8 janvier 2026

Qu’est-ce que la conscience?

Lorsque j’ai choisi cette question, je pensais que cela m’aiderait à réfléchir à un concept qui n’est pas le même en occident et en orient, et qui ouvre des horizons plus ou moins vastes, mais tous intéressants. Je ne m’attendais pas à ce que ce sujet me perturbe, et pourtant si. Entre la procrastination et l’effarement devant le nombre de pages des encyclopédies et des bouquins sur le sujet, ou le nombre de sites sur la toile, j’ai traversé un moment difficile, la conférence aussi. Voyez plutôt, déjà, personne n’est d’accord sur sa genèse : la conscience provient-elle du cerveau, ou alors est-ce l’inverse ? Si elle est quelque chose, elle est quelque part. Où ? Et puis la conscience est-elle morale ou non ? En tout cas, il paraît qu’elle nous emmène du stade de légume à l’état d’éveil selon la dose dont on dispose et le sens qu’on lui donne. Et voilà qu’on arrive jusqu’à cette déclaration hindoue que « la conscience est tout », en écho à la physique quantique de pointe. Le sujet devient énorme, intraitable ! Car du coup, qui en a ? Les hommes, les animaux, les plantes ? Le vide ? En tout cas, une chose est sûre, en orient comme en occident et hier comme aujourd’hui, ce sujet a interrogé et reçu réponse. Devant ce foisonnement, commençons par voir ce que nous dit le mot lui-même pour voir si ça nous aide.

Dans conscience, il y a science, ça saute aux yeux. Et dans science, il y a –sci, ce qui est moins évocateur mais nous ramène au verbe latin scire, savoir. La science, c’est donc le fait de savoir. Au pluriel, les sciences seront les disciplines du savoir et qui permettront de l’accroître. Du coup, la conscience, avec son préfixe cum, voudra dire : savoir avec. Et là, tout se complexifie à nouveau. Savoir avec, d’accord, mais avec quoi ? Avec qui ?Avec notre intelligence mentale? nos 5 sens? L’intelligence de notre cœur? Avec quelle partie de notre corps ? Et encore, savoir avec le monde extérieur, ou plutôt avec le monde intérieur ? Et il s’agit de savoir quoi au juste ? En d’autres termes, la conscience est-elle toujours conscience de quelque chose ? Peut-on avoir conscience de rien ? Est-ce cela qui nous donnera bonne ou mauvaise conscience ? Et pourquoi trouve-t-on facilement le mot science au pluriel alors que c’est très rare pour le mot conscience ? L’étymologie soulève plus de questions qu’elle n’y répond. Heureusement, si nous en restons à la langue courante, les expressions synonymes sont claires. Être conscient de quelque chose, c’est s’en rendre compte, ou bien être au courant…

L’antonyme de conscience : l’inconscience, nous en dit un peu plus. Être inconscient, c’est donc ne pas se rendre compte. En médecine, cela voudra dire être évanoui ou comateux c’est-à-dire ayant perdu connaissance, ou perdu conscience, privé de toute communication avec l’extérieur et peut-être avec l’intérieur. Être inconscient, c’est aussi simplement être écervelé, absent, sans attention, comme lorsque nous partons faire du ski sous les avalanches ou que nous traversons la rue sans l’avoir regardée sur les côtés. Avec la psychanalyse, l’inconscience a enfanté l’inconscient qui devient lieu des vérités refoulées, formant un substrat aussi actif qu’inaperçu. L’inconscient se nourrit de tout à toutes les échelles : les peuples, les sociétés, les lignées, sous le nom d’inconscient collectif, et il s’exerce aussi bien sûr à notre petite échelle personnelle et s’ajoute à notre auto-dose. L’inconscient agit sur nous à tel point que dit-on, nous sommes agis par lui, comme des marionnettes ignorant nos ficelles.

Enfin, je me trouverais dans un cas de… conscience si j’arrêtais ici cette balade, car la conscience se promène dans nos phrases avec un certain nombre d’autres préfixes. Nous trouverons le petit sub- qui veut dire dessous, juste sous la conscience, le pré- juste avant la conscience, le supra, ou super, au-dessus. Le postconscient n’existe pas encore mais il devrait, car ça nous arrive régulièrement de nous rendre compte des choses après les avoir faites (enfin moi). Pour la transconscience, vous en trouverez de nombreuses traces qui vont de la sexualité à la science la plus échevelée. Achevons avec les adverbes consciemment et inconsciemment et les dérivés consciencieux et consciencieusement. Lorsque j’étais prof, nous nous servions de ces deux derniers vocables pour encourager les enfants en difficulté dès qu’ils avaient de la bonne volonté. C’étaient des synonymes de sérieux et sérieusement et nous indiquions ainsi le degré d’attention et de soin porté à la scolarité, indépendamment des résultats.

Revenons à la conscience et partons simplement du corps. La médecine d’urgence a établi un indicateur de l’état de conscience d’un individu selon une échelle de 1 à 3 dite échelle de Glasgow. Il s’agit de tester l’ouverture des yeux et ses mouvements suivant les stimuli, puis la réponse motrice et troisièmement la réponse verbale à des interventions extérieures pour savoir vers quel service la personne doit être aiguillée et la qualité de ses fonctions vitales. Ce test indiquant le niveau de conscience de l’individu, la définition de la conscience se précise comme étant la capacité du corps et de l’esprit à « être au courant » de l’environnement et à y donner une réponse appropriée. Au premier stade, ça ne demande ni étude, ni réflexion. Il n’y a pas besoin de réfléchir pour pouvoir répondre à une question simple comme : « Avez-vous soif ? » Encore moins pour réagir si on nous pince. En cas de coma, le corps portera la marque de sa souffrance, mais pas le cerveau. La conscience corporelle est immédiate, on dit qu’elle est spontanée.

L’absence totale de conscience, lorsque plus rien ne répond, est-ce la mort ? C’est le sujet qui occupe actuellement les débats autour de Vincent Lambert. Si nous sommes spontanément conscient de vivre et si l’absence totale de conscience signifie la mort physique sans assistance médicale, c’est a contrario que la vie est dans la conscience que nous en avons.

On admet que dans la vie ordinaire, nous disposons de trois états de conscience. L’état de veille, l’état de sommeil et l’état de rêve. J’ai été surprise que l’état de sommeil soit caractérisé par un état de conscience. Il me semblait au contraire que c’était un cas d’inconscience, au moins dans la phase du sommeil profond. Tous les farceurs vous diront qu’ils ont pu déplacer quelqu’un à son insu jusque dans les situations les plus cocasses ou les plus embarrassantes. Nous pourrons toujours prétendre que nous n’avons jamais voulu poser tout nus sur la fontaine du village, nous aurons du mal à être convaincants…

Toutefois, cette phase d’inconscience ne représente pas tout notre temps de sommeil. A d’autres moments, supposons que nous dormions à côté de quelqu’un et que nous lui tirions la couverture, il va la ramener sur son corps. La conscience n’est donc pas totalement disparue. C’est ce que prouve une étude menée auprès de jeunesmamans. Les vagissements de leur nouveau-né les tiraient du sommeil, alors qu’un fracas de même puissance sonore les laissait indifférentes. Il y avait donc une programmation du cerveau pour une sorte de tri sélectif des bruits. Ce traitement de l’information aurait été impossible à appliquer s’il ne restait pas un minimum de conscience dans le sommeil. D’ailleurs, même quand aucun souvenir ne nous reste, nous savons au réveil si nous avons bien dormi ou non avant de nous rappeler quel jour on est. Le sommeil est donc un état de conscience, fût-ce à l’état de zeste.

D’autre part, pendant le sommeil paradoxal, nous rêvons et le rêve est classifié comme un des trois états de la conscience ordinaire. Nous avons l’impression de vivre ce que nous rêvons. Nous nous rendons compte de ce qui nous arrive, nous nous voyons prendre des décisions etc. Et pourtant, si nous sommes conscients de ce qui se passe dans le rêve, la plupart du temps, nous ne sommes pas conscients que nous rêvons : seul le réveil nous détrompe. Je vous déconseille de rêver que vous êtes aux toilettes par exemple.

Le monde onirique étant de l’ordre de l’image, il est beaucoup plus libre et vaste que ce que nous pouvons vivre dans ce que j’appellerai pour simplifier « le monde réel ». Il est beaucoup plus incohérent et imprévisible aussi. C’est pourquoi les Européens rationalistes n’ont pas été les amis des rêves et l’Église en a fait un sujet de méfiance dont le Larousse médical de 1924 se fait ainsi l’écho :  « Rêve : Désordre psychique à contenu absurde et sans valeur pratique. » Un beugue de la conscience en fait. J’ai même découvert en préparant cette conférence une info scotchante : ce n’est qu’en 1992 que le code pénal dépénalisa l’interprétation rémunérée des rêves, qui condamnait les psychiatres et les psychologues à la même clandestinité que les diseuses de bonne aventure.

