7 janvier 2026

Faut-il avoir raison ?


Faut-il avoir raison ? Voilà une question qui ne perturbe sans doute pas le mollusque ni l’hirondelle ou l’éléphant, au contraire de questions comme : qu’allons-nous trouver à manger ce soir ? Ou : comment assurer notre reproduction ? Interrogations que nous partageons avec eux. C’est donc une question qui ne concerne pas directement la survie de l’espèce, une question non vitale en quelque sorte. Et pourtant, chez les hommes, elle paraît universelle : nous sommes huit milliards et nous voudrions tous avoir raison. Pourquoi ? et devant qui ? Devant nous ? Devant les autres ? Qu’est-ce qui arriverait dans le cas contraire ? Quelles conditions faut-il réunir ? Est-ce possible d’ailleurs de les réunir toutes ? Et si nous avions tort de vouloir avoir raison ? Et encore est-ce si important d’avoir raison ? Je ne devrais pas poser cette question en introduction car si vous répondiez non, c’en serait fini de votre écoute ! Si la question se posait tout à fait différemment ? Devant le monceau d’interrogations que cette question soulève, il devient urgent de commencer par déterminer le sens de l’expression.

Une petite visite dans mes dictionnaires m’a rappelé que le mot raison vient d’abord d’un verbe latin qui signifie compter, penser. La raison appartient donc au domaine du mental. J’ai trouvé dans le dictionnaire philosophique de Lalande, ou celui de la langue française d’Alain Rey, des colonnes entières sur sa définition. La raison, vous voyez, celle que Kant a traitée dans sa Critique de la raison pure. Cette capacité d’établir une pensée logique qu’on nomme raisonnement. Un raisonnement logique est partageable par tout autre esprit logique, d’où qu’il vienne sur la terre et quel que soit son état social. C’est le postulat de toutes les éducations et les écoles que la pensée logique est partageable et qu’en plus, elle peut s’acquérir ou se développer. La raison s’éduque, nous pouvons tous accéder à un esprit « rationnel », « raisonnable » qui permette aux humains d’avoir une base commune, neutre et objective loin des passions et des particularités individuelles. Cette neutralité et le caractère indiscutable du raisonnement lorsqu’il est rigoureux, culmine dans la démonstration. On le voit particulièrement dans les sciences et les mathématiques. Avec un grand R, la raison est donc l’antidote de la superstition, des croyances obscures et moyenâgeuses, elle est du côté de la lumière, sa victoire a mérité un siècle : le siècle des lumières. Nous ne savons pas encore s’il faut avoir raison, mais selon les dictionnaires, il est clair qu’il est bon d’avoir de la raison… sans devenir raisonneur pour autant !

Du côté de l’absence de raison, il y a quelques mots construits avec le préfixe négatif in- qui signifie la négation. On le trouve dans les mots ir-raisonnable, ou ir-rationnel, c’est-à-dire hors du champ de la raison. Mais on rencontre surtout une famille de mots qui commence par le préfixe dé-. Celui-ci décrit un mouvement vers le bas, comme dans descendre, déchoir, puis aussi l’annulation, comme dans détruire (avec mouvement vers le bas) ou dératiser. Par ce préfixe, la langue nous indique que perdre la raison, c’est une chute. On sombre dans la déraison, on fait des choses déraisonnables. En un mot, l’antonyme de raison, c’est la folie.

Pour la locution avoir raison, alors, que disent mes dicos ? La réponse est rapide et tient en une ligne : avoir raison, c’est être dans le vrai, être en accord avec la raison. Ici quand on n’a pas raison, on n’est pas forcément fou pour autant, on a simplement tort. Mais on n’a pas envie d’être fou, et qui a envie d’avoir tort? Personne ! Alors à moins d’un paradoxe, la réponse à la question de cette conférence est oui, oui, bien sûr qu’il faut avoir raison. Plus exactement, il ne faut surtout pas avoir tort. Pourquoi ?

Cela tient à notre conception du monde et de la société. Vous connaissez la chanson de Jacques Dutronc : Sept cent millions de Chinois, et moi, et moi et moi ? Elle présente bien la dichotomie, l’abîme qui se trouve entre le monde entier d’une part, et nous, et nous et nous, de l’autre. De ce fait, nous acquérons à nos propres yeux une importance centrale et essentielle qui nous enfle d’un peu de vanité, tout en nous remplissant d’une certaine crainte devant le nombre des autres ‘moi’ sur la terre. Cela nous amène donc à chercher à avoir raison devant nous-mêmes, et devant les autres, un peu comme une justification à notre présence sur la terre et une protection.

Hélas, ce n’est pas si facile d’avoir raison… pour en être sûrs ne serait-ce que devant nous, il faudrait que notre pensée soit vraiment conforme et à la réalité extérieure, et à la réalité de notre vraie personnalité. Or savons-nous qui nous sommes vraiment ? Il ne s’agit pas ici de métaphysique, du corps, de l’âme et de l’esprit. Tout simplement, savons-nous vraiment si nous aimerions le parapente ? Est-ce qu’on ne préférerait pas être trans-sexuel si on osait se poser vraiment la question ? Et est-il conforme à notre caractère d’être vacciné, ou de refuser le vaccin ? En d’autres termes, avons-nous eu raison dans nos choix ?

C’est assez compliqué à déterminer car pour la plupart d’entre nous, nous n’avons pas eu l’occasion de nous déployer tels que nous sommes. Nous avons été formés, voire formatés par ceux qui nous ont élevés : la famille, l’école, le milieu du travail, la société, et aussi par l’époque où nous vivons. Du coup nous pensons comme Aristote lorsqu’il remarque : « Ce qui paraît juste à une multitude, nous disons que c’est vrai ». En d’autres termes, nous avons appris à déléguer à d’autres notre liberté d’avoir raison pour nous-mêmes. Il faut voir avant de nous déterminer ce qu’en pensent les experts, les médias, le gourou, le parti, notre mari ou notre femme… De ce fait, nous représentons plutôt la somme de nos conditionnements qu’une individualité originale. Quand nous croyons avoir raison, qui a raison? En grande partie, la masse des mémoires et formatages qui nous ont construits tels que nous sommes.

Mais comme nous n’avons pas conscience d’avoir été à ce point conditionnés, cela ne nous empêche pas de nous identifier à ces convictions – même si elles ne viennent pas de nous, ainsi qu’à tout ce qui nous détermine, qui vient du monde extérieur et que nous finissons par intérioriser. Contentons-nous d’une seule vérification, à partir des métiers par exemple et voyons s’ils n’exercent pas une grosse influence sur nous. Prenons la lettre P. Que nous soyons pâtissier, pirate, podologue, professeur ou putain, c’est nous, aucune distance entre le métier et nous. Personne ne vous dira : « J’exerce le métier de pharmacien ». Ce sera donc  : «  Je suis pharmacien ». Nous rendons-nous compte des implications d’une telle formulation ? De la réduction de l’être qu’elle implique ? Je suis… pharmacien ? Si notre définition de nous-mêmes est celle de notre métier, nos choix, nos pensées etc vont en dépendre. Qui aura raison en nous ? Nous, ou le pharmacien ? Peut-être que notre nature profonde de pharmacien serait plus épanouie devant une pâte à gâteau ? En tout cas, sauf si nous en prenions conscience par nous-mêmes, il serait difficile à quelqu’un d’autre de nous faire entendre … raison.

En effet, dès lors que nous sommes identifiés à nos principes, il nous est insupportable de les voir remis en question. Puisque c’est nous, les garder, c’est une question de vie ou de mort ! En 1968, un certain nombre de communistes militants refusa d’admettre l’invasion soviétique de la Tchécoslovaquie car cet acte ne pouvait concorder avec ce qu’ils rêvaient d’un communisme généreux. Ils avaient fait de cette idéologie l’axe de leur vie et de leur foi. D’un seul coup tout se serait écroulé, le communisme aurait cessé d’avoir raison et eux avec. Ce fut un déchirement et une sorte de perte d’identité pour certains d’entre eux que de devoir admettre les faits. Par rapport à notre sujet, on ne sait toujours pas s’il faut avoir raison d’une façon générale, mais individuellement si, nous remarquons que cela nous est nécessaire. Oui, il faut. Il faut puisque nous ne pensons pas qu’avoir raison ne relève au départ que de notre mental, comme une posture qu’il prendrait. Et nous oublions que ce mental n’est qu’un élément de notre personnalité, et qu’il est ajustable. Non, sil s’agit de notre identité même. Une grande partie de la rééducation tentée par la communication non violente, dite CNV, est de ménager l’autre dans son égo, son besoin de survie et sa certitude d’avoir raison. On n’accuse pas l’autre d’avoir tort, on part de son propre ressenti. Pour donner une chance à l’autre admettre son erreur éventuelle, il faut d’abord qu’il se sente en sécurité. Et dans la mesure où il est identifié à ses opinions et ses pensées, il faut l’assurer d’abord que nous n’avons pas l’intention de les ébranler, et que le problème ne vient pas de lui mais de nous.

Pourtant cette nécessité d’avoir raison n’est pas sans danger pour nous. Car devenant imbus de cette conviction, quelle raison aurons-nous de changer un jour d’avis ou de comportement ? Aucune, pensons-nous : pourquoi le ferions-nous ? Eh bien parce que la vie est changement. Rien n’est permanent ni en nous, ni autour de nous. A supposer que malgré nos conditionnements, nous ayons eu raison dans nos choix, il se pourrait que ce qui était juste à un moment devienne complètement inadapté à l’évolution des choses. Vouloir mordicus avoir raison amène des risques d’entêtement et d’aveuglement au moment où les circonstances réclameraient un changement. Nous nous mettons à vivre dans un monde de plus en plus illusoire et déconnecté de la réalité.  « Il est dans son monde », disons-nous de certains.

Mais avoir raison, c’est avoir raison dans l’instant, rester en adéquation avec la vie telle qu’elle se déroule, d’une façon conforme à la réalité comme disait le dictionnaire. Si notre famille a habité au pied du Cumbre Vieja aux Canaries depuis des siècles, est-ce une raison de vouloir reconstruire notre maison à l’endroit même où est passé la lave du volcan quand il s’est réveillé ? Ou encore, nous avons eu raison d’embaucher à telle date avec tel employeur dans tel endroit, mais est-ce une raison pour y rester après toutes ces années alors que de nombreuses modifications ont eu lieu ? La vie peut nous en montrer de grandes : notre patron a eu un AVC et son remplaçant nous malmène, et des petites : la place où nous nous garions gratuitement tout près du bureau est désormais occupée par un olibrius. Les voyons-nous seulement, ces modifications ? et si nous les voyons en faisons-nous un sujet de réflexion ? Ou la conviction d’avoir raison nous a-t-elle fermé les yeux et les oreilles ? Si nous restons attachés à un équilibre qui s’est modifié, il est possible que nous commencions à avoir tort. Autrement dit, nous avons tort au moins de croire au bien fondé de notre obstination, nous avons tort de croire avoir raison. Nous voilà en porte-à-faux. Cramponnés au passé, sourds et aveugles à ce qui arrive ensuite, nous perdons toute lucidité et toute capacité non seulement d’avoir raison pour nous-mêmes mais aussi d’avoir de la raison. Avoir eu raison n’est pas une garantie éternelle.

Il y a plus : comme nous sommes en société et en interaction constante avec les autres, suffit-il d’avoir raison devant nous ? Avoir raison tout seul quand des millions de gens sont d’un avis contraire, c’est simplement être tout seul. « On a toujours tort d’essayer d’avoir raison devant des gens qui ont toutes les bonnes raisons de croire qu’ils n’ont pas tort. » disait Raymond Devos. Le nombre de savants persécutés pour avoir émis le résultat de découvertes opposées à l’idéologie dominante suffit à nous en convaincre. Qu’ils aient eu raison ne les a pas protégés, loin de là. De ce fait, nous avons raison de penser qu’il est impératif d’avoir raison devant les autres pour ne pas être tout seul dans notre cas. C’est une mesure de protection. Parce qu’avoir raison contre les autres , c’est trop dangereux.

