31 janvier 2026

Pâques, récits du passage vers l’éveil

 

Tous les ans, Pâques prend place au printemps, parce que c’est la fête de la vie. La terre célèbre la résurrection de la nature après la mort de l’hiver. L’oeuf fermé s’ouvre sur la vie du poussin, et on cache les oeufs de Pâques dans les jardins pour les petits enfants. Pâques chante la vie, on pourrait même dire que Pâques avec la nature chante la renaissance, la naissance même, passage s’il en est. Et le mot Pâques signifie ‘passage’ : de l’esclavage à la liberté, de la mort à la vie. Pâques est un moment clé aussi bien pour les Juifs que pour les Chrétiens. Ces moments sont pour chacun d’eux des passages vers la joie et ce que nous en conte la Bible peut donner à notre réflexion d’aujourd’hui des éléments de réponse à nos questionnements. En ces temps troublés, nous ne savons pas où nous allons, nous sentons qu’il serait bon de changer quelque chose et nous avons besoin de joie. Quel est le sens de ce que nous traversons? Quelle direction donner à notre existence dans cette instabilité ? Un passage est transitoire, certes, mais il peut être difficile. Alexandra David Neel rapportant son expérience au Tibet il y a plus de cent ans disait qu’il était temps pour l’humanité de rassembler la sagesse du monde et de s’en souvenir. Alors souvenons-nous des aides que chez nous des sages ont placées dans les anciens récits. Et puissent leurs indications nous être utiles. Où aller et comment? Avec qui ? Qu’est-ce qui empêcherait de passer? Qu’est-ce qui nous y aiderait ? Dans les contes, il arrive que les fées donnent des objets magiques nécessaires à la quête du héros. Ici avec les hébreux, nous rencontrerons en chemin : l’eau et le feu, le puits et le bâton.

Mais avant de partir nous mêmes à leur rencontre, vérifions que notre projet est sensé. Interrogeons-nous sur la validité de ces deux récits et sur leur véracité historique. Au sujet de la fuite des Hébreux hors d’Egypte, plusieurs affirment que tout cela n’a jamais eu lieu. Ils disent que si comme le racontent l’Exode, le Lévitique et les Nombres, qui sont des noms de livres de la bible, si 400 000 personnes avaient quitté l’Égypte et traversé le désert avec des centaines de milliers de bêtes et leur or et leur argent, s‘ils avaient causé non seulement une crise économique majeure mais la mort du chef de l’état, de ses armées et de ses chevaux, eh bien alors on trouverait trace de ce cataclysme dans les écrits de ce pays connu pour ses scribes et sa manie de tout noter. Or il n’y a rien. A tout le moins concèdent-on, si cela a existé, ce serait le fait d’une très minime partie du peuple.

Au sujet du Christ, les objections à la vérité de sa résurrection se sont fait connaître aussitôt. Ce sont les Evangiles eux-mêmes qui nous en informent. Les chrétiens d’ailleurs considèrent que croire en la résurrection du Christ est un acte de foi, acte de foi fondateur de la totalité de leur foi et de leur joie. « Si le Christ n’est pas ressuscité, dit Paul aux Corinthiens, vous n’avez rien à croire. » J’ai lu aussi des contestations sur l’existence entière de Jésus, qui pourrait avoir été inventée de toutes pièces, et des désaccords sur plusieurs éléments de sa vie.

Alors? Eh bien, même si personnellement ces assertions me déstabilisent un peu, sur le fond cela n’a pas d’importance. S’ils n’avaient pas d’historicité, les récits vaudraient toujours par leur fonction. Ils resteraient des modes d’emploi vers Pâques, cette fête de la vie dont la valeur est universelle et toujours proposée. Ils nous enseigneraient quand même. Que les auteurs de ces récits aient grandement aménagé l’histoire resterait une mise en œuvre pédagogique, comme dans les récits mythologiques. En outre, cela nous autoriserait à prendre quelque distance avec certains aspects trop marqués par la mentalité du moment. C’est par leur valeur méta-historique, selon l’appellation d’Annick de Souzenelle, que ces textes anciens gardent aujourd’hui pour nous la saveur de l’enseignement.

Pâques signifie donc Passage en hébreu : pessah. La racine de ce mot, c’est le pas, ce mouvement du pied qui nous met en déséquilibre pour que nous puissions avancer lorsqu’il se reposera. Il y a toujours dans le pas et le passage et une notion de direction selon l’endroit où nous choisirons de reposer le pied, et une notion d’insécurité puisqu’il y a un moment de perte d’équilibre entre deux équilibres différents : celui d’avant et celui d’après. Heureusement le passage est transitoire : il s’agit juste de passer. On parle parfois de nos passages à vide, et derrière le passage à niveau, le passage du train est rapide. Ensuite, ce qui est dé-passé reste derrière, dans le « passé ». Il arrive donc que le moment du passage soit inconfortable, mais si la destination est bonne, nous ne nous rappelons plus une fois arrivés les dangers du trajet ni les difficultés du départ. C’est de ces passages positifs que parle la Bible. Quand une femme a accouché, la douleur du passage de l’enfant s’efface devant sa merveille et les corps se reposent.

Que se passa-t-il chez les Hébreux le jour de Pâques? La Bible nous dit que ce jour-là, les esclaves juifs mangèrent sans s’asseoir pour fuir hors d’Egypte. Fuir oui, mais partir aussi, s’élancer vers la terre promise où coulent le lait et le miel, naître à la liberté. On emploie aussi le mot de Pâques pour le passage libérateur de la Mer Rouge. Chez les chrétiens, le Christ se montre le jour de Pâques dans un corps rené, corps d’énergie et de lumière, passé par la mort physique. L’église des premiers âges considéraient la croix aussi comme une Pâque puisqu’il est évident que la crucifixion est en soi passage de la vie à la mort et aussi parce qu’il faut bien mourir pour faire ce passage dans l’autre sens et ressusciter. Peut-être aussi à cause du passage du Christ aux enfers dans les deux jours avant sa résurrection. Puis, rapidement la jubilation du passage de la mort à la vie a été privilégiée et c’est ce jour seul qu’on a appelé Pâques. 

En unissant les deux récits, nous nous apercevons que Pâques englobe la totalité du passage : le départ, le chemin et l’arrivée. Le départ, avec la fuite des esclaves, le chemin, avec la traversée de la Mer Rouge à pied sec, et la destination avec la résurrection. Le dénominateur commun de toutes ces pâques, c’est la joie, l’ouverture à un état meilleur et différent. Imagine-t-on la hâte et la joie des Hébreux quittant un lieu où ils étaient exploités jusqu’à la moelle et partant tous ensemble pour une terre d’Eden ? Ensuite, après l’inexplicable traversée de la Mer Rouge, Rébecca la soeur de Moïse empoigna son tambourin pour danser et acclamer. Vous représentez-vous cette liesse générale ? Le peuple entier est vivant. Tout le monde est là, sain et sauf contre toute attente. Elles dansent, les familles, elles exultent de se voir si définitivement débarrassé de leur joug, en sécurité. Enfin, on ne sait rien de la joie de la resurrection mais elle doit être à la mesure de la victoire de la vie sur la mort : énorme.

Ce qu’on appelle Pâque débute donc avec les premiers pas sur la voie de la liberté (au sens propre pour les Hébreux dans la Bible). On peut qualifier de petite pâque tous les événements objectifs ou intérieurs de notre vie qui nous libèrent. Qu’ils soient survenus abruptement ou qu’ils aient couronné de longs efforts, ils représentent des sortes d’étapes, de petits éveils, un accroissement de lucidité et de conscience, une plus grande ouverture à l’amour et à la tranquillité. Pouvons-nous en évoquer dans notre propre existence ? Un instant d’émotion devant l’eau scintillant aux rayons du soleil ? L’évaluation enfin honnête d’un événement de notre vie, qui s’allège ? Si nous l’avons-nous vécu, avons-nous su garder ce moment précieux ? Si nous ne l’avons pas vécu, nous sommes-nous entraînés dans cette direction ? Avec le Christ, Pâque débouche sur la démonstration d’une nouvelle naissance, le passage d’un état d’être à un autre, une mutation bienheureuse

Aussi, selon les récits bibliques de Pâques, on n’y arrive pas seul, il faut un guide, un passeur, un Moïse, un Jésus. Il faut, dirait-on en Inde ou au Tibet, un maître à la longue patience et compassion, un gourou à l’infaillible constance. Il y a deux et trois mille ans, il fallait beaucoup de circonstances particulières pour se trouver dans l’entourage de Jésus, de Moïse ou de Bouddha. Aujourd’hui, avec les livres, les vidéos et les avions, Jésus, Moïse et Bouddha continuent à s’offrir à nos chemins, et d’autres enseignements de nombreux sages s’approchent de ceux qui veulent s’approcher d’eux. Alors avons-nous cherché, avons-nous trouvé notre Moïse? De toute façons, cela fait, rien n’est fait.

