tous les rouleaux de papier toilette à la première rumeur de confinement ! Il est question dans le proverbe de charité, c’est à dire d’amour pour les malheureux. Il existe une part malheureuse en nous qui a besoin de notre compassion, mais souvent, nous ignorons notre moi souffrant.

Sans remonter aux souffrances enfantines, examinons comment nous nous traitons maintenant que nous sommes adultes. L’auto-compassion consiste d’abord à ne pas nous causer de tort, il nous faut donc là comme ailleurs, avoir conscience de nos actes et de nos propos envers nous. Sommes-nous sûrs de nous abstenir de nous nuire ? Nous abstenons-nous d’écarter nos plaintes,  des addictions et autres mauvais traitements ? Tenons-nous compte des appels de notre corps ? J’ai bien peur que non.

Par exemple, nous l’ignorons au point de lui cogner le pied dans la porte, de lui couper le doigt avec l’aubergine. Il n’a plus faim mais nous reprenons une assiette, il a sommeil mais nous le laissons devant le film, il veut faire pipi mais nous lui disons que ça peut attendre et ensuite nous poussons sur sa vessie pour la vider plus vite. Nous lui tirons les cheveux pour nous coiffer, nous lui faisons saigner les gencives pour nous laver les dents, et nous…, nous… De combien de brimades nous rendons-nous coupables envers notre corps jour après jour ? Mais notre attitude est si mécanique et inconsciente que nous ne nous en rendons même pas compte. Et pourtant, si nous étions des enfants à la merci d’un adulte, que dirions-nous qu’on nous remette une platée quand nous sommes rassasiés, qu’on nous empêche d’aller faire pipi quand nous avons envie, qu’on nous tire les cheveux en nous coiffant etc ? Nous qualifierions cela du même nom que les services sociaux : maltraitance.

Quand j’étais petite, il y eut une année sur le mur de la classe une image illustrant deux foies. L’un était rouge et florissant, l’autre dans un état pitoyable et dégoûtant, cirrhotique. Voici les méfaits de l’alcool nous commentait la maîtresse. Pourquoi éviterions-nous de boire un coup si nous ne savons pas les dégâts que cela occasionne ? La conscience en amont permet d’éviter d’entrer dans l’addiction. Récemment j’ai vu une affiche avec deux poumons, conçue sur le même principe. Tels sont les méfaits du tabac, disait l’infirmière. Il n’y a pas que les addictions physiques par lesquelles nous nous nuisons sans conscience de le faire.

Ce que j’ai dit du corps pourrait fort bien être dit du reste de nous. Il y a toutes sortes d’addictions de l’excès de travail à l’excès même de dévouement… Qui n’a jamais vécu des épisodes de marche ou crève sans la moindre empathie ? De combien d’auto-jugements défavorables sommes-nous victimes ? Il paraît que nous sommes traversés, dans les bons jours ! par plus de cinquante mille pensées, parmi lesquelles plus de 70 % sont négatives. Là-dessus, il en reste plusieurs milliers dirigées contre nous. Tous les jours… Est-ce là de la compassion ? 

Il est donc clair que nous devons nous exercer à plus de lucidité, envers nous d’abord, pour découvrir combien nous devons nous entraîner à la compassion. Car heureusement, s’il faut de l’inconscience pour manquer de compassion, a contrario, la prise de conscience l’éveille. Voilà pourquoi toutes les initiatives qui accroissent la conscience sont des relais de compassion. Alors, reprenons le proverbe « Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’il te fasse », inversons-le et disons-nous : « Ne te fais pas toi-même ce que tu ne voudrais pas qu’un autre te fasse. » Soit, selon la formule lapidaire de Fabrice Midal : « Foutez-vous la paix ! »

Il nous faut donc retrouver l’empathie, développer la lucidité et la conscience ouverte. Ensuite aurons-nous réuni les conditions pour devenir vraiment compatissants ? Eh bien non ! Pour que notre compassion soit réelle, il faut qu’elle soit active, qu’elle se manifeste, ou alors c’est du théâtre. Et sa manifestation nous donnera encore des moyens de nous améliorer nous-mêmes.

Par exemple, nous pouvons être amenés à donner un conseil. Nous en possédons d’ailleurs en général une assez grande réserve que nous prodiguons sans difficulté. Sauf qu’une question se pose : est-ce que nous donnons les bons conseils ? Par exemple, si nous sommes avec quelqu’un en détresse psychologique, sommes-nous d’une plus grande stabilité que celui qui souffre, avons-nous une vision vraiment plus claire de la situation ? Ne serait-ce qu’en reconnaissant notre impuissance et en orientant vers plus avisé que nous ? Un mauvais conseil provoque parfois plus de grabuge que de soulagement.

Si nous voulons être compatissants, il nous faudra donc accepter d’apprendre et de nous former pour acquérir la connaissance adaptée aux situations, et cela dépasse le cadre d’un conseil à donner. Nous voulons soulager la maladie d’autrui ? Commençons par acquérir un savoir médical. Nous voulons soulager l’inculture ? Commençons par nous cultiver. Apaiser les autres ? Attachons-nous à rencontrer notre propre paix. La compassion nous montre donc où est notre travail, qu’il soit interne, sur nos propres faiblesses, ou externe. Dans ce cadre, toutes les crises de la vie et celle que nous traversons ne fait pas exception, toutes les crises sont des opportunités de progrès. Mais on voit que si c’est ainsi que ça fonctionne, la compassion pose un nouveau problème. A savoir qu’il y faut de l’engagement, à commencer par accepter de nous modifier de l’intérieur…

L’engagement est donc une autre exigence de la compassion. Car s’il n’y avait qu’à donner quelques conseils en passant, on s’en tirerait bien. Mais dans la plupart des cas, c’est insuffisant. Or l’engagement demande de la générosité et du courage. Bien sûr, la générosité de la compassion est en grande partie financière et toutes les associations humanitaires le savent bien. La prise de conscience de cette composante devrait d’ailleurs autoriser beaucoup d’entre nous à accepter la prospérité dans nos vies. Cela pourrait nous conduire à réviser certains de nos jugements sur la fortune et à dépister certains de nos comportements limitants. Nous pourrions être riches par altruisme, n’est-ce pas sympathique ? Sans un minimum d’aisance il n’est pas possible d’aider financièrement et la seule vraie question est l’usage qu’on fait de l’argent. Je ne parle pas bien sûr des fortunes si colossales qu’elles en deviennent abstraites, mais ce danger ne menace pas grand monde…

A part la générosité financière, il y a aussi des engagements qui réclament une générosité de temps. Tous les bénévoles des associations qui donnent de leur temps sans compter le savent bien. Aucune association ne pourraient fonctionner sans eux, et cet engagement de temps peut devenir l’engagement d’une vie entière. Il y a aussi les compatissants de l’amitié, ceux qui visitent les malades, qui font des maraudes pour les sans-abris, qui gardent les enfants gratuitement etc. Et puis les compatissants qui agissent ainsi dans le cadre de leur profession. 

La liste des engagements est presque infinie du fait de nos différences, du fait de la diversité des besoins et des souffrances à soulager, et parce que comme on vient de le voir, ils peuvent se manifester au plan personnel ou associatif, ou sur le plan social et politique, ou d’autres encore. Au plan personnel, on partage une partie de sa paye à qui en a besoin. Au plan politique, plusieurs ont œuvré pour que le fait de subvenir à ses besoins ne relève plus de la compassion et de la charité.

En France, même si l’État avait créé une assistance médicale gratuite pour tout Français malade et indigent en 1893 tant la misère était grande, même s’il y eut des hospices pour les vieux qui crevaient dans la rue, on peut dire que la création de la sécurité sociale est l’expression d’une compassion politique. Avec le Covid 19, nous avons entendu parler d’horribles destins, de décès ou de ruines dues aux dépenses médicales aux USA où la couverture sociale est presque inexistante. Notre Sécu est née quelques semaines après la fin de la deuxième guerre mondiale dans un contexte économique détruit par la guerre mais dans un besoin d’humanité comme un cri de révolte et d’espoir. On peut ranger dans cette compassion d’état l’assurance chômage, la retraite, les congés payés, les congés parentaux… Il a fallu à la source de toutes ces manifestations des gens engagés.

Engagés et courageux. Telle est encore une qualité que nous devons développer en nous pour devenir vraiment compatissants. En effet, la compassion peut amener à s’opposer à une pratique destructrice, quel que soit le niveau où elle existe. Or s’opposer, ça peut être dangereux. Ne serait-ce qu’au plan personnel, la compassion peut amener à contredire et contrarier l’autre. Cela suffit à créer le danger. Au plan politique, tant que notre monde ne vit pas dans la loi générale de la compassion, tant que nous vivons dans un système de clivages raciste ou religieux, dans un système d’exploitation des uns pour le profit des autres, la compassion pour l’opprimé peut devenir extrêmement dangereuse.

Le compatissant prend des risques majeurs. On connaît le sort de Socrate, qui dut boire la ciguë, la mort de Jésus sur la croix. Plus près de nous, on sait combien il a fallu de courage à Mandela ou à Gandhi pour tenir au milieu des épreuves et des emprisonnements. Martin Luther King fut assassiné. Mais c’est tous les jours que des défenseurs du bon droit, des droits de l’homme ou de la femme sont battus, emprisonnés, assassinés et très peu de gens s’en soucient. Guy Béart avait écrit une chanson sur ce thème : Le premier qui dit la vérité, il doit être exécuté. La compassion active ne connaît pas la demie mesure.

Elle va jusqu’au bout quand elle brûle d’amour, puisque l’amour brûle toutes les peurs jusqu’à celle de la mort. Cela se vérifie aussi dans une autre forme de courage, à savoir l’oubli de soi pour le bien de l’autre, juste parce qu’il en a besoin. Quand j’étais enfant, j’avais été impressionnée que Saint François ait embrassé un lépreux à l’époque où on pensait la lèpre plus contagieuse que le corona. Et pourquoi ? Simplement parce qu’il avait été pris de compassion pour le confinement absolu dans lequel on tenait ces pauvres hères. Aujourd’hui, des dizaines de médecins à la retraite qui auraient pu rester tranquillement confinés ont repris du collier spontanément. Et quand on regarde la vie des grands compassionnés on voit bien que cet amour leur a donné une force étrange et contagieuse. Cela leur a permis de traverser les épreuves ou de quitter la vie dans la sérénité et la joie.

De nos jours, cette force de l’amour que seules les religions et certains sages exaltaient autrefois devient un sujet scientifique. Einstein dans une lettre à sa fille publiée récemment donne ainsi son point de vue : « Il y a une force extrêmement puissante pour laquelle jusqu’à présent, la science n’a pas trouvé une explication officielle. C’est une force qui comprend et régit toutes les autres et est même derrière tout phénomène qui opère dans l’univers et qui n’a pas encore été identifiée par nos soins. Cette force universelle est l’Amour. » Puis il conclut : «  Après l’échec de l’humanité dans l’utilisation et le contrôle des autres forces de l’univers, qui se sont retournées contre nous, il est urgent que nous nous nourrissions d’un autre type d’énergie. Si nous voulons que notre espèce survive, si nous voulons trouver un sens à la vie, si nous voulons sauver le monde et chaque être sensible qui l’habite, l’Amour est LA et la seule réponse. »

Quelle réponse ? La réponse à toutes les souffrances. Une réponse si nécessaire que toutes les religions et traditions proposent à leurs fidèles une figure de compassion : de Chenrézi à la Vierge Marie, la liste est longue sous toutes les latitudes. Ces figures facilitent notre connexion à l’amour, ce vide plein qui remplit l’univers, pour reprendre un paradoxe énoncé aujourd’hui par la physique quantique. D’autres se connectent à cet amour compassionné par l’intermédiaire de la beauté, ou simplement en restant fidèles à eux-mêmes et dans une ouverture tranquille, puisque l’énergie d’amour remplit tout, dit Einstein.

Heureusement, parce que la souffrance est universelle. Les guerres, les crises, les famines l’accroissent mais elle est toujours là. Qui d’entre nous n’a jamais souffert ? La bible parlait de la terre comme d’une vallée de larmes et selon le diagnostic radical de Bouddha, la vie en elle-même est souffrance. Du coup, cela commence très tôt et dure jusqu’au bout du bout. La naissance est souffrance, et puis la vieillesse est souffrance, la mort est souffrance. Ce qui s’est passé dans les EHPAD ne l’illustre que trop bien. Entre ces extrémités de l’existence, toute la vie est remplie de souffrance : être privé de ce que nous voulons, être séparé de ce que nous aimons, être associé à ce que nous n’aimons pas, tout ça ce sont des souffrances, dukkha en sanskrit. Bouddha inclut dans ce terme la souffrance physique mais également toute insatisfaction que nous ressentons en tant qu’être humain : stress, angoisse, jalousie, confusion, peur, solitude, ennui etc.

Il nous arrive pourtant d’être heureux. Mais nos bonheurs sont en sursis, entachés d’impermanence parce qu’ils sont conditionnés par divers éléments que nous ne maîtrisons pas. Nous aurons beau nous y accrocher, qui nous dit qu’ils nous resteront ? Notre saisie ne changera rien à leur disparition sauf l’arrachement et donc plus de souffrance encore.

Ces dernières semaines, sans parler des gens qui sont morts ou qui ont été atteints, combien de personnes avec cette pandémie ont vu leurs moyens de subsistance, leurs conditions de vie, leurs projets de vacances, leurs relations familiales ou amoureuses se déliter sans rien pouvoir y faire ? C’est pourquoi ne pas s’attacher au bonheur une fois qu’il s’est approché est un moyen de ne pas trop souffrir si nous devions en être séparés. Les philosophies grecques disaient la même chose. De même, apprendre à ne détester personne nous délivrera de la souffrance si nous devons être associé à quelqu’un que nous n’aimons pas. Ces enseignements de Bouddha sont pragmatiques, nous serons moins malheureux c’est sûr… Mais est-ce cela le bonheur ?

Le bonheur est exempt de peur. Lorsque nous prendrons conscience que la vacuité est plénitude, une plénitude d’amour et de vie, et que nous sommes déjà dedans, nous cesserons de craindre d’y aller à l’heure de la mort. Durant notre vie, la peur de mourir nous ayant quittés, elle aura emmené avec elle la peur de l’autre, et le besoin de l’asservir, de le manipuler, de le tuer. Nous serons guéris de notre inquiétude de vivre, de nos politiques hostiles ou défensives. Oui mais en attendant ? En attendant notre ignorance se languit de compassion. Et nous cherchons des compatissants spirituels.

Notre peur principale étant celle du néant, des lanceurs d’alerte nous informent inlassablement qu’on nous ment, que nous nous mentons, que ce néant est une illusion. Le néant n’existe pas, c’est juste impossible, il n’y a que différentes formes de la vie, qui Est. Ils nous enseignent que nous sommes cela, cette vie. Que nous sommes ce qui passe et ce qui est, matière et énergie. Que nous avons deux jambes et qu’il est inutile de nous obstiner à claudiquer ou à construire des prothèses iatrogènes, en oubliant ce qui ne se voit pas.

Ils s’adressent à tous les terriens de mille façons, souvent discrètes. On les découvre dans les arts visuels, la musique, la philosophie, la science, la religion. Les compatissants ne remplissent pas en général de certificat médical gratuit, ils ne cousent pas de masque. Mais ils chuchotent à nos cœurs, à nos yeux, à nos oreilles, que nous ne sommes pas séparés de l’amour. Non, nous n’en sommes pas séparés du simple fait que c’est impossible : l’amour est l’énergie de l’univers et il remplit tout. Alors où trouver un endroit où l’amour ne serait pas, et où nous, pauvres ne nous, nous serions ? Impossible.

Pour nous aider, chacun à leur façon, ils ouvrent notre conscience à la beauté de la terre : la perfection de la forme d’une feuille, d’un flocon de neige, un tableau de givre sur une vitre, la sculpture laissée dans le sable par une vague éphémère. Le chant de l’oiseau, le souffle du vent, le silence de la nuit. La saveur du fruit, fondant, craquant, suave ou piquant… Et tout cela toujours nouveau, jamais répété depuis des millénaires. On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve, disait Héraclite. Quelle puissance créative ! Et pour qui tout cela ? Pour qui murmure la source ? Dressé contre la falaise, pour qui jubile l’arbrisseau vainqueur du roc ? Et les hommes qui créent de la beauté, du sens, des formes, des sons, des saveurs, d’où leur vient ce souffle créateur ? 

L’amour est là, disent ces compatissants, la joie, la créativité. Il est là pour tout le monde. Cessez donc ce gâchis ! Connectez-vous ! La puissance de l’amour et de l’abondance est infinie, elle se déversera en vous chaque jour et finira par oblitérer toute l’absurdité de la séparation. Cela balayera tout le reste, les peurs et les horreurs. Engagez-vous. Aimez, aidez, travaillez, créez, méditez, transformez-vous pour être plus efficaces et plus heureux. Devenez des êtres de compassion. N’oubliez pas la beauté ni la gratitude qui sont la règle de l’univers. « Je rêve d’un monde où l’on pourrait arrêter le premier venu au tournant de n’importe quelle rue, et se faisant en quelque sorte, du premier coup, son égal par le cœur, continuer avec lui, sans autre étonnement, sa conversation intérieure, » a dit Luther King. « Imagine », chantait John Lennon.

Oui, ouvrons-nous davantage à la force de la compassion car elle ouvre les portes de la joie. Le monde en a besoin.

Doit-on réussir?

Nous sommes en ce moment de janvier où les résolutions du 1er jour de l’année sont encore dans nos mémoires tandis que l’année chinoise du rat s’annonce et nous offre une nouvelle occasion de faire une liste. Mais quel embarras ! A quoi réussir et que réussir? Quand ? En combien de temps? Comment? Et puis devant qui réussir ? Pour qui? Pourquoi le faudrait-il? A ce stade du questionnement, le sourire me vient de me voir directement impliquée. Je ne réussis pas à écrire cette conférence, le temps m’échappe, rien d’intéressant ne me vient, elle m’ennuie moi-même. Pourquoi est-ce que je n’y arrive donc pas? J’aurais dû proposer l’intitulé « Peut-on réussir? » Mon cerveau gougloute, j’en suis à me demander s’il ne vaut mieux pas tout annuler. Mais j’écarte l’idée, je me mets la pression : je dois réussir. Et tout en me tordant les mains à cause du stress, je ris : c’est pile poil la réponse à la question posée : Doit-on réussir ? C’est drôle ! Je me souviens que lorsque j’avais préparé un sujet sur la division, elle s’était aussi présentée dans ma vie et l’idée me vient de programmer au plus tôt une conférence sur l’extase amoureuse… Mais ne nous égarons pas. Ma situation devant l’ordi me montre qu’il ne faut pas séparer la réussite de l’échec. Puisqu’on dirait que je fais des travaux pratiques, comment suis-je en train de réagir dans cette situation? Je m’accroche, je prie le ciel de m’inspirer et de me documenter. L’un et l’autre se trouvent arriver. Oui, sûrement, en remettant le sommeil à la semaine prochaine, ça va aller. C’est bien éprouvant quand même ! Existe-t-il un état de vie où la question de la réussite ne se poserait pas? Est-ce que cela nous réussirait ?

Si l’on s’en tient à l’étymologie du verbe réussir, la réussite est un état normal de la vie. Le radical de ce mot signifie en effet sortir, comme l’italien uscita qui veut simplement dire « sortie » dans les gares et les aéroports. Sortir, déboucher, ou encore percer, comme on dit d’un artiste ou d’une graine. Or c’est l’état normal de la vie d’un artiste que d’avoir percé, trouvé son public et son expression. C’est dans la nature d’une graine de pousser pour déboucher à la lumière. Réussir est donc naturel. Seulement un deuxième regard au mot nous assure que ce n’est pas si facile… Au contraire il faut pour avoir une place au soleil s’y prendre à plusieurs fois. C’est ce que signale le préfixe . Il faut faire et re-faire. Tenter des sorties… Comme le conseille le proverbe, cent fois sur le métier remets ton ouvrage.

S’il faut avoir échoué 99 fois avant de réussir, la réussite n’a plus rien de naturel, elle est un tour de force. Un exploit de persévérance et même d’obstination. Vous vous rendez compte? Et si on s’arrête à 98 alors ? On a échoué. Avouons qu’une fois échoué, un navire n’est pas dans la meilleure position pour naviguer… Choisissons donc un synonyme. On a raté. Et si on est passé plusieurs fois à côté de nos objectifs, cela devient pire. On n’a pas raté, on est raté. Être un raté, cela devient une définition de l’individu. A l’inverse, quand on a l’habitude de réussir, jamais on ne méritera l’expression qu’on est réussi ou réussité. A moins d’être un gâteau ou un soufflé au fromage !

Pourquoi cette sévérité de la langue envers le raté? Parce que le raté n’est pas seulement un raté, il est coupable. Il a tort d’avoir raté. C’est là que se pose la question du devoir : il aurait dû réussir. Devoir, (de-habere) c’est avoir quelque chose qu’on tient de quelqu’un d’autre. Vous me prêtez de l’argent, je vous le dois. Ce sens qui entraine une obligation de retour est encore plus net dans le nom commun : devoir de l’argent, c’est avoir une dette. Au sens moral, il reste l’obligation (qui a aussi un sens financier, notons-le). Nous aurons donc le devoir moral, ou le devoir conjugal, ou le devoir du soldat. Il s’agira dans tous les cas selon l’étymologie, de rendre, de rembourser à qui nous a prêté. Rembourser à la patrie, à l’époux, bref à nos créanciers. Réussir à rembourser sa dette à la patrie pour un jeune homme en 1914, c’était mourir dans une tranchée.

Quand cette situation de débiteur a-t-elle commencé? Partant de la liste de ce que nous possédons parce que nous l’avons reçu, nous nous trouvons en dette au premier souffle, avant le premier souffle, même. Car de quoi sommes-nous faits sinon de poussière d’étoiles, comme dit Hubert Reeves? Rien de ce qui nous compose n’existe en nous seuls. L’univers est notre matière. Non seulement les éléments de l’univers nous constituent mais aussi la structure de ces éléments. Nous sommes faits des mêmes structures atomiques, si bien que nous sommes remplis du même vide. Sans l’univers, nous ne serions pas. Sans la terre, la terre mère, nous n’aurions point de corps. Sans air, point de souffle, sans soleil, point de vie ni sur terre, ni en nous.

En outre, nous devons notre naissance à nos parents et nos ancêtres, à notre mère particulièrement qui nous a faits en elle à partir de ce quasi rien que nous étions. Nous sommes au sens propre la chair de sa chair. Puis nous devons à la sage-femme et même au travailleur inconnu des plates-formes pétrolières qui nous a permis d’arriver à la maternité en voiture, à ceux qui ont amené l’électricité et le chauffage, etc. La liste de nos créanciers serait interminable, puisqu’à notre arrivée sur la terre, nous sommes vêtus, chauffés, nourris, logés et soignés sans rien payer. Plus tard, nous devrons peut-être la vie à un sauveteur en mer ou à un pompier, mais nous sommes déjà couverts de dettes à la naissance. Il n’y a pas à tortiller, selon l’étymologie, il faut rembourser. A ce stade, la réponse à la question de ce soir est oui sans contradiction possible, on doit réussir.

Mais le nouveau-né dans son innocence ne sait rien de cette dette ni de ses conséquences. Il n’a rien, il reçoit tout. Il ne fait rien, il reçoit quand même. Il vit et c’est ainsi qu’il réussit. Placé dans des conditions normales, un nourrisson tète, défèque et sourit, il grandit, il joue et il éclate de rire. Il jouit de tout ce que la vie lui offre, il s’intéresse à tout et à tout le monde et c’est la première expression de sa reconnaissance envers la vie. Sa gratitude naturelle envers la nature, envers ses parents et tout son environnement, sa joie d’en profiter, c’est ça la réussite attendue, et on s’aperçoit que nul ne lui demande rien d’autre que cette joie. Les plus grincheux qui le croisent en marchant sur le trottoir ralentissent et se dérident.

Tandis qu’il grandit son sourire se fait plus rare, l’ombre passe dans ses yeux, une sorte de fermeture. Que se passe-t-il ? Un jour, sa joie n’a plus suffi. L’enfant s’est trouvé devant plusieurs obligations de réussite qui ne venaient pas de son propre besoin, comme utiliser le pot autrement que pour s’en faire un chapeau ou manger de tout et proprement avec la cuiller. Ses parents ont eu pour lui des objectifs à atteindre et aussitôt l’échec s’est profilé. Quand il a raté, devant leur réaction, il a vécu la séparation d’avec eux, la souffrance d’avoir senti ne serait-ce qu’une seconde, qu’il n’était pas conforme à leurs attentes. D’expérience en expérience, l’enfant s’est mis à croire qu’il devait réussir à répondre aux attentes pour mériter l’amour et le respect des autres. L’école n’a rien arrangé. Elle établit une obligation de réussite calibrée selon un âge et un programme donné qui ne correspondent pas forcément à l’évolution de chacun. L’échec entraine la déception des adultes, la moquerie ou le mépris des autres enfants et la sensation toujours plus évidente d’être séparé des autres jusqu’à l’impasse scolaire. Ainsi l’écolier se met à vivre dans la tension plus ou moins grande de ne pas échouer, même s’il est bon élève. Or toute tension qui ne se relâche pas est une autre cause de souffrance.