Ajoutons à cela le plaisir la vanité : c’est vrai, si nous sommes notre seul public, les applaudissements manquent de puissance ! Je me demande donc si une seule personne n’a jamais entendu ou prononcé au moins une fois ce « Je vous l’avais bien dit! » du triomphe immodeste. Dans ce cas bénin, et pour répondre à la question de cette conférence, il ne « faut » pas avoir raison, mais c’est bien agréable… Nous avons tous passé aussi des moments où nous avons su mieux que les autres ce qu’il faudrait faire et comment. Nos réactions au début de la pandémie l’ont illustré abondamment. En avons-nous entendu ou proféré des « Y a qu’a – faut qu’on ? » Ou assez rapidement des « il aurait fallu , y aurait eu qu’à » etc ! Si nous nous sentons impuissants par rapport à la société ou à notre famille, nos réactions s’arrêtent là et alors trois solutions principales s’offrent à nous : l’oubli et l’indifférence, la dépression résignée et la soumission, ou la paranoïa, c’est-à-dire la folie de la persécution. Aucune n’est satisfaisante.

En revanche, si nous nous sentons puissants, comme avec nos proches, la donne change. Nous nous mettons à instaurer des rapports de force. Eh oui ! Vu que les autres aussi sont comme nous, ils ont exactement le même besoin fondamental que nous d’avoir raison. Alors surgissent des conflits sans solution, des guerres de tranchée, des harcèlements, des tyrannies familiales ou professionnelles. La certitude des uns et des autres d’avoir raison, l’enfermement dans cette conviction comme dans un bastion n’est pas la règle heureusement. Mais elle est quand même à l’origine de nombreuses souffrances, disputes et séparations de collègues, d’amis, d’amoureux, d’époux, d’enfants et de parents. Le seul dialogue possible dans ce cas est un dialogue de sourds : avec moi ou contre moi, aucune nuance de gris. Dans notre monde de dualité, on a souvent raison contre les autres parce que notre esprit s’ouvre difficilement à l’idée que chacun peut avoir raison en même temps. D’ailleurs, Gandhi nous a bien prévenu : « Chacun a raison de son propre point de vue mais il n’est pas impossible que tout le monde ait tort ! »…Fleuron de ce dysfonctionnement, la psychologie moderne a mis en lumière le profil du pervers narcissique. Il pousse le besoin d’avoir raison jusqu’à la destruction de la cible.

Et quand tout va bien ? Quand tout le monde se range facilement sous la houlette de qui déclare : « Je suis d’accord avec toi du moment que tu es d’accord avec moi ? » Eh bien on se trouve dans l’appauvrissement des personnalités et la ouate de la pensée unique. Le groupe est du même avis, s’oriente vers les mêmes métiers et pratique à peu près les mêmes activités. Il y a des familles de fêtards ou de dépressifs, de musiciens, de joueurs de tennis ou de profs, des maçons de père en fils et qui le font savoir sur la porte arrière de leur camionnette. Peut-être est-ce une source d’ennui ? En tout cas c’est une fragilité, si on en juge par l’équilibre de la vie sur la terre : il faut de la bio-diversité. Dans ce groupe ou cette famille, en cas de remous, combien y aura-t-il de solutions possibles devant l’adversité ? Une seule peut-être, les ouvertures de la différence ayant été clôturées. Or une seule solution, c’est plus fragilisant qu’un panel de solutions. Et connaissez-vous des groupes à l’abri des remous ? Aucun. Tout changeant sans cesse et nous aussi, il est inévitable que cela un jour ou l’autre nous présente des inconforts et des défis.

La nécessité d’avoir raison et d’entraîner les autres dans son sillage, est pareillement ressentie au niveau des collectivités et des états. En effet, avoir raison ne s’arrête pas en général à un constat intellectuel. Cela donne le pouvoir d’agir. Cela légitime ce qu’on va faire à partir de cette base. De là à inverser le processus et à légitimer nos actions par un camouflage de raison, il n’y a qu’un pas que les hommes ont souvent franchi. Qui veut noyer son chien l’accuse de la rage, dit le proverbe. Avec cynisme, nous affirmons que nous avons raison pour être légitimes, même quand nous savons dès le début que nous avons tort. Car ce qui nous importe n’est pas tant d’avoir raison que d’être légitimés. Contentons-nous ici d’un exemple français. Nous avons été de grands esclavagistes, puis grands colonisateurs. Nos colons n’avaient aucun soupçon d’avoir tort, au contraire, ils se sentaient légitimés dans leur captation des biens d’autrui et celle du pouvoir, de par leur supériorité auto-proclamée. A nous la raison, la seule bonne religion, l’unique civilisation etc ! Ajoutons la certitude de la supériorité de l’homme blanc sur toutes les autres couleurs du monde, tirée d’on ne sait quelle vanité autocentrée et irrationnelle, qui était également un argument massif. C’était donc quasiment de la philanthropie que d’envahir et de nous installer dans ces pays de nègres, de bougnoules et de macaques sales et sous-développés, du moment que nous y installions quelques hôpitaux et un consulat. Cette auto-évaluation a ratifié à nos propres yeux notre légitimité. Mais cette sorte de raison n’est qu’un dévoiement de la raison, c’est celle que décrivait La Fontaine dans Le loup et l’agneau : « La raison du plus fort est toujours la meilleure. » Jeux des égos, manipulations et auto-manipulations, jeux de la pensée.

Car rappelons encore qu’avoir raison est un point de vue du mental, et que le mental n’existe que par la pensée et sa parole. A-t-on besoin d’avoir raison quand on respecte l’autre dans ce qu’il est ? A mon avis non, il n’y a que des attitudes différentes et plus facilement conciliables. Et en cas de désaccord avec l’interlocuteur, l’autre a-t-il tort tant qu’il n’est pas confondu ? Vous remarquez que les termes qui caractérisent les débats sont militaires. Il y a battre dans dé-battre, il y a vaincre dans convaincre, un point de vue ‘l’emporte’ sur un autre, on a gagné ou perdu un débat comme on gagne ou perd un combat… Partant de là, qui ne peut ‘se défendre’ est perdant, le proverbe le sait bien qui nous affirme que les absents ont toujours tort.

S’il s’avère qu’on a tort, on devient le perdant. Le principal est alors de ne pas le reconnaître, à petite ou à grande échelle. La réaction d’un représentant de l’armée française lors de l’affaire Dreyfus est emblématique. Il y a bien longtemps de cela maintenant, en 1894, un officier juif alsacien nommé Dreyfus fut accusé d’avoir trahi la France au profit de l’Allemagne. Le procès fut emballé avec présentation de fausses pièces d’accusation sur fond d’antisémitisme, et l’officier fut condamné. Mais il clamait son innocence et deux ans après, on découvrit le véritable coupable, un nommé Esterhazy. C’est là que ça devient hallucinant. L’homme dont la culpabilité ne fut pas mise en doute, fut quand même acquitté à l’unanimité, et Dreyfus, dont l’innocence était désormais prouvée, resta accusé de trahison et interné. Motif ? Écoutons un représentant de l’armée : « Une erreur, lorsqu’elle est française, n’est plus une erreur ». Je m’arrête là dans le récit de cette affaire qui dura 12 ans et divisa la France car ce n’est pas notre sujet. C’est dommage, c’était très intéressant.

Il y a d’autres façons de l’emporter dans un débat que le déni et c’est ce que les cours de rhétorique ont développé depuis la Grèce antique. La rhétorique c’est l’art du discours, c’est à dire celui d’avoir raison. Les Grecs, d’ailleurs, acquittaient parfois des forbans en hommage à la belle défense de l’avocat, pour le plaisir de l’habileté de la plaidoirie. En d’autres termes, la rhétorique n’est donc pas exactement l’art d’avoir raison (ce qui serait plutôt du domaine de la philosophie) mais l’art de le faire croire, et peut-être même de se le faire croire. Cette possibilité de notre cerveau a donné lieu à bien des excès. Shopenhauer a exposé dans L’art d’avoir toujours raison 38 trucs utiles dont plusieurs viennent des Grecs. Madame Cody Goodfellow, reprise – et effacée ? par monsieur Chomsky, a recensé Dix stratégies de manipulation des masses. Juste pour voir à quel degré d’habileté nous en sommes pour nous-mêmes et si nous les utilisons, je vais y piocher pêle-mêle quelques exemples. Je ne suis pas seulement ici en train de blaguer, car vous allez voir : si vous êtes comme moi, vous allez parfois vous reconnaître tellement nous avons l’habitude de ces procédés. Les débats autour des vaccins vont nous fournir un champ d’observation facile et actuel.

Pensons-nous avant tout à nous attirer la sympathie de l’autre avant de lui rentrer dans le lard ? Cette hypocrisie est propre à faire baisser la garde de l’adversaire. Les Latins appelaient ça la captation de bienveillance et c’est encore vrai à l’instant même : « Ô noble assemblée ! quelle joie pour moi, quel privilège que de parler devant une assistance comme la vôtre ! » Ensuite, tous les coups sont permis. Vous pouvez dévier le débat, noyer le poisson, botter en touche, répondre à une question embarrassante par une autre question comme dans cette blague jésuite que j’affectionne. « Mon père, est-il vrai que quand vous ne voulez pas répondre, vous posez une autre question à la place ? – Ah bon ? Qui est-ce qui vous a dit ça ? » Généralisez abusivement surtout et falsifiez les propos de l’autre en les reprenant tendancieusement ou seulement en partie. N’oubliez pas que Talleyrand se vantait de mener à la guillotine n’importe qui à partir d’un écrit, rien qu’en le caviardant (c’est à dire en lui par soustraction de certains mots ou plus). Déformez ses idées en utilisant un vocabulaire à connotation négative, par exemple, ne parlez pas d’opposants au vaccin ou au pass sanitaire, mais de complotistes.

Vous êtes à court de contre-argument ? Qu’à cela ne tienne, déconsidérez la personne plutôt que ce qu’elle dit et utilisez le sous-entendu. Il est bien difficile de répondre à un sous-entendu qui par principe, n’a pas été énoncé… Par exemple, susurrez à un cadre : « Seules les aides-soignantes et les femmes de ménage refusent le vaccin dans le milieu médical. » (sous-entendu, elles sont beaucoup moins bien que toi). Vous avez le droit de combiner plusieurs procédés. Ici, appréciez au passage la généralisation abusive (les aides soignantes…) et le machisme ordinaire : ce ne sont que des femmes. Passez à l’attaque personnelle directe : « Je me tâte encore pour le vaccin. – De toutes façons, tu as toujours été contre tout. » (ce qui n’était pas le sens des paroles du premier locuteur). Notez ici l’appui supplémentaire apporté par l’exagération et le ton péremptoire. Interrompez votre interlocuteur pour l’empêcher de développer sa pensée et pour caser la vôtre à la place. Déconsidérez d’autres personnes du même avis que votre adversaire de cette façon : « Justement, le professeur Raoult dis… – Raoult ? Non mais tu as vu ses auto-portraits dans son bureau ? Tu vas croire un mégalo ? » Ne soyez pas trop pointilleux sur la validité de votre contre-argument… Dans la même veine, surévaluez ceux qui sont dans votre camp.