Non. Car il ne suffit pas d’avoir un livre sur un rayon de sa bibliothèque, ou de pratiquer un rite comme d’aller à la messe ou de respecter le ramadan, il faut s’engager réellement dans le passage indiqué. Selon les leçons de la bible, il faudra littéralement se mettre en route, suivre le guide, avancer droit, dans le bon sens et courageusement. Voilà qui ramène encore à la notion de pas. Passer peut sembler facile et linéaire, comme le train qui roule sur sa voie ferrée, mais les textes anciens nous disent le contraire. Il y a de nombreuses façons de ne pas suivre le guide, de ne pas arriver au moment de la renaissance. Peut-être nous y reconnaîtrons-nous car elles sont intemporelles.

D’abord, et c’est le cas le plus courant, nous n’avons pas envie du voyage, pas même celle de démarrer. Longtemps, le peuple hébreu accablé par l’esclavage ne manifeste pas l’énergie nécessaire à sa libération. Il a juste la force de se plaindre et de récriminer. Or il est clair que sans premier pas, il n’y en aura pas de deuxième. Dans ce genre de situation, nous comme eux, nous choisissons de stagner là où la vie nous a posés jusqu’à ce que mort s’en suive. Ce n’est pas drôle, mais c’est moins fatigant que de prendre la route. Jésus pourrait bien parler à la télé sur France 2 que nous passerions sur TF1.

L’autre écueil qui nous est signalé sur le chemin de Pâque est notre tendance à regarder en arrière au lieu de regarder devant nous. Outre que c’est dangereux quand on se déplace, cela entraine un déplacement erratique. Ce n’est pas ainsi qu’on traverse. La bible nous alerte sur ce point avec l’épisode du veau d’or. Moïse est parti la-haut sur sa montagne, il s’éternise, si j’ose dire, avec Dieu. Les gens s’impatientent en bas, ils s’inquiètent et faute de mieux, disent-ils, ils retournent aux vieilles idoles, celles-là mêmes qu’ils avaient quittées. Pourquoi? Simplement parce qu’ils les connaissent et qu’ils en ont eu l’habitude. On voit bien ici que le passage dont il est question dans l’Exode n’est pas seulement un passage géographique d’un point à un autre, ou un changement d’état social d’esclave à homme libre, qui serait offert comme on gagne au loto. Il faut un passage intérieur d’un état à un autre et une nouvelle assiette : esclave ou libre, c’est aussi une question de mentalité.

Or comme le dit Jésus à quelqu’un qui le questionne : « Quiconque met la main à la charrue et regarde en arrière n’est pas propre au Royaume de Dieu », le royaume de Dieu, c’est à dire à l’état d’éveil. J’ajouterai que celui-là n’est pas propre non plus au labour. Son sillon sera tout tordu. Qu’en est-il du sillon de nos vies? Nous sommes nombreux à avoir arrêté dix fois de fumer ou de manger du chocolat, à retomber dans nos travers à la moindre occasion. Notre chemin de vie dessine parfois des zigzags serrés. Nous rendons nos efforts inutiles en parcourant dans l’autre sens l’espace que nous avions gagné dans une direction. Pour utiliser une désagréable comparaison biblique – et sauf notre respect, nous sommes alors comme les chiens qui retournent manger leur vomi. Du coup, nous devons refaire encore et encore le premier pas et nous risquons de nous décourager une fois pour toutes

La Bible nous alerte encore sur un puissant ennemi du passage : la peur. La peur fait rater la tere promise. Pourquoi? Si on a peur, c’est qu’on n’a pas confiance, l’autre mot pour dire foi, qui est l’absolue certitude de l’amour. Pour entrer dans le pays où coulent le lait et le miel, il faut une confiance totale, telle qu’on se jette dans l’inconnu, qu’on saute sans rétraction dans les bras de l’impensable. Eh bien, c’est ce que ne firent pas les Hébreux devant le pays qui leur avait été promis. Inquiets de l’accueil qu’on leur réserverait dans ce pays apparemment déjà habité, ils avaient envoyé des éclaireurs. Lorsqu’ils revinrent, ceux-ci les inquiétèrent encore davantage. Ils rapportèrent que l’endroit était peuplé de géants géantissimes. Un seul eut assez de foi pour conseiller d’avancer quand même, puisque c’était le pays de la promesse, mais nul ne l’écouta. On le fit taire. Les gens donnèrent à leur peur la première place. Et qu’arriva-t-il ensuite?

La peur nous amène à tourner en rond dans l’espace, pourvu qu’il soit connu, et fût-il désertique. C’est donc ce que firent les Hébreux, tournant pendant quarante ans dans le désert comme dans une cage, le temps que tous les inhibés soient morts. Sans doute aussi, à force, l’inconfort du désert avait-il accrû chez la génération suivante la volonté d’en sortir. Et nous? De quoi avons-nous si peur que nous pourrions rater la terre promise? Au-delà de peurs multiples qui demandent guérison, « Notre peur la plus profonde est que nous sommes puissants au-delà de toute limite, » a cité Mandela. Et justement, tout le problème est là : sortir des limites dont nous avons l’habitude.

Voilà bien le coeur de Pâques, ce passage au-delà des limites. Ajourd’hui, même si cela ne dure pas depuis quarante ans, nous tournons de confinement en confinement dans des limites trop étroites si bien que nous rêvons daventure. Baudelaire se languissait tant de plonger enfin « dans l’inconnu pour trouver du nouveau » qu’il en appela jusqu’à la mort dans le poème Voyage. De plus, indépendamment du corona, nous voyons l‘état de la terre et le sort que nous faisons à des milliards de vivants, des humains aux insectes. La terre nous montre que nous la menons, et nous avec elle, dans une voie sans issue, une im-passe. Notre conscience nous chuchote ou elle nous crie qu’il faut passer, passer à autre chose.

Voudrons-nous écarter les trois obstacles que nous avons observés : l’inertie, l’attachement à une situation même si elle n’apporte pas de bonheur et la peur de l’inconnu? Sommes-nous décidés à partir vers le printemps de Pâques pour trouver un nouveau passage ? Pour rendre à la terre son état de jardin et aux vivants la douceur de la vie ? La période est idéale pour répondre oui. Mais aussitôt surgit la question : comment partir ?

Réponse pratico-pratique donnée par les Hébreux : à pied. Vous allez m’objecter qu’on ne voit pas en quoi cela peut nous servir d’enseignement, puisqu’il leur était impossible à l’époque de prendre le train ou le bus. De plus, cela ne nous donne pas d’indice sur la direction. Bien sûr. Mais les caractéristiques de la marche pourraient bien nous être utiles quand même aujourd’hui.

La marche est faite de pas, de ces pas qui forment le passage. Elle est lente. Cette lenteur a de quoi énerver à l’heure du TGV et des vols internationaux, mais elle est d’autant plus précieuse que la vitesse de nos moyens de transports nous fait oublier nos contraintes physiologiques devant la distance. Sans moyens mécaniques, livrés à nos seules jambes, nous n’allons plus très loin, et beaucoup plus lentement. La marche nous rend donc plus lucides sur nos capacités réelles et nous ramène à la modestie. Sans jeu de mots, la marche, ça fait atterrir. Ca nous enseigne la patience. Un pas après l’autre, un pied devant l’autre, pas à pas.

La lenteur de la marche offre encore une opportunité que nous pouvons saisir, celle de la communication avec nous. Dans l’emballement de la vitesse de nos vies, il arrive que nous nous perdions. Nous sautons dans le temps d’objectif en objectif, nous sommes toujours après, ou avant, ou ailleurs. Au cours de nos trajets, surtout s’ils sont familiers, nous nous absentons en pilotage automatique et nous ne sommes plus là, nous pensons à autre chose, à ce que nous ferons quand nous serons arrivés par exemple. Nous nous volons ainsi à nous-mêmes notre propre existence. C’est pourquoi des centaines de milliers de gens parcourent à pied chaque année la route de Compostelle sans être ni juifs ni chrétiens, mais à la recherche d’eux-mêmes.

Ensuite, la marche d’un peuple dessine dans l’espace un ruban plus ou moins large et ininterrompu. Rien à voir avec les habitacles séparés de nos voitures, ou même des wagons des trains. La marche ne pose pas d’autre obstacle entre les êtres que celui des corps. Lors de processions, ou de manifestations, on peut ressentir la joie de cette unité, mais avez-vous déjà ressenti l’unité des voitures dans les embouteillages, même si tout le monde va dans le même sens ? Le peuple hébreu qui marche reste ensemble, même au coeur de ses plus grandes aventures comme le passage à travers la mer ouverte. Et la sensation d’être ensemble est porteuse de vie et de courage pour tous les voyages. On l’a bien vu, lors du premier confinement surtout, quand les ainés devaient mourir dans la solitude et partir sans être accompagnés des leurs. C‘était une souffrance de plus. Rapportées à l’échelle individuelle, toutes nos petites avancées sont des accroissements de paix et de joie, c’est à dire un renforcement de notre cohésion interne, ensemble avec nous-mêmes.