Le résultat de toutes ces expériences est un retournement de notre condition du premier âge. Au lieu que notre bonheur naturel soit l’expression de notre réussite, c’est la réussite qui conditionne désormais notre bonheur. La joie intérieure qui nous était donnée comme un cadeau au berceau nous a quittés peu à peu. Notre fonds de commerce est devenu l’incomplétude. Si nous regardons au fond de nous, ne nous manque-t-il pas toujours quelque chose pour être complètement satisfaits ? Consciemment ou inconsciemment, nous avons admis que le bonheur est conditionnel et nous nous ordonnons de réussir à le retrouver. Nous sommes devenus nos propres créanciers et nous sommes nos propres débiteurs.

Délicate situation qui porte en elle pourtant sa solution. Je m’explique. Certains pays étranglés de dettes et de devoir de remboursement réclament aux pays riches : Levez la dette, levez la dette ! Hélas, comme les banques n’ont pas la sensation d’être dans le même bateau que les pauvres, la réponse est non. Mais pour nous, c’est tout différent. La créance et la dette sont bien dans le même bateau, à savoir nous-mêmes ! On se demande pourquoi nous restons si intransigeants, un jour bourreaux, un jour victimes de nous-mêmes… Nous pourrions lever la contrainte et nous libérer de l’obligation de réussite. Certains l’ont fait, ils ont gagné la paix dit-on.

Mais nous ? Pourquoi ne le faisons-nous pas? Parce que sauf si nous sommes en grave dépression, cela nous est impossible : nous vivons dans ce que les Tibétains nomment l’avidité. C’est notre façon d’être. Il faudrait un complet bouleversement dont nous sommes incapables.

En vieillissant, nous devrions pourtant devenir plus circonspects. N’avons-nous pas observé que même quand nous avons réussi, en général nos réussites n’ont pas réussi à nous contenter longtemps ? Il nous en faut toujours de plus grandes, ou de nouvelles, les fameuses résolutions du jour de l’an nous le prouvent. Même à 80 ans on en prend, et la médecine occidentale condamne celui qui n’a plus de projets. L’acteur qui a trouvé un public de cent personnes aura pour projet de remplir un théâtre de deux cents places, le millionnaire ne s’estimera satisfait que lorsqu’il sera milliardaire. Et nous? Nous aussi, et notre avidité tous azimuts fait la fortune des publicitaires et des coachs.

Il n’y a pas de critère universel de réussite. Puisque nous sommes tous uniques, ce qui est bien pour l’un peut être mauvais pour un autre. Si je prends un critère comme parler à voix haute et claire, c’est une réussite pour le bègue ou pour l’orateur, mais pas pour le curé au confessionnal ! Vatel, le cuisinier du Prince de Condé, se poignarda à cause d’un retard d’arrivage de poissons. En ce qui me concerne je doute d’avoir eu la même réaction en pareil cas… Nos objectifs de réussite sont donc aussi variés que nous sommes différents les uns des autres.

Quand j’ai googlé « Réussir » sur internet, je suis donc tombée sur des pages et des pages de sites qui pointent en négatif les pages et les pages de nos manques plus ou moins douloureux. J’ai trouvé des propositions pour réussir à apprendre l’anglais en jouant, à perdre des kilos en trois semaines, à enfiler ses chaussures sans se faire mal au dos, à cuire un bon foie gras soi-même, à chanter juste même si on chante faux, à gagner de l’argent sans sortir de chez soi, à ne plus payer d’impôts à condition qu’on ait plus de 65 ans. Réussir à guérir de l’insomnie, à rencontrer l’âme sœur, à booster ses like sur facebook. Réussir son entreprise, son entretien d’embauche, son départ à la retraite, son année de CP. J’en termine mais la liste est interminable et très amusante : elle montre notre diversité, l’étendue de nos désirs… et de nos manques.

Il est assez facile de réussir à passer du stade du désir au stade de la résolution. Pour aller de la résolution jusqu’à la réussite par contre, il faut plusieurs conditions. Débarrassons-nous d’abord de deux conditions dont nous n’avons pas besoin pour réussir : l’honnêteté et la moralité. Elles sont même au contraire tout à fait facultatives. Le proverbe dit bien que qui veut la fin (c’est à dire la réussite) veut les moyens. J’ai trouvé un jour sur mon pare-brise un papillon publicitaire qui me proposait les compétences d’un mage vaudou pour me débarrasser de mes éventuels rivaux dans tous les domaines, amoureux, professionnels, de voisinage etc. A une autre échelle, j’ai pleuré ces jours-ci d’entendre que si Haïti était le pays le plus pauvre du monde, c’est en partie parce que le gouvernement de Clinton avait contraint les Haïtiens à tuer tous les cochons des exploitations familiales. Ayant obéi, les malheureux ont immédiatement sombré dans la famine. Il arrive que l’élévation des uns s’appuie sur le charnier des autres, des pays entiers nous le montrent en Afrique. Enfin, quand Balzac fait dire à Rastignac « A nous deux Paris », il lui ouvre non pas la voie du dévouement, mais une carrière de ruse et de cynisme. Nous avons tous eu connaissance de gens qui se plaçaient en premier, sans souci des répercussions sur les autres. La réussite selon les hommes peut très bien ne pas s’embarrasser de la conscience d’autrui.

Ceci écarté, passons aux conditions nécessaires à l’obtention de la réussite. La première est que nos objectifs de bonheur soient les bons. Lapalissade, me direz-vous, ça va de soi ! Attendez, je vous le formule autrement: nos objectifs doivent vraiment correspondre à ce que nous sommes. Hélas! Nous connaissons-nous vraiment? Il arrive que nous ayons fait nôtres les désirs du groupe pour nous, sans nous en être même aperçus. Certains charcutiers de père en fils ont une idée très simple de la réussite pour leur fils : charcutier. Et sinon? Charcutier. Mais s’il était Mozart ? Tant pis. Si nous sommes très conditionnés par une famille, une religion, un parti, une éducation, une classe sociale, nous ne connaîtrons pas nos véritables désirs et nous croirons devoir obtenir une réussite qui n’est pas la nôtre. Nous incarnerons la réussite selon la religion, le parti, notre classe sociale ou la famille.

Or la réussite selon notre mère ne nous rendra pas heureux, même si elle-même en est très satisfaite. Rabbi Joshua disait à ses amis : « Quand j’arriverai devant l’Éternel, il ne me demandera pas « Pourquoi n’as-tu pas été Moïse?  » mais « Pourquoi n’as-tu pas été rabbi Joshua »? Ce n’est pas si facile d’être vrai. Parfois nous nous souvenons de nos aspirations et d’un critère de réussite différent selon nous et selon nos proches, genre passe ton bac d’abord. Il suffit de courage pour reprendre le fil de notre réussite à nous. Mais parfois nos désirs ont été étouffés dans l’œuf et nous n’avons même pas eu le temps d’en prendre conscience. Du coup le préalable à la première condition de réussite, c’est de nous connaître lucidement. Découvrir ce qui nous réussit, voilà une réussite. Ce n’est pas un devoir, c’est une nécessité pour ne pas viser à côté de la cible.

Le deuxième condition est encore la lucidité, du point de vue du réalisme cette fois. Avant d’aller attaquer ton ennemi, dit l’évangile, assieds-toi, regarde si tu as les forces nécessaires. Sinon, va négocier ! Nous avons parfois tendance à imaginer des objectifs irréalisables pour nous en l’état, comme de programmer l’ascension du Mont Blanc alors que nous avons le vertige sur un tabouret ou de décider d’être médecin sans du tout nous intéresser aux études. Nos résolutions sont alors plutôt des rêves et comme eux, elles s’évanouissent, à moins qu’elles ne nous remplissent de frustrations ou nous entraînent dans d’étranges démarches. Combien de gens riches ont-ils mis leur objectif de réussite dans le rêve de l’immortalité ? Il y a aujourd’hui des dizaines de cryogénés cousus d’or de par le monde. Hélas, pour nous autres, notre mort est pour l’instant la seule chose dont nous soyons sûrs.

La troisième condition pour réussir est la détermination. Quel que soit l’objectif, il faudra nous mettre en mouvement pour l’obtenir et la vie nous testera. Il s’agira peut-être simplement de refuser un carré de chocolat ou une soirée ciné, ou, plus difficile, de lutter contre les opinions des nôtres et de la société à notre sujet. Enfin, il nous faudra peut-être même nous mesurer à notre insécurité personnelle et au doute. Il faudra passer outre car pour réussir nous devons agir conformément à notre projet et y adapter d’avance notre comportement.  Florence Scovel Shinn insiste beaucoup sur ce point dans son livre Le jeu de la vie.

Enfin pour avoir la sensation d’avoir réussi, il faut avoir atteint entièrement notre objectif, une semi-réussite étant un semi-échec. Et cela demande de la persévérance, de l’obstination même, de la volonté… et encore de la lucidité. Il est bien tentant en effet de s’arrêter avant la fin, dès les prémices d’une réussite non consolidée que nous décidons définitive. C’est que réussir, c’est parfois fatigant !

La mule d’une fable nous donne encore un autre conseil. Il y avait une mule qui tomba par inadvertance au fond d’un vieux puits. Son propriétaire essaya bien de l’en tirer mais aucune de ses tentatives ne réussit. Au contraire. A la fin, il s’en alla trouver ses voisins.  » Voisins, comblons ce vieux puits desséché. Il ne sert à rien et ma mule souffrira moins longtemps ». Les voilà donc tous à jeter tristement des pelletées : phhhu, phhhhouu. La pauvre mule brait et pleure. Puis soudainement, elle se tait. Tout le monde se penche au-dessus de la margelle pour voir ce qu’il se passe. A chaque pelletée reçue, la mule s’était ébrouée, tant et si bien que le sol s’était petit à petit surélevé. Ainsi l’adversité fut-elle métamorphosée en opportunité, et le malheur se changea-t-il en grande joie quand la bête à l’air libre repartit dans son pré. Moralité : Gardons espoir dans les pires situations. Ne nous laissons pas ensevelir sous les difficultés, mais époussetons-les pour nous en dégager, ébrouons-nous et c’est sûr, nous retournerons brouter. Pour réussir, dit la mule, il faut maintenir l’optimisme et la foi en la vie.

Persévérance, détermination, lucidité, volonté, optimisme, ces qualités nécessaires nous conduisent tous au même travail quelle que soit la réussite envisagée : un travail sur nous. Un travail invisible qu’aucun critère extérieur ne viendra signaler puisqu’il s’agira d’une transformation intérieure. Cette transformation peut accroître aussi notre courage, notre sagesse, notre créativité et aussi nous donner un peu d’humour et de légèreté indispensables devant les revers comme dans le succès… Notre évolution positive est une belle réussite en soi parce qu’il est moins facile de changer de caractère que de voiture. Un autre point positif est qu’au rayon de la modification interne, on a droit à un qui perd gagne : l’échec lui-même est un élément de la réussite…  à condition d’en tenir compte sans nous laisser abattre.

Donc, les causes de plusieurs de nos échecs tiennent simplement à nos défauts. En prendre conscience nous grandit et nous rapproche du succès. Mais sommes-nous responsables de tous les échecs dans une égale mesure? Il nous arrive de buter sur toujours les mêmes pierres d’achoppement. Il y a des réussites qui semblent nous échapper encore et encore, bien que nous ayons fait de notre mieux. Nos amoureux nous quittent, nous continuons à boire, la promotion attendue est toujours pour le collègue… Mais pourquoi ça ne marche pas? Qu’est-ce qui fait que ça rate ? Y serions-nous pour quelque chose? Ce questionnement s’il est sincère nous mènera par l’introspection à une plus juste connaissance de nos fonctionnements et débroussaillera le chemin de la réussite.

Il arrivera souvent que nous trouvions une réponse dans la blessure et l’inhibition de l’enfant que nous fûmes et que nous portons encore à l’intérieur de nous. Cet enfant, c’est notre part enthousiaste, créative et joyeuse que les souffrances de la vie ont abimé. En conséquence, il ne peut plus nous communiquer son élan vital. Par contre ses blessures toujours actives nous empoisonnent. Nous devons à Jung la prise de conscience de son existence il y a quelques décennies, alors que chez les Tahitiens par exemple, on le connait et on s’en occupe depuis des siècles par la méthode dite O’hoponopono. Tant que nous ignorons cet enfant, tant que nous n’allons pas le trouver, l’écouter, le consoler, il nous découragera de vivre, il nous privera du bonheur en posant entre nous et la vie le filtre de sa blessure : la nôtre. Certes, la rencontre est difficile parce qu’il se cache. Comme tous les malheureux, il se méfie. Mais l’enjeu est majeur, pour lui qui souffre encore en nous, et pour nous. En effet, une fois guéri, il nous portera de sa fraîcheur, de sa joie et de sa vitalité. Si grâce à nos échecs, nous parvenons à le sortir du placard où il pleure depuis des années et à l’emmener jouer avec nous, n’était-ce pas la peine de nous coltiner des tribulations ? Nos échecs s’ils nous enseignent nous mettent en route vers une plus grande victoire.

D’autres échecs encore viennent d’éléments dont nous ne paraissons pas responsables. Par exemple, j’ai le souvenir d’un couple qui avait décidé que chacun consacrerait un temps de sa vie à la réussite de l’autre. A tout seigneur tout honneur, c’est la femme qui commença à se dévouer à la réussite de son mari. Elle lui paya de belles études tout en gérant la maison et les petits enfants. Il en fit bon usage, réussit brillamment. Puis, il quitta sa femme. Ou bien la réussite porte en son sein une ruine plus grande et nous ne nous en doutions pas. Nous avons accepté telle promotion qui s’avère un enfer, nous avons acheté une belle propriété au milieu des pins, dans laquelle un jour nous brûlerons, etc.

C’est que nous ne sommes pas seuls au monde et notre interdépendance avec d’autres sur lesquels nous ne pouvons rien, avec les éléments de la nature que nous ne maîtrisons pas fragilise notre réussite et rend sa durée incertaine. Le jeu du tarot représente cela par la roue de la fortune, et les Tibétains par la roue du Samsara. Rien n’est stable, tout tourne et nous avec : un jour au Capitole, le lendemain jetés au bas de la roche tarpéienne, auraient dit les vieux Romains.

Il m’est agréable d’ouvrir ici une parenthèse pour souligner que nous ne devons pas aux autres que des catastrophes! Leur soutien physique, affectif ou même spirituel nous a portés dans maintes réussites de nos vies. N’est-ce pas? Je pense par exemple au mouvement des castors, où chacun aide les autres à se construire sa maison, à tel point qu’il y a dans ma ville une rue des castors. C’est là exactement le système du corps qui nous maintient en bonne santé : chaque cellule travaille pour tous. Nous avons tous le souvenir d’épreuves traversées grâce à l’amour des autres.

Fermons la parenthèse. Que faire lorsqu’il arrive que nous découvrions, à nos dépens, que nous ne réussissons pas vraiment? Par exemple que nous ratons objectivement certains de nos projets, ou nous ne maîtrisons pas toutes les pulsions qui nous traversent. Nous ne pouvons pas grand chose sur les actions des autres à notre égard, et encore moins sur les éléments naturels dont nous sommes interdépendants. Que faire? Il y a plusieurs réponses à cela. La première nous dit : Puisque c’est ainsi, qu’il en soit ainsi. Apprenons la sagesse de l’acceptation. Rappelons-nous aussi que le jeu de cartes nommé réussite comporte une part de chance incontrôlable et ne faisons pas de la réussite qui se voit le socle de notre bonheur. Ce serait prendre trop de risques d’être malheureux. Armons-nous de résilience, évoluons dans notre appréciation de la réussite : de l’extérieur vers l’intérieur.

Dans les contes, la princesse doit embrasser un vilain crapaud et là, il se métamorphose en prince charmant. C’est dire, selon Fabrice Midal, qu’embrasser la difficulté, voire l’échec, permet sa transformation. L’échec nous propose d’apprendre à aimer la vie comme elle est, sans la juger. Il m’est venu une interprétation complémentaire de cette histoire, je vous la partage. Notre façon de refuser nos manques et nos échecs nous transforme en vilains crapauds (ce qui n’est pas un jugement moral mais l’image de notre auto-dépréciation: c’est ainsi que nous nous voyons désormais). Si nous nous embrassons quand même dans cet échec – ce qui ne signifie pas nous y vautrer ! le conte nous dit que nous retrouvons aussitôt notre noblesse.

Au cas où nous trouverions pénible qu’il y ait tant d’efforts internes et externes à faire pour réussir, rappelons-nous qu’il existe un endroit où la réussite nous est intrinsèque. Un endroit que nous avons tous connu, en un temps que nous avons tous vécu. C’est le temps du petit bébé dont nous parlions tout à l’heure, celui où notre enfant intérieur souriait sans se forcer, avant qu’il ne soit malmené. Mais qu’est-ce qu’il vivait donc ce petit-là? Il vivait l’instant présent, il n’était pas encore dévoré de pensées et de soucis. Si nous pouvions le recontacter dans cet état d’innocence, retrouverions-nous l’état de la réussite ? C’est à dire le bonheur sans souci, gratuit et stable?

Les saints et les sages nous disent que oui, et ils nous donnent le chemin. C’est d’une facilité si facile dans le principe que c’en est à pleurer… Puisque tout petits nous étions dans le présent sans jugements, consacrons quelques instants chaque jour à nous sentir vivants. Vivants c’est tout. Sans rien d’autre. Puisque nous étions sans soucis, revenons à cette disposition, et puisque les soucis s’accroissent quand on y pense, cessons d’idolâtrer la pensée. A partir de là, les traditions, puis les sciences nous ont donné divers conseils sont le plus simple est celui-ci: Fais ce que tu fais. Comme disait Montaigne: « Quand je danse, je danse ! » Tu épluches les carottes? Alors épluche les carottes et ne rajoute rien. Et si tu choisis de te reposer, repose-toi, mais repose-toi vraiment, ne suis pas tes pensées, suis plutôt ta respiration. Il n’y a besoin de rien de plus, pas même d’une posture…

Toutes les activités ainsi pratiquées sont des occasions de retrouver notre innocence en débranchant notre pensée, notre passé. Et si nous sommes dans la nature, nous recevons en outre la leçon des plantes, des pierres, de l’eau qui coule. Ils sont juste là. Le chien ne fait rien, mais il bouge les oreilles, il écoute où il est. Le chat ne fait rien mais il est content : il ronronne. Le moustique a l’intention de faire quelque chose, mais nous préfèrerions qu’il s’en abstienne, parce que nous aussi nous sommes là. Que nous ne fassions rien, ce qui s’appelle méditer, ou que nous ayons une activité centrée, nous retournons à la seule vérité qui nous satisfasse fondamentalement, nous nous sentons vivants.

Dans cet état, une communication s’établit entre nous et nous : notre enfant intérieur, notre subconscient, notre corps. Cette communication fonctionne aussi et entre nous et le reste. Comme le Petit Prince, nous voilà en relation avec le renard, les étoiles ou la rose. Il nous semble que nous pouvons échanger sur un mode paisible et même sans mots.

Peu à peu nos pensées négatives s’espacent et selon de multiples témoignages, la vie s’améliore, la réussite se laisse mieux approcher. Paradoxalement, nous y sommes moins accrochés. Pour paraphraser Saint François d’Assise, nous ne cherchons plus tant à être vus qu’à apprendre à voir, à être servis qu’à servir, à être consolé qu’à consoler, à nous enrichir qu’à partager etc. Nos critères subissent insensiblement un retournement, notre bonheur se déplaçant de l’avoir à l’être. Certains radicalistes ont montré que leur nouvelle appréciation de la réussite avait tout modifié, et Saint Paul a déclaré que depuis qu’il avait découvert l’être, il considérait tout le reste comme des balayures… D’autres au contraire ont découvert par l’être une autre voie vers le succès dans l’avoir, simple et sans fatigue.

Mais comment ça peut marcher, ça ? Le Christ conseillait il y a deux mille ans :  » Demandez et vous recevrez », et aussi : « Croyez que vous l’avez déjà reçu ». Cela signifie quelque chose de précis que Bouddha explicite ainsi : « Ce que tu penses tu le deviens, ce que tu ressens tu l’attires, ce que tu imagines, tu le crées. » Penser c’est mobiliser notre mental. Ressentir, c’est mobiliser le corps et le comportement. Et imaginer? C’est pour l’émotion, le plaisir du cœur.

Si c’est vraiment vrai, nous devenons responsable de toute notre vie, même de ce qui nous arrive quand nous sommes sûrs de n’y être pour rien, qu’il s’agisse de nous être trouvés sous un pot de fleurs en mouvement, d’avoir attrapé une maladie rare ou d’avoir gagné au loto. C’est notre comportement, notre conscience qui crée l’environnement. D’une part nous sommes responsables de l’état de notre vie parce que nous projetons, nous imaginons, nous pensons souvent des négativités et de ce fait, nous nous les attirons. Nous agissons comme des êtres limités. D’autre part nous sommes responsables de l’état du monde, par défaut de programmation d’un monde plus réussi. En effet, nous n’avons rien entrepris de ce côté là. Dit autrement, nous pourrions créer un monde plus beau pour nous et pour la planète, et nous ne l’avons pas fait.

La réponse à la question « Doit-on réussir » devient dès lors irrémédiablement : Oui, on le doit, puisqu’il n’y a plus d’échec possible, plus de « Peut-on réussir? » Fini, la planque derrière le paravent de l’impuissance et de la résignation ! Dès lors que nous avons cette information, nous devons chercher à rencontrer notre puissance, sauf si nous sommes d’avis que notre état, l’état de la France et celui du monde soient si parfaits qu’il n’y ait rien à retoucher !

Ces propos sont durs et difficiles à admettre. Vous allez me dire que nous ne nous programmons pas consciemment une vie de misère. Certes, mais nous en suivons les programmes inconscients. Je ne parle pas des heureux  pré-programmes dont nous ne nous plaignons pas ! Mais songeons aux mémoires de nos ancêtres hommes morts à la guerre ou femmes violées par les pillards, songeons à ceux qui ne savaient ni lire ni écrire, songeons aux affamés, à ceux qui sont morts sans avoir résolu les problèmes affreux qu’ils avaient rencontrés. Et c’est sans parler des mémoires personnelles que nous avons accumulées depuis notre naissance et stocké quelque part. Pour établir un autre programme, il faut désactiver notre programme installé par défaut, automatique et qui ne connait pas la réussite… Mais où est-il ?

On évoque souvent sur ce sujet la madeleine de Proust. Son goût a fait ressortir des souvenirs précis de l’enfance de l’auteur. Où était cette mémoire? Avec toutes les autres, dans ce que la psychanalyse appelle le subconscient. On situe le subconscient hors de la mémoire consciente, dans la partie oubliée de notre existence, inconnue désormais de notre cerveau mais subrepticement active. Et comme le subconscient est très puissant, il nous mène par le bout du nez, nous ne sommes pas maîtres chez nous. Nous avons donc tout intérêt à aller à sa rencontre. Nos échecs récurrents, toutes nos réactions automatiques le signalent.

Observons-nous pour déceler dans ces automatismes les mémoires, pour les nettoyer si elles sont négatives et libérer notre créativité. Comment? Voici trois techniques. Commençons par celle des taoïstes. Ils considèrent que toutes les émotions que nous vivons laisse un souvenir qui se stocke principalement dans les organes. En nettoyant nos organes par des pratiques simples et aujourd’hui accessibles à tous, nous nous libérons de nos mémoires personnelles et faisons le par la même occasion le ménage dans le vieux stock. Le tao propose aussi des techniques de recyclage et de raffinage de nos ordures. Garbage is gold, affirme Mantak Chia. Les alchimistes qui travaillaient à transformer le plomb (métal lourd et vil) en or ne disaient pas autre chose. C’est dire que quand le terrain de notre vie se nettoie de ce qui n’est plus utile, nous pouvons créer des merveilles pour nous et les autres.

Mais comme malgré les livres, les youtube et la multiplication des points d’enseignement, le tao reste assez étranger à nos habitudes et un peu complexe, revenons à la méthode tahitienne O’hoponopono qui se résume à quatre mots : Désolé, Pardon, Merci, Je t’aime. Ces quatre exclamations qu’on peut adresser à tout instant à tout le monde, à nos ancêtres, à ceux qui souffrent, à nos ennemis, à la nature etc, s’appliquent aussi au nettoyage des mémoires. Devant un échec, disons : « Désolé d’avoir créé cette situation par mon inconscience, c’est-à-dire mon subconscient ». Ensuite, Pardon. Demandons pardon à tout ce qui a été impacté par notre ignorance et notre ratage. Puis avec le Merci, remercions la vie de nous avoir montré ce nouveau chantier de nettoyage. Enfin, avec Je t’aime, reconnectons-nous à la seule énergie qui guérisse. Celle qui remplit l’univers et qu’Einstein a saluée dans une lettre à sa fille : l’Amour. Tranquillement, notre monde s’éclaire et celui des autres aussi.