N’oubliez pas de faire usage d’un des mécanisme de la maltraitance qu’est la culpabilité : si ça va mal, c’est de ta faute : « A cause de toi (c’est à dire de ton refus), d’autres vont tomber malades et peut-être mourir. » Et jugez-le : «  Tu es irresponsable ( dire simplement : c’est irresponsable, ce serait trop mou !) » Bref, en exploitant le principe de l’identification des humains à leurs opinions, déstabilisez l’autre en confondant ses positions et son identité. Au besoin, injuriez-le un peu afin qu’il perde de vue son raisonnement initial et baladez-le dans l’émotionnel. Sympa, non ? Spécifiquement humain en tout cas, je n’ai jamais vu ni chien ni raton-laveur occupé à de telles pratiques. Ou alors, c’est quand je n’étais pas là.

Heureusement, il est aussi possible d’avoir raisonnablement raison, sans passion ni manipulation, mais ce n’est pas si facile. Tout le monde connaît le syllogisme selon quoi si A=B, et si B=C, alors A=C . Un assez grand nombre de démonstrations procède pas à pas selon ce principe, en introduisant peu à peu de nouvelles idées. Le maître mot alors est la rigueur du raisonnement et la vigilance de celui qui écoute comme de celui qui parle. Car si on introduit une erreur quelque part, elle se retrouve ensuite partout dans le raisonnement. Un exemple connu de syllogisme dévié prouve en deux coups de cuillère à pot que Socrate est un chat. Vous vous souvenez ? Socrate est mortel, or le chat est mortel, donc Socrate est un chat. Il a suffi de mettre abusivement deux termes incomparables dans une balance égale pour que le raisonnement perde toute validité. Voyez ? Je porte un manteau, or le porte-manteau aussi, donc je suis un porte-manteau… Imaginez la suite d’une démonstration qui partirait de cette base !

Lorsqu’on part d’une prémisse fausse ou insensée, tout le reste devient faux ou insensé. Les scientifiques se moquent d’eux-mêmes avec l’exemple de l’expérience sur la grenouille : « Lorsqu’on coupe une patte à une grenouille et qu’on lui dit : Saute ! elle saute. Lorsqu’on coupe deux pattes à une grenouille et qu’on lui dit saute, elle saute, et lorsqu’on coupe trois pattes à une grenouille est qu’on lui dit saute ? Elle saute. Mais lorsqu’on coupe quatre pattes à une grenouille ? Lorsqu’on coupe quatre pattes à une grenouille, elle devient sourde. » La méthode avait de la rigueur mais les prémisses étant erronés, la conclusion est rigoureusement fausse. Et pas seulement : toute l’expérience était égarement.

Pour avoir raison, il est donc essentiel de partir d’une base vérifiée et que nos déductions et progressions soient justes. C’est très important car nous pensons avoir raison d’asseoir toute notre vie, nos sociétés entières sur ces raisonnements. Et que dès que nous avons raison, nous l’avons vu, nous restons arque-boutés sur nos positions. Le libéralisme par exemple affirme que les prix s’équilibrent d’eux-mêmes par la concurrence. Cela suppose que toutes les forces en présence soient suffisamment équilibrées pour faire contre-poids, mais ce postulat est-il vérifié ? On sait bien que quelques dizaines de personnes pèsent le même poids financier que plusieurs millions d’autres. Des systèmes économiques entiers reposent pourtant là-dessus, et à la fin, où est l’auto-régulation ? Dans notre monde qu’est-ce qui est équilibré, entre les pays et à l’intérieur de chacun d’eux ?

Nous avons aussi donné raison à Darwin et nous conduisons nos vies et nos sociétés en fonction de sa théorie de l’évolution par la sélection naturelle. Si seuls les meilleurs survivent, nous sommes absolument contraints nous aussi d’avoir raison le plus souvent possible, ne serait-ce que pour nos descendants.C’est ainsi qu’avoir raison sur (et contre) les autres devient même une forme d’altruisme envers les nôtres ! C’est ça, l’univers impitoyable du tri sélectif. Nous intériorisons la crainte de ne pas être au top et les autres sont tous des ennemis potentiels, surtout s’ils sont meilleurs que nous. N’est-ce pas un étrange moyen de progresser ? De progresser ensemble ? Est-ce un gage d’harmonie ? S’il faut se débrouiller pour être au-dessus du panier, les manipulations génétiques ou robotiques ouvrent techniquement des moyens chaque jour plus aboutis. Bien sûr, ceux qui sont restés au fond du panier sont en position d’asphyxie, mais ne serait-ce pas justement une nouvelle preuve de la loi de la sélection naturelle ?

Est-il possible de remettre tout cela en question si nous n’en sommes pas satisfaits ? Absolument oui.

Revenons donc au début. Au fait que toutes nos certitudes viennent de nos pensées. Pour être sûr de ne laisser aucune place à l’erreur, posons la question à la base, au niveau de la pensée en elle-même puisqu’elle est l’instrument de tout le mécanisme. Une pensée peut-elle jamais être dans le vrai, quoi qu’elle pense ? Selon Krishnamurti, la réponse est non. Il démontre partout dans son œuvre et dans Amour et solitude que la pensée est toujours vieille. Elle est alimentée par nos expériences et par notre mémoire et son champ est si petit qu’elle en est mesquine. J’ajoute que la plus grande partie des mots eux-mêmes sont vieux, ils nous ont été transmis de génération en génération. La pensée ne fonctionne qu’avec le passé et ce passé la limite. Car peut-on faire du neuf avec du vieux ? Quand arrive une nouvelle situation, un nouveau paradigme, la pensée est obligée de chercher des analogies avec des expériences ou des savoirs passés. Elle rapetisse tout nouveau paradigme à ce qu’elle connaît déjà, elle rétrécit tout. Elle reste donc décalée et par nature inadaptée. Toutes nos limitations psychologiques la restreignent encore davantage.

Voici un exemple de limitation psychologique : Il y a 2600 ans, Xerxès roi de Perse alla à Delphes demander quelle serait l’issue d’une guerre qu’il voulait engager contre Athènes. Il lui fut répondu que s’il partait en guerre, un grand empire serait détruit. Xerxès se frotta les mains et pensa aussitôt qu’il s’agissait d’Athènes. Pourtant, un peu de jugeote l’aurait persuadé qu’en fait de grand empire, il ne pouvait s’agir que du sien, Athènes appartenant à une confédération. Il fit donc installer sur une falaise au bord du détroit de Salamine un trône et quelques musiciens pour assister à sa victoire complète, et fut le spectateur impuissant de son désastre. Enfermées dans ce détroit, ses trirèmes s’éventrèrent les unes les autres. Il avait cru avoir raison parce qu’il avait été incapable d’écouter vraiment ce qui lui avait été annoncé et de penser autrement qu’avec sa psychologie autocentrée.

Par conséquent si nous sommes d’accord avec Krishnamurti, l’idée même qu’il faut avoir raison est fauchée à la base. Avoir raison, c’est toujours du domaine du mental. C’est une posture de la pensée. Et puisque c’est une pensée, l’idée même qu’il faut avoir raison est comme la pensée : fausse, dépassée, bornée et incomplète. La pensée étant fausse, tout ce qu’elle pense est faux, point barre.


Ensuite, puisque l’injonction d’avoir raison repose sur l’idée de la séparation des êtres, reprenons aussi ce point-là. Sommes-nous vraiment séparés les uns des autres ? Vous me direz que c’est l’évidence même, et la traduction littérale de ce mot évidence, c’est que ça saute aux yeux. Alors précisément, que sont nos yeux ? Une partie de notre corps qui voit d’autres corps. Il faudrait donc plus justement énoncer : Nos corps sont séparés. Nos matières sont loin les unes des autres. La solitude nous assaille et les textos qu’on s’envoie n’y changent rien : notre peau fait frontière entre notre densité et le vide autour de nous. La chose nous paraît d’ailleurs si pénible que nous cherchons à y remédier et j’ai lu que la distanciation physique demandée ces derniers mois avaient eu de sombres conséquences sur plusieurs. Cette ‘évidence’ de séparation nous conduit à penser le monde, la planète, que dis-je, l’univers, comme une série d’objets. Et considérant tout comme objets, nous avons tout chosifié. Mais si ce n’était qu’une parcelle de vérité ? Alors, en imaginant que c’est la vérité tout entière, nous serions en plein égarement.

Si nous avions tort dans la définition du corps comme objet, et donc objet séparé, et donc objet mis en danger par sa minorité écrasante, tout ce qui s’en est suivi s’écroulerait. Examinons. Avons-nous pris assez conscience que notre corps est constitué d’atomes ? Alors un atome, avons-nous pris conscience que c’est formé de 99,999999etc % de vide ? Comment se fait-il que le raisonnement universel des hommes se base sur une exception de 0,00000000etc 1 % alors que Démocrite il y a 2500 ans avait déjà affirmé l’existence des atomes ? Et surtout plus d’un siècle après les découvertes quantiques ? Vous souvenez-vous de vos copies de collégiens ? Si nous avions eu 0,0000001 % de juste, quelle aurait été notre note? Il est donc temps de réviser notre copie.

Mais d’abord, mettons-nous d’accord. Je n’ai pas l’intention de nier ces corps que nous voyons, pensons et sentons, il s’agit juste de chercher à intégrer vraiment l’information précédente qui porte sur la quantité de vide qui nous compose pour avoir disons, encore plus raison. En partant des découvertes scientifiques que notre corps est presque entièrement fait de vide, reconnaissons que la frontière entre nous et le vide autour de nous devient très très ténue. Si nous prenions vraiment conscience de cela, adieu la séparation ! Pourquoi le vide à l’intérieur de nous serait-il différent du vide à l’extérieur ? Le vide n’a pas de frontière, les radiations de Tchernobyl ne s’arrêtent pas au-dessus du Rhin. Cela ne se peut pas, c’est impossible. Il faut un objet pour poser une limite, et il faut un point de vue localisé pour la voir. Le ciel n’a de limite que celle de notre vision. Déplaçons-nous, nous verrons un autre ciel, et pourtant c’est le même. La conscience que nous sommes essentiellement ce vide nous apporterait l’infini. Nous aurions conscience d’être ce corps, et aussi, et en même temps, d’être le champ quantique, l’universel. Ce qu’on a aussi appelé Dieu, le Soi, la Source, Je Suis, ou le Grand Esprit.

Nous n’aimons pas ce mot de vide, la nature non plus parait-il puisque dit-on depuis Aristote, elle en a horreur. Heureusement, la science prouve maintenant que le vide n’est pas vide, il est rempli de mouvements invisibles et d’ondes où passent au moins ce qui nous permet d’allumer la télé et de brancher la WIFI. Depuis des millénaires, la Chine ancienne nous explique que le vide est un plein d’énergie qu’elle nomme chi, que l’Inde nomme prana, et les Chrétiens probablement Saint Esprit. Cette intelligence, cette énergie information unifiée et universelle, nommons-la conscience. Quelles en sont les implications ?

Eh bien par exemple, que notre mort n’existe pas, ou alors à 0,000000001 %. Nous pouvons donc répondre que non, il ne faut plus avoir raison. Car si c’est pour survivre qu’il le faut, nous sommes libérés à presque 100 % de cette nécessité. Ce qui apparaît, change et disparaît, ce sont les objets, les corps, les formes, comme l’a repéré Bouddha. Ce qui n’a pas de forme, dit-il, ne peut pas naître ni changer ni disparaître, forcément. C’est invariable. Et ce vide n’est pas la mort, c’est l’infini de la conscience. Il suffirait que nous nous en rendions compte pour redevenir heureux et tranquilles devant la mort. Et alors, l’urgence au moins d’avoir raison disparaîtrait comme une plume au vent.