La marche nous enseigne enfin qu’il faut voyager léger, pour reprendre une formule taoïste. On peut bien commencer comme les Hébreux, lourdement chargés, mais le poids en devient si handicapant qu’on s’en débarrasse. Que leur restait-il à eux, après des décennies? Ne gardons que l’essentiel, le reste alourdit. L’essentiel est toujours simple. A un moment, peut-être arriverons-nous à cette simple évidence: nos pieds se posent sur la terre, et la terre nous porte. Les chamanes disent que nous marchons sur le ventre de maman. Sans doute si nous parvenons à ouvrir notre perception à cette relation, le monde nous paraîtra différent et plus beau que celui de nos cités, et nous aurons envie que celles-ci retrouvent la vérité de la terre mère. Le rythme de nos pas s’accordera aux battements de notre coeur et c‘est par lui que nous trouverons le passage, puisqu’il est clair que notre cerveau est passé à côté.

Toutefois, marcher ne suffit pas, sinon tous les gens d’autrefois auraient vécu leur Pâque, alors que l’histoire humaine nous informe du contraire. Il faut aussi marcher derrière un maître pour connaître la bonne direction. « Suis-moi « dit Jésus plusieurs fois à ses interlocuteurs. « Où on va? » demandent les petits enfants, et quelques uns dans les évangiles. Jésus a répondu en Mathieu quelque chose qui ressemblait à « Nulle part ». Il a dit : « Les renards ont des tanières, les oiseaux du ciel ont des nids, mais le fils de l’homme n’a pas d’endroit où poser sa tête ». Il est douteux que ce charpentier fils de charpentier n’ait pas eu de toit, d’autant que ses amis et sa mère lui ouvraient volontiers leur demeure. Jésus indiquait donc que sa véritable identité n’avait pas d’oreiller. Et quand un Christ n’a pas d’oreiller, c’est qu’il n’en a pas besoin.

En d’autres termes, s‘il n’a pas d’endroit où poser sa tête c’est que là où il est, tout en étant aussi sur terre bien sûr, il n’y a pas d’endroit, et pas de tête non plus. Avant sa crucifixion, Jésus le précise à Pilate le gouverneur en toute clarté : « Mon royaume n’est pas de ce monde », c’est à dire ce monde des corps et des objets, le monde d’Hérode et de César, le nôtre aussi. Évidemment cette assertion n’avait rien éveillé dans le cerveau de Pilate qui appartenait au même monde qu’eux, et que nous.

Tous ces propos forment pour les suiveurs éventuels un écueil de taille : comment aller dans un endroit où il n’y a pas d’endroit ? Comment suivre quelqu’un nulle part? Où est-ce ? Comme le dit Thomas dans l’évangile de Jean : « Seigneur, nous ne savons où tu vas; comment pouvons-nous en savoir le chemin? » A la vérité, nous venons tous de cet « endroit » sans endroit et il faudra que nous y retournions mais la seule chose que nous puissions en dire pour l’instant, c’est que nous ne savons rien, sauf que notre corps n’y partira pas, de sorte que nous n’aurons plus non plus besoin d’oreiller.

C’est notre différence avec Moïse et Jésus, Bouddha et toutes celles et ceux qui ont franchi ce passage sans mourir. Ceux-là ont vécu consciemment dans les deux mondes: dans le monde sans corps d’où nous venons et aussi dans un corps et une maison. Ils ont vécu avec et sans adresse, ou plutôt avec une adresse localisée facile à indiquer et une adresse indescriptible. Ils nous disent que cette autre adresse est celle de l’amour universel et de la joie sans cause, et c‘est ce qui les rend si précieux pour les humains dès qu’ils sont dans cette quête. Voyons les indices du chemin dans leurs paroles et les récits qui les mettent en scène pour y repérer quelques leçons intemporelles.

Commençons par l’eau, son rôle et son message. Nous allons la rencontrer sous différentes formes. Avant la naissance de Moïse comme avant celle de Jésus, le pouvoir ordonne le massacre des nouveaux nés. Comme Jésus, Moïse échappe à la mort. Sa soeur Rébecca le dépose dans une petite boite sur l’eau près de la fille du pharaon. Celle-ci le découvre, lui trouve une nourrice qui n’est autre que sa vraie maman, l’adopte et lui donne son nom qui signifie en égyptien sauvé des eaux. Nous pourrions dire aussi ‘sauvé par les eaux’, d’autant plus qu’il n’est pas le seul nouveau-né à qui advint cette extraordinaire aventure. L’eau du Nil rappelle celle du Tibre qui sauva Romulus et Rémus, les mythiques fondateurs de Rome. Elle rappelle aussi l’Euphrate qui recueillit dans un semblable berceau le premier roi acadien de Babylonie il y a 5000 ans. Elle nous rappelle les eaux matricielles complices de la vie. Nous naissons de l’eau, notre mère a dû les perdre pour que nous passions de son monde à ce monde. D’ailleurs, dans le récit de la naissance de Moïse, la bible ne met pas d’homme en scène. L’eau matricielle, c’est la femme : la princesse et sans doute ses suivantes, Rebecca, la maman de Moïse, c’est tout. Le seul homme est un bébé. Première leçon, qu’on soit homme ou femme : privilégier le féminin qui donne la vie.

Les eaux ont une autre signification symbolique: elles indiquent les émotions et les états plus ou moins boueux dans lesquels nos existences parfois s’embourbent et parfois naufragent. Alors quand on est un bébé jeté dans un fleuve, on a besoin d’un berceau. Un berceau? Justement, le berceau n’est pas un berceau car la bible nous décrit un coffre étanchéisé par un enduit de bitume. Cela nous ramène plutôt au déluge et à l’arche construite par Noé, qui fut soulevé par les eaux et flotta tandis que tout était englouti. Ce genre d’objet se fabrique avec patience, Noé y consacra de longues années. Voici donc la deuxième leçon : Ne pas craindre les émotions, mais avoir connaissance de ses dangers et travailler longtemps à s’en prémunir. Ainsi serons-nous portés par elles et non noyés dedans.

Outre les eaux horizontales, la bible cite plusieurs puits d’Isaac à Jésus Christ, et présente Moïse comme le maître du puits du pays de Madian. Dans ces pays de sècheresse, la première chose à reconnaître est l’importance du puits, garant de la vie. Il se trouve que le point commun des histoires bibliques de puits est leur lien avec le mariage et avec l’amour. Pour Moïse aussi.

Le mouvement de l’eau du puits est inverse du mouvement du fleuve. Le fleuve est horizontal et son eau descend. Le puits est vertical et son eau doit monter, c’est le seau vide qui descend. Quelle est la leçon ici? Il faut nous pencher sur la margelle pour la comprendre. Le puits est comme un tuyau, un canal entre la lumière d’en haut et l’obscurité d’en bas. Or les taoïstes et les yogis nous enseignent que l’énergie descend du ciel jusqu’à la terre par le corps de l’homme depuis le haut du crâne, et qu’elle monte de la terre, jusqu’au ciel. Vous trouverez de nos jours facilement des enseignants, même par Zoom ou youtube. Mais revenons à notre récit. N’est-ce pas ce qui se passe dans un puits? L‘énergie sans forme et lumineuse du ciel est symbolisée par le vide du seau qui descend dans l’obscurité jusqu’à son immersion complète dans l’eau qu’il remonte à la lumière. Nous sommes bien d’accord qu’il est inutile de descendre un seau dans un puits si on ne va pas jusqu’à l’intérieur de l’eau ! Dans un puits, l’initiative vient d’en haut, l’eau attend.

Le puits associé aux mariages nous enseigne donc la fusion du feu et de l’eau, du ciel et de la terre. Lorsque la bible nous montre Moïse comme le maître du puits, elle nous indique qu’il fait dans son corps la jonction entre le ciel et la terre. Cela reste abstrait pour nous, comme les couleurs pour les yeux des aveugles… Alors cherchons à nous représenter plus précisément les implications d’une telle jonction.

La capacité d’unir en soi le ciel et la terre a pour corollaire que toute la puissance de l’univers peut être ramenée dans un point précis de cet univers : le corps de l’homme. Pour nous approcher de l’idée de la puissance de l’univers, demandons l’aide de HR5171. Elle fut découverte en 1960 dans notre petite galaxie, mesurant plus de 1300 soleils, un million de fois plus lumineuse que lui. Un million? Notre cerveau est déjà perdu, nos neurones errent à l’abandon. Allons neurones, courage ! Cette étoile appartient à notre galaxie à nous, qui se trouve dans un quartier formé d’autres galaxies aussi grandes que la nôtre et nommé groupe local. Vous voyez l’échelle du ‘local’ ? L’ensemble de ces immenses galaxies locales ne sont donc qu’un petit espace au sein d’un plus grand espace, et donc HR5171, c’est vraiment peu de chose. Alors notre terre ? Bref.

Donc, celui qui est chez lui sur la terre comme au ciel, celui qui passe d’un monde à l’autre jouit de la puissance infinie de l’univers, une puissance inimaginable, inconcevable qui n’est pas la sienne mais celle du ciel qu’il ramène ici-bas. Jéthro, le père des jeunes filles que Moïse rencontra autour du puits ne s’y trompa pas, il s’empressa de lui donner une en mariage et elle l’accompagna dans son voyage. Quant à nous, libre à nous de tenir compte ou non de la leçon du puits, dont voici le programme est donc : découvrir notre puits et apprendre à l’utiliser. Sachant que cette troisième leçon s’accompagne d’une leçon 3bis puisque le puits s’accompagne de mariages. Donc leçon 3bis : réviser notre évaluation et notre pratique de la sexualité. Et dans tous les cas, nous souvenir qu’en tout c’est l’amour qui s’exprime.