A l’inverse, depuis des millénaires, d’autres civilisations ont estimé précieux les messages des rêves. Pour rester chez nous, nommons les Égyptiens, les Grecs, les Romains et les Hébreux. Comme Homère le dit, certains rêves passent par la porte de corne, ce sont des rêves ordinaires qui n’apportent rien à la conscience du rêveur, mais certains rêves passent par la porte d’ivoire, ce sont des messages divins. Ils sont l’expression de la transcendance au service de l’homme dans sa limitation. Ils accroissent la conscience du rêveur et le guident, que les rêves soient divinatoires, ou qu’ils relaient des messages de l’inconscient. Il y a des messages très clairs comme ceux que reçoit Joseph, fiancé puis époux de Marie enceinte. « Ne crains pas de prendre Marie pour épouse » dit d’abord l’ange à Joseph qui se croit cocu. Puis plus tard, on lui signifiera de décamper direction l’Égypte pour cause de massacre des innocents jusqu’à deux ans. D’autres messages paraissaient au contraire obscurs et incompréhensibles au rêveur, il fallait des mages et des prêtres pour en donner la clé. A Dodone par exemple, les malades affluaient de loin à la recherche de songes qui leur ouvriraient les portes de la guérison. On pensait que les rêves et leurs informations d’ordre souvent psychique et inconnue du rêveur ouvriraient la voie à la guérison physique. Par quel moyen ? par un accroissement de la conscience du rêveur.

Au 19ème siècle avec Freud, la psychanalyse est montée à l’assaut des rêves et le médecin a remplacé le prêtre antique dans le travail de l’interprétation. Yung a mis à jour une série de symboles qu’il a nommés archétypes car ils se trouvaient avoir le même sens quel que soit le rêve et le rêveur. Qu’est-ce qui rendait l’archétype possible ? L’inconscient collectif. A la conscience collective répond en effet un inconscient collectif qui remonte à la nuit des temps et permet l’établissement d’une sorte de clé des songes. L’utilisation d’un archétype par un rêveur n’est en rien consciente ou délibérée, cela ne l’empêche pas d’être utile car pour Yung le rêve qui permet l’expression de l’inconscient (collectif et personnel) est une base pour la guérison. La psychanalyse rejoint là les peuples antiques et les chamanes de tous les temps, en considérant que ces rêves communiquent de façon codée des informations inaccessibles à la conscience ordinaire.

L’idée commune est basée sur la conscience : la guérison suit la transformation de l’individu dès qu’il comprend de quoi il s’agit. La prise de conscience libère, tout accroissement de conscience est accroissement de vie. Aujourd’hui, les neurosciences indiquent que les rêves avec leurs symboles et leur caractère décousu sont une production du cerveau droit, dit cerveau de l’âme, par opposition au cerveau gauche rationaliste. La traduction du rêve remet le cerveau gauche dans le circuit. Informé et unifié, le malade guérit. Bien sûr, tous nos rêves ne sont pas des diagnostics ni des ordonnances déguisées, mais les rêves marquants véhiculent des informations utiles à notre évolution ou notre existence. Lincoln avait rêvé qu’il se dirigeait vers un cercueil et que c’était le sien. N’ayant pas tenu compte de cette information pour se protéger, il fut en effet assassiné quelques mois plus tard. On ignore s’il se dirigea post mortem vers son cercueil.

Nos rêves sont donc la plupart du temps comme un film dont nous sommes les héros passifs, mais ce n’est pas le cas de tous les rêves puisqu’il existe une catégorie de songes qu’on nomme rêves lucides. Dans ce cas le rêveur est doublement conscient : il est conscient de ce qui se passe dans son rêve, et aussi qu’il est en train de rêver. Cela lui permet d’intervenir et même de conduire son rêve, il devient l’auteur de l’histoire onirique. Le chamane de Castaneda lui a montré comment utiliser cet art de rêver pour aller se promener dans d’autres mondes. On peut s’en servir aussi pour se guérir. Par exemple, si nous nous voyons en train de regarder quelqu’un mourir sans l’aider, nous pouvons diriger la suite ou un autre rêve de même ordre vers un sauvetage. Comme il est admis que dans la grande majorité des cas, chaque personnage de nos rêves ne renvoie qu’à nous, si nous nous sauvons nous-mêmes, ce ne peut être que positif.

Du rêve passif au rêve actif, ou si vous préférez, du rêve ordinaire au rêve lucide, il y a une différence de degré de conscience. Cela nous est un indice que plus de conscience amène plus de lucidité, lucidité qui permet plus de compréhension et d’amour pour plus de vie. Nous pourrons le vérifier dans le troisième état de conscience.

Le troisième état de conscience, c’est celui où nous reconnaissons tous que nous sommes conscients. C’est notre conscience quand nous sommes éveillés. Dans cet état, normalement nous sommes au courant de ce que les cinq sens nous donnent, de ce que nous pensons et faisons. Je dis normalement parce que si nous vérifions bien, c’est loin d’être notre cas, nous sommes souvent absents, il n’y a pas d’abonné au numéro que la vie compose, le nôtre. Pour reparler de Castaneda, don Ruiz lui avait demandé de pouvoir restituer toute sa journée dans les moindres détails. Après cette lecture, je m’y étais essayée… un petit moment avant de me décourager. Je devais fournir un effort pour me souvenir de pans entiers de ma journée et certains moments étaient définitivement sortis de ma conscience. Si tel était le cas, c’est peut-être qu’ils n’avaient pas été vraiment conscients dès le départ. Pourquoi ?

Premièrement, à cause du principe du moindre effort. Nous mettons en place dès notre plus jeune âge et en toute innocence des stéréotypes qui nous permettent d’être adaptés aux situations que nous rencontrons. Le bébé cherche et teste des comportements, et il retient ceux qui sont les plus efficaces au regard de ce qu’il désire, sans le moindre calcul ou duplicité. Au cours de notre vie nous continuons à développer des mécanismes pour nous épargner des efforts. Par exemple, lorsque nous enfourchons un vélo, au début, nous devons apprendre avec conscience et application. Nous devons y faire attention. Le soir, nous ne risquons pas d’avoir oublié ce moment. Mais vingt ans après, il est possible que nous oubliions avoir fait du vélo pour jeter une lettre à la boite parce que pédaler n’est plus une action consciente mais automatique. Regarder avant de traverser est normalement aussi un automatisme et c’est heureux, ça a dû nous sauver la vie ! Il ne s’agit donc pas de condamner nos automatismes mais d’en prendre conscience pour les remettre dans le périmètre où ils nous sont utiles.

Car si les automatismes sont bien pratiques, ils font de nous des automates, c’est-à-dire qu’ils activent des mécanismes répétitifs et sans conscience. Voilà leur danger. Tout le temps que nous sommes en fonctionnement automatique, nous ne sommes pas présents à nos vies et le soir, le test de la restitution est difficile. Si ces automatismes ne se mettaient en route que d’une façon épisodique, utile et ciblée, tout irait pour le mieux, mais en fait, nous laissons les automates prendre pas mal de pouvoir dans nos journées sans nous en rendre compte. Par exemple, dans certaines situations, nous sentons devoir activer le boute-en-train, ou le matamore, ou l’ingénue, etc. Vous allez me dire que ce sont des personnages de comédie. En effet. Ils étaient typés, archétypés même et leur nom suffisait à évoquer toute une série de mécanismes particulièrement visibles dans la commédia dell’arte, ce qui formait un canevas bien pratique pour l’improvisation théâtrale. Quand il y a sur l’arène du cirque un Pierrot, un Arlequin et une tarte à la crème, où va la tarte à la crème ?

Dans notre quotidien, nous ne sommes ni aussi drôles, ni aussi caricaturaux, mais nous avons des personnages aux réactions préinstallées pour diverses situations. Parfois ils se relaient les uns les autres à toute allure et tous, en nous mettant en pilotage automatique, nous privent de notre conscience de vivre. Car la conscience, qui est attention et présence, n’est jamais ni répétition ni absence. Le matin dans les transports, c’est bien souvent un automate qui piétine sur le quai, l’esprit ailleurs et du son dans les oreilles, puis dans nos activités, nous enfilons le rôle de l’activité. Que dirions-nous d’un dentiste qui se comporterait comme une assistante maternelle? Il vaudrait mieux partir en courant ! Le soir quand nous sommes fatigués, nos interlocuteurs habituels ont droit à des réponses dites machinales, c’est-à-dire au sens propre, des réponses de machine, sans conscience ni attention à ce qui nous a été dit. Finalement, avant de nous coucher, nous ne nous souvenons pas de grand-chose. Nous avons laissé les automatismes nous voler la journée en prenant notre place.

Nos automatismes étant privés de conscience peuvent aussi aboutir à l’effet inverse de notre intention première qui est de nous faciliter la vie. Le professeur par exemple mettra automatiquement en activité la voix, la posture et la pensée du prof devant ses élèves, et c’est sans doute juste. Mais si le personnage lui plaît, il le gardera en faisant les courses et à table avec ses amis, sans attention pour la jeune femme assise à ses côtés qui aurait peut-être préféré un autre personnage. Nous avons aussi des fonds de commerce émotionnels envahissants. Le colérique sort ses automatismes de colère à la moindre occasion par exemple.

Le pire est que non seulement nos rôles pré-installés peuvent se succéder, mais qu’ils peuvent se coaliser. Par exemple, le rôle de victime ou de dépressif se surajoute et colle à l’amoureux, l’ingénue ou l’avare, etc…. Dans un cours d’improvisation au théâtre, on tire des papiers avec ces rôles et ces personnages, et personne n’a de mal à mettre en scène l’avare colérique ou l’amoureux dépressif. Par contre, dans la vie, nous ne nous rendons compte de rien. Sans aucune distance avec cet empilement d’automatismes conditionnés depuis le premier âge, nous ne les voyons pas. Comment le pourrions-nous ? Notre attention a l’habitude de regarder dehors et pas dedans. Voulons-nous un petit test ? Je vais vous poser une question, vous avez trois secondes pour y répondre. Voici la question : quel est votre personnage interne de prédilection ? Qu’est-ce qui déclenche préférentiellement nos réactions mécaniques et automatiques ? 1,2,3. Si vous n’avez pas trouvé, c’est que vos automatismes ont pris le pas sur la conscience. La sagesse sera de s’en alléger.