Enfin, si nous sommes généreux et optimistes, revenons aux conseils de Bouddha et du Christ actualisés par Joe Di Spenza. Cultivons la vision de notre réussite, réalisons-nous un « télé-tête », un son et lumière sans oublier d’y inclure des émotions. Joe Di Spenza dont les séminaires internationaux sont surbookés plusieurs années à l’avance, propose de nous appuyer sur les moyens techniques actuels pour y réussir. Filmons des vidéos de nos succès à venir pour nous aider à maintenir la vision, choisissons des musiques associées à la réussite de notre projet pour nous remettre dans le ressenti de la transformation etc. Projetons-nous les souvent pour les inscrire dans notre pensée profonde et notre subconscient. Méditons pour nous connecter au programmeur de base. Et retrouvons la détermination dans l’action : faisons comme si nous avions déjà reçu et transformons nos comportements. On finit par évincer les précédents programmes indésirables.

Il ne s’agit finalement de rien de moins que de nous recréer nous-mêmes en plus heureux. Devenir un homme nouveau, dit la bible, renaître. Et parvenant à nous recréer, ou plus exactement à nous laisser recréer, ayons conscience que nous agissons en même temps sur tout le cosmos. Par le miracle de l’interdépendance et de l’unicité absolue de l’univers que proclame la physique quantique, chaque allègement individuel allège le tout. En devenant libres dans tous les sens du termes, y compris libres de nos pensées, libres d’habiter le présent, libres de voler sans boulets à nos pieds, libres de réussir ce que nous voulons et libres de ne rien vouloir, en devenant capables d’être tranquilles, nous donnons cette liberté à tous.

Et comme il sont nombreux, ceux qui n’ont pas nos informations, ceux qui sont malheureux, c’est bien un devoir que de réussir à nous transformer. Cela ne se fera pas sans doute pas en un jour, cela ne créera pas une métamorphose digne des contes, mais toute transformation est une réussite. Oui, il faut réussir, réussir l’alchimie intérieure, et puis faire la preuve de notre alchimie interne ensuite en réussissant dans nos objectifs. Devenus libres, joyeux, calmes et tranquilles, notre vie deviendra telle : joyeuse, libre, calme et tranquille.

Meilleurs vœux !

T’as pas honte?

Nous avons presque tous été interpellés au moins une fois dans notre vie par la question : « T’as pas honte ? » Vous en souvenez-vous ? Vos parents, votre professeur, le juge des Assises, fixaient sur vous un regard étroit et sévère. D’ailleurs c’était une fausse question. J’en connais très peu qui ont répondu : « Non » l’air bravache et le coeur même pas battant. Notre réponse a été l’acquiescement ou le silence, un silence honteux. Mais qu’est-ce donc que cette honte ? Poser cette question ne résout pas la question, au contraire, elle en amène de nombreuses autres. De quoi avons-nous honte ? En quoi se différencie-t-elle des autres sentiments ? A quoi, et à qui sert-elle ? Est-elle utile ? Que produit-elle ? Comment se traduit-elle dans notre corps, dans nos émotions et notre façon de nous comporter ? Quelles en sont les conséquences sociales ? Et les conséquences spirituelles ? Avons-nous mis en place des stratégies pour nous en débarrasser? Avec quel succès ? Que proposent les sciences de la psychologie et les traditions ? Par quoi la remplacer ? Et d’abord, avons-nous seulement conscience que la honte agit dans notre vie? Pour le savoir, commençons par mieux cerner ce qu’elle est.

Le mot honte a de la famille, mais pas grande. Il y a bien l’adjectif honteux et son contraire : éhonté, qui dénonce ce qui aurait dû rester dans le cadre de la honte et qui en est sorti (é -, ex- : hors de). Et puis les adverbes honteusement et éhontément. Et c’est tout. Ah si, on trouve encore le verbe honnir qu’on ne connait plus que dans la formule : « Honni soit qui mal y pense », c’est à dire honte a celui qui a de mauvaises pensées, principalement honte aux procès d’intention. Les dictionnaires expliquent le mot honte par une kyrielle de synonymes : déshonneur, opprobre, ignominie, flétrissure, humiliation, affront, avanie et donnent même l’ancien mot vergogne, qu’on ne connait plus que quand elle est absente, dans l’expression « sans vergogne ». Je vous en passe ! Quant aux expressions, elles sont très fortes : on croit mourir de honte, on est couvert de honte, au mieux, on la boit toute entière… D’ailleurs, il arrive fréquemment qu’on n’ose pas dire « Je » quand on l’éprouve. On préfère l’impersonnel « C’est la honte. » Tout cela situe clairement la honte dans le camp de ce qu’on n’aimerait pas vivre, d’autant plus que la honte semble avaler le honteux. Il ne reste de lui que cela, la honte : ne dit-on pas qu’une personne est la honte de sa famille, de son village, de son pays même?

Il est donc essentiel de cerner ce qu’est ce sentiment si puissant qu’il nous engloutit sous lui, au point de nous cacher à nous-mêmes dans ce que nous avons de plus beau et joyeux. La honte est multidirectionnelle. Il peut arriver que nous ayons honte de nous parce que nous avons fait, dit ou pensé quelque chose d’indigne. Souvent, il s’agit d’une lâcheté ou d’une inconvenance – volontaire ou non, d’une pensée bizarre, d’un mot sorti trop vite, d’un lapsus ou d’une addiction. Que les autres soient au courant ou non ne change rien : notre conscience, notre âme exprime son désaccord en notre for intérieur. Cela peut-être si cuisant qu’on préfère ne plus y penser. Le souvenir s’estompe, la honte reste.

Pourtant, la honte que nous avons de nous peut revêtir une certaine utilité : parce que nous avons peur d’être surpris, elle nous empêche de nous livrer à des actes inavouables, elle nous retient dans la décence et les bonnes manières. Et si nous en étions dépourvus, entièrement éhontés? Alors il n’y aurait plus de garde-fou contre rien, ni contre nos tares et nos vices. C’est ce qu’on voit chez certaines personnes sans morale et chez certains que la maladie désinhibe.

Nous pouvons aussi avoir honte des autres. Héra, la divine épouse de Zeus le roi des Dieux, jeta par la fenêtre de l’Olympe son bébé juste né, tant elle avait honte de sa laideur. Je me souviens avoir eu honte du comportement de certains membres de ma famille à diverses occasions. J’aurais voulu ne pas être là, ou présenter des excuses, mais comme ils ne voyaient pas le problème, il n’y avait rien à faire. Certains enfants ont chroniquement honte de leurs parents et vont jusqu’à s’en inventer d’autres pour leurs copains, à moins qu’ils ne leur imaginent une autre vie : ils transforment leur métier, taisent leurs vices etc. « Mes parents ne sont pas mes vrais parents, » me racontait une copine de sixième tandis que nous rentrions du collège ensemble. Après un magnifique portrait de ses vrais parents, sans cesse plus idéaux, s’ensuivait une improbable histoire de substitution que nous avions embellie au cours de l’année.

Ensuite, et c’est le plus courant, la honte nous est infligée par les autres. Les écoliers ont une expression pour définir les petites hontes de celles dont on peut encore rire: ils disent qu’ils se sont affichés. Autrement dit, ils se sont mis à découvert et livrés en pâture aux sarcasmes de leurs camarades. Cette honte-là est fortuite et souvent passagère, un mauvais moment à passer. Mais c’est loin d’être la règle.Au contraire, dans le contexte d’une pédagogie coercitive et écrasante, la honte a longtemps été utilisée dans les familles comme un principe d’éducation dès le plus jeune âge, et ce n’est pas fini. Il faut dire que ce genre d’éducation repose sur l’amoindrissement et la falsification de la personnalité de l’enfant. On le conditionne avec des « tu devrais être comme ci comme ça », ou pire, « tu aurais dû », on lui montre qu’il ne correspond pas à ce qu’on attend de lui. Condamné, il doit pour être accepté faire sien ce qui est parfois aux antipodes de son caractère ou de la nature. Soumis, il est plus facile à éduquer qu’un enfant qu’on valorise. On ne sait jamais, s’il avait assez de sécurité intérieure pour nous dire merde, à nous parents honteux, comment réagirions-nous? Et puis, qui nous a appris depuis des millénaires à faire autrement?

C’est pourquoi sans la moindre intention de maltraitance, les parents ont longtemps usé d’expressions comme celle-ci : « Pleurer comme une fille, t’as pas honte? Va te changer, tu me fais honte habillée comme ça !  » Ils lancent à leur petit cette étrange injonction : « Tu devrais avoir honte! » J’ai lu en préparant cette conférence le témoignage d’une femme qui vécut dans sa petite enfance en pension. Sa voisine de lit, âgée de cinq ou six ans, s’était oubliée une nuit dans ses draps. Pour l’éduquer, les éducatrices, des sœurs en l’occurrence, lui avaient attaché un grand panneau dans le dos J’ai fait pipi au lit, et lui avaient ordonné de traverser toutes les classes sous cette infamie. La honte infligée était censée empêcher que l’accident ne se renouvelle.

Cette honte attachée au pipi-caca dépasse l’anecdote. Nombre de femmes dont le jet fait de la musique au fond de la cuvette se contorsionnent pour obtenir le silence… en tout cas moi, si les toilettes se trouvent près d’un salon bien fréquenté. A l’hôpital, on incrimine les cuisiniers et la qualité alimentaire des cantines qui constipent les patients mais il faut encore chercher du côté de la honte. Être soulevé pour qu’on nous glisse la cuvette, notre dignité n’aime pas. Elle préfère attendre des jours meilleurs. Et s’il n’y en a pas? Alors à moins de résilience, restera la honte et nous mourrons avec.

Mais revenons à l’éducation. Outre le pipi-caca, il est un domaine de prédilection à cette manipulation de l’enfant par la honte : c’est le domaine de la sexualité et de la masturbation. Les petits ne voient pas en quoi c’est honteux, pourquoi il faut se l’interdire ou s’en cacher. Ils ignorent que la médecine a parlé jusqu’à très récemment du sexe comme de parties honteuses. S’il s’agit d’un garçon, il ne sait pas que le nerf qui dresse cet amusant jouet s’est nommé le nerf honteux dans les manuels et que les maladies d’amour sont dites maladies honteuses. On ne sait pas bien d’ailleurs comment il faut comprendre ce qualificatif. Le sexe est-il honteux en soi, ou est-ce parce qu’il entraine à des actes honteux ? En tout cas c’est un moment où dans de nombreux cas l’enfant découvre le monde des adultes et ses mensonges.

S’appuyer sur la honte comme système éducatif a donc longtemps été considéré comme un procédé normal, même si de plus en plus cela évolue. On peut même dire que c’était tellement habituel qu’on ne le remarquait plus. Par exemple, quand j’étais prof, je me souviens avoir longtemps rendu des copies par ordre décroissant. Aujourd’hui je n’en suis pas fière, pas loin d’en avoir honte. Il s’agit d’un procédé très commun et général, mais que vise-t-il sans que j’en aie eu conscience? La honte du plus faible. Et il y a même un petit jeu malsain sur l’attente des élèves. Dans le silence de cette attente, l’éducateur, ou plus justement le dresseur, goûte le pouvoir de la honte.

Du coup, l’efficacité de ce moyen de dressage a été utilisé largement. J’ai lu dans Wikipedia que chez les Inuïts, tout le monde se presse sur la banquise pour moquer l’enfant qui apprend à marcher sur la glace. La crainte de l’humiliation est censée entrainer l’enfant à faire plus attention à ses pas sur la glace car de là dépendra sa vie.

On ne s’est pas servi de ce procédé seulement pour dresser les enfants, mais pour des catégories entières des sociétés. Des corporations, des civilisations en ont fait une étape cruciale de développement. On pense bien sûr aux bizutages censés ridiculiser et humilier le nouveau venu comme un rite d’intégration et tester son endurance, son endurance à la honte. Ajoutons le traitement longtemps fait avec succès aux bidasses, aux employés de certains chefs, et généralement à toute catégorie qu’il faut non pas seulement éduquer mais maintenir dans le rang.

Dans l’antiquité, les Romains jetaient le discrédit sur ceux qui méritaient la honte en les « notant d’infamie ». Ils inscrivaient donc des noms sur une stèle en pierre (entre parenthèses, on retrouve ici la notion d’affiche des écoliers) et les livraient au regard des promeneurs. Il n’y avait pas besoin d’attenter à la vie des gens, le discrédit suffisait à mettre au ban de la société les malheureux mal notés. Cette stèle exposée au forum avait le plus grand succès auprès des badauds. Les Grecs avaient la même pratique qui s’appelait ostracisme. On « frappait d’ostracisme » et cela montre bien la violence de la chose. Jusqu’à nos jours en Inde, il existe une catégorie de gens si honteux qu’on les a déclarés intouchables au sens propre du terme. L’eau du puits du village leur est interdite car ils pourraient la corrompre rien qu’en la puisant ; l’entrée pieds nus dans les villes, l’accès à divers métiers leur est interdit. Les intouchables naissent, vivent et meurent (souvent assassinés car qui s’en préoccupe?) dans la honte, ghéttoïsés pour ne pas contaminer les purs, et leur souillure est héréditaire. De nos jours, leurs lignes bougent, mais doucement. L’usage de la honte on le voit est plus large que le cadre éducatif. Elle utilise le même mécanisme que pour l’éducation mais pour maintenir des adultes et des catégories sociales entières sous la coupe des puissants. J’entends par puissants ceux qui détiennent comme des fées Carabosse le pouvoir de l’infliger ou non. Car il peut être jouissif de faire honte à quelqu’un. D’après mon jeune voisin, adepte du jeu Fortenite qui compte 46 millions de jeunes et très jeunes joueurs dans le monde, on peut déclencher quand quelqu’un a perdu, une chanson de la honte « Toi t’as perdu, moi j’ai gagné, you are a loser. » Il parait que ça fait partie du plaisir. En mai 1945, au plein cœur de la liesse du peuple qui acclamait la Libération du pouvoir nazi, que vit-on? Des femmes à qui on se permit de raser le crâne. Elles avaient aimé l’Allemand.

J’ai choisi à dessin ce dernier exemple car les femmes ont eu dans l’histoire bonne part de honte. Cette honte a été manipulée par les hommes envers le sexe qu’ils ont dénommé faible afin de l’affaiblir. J’ai eu l’occasion cet été de partager un temps de témoignage entre femmes sur leurs premières règles. Sans doute les choses ont-elle évolué pour les jeunes filles aujourd’hui, mais le point très majoritairement évoqué dans les témoignages de ces femmes adultes, c’était la honte. Une honte personnelle devant l’incompréhensible perte de sang dont la mère n’avait rien annoncé, devant la salissure inopinée et visible par tous. Et aussi une honte transgénérationnelle transmise par la mère, elle-même honteuse de ses règles et de toutes les hontes subies par les femmes depuis qu’elles les ont eues, comme le viol et, pardonnez-moi la terminologie, l’engrossement.

Reconnaissons-le : le mouvement #Metoo, c’est récent, et Balance ton porc aussi. Il n’y a pas si longtemps, le seigneur d’un fief exerçait sans le moindre scrupule le droit de cuissage sur tout ce qui avait des cuisses. Le dernier procès pour avortement eut lieu il y a moins de cinquante ans, en 1972 et il s’agissait justement d’un avortement suite à un viol. Le réquisitoire chercha à en faire honte à cette jeune fille déjà frappée de la honte du viol. La plaidoirie de Gisèle Halimi reposa sur cette question : qui devait avoir honte, quand 5000 femmes mouraient chaque année d’avortements clandestins ? Qui devait avoir honte quand on cherchait pourquoi et à cause de qui ces femmes prenaient une si dangereuse décision ? La jeune fille gagna le procès, et se fit oublier des médias. Bien qu’elle ait gagné, elle avait été éclaboussée.

Mais qu’a donc la honte de si extraordinaire qu’on puisse en faire un levier si puissant? La honte défigure. La honte sépare. Le honteux est comme un oiseau aux ailes brisées, ailes oubliées, traine inutile juste bonne à moquer. Comme dit Baudelaire parlant des marins désœuvrés et des albatros capturés du haut du ciel et couchés sur le pont du bateau :
A peine les ont-ils déposés sur les planches,
Que ces rois de l’azur, maladroits et honteux,
Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches
Comme des avirons traîner à côté d’eux.

La honte introduit donc une division, une fracture interne entre ce que nous sommes par nature, cet oiseau majestueux, et ce que nous sommes devenus. Il y a notre innocence, notre nature initiale, et puis il y a ce qui est nous arrivé ponctuellement ou chroniquement, qui nous sépare de nous et nous exclut des autres. Dès lors, l’existence est marquée par le conflit.

Le premier récit de honte nous ramène à l’origine de l’humanité. Juste après avoir croqué la pomme, Adam et Eve prirent conscience qu’ils étaient nus et aussitôt, cela leur fit honte. Ils se couvrirent de feuilles de vigne ou de figuier selon les traductions, et se cachèrent à toute allure derrière les buissons dès qu’ils entendirent la voix divine dans le jardin d’Eden. Leur absence provoqua la question que depuis Dieu ne cesse de poser à l’humanité : « Adam, où es-tu? »

Le premier sentiment qui vient à l’homme après sa désobéissance initiale est donc la honte et le premier effet de ce sentiment est de l’entrainer à se cacher. Car aussitôt après la honte vient la peur. Dès qu’ils se voient nus, Adam et Eve craignent le jugement de Dieu : « J’ai eu peur parce que je suis nu, dit Adam. » La honte de nos ancêtres leur ont fait redouter Dieu et ensuite les autres hommes comme autant de menaces . On connait la suite malheureuse de cette histoire. Notre honte nous accusa, Dieu ayant repéré grâce à elle notre transgression. Alors nous fûmes bannis, précipités en bas du paradis et ce fut la cata.

A vrai dire, une autre grille de lecture nous dit que nous sommes tous les personnages du texte, donc aussi Dieu. Et qu’est-ce que ça raconte, si nous sommes Dieu? Que nous nous sommes auto-expulsés du jardin d’Eden, que nous nous sommes plongés de nous-mêmes dans cet enfer où nous travaillons à la sueur de notre front et enfantons dans la douleur. La honte nous a mis à la merci de l’exclusion, c’est elle qui a prononcé la sentence.

Aujourd’hui encore, parce qu’elle nous exclut des autres, la honte nous met en danger concret. Personne ne peut vivre au ban de la société. Elargissons, personne ne peut vivre exclu du clan, de la tribu, de la meute et même du troupeau. C’est une question de survie physiologique. Seule contre l’ours, je ne ferai pas long feu, et la chèvre de monsieur Seguin était perdue d’avance en face du loup. Exclure c’est tuer, être exclu, c’est mourir. Point barre. Cela s’amenuise lorsqu’on passe au plan psychologique, social, familial etc, mais c’est simplement proportionnel à la honte reçue. Par sa radicalité, la honte est un venin différent de nos autres poisons émotionnels.

En effet, il nous est possible de vivre en accord avec nos autres défauts et nous sommes tous capables d’être satisfaits de nos colères. Nous pouvons nous apprécier dans nos jugements et nos rancunes. J’ai plusieurs fois entendu des gens clamer en parfait accord avec eux-mêmes qu’ils ne pardonneraient jamais à leur voisin, leur mère etc. La vendetta corse se glorifie même de véhiculer cela de génération en génération au point qu’on ignore de quoi un jour il s’est s’agi. Nous sommes capables de nous habituer à nos tristesses et de les répandre autour de nous, nous avons l’habitude d’accepter nos ressassements et de mariner dedans au point d’en faire bénéficier nos interlocuteurs. Nous reconnaissons sans difficulté devant nos amis que telle ou telle situation nous fait peur, ou que nous détestons X ou Y. De tout ça tout le monde s’accommode.

Mais pour la honte, c’est impossible. La honte nous exclut de nous-mêmes. Nous voyons-nous accourir chez nos copains pour leur raconter une véritable honte? Eh bien si, parfois ça arrive. Si nous sommes tellement dévalorisés que nous croyons que seule l’autodérision va nous permettre d’intéresser les autres, nous sommes très bien capables de mettre en scène une honte et de remercier nos amis de rire de nous grâce à nous.

Encore ne choisirons-nous que des petits sujets de honte… Car la plupart du temps, parce qu’elle nous met en danger, la honte est silencieuse jusqu’à l’oubli si c’est possible. Quand on la vit, on voudrait disparaître sous terre, ne pas être là. Alors l’avouer ! Ce serait double honte et deux fois plus nuisible. Dans le secret, le pauvre ne mange pas tous les jours. Mais personne ne le sait. Le pauvre a honte d’être pauvre, il a honte d’avoir honte. Et c’est la honte d’avoir honte d’être honteux. La honte se grossit d’elle-même. On a honte de faire honte par sa honte à ceux qu’on aime. La quasi totalité des secrets de familles est liée à la honte. Lâchetés, trahisons, meurtres, perversions, incestes, addictions, le point commun de ces secrets, c’est la honte qui s’y rattache, l’avilissement et le sentiment de déchéance intérieure. On voudrait ne pas l’avoir subi, ne pas l’avoir commis. C’est trop tard. A tout le moins, il reste ceci : ne pas le dire.

Hélas le silence, le secret, le refoulement effacent-ils la honte? Non. Elle reste là, dans l’obscurité, elle se transmet de génération en génération. Quand bien même on aurait oublié la cause initiale, l’effet s’est propagé. Le cancer nait et progresse dans l’ombre de notre inconscience. « Apprendre à se connaître, disait Krishnamurti, voilà toute la difficulté pour l’homme ». Qu’une énorme fuite d’eau se déclare chez nous pendant que nous sommes en vacances, si nous l’ignorons, qui l’empêchera de dévaster nos biens? La honte est une énorme fuite d’énergie et de vie. Elle est une offense à notre être profond, à notre puissance de joie, à notre potentiel vital. Auto-bloquante, elle ruine en secret tout effort d’évolution qu’elle saborde par avance. Elle chuchote à notre inconscient que nous sommes trop nuls, que nous n’avons droit à aucune amélioration, que nous ne la mériterions pas etc. Et si une partie de nous est disqualifiée, même inconsciemment, elle entraine le reste dans sa chute. C’est l’histoire d’Adam et Eve.

Un jour, Barbe Bleue donna à sa nouvelle épouse une clé interdite. Jamais elle ne devrait en user. Elle en usa. Elle découvrit un cabinet sombre rempli de cadavres de femmes et dans sa terreur soudaine elle laissa tomber la clé dans du sang frais. Hélas, quand elle voulut nettoyer l’objet, essuyer les traces avant le retour de son serial killer, elle en fut incapable. A peine la clé semblait-elle propre que le sang suintait à nouveau. Ainsi de la honte non diagnostiquée, non guérie : à la moindre stimulation, elle se réveille, elle suinte et nous condamne. C’est le propre des mémoires, une mémoire étant un programme inconscient mais actif qui se déclenche automatiquement devant une situation donnée.

Qu’il s’agisse d’une honte que nous nous sommes faite ou qu’on nous a infligée, le résultat est le même puisque la honte est auto-collante. Et que nous l’ayons vécue personnellement ou qu’elle appartienne à nos lignées ne change pas grand chose. On sait maintenant que la puissance des mémoires se lègue comme la couleur des yeux ou la forme du nez. Autrement dit, vu l’histoire de l’humanité, qui peut imaginer avoir complètement échappé à la honte ? Comme disait La Fontaine, « Ils ne mouraient pas tous mais tous étaient frappés. » Même si elle se cache, même si on l’a oubliée, elle existe et nous conditionne. Elle a pesé sur nos ancêtres, elle entravera nos descendants si nous ne faisons rien. Voilà pourquoi il est important que nous la débusquions clairement. C’est à nous qu’il revient de faire ce travail. Et comme tout est interdépendant, en nous libérant, nous aidons tous les autres.

Soyons donc nos propres médecins, cherchons si nous sommes franchement atteints à partir du diagnostic des effets de la honte. Qu’est-ce qui suinte en nous? Sentiment d’infériorité, d’indignité, de souillure, culpabilité, malheur, désespoir, humiliation, dévalorisation, inhibition, auto-dénigrement, censure, autodestruction, victimisation, dépendance, soumission? Toutes ces pratiques sont des pis-allers, elles ne mettent pas le cœur en joie, ajoutons-y la dépression. Quelle horrible liste ! Partons plutôt de la liste inverse. Nous jugeons-nous en pleine santé, c’est à dire tranquilles, dignes, parfaitement lumineux, innocents, heureux, remplis de foi dans la vie, humbles, libres d’agir, toujours bienveillants envers nous et envers les autres, cordiaux, fraternels, autonomes, conscients de notre valeur et responsables de nos relations et de nos actes? Y a-t-il toujours quelque chose de biaisé dans nos relations ou sommes-nous parfaitement sincères?