La bible nous donne avec le bâton de Moïse la version d’un puits au-dessus du sol et quelques illustrations des pouvoirs de l’homme unifié avec le ciel. Le bâton que reçoit Moïse est particulier. Quand il est horizontal, il est serpent, il rampe, rien de lui ne s’élève. Quand il est vertical, il est sceptre, il donne la vie. Le bâton de Moïse montre les deux états de l’énergie de l’être humain. Quand elle reste contre terre, endormie, l’être humain est ordinaire, il est le jouet des circonstances et de son inconscient, sans pouvoir. C’est nous. Mais si cette énergie est élevée – et la bible dit que seul Dieu peut l’élever, si le serpent se dresse, alors l’être humain est verticalisé dans sa relation terre-ciel, il est libre et puissant. Les yogis ont donné à cela le nom de kundalini. Le bâton vertical, c’est comme le puits le lien entre la terre et le feu, le signe que l’homme a rencontré les forces divines. Il représente la totale maîtrise des énergies du corps et des forces de l’univers, c’est le bâton de Dieu.

Dieu demande à Moïse de garder le bâton dans sa main pendant tout le chemin. Autrement dit, pendant le voyage de sa vie, il devra rester conscient de son corps et de sa puissance, ne pas quitter sa verticalité, ne pas oublier que son origine est en haut, dans l’énergie pure information, pure lumière et amour absolu, ni qu’il doit agir en bas. Moïse doit se souvenir de son ancrage sur la terre et que celle-ci doit s’élever en lui vers le ciel. Il me semble que dans le bâton c’est plutôt le mouvement ascendant de l’énergie qui est mis à l’honneur, mais quoi qu’il en soit, ce bâton d’un seul tenant est le signe de l’unité des mondes, unité du haut et du bas.

Avec le bois quand Moïse frappe le sol, c’est l’univers qui frappe le sol et les puissances de la terre, des sources ou de la mer obéissent. Ou alors il l’élève vers le ciel et accourent les puissances célestes. Le bâton de Moïse servira de nombreuses fois : il mangera tous les serpents de pharaon, il séparera la mer en deux, il fera sourdre l’eau du rocher, il rendra pure des eaux amères et imbuvables (comme celles de nos négativités). Et puis il permettra au peuple de gagner une guerre au désert, il sauvera de la mort celui qui lèvera les yeux vers lui s’il a été piqué par les serpents : comme un clocher d’église portatif, il rappelle au peuple de regarder vers le ciel. Et puis, et puis… tout ce qui n’est pas dit, et puis la valeur symbolique de chacun de ces miracles pour nous aujourd’hui.

Je viens de mentionner la valeur symbolique des eaux amères. Puisque c’est Pâques, revenons un instant devant la Mer Rouge. Admettons que la puissance qui s’exprime dans le bâton de Moïse écarte les eaux symboliques de l’inconscient pour que nous passions à pied sec. La mer submerge définitivement les mémoires oppressives de Pharaon et non pas ses soldats. Car peut-on imaginer que Dieu veuille la mort de milliers de certains de ses enfants pour en sauver d’autres ? Les soldats de Pharaon, ce sont les forces que des siècles de notre léthargie ont laissé grandir. Celles qui nous poussent à nous sentir sans amour, à avoir besoin d’alcool ou de sexe, à avoir des croyances et des principes, ce sont les forces de la haine, de la séparation et de l’oubli de l’Être. Le passage de la Mer Rouge, rouge comme le sang de la terre, c’est l’ouverture de la route vers notre Pâque. De l’autre côté de cette frontière, la liberté, la terre promise. La puissance divine est plus forte que toute autre puissance, il n’y en a pas d’autre, elle est puissance de vie pour nous faire passer les eaux intraversables. Il y a de quoi danser.

Le prêtre Aaron aussi avait un bâton à prodiges et il fut déposé dans l’arche de l’alliance après qu’il eut fleuri, fleuri comme un arbre vivant. Ici nous retrouvons le Christ, que l’Eglise a dit pendu à l’arbre de vie (la croix) comme un fruit de l’amour. Le bâton du Christ, c’est la croix capable d’accomplir la métamorphose suprême de la mort à la vie. Elle est disponible en tout temps pour ceux qui voudraient une croix semblable et intérieure. Au croisement du vertical et de l’horizontal est indiqué le lieu du passage: le coeur. La résurrection du Christ signifie aussi la résurrection de chacune de ses billiards de cellules : un feu d’articice, une fête.

Ces moments offerts à notre lecture sont profondément encourageants pour les chercheurs de Pâques. Ils nous enseignent que quand la conscience individuelle a rejoint la conscience de l’univers, celui-ci coopère. Plus rien n’est de l’ordre du miracle, tout est obéissance ou complicité. La quatrième leçon est donc celle-ci : garder la vision, abandonner ses idées personnelles et collectives sur ses limitations, lâcher son passé. En gros, comme le dit la croix, se quitter soi-même !

La leçon suivante nous est donnée par un autre élément : le feu. Quarante ans après son adoption par Jéthro, Moïse se trouvait mener les brebis de son beau-père près de la montagne de Dieu, montagne de l’Horeb. C’est que Moïse continuait à vivre en la compagnie divine. Il n’est plus question des eaux basses du fleuve mais de la pointe de Moïse, des lieux élevés de son âme d’où l’espace est vaste et l’air lumineux. Et tout en marchant avec son troupeau – ses cellules, ses émotions, ses ancêtres, ses souvenirs, bref, sa multiplicité, tout en marchant en direction de la montagne de Dieu, il aperçut ce buisson ardent qui brûlait sans se consumer. Pour le voir de près, il fit un détour. Et ce détour est la cinquième leçon.

Ce passage a été commenté des centaines de fois mais si nous gardons à l’esprit que ce qui est à l’extérieur est un miroir de ce qui est à l’intérieur et que la bible nous enseigne par symboles, nous aboutissons à deux possibilités. Ou bien il s’agit d’une vision intérieure de Dieu, comme ce que disent d’eux-mêmes les prophètes Jérémie et Ezéchiel ou Jean dans l’Apocalypse. Dans ce cas il reste une dualité entre celui qui voit et ce qui est vu. Ou bien c’est lui-même sous l’aspect de ce buisson que Moïse a rencontré. Dans ce cas il a vécu sa dernière Pâques et traversé le dernier passage qui permet de parler à Dieu « face à face ». Or c’est ce que la suite du récit ne cesse de répéter.

Cela n’empêcha pas le frère et la soeur de Moïse, Aaron et Rebecca, de récriminer contre lui auprès de Dieu. Ils se firent ainsi recadrer : « A mon serviteur Moïse je parle bouche à bouche. » Pas de cerveau, pas de pensée, pas de parole, au contraire de ce qu’ils font, mais de la sensation. Un baiser. Un baiser d’amour, un baiser de feu. La Bible raconte cela d’Hénoch amoureux de Dieu et qui marchait avec lui. Jamais on ne retrouva son corps, « car l’Éternel l’avait pris ». Pâques est une histoire d’amour. Voici l’occcasion d’une sixième leçon: cesser de privilégier comme la fatrie de Moïse le mental et le jugement. S’ouvrir à la lumière et la douceur, bouche à bouche, et se taire pour rencontrer le buisson ardent.

Dans ce silence d’amour, on apprend qui est Dieu. « Je suis celui qui Suis » . La formule est très difficile à traduire, aussi on trouve d’autres traductions : « Je Suis celui qui Est », ou encore « Je Suis qui Je Serai »… René Guénon proposa carrément d’abandonner la formule Je Suis et de préférer « l’Être », impersonnel :  » L’être est l’être. » En tout cas, que ressentons-nous quand nous disons « je suis »? N’est-ce pas comme « Je vis là maintenant? » ou « je me sens vivant »? La définition est celle d’un présent infiniment continué et sans aucun début puisque dans cette stabilité le temps n’a aucun pouvoir. C’est ce que Jésus a tenté d’exprimer dans cette phrase qu’on lui reprocha : « Avant qu’Abraham fût, Je Suis. » Avant que ma forme d’être humain ne vienne au monde, et après et pendant que je suis là, Je Suis. Pur Esprit, sans rien qui doive évoluer et cesser. Avant la première étoile, j’étais là, j’y serai après la dissolution du monde. « Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront pas ». Paroles, c’est-à-dire verbe, puissance de vie. Oui, Jésus Christ est. Nous aussi. Nous aussi puisque nous savons intuitivement ce que veut dire Je suis. Nous Sommes. Les bouddhistes disent de leur côté : Avant que ce qui parait n’apparaisse, et toujours, il y a la source d’énergie d’où cela jaillit. Cette présence sans temps ni forme est notre véritable nature.

Telle est la clé de la destination, la découverte de notre véritable nature, le sentiment d’être qui ne dépend ni de notre naissance, ni de notre mort, ni de notre caractère ni de rien de ce qui fait notre variété sur la terre. Simplement amour, lumière et vie. Le voyage narré dans la bible est certainement instructif, mais il n’est pas nécessaire, car Pâques est une découverte intérieure. Où irions-nous en effet puisque nous sommes déjà dans cette présence la présence même ?