Une deuxième raison pour laquelle notre état d’éveil ordinaire n’est pas forcément habité de conscience, c’est la raison contraire de la précédente. Après l’absence, l’encombrement. Nous ajoutons à la perception pure de ce que nous donne le moment présent une prolifération conceptuelle, pour reprendre une expression de Bouddha. Par exemple, nous voyons madame Michu un court instant, mais nous ajoutons aussitôt à cette vue ce que nous en savons, et ce que nous en pensons, le cadre dans lequel nous la rangeons, si bien que madame Michu n’est plus tout à fait madame Michu, mais notre madame Michu. Il n’y a donc plus une seule madame Michu, mais autant que de personnes qui la connaissent peu ou prou. Or de quoi est fait notre filtre ? De concepts, de souvenirs et de conditionnements passés, qui nous privent de la pleine conscience du présent tout en nous cachant la vraie madame Michu. Il nous faut ici aussi faire le ménage dans nos façons de percevoir et apprendre l’attention juste et fraîche.

Pour reprendre l’expression du philosophe Husserl, il faut « revenir aux choses-mêmes ». Cette injonction nous ramène à nos cinq sens qui nous donnent la faculté de percevoir la vie, de nous en rendre compte, d’en être au courant. Toutefois Epicharme, élève de Pythagore et philosophe grec avant Socrate, avait remarqué que ce n’est pas l’œil qui voit ni l’oreille qui entend, mais la conscience par le truchement de l’organe visuel ou auditif. Si l’œil voit et que l’esprit ne le sait pas, à quoi ça sert de voir ? D’ailleurs, nous savons tous très bien qu’on peut dissocier l’organe de la conscience, particulièrement quand le stimulus sensoriel est désagréable. Les riverains d’un aéroport finissent par ne plus entendre vraiment le bruit des avions, sauf circonstance particulière. La surenchère dans les supports publicitaires ne dit pas autre chose : nos yeux ne suffisent pas à voir, il faut que notre conscience accorde à ce qu’ils voient un minimum d’attention. Pour la capter, les vendeurs en sont venus à éclairer et faire clignoter les panneaux de pubs dans le métro au prix de 7000 kw par an, soit paraît-il la dépense moyenne de trois familles. Plus communément, nous avons tous au moins une fois fait l’expérience de chercher un objet qui se trouvait sous notre nez – ou même dessus ! sans que la connexion neuronale ne nous en ait informés. La conscience demande de l’attention.

Donc, sans conscience, l’organe ne sert à rien et réciproquement : sans organe, la conscience n’est pas nourrie. Bouddha dit : « La conscience, c’est la conscience de l’œil, la conscience de l’oreille, la conscience du nez, la conscience de la langue, la conscience du contact kinesthésique et la conscience de l’organe mental. «  Si nous entendons mal, notre conscience auditive souffre de ce mauvais support, en tout cas, elle en est limitée car elle est conditionnée par la qualité de notre oreille. On pourrait dire la même chose des autres sens : l’anesthésie chirurgicale est justement faite pour ça : en supprimant les supports de sensation de la douleur, on éteint la conscience de la douleur. Ce sont des consciences relatives à leur condition dans la matière et chaque fois qu’on améliore notre condition physique, on rend service à la conscience. Dans l’autre sens, ces consciences dépendantes des organes disparaissent dès qu’ils s’éteignent ou qu’on n’y a pas recours, elles ne sont pas durables, sauf cas pathologiques de mémoire dans le cas de membres fantômes. Quand nous mourrons, ces consciences s’éteindront nécessairement, faute de leur organe support. En attendant, où est-elle ?

J’ai été surprise en apprenant que Bouddha distinguait en plus des cinq consciences qui reposent sur nos sens, la conscience de l’organe mental. Pourtant les médecins urgentistes utilisent bien la réponse verbale comme test de niveau de conscience dans l’échelle de Glasgow, ils sont donc d’accord avec Bouddha. Mais pour Bouddha, il ne s’agit pas seulement d’être au courant de stimuli extérieurs (comme des questions et des réponses) mais aussi de nous rendre compte de nos pensées internes (chansons, musiques et imagerie). Tout ça se trouvant dans notre tête, en suivant la même logique, on dira que le cerveau est l’organe de la pensée ou son support. Et justement, des chercheurs d’Harward ont découvert en 2016 une région du cerveau atteinte chez la plupart des individus en état végétatif qu’ils avaient étudiés : le tegmentum pontique. Bouddha opérait un distingo entre la pensée et la conscience que nous en avons, devons-nous le suivre ou au contraire devons-nous emboîter le pas aux matérialistes qui affirment que la conscience naît du cerveau ?

Cette dernière affirmation rencontre plusieurs objections. La première est qu’on découvre aujourd’hui que les plantes ont une conscience, et même une intelligence, or elles n’ont pas de cerveau. Pour nous en convaincre, j’ai tiré les quelques exemples suivants du livre de Didier Van Cauwelaert Les émotions cachées des plantes. Sans doute savez-vous que certains arbres rendent leurs feuilles amères quand des antilopes se mettent à les manger, à tel point qu’elles trouvent ça immangeable. Si la conscience est « la connaissance de l’environnement pour y apporter une réponse appropriée,» pour reprendre les dictionnaires médicaux et philosophiques, ces arbres ont une conscience. Une conscience collective qui plus est, puisque leurs congénères alentour, informés, se mettent à produire le même condiment pour assaisonner leur feuillage.

Et comment nommer l’opération par laquelle la plante se prépare à l’avance (pardon pour le pléonasme) à donner une réponse appropriée à une modification future de l’environnement ? On dit qu’un homme averti en vaut deux, apparemment, une passiflore aussi. La passiflore est une plante grimpante, du moins dès qu’elle trouve un support pour grimper. Chez ma fille, n’ayant pas réussi à s’agripper au mur, elle a traversé le sentier pour grimper dans l’arbre en face. Donc, des scientifiques facétieux ont proposé un tuteur à la passiflore, puis ils l’ont ôté pour le déplacer à une certaine distance dans une certaine direction. A peine la passiflore s’était-elle adaptée à ce changement qu’ils ont répété exactement l’opération, obligeant la passiflore à en faire autant, et ainsi de suite. A la fin, lassée, la passiflore a poussé sa tige directement à l’emplacement futur du tuteur en sautant l’étape qui lui était proposée. Autrement dit, elle a déjoué le scientifique, elle a anticipé son action.

Alors, et nous ? Nous qui nous montrons parfois incapables d’anticipation, nous qui par exemple avons laissé nos mers s’empoisonner de plastique sans l’avoir aucunement prévu ? Nous, qui non seulement n’avons pas su anticiper, mais qui nous montrons même inaptes à réagir à la situation présente, incapables de nettoyer les mers. Même manque de conscience et d’anticipation avec l’accumulation de déchets nucléaires dont nous ne savons que faire, ou même de nos déchets ordinaires dont nous cherchons à nous débarrasser dans des pays décharges. Qu’allons-nous faire maintenant qu’ils commencent à nous les renvoyer ? Et que dire de notre surenchère de consommation qui ruine la terre, notre seule maison ? Il n’y a qu’une réponse : nous sommes moins conscients, moins intelligents qu’un légume…

Il faut donc admettre que selon toute probabilité, le siège de la conscience n’est pas le cerveau puisque des plantes sans cerveau sont douées de conscience, et puisque nous, qui possédons un cerveau, nous manquons de conscience. Je ne parle pas de conscience morale, encore que ça se rejoigne ici, mais simplement de conscience des choses, de leur intégration dans nos données. La théorie qui veut que la conscience émerge du cerveau est donc forcément mise à mal. Si la conscience n’est pas dans le cerveau, comment pourrait-il la produire ?

Une deuxième raison contredit ce postulat : c’est la neuroplasticité du cerveau. Nous sommes capables de modifier l’agencement et l’état de nos neurones pour modifier nos pensées. C’est d’ailleurs le sens de toute pédagogie et la raison de la répétition inhérente à tout enseignement : si les neurones sont plastiques, ce ne sont pas du chewing-gum. Mais quand même, intellectuellement, à quoi servirait l’enseignement si le cerveau ne pouvait jamais l’intégrer? Et expérimentalement, quel profit pourrions-nous tirer de nos erreurs si la conscience était définitivement bloquée à un certain niveau dans un cerveau pétrifié ? Parfois, comme le prof rabâche, la vie bégaye . Son école nous replace devant le même problème pour que la répétition à un moment fasse évoluer notre activité neuronale et nous permette d’autres choix et d’autres comportements. Il est chanceux le corbeau de La Fontaine, qui
              « Honteux et confus,
              Jura mais un peu tard
              Qu’on ne l’y prendrait plus ».
Il est chanceux s’il a compris dès le premier fromage qu’il ne fallait pas céder à la flatterie. Toutefois, nous n’étions pas là quand la situation s’est représentée. Peut-être a-t-il eu lui aussi besoin de plusieurs leçons pour que sa lucidité et sa conscience grandissent…

Nous savons aussi maintenant par les travaux des neurosciences que lorsqu’une pensée nous arrive, elle est en retard. On a pu le démontrer en présentant de façon aléatoire à des cobayes des photos plus ou moins choquantes ou agréables. Les réactions de notre organisme (accélération cardiaque, stress musculaire) se produisaient avant que les images ne soient montrées, sans aucune erreur sur le contenu de l’image. Notre cerveau ne serait-il qu’une chambre d’enregistrement ?