D’abord, regardons notre corps, il ne ment pas. Comment nous tenons-nous physiquement? Si notre tête avance et n’ose se dresser, il y a beaucoup de risques que nous ayons été humiliés. Le regard vers le sol, la nuque courbée, quelque chose de nous ne s’autorise plus le regard droit. On peut dire la même chose des épaules tombantes qui empêchent la liberté d’un souffle interdit. Ajoutons la possibilité de chercher à prendre du poids pour cacher sa honte derrière un rempart, et voyons quelle partie du corps se protège préférentiellement. Si ce n’est pas le corps qui cache la honte, ce peut être l’uniforme, ou la marque. Cachée sous la pèlerine de Dior ou celle des agents de police, la honte s’oublie d’avantage. On se souvient que l’uniforme des anciennes écoles avait pour but d’épargner la honte aux enfants pauvres.

Quel usage faisons-nous de la parole? Osons-nous la prendre clairement, conscients de notre valeur ou sommes-nous vite silencieux, bafouillants ? Si nous ne reconnaissons pas dans ce comportement, il y a une deuxième question : est-ce que nous préférons plastronner, tonitruer et remplir l’espace comme les matamores des comédies avant de nous dégonfler périodiquement sur notre oreiller? Enfin les gens nous prennent-ils au sérieux quand nous nous exprimons (ce qui est un signe aussi puisqu’ils nous renvoient en miroir ce que nous pensons de nous) ?

Dans notre vie professionnelle, qu’en est-il? Avons-nous réussi à vivre nos aspirations? A obtenir la reconnaissance d’autrui dans une activité à notre goût ? Ou était-ce toujours pour les autres, jamais le bon moment pour nous? Et si nous avons décroché ce succès, avons-nous su garder l’emploi valorisant qui nous plaisait? C’est peu probable vu que le propre de la honte est de nous dévaloriser, de nous donner l’envie de rentrer sous terre… et que c’est incompatible avec des responsabilités. Or des responsabilités, on peut en prendre partout quel que soit le métier, inutile d’être ministre.

On peut en dire autant de la vie amoureuse et amicale, et même de la fortune. Je connais quelqu’un qui se plaint d’être pauvre mais qui considère qu’être riche est honteux. Si au fond de nous, l’argent c’est caca, ou au contraire si c’est beaucoup trop bien pour nous, comment nous étonner que nous n’en ayons pas? Et si on se dévalorise tellement qu’on ne s’estime pas pouvoir intéresser quiconque, pourquoi les autres seraient-ils d’un avis contraire? Donc en un mot, sommes-nous seuls ? sommes-nous pauvres ? Alors nous sommes honteux.

Comment nous en sortons-nous quand même? Les pieds devant, dans certains cas. J’ai été frappée en préparant cette conférence par le nombre de suicides pour éviter des accusations ignominieuses, fondées ou non. D’ailleurs, chez les Romains, se donner la mort pour éviter l’infamie était signe de noblesse d’âme et au Japon, survivre à une humiliation quand on peut se faire harakiri, voilà qui est la vraie honte. 

Nous nous en débrouillons aussi en cachant notre honte derrière ce que Lise Bourbeau appelle des masques ou des parades. Comme la chose est souvent parfaitement inconsciente, voyons si une des parades qui vont suivre nous concerne et nous renseigne. D’abord on peut survivre biologiquement sans être là, en disparaissant complètement. C’est la politique du pire et ça peut avoir des conséquences terribles sur notre santé psychique. J’ai lu que des confusions mentales, des maladies d’Alzheimer auraient un lien avec la honte : en engloutissant tout l’être, on noie la honte. De même, il semble que certaines schizophrénies soient une tentative de s’en dissocier et de la mettre à distance. Sauf que du coup, le malade peut être écartelé intérieurement entre celui qui a honte, et celui qui fait honte. Il souffre deux fois plus.

On peut aussi essayer la parade de l’aliénation à autrui, en disparaissant au sein d’une relation. Désormais, bien planqué, on n’existe plus par soi, mais par l’autre. Si le regard de l’autre réussit à nous sortir de l’ombre et à nous tirer à la lumière, ce regard devient une addiction. Hélas, cette attitude met le honteux en grand danger car il s’est placé en position absolue de dépendance affective. Si l’autre s’en va, le honteux s’écroule. Du coup, il se comportera comme on attend et non pas comme il est pour garder ce regard, exactement comme un enfant pour garder l’amour de ses parents. Il arrive même que le honteux se soumette complètement à la personne qui lui fait honte pour acheter le bourreau. Un certain nombre de cas de lâchetés, de fausses promesses, de flatteries, de profil bas s’expliqueraient comme une parade préventive à la menace de honte. C’est pourquoi Serge Tisseron, psychiatre, considère que « la honte est la mère de tous les totalitarismes. « 

Qu’est-ce qu’on a pu encore mettre en place plus ou moins consciemment ? La mutilation des sentiments. En effet, on peut se robotiser. L’autre peut bien penser, dire, faire ce qu’il veut, nous on s’en fout. Cette carapace émotionnelle se traduit par une raideur physique et mentale, et Marie-lise Labonté a mis au point une gymnastique d’enlèvement des carapaces pour guérir des gens gravement malades. La robotisation dispense de ressentir ce qui nous vient des autres, elle prive aussi de laisser jaillir en nous des sentiments pour autrui. La fontaine se tarit, le feu s’éteint, dans le château-fort, reste la solitude.

Il existe encore d’autres moyens de vivre avec la honte, comme la banalisation et le masochisme. « On me maltraite, on ne me prend pas au sérieux ? Bah! Ce n’est pas grave. » Ce qui peut paraître une forme de sagesse n’est souvent qu’un acte de soumission au plus fort. Si c’est répétitif, cela donne un comportement masochiste, du moins selon Lise Bourbeau. Il ne s’agit pas de tendre le bâton pour se faire battre au sens littéral du terme, mais on peut ne pas savoir dire non, à son propre détriment. On est très serviable, certes, mais par défaut. On se fait souffrir pour les autres en famille, au travail etc, non pas par altruisme mais par la conviction inconsciente que nous ne méritons pas autre chose que ce que nous vivons. Ne valant rien par nous-mêmes, nous devons acheter l’attention et l’intégration par le service rendu.

La culpabilité liée à la honte est une autre raison de vivre avec une maltraitance acceptée. En ayant appris à faire nôtre la condamnation d’autrui, nous justifions ensuite par avance les échecs et mauvais traitements. Si on est coupable, quoi de plus normal que d’être puni ? Ce type de déviance met le honteux à la merci des pervers narcissiques, sadiques et autres maltraitants. Il coupe tout espoir d’amélioration parce qu’il cautionne le châtiment. Il rend impossible toute révolte en ayant normalisé la situation.

Il reste la résignation, et devant la souffrance de l’exil, le honteux peut choisir le repli et le renfermement, ou mettre en place une relation de supplication. « Ne me quitte pas, chantait Brel, je serai l’ombre de ton ombre »… « Je t’en prie, reste avec moi, je vous en prie, gardez moi dans ce poste ». Le honteux est capable de s’excuser pour tout, même pour le temps qu’il fait. Quand j’étais petite, mon oncle riait sans malice de son coiffeur qui utilisait sans cesse l’expression : « Je m’excuse de vous demander pardon ». La relation de supplication peut s’étendre à tous les domaines. Je ne sais plus qui de ma connaissance avait gardé longtemps un chat qui marquait régulièrement son territoire sur son oreiller, parce qu’elle n’osait rien faire de plus que le supplier d’arrêter.

Ce panorama nous aura peut-être permis de nous repérer dans l’une ou l’autre pratique. En prenant conscience que nous sommes peut-être plus honteux que nous l’imaginions, nous nous donnons les moyens d’agir. En effet la conscience de la blessure est la première marche vers sa guérison. Et plus la conscience grandira, plus on guérira.

Exerçons-nous donc dans le quotidien à voir nos comportements, en particulier si quelque chose grince dans notre journée. Si un de nos comportements récurrents entre dans le tableau que je viens de dresser, contrôlons. Est-il possible qu’un fond de honte ou de culpabilité l’explique? Au lieu de la taire et de l’enfouir, la première étape de guérison est donc de nommer la honte, de la regarder avec une neutralité scientifique. Dans cette neutralité objective, analysons nos sentiments sans les juger. Si la source de la honte en elle-même nous reste cachée peu importe. Il n’y a pas besoin forcément de se souvenir du A et du B de nos vicissitudes, et d’ailleurs il s’agit peut-être de réactivation de mémoires léguées qui ne nous appartiennent pas en propre. Et si nous nous en souvenons? Il est inutile alors de chercher à éradiquer ces souvenirs. Par contre, dans tous les cas, l’étape qui suit la vision de notre conditionnement est de le désactiver.

Comment? Après avoir reconnu et nommé la honte, nous pouvons examiner les mécanismes qui se sont mis en mouvement, les pensées sous-jacentes qui ont provoqué nos réactions. Prenons conscience que ces pensées sont des croyances et que toute croyance peut être remplacée par une autre. Par exemple, il y a cinquante ans on ne devait coucher les bébés que sur les côtés, il y a trente ans il était impératif de les coucher sur le ventre, sur le dos aurait été de l’assassinat. Aujourd’hui c’est exactement l’inverse. Donc, voir ses croyances et les remettre en cause relève du simple bon sens. C’est ce que fit Gisèle Halimi dans le procès que j’évoquais tout à l’heure. Je me souviens qu’à cette époque où on faisait honte aux filles d’avorter, on leur faisait aussi honte d’avoir gardé l’enfant. Être fille-mère, c’était mal vu. Pouvons-nous adhérer à ce genre de jugement ? Ou encore, dans un tout autre domaine, nous avons honte de chanter faux. Qui nous l’a dit ? Que se passerait-il si nous chantions, ne serait-ce que sous la douche? Voir nos croyances et les remettre en cause est un moyen de désamorcer la honte.

Mais cela ne suffira pas. Rappelons-nous que la honte nous est venue des jugements, et que le jugement est mental. Rendons-nous compte que la fragmentation interne qui a suivi la honte nous a jetés dans une existence de conflits entre nous et nous, nous et nos aspirations, nous et les autres, nous et la spiritualité. Et que tout cela venant d’une mauvaise utilisation du mental, le mental tel qu’il est ne nous conduira pas jusqu’à la guérison. Le mental est très utile dans plusieurs cas, mais il analyse et sépare, il n’a pas accès aux profondeurs. Il aura fallu l’utiliser pour distinguer le champ de bataille de notre honte, il faudra en sortir pour déclarer la paix.

Si nous reprenons le récit de la Genèse, nous nous souvenons que la honte de nos premiers ancêtres a provoqué notre exclusion. Mais avant ça, comment virent-ils qu’ils n’étaient pas Dieu et qu’il fallait s’en cacher ? Parce que comme l’avait dit le serpent, ils étaient entrés dans le monde de la dualité en goûtant le fruit de l’arbre du bien et du mal. La dualité, c’est la séparation. Ainsi, à la première bouchée du fruit, l’homme s’est vu séparé de Dieu, et de la femme. Dire « Ils virent qu’ils étaient nus », c’est dire « Ils virent qu’ils étaient deux. » Sinon, en quoi la nudité les aurait-elle gênés ? En d’autres termes, si la honte a créé la séparation, c’est la séparation qui a créé la honte.

Trouvons de quelle séparation il s’agit, et nous tiendrons le fil de la guérison. Nous saurons avec quel élixir nettoyer peu à peu les mémoires avilissantes, même sur des générations. La pomme nous a jetés dans la dualité, recherchons l’unité. Recherchons comme le dit la table d’émeraude d’Hermès Trismégiste, le miracle d’une seule chose. Mais où ? Pas dans le monde multiple et qui inflige la honte, non. Pas non plus dans cette partie de nous happée par le monde et qui pense et qui change, mais profondément à l’intérieur, dans une zone tranquille et stable que le souffle berce. Dans la grotte du cœur, dans l’amour. Cette dimension est intacte quoi que nous ayons vécu. Rien de ce qui passe ne l’impacte. Dans cet espace, l’amour est une énergie de vie, une lumière, une puissance phénoménale. Et c’est nous.

Pour rentrer en contact avec cette grâce qui suffit à elle seule à toutes les guérisons, il n’y a qu’un moyen donc: rentrer en nous. Pour beaucoup d’entre nous, c’est là une consigne sibylline, un ordre impossible à suivre. La porte qui mène à l’intérieur est coincée en position fermée et l’amour dont nous parlons n’est qu’une hypothèse. C’est pourquoi les traditions les plus anciennes de l’Inde et de l’Asie prônent la méditation et en donnent des techniques, les traditions chrétiennes appellent à la contemplation et la soutiennent.

Nous avons toujours regardé dehors, nous devons nous rééduquer à regarder dedans, parce que dedans, l’autre nom du silence intérieur est Amour, un amour inconnu de nos habitudes. Cette nouvelle énergie guérira toutes les parties fragmentées de nos vies et de notre être, exsangues et en état de siège devant l’adversité. Sous sa bannière, nous pourrons aller visiter notre corps et déclarer la paix pour nous et pour tous les honteux du monde. Cette connexion avec l’unité de l’être nous rendra capable d’embrasser l’étape de la vie qui a vu notre honte, embrasser ce sentiment incompréhensible qui nous a saisis devant une peccadille, embrasser nos ancêtres dans la honte qu’ils ont dû boire, jusqu’à la lie peut-être. Embrasser ceux par qui la honte est venue. Nous irons embrasser le petit enfant que nous fûmes et remonter le plus loin possible dans nos souvenirs pour le délivrer du jardin de l’infamie. Parce que les fleurs qui poussent là puent le malheur et la solitude, parce que c’est un sombre jardin que jamais le soleil n’éclaire et que lui, le petit enfant, il est fait pour le jardin d’Éden.

Ainsi peu à peu, désactivant et pacifiant nos mémoires, nous délivrerons Adam et Eve de leur honte. Le présent et l’avenir s’éclaireront pour nous et nos descendants. Et nous rapprochant du jardin d’Éden où vibre l’allégresse, nous remercierons la honte de nous y avoir conduits.

P.S. Je viens de lire ce petit conte  du pot fêlé qui fera un magnifique post scriptum !

Une vieille dame chinoise possédait deux grands pots, pour porter de l’eau , chacun suspendu au bout d’une perche qu’elle transportait, appuyée derrière son cou. Un des pots était fêlé alors que l’autre pot en parfait état rapportait toujours sa pleine ration d’eau. A la fin de la longue marche du ruisseau vers la maison, le pot fêlé, lui, n’était plus qu’à moitié rempli d’eau.

Tout ceci se déroula quotidiennement pendant deux années complètes alors que la vieille dame ne rapportait chez elle qu’un pot et demi d’eau. Bien sûr le pot intact était très fier de ce qu’il accomplissait mais le pauvre pot fêlé avait honte de ses propres imperfections. Le pot fêlé se sentait triste car il ne pouvait faire que la moitié du travail pour lequel il avait été créé.

Après deux ans de ce qu’il percevait comme un échec, il s’adressa un jour à la vieille dame alors qu’ils étaient près du ruisseau. « J’ai honte de moi-même parce que la fêlure sur mon côté laisse l’eau s’échapper tout le long du chemin lors du retour vers la maison. » La vieille dame sourit :
– As-tu remarqué qu’il y a des fleurs sur ton côté du chemin et qu’il n’y en a pas de l’autre côté ? J’ai toujours su ce qu’il en était de ta fêlure, donc j’ai semé des graines de fleurs de ton côté du chemin et, chaque jour, lors du retour à la maison, tu les arrosais…Pendant deux ans, j’ai pu ainsi cueillir de superbes fleurs pour décorer la table. Sans toi, étant simplement tel que tu es, il n’aurait pu y avoir cette beauté pour agrémenter la nature et la maison. »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Qu’est-ce que la conscience?

Lorsque j’ai choisi cette question, je pensais que cela m’aiderait à réfléchir à un concept qui n’est pas le même en occident et en orient, et qui ouvre des horizons plus ou moins vastes, mais tous intéressants. Je ne m’attendais pas à ce que ce sujet me perturbe, et pourtant si. Entre la procrastination et l’effarement devant le nombre de pages des encyclopédies et des bouquins sur le sujet, ou le nombre de sites sur la toile, j’ai traversé un moment difficile, la conférence aussi. Voyez plutôt, déjà, personne n’est d’accord sur sa genèse : la conscience provient-elle du cerveau, ou alors est-ce l’inverse ? Si elle est quelque chose, elle est quelque part. Où ? Et puis la conscience est-elle morale ou non ? En tout cas, il paraît qu’elle nous emmène du stade de légume à l’état d’éveil selon la dose dont on dispose et le sens qu’on lui donne. Et voilà qu’on arrive jusqu’à cette déclaration hindoue que « la conscience est tout », en écho à la physique quantique de pointe. Le sujet devient énorme, intraitable ! Car du coup, qui en a ? Les hommes, les animaux, les plantes ? Le vide ? En tout cas, une chose est sûre, en orient comme en occident et hier comme aujourd’hui, ce sujet a interrogé et reçu réponse. Devant ce foisonnement, commençons par voir ce que nous dit le mot lui-même pour voir si ça nous aide.

Dans conscience, il y a science, ça saute aux yeux. Et dans science, il y a –sci, ce qui est moins évocateur mais nous ramène au verbe latin scire, savoir. La science, c’est donc le fait de savoir. Au pluriel, les sciences seront les disciplines du savoir et qui permettront de l’accroître. Du coup, la conscience, avec son préfixe cum, voudra dire : savoir avec. Et là, tout se complexifie à nouveau. Savoir avec, d’accord, mais avec quoi ? Avec qui ?Avec notre intelligence mentale? nos 5 sens? L’intelligence de notre cœur? Avec quelle partie de notre corps ? Et encore, savoir avec le monde extérieur, ou plutôt avec le monde intérieur ? Et il s’agit de savoir quoi au juste ? En d’autres termes, la conscience est-elle toujours conscience de quelque chose ? Peut-on avoir conscience de rien ? Est-ce cela qui nous donnera bonne ou mauvaise conscience ? Et pourquoi trouve-t-on facilement le mot science au pluriel alors que c’est très rare pour le mot conscience ? L’étymologie soulève plus de questions qu’elle n’y répond. Heureusement, si nous en restons à la langue courante, les expressions synonymes sont claires. Être conscient de quelque chose, c’est s’en rendre compte, ou bien être au courant…

L’antonyme de conscience : l’inconscience, nous en dit un peu plus. Être inconscient, c’est donc ne pas se rendre compte. En médecine, cela voudra dire être évanoui ou comateux c’est-à-dire ayant perdu connaissance, ou perdu conscience, privé de toute communication avec l’extérieur et peut-être avec l’intérieur. Être inconscient, c’est aussi simplement être écervelé, absent, sans attention, comme lorsque nous partons faire du ski sous les avalanches ou que nous traversons la rue sans l’avoir regardée sur les côtés. Avec la psychanalyse, l’inconscience a enfanté l’inconscient qui devient lieu des vérités refoulées, formant un substrat aussi actif qu’inaperçu. L’inconscient se nourrit de tout à toutes les échelles : les peuples, les sociétés, les lignées, sous le nom d’inconscient collectif, et il s’exerce aussi bien sûr à notre petite échelle personnelle et s’ajoute à notre auto-dose. L’inconscient agit sur nous à tel point que dit-on, nous sommes agis par lui, comme des marionnettes ignorant nos ficelles.

Enfin, je me trouverais dans un cas de… conscience si j’arrêtais ici cette balade, car la conscience se promène dans nos phrases avec un certain nombre d’autres préfixes. Nous trouverons le petit sub- qui veut dire dessous, juste sous la conscience, le pré- juste avant la conscience, le supra, ou super, au-dessus. Le postconscient n’existe pas encore mais il devrait, car ça nous arrive régulièrement de nous rendre compte des choses après les avoir faites (enfin moi). Pour la transconscience, vous en trouverez de nombreuses traces qui vont de la sexualité à la science la plus échevelée. Achevons avec les adverbes consciemment et inconsciemment et les dérivés consciencieux et consciencieusement. Lorsque j’étais prof, nous nous servions de ces deux derniers vocables pour encourager les enfants en difficulté dès qu’ils avaient de la bonne volonté. C’étaient des synonymes de sérieux et sérieusement et nous indiquions ainsi le degré d’attention et de soin porté à la scolarité, indépendamment des résultats.

Revenons à la conscience et partons simplement du corps. La médecine d’urgence a établi un indicateur de l’état de conscience d’un individu selon une échelle de 1 à 3 dite échelle de Glasgow. Il s’agit de tester l’ouverture des yeux et ses mouvements suivant les stimuli, puis la réponse motrice et troisièmement la réponse verbale à des interventions extérieures pour savoir vers quel service la personne doit être aiguillée et la qualité de ses fonctions vitales. Ce test indiquant le niveau de conscience de l’individu, la définition de la conscience se précise comme étant la capacité du corps et de l’esprit à « être au courant » de l’environnement et à y donner une réponse appropriée. Au premier stade, ça ne demande ni étude, ni réflexion. Il n’y a pas besoin de réfléchir pour pouvoir répondre à une question simple comme : « Avez-vous soif ? » Encore moins pour réagir si on nous pince. En cas de coma, le corps portera la marque de sa souffrance, mais pas le cerveau. La conscience corporelle est immédiate, on dit qu’elle est spontanée.

L’absence totale de conscience, lorsque plus rien ne répond, est-ce la mort ? C’est le sujet qui occupe actuellement les débats autour de Vincent Lambert. Si nous sommes spontanément conscient de vivre et si l’absence totale de conscience signifie la mort physique sans assistance médicale, c’est a contrario que la vie est dans la conscience que nous en avons.

On admet que dans la vie ordinaire, nous disposons de trois états de conscience. L’état de veille, l’état de sommeil et l’état de rêve. J’ai été surprise que l’état de sommeil soit caractérisé par un état de conscience. Il me semblait au contraire que c’était un cas d’inconscience, au moins dans la phase du sommeil profond. Tous les farceurs vous diront qu’ils ont pu déplacer quelqu’un à son insu jusque dans les situations les plus cocasses ou les plus embarrassantes. Nous pourrons toujours prétendre que nous n’avons jamais voulu poser tout nus sur la fontaine du village, nous aurons du mal à être convaincants…

Toutefois, cette phase d’inconscience ne représente pas tout notre temps de sommeil. A d’autres moments, supposons que nous dormions à côté de quelqu’un et que nous lui tirions la couverture, il va la ramener sur son corps. La conscience n’est donc pas totalement disparue. C’est ce que prouve une étude menée auprès de jeunesmamans. Les vagissements de leur nouveau-né les tiraient du sommeil, alors qu’un fracas de même puissance sonore les laissait indifférentes. Il y avait donc une programmation du cerveau pour une sorte de tri sélectif des bruits. Ce traitement de l’information aurait été impossible à appliquer s’il ne restait pas un minimum de conscience dans le sommeil. D’ailleurs, même quand aucun souvenir ne nous reste, nous savons au réveil si nous avons bien dormi ou non avant de nous rappeler quel jour on est. Le sommeil est donc un état de conscience, fût-ce à l’état de zeste.

D’autre part, pendant le sommeil paradoxal, nous rêvons et le rêve est classifié comme un des trois états de la conscience ordinaire. Nous avons l’impression de vivre ce que nous rêvons. Nous nous rendons compte de ce qui nous arrive, nous nous voyons prendre des décisions etc. Et pourtant, si nous sommes conscients de ce qui se passe dans le rêve, la plupart du temps, nous ne sommes pas conscients que nous rêvons : seul le réveil nous détrompe. Je vous déconseille de rêver que vous êtes aux toilettes par exemple.

Le monde onirique étant de l’ordre de l’image, il est beaucoup plus libre et vaste que ce que nous pouvons vivre dans ce que j’appellerai pour simplifier « le monde réel ». Il est beaucoup plus incohérent et imprévisible aussi. C’est pourquoi les Européens rationalistes n’ont pas été les amis des rêves et l’Église en a fait un sujet de méfiance dont le Larousse médical de 1924 se fait ainsi l’écho :  « Rêve : Désordre psychique à contenu absurde et sans valeur pratique. » Un beugue de la conscience en fait. J’ai même découvert en préparant cette conférence une info scotchante : ce n’est qu’en 1992 que le code pénal dépénalisa l’interprétation rémunérée des rêves, qui condamnait les psychiatres et les psychologues à la même clandestinité que les diseuses de bonne aventure.