Deuxième implication, il n’y a plus non plus de danger venant d’autres entités que nous, puisqu’il n’y a plus rien d’extérieur à nous, sauf toujours à 0,00000001 %. Quel repos ! Car si pour avoir raison dans l’ancien paradigme il fallait nous positionner les uns contre les autres, dès que nous aurons vraiment compris ce qu’il en est, cela deviendra un pur non sens de nous battre contre autrui, de le mépriser ou de l’utiliser. Ce serait nous battre contre nous-mêmes. Ce serait de l’automutilation, et l’automutilation, ça se soigne. Elle est un signe que nous sommes gravement malades. Et en effet, ce serait une folie de nous épuiser à avoir individuellement raison contre les autres et même devant eux si nous sommes aussi et d’abord la totalité dans laquelle ils sont comme nous. Notre pensée rame un peu pour comprendre cela, et nous ne pouvons pas le vivre. Notre conscience personnelle ne peut pas réaliser avec la vieille pensée limitée ce que cela représente.

Pourtant nous avons à notre disposition l’exemple d’un tout qui fonctionne comme une unité, dans l’union sans confusion. C’est notre corps, on ne peut pas faire plus proche. Il comprend des atomes en quantité irreprésentable. Selon une étude de l’université de Washington, une cellulehumaine contient en moyenne 1 suivi de quatorze zéros d’atomes. Chiffre qui ne dit rien à mon cerveau, je l’avoue, et ce n’est que le début. Parce que pour savoir combien nous possédons d’atomes en tout, il faudrait multiplier ce nombre par le nombre de nos cellules… et cette université considère que nous avons un nombre de cellules égal à celui des atomes dans une seule cellule, soit 10 puissance 14. C’est-à-dire 10 puissance 14 fois 10 puissance 14 ? Vous me suivez ? Vous êtes toujours là ? Pas moi, mon cerveau a bugué depuis longtemps, je me suis contentée de recopier ces données pour vous.

En revanche mon corps semble gérer ça avec facilité et à peu près dans l’harmonie. Il sait, lui, être un dans la multiplicité. La cellule de mon œil est différente de celle de mon pied mais tout le monde travaille ensemble, l’œil protège le pied des aspérités du chemin tandis que le pied me mène où le veut le cerveau. Le même sang irrigue en haut et en bas sans chercher à monter plus haut ni à exploiter le bas. Vous imaginez la catastrophe dans le cas contraire ? Berk !

Ce qui est possible et merveilleux à une échelle infiniment petite pourrait l’être aussi à une échelle plus grande. Huit milliards d’humains, ce n’est que huit milliards après tout, trois fois rien par rapport au nombre des atomes d’un seul de nos corps… Comme cela reste impossible à comprendre, Amma a donné une comparaison : le monde est comme une seule fleur dont chacun de nous est un pétale. Aujourd’hui, nous travaillons à la destruction de la fleur, nous pensons avoir raison de lutter pétale contre pétale, ou de nous courber devant la pensée qu’il ne saurait en être autrement. Notre mental ne peut pas concevoir le monde comme une totalité, ni penser l’infini, ni penser l’amour, cela n’est pas de son ressort. Et c’est lui qui commande en nous. Peut-être faudrait-il rééduquer notre œil et nous voir comme les pétales d’une seule fleur, et les autres, tous les autres et la nature et les quartiers aussi.

Dans ce nouveau monde unifié, qui aurait raison alors ? Il faut pour répondre à cela changer d’échelle. Ce qui aurait raison, ce n’est pas notre intelligence personnelle et localisée dans notre tête, mais celle de l’univers, l’intelligence infinie du tout qui prend soin de chacune de ses parties. De même, dans notre corps, le cœur envoie le sang dans chaque cellule sans aucune discrimination. Notons que nos fonctions vitales sont déjà prises en charge par une intelligence qui échappe à notre pensée et à notre volonté, ne serait-ce que la digestion et la respiration. Heureusement, sinon nous ne pourrions survivre au sommeil. Dans ce nouveau paradigme, nous serions délivrés de la nécessité de vaincre pour survivre, puisque la vie serait le programme général. Nous n’aurions plus qu’à nous laisser porter dans la conscience universelle unifiée et à profiter de la vie. On a vu que dans un groupe la pluralité des informations et des esprits permettait de trouver de meilleures solutions aux défis de la vie, alors si nous obéissons à une intelligence globale qui possède toutes les informations de l’espace et du temps, il est évident que des solutions vont se présenter, auxquelles nous n’aurions jamais pensé.

Affranchis de la tyrannie de la dualité, il ne serait plus important d’avoir raison  car tous nos petits moi pourraient avoir raison au sein d’un grand moi, sans condamnation. Avoir tort serait moins grave et surtout moins courant. Au contraire, libérés de devoir nous défendre des autres, nous pourrions nous dire comme Simone de Beauvoir : « J’accepte la grande aventure d’être moi. » Un moi avec un petit m bien sûr, au sein d’un unique Moi avec un grand M comme celui du mot Amour.

C’est un renversement complet. Comment le vivre ? Essayer de comprendre, certes, avec ce que nous avons de mental, et puis apprendre à notre mental à tenir la petite place qui est juste et nécessaire pour notre existence, pas plus, et surtout pas tout. Cette seule modification permettra l’expression optimale de tout ce qui n’est pas lui et qui est nous quand même : notre intuition, notre unicité, notre talent, notre élan vital, notre enthousiasme, le jaillissement de notre amour. Tout ce qui est en harmonie avec l’ensemble. Il nous faut donc apprivoiser la paix, le silence inconnu de la pensée. Comme le signale saint Paul de Tarse, nous avons à nous « laisser transformer par le renouvellement de notre intelligence. » Cela s’apprend et c’est peut-être long. Lorsqu’on s’est cassé un os et qu’on est resté quelques semaines dans un plâtre, il faut bien suivre de nombreuses séances de rééducation et nous y allons quand même. La rééducation d’un mental faussé depuis des millénaires ne nous sera sans doute pas donnée d’un coup. Mais ne dit-on pas que l’important, c’est le chemin ?

Parler du silence

C’est un paradoxe que de parler du silence puisqu’ils sont à première vue mortels ennemis. Dès qu’on parle, on on lui fait violence, on le rompt. Et inversement, le silence se montre parfois l’ennemi de la parole. Il l’interdit, il la censure, il l’écrase. Pourtant, il arrive aussi que l’un et l’autre se mettent en valeur comme dans une danse où tantôt c’est l’un qui guide et tantôt c’est l’autre. Peut-être même existe-t-il un silence que le bruit ne détruit pas. Silence voulu, forcé, silence sacré, la question qu’il pose est autant politique et sociale que personnelle et spirituelle. On le considère comme une absence, un vide à remplir ou à utiliser, ou alors l’objet de la seule quête qui vaille. Beaucoup d’entre nous vivons aujourd’hui tellement saturés de bruits et de paroles que nous aspirons au silence. Mais lequel ? Suffit-il de cesser de parler pour qu’il advienne ? Quel statut donner à la parole ? En réfléchissant à ces questions, je me suis aperçue que c’était assez simple et quasiment dichotomique : il existe deux sortes de silence et de paroles, ceux qui mènent à la vie, et ceux qui portent la mort. Intéressons-nous à ces différences en commençant par ce que nous en dit l’étymologie.

Selon le dictionnaire d’Alain Rey, l’origine du mot silence est incertaine. Son sens dans la Rome antique est clair par contre et plutôt positif. Cela signifie d’abord absence de bruit, et particulièrement de ce bruit articulé qu’est la parole, et deuxièmement repos, calme, inaction. Le silence s’oppose donc pour les anciens autant au bruit qu’au mouvement et il s’applique indifféremment aux humains et aux choses, aux éléments, à tout. Nous aussi, nous en parlons ainsi. Nous aimons le silence immobile du petit matin avant la première trille de l’oiseau. Et celui de la nuit, celui de l’espace, celui du désert et celui de la haute mer. Silence des cimes et des grottes profondes, rond, calme, sans limite, sans mouvement, qu’aucune parole ne découpe, qu’aucun bruit ne perce. Et puis le bruit ou la parole arrive, éclate dans le silence et c’en est fait de lui. Nous connaissons aussi la réciproque : dans flot des bruits et des paroles, le silence crée la rupture, les sons se taisent avec leur mouvement. Les coachs en communication (comme aussi les profs de théâtre) conseillent d’user du silence pour surprendre et suspendre leur public. En musique, c’est même par le mot de silence qu’on appelle le signe qui marque l’interruption du son. Quand il est plus court, ce silence s’appelle un soupir. Un soupir, un souffle. Le bref silence qui rompt le flux du bruit est une respiration. Et quand il est plus long ? Ce silence en musique s’appelle une pause et nous retrouvons la notion de repos.

Seulement pour que le silence soit bienvenu, il faut en être libre. Il faut pouvoir se taire ou bien prendre la parole. Or celle-ci ne nous est pas toujours donnée, ne serait-ce que par la nature. Le silence alors rime avec impossibilité de communiquer. Ainsi, les bébés (c’est même le sens littéral en latin du mot infans, enfant « celui qui n’est pas parlant ») peuvent sortir du silence mais ils doivent se contenter de cris pour signaler leurs besoins, comme la faim par exemple. Hélas comme il est difficile à beaucoup de comprendre le sens d’un bruit inarticulé, on a pensé jusqu’à une époque très récente que ces cris n’étaient rien d’autre qu’une forme de silence de l’intelligence. Les bébés disait-on, n’étaient que des tubes digestifs dépourvus de sensation et de sentiment. De ce fait, on les laissait crier sans chercher à faire autre chose que de fermer les portes et on les opérait sans anesthésie. Il a fallu attendre les années 70 et les travaux de Françoise Dolto entre autres, pour rendre aux enfants un statut de personne et affirmer que leur incapacité naturelle à organiser les sons ne relevait pas d’une absence de conscience.

Les sourds-muets sont murés aussi par la nature dans un silence qui dure. Ce fut longtemps un enfermement douloureux que de naître dans cette configuration du destin. On imagine quel sauveteur fut pour eux et leur famille l’abbé de l’Epée qui inventa par compassion il y a trois siècles le langage des signes et ouvrit aux muets le chemin des mots. Je me souviens enfant avoir longé maintes fois leur établissement scolaire qui se trouvait sur le trajet de mon école. Les hurlements inarticulés et disgracieux qui s’élevaient au-dessus des murs à l’assaut des passants m’avaient d’abord franchement inquiétée. Puis un jour j’ai vu sortir par le portail des élèves à l’apparence normale qui se sont arrêtés devant la boulangerie pour échanger des blagues sans un son et acheter des viennoiseries. Leur sauvagerie présumée n’était qu’une fantaisie de mon imagination et leurs cris était somme toute une variation des cris de ma cour de récréation. Le signe leur rendait une parole silencieuse.

La parole, verbale ou signée, est en effet essentielle à notre vie car c’est un élément constitutif majeur de la communication entre les humains, du moins dans l’état actuel de notre évolution. Elle nous permet l’expression de nos besoins élémentaires, mais aussi de nos besoins affectifs et de nos idées. Physiologiquement, si on ne peut pas dire « Passe-moi le sel », tant qu’on peut se lever, on peut l’attraper. Mais est-il aussi facile en l’absence de vocabulaire d’exprimer ses attentes affectives, de s’interroger sur ses propres raisons d’agir ? De résoudre un conflit ? De développer la pensée abstraite ? L’usage de la parole et un langage évolué sont paraît-il le propre des civilisations raffinées et inversement l’appauvrissement des nuances de la langue traduit celui des locuteurs. Ce silence qu’on pourrait nommer silence par défaut peut faire de nous des frustes ou des taiseux, enfermés un peu comme les sourds-muets dans une situation de handicap verbal faute de disposer d’assez d’outils du langage. C’est pourquoi Charlemagne, mille ans avant Jules Ferry, demanda au clergé d’ouvrir des écoles gratuites pour toute la population, pour que tous aient un minimum de bagage sans que lui-même ait à débourser un denier.