Il est donc prudent de conclure avec Bouddha que la pensée n’est pas la conscience. Le juré doit se prononcer en son âme et conscience, pas en son âme et cerveau, parce que la conscience est pure en elle-même, au contraire de notre cerveau rempli d’idées tordues, admettons-le. Le jeune homme qui refusait le service militaire était dit objecteur de conscience. Qu’aurait pu être un objecteur de cerveau ? Ainsi, nos exactions nous pèsent-elles, nous avons dès lors quelque chose sur la conscience, ou encore mauvaise conscience, nous nous sentons mal. Pire, comme elle n’a pas de lieu, il est impossible de se cacher devant elle. C’est ce que dit Victor Hugo au sujet du meurtre d‘Abel, dans ce vers célèbre : « L’œil était dans la tombe et regardait Caïn. »

La région du tegmentum pontique est donc probablement nécessaire à l’activation d’un cerveau qui pense, mais de même qu’il faut que quelque chose se rende compte que l’œil voit pour qu’on voie, de même il ne suffit pas que le cerveau s’active, il faut que quelque chose se rende compte qu’on pense. Si la conscience de l’œil n’est pas dans l’œil, la conscience de la pensée n’a pas davantage de raison d’être dans le cerveau. Au cas où nous en douterions, répondons à cette question : si nous ne pensons pas, est-il possible que nous ayons conscience que nous ne pensons pas ? D’où vient-elle ? Où est-elle ?

Je m’avisai alors que Wikipédia avait écrit en toutes lettres : « La conscience est un lieu abstrait, car impossible à localiser quelque part dans le corps. » Par exemple ! Un lieu abstrait est-ce encore un lieu ? En tout cas c’est sans forme, puisque toute forme nécessite un lieu pour se manifester. Du coup, si ce lieu est sans forme, il est donc forcément sans limitation puisque toute limitation lui donnerait une forme : la mer est immense mais le ciel, la plage et les fonds marins la limitent et lui donnent forme. Par conséquent, en suivant simplement cette définition, nous devrions expérimenter l’infini. Dans nos états de conscience ordinaire, ce n’est pas le cas.

Car pour être non localisable, il est quand même évident que ce lieu est localisé en chacun de nous : nous avons chacun une perception unique du monde et il n’y a pas deux madame Michu. En réalité, nous formons des supports de conscience qui se comptent par milliards de trilliards depuis des millénaires, nombre encore plus astronomique si on prend en compte tous les êtres doués d’un degré de conscience différent du nôtre, comme les animaux et les plantes. J’oserais ajouter les pierres, parce que les chamanes le disent unanimement et que logiquement, je ne vois pas comment il serait possible qu’elles fassent bande à part. D’autant que leur structure est faite comme d’atomes comme la nôtre. Comme je l’ai déjà dit, quand un être meurt, qu’il soit plante ou humain, la conscience qui le traverse perd son support. Sous sa forme relative à l’être qu’elle animait, elle disparaît, on pourrait dire qu’elle meurt. Mais grâce à Bouddha et à Wikipédia, nous savons désormais où elle va. Elle retourne simplement au sans forme, au vide plein des sciences quantiques. Pour ces physiciens qui rejoignent les Anciens, l’univers est traversé de conscience, ou d’énergie, dite justement énergie du vide, sans forme, donc sans limite.

Cela signifie qu’au-delà des trois états de conscience ordinaire, il existe un quatrième état de conscience. Nous ne sommes pas seulement un petit peu conscients d’un petit peu de chose pendant un petit peu de temps, mais la conscience universelle, atemporelle, infinie. Car on ne peut pas dire que le soleil enverrait des rayons qui ne seraient pas lui, et pas complètement lui. Si on pouvait attraper un rayon et remonter jusqu’à son origine, on ne trouverait aucune rupture sur le chemin. La goutte d’eau de l’océan contient en elle toutes les informations de l’océan, et nous-mêmes nous savons maintenant grâce à l’ADN qu’on pourra nous reconstituer à partir d’une rognure d’ongle. Donc, si nous sommes les rayons de la conscience, nous sommes complète conscience.   Comment se fait-il que nous ne nous en apercevions pas ?

Dans l’histoire, de nombreuses témoins partout sur la terre l’ont proclamé pourtant et chez nous, Jésus déclare : « Mon père et moi nous sommes Un. » Cette puissance extrême lui permet de faire des miracles et de rester libre d’aimer au moment de sa mort. Il ne doit pas cette liberté à son pouvoir, à ce fait qu’il dispose de tout l’univers, et qu’il peut demander à une montagne de se jeter dans la mer, non. Il est libre d’aimer parce qu’il n’est plus là en tant que personne suppliciée. Cette personne a disparu. Cette seule phrase nous le révèle. Elle nous dévoile la condition pour entrer dans la Conscience avec un grand C : si le Père (1) plus Jésus (2) sont Un, c’est qu’il y en a un des deux qui s’est effacé. Lequel ? Seul celui qui est effaçable.

Mais comment s’effacer ? Comment découvrir la Conscience ? Bouddha et les Védas ont longuement réfléchi à cette question, mais nous pouvons trouver aussi des réponses chez nous. Le Christ appelle la Conscience le Royaume des Cieux, et cela nous donne deux indications précises. En effet, il n’y a rien de plus spatial que le ciel qu’on ne peut délimiter. Et que dire du mot Royaume ? C’est le lieu où s’exerce la loi et le pouvoir de ce royaume. Remastérisons l’expression, « Royaume des cieux », ça devient : pouvoir et loi de l’espace infini. Miam miam ! Alors, qui nous y mènera ?

Jésus déclare dans l’évangile de Luc : « Et on ne dira point : voici, [le Royaume des Cieux] est ici; ou voilà, il est là; car voici, le Royaume des Cieux est au-dedans de vous. » Autrement dit, l’espace infini est au-dedans de vous. Rien ne peut être à l’extérieur de cet espace car s’il y avait un extérieur, c’est qu’il y aurait une borne et l’infini ne peut être borné. Rien ne peut donc être à l’extérieur de nous. Mais nous, nous n’avons pas pris la mesure de ces informations et notre conscience reste habituellement tournée vers les trente six mille choses qui se passent et qui passent. Et qui se passent où ? A l’extérieur de nous.

Ignorant une direction, nous ne regardons que dehors et fascinés par le bruit, nous oublions le silence. Nous sommes non pas conscients, mais conscients de. Nous construisons notre histoire exactement comme un roman à la première personne, ce que les linguistes appellent focalisation interne. Du coup, coincés à notre poste qu’on peut nommer « je » pour plus de simplicité, notre point de vue est localisé et limité à notre petit corps. Alors les autres corps, les émotions, les distances, les cultures et les pensées, tout nous sépare de tout. Nous pensons être le centre heureux ou malheureux d’un tout petit monde au milieu de trilliards d’autres centres et nous essayons tant bien que mal de tirer notre épingle du jeu…

Si nous voulons découvrir la pleine conscience, il y a un moyen simplissime. Puisque le chemin que depuis notre naissance nous avons parcouru sans nous en apercevoir ne va que dans un sens, ça nous indique très clairement la seule chose que nous ayons à faire. Demi-tour. Comme Dieu le dit à Abram : « Retourne vers toi-même. » Sur le temple de Delphes, il était écrit aussi : « Connais-toi toi-même et tu connaîtras l’univers et les dieux. » Il ne s’agit pas d’aller chez le psy, c’est une autre face de nous-mêmes qu’il nous faut rencontrer, celle qui n’en a pas. En fermant les yeux, en retournant tranquillement notre conscience vers l’intérieur, que découvrons-nous donc ? Rien ? Non, ce n’est pas rien, puisque nous y sommes encore, mais c’est un espace – les cieux nommés par Jésus, sans forme ni pensée ni perception.

Et pourtant, nous éprouvons le sentiment d’être que les Hébreux appellent la Présence, ou Je Suis. Parce que d’évidence, cette présence était là avant nos perceptions ou nos pensées, et elle y sera encore après, elle est invariable. Nous, nous glissons vite, il faut nous entraîner à nous caler dans l’instant qui nous est donné là, ni avant ni après pour apprendre aussi à être présence. Il faut apprendre à être attentif à l’espace suspendu entre deux souffles, au hiatus entre deux pensées, au bâillement entre deux agitations. Deux agitations? Simplement deux quelque chose pour trouver le Un sans visage.

Il est dit que le chercheur trouve. Il trouve – s’il disparaît à temps, sinon, il reste dans le deux – il trouve que le Un est sans visage mais qu’il habite aussi tous les visages. Ramesh Balsekar disait : Tout est conscience. Animés de la même énergie que les étoiles, profitons du pouvoir que nous avons de nous tourner vers l’intérieur. Devenons conscients de l’unique Conscience qui se regarde en tout. Jeu de miroir et d’amour, danse cosmique, extase. Toujours à l’abri dans le sein clair de la lumière, redécouvrons notre véritable nature et notre origine : pure conscience. Et puis, exultons d’être.