A l’inverse, depuis des millénaires, d’autres civilisations ont estimé précieux les messages des rêves. Pour rester chez nous, nommons les Égyptiens, les Grecs, les Romains et les Hébreux. Comme Homère le dit, certains rêves passent par la porte de corne, ce sont des rêves ordinaires qui n’apportent rien à la conscience du rêveur, mais certains rêves passent par la porte d’ivoire, ce sont des messages divins. Ils sont l’expression de la transcendance au service de l’homme dans sa limitation. Ils accroissent la conscience du rêveur et le guident, que les rêves soient divinatoires, ou qu’ils relaient des messages de l’inconscient. Il y a des messages très clairs comme ceux que reçoit Joseph, fiancé puis époux de Marie enceinte. « Ne crains pas de prendre Marie pour épouse » dit d’abord l’ange à Joseph qui se croit cocu. Puis plus tard, on lui signifiera de décamper direction l’Égypte pour cause de massacre des innocents jusqu’à deux ans. D’autres messages paraissaient au contraire obscurs et incompréhensibles au rêveur, il fallait des mages et des prêtres pour en donner la clé. A Dodone par exemple, les malades affluaient de loin à la recherche de songes qui leur ouvriraient les portes de la guérison. On pensait que les rêves et leurs informations d’ordre souvent psychique et inconnue du rêveur ouvriraient la voie à la guérison physique. Par quel moyen ? par un accroissement de la conscience du rêveur.

Au 19ème siècle avec Freud, la psychanalyse est montée à l’assaut des rêves et le médecin a remplacé le prêtre antique dans le travail de l’interprétation. Yung a mis à jour une série de symboles qu’il a nommés archétypes car ils se trouvaient avoir le même sens quel que soit le rêve et le rêveur. Qu’est-ce qui rendait l’archétype possible ? L’inconscient collectif. A la conscience collective répond en effet un inconscient collectif qui remonte à la nuit des temps et permet l’établissement d’une sorte de clé des songes. L’utilisation d’un archétype par un rêveur n’est en rien consciente ou délibérée, cela ne l’empêche pas d’être utile car pour Yung le rêve qui permet l’expression de l’inconscient (collectif et personnel) est une base pour la guérison. La psychanalyse rejoint là les peuples antiques et les chamanes de tous les temps, en considérant que ces rêves communiquent de façon codée des informations inaccessibles à la conscience ordinaire.

L’idée commune est basée sur la conscience : la guérison suit la transformation de l’individu dès qu’il comprend de quoi il s’agit. La prise de conscience libère, tout accroissement de conscience est accroissement de vie. Aujourd’hui, les neurosciences indiquent que les rêves avec leurs symboles et leur caractère décousu sont une production du cerveau droit, dit cerveau de l’âme, par opposition au cerveau gauche rationaliste. La traduction du rêve remet le cerveau gauche dans le circuit. Informé et unifié, le malade guérit. Bien sûr, tous nos rêves ne sont pas des diagnostics ni des ordonnances déguisées, mais les rêves marquants véhiculent des informations utiles à notre évolution ou notre existence. Lincoln avait rêvé qu’il se dirigeait vers un cercueil et que c’était le sien. N’ayant pas tenu compte de cette information pour se protéger, il fut en effet assassiné quelques mois plus tard. On ignore s’il se dirigea post mortem vers son cercueil.

Nos rêves sont donc la plupart du temps comme un film dont nous sommes les héros passifs, mais ce n’est pas le cas de tous les rêves puisqu’il existe une catégorie de songes qu’on nomme rêves lucides. Dans ce cas le rêveur est doublement conscient : il est conscient de ce qui se passe dans son rêve, et aussi qu’il est en train de rêver. Cela lui permet d’intervenir et même de conduire son rêve, il devient l’auteur de l’histoire onirique. Le chamane de Castaneda lui a montré comment utiliser cet art de rêver pour aller se promener dans d’autres mondes. On peut s’en servir aussi pour se guérir. Par exemple, si nous nous voyons en train de regarder quelqu’un mourir sans l’aider, nous pouvons diriger la suite ou un autre rêve de même ordre vers un sauvetage. Comme il est admis que dans la grande majorité des cas, chaque personnage de nos rêves ne renvoie qu’à nous, si nous nous sauvons nous-mêmes, ce ne peut être que positif.

Du rêve passif au rêve actif, ou si vous préférez, du rêve ordinaire au rêve lucide, il y a une différence de degré de conscience. Cela nous est un indice que plus de conscience amène plus de lucidité, lucidité qui permet plus de compréhension et d’amour pour plus de vie. Nous pourrons le vérifier dans le troisième état de conscience.

Le troisième état de conscience, c’est celui où nous reconnaissons tous que nous sommes conscients. C’est notre conscience quand nous sommes éveillés. Dans cet état, normalement nous sommes au courant de ce que les cinq sens nous donnent, de ce que nous pensons et faisons. Je dis normalement parce que si nous vérifions bien, c’est loin d’être notre cas, nous sommes souvent absents, il n’y a pas d’abonné au numéro que la vie compose, le nôtre. Pour reparler de Castaneda, don Ruiz lui avait demandé de pouvoir restituer toute sa journée dans les moindres détails. Après cette lecture, je m’y étais essayée… un petit moment avant de me décourager. Je devais fournir un effort pour me souvenir de pans entiers de ma journée et certains moments étaient définitivement sortis de ma conscience. Si tel était le cas, c’est peut-être qu’ils n’avaient pas été vraiment conscients dès le départ. Pourquoi ?

Premièrement, à cause du principe du moindre effort. Nous mettons en place dès notre plus jeune âge et en toute innocence des stéréotypes qui nous permettent d’être adaptés aux situations que nous rencontrons. Le bébé cherche et teste des comportements, et il retient ceux qui sont les plus efficaces au regard de ce qu’il désire, sans le moindre calcul ou duplicité. Au cours de notre vie nous continuons à développer des mécanismes pour nous épargner des efforts. Par exemple, lorsque nous enfourchons un vélo, au début, nous devons apprendre avec conscience et application. Nous devons y faire attention. Le soir, nous ne risquons pas d’avoir oublié ce moment. Mais vingt ans après, il est possible que nous oubliions avoir fait du vélo pour jeter une lettre à la boite parce que pédaler n’est plus une action consciente mais automatique. Regarder avant de traverser est normalement aussi un automatisme et c’est heureux, ça a dû nous sauver la vie ! Il ne s’agit donc pas de condamner nos automatismes mais d’en prendre conscience pour les remettre dans le périmètre où ils nous sont utiles.

Car si les automatismes sont bien pratiques, ils font de nous des automates, c’est-à-dire qu’ils activent des mécanismes répétitifs et sans conscience. Voilà leur danger. Tout le temps que nous sommes en fonctionnement automatique, nous ne sommes pas présents à nos vies et le soir, le test de la restitution est difficile. Si ces automatismes ne se mettaient en route que d’une façon épisodique, utile et ciblée, tout irait pour le mieux, mais en fait, nous laissons les automates prendre pas mal de pouvoir dans nos journées sans nous en rendre compte. Par exemple, dans certaines situations, nous sentons devoir activer le boute-en-train, ou le matamore, ou l’ingénue, etc. Vous allez me dire que ce sont des personnages de comédie. En effet. Ils étaient typés, archétypés même et leur nom suffisait à évoquer toute une série de mécanismes particulièrement visibles dans la commédia dell’arte, ce qui formait un canevas bien pratique pour l’improvisation théâtrale. Quand il y a sur l’arène du cirque un Pierrot, un Arlequin et une tarte à la crème, où va la tarte à la crème ?

Dans notre quotidien, nous ne sommes ni aussi drôles, ni aussi caricaturaux, mais nous avons des personnages aux réactions préinstallées pour diverses situations. Parfois ils se relaient les uns les autres à toute allure et tous, en nous mettant en pilotage automatique, nous privent de notre conscience de vivre. Car la conscience, qui est attention et présence, n’est jamais ni répétition ni absence. Le matin dans les transports, c’est bien souvent un automate qui piétine sur le quai, l’esprit ailleurs et du son dans les oreilles, puis dans nos activités, nous enfilons le rôle de l’activité. Que dirions-nous d’un dentiste qui se comporterait comme une assistante maternelle? Il vaudrait mieux partir en courant ! Le soir quand nous sommes fatigués, nos interlocuteurs habituels ont droit à des réponses dites machinales, c’est-à-dire au sens propre, des réponses de machine, sans conscience ni attention à ce qui nous a été dit. Finalement, avant de nous coucher, nous ne nous souvenons pas de grand-chose. Nous avons laissé les automatismes nous voler la journée en prenant notre place.

Nos automatismes étant privés de conscience peuvent aussi aboutir à l’effet inverse de notre intention première qui est de nous faciliter la vie. Le professeur par exemple mettra automatiquement en activité la voix, la posture et la pensée du prof devant ses élèves, et c’est sans doute juste. Mais si le personnage lui plaît, il le gardera en faisant les courses et à table avec ses amis, sans attention pour la jeune femme assise à ses côtés qui aurait peut-être préféré un autre personnage. Nous avons aussi des fonds de commerce émotionnels envahissants. Le colérique sort ses automatismes de colère à la moindre occasion par exemple.

Le pire est que non seulement nos rôles pré-installés peuvent se succéder, mais qu’ils peuvent se coaliser. Par exemple, le rôle de victime ou de dépressif se surajoute et colle à l’amoureux, l’ingénue ou l’avare, etc…. Dans un cours d’improvisation au théâtre, on tire des papiers avec ces rôles et ces personnages, et personne n’a de mal à mettre en scène l’avare colérique ou l’amoureux dépressif. Par contre, dans la vie, nous ne nous rendons compte de rien. Sans aucune distance avec cet empilement d’automatismes conditionnés depuis le premier âge, nous ne les voyons pas. Comment le pourrions-nous ? Notre attention a l’habitude de regarder dehors et pas dedans. Voulons-nous un petit test ? Je vais vous poser une question, vous avez trois secondes pour y répondre. Voici la question : quel est votre personnage interne de prédilection ? Qu’est-ce qui déclenche préférentiellement nos réactions mécaniques et automatiques ? 1,2,3. Si vous n’avez pas trouvé, c’est que vos automatismes ont pris le pas sur la conscience. La sagesse sera de s’en alléger.

Une deuxième raison pour laquelle notre état d’éveil ordinaire n’est pas forcément habité de conscience, c’est la raison contraire de la précédente. Après l’absence, l’encombrement. Nous ajoutons à la perception pure de ce que nous donne le moment présent une prolifération conceptuelle, pour reprendre une expression de Bouddha. Par exemple, nous voyons madame Michu un court instant, mais nous ajoutons aussitôt à cette vue ce que nous en savons, et ce que nous en pensons, le cadre dans lequel nous la rangeons, si bien que madame Michu n’est plus tout à fait madame Michu, mais notre madame Michu. Il n’y a donc plus une seule madame Michu, mais autant que de personnes qui la connaissent peu ou prou. Or de quoi est fait notre filtre ? De concepts, de souvenirs et de conditionnements passés, qui nous privent de la pleine conscience du présent tout en nous cachant la vraie madame Michu. Il nous faut ici aussi faire le ménage dans nos façons de percevoir et apprendre l’attention juste et fraîche.

Pour reprendre l’expression du philosophe Husserl, il faut « revenir aux choses-mêmes ». Cette injonction nous ramène à nos cinq sens qui nous donnent la faculté de percevoir la vie, de nous en rendre compte, d’en être au courant. Toutefois Epicharme, élève de Pythagore et philosophe grec avant Socrate, avait remarqué que ce n’est pas l’œil qui voit ni l’oreille qui entend, mais la conscience par le truchement de l’organe visuel ou auditif. Si l’œil voit et que l’esprit ne le sait pas, à quoi ça sert de voir ? D’ailleurs, nous savons tous très bien qu’on peut dissocier l’organe de la conscience, particulièrement quand le stimulus sensoriel est désagréable. Les riverains d’un aéroport finissent par ne plus entendre vraiment le bruit des avions, sauf circonstance particulière. La surenchère dans les supports publicitaires ne dit pas autre chose : nos yeux ne suffisent pas à voir, il faut que notre conscience accorde à ce qu’ils voient un minimum d’attention. Pour la capter, les vendeurs en sont venus à éclairer et faire clignoter les panneaux de pubs dans le métro au prix de 7000 kw par an, soit paraît-il la dépense moyenne de trois familles. Plus communément, nous avons tous au moins une fois fait l’expérience de chercher un objet qui se trouvait sous notre nez – ou même dessus ! sans que la connexion neuronale ne nous en ait informés. La conscience demande de l’attention.

Donc, sans conscience, l’organe ne sert à rien et réciproquement : sans organe, la conscience n’est pas nourrie. Bouddha dit : « La conscience, c’est la conscience de l’œil, la conscience de l’oreille, la conscience du nez, la conscience de la langue, la conscience du contact kinesthésique et la conscience de l’organe mental. «  Si nous entendons mal, notre conscience auditive souffre de ce mauvais support, en tout cas, elle en est limitée car elle est conditionnée par la qualité de notre oreille. On pourrait dire la même chose des autres sens : l’anesthésie chirurgicale est justement faite pour ça : en supprimant les supports de sensation de la douleur, on éteint la conscience de la douleur. Ce sont des consciences relatives à leur condition dans la matière et chaque fois qu’on améliore notre condition physique, on rend service à la conscience. Dans l’autre sens, ces consciences dépendantes des organes disparaissent dès qu’ils s’éteignent ou qu’on n’y a pas recours, elles ne sont pas durables, sauf cas pathologiques de mémoire dans le cas de membres fantômes. Quand nous mourrons, ces consciences s’éteindront nécessairement, faute de leur organe support. En attendant, où est-elle ?

J’ai été surprise en apprenant que Bouddha distinguait en plus des cinq consciences qui reposent sur nos sens, la conscience de l’organe mental. Pourtant les médecins urgentistes utilisent bien la réponse verbale comme test de niveau de conscience dans l’échelle de Glasgow, ils sont donc d’accord avec Bouddha. Mais pour Bouddha, il ne s’agit pas seulement d’être au courant de stimuli extérieurs (comme des questions et des réponses) mais aussi de nous rendre compte de nos pensées internes (chansons, musiques et imagerie). Tout ça se trouvant dans notre tête, en suivant la même logique, on dira que le cerveau est l’organe de la pensée ou son support. Et justement, des chercheurs d’Harward ont découvert en 2016 une région du cerveau atteinte chez la plupart des individus en état végétatif qu’ils avaient étudiés : le tegmentum pontique. Bouddha opérait un distingo entre la pensée et la conscience que nous en avons, devons-nous le suivre ou au contraire devons-nous emboîter le pas aux matérialistes qui affirment que la conscience naît du cerveau ?

Cette dernière affirmation rencontre plusieurs objections. La première est qu’on découvre aujourd’hui que les plantes ont une conscience, et même une intelligence, or elles n’ont pas de cerveau. Pour nous en convaincre, j’ai tiré les quelques exemples suivants du livre de Didier Van Cauwelaert Les émotions cachées des plantes. Sans doute savez-vous que certains arbres rendent leurs feuilles amères quand des antilopes se mettent à les manger, à tel point qu’elles trouvent ça immangeable. Si la conscience est « la connaissance de l’environnement pour y apporter une réponse appropriée,» pour reprendre les dictionnaires médicaux et philosophiques, ces arbres ont une conscience. Une conscience collective qui plus est, puisque leurs congénères alentour, informés, se mettent à produire le même condiment pour assaisonner leur feuillage.

Et comment nommer l’opération par laquelle la plante se prépare à l’avance (pardon pour le pléonasme) à donner une réponse appropriée à une modification future de l’environnement ? On dit qu’un homme averti en vaut deux, apparemment, une passiflore aussi. La passiflore est une plante grimpante, du moins dès qu’elle trouve un support pour grimper. Chez ma fille, n’ayant pas réussi à s’agripper au mur, elle a traversé le sentier pour grimper dans l’arbre en face. Donc, des scientifiques facétieux ont proposé un tuteur à la passiflore, puis ils l’ont ôté pour le déplacer à une certaine distance dans une certaine direction. A peine la passiflore s’était-elle adaptée à ce changement qu’ils ont répété exactement l’opération, obligeant la passiflore à en faire autant, et ainsi de suite. A la fin, lassée, la passiflore a poussé sa tige directement à l’emplacement futur du tuteur en sautant l’étape qui lui était proposée. Autrement dit, elle a déjoué le scientifique, elle a anticipé son action.

Alors, et nous ? Nous qui nous montrons parfois incapables d’anticipation, nous qui par exemple avons laissé nos mers s’empoisonner de plastique sans l’avoir aucunement prévu ? Nous, qui non seulement n’avons pas su anticiper, mais qui nous montrons même inaptes à réagir à la situation présente, incapables de nettoyer les mers. Même manque de conscience et d’anticipation avec l’accumulation de déchets nucléaires dont nous ne savons que faire, ou même de nos déchets ordinaires dont nous cherchons à nous débarrasser dans des pays décharges. Qu’allons-nous faire maintenant qu’ils commencent à nous les renvoyer ? Et que dire de notre surenchère de consommation qui ruine la terre, notre seule maison ? Il n’y a qu’une réponse : nous sommes moins conscients, moins intelligents qu’un légume…

Il faut donc admettre que selon toute probabilité, le siège de la conscience n’est pas le cerveau puisque des plantes sans cerveau sont douées de conscience, et puisque nous, qui possédons un cerveau, nous manquons de conscience. Je ne parle pas de conscience morale, encore que ça se rejoigne ici, mais simplement de conscience des choses, de leur intégration dans nos données. La théorie qui veut que la conscience émerge du cerveau est donc forcément mise à mal. Si la conscience n’est pas dans le cerveau, comment pourrait-il la produire ?

Une deuxième raison contredit ce postulat : c’est la neuroplasticité du cerveau. Nous sommes capables de modifier l’agencement et l’état de nos neurones pour modifier nos pensées. C’est d’ailleurs le sens de toute pédagogie et la raison de la répétition inhérente à tout enseignement : si les neurones sont plastiques, ce ne sont pas du chewing-gum. Mais quand même, intellectuellement, à quoi servirait l’enseignement si le cerveau ne pouvait jamais l’intégrer? Et expérimentalement, quel profit pourrions-nous tirer de nos erreurs si la conscience était définitivement bloquée à un certain niveau dans un cerveau pétrifié ? Parfois, comme le prof rabâche, la vie bégaye . Son école nous replace devant le même problème pour que la répétition à un moment fasse évoluer notre activité neuronale et nous permette d’autres choix et d’autres comportements. Il est chanceux le corbeau de La Fontaine, qui
              « Honteux et confus,
              Jura mais un peu tard
              Qu’on ne l’y prendrait plus ».
Il est chanceux s’il a compris dès le premier fromage qu’il ne fallait pas céder à la flatterie. Toutefois, nous n’étions pas là quand la situation s’est représentée. Peut-être a-t-il eu lui aussi besoin de plusieurs leçons pour que sa lucidité et sa conscience grandissent…

Nous savons aussi maintenant par les travaux des neurosciences que lorsqu’une pensée nous arrive, elle est en retard. On a pu le démontrer en présentant de façon aléatoire à des cobayes des photos plus ou moins choquantes ou agréables. Les réactions de notre organisme (accélération cardiaque, stress musculaire) se produisaient avant que les images ne soient montrées, sans aucune erreur sur le contenu de l’image. Notre cerveau ne serait-il qu’une chambre d’enregistrement ?

Il est donc prudent de conclure avec Bouddha que la pensée n’est pas la conscience. Le juré doit se prononcer en son âme et conscience, pas en son âme et cerveau, parce que la conscience est pure en elle-même, au contraire de notre cerveau rempli d’idées tordues, admettons-le. Le jeune homme qui refusait le service militaire était dit objecteur de conscience. Qu’aurait pu être un objecteur de cerveau ? Ainsi, nos exactions nous pèsent-elles, nous avons dès lors quelque chose sur la conscience, ou encore mauvaise conscience, nous nous sentons mal. Pire, comme elle n’a pas de lieu, il est impossible de se cacher devant elle. C’est ce que dit Victor Hugo au sujet du meurtre d‘Abel, dans ce vers célèbre : « L’œil était dans la tombe et regardait Caïn. »

La région du tegmentum pontique est donc probablement nécessaire à l’activation d’un cerveau qui pense, mais de même qu’il faut que quelque chose se rende compte que l’œil voit pour qu’on voie, de même il ne suffit pas que le cerveau s’active, il faut que quelque chose se rende compte qu’on pense. Si la conscience de l’œil n’est pas dans l’œil, la conscience de la pensée n’a pas davantage de raison d’être dans le cerveau. Au cas où nous en douterions, répondons à cette question : si nous ne pensons pas, est-il possible que nous ayons conscience que nous ne pensons pas ? D’où vient-elle ? Où est-elle ?

Je m’avisai alors que Wikipédia avait écrit en toutes lettres : « La conscience est un lieu abstrait, car impossible à localiser quelque part dans le corps. » Par exemple ! Un lieu abstrait est-ce encore un lieu ? En tout cas c’est sans forme, puisque toute forme nécessite un lieu pour se manifester. Du coup, si ce lieu est sans forme, il est donc forcément sans limitation puisque toute limitation lui donnerait une forme : la mer est immense mais le ciel, la plage et les fonds marins la limitent et lui donnent forme. Par conséquent, en suivant simplement cette définition, nous devrions expérimenter l’infini. Dans nos états de conscience ordinaire, ce n’est pas le cas.

Car pour être non localisable, il est quand même évident que ce lieu est localisé en chacun de nous : nous avons chacun une perception unique du monde et il n’y a pas deux madame Michu. En réalité, nous formons des supports de conscience qui se comptent par milliards de trilliards depuis des millénaires, nombre encore plus astronomique si on prend en compte tous les êtres doués d’un degré de conscience différent du nôtre, comme les animaux et les plantes. J’oserais ajouter les pierres, parce que les chamanes le disent unanimement et que logiquement, je ne vois pas comment il serait possible qu’elles fassent bande à part. D’autant que leur structure est faite comme d’atomes comme la nôtre. Comme je l’ai déjà dit, quand un être meurt, qu’il soit plante ou humain, la conscience qui le traverse perd son support. Sous sa forme relative à l’être qu’elle animait, elle disparaît, on pourrait dire qu’elle meurt. Mais grâce à Bouddha et à Wikipédia, nous savons désormais où elle va. Elle retourne simplement au sans forme, au vide plein des sciences quantiques. Pour ces physiciens qui rejoignent les Anciens, l’univers est traversé de conscience, ou d’énergie, dite justement énergie du vide, sans forme, donc sans limite.

Cela signifie qu’au-delà des trois états de conscience ordinaire, il existe un quatrième état de conscience. Nous ne sommes pas seulement un petit peu conscients d’un petit peu de chose pendant un petit peu de temps, mais la conscience universelle, atemporelle, infinie. Car on ne peut pas dire que le soleil enverrait des rayons qui ne seraient pas lui, et pas complètement lui. Si on pouvait attraper un rayon et remonter jusqu’à son origine, on ne trouverait aucune rupture sur le chemin. La goutte d’eau de l’océan contient en elle toutes les informations de l’océan, et nous-mêmes nous savons maintenant grâce à l’ADN qu’on pourra nous reconstituer à partir d’une rognure d’ongle. Donc, si nous sommes les rayons de la conscience, nous sommes complète conscience.   Comment se fait-il que nous ne nous en apercevions pas ?

Dans l’histoire, de nombreuses témoins partout sur la terre l’ont proclamé pourtant et chez nous, Jésus déclare : « Mon père et moi nous sommes Un. » Cette puissance extrême lui permet de faire des miracles et de rester libre d’aimer au moment de sa mort. Il ne doit pas cette liberté à son pouvoir, à ce fait qu’il dispose de tout l’univers, et qu’il peut demander à une montagne de se jeter dans la mer, non. Il est libre d’aimer parce qu’il n’est plus là en tant que personne suppliciée. Cette personne a disparu. Cette seule phrase nous le révèle. Elle nous dévoile la condition pour entrer dans la Conscience avec un grand C : si le Père (1) plus Jésus (2) sont Un, c’est qu’il y en a un des deux qui s’est effacé. Lequel ? Seul celui qui est effaçable.

Mais comment s’effacer ? Comment découvrir la Conscience ? Bouddha et les Védas ont longuement réfléchi à cette question, mais nous pouvons trouver aussi des réponses chez nous. Le Christ appelle la Conscience le Royaume des Cieux, et cela nous donne deux indications précises. En effet, il n’y a rien de plus spatial que le ciel qu’on ne peut délimiter. Et que dire du mot Royaume ? C’est le lieu où s’exerce la loi et le pouvoir de ce royaume. Remastérisons l’expression, « Royaume des cieux », ça devient : pouvoir et loi de l’espace infini. Miam miam ! Alors, qui nous y mènera ?

Jésus déclare dans l’évangile de Luc : « Et on ne dira point : voici, [le Royaume des Cieux] est ici; ou voilà, il est là; car voici, le Royaume des Cieux est au-dedans de vous. » Autrement dit, l’espace infini est au-dedans de vous. Rien ne peut être à l’extérieur de cet espace car s’il y avait un extérieur, c’est qu’il y aurait une borne et l’infini ne peut être borné. Rien ne peut donc être à l’extérieur de nous. Mais nous, nous n’avons pas pris la mesure de ces informations et notre conscience reste habituellement tournée vers les trente six mille choses qui se passent et qui passent. Et qui se passent où ? A l’extérieur de nous.