Il existe aussi d’autres silences contraires à l’épanouissement de la vie dont la nature et la culture sont innocentes. Il s’agit du silence social imposé aux faibles par ceux qui sont en position de force. Il y a deux façons de faire. L’une est sans violence apparente, c’est celle du manque d’écoute. L’autre use de violence et crée la servitude.

Le manque d’écoute rend caduque toute parole. Nous l’employons très couramment et quasi inconsciemment. Il s’agit de laisser parler comme on laisse pisser, d’ensevelir ce qu’on entend sous une bonne couche d’indifférence. Pour l’autre, crier dans le désert n’est qu’une variante de se taire dans le désert : le résultat est le même, la parole comme le silence sont impuissance. On le constate à différents étages de la société et cela s’applique à différents âges avec des conséquences de gravité diverse. Souvent les petits enfants sont obligés de crier pour que les adultes consentent à leur répondre. Plus grave mais tout aussi courante sur notre planète, l’indifférence devant les protestations des jeunes filles mariées de force, des personnes âgées placées dans des Ehpad. L’actualité a mis récemment en lumière (et encore ces jours derniers) le cas de plusieurs femmes assassinées par leur mari alors qu’elles avaient trouvé le courage inutile d’aller déposer une plainte ou une main courante. On sait que le procédé est le même au plan national et international. « Je verrai » disait Louis XIV à ses plaignants qu’il n’avait guère écoutés. Aujourd’hui, les peuples et les scientifiques réclament des modifications dans notre politique énergétique par exemple. On leur consent la parole. On ne leur donne pas l’écoute.

L’autre silence est obtenu par la répression. Plus le pouvoir est absolu, plus il veut le rester, et plus il muselle. « Qu’ils me haïssent, confiait l’empereur Néron chez Sénèque, pourvu qu’ils me craignent. » Dans ce cas, les plus courageux chuchotent. Cette rétorsion de la liberté de parole n’est pas réservée au politique, elle s’applique dès qu’il y a possibilité pour les forts d’écraser les faibles qui dérangent. On connaît l’omerta, loi du silence de la mafia qui rend si difficiles les enquêtes à son sujet. D’ailleurs un proverbe corse affirme : « Garde le silence et le silence te gardera, » soit en termes plus crûs : si tu parles, tu crèves. Dans le même ordre d’idée, il me revient que quand j’étais petite, ma grand-mère m’avait expliqué une statuette des trois singes qui ne voient, n’entendent et ne disent rien, comme une leçon de survie.

Dans ce cadre, prononcer une parole de protestation pour soi, de soutien à autrui ou de dénonciation est un acte dangereux, et Sénèque que je viens de citer finit donc par recevoir de Néron l’ordre de se suicider, ce qu’il fit. D’une façon générale, ceux qui parlent sont persécutés. Tout le monde connaît Julien Assange. Il n’est pas le seul, les tiroirs d’Avaaz, d’Amnesty international ou de l’ACAT sont remplis des noms de ces malheureux. Le silence consenti est bien plus facile. C’est ce que le pasteur Niemöller a résumé dans une autocritique connue que nous sommes nombreux à pouvoir prononcer. Il y analyse les raisons de sa présence au camp de concentration de Dachau, sous Hitler : « Quand ils sont venus chercher les communistes, dit-il, je n’ai rien dit, je n’étais pas communiste. Quand ils sont venus chercher les malades, je n’ai rien dit, je n’étais pas malade, quand ils sont venus chercher les syndicalistes, je n’ai rien dit, je n’étais pas syndicaliste. Quand ils sont venus chercher les juifs, je n’ai pas protesté : je n’étais pas juif… Et puis ils sont venus me chercher, et il ne restait personne pour protester. » Nos silences faits de lâcheté et d’indifférence à ceux qui sont écrasés participent à la non-assistance à personne en danger, et à terme ils sont lourds de conséquences. On peut les ranger comme le silence des opprimés dans la catégorie du silence de mort. En prendre vraiment conscience nous aidera peut-être à trouver le courage d’une parole défendant la vie.

Dans la sphère individuelle ou privée, le mécanisme est le même. Entre nous et nous, dans notre for intérieur, nous connaissons des silences que la partie de nous au pouvoir impose au reste de notre être. Actes, évènements ou même pensées qu’on préfère taire à soi-même comme à tous se retrouvent cachés sous le tapis. Nous faisons preuve d’une certaine habileté dans ce coup de balai pour les souvenir pénibles concernant de petites actions honteuses ou ce qu’on nomme pour plaisanter des grands moments de solitude. Nettement plus grave, l’enfant pédophilé ou martyrisé ne doit sa survie qu’à son silence et plus tard, s’il s’en souvient, il continue à se taire, du moins il continuait jusqu’à très récemment. L’explosion récente des metoo et metoo-incest est donc une révolution de la parole par rapport à la pratique millénaire du secret. Elle n’oblitère pas le passé douloureux et silencieux de la victime mais cette dénonciation est une marque de soutien à l’enfant intérieur et un avertissement aux prédateurs. Les horreurs dévoilées et les témoignages amènent aussi la conscience collective à évoluer vers plus d’humanité. Ici aussi, la parole est la vie et le silence son contraire.

D’une façon générale, depuis le siècle dernier, des études dont celles de la psychanalyse ont montré que ce qui n’est pas dit se fait pourtant entendre. Rien ne s’oblitère complètement dans les oubliettes du temps. Ce qui n’est pas reconnu, prononcé ni assumé agit en silence et traverse les générations. « S’ils se taisent, disait déjà le Christ aux pharisiens à propos du peuple qui l’acclamait, les pierres crieront. » Les pierres de la terre mais aussi les corps, les cellules, les mémoires inconscientes, les comportements. C’est un processus global qui ne touche pas que les secrets honteux. Une enquête médicale que je n’ai pas réussi à retrouver avait porté sur les ancêtres de personnes atteintes de maladies des poumons. Une proportion non négligeable de ces patients avaient eu des ancêtres soumis au gaz moutarde en 14-18. Le silence n’est donc pas une solution de guérison puisqu’il n’est silence que des mots, tandis que le malaise qui se dit par le corps, la maladie mentale ou le comportement reste indéchiffré.

Les tragédies grecques ont souvent montré comment le silence du secret, ou celui du mensonge qui est une forme du secret, est le ressort de manipulations et de drames. L’individu privé de sa vérité est dans une cécité dangereuse pour lui, et pas seulement pour lui puisque nous sommes tous interdépendants. Le mythe d’Œdipe en est une illustration majeure. Je ne résiste pas au plaisir de vous le raconter, même si vous le connaissez déjà ! Un jour donc, dans la campagne, un paysan découvrit un nourrisson suspendu à une branche par les pieds. C’était le fils du roi de Thèbes, qui sur la foi d’un oracle s’en était débarrassé préventivement pour éviter que le petit ne l’assassinât plus tard. Le paysan sauva le bébé et l’offrit aux souverains de Corinthe en mal d’enfants, mais le petit Œdipe n’en sut jamais rien. Tel est le secret, triplement gardé par le roi de Thèbes, par le paysan, par les souverains de Corinthe. Lorsqu’il apprit à son tour d’un oracle qu’il allait tuer son père, Œdipe décida de ne plus rentrer à Corinthe, ce qui évidemment ne changeait rien à l’affaire. Mais l’ignorance ne l’obligeait-elle pas à se diriger dans l’obscurité ? A un carrefour de sa route qui se trouva aussi un carrefour de sa vie, il rencontra un chauffard irascible et orgueilleux. Il s’en suivit pour une priorité une altercation qui s’envenima, Œdipe tua le malotru. C’était son père. Ni l’un ni l’autre n’en eurent la moindre conscience. Ce silence opaque sur l’identité de la victime et sur la lignée d’Œdipe l’amena ensuite à devenir roi de Thèbes à la place du roi qui, forcément, ne revenait pas. On lui donna le pouvoir, il épousa la reine sa mère. Mais ni l’un ni l’autre ne connaissait la vérité de l’inceste. Ils eurent quatre enfants dont Œdipe fut le père et le frère, et Jocaste la mère et la grand-mère, jusqu’à ce que soudain les dieux décident de châtier Œdipe à travers son peuple et qu’ils déclarent la peste dans la ville. A la suite d’une douloureuse enquête, le secret fut dévoilé et la vérité se fit jour. Œdipe se creva les yeux maintenant qu’il voyait et il s’exila. Les Thébains cessèrent de mourir par centaines. Le silence causa la tragédie, la parole délia ce qui pouvait l’être. La mère-épouse se pendit et le drame se reporta sur les enfants.

La conspiration spontanée du secret a mené la tragédie à son terme, mais c’est l’oracle qui l’avait enclenchée au moyen d’informations incomplètes et de silences partiels. La tragédie d’Œdipe nous alerte sur les conséquences de nos silences et elle illustre pour chacun de nous le poids létal que représente l’ignorance de la vérité. Et aussi, en creux, elle illustre le pouvoir des mots. Dans les Quatre accords toltèques, Don Ruiz place en numéro 1 l’accord suivant : « Que votre parole soit impeccable ». Une parole impeccable est d’abord une parole maîtrisée c’est à dire capable de se retenir comme de se donner. Elle a traversé la peur et l’inconscience. Elle est passée au tamis de Socrate, elle est vraie, bonne, utile pour l’autre et pour nous. Elle ne blesse ni son auteur ni son destinataire. Elle n’est ni mensongère ni faussée. Elle est simple et sincère. Les bouddhistes parlent de parole juste. Au contraire de ce qu’on disait des oracles, cette parole est claire. D’ailleurs l’évangile ordonne en Mathieu 5 : « Que votre parole soit oui, oui, non, non. Ce qu’on y ajoute vient du malin. » Sur quoi abonde le proverbe anglais qui place le diable dans les détails.

On comprend donc que selon le Dalaï Lama, le bavardage même soit à proscrire. De plus, selon lui, les paroles inutiles détournent l’attention de ce qui est important et focalisent sur le futile. A l’heure des médias et des réseaux sociaux, la parole se démultiplie et se propage et nous sommes probablement devenus plus addicts à la pensée que nos ancêtres. Nous laissons la télé ou la radio allumée même si nous quittons la pièce ou la maison. Parfois nous branchons le réveil avec la radio. Aussitôt, avant même d’avoir ouvert les yeux, notre attention est attirée par des paroles, jingle ou chansons et notre conscience se trouve happée dehors avant d’avoir réintégré dedans. C’est la guerre au silence, extérieur et intérieur, car non seulement nous le détruisons dans notre environnement dès notre réveil, mais nous n’écoutons que d’une oreille, l’autre étant déjà occupée par nos auto-bavardages. Ou alors, elle dort encore.

Or une parole impeccable appelle une écoute impeccable, une écoute faite pour entendre. Bienveillante et silencieuse, elle n’engage pas seulement la tête mais le cœur si bien qu’elle peut modifier quelque chose chez celui qui écoute. Cette écoute ne double pas le discours de l’autre par les sous-titres de ce que nous en pensons. Elle ne coupe pas la parole pour assener un point de vue personnel. Tranquille et ouverte, elle accueille. Le corps même reste détendu. Elle sait laisser un temps de silence après une phrase. Un coach capitaine d’armée rencontré sur youtube conseille à ses auditeurs de compter jusqu’à dix avant de répondre à un subordonné, pour être sûr de ne pas interrompre sa pensée. Ce procédé tient compte de deux aspects de notre relation au silence. D’abord, celui qui parle en a besoin car cela lui donne une chance d’aller plus loin et l’espace pour le faire, surtout en situation émotionnelle tendue devant un supérieur (quelle que soit la forme de cette supériorité, affective, hiérarchique ou autre). Et d’autre part, compter diminue notre difficulté à laisser place au silence : le comptage le meuble et le remplit.