Qu’entend-on par éveil

Terrorisme, guerres, famines, abus de pouvoir et misère et paradis fiscaux, il y a tant de crises sur la terre que beaucoup de gens n’en dorment plus. Mais sont-ils éveillés pour autant? L’éveil serait-il une insomnie ? Qu’entend-on par « éveil », cet éveil dit spirituel, qui fait actuellement la richesse de certains sur la toile, et qui en a mené d’autres à la croix ? Cet éveil si discret le plus souvent qu’il est inaperçu. Comment comprendre en quoi cela consiste ? Est-ce une expérience passagère, un état ? Et à quoi ça sert ? Je vous avoue que les réponses ne m’ont pas été si faciles à exprimer car l’éveil est de l’ordre de l’expérience, et partager une expérience qu’on n’a pas faite, c’est coton ! Mais le sujet était annoncé, et la période de Pâques dans laquelle nous sommes y est propice : le corps de gloire du Christ, c’est-à-dire corps entièrement rempli de lumière éclatante jusqu’à la transmutation, représente l’idée que je me fais d’un corps éveillé. Alors allons-y, et contestez si ça vous consterne.

Une première approche peut nous être facilitée par le dictionnaire et l’étymologie. On lit sans surprise que éveil, c’est de la même famille que veille. Donc absence de sommeil. Oui, mais pas seulement. Le matelot qui prend son quart de veille ne rêvasse pas, il ne joue pas à la Playstation, et les gens qui veillent un mort ne sont pas censés somnoler ni taper la belote : dans les deux cas, attentifs à ce qu’ils vivent, les « veilleurs » exercent leur lucidité pour le bien d’autrui : un équipage, un défunt. Veiller, c’est donc être en état de vigilance, et le mot vigilance est d’ailleurs de la même famille qu’éveil, comme le mot vigile. Un vigile distrait est vite un vigile viré…  L’état de veille est en effet un état d’attention, un état alerte, un état d’alerte plutôt que seulement le contraire du sommeil. Si on regarde d’un peu plus près la famille du mot éveil, on fait aussi connaissance de quelques cousins. La racine vig de vigile se trouve aussi sous la forme veg, comme vig-ueur,  ou vég-étation, expressions de la vie puissante et forte. Bref, selon une définition qui collerait au plus près, l’éveil serait un état de non sommeil, alerte et vigoureux, un état de vie à haute fréquence, naturellement bienveillant et créatif. Les maîtresses à l’école qui proposent des activités d’éveil seraient d’accord avec cette définition.

Ordinairement, nous connaissons trois états : l’état de sommeil, l’état de veille, et l’état de rêve nocturne dans lequel nous pouvons nous croire éveillés tout en dormant, certains rêves laissant même au rêveur des sensations et souvenirs plus forts que des expériences réelles.  Cette définition du rêve (croire qu’on est éveillé quand il n’en est rien) est justement celle que plusieurs traditions appliquent à notre vie de tous les jours. Par exemple, Don Ruiz expose dans Les quatre accords toltèques que notre cerveau est conçu pour rêver. C’est son job. Nous rêvons donc de jour comme de nuit ; or si nous rêvons, cela sous-tend qu’en réalité nous dormons…  Plus nous nous enfonçons dans le rêve, c’est à dire plus nous croyons que ce que nous vivons est absolument vrai de vrai, moins nous avons donc de chance de connaître ce qui s’appelle éveil, c’est logique, puisque s’éveiller implique de sortir du rêve. Mais si on croit qu’on est déjà éveillé, sortir de cet état ne peut pas nous venir à l’esprit, ou l’idée devient insensée : sortir d’où ? Pour aller où ?  En vérité, sans aborder maintenant ce point précis que nous verrons plus loin, il est clair que nous aimons le rêve au point que nous l’épaississons autant que nous pouvons.

Nous aimons par exemple nous projeter dans le rêve des autres. Cela fait la fortune des séries télévisées en « saisons » vendues au nombrBrad-Pitt-et-Angelina-Jolie-veulent-emmenager-a-Londrese d’heures de rêve proposé (510 minutes, 890 minutes !) Et les magazines people se portent mieux que leurs lecteurs : Voici, Gala et autres Closer tirent à des centaines de milliers d’exemplaires des rêves de stars à lire dans le métro. Nous aimons rêver par personne interposée.

Ou bien nous nous immergeons dans le rêve virtuel des jeux vidéo que d’autres ont conçu pour nous. Leur conception fait sans cesse des progrès pour que le rêve soit de plus en plus proche de la réalité, voire plus vivant encore. On peut s’acheter maintenant des masques qui donnent une vision 3D et suivent notre regard pour en agrandir la zone. Dans notre fauteuil connecté, vibrant et pourvu de micros aux appuie-têtes, nous pouvons nous saouler d’émotions si fortes qu’elles détrônent les sensations de la vie ordinaire. Pourtant ces jeux et spectacles n’ont aucune existence, nous sommes simplement immobilisés par des machines qui au sens propre du terme, font écran entre la vie et nous, à un degré parfois pervers.  Sortir de ce monde virtuel pour acheter une pizza sous une vraie pluie risque de paraître sans le moindre intérêt, à moins que nous ne soyons tellement traumatisés par le raid que nous venons de mener que nous n’ayons peur de pousser la porte. Et si un vrai prince charmant aurait attendu sa pizza à côté de nous, hein ? Eh ben tant pis ! Trop rare, trop abstrait pour être attractif ! Faisons livrer et restons assis.

Une troisième solution pour rencontrer une vie de rêves sans nous fatiguer, c’est l’alcool et la drogue. Des centaines de millions de personnes dans le monde sont coincées dans ces paradis artificiels qui virent souvent à l’enfer véritable où le rêve se fait cauchemar. L’enfermement dans l’alcool et la drogue, franchement pathologique, demande libération, cette fois personne n’en doute.

Ces attitudes de fuite devant la vie quotidienne posent le bon diagnostic : il arrive que nos vies soient sans intérêt, ou horribles à en prendre les jambes à notre cou. Métro boulot dodo, c’est fastidieux ; exode, misère et violence, c’est insupportable. Mourir de faim, de soif ou de bombe, ou encore de chimio et d’ablations successives, ce n’est pas mieux… C’est pourquoi le point commun des trois solutions qu’on vient d’évoquer est d’instaurer une autre vie à l’intérieur de notre vie ou carrément à sa place : vies de stars, rêve chimique des drogues ou aventures virtuelles improbables. Le moyen de cette installation est le même dans les trois cas : créer entre nous et notre existence, entre nous et notre personne un écran qui fait barrage avec la vie, parfois au point que nous perdons nos repères et jusqu’au souvenir d’une vie normale (que certains d’ailleurs n’ont jamais vécue). Nous sommes devenus accros, addicts, dépendants d’un mensonge. Nous sommes, comme on dit, « partis ». Pour la direction dans laquelle nous sommes allés,  ne cherchez pas, le plus souvent c’est « à l’ouest ». Et qu’est-ce que l’ouest ? La direction du coucher du soleil, la victoire des ténèbres. N’est-ce pas dommage ?

Il y a des gens qui ne supportent pas cette détresse et qui travaillent à ce que les drogués du rêve reconnaissent qu’ils sont malades de leur rêve. Ensuite, ils essaient de rendre ses couleurs à la vie normale pour déclencher la décision et la volonté de guérir. Parfois leur travail est extrêmement ardu car le souvenir des plaisirs simples d’une vie simple est enfoui, voire comme je le disais, complètement inexistant dans la conscience de ces malades, car ils sont nombreux ceux qui sont nés dans l’enfer.  Les aidants parlent alors une langue étrangère dont les paroles sont comme les lueurs d’une pauvre lampe qui un instant se balance dans la nuit. Mais le petit Poucet a bien été sauvé par une telle lueur, n’est-ce pas ? Un jour un mot peut résonner, c’est la foi des aidants, alors ils parlent inlassablement. Et puis ils mettent en place des protocoles d’aide rapprochée, même s’ils savent qu’ils ne pourront les appliquer à la place des personnes concernées car en dernier ressort, quel que soit le moyen du rêve, c’est toujours  au rêveur de reprendre les rênes en main.

Or si nous écoutons les instructeurs d’éveil spirituel, quel est leur discours ? Exactement le même ! Ces instructeurs essaient de nous montrer notre état maladif et de nous en indiquer les causes, ils nous décrivent inlassablement  la vraie vie d’éveil pour nous motiver, et ils nous donnent des exercices et protocoles d’aide. Voyons.

Au cas où nous????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????? aurions du mal à admettre que nous n’allons pas si bien que ça, rappelons-nous le terrorisme ordinaire de ces derniers mois, et n’oublions pas que nous sommes les enfants d’un XXème siècle si barbare et sauvage qu’il a enfanté plus de cent millions de morts avec seulement trois personnes : Hitler, Mao et Staline. Or les utopies de ces trois personnes ne se sont concrétisées que par l’adhésion à leur rêve de centaines de millions d’autres personnes. Intolérance massive, hiérarchie dans l’ordre des humains, culture de mort. Est-ce un signe de bonne santé ? Les séquelles de leurs actes traumatisent encore les uns et fascinent les autres. Et d’où sont nées de telles monstruosités ? De l’idée de base que ce que je fais à l’autre ne m’atteint pas. Savez-vous quel genre de lieu est collé contre les grilles du camp de Buchenwald à Weimar ? Un petit zoo réservé à la promenade dominicale des SS et de leurs enfants… Comment est-ce possible ? La main dans la main de son papa, voir la biche et son faon, quand deux mètres plus loin, un soldat en armes surveille des ombres décharnées qui titubent derrière des barbelés.