Ignorant une direction, nous ne regardons que dehors et fascinés par le bruit, nous oublions le silence. Nous sommes non pas conscients, mais conscients de. Nous construisons notre histoire exactement comme un roman à la première personne, ce que les linguistes appellent focalisation interne. Du coup, coincés à notre poste qu’on peut nommer « je » pour plus de simplicité, notre point de vue est localisé et limité à notre petit corps. Alors les autres corps, les émotions, les distances, les cultures et les pensées, tout nous sépare de tout. Nous pensons être le centre heureux ou malheureux d’un tout petit monde au milieu de trilliards d’autres centres et nous essayons tant bien que mal de tirer notre épingle du jeu…

Si nous voulons découvrir la pleine conscience, il y a un moyen simplissime. Puisque le chemin que depuis notre naissance nous avons parcouru sans nous en apercevoir ne va que dans un sens, ça nous indique très clairement la seule chose que nous ayons à faire. Demi-tour. Comme Dieu le dit à Abram : « Retourne vers toi-même. » Sur le temple de Delphes, il était écrit aussi : « Connais-toi toi-même et tu connaîtras l’univers et les dieux. » Il ne s’agit pas d’aller chez le psy, c’est une autre face de nous-mêmes qu’il nous faut rencontrer, celle qui n’en a pas. En fermant les yeux, en retournant tranquillement notre conscience vers l’intérieur, que découvrons-nous donc ? Rien ? Non, ce n’est pas rien, puisque nous y sommes encore, mais c’est un espace – les cieux nommés par Jésus, sans forme ni pensée ni perception.

Et pourtant, nous éprouvons le sentiment d’être que les Hébreux appellent la Présence, ou Je Suis. Parce que d’évidence, cette présence était là avant nos perceptions ou nos pensées, et elle y sera encore après, elle est invariable. Nous, nous glissons vite, il faut nous entraîner à nous caler dans l’instant qui nous est donné là, ni avant ni après pour apprendre aussi à être présence. Il faut apprendre à être attentif à l’espace suspendu entre deux souffles, au hiatus entre deux pensées, au bâillement entre deux agitations. Deux agitations? Simplement deux quelque chose pour trouver le Un sans visage.

Il est dit que le chercheur trouve. Il trouve – s’il disparaît à temps, sinon, il reste dans le deux – il trouve que le Un est sans visage mais qu’il habite aussi tous les visages. Ramesh Balsekar disait : Tout est conscience. Animés de la même énergie que les étoiles, profitons du pouvoir que nous avons de nous tourner vers l’intérieur. Devenons conscients de l’unique Conscience qui se regarde en tout. Jeu de miroir et d’amour, danse cosmique, extase. Toujours à l’abri dans le sein clair de la lumière, redécouvrons notre véritable nature et notre origine : pure conscience. Et puis, exultons d’être.

Vaut-il mieux être une femme?

Vaut-il mieux être une femme ? Vaut-il mieux être une femme que quoi ? Vaut-il mieux être une femme qu’un homme, qu’un poisson rouge ? Vaut-il mieux être une femme que rien ? Optons pour vaut-il mieux être une femme qu’un homme. En comparant la situation des femmes et des hommes, nous aurons des éléments de réponse. Il existe trois types de comparaisons : supériorité, égalité ou infériorité. Alors où est-elle, la femme ?  La pauvre est clairement du côté de l’infériorité, du « sexe faible », du côté « moins » de la pile électrique, et son numéro de sécurité sociale commence par 2. D’ailleurs dans une société de mille femmes et un homme, la grammaire emploiera le masculin, un homme valant plus que toutes les femmes. Pourquoi ce déséquilibre ? Répondre à cette question sur de nombreux plans nuancera notre premier constat. Il y a le plan social, mais qu’en est-il des plans émotionnels, symbolique, énergétique ? Du plan ontologique ? Et si on remplaçait la comparaison par l’harmonie en jetant le vieux monde par dessus bord, qu’en serait-il ?

L’acharnement des sociétés masculines contre les femmes est quasiment universel, du moins dans les traces historiques que nous possédons. De nos jours des milliers d’hommes effacent les femmes comme des ombres noires sous le nikab – ce voile qui permet une fente pour les yeux, ou même sous la burka qui les cachent. Elles ne voient le monde que grillagé comme elles le sont elles-mêmes derrière leur prison de tissu. Qu’il fasse une chaleur torride ou qu’elles soient sur la plage, peu importe, ainsi en ont décidé des hommes au visage découvert et même en bras de chemise. C’est la loi du plus fort et de la soumission qui s’applique à coup de viol, de fouet et d’exécutions. Le viol ou le voile, mêmes lettres, même mot, pas de choix. J’ai lu qu’en Turquie le 8 mars 19, les hommes ont attaqué au gaz lacrymogène les femmes rassemblées en nombre et pacifiquement. En Chine, assassiner un enfant n’était rien du moment que c’était une fille et aujourd’hui en Inde se généralise l’avortement sélectif. Les échographies dénoncent une fille ? A la poubelle ! A ce régime, les villages d’hommes tels qu’on en trouve déjà dans ce pays vont se multiplier.

Mais balayons devant notre porte. Rien qu’en France, une femme meurt tous les trois jours de violence masculine et on ne sait pas combien de centaines de milliers de femmes sont battues car il faut parfois de l’héroïsme pour porter plainte. Ces violences faites aux femmes sont si répandues qu’en 1999, l’ONU a demandé que le 25 novembre y soit consacré. Il vaut mieux ne pas être une femme.

Ce qui ressemble à des actes de haine contre la femme se situe grandement autour de ce qui la différencie visiblement de l’homme : sa sexualité et plus précisément son sexe. Les actes d’hostilité contre la sexualité féminine sont légions. Parlons de l’excision. Pour rappel, l’excision est l’ablation du clitoris, organe génital de la femme semble-t-il exclusivement destiné à son plaisir et qui n’a pas trouvé scientifiquement d’autre justification. Cet organe peut même être activé indépendamment de toute intervention masculine. De quoi le rendre à la fois injustifiable et insupportable à certains hommes… Alors, dites-moi, combien de femmes au monde sont-elles ainsi mutilées ? Non, non… Deux cent millions, selon un recensement des Nations Unies en 2016.

Faisons maintenant dans le corps une petite descente jusqu’au pied. On sait que le pied et le sexe sont reliés dans le vocabulaire et la symbolique. Qui prend son pied prend un plaisir sexuel et si un homme vous informe que vous les lui cassez, c’est autrement dit que vous les lui brisez menu. Ainsi comprend-on davantage la mutilation des femmes chinoises aux pieds torturés. Pendant dix siècles, il s’est agi symboliquement d’interdire aux femmes un plaisir que les hommes ne se refusaient pas, tout en les empêchant de marcher longtemps, donc de sortir et de vivre librement. Encore une question : à votre avis, en quelle année ferma la dernière usine de chaussures pour pieds bandés ? Non ! Non… En 1999, pas si vieux n’est-ce pas ? Au Moyen-âge chez nous, les hommes avaient (auraient) inventé une technique sûre : la ceinture de chasteté. Mettez sous clé comme un vulgaire objet le sexe de votre belle et quittez-la tranquille pour aller au loin guerroyer. Pourvu que nul n’en ait un double, qu’elles aillent ensuite où elles veulent ! N’est-ce pas une solution pratique ? A noter que ces ceintures légèrement modernisées sont utilisées jusqu’à aujourd’hui par les femmes en prévention des viols…

Cette interdiction au plaisir et au déplacement des femmes est une sorte d’obsession à la mesure des fantasmes de beaucoup d’hommes. En Grèce antique, les gynécées se trouvaient au premier étage de maisons sans escaliers pour que les messieurs du rez-de chaussée soient assurés que ces dames restaient bien où on les avait mises tout en jouissant eux-mêmes de toute liberté d’action… Chez nous au 17ème siècle, on a trouvé aussi cette tendance à entraver le mouvement des femmes, tendance déguisée en impératif de mode. Les robes à cerceaux des nobles dames du temps jadis les condamnaient en effet à emprunter celles de leurs servantes pour sortir du château : ce n’est pas partout qu’il y avait des doubles portes !

A de nombreux égards, la majorité des hommes ne sont donc pas la chance des femmes. Et si les maris meurent avant elles, est-ce que ça s’arrange ? Chez les Romains, la position de veuve riche était la meilleure à cet égard car la femme se trouvait libérée du droit de vie et de mort qu’exerçaient sur elle son père d’abord et ensuite son mari. Mais chez les Hébreux, si une femme devenait veuve, elle devait aussitôt être épousée par un membre de sa famille, autant de fois qu’elle pouvait devenir veuve. Ainsi se préservait du côté masculin l’héritage s’il y en avait, et s’il n’y en avait pas, ainsi la veuve échappait-elle à la misère… en l’absence de régime social !!  Avec le temps, la situation des femmes s’est un peu améliorée, mais la méfiance les hommes et du pouvoir envers elles est restée vive.

Dès qu’une femme vivait seule, surtout si elle était un peu marginale ou insoumise, elle était forcément suspecte. Pendant cinq siècles, du treizième au dix-huitième siècle, on les a pourchassées, torturées et brûlées comme sorcières dans tous les pays d’Europe. Ce qui s’apparente à un génocide a tué d’est en ouest et du nord au sud des millions de femmes dont Jeanne d’Arc n’est que la plus célèbre. Il y a fort à parier que nous avons quasiment tous ici au moins une ancêtre brûlée dans nos lignées. Il n’y a guère qu’en Lituanie où, l’église n’ayant assis son pouvoir politique que plus tardivement, il demeure des souvenirs de la culture sorcière, sous la forme de chants et de danses rituelles chargées d’harmoniser la vie, la terre et la féminité, je les ai entendus sur Youtube.

Mais quel crime ont donc commis les femmes ? Principalement celui d’avoir donné le jour à leurs tourmenteurs. On rapporte qu’Agrippine sur le point d’être assassinée par son fils ordonna à Néron le matricide : « Frappe au ventre, mon fils. » Plus radicalement encore, le tort de la femme est détenir exclusivement le pouvoir de donner le jour… La femme crée la vie et la maintient, capable de fabriquer mystérieusement un petit être dans son ventre et de lui fournir, à partir de son corps, sa première nourriture. En outre, son rapport au sang est quasiment intime, elle en perd toutes les lunaisons sans en mourir. L’homme est absolument incapable de l’un comme de l’autre.

Cette différence entre l’homme et la femme était d’autant plus marqué dans la préhistoire que les hommes n’avaient pas repéré, dit-on, le lien entre leur pénétration et la grossesse. La femme était donc cet être étrange et sacré, cet avenir de l’homme que nous chantait Ferrat, qui toute seule pouvait concevoir, mettre au monde et nourrir la continuation de la tribu, de la race. Cette inégalité entre les sexes a probablement eu deux conséquences sur le sexe masculin apparaissant comme le sexe faible : l’effrayer, et le frustrer.

La peur a pris sa source dans le mystère. Ce qu’on ne connaît pas, ce qu’on ne comprend pas fait peur, et plus le mystère touche des domaines importants, plus la peur est grande jusqu’à la terreur sacrée. Or comme il n’y a rien de plus important que de donner la vie et rien de plus vital que de garder son sang, il n’existait pour l’homme, surtout dans les temps anciens, aucune peur supérieure à sa crainte de la femme, sauf son effroi devant sa propre mort. Cela a pu le conduire à une attitude de respect et de dévotion devant la femme. Peut-être la civilisation préhistorique était-elle matriarcale. On a en effet retrouvé plus de 250 statuettes d’ivoire ou de terre cuite représentant des Vénus et presque aucune statuette masculine. Ces femmes sont toutes pourvues de seins énormes, d’un ventre bien marqué, de fesses majestueuses et de grosses cuisses charnues représentant probablement les grandes lèvres. L’exagération des formes est l’expression physique de l’honneur qu’on rend à ce qui est important et développé sur un plan énergétique et symbolique. Bouddha est représenté bedonnant, or c’était un ascète au ventre creux qui faillit même mourir de faim, mais on signale ainsi la puissance de son hara. Les antiques Vénus glorifient donc la puissance créatrice et nourricière de la femme et de la mère.

Les esprits chagrins remarqueront que ces statues inscrites dans la forme d’un losange font une toute petite place à la tête et ça, ça nous amène à l’autre conséquence de la différence entre l’homme et la femme : la frustration, voire la jalousie qui mèneront à la malveillance. Devant le pouvoir mystérieux de la féminité, l’homme a pu se sentir parfaitement inutile et inquiet de l’être. Cette frustration n’est pas seulement physique et psychologique, elle touche sa spiritualité.

En effet, exclu de ce pouvoir de donner la vie, le sexe fort a pu se sentir du même coup exclu de l’action divine. Car ce qui caractérise le divin dès la Genèse et dans toutes les traditions, c’est la puissance de création et le maintien de la création. Dès lors, ce qui relie l’être humain à sa divinité, c’est le pouvoir de créer la vie. C’est un pouvoir sacré et c’est la femme qui le détient. Ainsi la guerre de nos sociétés masculines contre les femmes touche à une guerre contre Dieu et contre la vie.

Elle se livre aujourd’hui contre tout ce qui présente des caractères féminins, comme la terre par exemple. La symbolique relie la terre à la féminité car la terre est comme une mère. Elle porte, elle nourrit, elle console, elle enterre. Les Péruviens la nomment Pacha mama, maman la terre. Or de nos jours on la voit persécutée, éventrée, pillée, exploitée souillée et méprisée comme le sont les femmes humaines. Je n’en prendrai qu’un exemple. La revue La relève et la peste écrit : « Dans des luxuriantes forêts tropicales à Porto Rico, le biologiste Brad Lister a découvert que 98 % des insectes se sont éteints en 35 ans. Cette extinction a provoqué des réactions en cascade sur toute la vie de la forêt, que les scientifiques qualifient d’«Armageddon écologique ». Et je viens d’aller voir La terre vue du cœur, avec Hubert Reeves, qui dresse un panorama de fin du monde de l’extinction de la bio-diversité.

Les hommes ont cherché le pouvoir dans la domination et l’instrumentalisation de la vie au lieu de chercher à la sauvegarder et l’embellir et cela a provoqué des guerres, des monstruosités et des génocides en supprimant le respect essentiel de la vie. Une femme donnant et préservant la vie saurait-elle se résoudre à envoyer mois après mois, tous ses enfants au front, pour qu’ils expérimentent l’enfer jusqu’à ce que les bombes les en délivrent, comme ce fut le cas entre 1914 et 1918 ? Une invention comme celle des camps de concentration, qu’ils aient été nazis, russes ou chinois aurait-elle pu germer dans l’entendement d’une femme en harmonie avec sa féminité ? Et qui peut avoir imaginé la manipulation des enfants soldats jusqu’à la perversion totale de leur âme, ou la bombe atomique comme instrument de destruction massive de tout le vivant ? Qui est capable de mépriser ses descendants au point de déverser des déchets nucléaires qu’on ne sait pas traiter dans les pures profondeurs de la mer et celles de la terre, empoisonnant ses enfants pour des milliers d’années ? Qui a pu mettre en place un système financier et politique qui affame et assassine tranquillement des dizaines de millions d’enfants et d’adultes de par le monde ? Qui par l’exil volontaire jette les êtres humains dans les bras d’une mort probable pour fuir une mort certaine ? Qui ? Pas les femmes, pas les mères. Alors qui ?

Pour rendre à Adam sa politesse initiale dans la Genèse, en tant que femme et mère, je le lui déclare : « C’est toi, Adam, qui a fait ça. Tu as beau avoir menti et triché, tu as beau continuer à tout manipuler par tes paroles tordues, tu n’échapperas pas à l’entière responsabilité de ce que tu as fait en excluant les femmes de la gestion du monde depuis ton premier mensonge. Tu te souviens de la pomme ? Ce jour où tu t’es défaussé sur Eve de votre transgression comme si tu n’avais pas été libre de ta réponse à ta femme ? Non, ce n’est pas Eve qui a écouté le diable.

Tu maintiens que si ? Alors si tu préfères, va, je te le concède, ce péché-là. Mais depuis, ça fait longtemps que c’est toi qui te charges d’écouter le diable, toi, Adam, homme de terre et d’oubli de la vie. Tu veux que je te montre quelques uns de tes mensonges, en me cantonnant à la civilisation judéo-chrétienne qui est la mienne – sinon nous y serions encore demain ? Ne revenons donc pas sur ce péché originel que tu as entièrement rejeté sur la femme pour une culpabilité millénaire et toutes les raisons de l’expiation, une expiation que tu t’es chargé de mettre en œuvre. C’était un coup de maître, on ne pouvait pas faire mieux que lui attribuer à elle seule la chute de l’humanité entière pour les siècles des siècles… Ne proteste pas Adam, y avait-il une seule femme dans le cénacle des Septante, ceux qui ont fixé la forme et le contenu définitif de la bible ? Non, aucune, vous étiez bien tranquilles pour manipuler à votre aise, spolier vos mères et accaparer le pouvoir.

Comme ça ne se discute quand même pas que c’est Eve qui donne la vie sur terre, tu as cherché à lui enlever tout le reste. Après l’avoir écrasée de cette culpabilité originelle, après avoir rejeté sur elle seule le poids de tout le malheur du monde, tu as eu le culot d’aller jusqu’au plan divin  pour contredire la nature au sujet de la maternité : tu as évincé le féminin de l’univers. Où est-il dans le christianisme ? Je vois bien une Trinité, mais il ne s’agit pas du père, de la mère et de l’enfant, tu le sais bien. Vous vous êtes réunis longtemps, les Adam, à Nicée puis à Constantinople, pour fomenter ce dogme du Père, du Fils et du Saint Esprit qui n’apparaît d’ailleurs pas dans les évangiles. Ainsi la procréation terrestre, d’accord, c’était la femelle, mais la création divine, alors là ! c’était une affaire d’hommes… Et voilà, le tour était joué, le féminin sacré, déjoué. L’autorité dite naturelle, c’est toi qui par ce tour de passe-passe la possédais désormais. Ce n’est que huit siècles plus tard que poussés par le peuple, vous avez invité Marie dans la religion et encore, seulement comme la nouvelle Eve pour rattraper la première, pas dans une dimension divine.

Ô Adam, pauvre Adam, vois-tu ce que tu as fait ? Appuyé sur ta ruse, ta supériorité musculaire et ta plus haute stature, tu as pris ta virilité pour un bâton de pouvoir. Asservi à tes pulsions, tu as fait du miracle de la maternité le cauchemar de millions de femmes. Combien en as-tu violé et engrossé, détruit et verrouillé à vie dans l’humiliation ? Et tes malheureuses épouses, réceptacles de ton ignorance et de ton incontinence, condamnées à enchaîner les enfants et les travaux des champs jusqu’à une vingtaine de petits dont elles voyaient mourir la moitié, regarde-les, Adam. Regarde aussi les désespoirs de l’avortement, enténébré de cadavres petits et grands, et toutes les claustrations et les mariages forcés au cours des siècles. Qu’as-tu fait, Adam ? Qu’as-tu fait de l’amour ? Partages-tu enfin cette confidence d’Alfred de Vigny (qui par ailleurs a laissé un journal indiquant le nom de ses levées quotidiennes) : « Après avoir étudié la condition des femmes dans tous le temps et dans tous les pays, je suis arrivé à la conclusion qu’au lieu de leur dire bonjour, on devrait leur demander pardon. » ?

Sans attendre d’excuses, le vingtième siècle a vu le réveil des femmes et leur révolte avec la naissance des suffragettes en Grande Bretagne. Car bien sûr il était impensable que des femmes considérées comme si nettement inférieures aux hommes jouissent de droits politiques, ne serait-ce que du droit de vote. D’ailleurs, leur cerveau n’est-il pas statistiquement plus petit que celui des hommes ? Le droit à l’expression politique était donc leur but, d’où leur nom de suffragettes. Mais j’ai lu leurs méthodes avec étonnement sur Wikipédia. Ces femmes utilisaient pour se faire entendre des armes que j’aurais qualifiées de terroristes. Elles faisaient exploser des bombes (250 paraît-il rien qu’en 1913) jusque dans des lieux sacrés comme des abbayes, ou publics comme un théâtre, elles inventèrent les colis piégés à l’intention des facteurs, tous des hommes. Cette revendication confinait à la vengeance générale contre le sexe qu’on dit  » opposé », en utilisant les mêmes méthodes que ses éléments les plus radicaux.

Il faut reconnaître qu’elles avaient fort à faire, vu que cette hiérarchie des sexes est non seulement la base du judéo-christianisme, mais celle des Grecs et de Romains. Sur le plan mythologique les Grecs ont leur Eve sous le nom de Pandore, femme trop curieuse (ah ! la curiosité féminine, …) qui ouvrit le coffre des fléaux universels qu’on lui avait pourtant ordonné de garder fermé. Cette hiérarchie a même été théorisée comme naturelle dans les mentalités depuis Aristote il y a 2500 ans. Aristote « prouva » que les femmes étaient des créations imparfaites dont l’unique et naturelle fonction était de permettre aux citoyens de vaquer aux plaisirs de l’homme libre… Vingt-cinq siècles plus tard, la guerre de 14 força les sociétés à donner un peu plus de place aux femmes, et pour cause : elles avaient tué trop d’hommes. Les suffragettes cédèrent peu à peu la place au mouvement des féministes.

J’ai eu dans ma famille une grand-tante infirmière de guerre dans le carnage de la « grande guerre », de 1914 à 1918. Elle fut chargée pendant la seconde guerre mondiale de monter et diriger une maternité dans l’Aine, je crois. Elle s’en acquitta de façon exemplaire. La guerre finie, le sexe fort la renvoya illico à ses pansements pour s’installer sur son siège. Elle n’était pas féministe mais soumise, elle en conçut seulement amertume et frustration.

Quand j’étais jeune fille, nous n’avions pas conscience de la situation des femmes et mes copines et moi, nous glosions sur les féministes, leurs violences verbales et leurs excès. Mais c’est par leur combat que l’on peut saluer beaucoup d’avancées dans la reconnaissance de la femme. Du droit de vote en 1945 au droit d’ouvrir un compte bancaire en 1965, à deux victoires importantes que je voudrais saluer ici : l’autorisation de la pilule en 1967 par monsieur Neuwirth, qui a retiré à l’homme l’exclusivité du contrôle des naissances – ou plutôt l’exclusivité de l’absence de contrôle, et la légalisation de l’avortement en 1974, emportée par Simone Veil. Nul ne peut se réjouir de l’avortement, mais à défaut de soutien réel de la société et de la famille, à défaut d’amour, cette légalisation a sauvé des vies. Quel chemin, quand on pense que jusqu’à 1967, la pilule et l’avortement étaient considérés comme équivalents et tous deux passibles de prison et que le dernier procès fait à une femme ayant tenté d’avorter après un viol eut lieu en 1972 !

On pourrait donc à raison conclure ici et répondre définitivement que non, il ne vaut pas mieux être une femme, au contraire. D’ailleurs les Tibétains résument d’une appréciation lapidaire la naissance d’une fille : ils disent sans rire que c’est la preuve d’un « bad karma ». Mais terminer ainsi me laisserait un sentiment de mal-être pour les femmes et pour beaucoup d’hommes aussi. Socialement, il est clair qu’en général, il vaut mieux ne pas être une femme, mais voudrions-nous pour autant être de ces hommes que j’ai décrits ? Voudrions-nous nous battre pour monopoliser le pouvoir ? Pour l’argent ? Pour la domination sexuelle ? Pour le mépris de la vie ? Pour l’inconscience planétaire? Simplement pour prendre leur place telle qu’elle est aujourd’hui ? Ah non ! En vérité, s’il vaut mille fois mieux être une femme, nous refusons d’être des hommes déguisés en femme, soumises aux mêmes pressions et aux mêmes aveuglements qu’eux.

Car s’il vaut mieux être une femme, c’est pour aimer la vie, la donner, la chérir, la fortifier, la protéger. D’ailleurs de moins en moins d’hommes se reconnaissent dans le portrait que j’ai brossé, ils se désolidarisent de ces comportements générateurs de mort qui nous ont mené à l’impasse actuelle. On les voit dans les parcs publics hissant leurs enfants en haut du toboggan, changeant les couches, se penchant au-dessus de leur épaule pour les aider à faire leurs devoirs, babysittant pendant que maman est de sortie. Ou encore ils organisent des concours de nettoyage de décharges sauvages, ils descendent dans la rue, marchant avec les femmes et les enfants pour défendre la féminité, la vie, le climat et les coquelicots. En un mot, ces hommes sont féministes.