C’est que, à force de vivre dans le bruit et les paroles constantes, nous avons peur du silence. Nous vivons loin du cœur dans notre tête, nous la surchargeons de pensées si bien que lorsque nous cherchons le silence, que se passe-t-il ? Nous nous trouvons devant cette évidence : il nous est impossible. Dans notre crâne, ça chantonne, ça bougonne, ça marmonne, ça fait même une sorte de brouhaha indistinct quand il n’y a pas de mots. Nous sommes enfermés dans un univers très restreint, le nôtre : nos souvenirs, nos projections, nos commentaires, nos réactions à l’actualité politique ou familiale, nos limitations, nos conditionnements… sans compter les bribes de pensées décousues qui se superposent un instant avant de s’évanouir et d’être remplacées par un autre magma.

C’est comme une obsession de paroles qui se contamine et se superpose à nos sens. On en a parlé pour l’écoute parasitée par nos propres pensées. Et la vision ? Dès que nous ouvrons les yeux, notre regard est bavard. La pensée s’interpose entre nos yeux et la chose regardée. Nous lui donnons-donc au moins un nom, et souvent davantage : une fiche entière d’informations égocentrées et notre commentaire d’évaluation avec son nombre d’étoiles… En un mot nous ne savons pas plus voir silencieusement qu’écouter silencieusement. Faisons le tour de nos organes sensoriels, nous nous apercevons que nous les squattons tous. Goûtons-nous une saveur ? Aussitôt elle est jugée, et classée. Idem pour le toucher ou l’odeur. Si nous rencontrions quelque chose d’inconnu, que se passerait-il ? Nous chercherions à mettre des mots dessus, et à l’étiqueter n’est-ce pas ? Nous émettrions un jugement, un raisonnement qui ramènerait cette chose nouvelle dans des catégories anciennes, connues et analysables, au royaume du cerveau gauche, celui de notre égo.

Dans ces conditions, ce n’est jamais l’autre ou quelque chose de nouveau que nous voyons tel quel, mais toujours une projection de ce que nous sommes. Or qu’est-ce que la projection de nous ? Laissons de côté l’action silencieuse des mémoires inconscientes. Il reste la projection d’un amas de souvenirs d’expériences, de pensées, de croyances et d’émotions qui nous ont fait ce que nous sommes à l’instant de la projection. Je me souviens d’une session de thérapie de constellation familiale qui démontra la chose d’une façon radicale. Le principe de ces constellations est que laissant parler son intuition, on peut participer à une scène relatant un moment d’une vie de quelqu’un en donnant corps à un personnage, sentiment, jugement. Au moment dont je parle, un fils se trouvait dans une violente confrontation avec son père. On fit entrer la colère. Elle se plaça devant le père et s’interposa. Arrêtons-nous ici. Que regardait le fils ? Non plus le père, il était caché par la colère du fils qui ne voyait donc que sa propre projection. Qu’entendait-il ? Rien d’autre que le bruit de sa colère qui couvrait la voix du père.

Par notre bruit interne, nous sommes du passé qui se prolonge et nous ratons ce qui est là dans le présent. Nous ne voyons jamais qu’à travers les lunettes déformantes de notre mental le présent qu’il a modifié (d’ailleurs, mental et mentir ont la même racine latine). Mais comme cette modification n’est qu’un filtre réservé à notre propre usage et non pas la marque d’un pouvoir qui modifierait véritablement la réalité, nous vivons dans une sorte d’illusion, un monde personnel, chacun le nôtre.  De ce fait, nous passons à côté de la vie telle qu’elle s’offre à nous. Nos paroles ne sont donc pas du côté de la vie et nos silences n’existent pas : tout est vampirisé par notre égo. Nous pouvons penser ici au deuxième accord toltèque : « Quoi qu’il arrive, n’en faites pas une affaire personnelle. »

Bigre ! Quel défi pour nous ! Que se passera-t-il si notre personne est réduite au silence ? Nos pensées et nos croyances ont façonné notre personnalité, nous y sommes identifiés, qu’allons-nous devenir si le silence s’installe ? Mourir peut-être ? Lorsque le Christ a dit qu’il fallait renoncer à soi-même, ces paroles énigmatiques et inquiétantes ont mené à des conclusions que Pascal a résumé en trois mots : Le moi est haïssable. Dangereuse formulation, car qui donc va haïr ce moi, sinon un autre moi qui s’appuiera sur la pensée de ce qu’il aura compris ? L’incompréhension de ce conseil a mené beaucoup de gens au long des siècles dans des vies de privations et de divisions internes où l’égo loin d’être amoindri était dictatorial et simplement plus malheureux. Or justement, le renoncement auquel le Christ nous exhorte est celui de notre égo. Il s’agit de faire taire notre personnalité, pour expérimenter le silence de nos conditionnements, de nos limitations, bref, ce que nous imaginons être nous, et pour découvrir le bonheur de notre vrai moi. Alors comment faire ? Au cas où nous voudrions oser l’expérimentation, partons de notre bon sens. Si ce qui fausse la réalité, c’est ce que nous ajoutons par les mots et les pensées aux informations de nos sens, alors il faut nous appliquer à la soustraction. Il faut gagner le silence.

A ce sujet j’ai entendu Krishnamurti raconter une histoire. La voici. C’est l’histoire du diable qui se promène avec un ami sur la terre. Soudain, il rit et se frotte les mains. – Qu’est-ce qu’il y a ? demande le copain. – Tu vois celui-là ? Celui qui vient de se baisser pour ramasser quelque chose ? Eh bien c’est un morceau de la vérité. – Je ne te comprends pas, dit l’autre, ce n’est pas bon pour nous, ça ! – Attends, attends, répond le diable, je vais l’organiser. Organiser, c’est-à dire ajouter à la perception directe et silencieuse la médiation du mental qui va analyser, disséquer, désosser, limiter et ramener dans les cases du connu. Il n’est pas question de s’interdire de penser, ce qui est bien nécessaire dans de nombreuses situations. D’ailleurs les sages ne conseillent pas de tendre vers un encéphalogramme plat, mais il faut aller vers une tranquillité qui n’a pas besoin de gloser ce qui se présente. Et puis ensuite, il faudrait l’intention et l’audace d’y rester.

Comme dans nos civilisations, ce calme est presque inaccessible, il y faut de l’entraînement. C’est précisément le travail de la méditation. Écoutons encore Krishnamurti dans son livre : La révolution du silence (titre que j’ai trouvé particulièrement juste en ce qui me concerne)  : « La méditation est la totale inaction d’une conscience qui voit ce qui est sans les empêtrements du passé. » Si la personnalité liée à la mémoire s’est effacée, elle a forcément emmené avec elle le personnage qui observait. Que reste-t-il ? Selon le mots de Krishnamurti, « une observation sans observateur. » Cette observation ne calme pas seulement les pensées, car il resterait le brouhaha indistinct de notre agitation, mais le cerveau lui-même. Dans ce silence, ce qu’on appelle la personne (c’est à dire nous, dans l’état actuel de notre conscience) ne s’immisce plus entre nous et le reste comme la colère entre le fils et son père dans la constellation familiale. Elle ne crée plus de division entre nous et le monde. Puis, toute chose étant vue – entendue, goûtée etc, sans jugement et sans auteur, l’unité sous-jacente à tout apparaît, il n’y a plus de séparation entre le sujet et l’objet. Il n’y a que de la conscience de ce qui est, dont nous sommes et qui se trouve en nous.

Ici nous avons une réponse à l’inquiétude de notre égo : si je renonce à moi, que restera-t-il ? Eh bien tout. Tout c’est une autre façon de dire Un. Dans cette nouvelle configuration, les piètres jouissances que nous vivons dans notre mode focalisé dans notre personne ne seront-elles pas dépassées d’une façon que l’égo est hors d’état d’imaginer ? Tant que nous serons identifiés et agrippés à lui comme nous le sommes actuellement, nous n’aurons aucune idée de la réponse. Pour découvrir cette autre dimension de nous, il faudra nous déprendre de lui, de nos limites et de nos interprétations, ou selon le mot du Christ, y renoncer. Il faudra quitter l’illusion pour contacter ce qui est. Alors nous saurons si nous sommes d’accord avec Krishnamurti : « La méditation est l’éveil de la félicité. »

Les bouddhistes ont une voie de méditation qui passe par la conscience et la vision. Une autre méthode universelle de méditation nous est donnée depuis longtemps par le judaïsme, elle tient en deux mots : Shema Israël ! qui signifie : Écoute Israël. Soit en 1) Tais-toi Israël, ou du moins, essaye vraiment. C’est à dire n’oublie pas que tu veux écouter, lâche tes pensées qui te ramènent dans ta propre marinade. Il me vient une comparaison. Si nous avons l’intention d’acheter du pain, en général nous y arrivons, même si nous rencontrons des amis avec qui nous parlons, même si une averse nous oblige à nous abriter et même si nous marchons dans une crotte de chien, chaque fois nous revenons à notre intention première sans nous juger. De même, dirigeons-nous vers l’écoute même si nous rencontrons des obstacles divers, distractions, pensées ou émotions et ne nous jugeons pas dans nos arrêts. Ensuite, en 2) n’oublions pas la consigne donnée ailleurs : « Va vers toi-même » et revenons au corps  chaque fois que nous l’oublions, ne nous quittons pas, puisque c’est là que ça vit. Puisque ce sont les oreilles qui écoutent, posons-nous avec elles et restons-y. Amma d’ailleurs donne exactement le même conseil pour tous les sens : sentir et avoir conscience de nos yeux en même temps que de la chose vue.

Ensuite se pose la question cruciale : écouter quoi ? Le premier des dix commandements répond clairement à cette question. Il commande d’aimer le Seigneur de tout son cœur de toute son âme et de toute son intelligence. Or Dieu (donnons-lui le nom qui nous convient, Esprit, conscience, vacuité, le Soi, Je suis, la source) donc, Dieu est sans nom et il est interdit de le nommer. De ce fait aimer Dieu signifie aimer le silence. La question devient donc : comment aime-t-on le silence ? Réponse de pur bon sens : en faisant attention à lui, donc en l’écoutant pour entendre. D’ailleurs le principe est général, comment aime-t-on quelqu’un ? En faisant attention à lui, en l’écoutant dans ses paroles et dans ses silences. Le schema Israël nous donne une précision méthodologique essentielle : il faut s’intéresser au silence avec les oreilles et aussi avec le cœur. Et cela change grandement la situation par rapport à la recherche du silence dont nous parlions tout à l’heure. Car si nous cherchons à atteindre le silence avec l’égo dont le propre est de faire du bruit, nous nous plaçons devant une contradiction qui rend la tâche très malaisée. Mais si nous cherchons une rencontre d’amour, nous changeons de plan. Les écrits des mystiques de toutes les religions se rejoignent là-dessus pour en témoigner. 

Dans les présentations de son livre Écouter le silence à l’intérieur, Thierry Janssen raconte une courte expérience de ce type qu’il vécut grâce à un marteau-piqueur. Il était en train de travailler et se trouvait en retard sur son emploi du temps. Pour ne rien arranger, des travaux dans la rue en bas de chez lui l’empêchaient de se concentrer. Emporté par une nervosité et une négativité de plus en plus grandes, il se rappela de respirer lentement en ouvrant son cœur pour aimer ce qui se trouvait là. Et alors quelque chose s’ouvrit en lui : un silence au-delà de tout bruit et l’englobant. « Je suis devenu silence, et tout était dedans » dit-il. C’était en quelque sorte une écoute sans écoutant sans séparation entre le sujet et l’objet, lui et le marteau piqueur. Ce silence de vie est d’une autre nature que notre silence ordinaire.