Si ce que je fais à l’autre ne m’atteint pas c’est que je m’en sens séparé, ou plus exactement, « séparé grave ».  Partant de là, je suis enfermé dans ma coquille et cette coquille personnelle prend le nom de « personne », d’autres disent égo. Je suis donc enfermée dans ma personne avec la charge de la faire subsister, et si je crois que pour y réussir, pour survivre, l’autre doit être instrumentalisé, asservi, assassiné, quel argument intellectuel aura le pouvoir de me retenir ? Quand je dis « l’autre », je prends ce terme au sens large parce que la notion de séparation ne me coupe pas seulement des autres êtres humains, elle s’étend à tous les règnes du vivant, animal, végétal, minéral, avec partout la même justification : l’idée d’améliorer ou de maintenir les conditions de subsistance de l’égo qui maltraite. Assassiner des rhinocéros de presque trois tonnes qui se nourrissent de brins d’herbe pour une malheureuse corne d’un kilo, est-ce sensé ? Martyriser les entrailles de la terre pour lui voler son gaz de schiste et mettre le feu aux rivières est-ce indispensable ? Cette vision éclatée  du monde justifie la pédophilie comme la fermeture des frontières aux malheureux qui tentent l’exode pour survivre… Mais comment en sommes-nous arrivés là ?

Parce que nous sommes fous. Une des composantes de l’idée de séparation, c’est l’isolement et l’isolement rend fou. On le sait si bien que dans les prisons, le mitard – de son vrai nom « isolement disciplinaire,  » est limité à trente jours, alors que pour les services de renseignements ou les folierégimes tortionnaires, au contraire c’est un levier.

Donc, dès qu’on adhère à l’idée de séparation, on s’engage dans un chemin tordu, on libère la porte du vice puisque dans cette conception du monde, chacun traite l’autre comme il pense que cela sera bon pour son moi à lui, sans se douter que son moi à lui est fou, depuis des semaines et des années  qu’il est mis à l’isolement !

Vous allez me dire que tout le monde n’est pas pédophile, tortionnaire ou marchand de corne de rhinocéros. D’accord, et alors ? S’il suffisait de refuser le vice ou les drogues pour se libérer de l’isolement,  le suicide  ne serait pas la première cause de mortalité chez les adultes jeunes et les anxiolytiques un des marchés les plus florissants. Chez les animaux, les cas de suicide sont rarissimes, la torture est inconnue, apparemment, ils ne sont pas engoncés dans le même cauchemar que nous. Nous, nous avons bien un problème,  nous sommes bien malades du moi, le moi comme un mauvais rêve. Comment avons-nous attrapé ça ?

Comment sommes-nous tombés malades d’isolement, ou pour le formuler autrement, comment sommes-nous devenus fous victimes d’auto-séquestration ? La réponse est simple : par contagion. Nous avons été élevés par des gens contaminés, nos parents, nos profs, la société. Et qu’est-ce qui les a rendus malade, eux ? Leurs parents, etc etc, mais à la source, qu’est-ce donc qui les a fait déraper ? Le mental. Voyez, ils ont des préjugés, des opinions, mais nous aussi.  Comme la princesse  enfermée dans sa tour, ils sont prisonniers des murailles de leurs mécanismes mentaux. Nous aussi.

Pour tester notre indépendance par rapport à la pensée, faisons un petit test. Réussirons-nous maintenant à nous sevrer de penser,  ne serait-ce que deux minutes? Non, deux minutes, c’est trop long. Trente secondes. …. Alors ? Hum… Nous ne sommes pas maîtres chez nous. Nous sommes des toxicomanes de la pensée. Ce petit exercice suscite-t-il en vous des émotions ? Ennui, surprise, agacement, amusement ou accablement ?  Nous sommes des toxicos de l’émotion aussi.

Il faut sortir de là clament les instructeurs de tout poil ! Certes, nous sommes des êtres de chair pourvus des frontières visibles de nos corps, frontières délimitées par notre peau qui oui, nous donne l’impression que moi n’est pas toi. Mais notre premier âge s’en fichait comme de sa première couche-culotte ! Il ne savait pas comment il s’appelait, ni qu’il avait des pensées ou des émotions « personnelles », il n’en vivait que mieux. Comment retrouver cet état de grâce ? Attendre le dernier âge pour retomber en enfance ? Non, il y a mieux en conscience : carousel-623105_640à tout âge, pour paraphraser le Christ, il est possible de redevenir comme des petits enfants. Nous savons par exemple que les pensées cristallisées nous promènent constamment dans le même manège, jour après jour et année après année. Donc très logiquement, en cessant de nous identifier à ces mouvements de pensées et ces mouvements d’émotions habituels on doit  descendre du manège  et accéder à un autre état qui nous rapprocherait peut-être de l’éveil. Un état nouveau, état ouvert à l’inattendu, ou tout simplement, ouvert à ce qui est sans nos commentaires ou émotions.

On sait qu’une émotion se traduit par une excitation de quelques secondes dans le cerveau. Si on ne s’y attache pas, elle s’éteint toute seule. Sans se livrer à des expériences compliquées, c’est facile à observer chez les petits enfants. S’ils sont contrariés, ils l’expriment à fond dans une grosse colère ignorant l’autocensure, et ils vivent simplement leur émotion quand elle passe. La zone frontale du cerveau qui permet d’établir une distance avec ce qu’on vit n’est d’ailleurs pas encore opérationnelle chez les petits enfants. Les voici donc submergés de colère. On leur propose un dérivatif. Alors, de façon très impressionnante le cri s’arrête instantanément et quelques secondes après, la chose est complètement oubliée. Voici qui paraît extraordinaire à l’adulte. Pourquoi ? Parce que la pensée de l’adulte s’empare de l’émotion et ne la lâche pas. La colère peut durer un peu plus longtemps, voire toute la vie car chaque évocation relance le processus et lui donne de plus en plus de force. L’adulte a un passé, lui, un passé constitué par la réactualisation constante des évènements qu’il a vécus et il se piège lui-même dans le personnage que sa mémoire entretient. Il devient peu à peu Untel fils d’Untel, et son histoire est un  salmigondis de ce qu’il a vécu et de l’expression des héritages familiaux et sociaux anciens, de son milieu, de la société etc, et je pense à la chanson de Brel : Ces gens-là.

Pas question pour moi de lancer une pub pour Alzheimer, nous avons une mémoire bien utile, certes, et il faut la garder, mais à sa place.  Par exemple, pour aller faire son marché, il est intéressant de se souvenir d’où il se trouve… mais est-ce vraiment nécessaire d’y aller comme quelqu’un de séparé, avec une histoire particulière, souvent triste ? Le prof se promène au marché comme un prof et le mendiant comme un mendiant, parce que même s’ils n’ont rien à acheter ni l’un ni l’autre, ils se souviennent de leur identité.  C’est pourquoi le mendiant a peu de chances de séduire la princesse ; dans l’univers mental de sa petite personne, il y a la soupe populaire. Dans les contes, les pauvres qui y parviennent se mesurent aux princes voisins comme s’ils étaient des rois eux-mêmes, et comme ils ne sont pas accrochés à leur passé ni à leur histoire ils font confiance à la complicité de l’univers.  Alors en effet, ils reçoivent l’aide inattendue de la grenouille et du poisson, ils séduisent la fille du roi, et pour finir ils se marièrent et ils eurent beaucoup d’enfants. Et nous ?

Nous, nous avons une trop bonne mémoire si bien que nous sommes encombrés par nos propriétés, mais nos propriétés au sens large. Nous avons du pouvoir ou des complexes, une voiture ou un passe navigo et nous nous en souvenons. Nous souvenir entraine un raidissement dans notre façon d’aborder la vie. Nous devenons quelqu’un avec des devoirs, des désirs et des aversions, et des contraintes de comportement s’installent pour leur obéir.

Nous nous contraignons ainsi nous-mêmes à la répétition comme des perroquets qui répètent la même phrase quelle que soit la situation, comme l’allumeur de réverbère de Saint Exupéry dont la planète, bonjour, tournait de plus en plus vite, bonsoir, sans qu’il réfléchisse à « la consigne ».  Cette tension que nous laissons s’installer dans nos vies conduit la conscience à se replier sur elle-même et à s’occuper uniquement de ce qui préoccupe l’égo. Repliée, elle ne voit plus les cadeaux inattendus du présent, oublie les sensations du corps. Elle croit qu’elle est ce qu’elle vit, et nous devenons le jouet de l’existence au lieu de jouer avec elle.

Rousseau a dit que le malheur du monde est venu du jour où quelqu’un s’avisa de dire « Ceci est à moi », le délimita d’un piquet pour figer la choserousseau-par-la-tour, et qu’on le  crût. Une formulation plus juste serait non pas « Ceci est à moi », mais « Ceci est moi »  car il fallait bien une personne pour posséder quelque chose, et une autre pour le croire, créant ainsi les rôles du voleur et de la victime. Mais foncièrement, n’y avait-il pas d’abord deux vivants sans étiquette ?