Ce n’est pas ce que nous vivons? Nous croyons mourir entièrement ? Nous pleurons de solitude ? Nous ne voyons pas cette lumière qui brille sans consumer ni brûler les yeux? Les soucis des autres nous dérangent peu, les nôtres nous taraudent? Nous ne sommes pas cet immense réservoir d’amour? C’est parce que nous restons dans notre petite personne et que nous n’avons pas compris que le passage à traverser, c’est celui qui nous mène hors d’elle.

Tout ce qui arrive alors, ça nous arrive à nous, à en mourir. Observons nos guides de Pâques. Ils ne sont pas dérangés par leur personnalité. Ils ne sont pas « quelqu’un ». Moïse, selon Dieu, « est l’homme le plus humble que la terre ait porté. » En écho, Jésus dit : « Je suis doux et humble de cœur ». Par delà des siècles et des distances, Dudjom rimpoché le Tibétain accorde à l’égo l’importance d’une crotte de chien. Dans l’humilité, le moi a disparu et ils ne sont pas morts. Au contraire, ils constatent comme le Christ : « Mon père et moi nous sommes Un. » Et la résurrection est la manifestation de cette unité proposée à tous. Ainsi arrivons-nous à la neuvième leçon qui est aussi la première. Puisque tout est un, tout l’univers, il n’y a qu’une chose à faire, diminuer l’importance de notre égo, ce numéro 2 devant Dieu, jusqu’à sa totale tranquillisation au sein du tout.

Car c’est lui, le numéro 2, qui nous transforme en meurtriers. « Pardonne-leur, dit à son Père le Christ sur la croix, ils ne savent pas ce qu’ils font. » Ignorance fondamentale, disent les bouddhistes, sur laquelle se tisse tout le malheur de nos existences.

Mais l’éveil auquel Pâques nous invite est une traversée intérieure vers la libération, un passage à pied sec vers une terre unifiée où coulent le lait et le miel (blanc et or comme les énergies divines, sagesse et amour de la source). Dans ce pays, nous nous trouvons ramenés de l’avoir à l’Être, du mortel au sans temps, de la multiplicité des formes à la perception de l’unique battement de la Vie, à nouveau reliés à notre origine. La terre de notre corps est irriguée par la conscience universelle et cela change son ADN. Les évangiles appellent cela ressusciter.

Moïse et Jésus racontent par leur vie que cela peut arriver à l’heure de la mort, mais aussi avant. En descendant de sa montagne, Moïse doit couvrir d’un voile son visage éblouissant et Jésus se montre entièrement transfiguré à quelques disciples. La matière sans lumière a épousé la lumière et s’est remplie d’elle. Jésus le dit à Nicodème: « En vérité, en vérité, je te le dis, si un homme ne naît d’eau et d’Esprit (c’est-à-dire de feu) il ne peut entrer dans le royaume de Dieu. Ce qui est né de la chair est chair, et ce qui est né de l’Esprit est esprit… Il faut que vous naissiez de nouveau.  » Lorsque le feu de l’esprit descend, l’humain vit sa Pâque. Mais cela n’est pas une leçon. C’est un cadeau. Un cadeau que le ciel empressé donnera à notre terre dès que nous serons en état de le recevoir, si nous avons assez confiance en lui.

L’arbre et son fruit

L’arbre au solstice est resplendissant, son fruit mûrit ou déjà il s’est donné, son feuillage vert ombrage les passants et ceux qui se reposent. Souvent, il embaume. C’est une belle saison que la Saint Jean pour nous intéresser à lui. L’arbre est très différent de nous : il n’a pas du tout la même morphologie que nous, il n’a pas de visage, sauf dans les contes et les cauchemars, il ne se promène pas et il ne dit rien à notre façon, vu qu’il n’a pas de bouche. Et pourtant, il y a peu d’éléments de la nature qui parlent autant à l’homme. Comme le dit Baudelaire dans Correspondances :
                  « La Nature est un temple où de vivants piliers
                    Laissent parfois sortir de confuses paroles ;
                    L’homme y passe à travers des forêts de symboles
                    Qui l’observent avec des regards familiers. »
Que nous indique donc la verticalité de l’arbre ? Que nous disent ses branches et son tronc stable ? ses racines plus ou moins profondes, quels secrets nous confient-ils? Ses fruits, qu’ils fondent sur la langue ou craquent sous la dent, qu’est-ce qu’ils nous enseignent ? Arbres fruitiers, arbres symboliques, arbres généalogiques, arbres de vie, arbres de nos corps… Allons donc nous promener ensemble dans la forêt.

Le dictionnaire dit que le mot fruit désigne d’abord le fruit de l’arbre bien sûr, et puis partant de là, la récolte, le résultat avantageux produit par un travail. Autant dire qu’il n’y a pas de fruit sans quelque chose avant. Alors quand notre œil regarde le fruit, que sait-il d’avant? Si l’œil se promène dans l’espace il remarque le rameau, la branche, la plus grosse branche, le tronc et la terre. Et sous la terre? Un réseau de racines dont il n’aperçoit qu’une infime partie et qui parle de la graine qu’elle furent : cette force mystérieuse et enfouie est l’origine du fruit dans l’espace. Et dans le temps, voyons. Le fruit apparaît quand la fleur est fanée, après le bourgeon, après la pousse des branches et du tronc, après la graine. L’espace et le temps nous ramènent tous les deux à la graine. Alors commençons par le début et prenons-en de la graine.

La graine est souterraine, d’abord. Nous savons bien que la graine ne germera pas dans son sachet ni le pépin de pomme dans notre assiette : il faut des conditions adéquates et ça m’a fait sourire de remarquer que l’homme et la graine suivent des démarches exactement inverses : l’homme commence par mourir, puis il est enterré. Au contraire, la graine commence par être enterrée, puis elle doit mourir à ce qu’elle était sinon son étui deviendrait son caveau. Il y a donc deux conditions pour que poussent les graines: il faut les enfouir, et elles doivent perdre leur statut de graines.

Dans nos correspondances avec l’arbre, où est en nous la terre pour enfouir la graine ? La première terre dont nous disposions, c’est notre corps. Le crâne ressemble plutôt à un rocher qu’à de la terre et nous ne sommes pas certains de ne pas avoir un cœur de pierre… Descendons plus bas, jusqu’aux ventre, aux entrailles, centre géographique du corps, lieu souple, humide et chaud, là même où l’arbrisseau de l’être humain poussera en lui. Voilà la terre. C’est le ventre le nid d’où germera la graine de notre fruit, si notre cœur lui donne de bonnes conditions climatiques et si notre esprit s’y intéresse. Pour que notre arbre intérieur pousse, il faut retrouver notre ventre, le laisser respirer, l’arroser d’attention et d’amour, rester dedans. Ce temps se nomme calme, tranquillité, respiration, méditation. 

Deuxièmement, le grain doit mourir et perdre son statut de grain. En fait cette mort mérite plus de cris de joie que de lamentations car son synonyme est le mot germination. J’ai bien observé ce qui se passe pour un haricot, germer n’a pas l’air de lui faire mal : la graine s’ouvre, et ça pousse vers le bas d’abord et vers le haut, elle devient méconnaissable, remplacée par de petites racines et un début de tige.

A voir comme ça, les arbres on dirait des cuillers plantées par terre qui n’ont fait que de s’élever, mais en fait, c’est bien des profondeurs que monte la sève qui va circuler le long du tronc, l’élever, le fortifier. Et plus l’arbre s’élève, plus il s’enracine. Et aussitôt que les branches se déploient et quittent le tronc, l’arbre grandit dans tous les sens au-dessus et en-dessous aussi. C’est pourquoi la médecine chinoise donne comme mouvement à l’arbre l’expansion de tous côtés. Ouvrons la graine. Y voyons-nous un arbre en miniature? Non. Ce qui fait la graine, c’est l’information de l’arbre et ce qui fera l’arbre si on en prend soin, c’est l’énergie de vie de la graine. En d’autres termes, il faut préparer la terre et continuer à s’occuper du sol le temps nécessaire, tout en laissant faire la graine et la pousse. Gardons-nous d’intervenir là : l’intelligence de l’arbre est digne de confiance, il sait lui-même ce qu’il a à faire et comment grandir pour être conforme à sa nature optimale. Dans la nature, on trouve des quantités d’espèces d’arbre différentes, des graines extrêmement diverses. Et nous, quelles sont nos graines ?

Les Taoïstes disent que nous naissons avec des graines héréditaires de toutes sortes dans le jardin de notre patrimoine génétique. Certaines graines sont issues de mémoires ancestrales indésirables et il vaut mieux de pas en voir s’épanouir le programme sous peine de vivre une vie dont personne ne voudrait. D’autres graines sont excellentes et pour peu qu’on s’en occupe, elles produiront des fruits délicieux.