Il n’est pas forme, il n’est pas un silence façonné par les ciseaux du son, un silence emprisonné entre deux pensées ou deux mots comme un arbre urbain dans son carré de terre cerné par le béton. Non, il est incréé, il est simplement, comme Dieu se dit « Je suis », quelque bruit qui surgisse au milieu de lui. L’espace n’a ni commencement ni fin, il donne une place dans laquelle se trouvent des objets et que nous enlevions un fauteuil ou en rajoutions un dans notre salon, il n’en est pas affecté, même si le fauteuil est une pure merveille. De la même façon, le silence abrite les sons. Et alors que paroles et pensées ont un commencement et une fin, le silence est l’éternité ou plutôt le non temps. Le temps c’est ça, justement, un commencement qui va vers une fin. Sans temps, que reste-t-il ? Je suis. Que du présent. Dans cette vacuité du silence, ni le mensonge ni l’illusion ne peuvent se glisser, ni aucune des limites du temps ou des objets.

L’humain qui a rencontré ou pressenti cet infini fait du silence son unique quête. Il sait que l’homme ami du silence vit libre, comme un enfant dans la spontanéité d’un présent que n’atteint aucun commencement ni aucune mort. Cet humain-là cherche entre tous les bruits et même dans tous les bruits et tous les phénomènes le silence sous-jacent. Comme les Indiens se saluent d’un Namasté qui signifie : Je salue Dieu en toi, ou encore je salue l’éternel dans ton éphémère, l’universel dans ta particularité, je salue la perfection dans ton imperfection, ce chercheur dit Namasté, je salue en toi le silence dans ta parole, le silence d’où surgit ta parole.

Quelle peut être alors la parole qui prend exactement et directement naissance dans le silence ? C’est un silence fait son, une parole d’autorité devant laquelle la tempête et la mort s’inclinent parce que sa voix a tout créé. On peut rapprocher cela du big bang, ou en français ce « grand boum » qui a surgi du silence. Dans la Genèse d’ailleurs tout commence par une parole : « Dieu dit. » Jean au début de son évangile développe ainsi : « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu. » Il ajoute : « Dieu a fait toutes choses par lui. » Or si on admet que tout, nous, les mondes et les univers, tout est un sans qu’il y ait de temps, ce silence et cette puissance du verbe sont les mêmes aujourd’hui et au commencement. Les implications de cette évidence sont colossales et merveilleuses pour notre monde déchiré. Nous avons vu que notre parole et notre silence habituels peuvent déjà être puissants, alors qu’ils sont passagers. S’ils appartiennent à ce qui demeure, quels seront leur pouvoir ?

 

Ça va pas la tête?

On a un panaris ou on n’en a pas. La distinction est facile, me disais-je dans le métro. Mais pour la question Ça va pas la tête? qui porte essentiellement sur la santé mentale, la frontière n’est pas si nette. En vérité, ça va plus ou moins bien selon les gens, selon les jours. Comment faire la différence entre un chagrin qui dure un peu et une dépression ? Entre un caractère méticuleux et une attitude névrotique ? J’en étais là de mes pensées quand une jolie jeune femme empêcha la fermeture des portes et s’engouffra dans le wagon. Elle était hors d’elle, volcan d’invectives. En parfaite synchronicité avec mes réflexions, elle était en train de péter un câble. Ce qui m’interpella fut la réaction des passagers. Un homme près d’elle tenta patiemment de l’apaiser, un autre la prit à partie avec grande colère. Je m’éloignai du centre névralgique. Dans ce métro aux wagons sans séparations, l’ensemble de la rame se tut, soudain attentive à ce qui se passait là. Un grand nombre de sourires entendus s’échangeaient, quelques commentaires fusaient en aparté, des écouteurs un moment retirés furent ostensiblement réinstallés dans les oreilles. Ce disjonctage résonnait en chacun d’entre nous. En fait, cette question nous concerne tous, conclus-je in petto tandis qu’elle continuait d’occuper l’espace sonore. A cet instant, un SDF explosa qu’elle ferme sa gueule avant qu’il la lui pète parce que lui était bien plus malade qu’elle et qu’il embêtait personne avec ça. Qu’est-ce donc qu’une tête qui va bien ? Pourquoi se met-elle à aller mal ? Par quoi la soulager ? Prouesses, bugs, réglages… Commençons pas nous intéresser au mot « mental » et voyons quelles pistes nous ouvre l’étymologie.

Ce mot vient d’une racine *mem/men indo-européenne qui a aussi donné le nom mémoire, et ça m’a ébahie, je vous dirai pourquoi. En latin selon le dictionnaire de Alain Rey, mens signifie intelligence, fait de penser. Ce qui est mental est donc du domaine de l’esprit, ses synonymes seront intelligence, esprit. Dans la famille du mental, on trouve le menteur, son mensonge et son démenti et aussi le dément, privé par sa démence de l’usage d’une pensée saine. Celui qui entretient habituellement des pensées positives et philosophes est doté d’une bonne mentalité. Le mental, c’est le lieu de nos pensées. C’est un lieu virtuel, si bien que si par exemple nous entreprenions des travaux mentalement, notre voisinage n’en serait pas gêné. En même temps, rien n’étant sans effet, on n’est pas sûr qu’on puisse penser n’importe quoi en toute innocuité pour nous ou pour les autres. Comment savoir ?

Il pourrait être assez facile d’en savoir davantage sur nos pensées si nous nous y intéressions : il suffirait d’être attentif à nos paroles avec ou sans voix. Notre activité cérébrale passe par le mot. Aujourd’hui on reconnait dans les mœurs animales ou végétales beaucoup de formes de langage par des sons, par des mouvements d’ailes, par des émissions chimiques. Mais aucune de ces méthodes ne semble aussi développée que nos langages articulés : un dictionnaire de langue courante compte environ 60 000 entrées chez les Chinois, chez les Anglais et chez nous aussi. Même si nous n’en pratiquons qu’un dixième en moyenne et parfois moins, aucun animal ne possède un tel vocabulaire. Il faut un certain développement du cerveau pour emmagasiner ce pactole qui peut aller jusqu’à 200 000 mots, et une belle mémoire aussi (rappelons-nous que justement, le mot mémoire vient de la même racine que le mot mental). Et comme en plus il faut savoir agencer les mots, utiliser les temps et la logique, il faut à notre intelligence une capacité de raisonnement. En somme, nous savons que nous pensons parce que nous parlons, et réciproquement. Dans un cercle vertueux, mieux on maîtrise la langue, plus nos capacités de penser finement s’aiguisent. D’ailleurs les singes ne peuvent apprendre que quelques dizaines de mots et les nourrissons naissent sans la capacité de parler.

Le mental est donc une preuve d’évolution. Il est très utile pour réfléchir, concevoir, mettre en œuvre, c’est un bon vecteur de l’intelligence. Voyons rapidement à quoi on l’utilise. Ne dit-on pas de certaines personnes qu’elles sont des « grosses têtes » ? Je ne sais pas si l’idée de la roue est le résultat d’un raisonnement ou le fruit d’une intuition fulgurante, mais en tout cas pour la construire, la relier à l’objet qui devait rouler, il a fallu penser. On peut dire la même chose de toutes les découvertes des sciences et des techniques : qu’il y ait eu une intuition, une erreur, un rêve, un hasard, peut-être, mais après, il a fallu du mental, et un mental assez clair et délié pour en tirer parti. C’est donc à lui que nous devons beaucoup du confort de la vie moderne : l’eau courante et chaude, le chauffage central, le TGV, l’avion, le GPS, la télévision et internet entre autres. C’est lui qui va dans l’espace et lui qui fabrique la robotique domestique, une de ses plus récentes trouvailles utiles à chacun de nous. Vous savez, la robotique domestique, c’est cette science qui crée des robots capables de passer l’aspirateur en notre absence. Ils prépareront nos chaussons, feront bouillir l’eau pour notre infusion et s’inquièteront de notre journée d’une voix présélectionnée. Quelles que soient nos questions sur l’actualité ou tout autre sujet, ils en auront la réponse: il sont connectés. Le robot domestique est une prouesse de l’intelligence et si ça vous intéresse, il existe déjà. C’est une fille, elle mesure 50 cm et elle s’appelle Kuri.

Dans la banalité de notre quotidien, sa pertinence est aussi indispensable pour une vie agréable. Dresser une liste des courses rationnelles et se souvenir de la lire, savoir réserver un billet de train ou dessiner avec pertinence le plan d’une cuisine. Apprendre, étudier, spéculer, philosopher. Comprendre. Nous avons donc recours au mental dans de nombreux domaines, jusqu’au domaine affectif. On pourrait estimer que les émotions et les affects ne relèvent pas des compétences du mental, mais les psychologues sont d’un autre avis. Ils insistent même aujourd’hui sur la nécessité de proposer aux petits à peine balbutiant des mots à mettre sur leurs émotions, ça les aide à s’y retrouver dans le magma de leurs ressenti.

En effet, nommer les choses leur définit une place et les éclaire et cela n’est pas réservé au premier âge. C’est le fondement de la recherche historique comme celui de la psychanalyse. D’ailleurs dès la Genèse, Dieu demande à Adam de donner un nom à chaque animal qu’il lui propose « d’assujettir », « pour voir comment il les appellerait », c’est-à-dire ce qu’il avait compris de chacun d’eux. Adam se rendit compte qu’il n’avait pas de pareille au terme de cette démarche d’élucidation. Elle l’avait rendu prêt à rencontrer son féminin.

Une autre des aptitudes du mental est d’être capable d’ajouter une interprétation à ce qui est, de savoir déduire, extrapoler. Par exemple si nous voyons une main au bord d’une vignette de BD, le mental nous dit que tel personnage tout entier est en train d’intervenir. Notre esprit a dû le reconstituer puisqu’il est hors cadre et que nos yeux ne le voient pas et grâce à ça nous comprenons l’histoire. De même selon l’exemple du philosophe Alain, nous identifions un dé comme ayant six face alors que nos yeux n’en voient que trois. Dans toute démonstration scientifique ou mathématique, l’esprit se sert d’éléments connus, même abstraits, pour avancer. Le mental aime comprendre, et s’il doit chercher, il aime chercher. L’exemple type est celui des « expériences de pensée ». Il s’agit d’imaginer certaines conditions pour raisonner et conclure comme si c’était prouvé de facto. Cela n’est pas réservé aux farfelus puisqu’il y a 4000 ans, Zénon en commit plusieurs plus connus sous le vocable de « paradoxes » et qu’elles ont fleuri au cours de l’histoire, de Descartes et Galilée à la mécanique quantique. Quel est la base commune de toutes ces utilisations du mental ?

L’assiette commune du travail du mental, c’est l’information. Pour commencer il lui faut des mots, du vocabulaire et une connaissance préalable. Pas de liste de course sans référentiel dans notre mémoire, pas de raisonnement possible à partir de rien. Il peut s’agir d’informations qu’il a en stock dans sa propre mémoire et dans ce cas il se nourrit de lui-même, mais l’information de base passe par nos cinq sens. Depuis notre origine leur rôle est de nous mettre en communication avec l’extérieur avec pour mission d’assurer notre survie. Ensuite le traitement adéquat de ces informations déterminera l’attitude adaptée. Dans les cas extrêmes, ça donne fuir, attaquer ou faire le mort. Dans le quotidien, ça donne : feu rouge, arrêter sa voiture ; odeur de brûlé, éteindre sous la casserole. Les sens fournissent au mental le matériau nécessaire au jugement et le jugement s’exerce d’abord pour que nous survivions, même dans ces deux exemples anodins. Vraiment utile, le mental. La réponse à la question ça va pas la tête ? c’est donc : « Si, très bien merci ». Quelles raisons l’amènent donc à cesser de l’être ?