La mémoire, la pensée et l’émotion sont donc les virus qui créent l’addiction à la personne séparée et à l’égo et qu’on attrape par la contagion de l’éducation.  Alors les instructeurs en éveil spirituel, comme les aidants des toxicos, cherchent à nous décrire la vraie vie pour nous donner envie de la vivre. Ils disent que si avoir une personne est tellement pernicieux, c’est  qu’elle ne représente pas notre état naturel parce que fondamentalement, nous ne sommes pas des personnes. Là, une incompréhension fondamentale sur le sens même des mots, nous sommes saisis d’une méga trouille: Qu’en serait-il de nous s’il n’y avait personne ? Dans quel monde vivrions-nous ? Alors, ceux qui ont connu l’éveil et qui acceptent d’en parler ressassent les paroles des anges de la bible : « N’ayez pas peur ».

Ne pas être une personne, ça ne veut pas dire mourir. J’ai mis longtemps à le comprendre. Imaginons qu’au cours d’une promenade vous aperceviez un danger terrible. Vous allez prendre les jambes à votre cou. Plutôt vos jambes vont vous emporter, non pas votre raisonnement. Le temps que vous pensiez : « Ceci est trop dangereux pour moi, je considère qu’il est préférable que je m’éloigne », vous  auriez été dans la gueule du lion. Il existe donc un autre vous que vous : un vous qui est sentant et agissant, pas un vous pensant. La pensée est bien trop lente, nous sommes plus que la pensée.  Et dites-moi, qu’est-ce que vous préférez, danser avec un partenaire qui pense à ses pas et les compte, ou avec un danseur qui se contente de danser ?   Selon ces maîtres, l’éveil serait si simple que c’en est ballot, c’est juste se contenter de vivre ce qui est.

Et qu’est-ce que deviendrait le monde s’il n’était pas dirigé par des personnes ? Comment s’en sortirait-il ? Mieux.  C’est simple : si être une personne, c’est devenir le centre de ses propres préoccupations dans un monde hérissé d’autres personnes comme des dangers potentiels, ça fait autant de centres que de personnes. Or nous vivons tous sur le même organisme planétaire. Ca lui fait donc combien de centres, à cet organisme ? Huit milliards de centres qui prétendent chacun être le seul centre ! Comment ça peut marcher, ça ? En outre, se prendre pour le centre du monde, c’est un peu moyenâgeux vous ne trouvez pas ? Comprendre rationnellement que nous ne pouvons être l’unique centre de la planète avec les désastreuses conséquences que ça implique, c’est une partie de l’éveil. Le sentir, et sentir qu’au contraire nous baignons dans une harmonie qui est, les maîtres disent que ça, c’est l’éveil. L’intelligence ensuite comme un bon serviteur met en œuvre ce qui doit l’être pour s’harmoniser avec ce qui est.

Du coup on peut comprendre la phrase de Jésus : « Si quelqu’un veut venir à ma suite, qu’il renonce à lui-même. »  Il ne s’agit pas de se suicider, ni de se faire souffrir  pour se « dresser » car du moi jouisseur au moi dresseur, il n’y a qu’un jeu de « moi».  Il s’agit plutôt de renoncer à cette construction de la pensée qu’on nomme « personne », entité  condamnée à l’isolement, de renoncer à se prendre pour un centre du monde. Mais on ne renonce pas pour le vide, on renonce pour beaucoup mieux, pour la plénitude de la vie, c’est ce que veut dire « venir à ma suite ».  En d’autres termes, renoncer au multiple est la condition pour pouvoir entrer dans la conscience de l’unité, unité qui n’a jamais cessé d’être malgré notre délire.

Et là, il parait que c’est le pied. Ne plus avoir à tout gérer sans rien connaître, c’est un repos merveilleux. On remet tout à l’intelligence supérieure de l’univers, à l’amour créateur, on cesse de créer des brouillages et on se repose. Maman s’occupe de tout, et c’est bien mieux : bien installés dans le fauteuil de notre bassin, nous n’avons qu’à voir, tout au plus à mettre en œuvre. Il n’y a qu’à lire ce qu’en disent les mythes, ils appellent ça l’âge d’or.

âge d'or

Les hindous le nomment Satya Yuga, les mythologies gréco-romaines en font aussi état, mais leur message est que ce monde est totalement perdu, terminé.  La bible en parle au futur : « On n’aura plus des enfants pour l’épouvante », « le loup séjournera avec l’agneau. » Une image à venir d’un paradis terrestre donné aux premiers jours dans l’Éden et à retrouver depuis notre chute de cet état au nôtre.

Chuter, c’est descendre. Tout dans l’univers étant énergie, il doit s’agir d’une chute de tension, une descente de notre taux vibratoire. Or puisque tout le monde sait bien qu’on se sent mieux quand on est en pleine forme que quand on est à plat, c’est facile d’imaginer que retrouver notre vibration première doit être un pur bonheur. Cette vibration doit être claire lumière puisque son âge est d’or et il est possible de la retrouver puisque l’état de chute n’est ni notre état naturel ni notre programmation initiale. Nous pouvons recontacter cet état, nous y éveiller, retrouver l’état christique ou état de bouddha car en vérité, c’est lui notre état normal.  D’ailleurs entre nous, si notre enfant tombe, n’est-il plus notre enfant ?

Pour résumer, l’éveil est un état de paradis qu’on n’atteindra pas avec la construction de notre personne, et qui pourtant nous attend parce qu’il est. Théoriquement, la chose est à peu près compréhensible. Par contre, pratiquement, je ne sais pas si vous êtes comme moi, mais j’ai le plus grand mal à comprendre ce que c’est que vivre sans qu’il y ait quelqu’un pour le faire. Quand j’ouvre les yeux par exemple, je vois. Eh bien, pour chercher l’éveil, il ne faut plus que je voie, il faut que l’œil ouvre sa paupière et que la vision soit.

En d’autres termes, il existe une conscience visuelle qui se moque de ce que je pense, et on peut en dire autant des cinq sens. D’ailleurs certains dorment les yeux ouverts et ne voient rien avec leurs globes oculaires: la conscience s’en est retirée. Je me souviens aussi d’un accident de la route que j’ai eu il y a quelques années. Le conducteur avait vu le feu au rouge  tout en ne le voyant pas, sa conscience était ailleurs. Donc revenons à la conscience visuelle ; le matin, je vois qu’il pleut, j’ai un avis personnel sur la question, et ma conscience se rétracte aussitôt à ma petite personne et à son avis, je suis partie pour une journée ordinaire, voire une journée pourrie si je n’aime pas l’humidité. Autre scénario : il fait jour et ça ouvre mes yeux, ça voit la pluie et tout reste tranquille. Dans les deux cas,  je peux prendre un parapluie. Troisième scénario, j’ouvre les yeux, j’ai un avis sur la question, ne serait-ce que me souvenir de ne pas avoir d’avis sur la question, et j’observe ce que je pense avec le moins de complicité possible avec ma pensée, c’est-à-dire avec le moins d’identification possible de moi à elle. A ce moment, je peux prendre conscience que je vois l’image de la pluie devant moi, et aussi ma pensée surajoutée à l’image.

Et qu’est-ce qu’on fait de ça ? On se libère de la personne. Pour voir un tableau dans un musée, il ne faut pas être le tableau. Pour voir une pensée, il ne faut pas être la pensée. Ce qui me permet de voir l’image et de voir la pensée, c’est justement la conscience. On peut aller plus loin. Ce que je vois et que je peux saisir ce sont des objets : la pluie, le parapluie. Mais je peux aussi saisir des pensées, en prendre une et l’analyser, et si je peux le faire, c’est que la pensée est un objet. Un objet subtil, mais encore un objet.

Pour l’instant, la pensée est l’objet de mes pensées… Or qui voit ce jeu subtil de la pensée ? La conscience.  C’est par elle que je sais que je vois, que j’entends, que je sens, que je goûte, que je pense. C’est par elle que j’appréhende mon corps et mes émotions, c’est elle mon plus grand trésor. Elle est en moi mais elle n’est pas à moi et moi je suis en elle et ça ne se peut pas que j’en sois séparée puisque elle est. Une flamme peut-elle être séparée du feu ? Il n’y a pas de lieu où chercher l’éveil. Il est en nous, il est là nous sommes dedans.

Lorsqu’on va voir un tour de magie, les petits et les naïfs regardent le chapeau, les curieux observent le prestidigitateur. Notre égo comme un enfant regarde uniquement les objets qui sortent du  chapeau et il oublie le magicien. Piégé par la fascination du tour, il oublie la source du miracle et fasciné par la forme il nous fait croire que nous ne sommes que ça. Et nous croyons être monsieur Dupont ou Toto le rigolo.  La conscience aime jouer, elle joue à obéir à notre égo car cechapeau qui intéresse la conscience c’est de se connaître quelle que soit l’expérience proposée, comme on dit aujourd’hui, elle est participative. Elle se contente donc d’être le lapin qui sort du chapeau elle s’identifie à l’objet et elle peste puisqu’il pleut. Cette identification de notre mental à l’objet, c’est l’endormissement de la conscience, sa focalisation extrême. La désidentification, la défocalisation, l’ouverture, c’est l’éveil à la réalité dans ce qu’on appelle l’expansion de conscience.