Ils ne veulent plus du sexisme qui les condamne à une virilité machiste sous peine d’ostracisme. L’homme certes, naît avec un attribut sexuel l’identifiant comme masculin, mais ce qui a suivi dans le système patriarcal dans lequel nous vivons depuis des millénaires, depuis que Zeus, Brahma et Jéhovah ont supplanté les déesses mères et les esprits de la nature, ce qui a suivi est une construction sociale qui a pesé sur les femmes sans épargner les hommes. Olivia Gazalé, dans Le mythe de la virilité, dit en effet que la supériorité masculine et la virilité sont une fable, une croyance qui non contente d’écraser la femme, a aussi dénaturé l’homme naturel. La virilité considérée comme valeur suprême établit le « virilisme », c’est à dire un système fondé sur l’obligation de la virilité. Et là, c’est pas tous les jours qu’on rigole quand on est un garçon, contraint à la virilité dans tous les comportements de la vie et asservi à son sexe.

Le virilisme ordonne donc un véritable dressage pervertissant la nature. Le petit garçon viril doit garder sa lèvre supérieure rigide, comme disent les Bretons dans Astérix et les Bretons, car s’il exprime sa sensibilité, s’il pleure, il n’est qu’une femmelette… et vu que la femme est déjà un spécimen inférieur de l’humanité, le diminutif en devient franchement insultant. Il y a quelques mois, au parc, une grand-mère consolait encore ainsi son petit fils de trois quatre ans : « Pleure pas, c’est pour les filles, c’est pas beau pour un garçon ». Les nerfs qui lâchent aussi, c’est pour les filles, ça porte même le nom d’hystérie, mot qui vient tout droit d’utérus…

Un homme, un vrai, se maîtrise. Il doit être courageux, puissant, son physique doit se rapprocher autant que possible du stéréotype de Ken l’amoureux de la poupée Barbie, ou de Tarzan lui-même,  avec son menton carré et ses muscles en tablettes de chocolat. Il doit faire la guerre et s’en glorifier, tuer, violer, être un héros, avoir des couilles en somme. Chez les virilistes, pas de pitié pour celui qui est rondouillard, doux, qui aime les sucreries et qui pleure quand il est ému. Pourtant le petit garçon n’aime pas davantage se baigner dans l’eau glacée que la petite fille, et s’il voit un être souffrir, il en sera attristé autant qu’elle. On a déjà vu des petits garçons délicats par nature et des demoiselles capables de crises de rage. Lors de la tuerie d’une vingtaine d’enfants dans une école américaine en 2012, les larmes publiques de Barak Obama ont été un choc libératoire pour de nombreux hommes et une source mondiale d’étonnement.

Aujourd’hui devant les méfaits universels du virilisme, partout les voix des plus graves aux plus aiguës s’élèvent en une unique protestation : Y en a marre ! De plus en plus de femmes ne trouvent plus honteux de revendiquer leur épanouissement sexuel au même titre que les hommes. Et puis, hommes et femmes réclament le droit à la liberté sexuelle et à une homosexualité socialement apaisée. Même la revendication de choisir son sexe, qu’on soit transgenre ou transsexuel, sort des cabinets de curiosité et de ceux des psychiatres. On ne parle plus de la masculinité mais des masculinités, de même que les femmes choisissent l’expression de leur féminité. En un mot, on exige la fin de la hiérarchie entre les sexes et de la dictature du pénis. Le modèle du patriarcat asphyxie et nous asphyxie. La réhabilitation des valeurs de la féminité apparaît comme une nécessité vitale à une part croissante de la société.

En effet, la faillite du patriarcat est de plus en plus visible et en même temps la conscience grandit que nous sommes tous reliés, hommes et femmes (et même hommes, femmes et toute la biodiversité de la terre). Il n’y a pas de Bouddha sans mère de Bouddha, et elle même a eu besoin d’accoucher de lui pour devenir maman. La plupart des hommes ont rencontré dans leur vie une femme qui a compté à part leur mère. Ils ont eu des amies, des sœurs et des filles, et ils finissent par se rendre compte que si elles vont bien, ils iront mieux. Même si beaucoup se cabrent, un grand nombre d’êtres humains mesure qu’il est grand temps pour la race humaine et pour la planète de remplacer la lutte des sexes par l’harmonie et la hiérarchie par la complémentarité. Précisons qu’il ne s’agit pas seulement d’un équilibre entre les personnes, mais d’un équilibre entre les valeurs de la masculinité et de la féminité. Il reste à trouver les leviers de ce renversement.

Le premier levier du renversement est sans doute cet éveil des femmes elles-mêmes, qu’on remarque dans tous les pays. Consternées par ce qu’elles voient du monde et par ce qu’elles subissent, elles se réapproprient leur dignité et leur force, elles se libèrent des conditionnements patriarcaux. Si c’est pour aboutir à ces convulsions qu’il faut laisser le pouvoir aux mains des virilistes, eh bien non ! Qu’on ne compte plus sur elles pour les excisions ! Et qu’on ne les intimide pas en leur assenant qu’elles échoueront : la barre est tellement basse aujourd’hui qu’il y a peu de risque de faire pire ! Finie donc, aux chiottes, la suprématie naturelle de l’homme ressentie comme la suprématie de l’échec et de la mort ! Les femmes prennent conscience de ce que Fénelon appelait « la servitude volontaire », à savoir leur consentement massif à leur exploitation et peu à peu elles s’extirpent d’une soumission millénaire.

Mais qu’est-ce donc qui leur donne cette énergie ? C’est la révolte du cœur, deuxième levier. Poussées par l’empathie pour ces enfants qui meurent de faim au Yémen ou échouent morts sur nos plages méditerranéennes, pour les arbres massacrés, pour les oiseaux qui tombent, pour leurs congénères qu’on éteint et mutile, elles demandent du Nouveau. Pour sortir de la violence externe qui nous cerne, elles déclarent refuser la violence interne, refuser la rancune et la haine, l’obscurité. Elles empoignent le pouvoir du pardon et de la résilience debout. Aussi l’éveil féminin est-il porteur du message de la compassion et du respect de la vie – ce qui n’exclut pas le courage et la détermination, le mouvement des grands-mères argentines nous en donne une illustration. La voix de la féminité n’est pas celle des bombes. Le premier combat des suffragettes dont je parlais tout à l’heure était peut-être un électrochoc inévitable, mais il nous aurait maintenus par leurs méthodes terroristes dans le mécanisme destructeur que les femmes veulent enrayer. Même le « œil pour œil dent pour dent » nous mènerait selon Gandhi à un monde d’aveugles. Le cœur enseigne d’autres façons que les hommes aussi peuvent connaître. Lesquelles ?

Il y a bien sûr l’action et le courage individuels devant l’oppression. On découvre régulièrement des selfies d’Iraniennes vêtues d’un pantalon et cheveux au vent, en plein Iran. Ces femmes-là courent tous les risques : prison, fouet, torture. Actuellement d’ailleurs, nous sommes nombreux à être suffoqués par les 148 coups de fouet et les 38 ans de prison qui attendent l’avocate Nasrin Sotoudeh. Oui, ces femmes meurent, mais comme dans une offensive militaire, le sacrifice des unes fait bouger les lignes des autres pour la victoire de la vie.

L’action solitaire devient vite une action héroïque… et brève, c’est peut-être pourquoi une action plus directement collective avait été soufflée aux femmes par Aristophane il y a 2500 ans dans Lysistrata, une de ses comédies. C’est l’histoire d’une guerre interminable des hommes entre eux, dont les femmes sont gavées. Sous l’influence de Lysistrata, elles se révoltent et décident ensemble la grève du sexe, certaines que si un homme se voit refuser le plaisir de sa femme sans pouvoir se consoler chez sa maîtresse, il va finir par arrêter de se battre. Elles prononcent le divorce du couple infernal de l’amour et de la mort, d’éros et de thanatos. Stop ! Il est décrété que la femme ne sera plus le repos du guerrier mais seulement de celui qui aura déposé les armes. Et vive la vie !

Une troisième direction du cœur est l’éducation des enfants. Il suffit hélas d’allumer la télé pour saisir qu’il est trop tard pour que s’ouvre le cœur de bien des adultes. Justement, en Europe le système éducatif traditionnel se fragilise de plus en plus malgré les efforts des enseignants : il est victime de l’obsession des états de dépenser moins, il ne répond plus au mode de fonctionnement de trop d’élèves. Son système linéaire, vertical et fondé sur l’accumulation de connaissances intellectuelles n’est plus adapté à l’ère de Google.

Dans cette situation, on doit beaucoup en France aux propositions alternatives de Céline Alvarez suivant Maria Montessori par exemple. Cette éducation sans mise en concurrence respecte le rythme et la sensibilité de l’enfant et préserve son ouverture naturelle du cœur et de l’esprit. On ne favorise plus le mépris des forts en thème pour les faibles ou celui des garçons pour les filles. Eh bien, tous les mois, une école alternative s’ouvre sur notre territoire. Récemment, je suis allée à une conférence de Satish Kumar qui m’a interpellée. Cet indien Jaïn vivant en Angleterre prône une éducation sans violence ni rivalités, en lien avec la nature et une nouvelle philosophie de vivre qui déboulonne le discours et privilégie l’écoute, amoindrit la tête et redonne sa place au cœur. Il disait ce jour-là en substance : « Montez des écoles ! Ne dites pas que là où vous habitez il n’y en a pas car s’il en est ainsi, c’est que vous n’avez pas créé la vôtre. Allez dans votre rue voir vos voisines et avec leurs enfants, ouvrez ensemble une petite classe, formez-vous, inventez un nouveau monde. Et n’affirmez pas que c’est impossible avant d’avoir essayé. » Chaque petit enfant élevé dans le respect et l’apprentissage de l’harmonie est une chance pour l’humanité.


Il est beau, le défi des valeurs de la féminité… alors oui, il vaut mieux être une femme, d’autant que ce défi n’est pas impossible à relever. En effet, il ne s’agit pas d’inventer un statut qui n’aurait aucune base naturelle, mais d’aller vers un équilibre que tout nous indique dans la nature. En somme, il faut quitter la manipulation pour aller vers le vrai, le sable pour le roc, l’illusion pour le réel… La fiction, c’est de penser qu’une société peut vivre dans l’écrasement d’une de ses polarités,  quelle qu’elle soit. En physique, c’est le Ba-ba de savoir qu’il faut deux pôles dans une pile et que ces deux pôles doivent être équilibrés pour qu’elle fonctionne. Une société qui ne s’appuie que sur un pôle est anti-naturelle, anti-fonctionnelle. Il n’est donc pas utile de remplacer le pouvoir de l’homme par celui de la femme, mais seulement de trouver la juste place de l’un et de l’autre.

Les chamanismes, les traditions orientales du bouddhisme, hindouisme, et le taoïsme disent que le jeu des polarités masculine yang et féminine yin est le secret de l’univers manifesté. Du Un (le vide primordial, le Rien) surgit le Deux : le yin et le yang, le jour et la nuit, le chaud et le froid, l’action et le repos, l’extérieur et l’intérieur. Hermès Trismégiste enseignait aux Égyptiens que ce qui est en haut est comme ce qui est en bas. Dans cette unicité de l’univers, le jeu des polarités qui équilibrent la ronde des atomes stellaires est à l’œuvre aussi entre nous et en nous-mêmes, joli chemin d’unité.

Pour changer le monde, il nous appartient donc de reconnaître à l’intérieur de nous, hommes ou femmes, notre propre polarité et l’assumer, et l’autre polarité telle qu’elle est. Traditionnellement, les qualités yang sont chaleur, activité, luminosité, lignes droites, le yin est réceptivité, repos, fraîcheur, obscurité, lignes courbes. Le yang est plutôt du côté de l’esprit et le yin du côté du cœur. On sait aujourd’hui que les hommes produisent une certaine quantité d’œstrogène, hormone féminine, et que cette quantité est parfois supérieure au taux d’œstrogène de certaines femmes. De même, les femmes sécrètent de la testostérone de telle façon qu’elles en possèdent parfois plus que certains hommes. Dans le symbole du taichi, un point blanc yang se signale dans la vague yin noire, et vice versa : il y a du féminin dans le masculin et du masculin dans le féminin.

En d’autres termes, malgré l’apparente évidence de la distinction des sexes, nous avons en nous l’appel à reconnaître l’existence de notre autre pôle intérieur. A vrai dire, il nous faut non seulement le reconnaître mais nous « réconcilier » avec lui, selon le mot de François Cheng. Nous unifier. C’est ce qu’enseignent aussi les tankas tibétaines qui montrent des divinités masculines sexuellement unies à leur parèdre (divinité associée) féminine. Ces représentations érotiques illustrent la réconciliation des polarités jusqu’à l’union parfaite entre les principes masculin et féminin.

Cette union interne a le même pouvoir que l’union physique de deux corps distincts : le pouvoir de création. L’homme comme la femme dans leur unification intérieure peuvent donner naissance à un enfant de lumière, appelé enfançon chez les alchimistes et embryon céleste chez les taoïstes. Ils peuvent accéder à un pouvoir de création inaccessible à l’entendement ordinaire. Ainsi peut-on comprendre que la carrière publique du Christ commence par un mariage et par l’alchimie de l’eau en vin. Cela indique au disciple vers quoi il doit se diriger et symbolise le mariage interne, l’alchimie de la matière ensemencée de lumière, les noces mystiques du yin et du yang. Tant que nous n’avons pas réalisé cette union, nous sommes au plan énergétique, des puceaux.

Des pratiques taoïstes ou tantriques donnent des pistes énergétiques à la réconciliation des pôles. D’abord les équilibrer : notre gauche et notre droite, le bas de notre corps et le haut. Par exemple, si notre œil directeur est le droit, entraînons-nous à regarder avec le gauche etc, ensuite, il s’agit de les amener à se rencontrer au plan de l’énergie. Mais il faut mener ce travail de réconciliation sur tous les plans de notre vie : notre comportement est-il équilibré entre donner et recevoir ? Agir et se reposer ? Notre pensée éclaire-t-elle notre cœur ? Laissons-nous une place équivalente à notre intuition et à notre raison ? Notre conscience est-elle même simplement éveillée à cette existence en nous de ces deux pôles ? Le préalable à toute union c’est l’amour et le respect. Plus de rancune donc, et plus de mépris non plus. Le chemin vers l’union passe par une réconciliation profonde non seulement avec notre sexe, non seulement avec l’autre sexe, mais avec cette partie de nous qui résonne avec lui.

Du coup, la possibilité de l’union suprême en nous du féminin et du masculin relativise la question de l’altérité des sexes. Pour reprendre une comparaison du dalaï-lama lors d’une interview, la différence entre les hommes et les femmes se résume aux couleurs différentes d’un véhicule de même modèle. Cela ne justifie pas une différence de traitement entre les hommes et les femmes. Nous en arrivons donc dans cette conclusion à l’idée que dans l’harmonie et l’achèvement de notre être, il importe peu finalement d’être plutôt une femme qu’un homme ou l’inverse. D’une part, au niveau social, le respect mutuel donnera une place juste et épanouie à chacun et d’autre part au plan spirituel, les hommes ont comme les femmes la possibilité de faire naître un nouvel état d’eux, leur bébé. Ce qui importe donc c’est de reconnaître et exprimer sa féminité ou sa masculinité physique, puis de se relier et s’unifier à son autre pôle. Alors, en miroir, la relation entre hommes et femmes sera restaurée et elle exercera son pouvoir de joie dans la guérison du monde.

 

Ça va pas la tête?

On a un panaris ou on n’en a pas. La distinction est facile, me disais-je dans le métro. Mais pour la question Ça va pas la tête? qui porte essentiellement sur la santé mentale, la frontière n’est pas si nette. En vérité, ça va plus ou moins bien selon les gens, selon les jours. Comment faire la différence entre un chagrin qui dure un peu et une dépression ? Entre un caractère méticuleux et une attitude névrotique ? J’en étais là de mes pensées quand une jolie jeune femme empêcha la fermeture des portes et s’engouffra dans le wagon. Elle était hors d’elle, volcan d’invectives. En parfaite synchronicité avec mes réflexions, elle était en train de péter un câble. Ce qui m’interpella fut la réaction des passagers. Un homme près d’elle tenta patiemment de l’apaiser, un autre la prit à partie avec grande colère. Je m’éloignai du centre névralgique. Dans ce métro aux wagons sans séparations, l’ensemble de la rame se tut, soudain attentive à ce qui se passait là. Un grand nombre de sourires entendus s’échangeaient, quelques commentaires fusaient en aparté, des écouteurs un moment retirés furent ostensiblement réinstallés dans les oreilles. Ce disjonctage résonnait en chacun d’entre nous. En fait, cette question nous concerne tous, conclus-je in petto tandis qu’elle continuait d’occuper l’espace sonore. A cet instant, un SDF explosa qu’elle ferme sa gueule avant qu’il la lui pète parce que lui était bien plus malade qu’elle et qu’il embêtait personne avec ça. Qu’est-ce donc qu’une tête qui va bien ? Pourquoi se met-elle à aller mal ? Par quoi la soulager ? Prouesses, bugs, réglages… Commençons pas nous intéresser au mot « mental » et voyons quelles pistes nous ouvre l’étymologie.

Ce mot vient d’une racine *mem/men indo-européenne qui a aussi donné le nom mémoire, et ça m’a ébahie, je vous dirai pourquoi. En latin selon le dictionnaire de Alain Rey, mens signifie intelligence, fait de penser. Ce qui est mental est donc du domaine de l’esprit, ses synonymes seront intelligence, esprit. Dans la famille du mental, on trouve le menteur, son mensonge et son démenti et aussi le dément, privé par sa démence de l’usage d’une pensée saine. Celui qui entretient habituellement des pensées positives et philosophes est doté d’une bonne mentalité. Le mental, c’est le lieu de nos pensées. C’est un lieu virtuel, si bien que si par exemple nous entreprenions des travaux mentalement, notre voisinage n’en serait pas gêné. En même temps, rien n’étant sans effet, on n’est pas sûr qu’on puisse penser n’importe quoi en toute innocuité pour nous ou pour les autres. Comment savoir ?

Il pourrait être assez facile d’en savoir davantage sur nos pensées si nous nous y intéressions : il suffirait d’être attentif à nos paroles avec ou sans voix. Notre activité cérébrale passe par le mot. Aujourd’hui on reconnait dans les mœurs animales ou végétales beaucoup de formes de langage par des sons, par des mouvements d’ailes, par des émissions chimiques. Mais aucune de ces méthodes ne semble aussi développée que nos langages articulés : un dictionnaire de langue courante compte environ 60 000 entrées chez les Chinois, chez les Anglais et chez nous aussi. Même si nous n’en pratiquons qu’un dixième en moyenne et parfois moins, aucun animal ne possède un tel vocabulaire. Il faut un certain développement du cerveau pour emmagasiner ce pactole qui peut aller jusqu’à 200 000 mots, et une belle mémoire aussi (rappelons-nous que justement, le mot mémoire vient de la même racine que le mot mental). Et comme en plus il faut savoir agencer les mots, utiliser les temps et la logique, il faut à notre intelligence une capacité de raisonnement. En somme, nous savons que nous pensons parce que nous parlons, et réciproquement. Dans un cercle vertueux, mieux on maîtrise la langue, plus nos capacités de penser finement s’aiguisent. D’ailleurs les singes ne peuvent apprendre que quelques dizaines de mots et les nourrissons naissent sans la capacité de parler.

Le mental est donc une preuve d’évolution. Il est très utile pour réfléchir, concevoir, mettre en œuvre, c’est un bon vecteur de l’intelligence. Voyons rapidement à quoi on l’utilise. Ne dit-on pas de certaines personnes qu’elles sont des « grosses têtes » ? Je ne sais pas si l’idée de la roue est le résultat d’un raisonnement ou le fruit d’une intuition fulgurante, mais en tout cas pour la construire, la relier à l’objet qui devait rouler, il a fallu penser. On peut dire la même chose de toutes les découvertes des sciences et des techniques : qu’il y ait eu une intuition, une erreur, un rêve, un hasard, peut-être, mais après, il a fallu du mental, et un mental assez clair et délié pour en tirer parti. C’est donc à lui que nous devons beaucoup du confort de la vie moderne : l’eau courante et chaude, le chauffage central, le TGV, l’avion, le GPS, la télévision et internet entre autres. C’est lui qui va dans l’espace et lui qui fabrique la robotique domestique, une de ses plus récentes trouvailles utiles à chacun de nous. Vous savez, la robotique domestique, c’est cette science qui crée des robots capables de passer l’aspirateur en notre absence. Ils prépareront nos chaussons, feront bouillir l’eau pour notre infusion et s’inquièteront de notre journée d’une voix présélectionnée. Quelles que soient nos questions sur l’actualité ou tout autre sujet, ils en auront la réponse: il sont connectés. Le robot domestique est une prouesse de l’intelligence et si ça vous intéresse, il existe déjà. C’est une fille, elle mesure 50 cm et elle s’appelle Kuri.

Dans la banalité de notre quotidien, sa pertinence est aussi indispensable pour une vie agréable. Dresser une liste des courses rationnelles et se souvenir de la lire, savoir réserver un billet de train ou dessiner avec pertinence le plan d’une cuisine. Apprendre, étudier, spéculer, philosopher. Comprendre. Nous avons donc recours au mental dans de nombreux domaines, jusqu’au domaine affectif. On pourrait estimer que les émotions et les affects ne relèvent pas des compétences du mental, mais les psychologues sont d’un autre avis. Ils insistent même aujourd’hui sur la nécessité de proposer aux petits à peine balbutiant des mots à mettre sur leurs émotions, ça les aide à s’y retrouver dans le magma de leurs ressenti.

En effet, nommer les choses leur définit une place et les éclaire et cela n’est pas réservé au premier âge. C’est le fondement de la recherche historique comme celui de la psychanalyse. D’ailleurs dès la Genèse, Dieu demande à Adam de donner un nom à chaque animal qu’il lui propose « d’assujettir », « pour voir comment il les appellerait », c’est-à-dire ce qu’il avait compris de chacun d’eux. Adam se rendit compte qu’il n’avait pas de pareille au terme de cette démarche d’élucidation. Elle l’avait rendu prêt à rencontrer son féminin.

Une autre des aptitudes du mental est d’être capable d’ajouter une interprétation à ce qui est, de savoir déduire, extrapoler. Par exemple si nous voyons une main au bord d’une vignette de BD, le mental nous dit que tel personnage tout entier est en train d’intervenir. Notre esprit a dû le reconstituer puisqu’il est hors cadre et que nos yeux ne le voient pas et grâce à ça nous comprenons l’histoire. De même selon l’exemple du philosophe Alain, nous identifions un dé comme ayant six face alors que nos yeux n’en voient que trois. Dans toute démonstration scientifique ou mathématique, l’esprit se sert d’éléments connus, même abstraits, pour avancer. Le mental aime comprendre, et s’il doit chercher, il aime chercher. L’exemple type est celui des « expériences de pensée ». Il s’agit d’imaginer certaines conditions pour raisonner et conclure comme si c’était prouvé de facto. Cela n’est pas réservé aux farfelus puisqu’il y a 4000 ans, Zénon en commit plusieurs plus connus sous le vocable de « paradoxes » et qu’elles ont fleuri au cours de l’histoire, de Descartes et Galilée à la mécanique quantique. Quel est la base commune de toutes ces utilisations du mental ?

L’assiette commune du travail du mental, c’est l’information. Pour commencer il lui faut des mots, du vocabulaire et une connaissance préalable. Pas de liste de course sans référentiel dans notre mémoire, pas de raisonnement possible à partir de rien. Il peut s’agir d’informations qu’il a en stock dans sa propre mémoire et dans ce cas il se nourrit de lui-même, mais l’information de base passe par nos cinq sens. Depuis notre origine leur rôle est de nous mettre en communication avec l’extérieur avec pour mission d’assurer notre survie. Ensuite le traitement adéquat de ces informations déterminera l’attitude adaptée. Dans les cas extrêmes, ça donne fuir, attaquer ou faire le mort. Dans le quotidien, ça donne : feu rouge, arrêter sa voiture ; odeur de brûlé, éteindre sous la casserole. Les sens fournissent au mental le matériau nécessaire au jugement et le jugement s’exerce d’abord pour que nous survivions, même dans ces deux exemples anodins. Vraiment utile, le mental. La réponse à la question ça va pas la tête ? c’est donc : « Si, très bien merci ». Quelles raisons l’amènent donc à cesser de l’être ?

La réponse est simple : quand la tête va bien, c’est que ses pensées sont adaptées à la situation. Qu’il s’agisse de raisonnements complexes, du quotidien ou de situations de survie, le mental est en phase avec le présent. Par conséquent, chaque fois qu’il nous emmènera dans une situation inadaptée au moment présent, ça n’ira plus. Les raisons de ce décalage entre nos pensées et le moment que nous vivons sont hélas nombreuses.