D’accord, nous ne sommes pour rien dans l’entretien initial, c’était le travail de nos parents, et ils s’en sont plus ou moins bien chargés, puis un jour nous avons dû décider de prendre nous-mêmes les choses en main. Seulement, la vérité c’est que pour la plupart d’entre nous, nous n’y connaissons plus ou moins rien, d’ailleurs rien ne ressemble plus à une graine qu’une autre graine ! Dans le jardin de ma maison, j’assassine moi-même en toute quiétude et toute ignorance d’excellentes plantes, d’excellents plants, de jolis petits arbres venus s’installer tout seuls et des fleurs que moi-même pourtant j’ai plantées l’année d’avant. Je les ai laissé s’étouffer sous les mauvaises herbes ou des troncs qui poussent à grande vitesse, je ne les ai même pas reconnues. Alors? Engager des jardiniers, voilà ! Seulement quand des jardiniers de fortune viennent travailler, avec enthousiasme ils ratiboisent les hortensias au milieu des orties et débarrassent parfaitement le fond de la plate-bande de tous les framboisiers. Par contre, les pousses d’arbres sauvages qui squattent aux mauvais endroits demeurent parce que le jardinier sans connaissance ne sait pas si c’est un mauvais arbre et de toutes façons il n’est pas outillé pour dessoucher.

Comment faire? Nous mettre en quête de bons jardiniers et nous réjouir si la vie en place sur notre chemin. Et puis, pour nous aider même si nous nous y mettons un peu tard, regarder les fruits des arbres qui proclament de quelle graine ils sont issus. Comme dit Mathieu : « Cueille-t-on des raisins sur un buisson d’épines, ou des figues sur un chardon ? Ainsi tout bon arbre produit de bons fruits, mais l´arbre malade produit de mauvais fruits. Un bon arbre ne peut pas porter de mauvais fruits, ni un arbre malade porter de bons fruits. » Voilà, c’est clair. Autant la graine est inconnue dans l’obscurité de la terre, autant les fruits brillent au grand jour. Ils sont l’aboutissement de l’arbre, un condensé de leur information, ils portent ce que l’arbre a de plus précieux. Pourquoi ? Parce que bien protégée par le fruit, chaque graine est un programme pour un arbre nouveau.

Et c’est très gai la façon dont l’arbre s’y prend pour qu’elle soit mise en terre. Il produit des fruits jubilant de couleur au soleil, suaves et savoureux, uniques selon leur espèce, il les donne au promeneur comme à l’oiseau pour le plaisir de vivre. Chacun de nos fruits à nous aussi porte des graines, graines d’avenir pour notre vie, graines pour nos descendants, graines volant au vent si bien que des jardins inconnus peuvent s’en trouver modifiés. Donc, il était difficile de repérer nos graines, mais nos fruits sont visibles, quels sont-ils ?
Si les gens se sentent mieux quand nous arrivons que quand sommes absents, c’est que nos fruits sont bons. Si notre compassion va plus vite que notre parole c’est que nous avons bien arraché les ronces et retourné la terre pour dégager notre cœur. Si aucun fruit comestible ne pourrit autour du tronc parce que nous les avons partagés sans thésauriser, c’est que nous avons su respecter la générosité de la nature qui se donne pour donner. Je ne vous ferai pas le tableau contraire, ce serait bien triste! Posons-nous quand même la question : qui peut goûter aux fruits de notre existence ? des enfants ? D’autres êtres humains de tout âge ? des animaux ? des plantes ? A qui avons nous proposé une ombre bienfaisante et à qui au contraire avons-nous fait de l’ombre ? Acceptons-nous les autres comme éléments de notre vie, savons-nous leur faire confiance comme l’arbre confie ses fruits ? Sommes-nous encore des arbres vivants ou presque secs ? Avec un peu d’attention et de sincérité, il est possible de répondre à plusieurs de ces questions, d’autant que pour affiner cette introspection, il existe aujourd’hui de nombreux outils simples. Par exemple, on trouve facilement sur la toile des arbres de vie psychologiques à visée thérapeutique. Je m’en suis inspirée pour vous en proposer un qui soit davantage relié aux taoïstes.

Vous y êtes? Il va s’agir de recenser tous nos atouts, puisque c’est un arbre de vie. Un jour de grisaille, nous pourrons dessiner un arbre de mort pour bien voir tout ce qui nous plombe, et la faute à qui… Il faut une feuille de papier et un crayon pour dessiner un arbre, qui nous représentera mais là maintenant, imaginons-le seulement. Ça y est? Voyons ça. Si nous n’avons pas mis de racines, vite! Corrigeons car les racines représentent les ressources qui nous sont données : nos qualités héréditaires, les soutiens des membres de notre famille nés avant nous, les mémoires ancestrales positives, notre capital émotionnel et financier. C’est bon pour nous-mêmes et pour nos lignées de reconnaître la nourriture que nous tirons des ancêtres, et dans quoi l’on puise. Tout n’est pas parfait? Eh bien ce n’est pas grave, les racines des vrais arbres sous la terre ne sont pas du tout bien disposées comme les branches en haut, c’est un vrai bazar d’enchevêtrement et ça nourrit quand même. Ne soyons pas chiches

avec les racines, recensons le maximum des qualités familiales, même celles qui nous manquent à nous puisqu’elles sont quand même dans notre patrimoine. Elles sont peut-être une incitation à nous améliorer: pourquoi ne pas décider de les reconnaître et faire fructifier chez nous?

Dans le tronc, indiquons comment circule cette énergie ancestrale en nous c’est à dire comment nous exprimons à notre tour leurs qualités ou les avantages concrets qu’ils nous ont légués, je veux dire aussi bien du courage qu’une maison. C’est le moment de repérer tout ce que nous avons de bien et ce que nous faisons de bien – sans forfanterie puisque nous sommes seulement l’expression de nos ancêtres. Par exemple notre père était un bon bricoleur et nous, nous avons monté une entreprise en bâtiment qui marche du feu de Dieu. Maman était toujours de bonne humeur et nous aussi nous changeons l’atmosphère générale dans notre lieu de travail. Ce peut être très varié, comme la gestion d’un bien, la pratique d’un sport, la maîtrise émotionnelle ou notre vie en société. Rien n’est à omettre. C’est une bonne chose de prendre conscience de nos plus beaux engagements en connexion avec les ancêtres: pour nous car nous sommes reliés, pour eux car ils sont reconnus. Cela facilite l’amour.

Quand on passe aux branches et aux rameaux, on cherche comment ces qualités s’expriment dans les détails. Par exemple, en plus d’être une infirmière sourire, j’ai un petit carnet de blagues que mes copains réclament. Si nous nous apercevons que nous portons peu de rameaux, ou que notre tronc est chétif par rapport aux qualités que nous avons reconnues à nos ancêtres, réjouissons-nous, il y a du travail ! Avons-nous été créatifs? Avons-nous inventé de nouvelles qualités ? C’est possible en effet de développer en nous des qualités seulement en germe chez nos ancêtres, j’en prends pour exemple le développement intellectuel: nos aïeux incultes ont mené leurs enfants à l’école primaire, ceux-ci sont devenus instituteurs puis agrégés, puis ministres de la république.

Bref. Passons aux feuilles. Comme elles absorbent la lumière, elles nous posent la question de savoir comment nous recevons ce que donne la vie. Comment nous nourrissons nos racines par notre comportement personnel, en famille, dans la société. Ce que la vie nous donne à vivre qu’en faisons-nous? Par exemple si quelqu’un nous fait un cadeau, sommes-nous du genre à nous écrier que nous l’avons déjà, ou voyons-nous d’abord l’intention amicale ? Avons-nous développé ou non la gratitude et la positivité? Et puis regardons les fruits, quintessence de l’arbre. En avons-nous dessiné? Non? Ouhllla ! Les fruits sont les projets qui verront le jour dans la continuité de ce que nous avons recensé. Et dedans sont les graines que représentent nos enfants, nos descendants et c’est ainsi que notre arbre s’inscrit dans un arbre généalogique : nos graines seront leurs racines et leur patrimoine. Grande est donc notre responsabilité. Selon que nous aurons fait fructifier ou non notre patrimoine, leurs arbres seront plus ou moins beaux.

Enfin, dessinons notre arbre de vie idéal. Nous comme nous aimerions être dans une vie telle que nous la voudrions sans censurer nos rêves, sans triche non plus. Confrontons, tirons-en les leçons et maintenant que nous savons quoi faire prenons soin de notre arbre. Intervenons.