A ce moment là nous prenons conscience que nous ne sommes pas seulement le lapin du chapeau. Nous sommes le chapeau, le tour de magie et le magicien. Nous sommes les spectateurs curieux et les petits enfants. Nous sommes tout et donc aussi l’énergie qui a permis ce tout  et l’origine qui l’a voulu. Alors le spectacle est extraordinaire. La vie prend une autre saveur. Dès lors si le lapin souffre un peu parce qu’on lui tire les oreilles, la conscience reste dans la jubilation parce qu’elle est tout, dans tout. Si le lapin souffre un peu parce qu’il sait qu’il va mourir, la conscience reste tranquille, elle sait quelle est plénitude de lumière et d’amour, jeu d’énergie, sans forme et dans toutes les formes, sans temps et dans tous les temps. Elle ne connait ni la naissance ni la mort qui sont des événements historiques, elle est. L’être éveillé voit donc sa souffrance disparaître tandis que s’écroulent les murs de sa prison. Dire que sa souffrance disparaît est encore insuffisant : il devient un avec la jubilation de la conscience. Il est à la fois ce qui passe et ce qui reste, la matière et la lumière, la joie et celui qui l’éprouve. Il est l’amant, l’amour et l’aimé.

Platon a mis ça en scène il y a 2500 ans dans l’allégorie de la caverne. On lit cette histoire qu’on nomme aussi mythe, comme une description des philosophes et de la philosophie, mais à mon sens, c’est une parabole de l’éveil : dès qu’on choisit cette option de lecture, le moindre détail trouve sa place. Alors voilà.

C’est l’histoire de personnes enchainées (nous, toxicos de l’égo) qui se trouvent en bas d’une caverne (notre monde de la chute sans la vérité de la conscience, avec ses vibrations basses), dos à la lumière (notre fonctionnement ordinaire). Elles assistent au  simulacre  de la vie sur une paroi qui sert d’écran (elles ne voient qu’un film, une illusion, comme les accros aux feuilletons, mais on ne sait pas combien d’heures compte la série, ni combien de saisons). Ces spectateurs sont addicts et à tel point enfoncés dans cette habitude de vivre qu’ils sont comme nous persuadés que c’est la normalité d’être enchaînés en bas dans la caverne et de prendre une projection pour la réalité.

Ensuite, Platon met en scène les instructeurs spirituels qu’il nomme philosophes, c’est-à-dire amoureux de la sagesse. Les philosophes sont d’abord des gens qui ne sont pas totalement happés par l’image, une part d’eux s’interrogent : D’où viennent ces images ? Ils cherchent, et ne voyant rien sur le plan horizontal (la vie matérielle et physique sur la terre) ils lèvent le nez (vers les fréquences plus fines de la conscience). Là, ils découvrent le projecteur (la source) et la lumière (la claire conscience). Ce projecteur se trouve en hauteur (la hauteur philosophique ou des plans vibratoires plus élevés)  et on comprend que c’est le soleil (soleil de lamythologies-platon-mythe-caverne-543po connaissance). Il n’y a pas d’ombre sans lumière… Alors avec courage et solitaires, attirés par le ciel et la lumière, ces philosophes entreprennent l’escalade du raidillon qui monte le long des murs de la caverne (ils travaillent sur eux). Platon ne dit rien du tracé du chemin, mais on peut supposer qu’il parcourt les murs de la caverne en spirale montante, comme notre ADN, comme les raidillons sur la montagne,  de plus en plus près de la sortie. Et puis soudain, nos philosophes débouchent au grand jour (la libération du monde de l’illusion). Ils s’y promènent librement, il n’y a pas de temps d’adaptation : ils sont chez eux dans la lumière, ils peuvent entrer et sortir de la caverne s’ils veulent. Ils sont dans la jubilation de l’unité et de l’intelligence.

Après quoi Platon remarque que donc, si ces explorateurs revenaient dans les profondeurs pour partager leur émerveillement avec les autres prisonniers, on ne les écouterait pas. Pire, s’ils essayaient d’en monter certains malgré eux le long des parois pour les convaincre, ces derniers en seraient furieux. On le serait à moins d’ailleurs : l’ascension est inconfortable, la lumière dérange les yeux et en plus, ce que disent ces amoureux de sagesse est inconcevable pour l’intelligence ordinaire, ça ne fait pas partie des expériences connues.  Les troglodytes sont contents de leurs croyances, l’aventure de l’ascension ne les concerne pas.

Et même, attention ! Si ces trublions de philosophes insistaient, les troglodytes se laisseraient emporter par quelques émotions comme la fureur et la haine, et ils s’en débarrasseraient – d’ailleurs 400 ans avant Jésus, Socrate en fait l’expérience. Alors Platon conclut qu’à défaut d’un éveil général, il faut que les éveillés laissent le peuple dans l’ombre et prennent la tête de la cité pour un gouvernement éclairé, et on lui a reproché cet élitisme politique. Chez les Romains, Sénèque a tenté de coacher Néron. Rome a brûlé quand même et Sénèque a mal fini, ce ne fut donc pas parfait… mais comme je l’ai dit, rien ne peut se faire sans l’adhésion et l’engagement personnel du coaché.

Aujourd’hui, les présidents vont voir des voyantes plus que des sages et pourtant il existe encore de nombreux guides spirituels pour dire aux aventuriers de l’éveil comment faire l’ascension des parois de la caverne, comment on peut déboucher dans la lumière.

Selon les témoignages, on n’entre pas forcément d’un seul coup et pour toujours dans cet état de conscience. Il arrive qu’on entre dans ce paradis et qu’on en sorte, qu’on l’ait entrevu seulement, je ne sais pas pourquoi, sans doute à cause de notre degré d’attachement à notre vie historique. Y a-t-il quelque chose que nous ne voulions pas lâcher ? Un ami, un amour, une rancune ? Une idée de nous-mêmes ? La croyance que cet état n’est pas pour nous, par exemple que Jésus est le seul autorisé étant fils unique ?  Orphée sortant des enfers se retourne et échoue, et la femme de Loth devient statue de sel. Quelle que soit la multiplicité des causes possibles, leur désactivation est toujours la même : simplifions-nous, lâchons tout et quittons l’ancien.

D’autres qui ont vécu cette expérience d’éveil ont aussi reçu le nom de réalisés. La réalisation, c’est simplement le fait de réaliser que nous étions déjà cet infini,soleil cette lumière, cet amour et cette puissance de création avant notre arrivée sur terre et depuis que nous y sommes aussi puisque rien ne peut être sans cette puissance. Qu’on en prenne ou non conscience ne dérange pas la conscience. Pour ne pas être au soleil, il faut se mettre à l’ombre d’un objet, mur ou arbre… ou nuage! Mais cela n’oblitère pas le soleil n’est-ce pas ?

L’éveil, c’est s’éveiller à la vérité que n’ayant pas de forme nous pouvons nous glisser dans toutes les formes sans y être enfermés, c’est comprendre que tout en ayant une forme nous sommes d’abord sans forme et que notre conscience sans forme  aime toutes les formes et la nôtre aussi. Nous sommes dans nous, et ce nous est feu. Travaillons donc avec la lumière, introduisons-la en nous et dans nos vies.

Car il ne s’agit pas de détester notre personne, mais de la vivre autrement en redonnant leur juste place à notre corps, notre cœur et notre cerveau. Notre corps d’abord, respectons-le, chouchoutons-le: c’est en lui que nous vivrons l’éveil, et il est un fidèle serviteur qui se prête à tous les nettoyages et toutes les alchimies : comme disent la plupart des traditions, c’est le temple. N’ayons pas de haine pour nos émotions, même négatives, conduisons-les plutôt vers leur vibration parfaite d’amour et de joie ; offrons  notre intelligence au soleil de la sagesse divine qui a conçu et créé les mondes, notre intelligence, n’en sera pas amoindrie. Loin de nous haïr nous-mêmes, il faut donc nous réconcilier avec nous-mêmes dans toutes nos dimensions, réconcilier la sagesse et l’amour, et célébrer cette réconciliation dans notre corps. Du cerveau au cœur, organiser la rencontre. Alors nous vivrons en nous l’amour flamboyant entre notre être relatif et notre être absolu, entre notre être destructible et notre éternité. Nous comprendrons que toutes les formes, y compris la nôtre sont le lieu de la jubilation du sans forme qui se mire dans la forme.

Nous sommes les miroirs de Dieu, n’est-ce pas merveilleux ? L’éclat du visage de Moïse après son expérience au Sinaï l’obligea à se couvrir d’un voile. Et les maîtres disent qu’outre l’expérience du reflet, on peut vivre celle de la fusion. C’est le symbole de la croix  avec ses deux branches : l’horizontale pour notre horizontalité dans le temps et l’espace, la verticale pour notre reliance avec le feu divin. Au point de contact, le cœur. A Pâques, Jésus crucifié devient Christ, il n’est plus que corps de lumière, et à l’endroit de son cœur, on dit que coulent des fleuves de l’eau vive de l’amour. Ce chemin de Noël à Pâques est  proposé à qui a l’envie et la volonté de le parcourir, à qui a le courage de quitter la prison délétère mais rassurante de la personne pour explorer l’inconnu. Après l’Expérience, le chemin sans doute ne sera pas terminé, mais cheminer avec la lumière sera autre chose que notre obscurité.  Car au centre de la croix, tout le pouvoir de Dieu sera nôtre, puisque tout est Un, le feu de Dieu nous réparera et nous réparerons la terre dans la condition naturelle de notre être, un état de présence claire et éveillée, forte et tranquille. Un état divin parce que nous serons unis au divin, Un.

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Françoise Gabriel

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