Il y a bien sûr le bug avéré et facile à détecter. « Ah! Ptit cordonnier qu’t’es bête, bête, Qu’est-ce que t’as donc dans la tête, tête?  » chantait la belle à son amoureux aux neurones apparemment grillés. On voit aussi cela dans les pathologies, comme celles des conséquences d’un traumatisme. Le cerveau bloqué redonne comme un disque rayé toujours la même réponse négative à un stimulus différent, qu’il s’agisse d’une bombe ou d’un pétard, de la vie réelle ou d’un cauchemar. Cela n’est pas réservé à l’humain. Mon chien venu de la SPA et qui n’avait rien d’un chasseur, courait tout tremblant sous une table au moindre feu d’artifice. Et c’est parce qu’il n’y avait pas de trou…

Supposons maintenant que nous soyons dans un moment où nous devons nous déterminer. Nous cherchons l’appui de notre intelligence et demandons à notre mental de nous projeter dans l’avenir ou le passé. Dans le passé pour tirer parti de nos expériences et transformer nos erreurs en leçons, dans l’avenir pour analyser les conséquences de nos choix. « Lequel de vous, s’il veut bâtir une tour, ne s’assied d’abord pour calculer la dépense et voir s’il a de quoi la terminer, de peur qu’après avoir posé les fondements, il ne puisse l’achever ? » demande le Christ dans Luc tandis que Lao Tseu conseille d’envisager jusqu’au bout les répercussions de chacune de nos décisions, au besoin en les grossissant, pour faciliter le discernement. Cette démarche s’apparente d’ailleurs aux expériences de pensée dont nous avons parlé en science ou en philosophie. Seulement, autant ce pouvoir de projection de notre mental est utile quand il est contrôlé et sert notre discernement, autant il est néfaste quand il se met en action tout seul, par défaut, déconnecté de son rôle pratique. Or c’est ce qu’il ne cesse de faire : on ne sait pas pourquoi, il s’emballe. On se surprend donc à redouter l’avenir, à ressasser le passé sans profit. Les neurosciences expliquent que si une gazelle se trouve devoir fuir un lion affamé, elle éprouve exactement la même émotion que nous si ça nous arrivait : elle a peur. Mais ensuite, elle part brouter et toute au plaisir de l’herbe, elle oublie le lion qu’elle a semé. Par contre, nous, nous n’irions pas tranquillement boire un pot cinq minutes après avoir semé notre prédateur en appréciant simplement la saveur du liquide dans nos papilles. Nous nous repasserions le film plusieurs fois, émotions incluses parce que c’est un bon moyen de chercher des solutions pour ne plus nous retrouver dans cette situation.

Hélas, on sait maintenant que pour le cerveau, la pensée colorée par l’émotion du danger est de même puissance que le danger lui-même : le cerveau a la capacité d’harmoniser notre équilibre chimique avec nos pensées, c’est une loi de l’adaptation. Chaque fois qu’on repense au danger, le cerveau met en route les mêmes circuits de sauvegarde que si le danger était là. Il épuise le corps et l’esprit en se réglant constamment sur stress et urgence de survie. Chaque fois que nous utilisons de la même façon notre cerveau, nous façonnons notre mental de la même façon. Nous créons des sortes d’autoroutes par lesquelles nos pensées et nos émotions vont toutes seules. En fin de compte, d’autres situations de la vie sont raccrochées à ce fonctionnement dès que surgit la moindre analogie et nous engrammons des pensées et un comportement préjudiciable à notre santé physique et mentale. Ainsi, à force de fuir ce lion imaginaire ou d’évoquer une ancienne période difficile, nous nous plaçons dans un danger réel entièrement fabriqué par notre distorsion. Il faut donc d’urgence sortir le mental de ce parasitage.

Une autre raison du mauvais usage de notre pensée pour notre bonheur de vivre tient à la qualité de l’information dont nous disposons. Parce qu’on peut en avoir trop ou pas assez… Un jour sur un bateau de guerre, un matelot donna l’alerte : d’étranges taches assombrissaient un coin de l’écran des radars nouvellement reçus. « Qu’est-ce que c’est ? « Rien, du brouillage sans doute, » certifia le capitaine qui n’avait jamais vu de radar de sa vie. C’était Pearl Harbor. Le déchiffrage de ces zones perturbées sur l’écran aurait permis l’évacuation de milliers de soldats avant l’arrivée des avions mais le cerveau du capitaine n’était pas configuré pour traiter correctement ces informations visuelles. Il était ignorant, sans référentiel.

De même, une information surabondante et inadaptée nous égarera. Notre mental est avide d’informations, il a horreur du vide, toujours prêt à s’activer. Or si nous emmagasinons trop d’informations, si nous menons trop d’activités à la fois, nous saturons. Dans un atelier, il vaut mieux avoir peu d’outils, savoir où ils se trouvent et comment s’en servir, plutôt qu’un fouillis d’objets même venus d’autrui et dont on ne sait pas quoi faire. Finalement tout s’empile en pagaille sans profit pour personne, et je sais de quoi je parle ! Ainsi des informations que nous recevons. Sommes-nous sûrs de n’entreposer que des pensées utiles à notre bien-être, ou alors sommes-nous dépositaires d’un fatras inutile et non contrôlé qui nous embouteille et nous empêche de penser de façon adaptée à notre présent, c’est à dire à notre présent à nous et non pas à celui de tous les entreposeurs ?

C’est extrêmement difficile parce que notre mental travaillant exclusivement à partir d’informations mémorisées, il est intrinsèquement dépendant du passé (rappelons la sagesse de l’étymologie qui donne à mental et mémoire la même racine). Comme il pense avec des mots qu’il a appris, comme il raisonne à partir d’informations qu’il possède déjà, il bégaye : quelle que soit la nouveauté de la situation, il risque de nous resservir de vieilles solutions. Nous devenons extrêmement prévisibles et peut-être nous passons à côté d’opportunités que nous n’avons pas décelées. Ce n’est pas tout : nous portons l’héritage ancestral de plusieurs générations, transmis par notre éducation et directement par nos gènes au même titre que la forme de nos mains. Vous voyez donc le tableau ? Si nous avons un problème à résoudre en 2020, notre mental, même en pleine santé, est programmé par défaut pour nous ressortir non seulement sa conclusion de 2008 mais une solution du XVIIième siècle à peine remastérisée ! D’où l’importance de chercher toujours de nouvelles informations dans tous les domaines et de veiller à leur qualité.

D’autre part, le défaut de traitement de l’information vient de ce que nous avons donné à notre pensée des responsabilités dépassant ses capacités. Le mental est alors condamné à faire de son mieux dans un domaine où il n’y connaît rien… Dans le management, c’est comme ça qu’on se débarrasse des collaborateurs dont on ne veut plus, car l’erreur est fatale. En France, une des causes de cette torsion pourrait bien venir de Descartes. Il avait disqualifié les sens en observant qu’on ne peut leur accorder confiance. Notre vue nous convaincrait par exemple qu’au pied d’une haute tour ne se promènent plus que des fourmis sur la terre ou que la cire chaude et liquide ne saurait être la même chose que la cire froide et figée. Il en déduisit que « nos sens nous trompent », nous qui ? notre mental. Cependant disait-il, si nos sens égarent notre jugement, le jugement, lui, demeure actif. Poussant son raisonnement, Descartes imagine un malin génie qui le tromperait sur tout jusqu’à l’essentiel : l’univers, son corps etc. Eh bien s’apercevant ou non qu’il est trompé, peu importe, le mental serait toujours là quand même. Descartes affirme donc en parlant du malin génie « Qu’il me trompe tant qu’il voudra, il ne saurait jamais faire que je ne sois rien, tant que je penserai être quelque chose. » Ce raisonnement l’a amené à conclure par une phrase désormais célèbre : « Cogito ergo sum, je pense donc je suis. » On ne saurait mieux exprimer le collage entre notre être et notre pensée, ou dit selon une terminologie bouddhiste, notre identification.

Cette affirmation qui a marqué notre civilisation occidentale depuis qu’elle a été dite donne au mental un statut exorbitant. Non seulement nous avons une tête, mais il n’y a qu’elle. Puisque les sens et même les sentiments sont discrédités, c’est du mental que dépend l’être. La connaissance que « nous sommes », c’est lui qui nous la donne, ni le corps, ni le cœur… Ce surclassement a hissé le mental à des hauteurs qu’aucune civilisation n’avait encore connues et son hypertrophie est devenue vertigineuse puisque même l’existence de pensées erronées ne le déclasse pas. Pourtant des pensées et des raisonnements erronés nous conduiront forcément à des actions erronées, c’est imparable.

Montaigne préférait une tête bien faite que bien pleine mais nous, nous sommes souvent dans la configuration inverse : notre tête est plutôt pleine que bien faite. A force, s’élèvent dans notre esprit non pas une pensée claire mais plusieurs pensées superposées dans un brouhaha incessant. Comme dans un tableau de maître certaines formes sont claires sur le devant de la scène, et jusqu’à l’arrière plan s’accumule une foule de figurants de moins en moins distincts, ainsi de nos pensées. Nous pouvons en avoir deux assez fortes à la fois, et d’autres en nombre de plus en plus indistinctes. A y faire bien attention, quand nous croyons ne pas penser, le silence n’est toujours pas là. Cette confusion dévoilée nous indique un défaut dans notre programmation : nous savons ranger une serpillère et ne plus y penser quand nous l’avons passée, ne savons pas ranger notre mental et nous reposer. Nous pensons en nous promenant, nous laissons la télé pendant que nous conversons, nous calculons nos fins de mois en faisant l’amour. Le mental devient source de désordre, il n’est plus à sa place de serviteur du présent.

Au lieu de servir, il devient le maître, il ne se laisse pas mettre de côté, il s’impose, il s’incruste, il s’embrouille et nous embrouille. Nous l’avons mis en position de se mêler de tout, même de ce qui ne le regarde pas. Il s’est mis à remplacer notre cœur et même le traitement impartial es informations de nos sens. C’est comme ça que l’on peut finir par inverser la sentence de Descartes. Nos sens nous trompent, certes, mais nous le leur rendons bien, nous trompons nos sens. Par exemple, nous rencontrons quelqu’un de notre connaissance. Il apparaît à nos yeux et aussitôt notre mental nous présente sa fiche assortie de commentaires. Français, né un 1er janvier (tiens, c’est drôle), air très fatigué (c’est moche) , travail : intérim (c’est nul ça, autrefois il n’y avait pas tant d’intérim) , enfants : quatre (quelle idée) , situation familiale : en train de se séparer (il l’a bien cherché ou c’est pas trop tôt), etc. Le nombre d’informations que nous déroulons sur quelqu’un que nous voyons est proprement incroyable et rarement totalement bienveillant. Les informations de nos sens sont ensevelies sous cet amoncellement. Finalement, nous voyons plutôt l’idée que nous nous faisons de la personne qu’elle-même. C’est appauvrissant, il n’y a jamais que nous…

Certes, cela nous rassure car l’inconnu fait peur, mais c’est une mauvaise habitude à plusieurs titres. D’abord, nous en arrivons à ne plus regarder l’autre que distraitement, et en plus, c’est inefficace. Quoi que nous pensions et même si notre fiche est longue, notre cerveau manque définitivement d’informations sur autrui. Il suffit de voir comment nous manquons d’informations déjà sur nous, et comment régulièrement les voisins d’un terroriste ou d’un serial killer tombent des nues en apprenant la vérité. Ne lui aurait-on pas donné le bon Dieu sans confession ? Ce fichage interne est donc improductif, le cerveau se fatigue pour rien… et il travaille tout le temps parce que nous appliquons ce système à tout ce qui nous entoure. Les gens, mais aussi les situations et les évènements.

Du coup, nous n’échappons pas nous-mêmes à cette invasion du mental. Nous nous jugeons, nous nous limitons, nous nous tyrannisons en fonction de nos croyances. Nous aurions peut-être envie d’aller passer les vacances dans un camp de naturiste mais une voix intérieure nous demande si ça va pas la tête, nous aurions peut-être envie de devenir communiste ou d’entrer dans les ordres, mais ça ne s’est jamais fait dans la famille, ça va pas non plus. Dans notre tête c’est la guerre civile. Comme nous ne voyons plus l’autre tel qu’il est, nous ne nous voyons plus non plus dans notre vérité et nos aspirations naturelles.

Ensuite, nous suivons les ordres et les désordres de nos pensées. En un mot, nous sommes devenus littéralement idolâtres. Nous vivons courbés dans l’obéissance à une entité que nous avons fabriquée et à laquelle nous avons donné plus de pouvoir qu’à nous. Nous ne sommes plus qui nous devrions être. Or la démarche même de prolifération conceptuelle, comme dirait Bouddha, fausse la réalité et nous épuise. En vérité, nous vivons dangereusement dans un monde d’illusions que nous prenons pour vrai et qui n’est que notre petit monde à nous.

Ainsi s’explique que plus nous vieillissons, plus la fatigue et la souffrance de tous nos dysfonctionnements deviennent visibles. Indépendamment des maladies mentales avérées, quels sont les signes d’un esprit fatigué et mal portant ? Il devient confus, il passe du coq à l’âne en paroles et dans nos pensées, il ne nous aide plus à finir ce qu’il nous a fait commencer, de nombreuses situations le plongent dans l’inquiétude et la nervosité. Nous nous montrons indécis, distraits, agités, dispersés. Comment vivre tranquille en effet quand notre cerveau ne met plus en place de réaction adaptée aux stimuli extérieurs ? Dès lors nous sommes nombreux à glisser sans même nous en rendre compte vers l’alcool, le sexe, la drogue, le médicament, la migraine, jusqu’à l’insomnie, la maladie, jusqu’à l’égarement diagnostiqué. Selon l’OMS, « avec le vieillissement de la population mondiale, le nombre de personnes atteintes de démence devrait tripler et passer ainsi de 50 millions actuellement à 152 millions d’ici à 2050. » D’ici dix ans, les conséquences financières de ces troubles devraient selon elle s’élever à 2000 milliards de dollars par an!

Comment donc soulager notre pauvre tête ? Premièrement, en lui ouvrant les yeux. Elle n’est pas responsable de tout, et en réalité, elle n’a pas l’exclusivité du pilotage de notre vie. Je pense donc je suis, ce n’est pas exact parce que nous ne sommes pas simplement de la pensée et nous identifier à notre pensée serait simplement une erreur. Les Chinois disent que nous avons trois centres, trois tantsien : un dans la tête, un dans le cœur un dans le ventre, et tout le monde est d’accord que nous sommes faits d’un corps et d’un cœur en plus de notre tête.

D’ailleurs le matin quand nous nous réveillons après une nuit d’absence de pensées, nous ne sommes pas morts ! Si nous ne vivions que par le mental, son chômage devrait nous tuer, or en général c’est le contraire et nous nous sentons mieux et nous ne doutons pas un instant que nous sommes en vie. Même, avant que notre pensée nous rappelle nos rendez-vous et la météo, nous avons parfois quelques secondes de pur sentiment d’être, avant toute activité cérébrale. Que s’est-il passé ? Nous avons dû laisser le corps se régénérer à sa façon car il nous a mis KO pour nous défatiguer.

En vérité le mental n’est pas plus fort que le corps, c’est plutôt l’inverse. Décidons, pour voir, de ne jamais dormir ni faire pipi. Impossible ! Le corps est doté d’une telle sagesse qu’il a confié ses fonctions vitales à un système qui échappe à la pensée et la dépasse. Citons pêle-mêle la respiration et les battements du cœur, la circulation sanguine, le renouvellement cellulaire, la digestion, l’horloge biologique et même l’excitation sexuelle. Aujourd’hui il est prouvé que le ventre possède deux cents millions de neurones en relation constante avec le cerveau : c’est en lui que siège notre intelligence vitale, plus rapide et habile que la tête. C’est là le lieu de l’océan d’énergie qui rassure et stabilise bien mieux qu’un commentaire. Mais combien d’entre nous vivons ancrés sur la terre, attentifs aux sensations et conscients que le corps est notre première maison ? Nous sommes habitués à travailler du chapeau, pas à consacrer du temps au corps pour découvrir ses mystères et ses possibilités.

Une fois diagnostiqué le degré de notre éloignement du corps, comment rétablir l’harmonie entre le corps et l’esprit ? La simple attention à nos sensations qui nous ramène au corps, repose notre esprit. Les neurosciences ont en effet établi que la zone qui s’active dans le cerveau lors de l’attention aux sensations désactive automatiquement le lobe frontal, lieu du raisonnement et de la parole. Penser ou sentir, il faut choisir. A vrai dire en occident, le choix est souvent fait par défaut et la découverte de notre corps pourrait aussi bien porter le nom de conquête. Comment nous rééduquer ? Le repos, l’exercice physique, l’attention à la nature et au souffle sont des façons de revenir à notre conscience du corps et au contact du présent. Ne l’oublions jamais et quoi que nous fassions dehors, restons dedans à la fois. Prenons conscience que même lorsque notre tête est au repos, nous sommes vivants dans notre corps. Restant avec Descartes disons donc : Je sens donc je suis.

L’autre victime de notre mental hypertrophié c’est le cœur. Quel dommage ! Nos plus grands moments de bonheur, ceux dans lesquels nous nous sommes sentis intensément vivants, ne sont-ils pas les moments auxquels il participait ? Si on excepte des instants singuliers comme l’exultation d’un Archimède dans sa baignoire, s’écriant Eurêka en brandissant son savon, ce n’est pas en général la pensée qui donne l’envie et la joie de vivre, c’est l’amour. Comment donc avons-nous fermé notre cœur, notre source de joie ? En l’oubliant, et en oubliant d’aimer ce qui est la même chose. En remplaçant l’élan du cœur par la pensée. Le feu ne brûle qu’avec de l’air et la flamme s’éteint sans oxygène. Quand le cœur est fermé, la flamme de l’amour s’éteint tout aussi invariablement qu’une bougie sous l’éteignoir. L’envie de partager une joie, l’élan de compassion devant la souffrance d’autrui s’étouffent si bien que le feu dépérit sous le boisseau de notre mental. Il y a fort à parier qu’au fur et à mesure de notre glaciation, comme l’abominable reine des neiges, nous rirons moins, partagerons moins, devenant aussi insensibles aux souffrances d’autrui que parfois aux nôtres… Nous serons moins vivants.

Est-ce qu’au moins un cœur atrophié est utile au mental ? La réponse est non, car le cœur unit mais le mental sépare. En conséquence, moins nous avons de coeur, plus nous souffrons de séparation et plus nous obligeons notre mental à se défendre. Pour rétablir l’harmonie en nous et nous redonner un esprit tranquille et performant, il faut donc descendre de notre tête, décroûter le cœur, remettre en circulation la voie entre le cœur et l’esprit. Mais comment ? Les anciens considéraient que c’était chose difficile et ils n’y allaient pas par quatre chemins. Une seule solution pour quitter le mental, disaient-ils : le déboulonner, décapiter la pensée. Perdre la tête. Liquider le penseur. Parce que ce qui se passe ensuite, c’est le retour à la jouissance du présent sans filtre.

Ainsi s’explique les images de Bouddha au crâne décalotté remplacé par des constellations et les tankas tibétaines où les divinités tiennent dans la main un crâne renversé. En Europe, des dizaines de vitraux, de sculptures et de vies de saints racontent l’histoire de martyres dits céphalophores, c’est à dire qui portent leur tête entre leurs mains pendant un bon moment avant de mourir. Saint Denis traversa tout Paris avec sa tête entre les deux mains, accompagné de quelques copains dans la même situation, avant de s’arrêter là où l’on édifia sa basilique. Amiens, Béziers, Angoulême, Besançon, Limoges et bien d’autres villes vénèrent en France leur saint céphalophore, comme si chaque ville voulait donner le même conseil : si tu veux guérir, débarrasse-toi de ta tête et de ce qu’il y a dedans ! Descends-la au niveau du cœur. Certains vitraux sont encore plus précis, comme celui de l’église de Saint François Xavier qui montre dans sa sacristie des anges déposant un soleil à la place de la tête manquante.

La même invitation figure encore dans le tarot de Marseille, qui présente une carte nommée la Maison Dieu. Deux personnages sont précipités tête la première hors d’une haute tour foudroyée en son sommet. On interprète en général assez négativement ce tirage, présage de catastrophes diverses, qui ne signifie pourtant pas autre chose que « descends de ta tête, atterris ! » En bas en effet s’ouvre un espace immense symbolisé par un désert. Tout reste à explorer dans l’espace délivré de l’enfermement mental. La maison de Dieu n’est pas d’abord la tour mais l’espace… Reste à gérer la chute. On trouve une version plus ésotérique de ce même conseil dans un vitrail de Sainte Barbe tenant une tour dans sa main. La tour, c’est le lieu étroit et redoutable où dans les contes, il est d’usage d’enfermer la princesse. C’est une métaphore de notre mental qui tourne en rond dans le donjon de notre crâne. Si on peut tenir une tour sur sa paume ouverte, c’est qu’on n’est plus enfermé dedans mais qu’on ne s’en est pas débarrassé.

L’iconographie ancienne dans sa diversité nous indique clairement que pour nous dévisser du mental il faut une force supérieure : la foudre, la puissance divine, seule capable de vaincre notre addiction à la pensée (dans les vitraux, ce sont de saints qu’il s’agit, en relation directe avec Dieu et c’est sans doute l’exploit de la descente de la tête au cœur qui fait d’eux des saints). Mais de nos jours et sans lien avec aucune religion, sir Harding a écrit un livre au titre de Vivre sans tête, qui décrit pratiquement et laïquement comment nous débarrasser de cette tête par de petits exercices ludiques. Le principe le plus simple étant de décider que puisque nous ne voyons pas notre tête quand nous nous regardons sans miroir, nous n’en avons pas. Quant au miroir, il est déconsidéré de par son rendu différent selon la distance où nous le plaçons. La suppression de notre tête opérée, nous ne devenons pas aveugles mais ce ne sont plus nos yeux à nous qui voient l’extérieur à travers notre mental à nous. Une vision neutre et globale s’installe, débarrassée des oripeaux de nos avis et du passé et du futur. Pour le dire autrement, cela voit. C’est une expérience sans acteur. Demeurent le cœur et le corps.

Une telle modification dans la façon de voir physiquement entraine une autre modification de taille. Le mental privé de son siège est en chômage technique et ne s’active que quand on fait expressément appel à lui, et nous ne mourons pas pour autant. Cela génère un bouleversement dans notre façon de « voir les choses » dans tous les sens du terme. Notre renaissance avec une vie sans tête acte la mort de l’ancienne façon d’être. » Il n’est pas question de nous suicider, ni de devenir des écervelés  –  le mental est bien trop pratique et utile. Il s’agit juste de déplacer l’égo ou le penseur du poste de commandement pour le remettre à une place utile et adaptée à notre bien-être. Tel est le message des décapités des vitraux, dans la lignée de la phrase de l’évangile : « Celui qui ne renonce pas à lui-même (c’est-à-dire à l’idée qu’il s’en fait) n’entrera pas dans le royaume des cieux.

Comment faire ? Puisque le propre du mental est de parler, les religions et aujourd’hui des sages, des médecins, des coachs et quasiment n’importe qui, nous disent de nous tourner vers le silence sous-jacent aux pensées. La contemplation, la prière, la méditation. On trouve maintenant des centaines de forme de méditation à pratiquer régulièrement. Depuis l’espace stable et non mouvant du silence sous-jacent, sommes-nous capables d’observer notre histoire sans nous identifier à elle? Simplement en observant le flux de nos pensées et ce qui demeure avant et après qu’elles n’apparaissent? Lorsque nous découvrons peu à peu que nous ne sommes pas réduits à cette activité de penseur, que lorsque nous ne pensons pas, nous sommes quand même, un espace de réconciliation s’ouvre. Mais qu’est-ce que c’est ?

C’est une autre dimension, non confinée dans le temps qui passe, ni limitée par des objets. Si nous faisons l’expérience de cet espace déployé, lorsqu’une pensée s’élève au sein du silence, elle n’est plus la marionnette de ce temps qui la condamne à mort, mais la force intelligente du non-temps que les Hébreux nomment « Je Suis » et Maharshi « le Soi ». Alors si des paroles surviennent pour que la lumière soit, la lumière sera, et ce sera bon. Il ne peut pas en être autrement. Notre mental dans son petit espace a déjà un pouvoir de création positive ou destructrice mais il porte les limitations de sa finitude. La pensée surgie de l’espace sans commencement ni fin est nourrie des flux infinis qui la traversent. Sa puissance et sa bienveillance portent la marque de son origine et son pouvoir de création est incommensurable. Y a-t-il plus grand pouvoir que le tout ?

Une fois que notre mental a constaté que sa mise au repos n’est pas sa mise à mort, il est rassuré de ne plus avoir à tout porter à tort et à travers. Ainsi peu à peu, baigné dans cet espace de conscience universelle, il guérit de son épuisement et de ses dysfonctionnements, nous guérissons aussi. Le fini et l’infini se pénètrent et miracle, nos pensées prennent un éclat nouveau qui vient de l’absolu. Notre tête délivrée se porte comme un charme et dans le métro, tout est calme.

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