Dans quel état est la terre de notre arbre? En d’autres termes, nous occupons-nous de nos conditions de vie ? Notre tronc est-il encombré de branches mortes? Il faut élaguer les vieux moignons parce que sous leur écorce se cachent des vers qui attaqueront peut-être aussi ce qui est sain. Voici une scie affutée, une hache tranchante. Ouille ! Cela ne donne pas très envie ! Mais n’ayons pas peur, enlever les branches mortes ne cause aucune douleur, c’est tout juste un peu désagréable. Quelles sont nos branches mortes? C’est partout où la sève ne passe plus, partout où c’est devenu mécanique, sans lien avec notre présent. Un travail, des relations, des habitudes devenues inadéquates, des armoires remplies de vieux machins qui ne nous servent plus à rien. Tranchons. C’est important car rien de neuf ne peut sortir de ce qui est mort, et la poule pourrait bien couver des éternités qu’il ne sortirait rien de l’œuf que de la pourriture…

Après les moignons, les branches vivantes en trop grand nombre. Si trop de branchages mangent la force du fruit, il faut tailler aussi, et ça c’est plus douloureux. La taille blesse, mais l’écorce se refait et l’arbre retrouve de beaux fruits. Quelles branches surnuméraires nous étouffent-elles ? L’hyperactivité par exemple, et les addictions au stress, aux écrans, au sexe, aux drogues diverses qui occupent notre vie et pompent notre sève sans donner de fruit. Savoir quoi et où élaguer, tailler, traiter, prendre conscience de ce qui empêche notre arbre de produire, c’est déjà tout un boulot (sans jeu de mot) avant même de s’y mettre. Du coup après, on attend des résultats rapides. Hélas, on s’aperçoit que c’est bien difficile. Il y a beaucoup de risques que nos paroles et nos pensées s’obstinent à nous mener par le bout du nez, que nos vieilles émotions dominantes restent dominantes même si elles ne nous font pas de bien. Si nous sommes des arbres à épines, nous demeurons plutôt épineux et si nos plantes sont urticantes, les autres restent bien avisés de se tenir à distance. Comment ça se fait? Ça me rappelle une vieille chanson de Hugues Aufray: « Je ne suis plus maître chez moi, c’est mon chien qui fait la loi! »

Un peu de lucidité : quand nous avons suivi de mauvaises habitudes pendant vingt ans, nous ne pouvons pas nous attendre à ce qu’en deux heures elles se volatilisent définitivement. Le temps de l’arbre est lent, il a de la patience et de la persévérance. Il nous en faudra aussi parce que sinon, après un peu d’attention on oubliera de faire attention. Aussitôt nos automatismes reprendront le dessus parce que c’est mieux que l’hébétude. Le propre d’un automatisme, c’est d’avoir été acquis dans le passé et de s’appliquer automatiquement au présent, c’est à dire sans nous demander le moindre effort d’attention. C’est pratique, c’est même fait pour ça, mais quand nous laissons nos automatismes nous gouverner hors de leur champ d’utilité, nous vivons machinalement, aujourd’hui comme hier, avant-hier et encore avant, notre corps nous servant des réponses anciennes aux situations nouvelles qui se présentent. Les automatismes ont envahi notre terrain. L’arbre n’est jamais automatique me semble-t-il, il nous rappelle de vivre au présent. Cependant pour revenir au présent, il faut de l’attention. Alors si parmi nos automatismes, nous avons installé celui de l’inattention, nous savons par où commencer à jardiner !

Lucidité, patience, attention. Soit, et après? S’il faut soixante ans pour contrebalancer une mauvaise habitude dont on ne prend conscience qu’à soixante ans, s’il faut batailler force contre force pendant soixante nouvelles années, est-ce vraiment la peine de s’y mettre? En outre nous ne sommes jamais les premiers de notre lignée à nous montrer radins ou dépressifs… en rajoutant l’atavisme, la tâche devient vraiment trop rude ! La tentation est grande de conclure que nous avons un destin, déterminé depuis le programme de la graine et que nous sommes tristes parce que tel est notre caractère, notre arbre. Comme le disait Prévert, « Je suis comme je suis, Je suis faite comme ça […]Et n’y puis rien changer. » Zola a montré ce déterminisme aggravé par les conditions sociales et dans l’Assommoir, on voit que Gervaise n’avait aucune chance de vieillir heureuse.

La vision naturaliste de Zola est la vision d’un monde où la réalité, c’était la matière qu’on voyait, telle qu’elle a pu s’exprimer jusqu’à la découverte de la mécanique quantique. Du temps de Newton, on pouvait prévoir la trajectoire d’une pomme et la triste fin d’une bonne renvoyée par ses patrons, mais aujourd’hui, on ne sait pas ce que fera l’atome qui peut jouer à être une onde dès qu’on aura le dos tourné. On sait que le corps d’un atome ne forme que 0,00000001 % de la place qu’il prend et que le reste c’est du vide. En battant en brèche le déterminisme jusque là inexpugnable de la matière la science nous indique un chemin de liberté. Il est simple: rencontrer par delà ce qui se voit en nous de concret et de limité notre puissance d’énergie sans forme, nous en nourrir, nous en ré-informer au sens informatique du terme. Puisqu’un proton a une double nature dont l’une lui donne la liberté, pourquoi pas nous qui sommes faits de protons ? Certes, mais comment rencontrer ce vide puisque nous n’en avons pas conscience? C’est déjà difficile de chercher une aiguille dans une botte de foin, mais un programme d’aiguille, une absence d’aiguille… Au moins, le jeu en vaut-il la chandelle? Qu’en dis-tu arbre?

L’arbre dit: regarde dans ton arbre les fruits de cette intelligence que tu ne contrôles pas mais qui agis en toi et tu pourras choisir. Il n’y a pas à chercher longtemps. Il suffit de nous regarder dans la glace, ce qu’il y a de bon dans le corps, c’est le corps ! Nous ne savons pas comment nous avons été tissés par milliards de cellules dans le ventre de notre mère, ni par quel mystère ces cellules coopèrent pour que nous restions en vie. Les battements du cœur, la respiration, la digestion, le sommeil, l’immunité, bref tout ce qui nous maintient sur la terre échappe à notre volonté consciente. Nous, nous n’hésitons pas à nous endormir plusieurs heures par jour, cette intelligence est fidèle et toujours en action 24 heures sur 24. Nous, ça ne nous dérange pas de nous malmener et même de nous suicider, elle, elle nous répare. Elle cicatrise la peau, renouvelle nos cellules, invente un plan B pour que les borgnes voient les reliefs, installe un bison futé si une veine coronarienne se bouche. Oui, elle a beaucoup plus d’amour que nous pour la vie cette intelligence, elle est bien plus fiable et bien plus intelligente, bien plus fidèle aussi, ses fruits sont de bons fruits.

Il suffirait alors d’arriver à nous raccorder avec elle et à lui passer commande pour que notre arbre donne de nouveaux fruits, mieux que nous le voulons et plus rapidement que par une lutte incessante habitude contre habitude, matière contre matière. Alors si nous avons décidé que le jeu en vaut la chandelle, que répond l’arbre sur ce sujet?

Il dit que le petit gland devient un chêne immense et que pour grandir il n’a rien fait que de laisser faire l’inconnu et la vie qui circulait en lui. Il dit que de même, nous, nous sommes le lieu de l’éclosion d’un niveau d’être dont nous ne pouvons avoir d’idée tellement il est différent de notre état actuel, et pourtant il est déjà en nous, sommeillant, programme non activé mais parfait. Pour le rencontrer, il faudrait nous aussi cesser d’être des monomaniaques de la répétition du connu et autoriser l’activation de ce programme. Laisser faire mais comment? Il y a des tas de gens qui laissent faire et jamais ils ne découvrent autre chose que la graine, une graine bien flétrie le jour de leur mort. Quand on l’enterre, c’est trop tard ! Il faudrait donc quand même une méthode, et l’arbre nous la donne.

Ce sont les feuilles de l’arbre qui regardent le ciel, mieux encore, qui le respirent. Leur chlorophylle absorbe la lumière qui se transformera en matière organique comme le sucre et des oligoéléments. C’est pour ça que l’arbre n’est pas comme nous : il n’a pas besoin de se mettre à table, il a la photosynthèse. Pour respirer le maximum de lumière, les feuilles sont plates. Les taoïstes disent que tout ce qui est plat en nous, le sommet de la tête, les plantes des pieds, les paumes des mains, les apophyses de nos os, ces petits plateaux que l’on sent principalement dans notre dos derrière les vertèbres sont comme nos feuilles le lieu des échanges. Échanges avec le ciel quand la surface plane est dirigée vers le ciel, avec la terre quand c’est vers le bas. Ils disent que le mouvement interne de l’énergie non contrariée est la verticalité, comme un arbre fait ses efforts pour la retrouver quand il en a été dérangé.

En y prêtant attention, en respirant dans le haut de la tête, nous pouvons donc nous aussi respirer la lumière, nous avons les moyens d’échanger toutes sortes d’informations vitales avec l’univers. De nos jours, des gens comme Yasmuheen affirment vivre uniquement de lumière depuis plusieurs années sans avoir perdu un gramme, mais ce n’est pas nouveau. J’avais lu dans un recueil de témoignages la déconfiture d’un jeune homme venu partager un moment la retraite d’un ermite. Celui-ci lui avait dit gentiment: « En l’honneur de votre présence, je vais nous préparer un repas ». Et il lui avait proposé trois figues et deux olives. Nous ne sommes pas loin non plus de la photosynthèse ! Mantak Chia donne de nombreux stages où l’on apprend à ne presque pas se nourrir.

Aspirer le ciel et les rayons du soleil, c’est se relier à l’espace, à la vacuité diraient les bouddhistes, vide dans lequel prennent place toutes les formes. Le sans-forme hors de nous existe aussi à l’intérieur puisque nos atomes sont constitués de vide à 0,9999999999%. Autrement dit, il nous faut nous relier au vide et en aspirer l’énergie comme un arbre aspire la sève du ciel. Pour rendre les choses encore plus faciles à comprendre, les Upanishad représentent l’univers manifesté comme un arbre renversé, plongeant ses racines dans le vide du ciel et dont les fruits sont la terre et les étoiles. L’Inde antique des Védas le dit en toutes lettres : « C’est vers le bas que se dirigent les branches, c’est en haut que se trouvent ses racines. » L’énergie vient d’en haut, pour nous comme pour l’univers. Notons que ce symbole antique est aussi celui de l’arbre de vie des Hébreux aussi nommé arbre des sephiroth: en haut le vide, en bas la matière manifestée.

L’arbre comme axe du monde est donc une sorte d’ascenseur-descenseur cosmique, vecteur de la manifestation de cette intelligence qui nous dépasse. Dans notre arbre corporel aussi cette énergie qui impulse les immensités de l’univers peut circuler librement si on lui en donne l’occasion avec autant d’énergie que nous pourrons la supporter.

Les fruits au sens large du mot d’un arbre dans la nature sont une bénédiction de vie. J’ai lu qu’il y avait 700 vers et 60 000 araignées et autres mille pattes dans un mètre cube de terre autour d’un simple chêne. Que dans une chênaie, il y avait un taux d’occupation au sol d’un oiseau par mètre carré! Alors, un arbre de vie, quelle merveille ! Quant à la longévité de l’arbre de vie, un simple arbre terrestre nous en donne une idée. Pour rester dans les forêts de France, il y a un if de 1600 ans dans le cimetière d’Estry dans le Calvados mais d’autres arbres sont bien plus vieux. L’arbre de vie donne l’immortalité.

Se souvenir de la verticalité, aller vers le ciel, aspirer la lumière sans quitter notre enracinement nous habilitera à goûter les fruits de l’arbre de vie, à devenir immortels Il ne s’agira plus de lutter matière contre matière, force contre force, armée contre armée, mais de laisser faire en nous l’œuvre universelle de la vie. Notre arbre deviendra à son tour un arbre de vie aux fruits divins. Les graines de nos fruits s’en iront voler dans les jardins voisins et sans savoir pourquoi, le monde changera. Nos descendants naîtront avec la lumière.

Les mythologies qui attestent que ces fruits existent nous donnent aussi quelques conseils et indications. Je ne m’arrêterai que sur trois exemples : les pommes d’or du jardin des Hespérides, les pêches chinoises de l’immortalité et la croix du Christ. Les pommes d’or poussaient dans le divin jardin d’Héra-Junon, fruit d’un arbre magique offert par Gaia la terre à l’occasion de son mariage avec Zeus-Jupiter. On avait chargé un énorme dragon à cent têtes et de jolies nymphes, les Hespérides, d’interdire aux hommes ce pommier spécial. Nous savons tout ça parce que le roi de Corynthe Eurysthée avait demandé à Hercule de lui en rapporter quelques uns en guise de onzième exploit. Hercule se mit en quête et il dut traverser moult aventures ne serait-ce que pour avoir l’adresse. Il libéra en cours de route Prométhée enchaîné sur son rocher et finit par rencontrer Atlas qui portait le ciel. Hercule avait beau être demi-dieu, il ne pouvait aller lui-même dans le jardin des Hespérides. Ce fut donc Atlas le papa des nymphes gardiennes, qui rapporta trois fruits moyennant quelques tractations avec Héraclès au sujet du portage de la voûte céleste. Ensuite, Hercule livra les pommes à Eurysthée. Celui-ci ne put les garder car Athéna les reprit la nuit même après avoir autorisé Hercule à en goûter un. Je ne retiendrai qu’un symbole dans ce mythe : il est possible de se faire aider, comme Hercule avec Atlas, mais on ne peut pas faire entièrement faire le travail par les autres, l’immortalité ne se livre pas comme une pizza. Si nous trouvons un jardinier pour notre jardin, il pourra certes bêcher autour de notre tronc, élaguer, arroser, ôter l’ombre trop forte autour de nous, même, mais il ne se substituera pas à notre arbre, ce sera à nous de le laisser produire son fruit.

Quittons la Grèce. Chez les Chinois, l’arbre de vie ne donne de fruits que tous les trois mille ans. Nous avons peu de chances d’en trouver car il faut tomber au bon moment et serions-nous à l’heure, le jardin est secret, et bien gardé. Seul un singe paraît-il arriva à en dérober, et il devint immortel au grand dam des autres immortels. D’ailleurs, d’après ce que j’ai lu, le fruit est tellement goûteux qu’on n’a plus besoin d’immortalité car sa saveur ramène si puissamment à l’instant présent que toute notion de temps disparait. Telle est sans doute la leçon de ce pêcher: c’est le présent la porte de l’immortalité, porte étroite et infinie dont parle aussi Jésus.

La croix aussi est arbre de vie en écho à l’arbre de vie du jardin secret d’Eden présenté dans la Genèse. Son fruit pendu c’est le Christ. Le tronc vertical représente l’axe de la transcendance et la branche horizontale nous parle de l’espace et du temps. Le cœur du Christ, c’est à dire son amour, est à la jonction des deux, ses bras écartés embrassent la souffrance du monde tandis que son corps reste orienté vers le ciel, le sans-forme, la source de la vie. Le Christ emporte dans sa mort tout ce qui est facteur de mort dans la vie et qu’on appelle le péché. Si le grain ne meurt, il ne donnera pas de fruit, mais s’il meurt il en donnera 30 pour un, disait-il. C’est le sens de la résurrection après la crucifixion. La leçon ici c’est le dépouillement dans un amour sans condition, comme l’arbre chaque automne se dépouille de ses feuilles sans détester l’hiver. Mais qu’est-ce donc qui doit mourir en nous ?

Nous sommes mortels, pour devenir immortels nous devons logiquement nous dépouiller de l’homme mortel, c’est à dire de la tyrannie de la matière. Car ce qui apparaît disparait et même l’arbre un jour meurt, nous aussi. Le problème, c’est que nous nous y sommes identifiés, nous croyons que ce 0,0000000001 %, c’est nous. Si nous mourons dans cette conviction, nous n’aurons pas goûté de l’arbre de vie, nous pourrirons entièrement dans la tombe. Nous participerons à d’autres formes d’existence, certes, mais connaîtrons-nous ce qui fait les 0,999999 % de nous ? Or goûter signifie apprécier consciemment, déguster. Si nous accédons de notre vivant à la conscience de ce vide plein qui constitue l’univers, cela donnera un goût nouveau à tout ce que nous croyions connaître, un pouvoir nouveau à notre esprit. Aujourd’hui donc nous nous identifions à notre corps, et après nous pourrons continuer, sauf que nous nous identifierons à 0,000000001 %. C’est peu. Nous serons libres. Nous saurons instantanément que nous sommes d’abord et essentiellement ce qui n’a pas de forme comme ce qui est dans la forme : le vide ne se découpe pas en tranches puisqu’il est impossible de couper il n’y a rien où couper. Il n’y a pas de frontière de temps non plus dans la vacuité puisqu’il n’y a rien qui apparaît et commence… Dès lors, où et quand cessons-nous d’être? Jamais et nulle part, nous sommes l’univers entier et sa source. Nous sommes.

Nous sommes déjà cela aujourd’hui puisque c’est notre structure d’arbre matière, la structure de nos atomes, mais nous l’avons oublié ou nous ne l’avons jamais su, en tout cas cela nous est incompréhensible. Bien sûr, il y a des êtres restés reliés consciemment à la source de la vie et du pouvoir, des ceps de vigne unis à leurs pieds de vigne et qui produisent des fruits. Ces êtres sont les sages et les saints, et la terre entière quand elle a compris qui ils étaient se précipite à leur rencontre. Par contre, quand le cep se trouve séparé de son pied, il meurt. Pas de raisin, pas de vin, pas d’ivresse non plus. C’est notre cas. Mais il reste le pied de la vigne, notre nature profonde et véritable. Il faut seulement nous greffer dessus pour produire de nouveaux fruits.

Aujourd’hui on peut rencontrer de nombreux experts en greffe. Des savoirs anciens refont surface comme les pratiques taoïstes par exemple, des sagesses lointaines se rapprochent et se mutualisent par la mondialisation et internet, youtube est rempli d’explications scientifiques au sujet de la mécanique quantique et des neurosciences. Nous savons désormais à quels jardiniers nous adresser et quel programme suivre. Et puisque c’est impossible à l’homme d’arriver de lui-même à une destination inaccessible et sans localisation (surtout quand il n’a pas assez d’essence pour le chemin de recherche), il nous reste ensuite à faire confiance à notre pied de vigne ou à la bonne graine. Lorsque on arrose une plante, on arrose la plante, on ne tire pas sur les branches pour qu’elles poussent, on ne peut pas non plus s’en désintéresser totalement sous peine de la voir mourir de soif ou étouffée sous les ronces. C’est la leçon de l’arbre et de son fruit.

Nous sommes infinis, il y a en nous une conscience prête à s’ouvrir sur sa réelle dimension. Quand? Nous ne le savons pas. Comment? Non plus ! Mais nous savons que quoi qu’on fasse, qu’on dorme ou qu’on se lève quand un arbre est planté il pousse à son rythme. Le paysan prend patience devant ses champs, il fait sa part et il attend le travail du temps, du soleil et de l’eau. Il sait que le graine amoureuse du jour un matin sera prête et que le soleil ne manquera pas de la trouver.

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