La réponse est simple : quand la tête va bien, c’est que ses pensées sont adaptées à la situation. Qu’il s’agisse de raisonnements complexes, du quotidien ou de situations de survie, le mental est en phase avec le présent. Par conséquent, chaque fois qu’il nous emmènera dans une situation inadaptée au moment présent, ça n’ira plus. Les raisons de ce décalage entre nos pensées et le moment que nous vivons sont hélas nombreuses.

Il y a bien sûr le bug avéré et facile à détecter. « Ah! Ptit cordonnier qu’t’es bête, bête, Qu’est-ce que t’as donc dans la tête, tête?  » chantait la belle à son amoureux aux neurones apparemment grillés. On voit aussi cela dans les pathologies, comme celles des conséquences d’un traumatisme. Le cerveau bloqué redonne comme un disque rayé toujours la même réponse négative à un stimulus différent, qu’il s’agisse d’une bombe ou d’un pétard, de la vie réelle ou d’un cauchemar. Cela n’est pas réservé à l’humain. Mon chien venu de la SPA et qui n’avait rien d’un chasseur, courait tout tremblant sous une table au moindre feu d’artifice. Et c’est parce qu’il n’y avait pas de trou…

Supposons maintenant que nous soyons dans un moment où nous devons nous déterminer. Nous cherchons l’appui de notre intelligence et demandons à notre mental de nous projeter dans l’avenir ou le passé. Dans le passé pour tirer parti de nos expériences et transformer nos erreurs en leçons, dans l’avenir pour analyser les conséquences de nos choix. « Lequel de vous, s’il veut bâtir une tour, ne s’assied d’abord pour calculer la dépense et voir s’il a de quoi la terminer, de peur qu’après avoir posé les fondements, il ne puisse l’achever ? » demande le Christ dans Luc tandis que Lao Tseu conseille d’envisager jusqu’au bout les répercussions de chacune de nos décisions, au besoin en les grossissant, pour faciliter le discernement. Cette démarche s’apparente d’ailleurs aux expériences de pensée dont nous avons parlé en science ou en philosophie. Seulement, autant ce pouvoir de projection de notre mental est utile quand il est contrôlé et sert notre discernement, autant il est néfaste quand il se met en action tout seul, par défaut, déconnecté de son rôle pratique. Or c’est ce qu’il ne cesse de faire : on ne sait pas pourquoi, il s’emballe. On se surprend donc à redouter l’avenir, à ressasser le passé sans profit. Les neurosciences expliquent que si une gazelle se trouve devoir fuir un lion affamé, elle éprouve exactement la même émotion que nous si ça nous arrivait : elle a peur. Mais ensuite, elle part brouter et toute au plaisir de l’herbe, elle oublie le lion qu’elle a semé. Par contre, nous, nous n’irions pas tranquillement boire un pot cinq minutes après avoir semé notre prédateur en appréciant simplement la saveur du liquide dans nos papilles. Nous nous repasserions le film plusieurs fois, émotions incluses parce que c’est un bon moyen de chercher des solutions pour ne plus nous retrouver dans cette situation.

Hélas, on sait maintenant que pour le cerveau, la pensée colorée par l’émotion du danger est de même puissance que le danger lui-même : le cerveau a la capacité d’harmoniser notre équilibre chimique avec nos pensées, c’est une loi de l’adaptation. Chaque fois qu’on repense au danger, le cerveau met en route les mêmes circuits de sauvegarde que si le danger était là. Il épuise le corps et l’esprit en se réglant constamment sur stress et urgence de survie. Chaque fois que nous utilisons de la même façon notre cerveau, nous façonnons notre mental de la même façon. Nous créons des sortes d’autoroutes par lesquelles nos pensées et nos émotions vont toutes seules. En fin de compte, d’autres situations de la vie sont raccrochées à ce fonctionnement dès que surgit la moindre analogie et nous engrammons des pensées et un comportement préjudiciable à notre santé physique et mentale. Ainsi, à force de fuir ce lion imaginaire ou d’évoquer une ancienne période difficile, nous nous plaçons dans un danger réel entièrement fabriqué par notre distorsion. Il faut donc d’urgence sortir le mental de ce parasitage.

Une autre raison du mauvais usage de notre pensée pour notre bonheur de vivre tient à la qualité de l’information dont nous disposons. Parce qu’on peut en avoir trop ou pas assez… Un jour sur un bateau de guerre, un matelot donna l’alerte : d’étranges taches assombrissaient un coin de l’écran des radars nouvellement reçus. « Qu’est-ce que c’est ? « Rien, du brouillage sans doute, » certifia le capitaine qui n’avait jamais vu de radar de sa vie. C’était Pearl Harbor. Le déchiffrage de ces zones perturbées sur l’écran aurait permis l’évacuation de milliers de soldats avant l’arrivée des avions mais le cerveau du capitaine n’était pas configuré pour traiter correctement ces informations visuelles. Il était ignorant, sans référentiel.

De même, une information surabondante et inadaptée nous égarera. Notre mental est avide d’informations, il a horreur du vide, toujours prêt à s’activer. Or si nous emmagasinons trop d’informations, si nous menons trop d’activités à la fois, nous saturons. Dans un atelier, il vaut mieux avoir peu d’outils, savoir où ils se trouvent et comment s’en servir, plutôt qu’un fouillis d’objets même venus d’autrui et dont on ne sait pas quoi faire. Finalement tout s’empile en pagaille sans profit pour personne, et je sais de quoi je parle ! Ainsi des informations que nous recevons. Sommes-nous sûrs de n’entreposer que des pensées utiles à notre bien-être, ou alors sommes-nous dépositaires d’un fatras inutile et non contrôlé qui nous embouteille et nous empêche de penser de façon adaptée à notre présent, c’est à dire à notre présent à nous et non pas à celui de tous les entreposeurs ?

C’est extrêmement difficile parce que notre mental travaillant exclusivement à partir d’informations mémorisées, il est intrinsèquement dépendant du passé (rappelons la sagesse de l’étymologie qui donne à mental et mémoire la même racine). Comme il pense avec des mots qu’il a appris, comme il raisonne à partir d’informations qu’il possède déjà, il bégaye : quelle que soit la nouveauté de la situation, il risque de nous resservir de vieilles solutions. Nous devenons extrêmement prévisibles et peut-être nous passons à côté d’opportunités que nous n’avons pas décelées. Ce n’est pas tout : nous portons l’héritage ancestral de plusieurs générations, transmis par notre éducation et directement par nos gènes au même titre que la forme de nos mains. Vous voyez donc le tableau ? Si nous avons un problème à résoudre en 2020, notre mental, même en pleine santé, est programmé par défaut pour nous ressortir non seulement sa conclusion de 2008 mais une solution du XVIIième siècle à peine remastérisée ! D’où l’importance de chercher toujours de nouvelles informations dans tous les domaines et de veiller à leur qualité.

D’autre part, le défaut de traitement de l’information vient de ce que nous avons donné à notre pensée des responsabilités dépassant ses capacités. Le mental est alors condamné à faire de son mieux dans un domaine où il n’y connaît rien… Dans le management, c’est comme ça qu’on se débarrasse des collaborateurs dont on ne veut plus, car l’erreur est fatale. En France, une des causes de cette torsion pourrait bien venir de Descartes. Il avait disqualifié les sens en observant qu’on ne peut leur accorder confiance. Notre vue nous convaincrait par exemple qu’au pied d’une haute tour ne se promènent plus que des fourmis sur la terre ou que la cire chaude et liquide ne saurait être la même chose que la cire froide et figée. Il en déduisit que « nos sens nous trompent », nous qui ? notre mental. Cependant disait-il, si nos sens égarent notre jugement, le jugement, lui, demeure actif. Poussant son raisonnement, Descartes imagine un malin génie qui le tromperait sur tout jusqu’à l’essentiel : l’univers, son corps etc. Eh bien s’apercevant ou non qu’il est trompé, peu importe, le mental serait toujours là quand même. Descartes affirme donc en parlant du malin génie « Qu’il me trompe tant qu’il voudra, il ne saurait jamais faire que je ne sois rien, tant que je penserai être quelque chose. » Ce raisonnement l’a amené à conclure par une phrase désormais célèbre : « Cogito ergo sum, je pense donc je suis. » On ne saurait mieux exprimer le collage entre notre être et notre pensée, ou dit selon une terminologie bouddhiste, notre identification.

Cette affirmation qui a marqué notre civilisation occidentale depuis qu’elle a été dite donne au mental un statut exorbitant. Non seulement nous avons une tête, mais il n’y a qu’elle. Puisque les sens et même les sentiments sont discrédités, c’est du mental que dépend l’être. La connaissance que « nous sommes », c’est lui qui nous la donne, ni le corps, ni le cœur… Ce surclassement a hissé le mental à des hauteurs qu’aucune civilisation n’avait encore connues et son hypertrophie est devenue vertigineuse puisque même l’existence de pensées erronées ne le déclasse pas. Pourtant des pensées et des raisonnements erronés nous conduiront forcément à des actions erronées, c’est imparable.

Montaigne préférait une tête bien faite que bien pleine mais nous, nous sommes souvent dans la configuration inverse : notre tête est plutôt pleine que bien faite. A force, s’élèvent dans notre esprit non pas une pensée claire mais plusieurs pensées superposées dans un brouhaha incessant. Comme dans un tableau de maître certaines formes sont claires sur le devant de la scène, et jusqu’à l’arrière plan s’accumule une foule de figurants de moins en moins distincts, ainsi de nos pensées. Nous pouvons en avoir deux assez fortes à la fois, et d’autres en nombre de plus en plus indistinctes. A y faire bien attention, quand nous croyons ne pas penser, le silence n’est toujours pas là. Cette confusion dévoilée nous indique un défaut dans notre programmation : nous savons ranger une serpillère et ne plus y penser quand nous l’avons passée, ne savons pas ranger notre mental et nous reposer. Nous pensons en nous promenant, nous laissons la télé pendant que nous conversons, nous calculons nos fins de mois en faisant l’amour. Le mental devient source de désordre, il n’est plus à sa place de serviteur du présent.

Au lieu de servir, il devient le maître, il ne se laisse pas mettre de côté, il s’impose, il s’incruste, il s’embrouille et nous embrouille. Nous l’avons mis en position de se mêler de tout, même de ce qui ne le regarde pas. Il s’est mis à remplacer notre cœur et même le traitement impartial es informations de nos sens. C’est comme ça que l’on peut finir par inverser la sentence de Descartes. Nos sens nous trompent, certes, mais nous le leur rendons bien, nous trompons nos sens. Par exemple, nous rencontrons quelqu’un de notre connaissance. Il apparaît à nos yeux et aussitôt notre mental nous présente sa fiche assortie de commentaires. Français, né un 1er janvier (tiens, c’est drôle), air très fatigué (c’est moche) , travail : intérim (c’est nul ça, autrefois il n’y avait pas tant d’intérim) , enfants : quatre (quelle idée) , situation familiale : en train de se séparer (il l’a bien cherché ou c’est pas trop tôt), etc. Le nombre d’informations que nous déroulons sur quelqu’un que nous voyons est proprement incroyable et rarement totalement bienveillant. Les informations de nos sens sont ensevelies sous cet amoncellement. Finalement, nous voyons plutôt l’idée que nous nous faisons de la personne qu’elle-même. C’est appauvrissant, il n’y a jamais que nous…

Certes, cela nous rassure car l’inconnu fait peur, mais c’est une mauvaise habitude à plusieurs titres. D’abord, nous en arrivons à ne plus regarder l’autre que distraitement, et en plus, c’est inefficace. Quoi que nous pensions et même si notre fiche est longue, notre cerveau manque définitivement d’informations sur autrui. Il suffit de voir comment nous manquons d’informations déjà sur nous, et comment régulièrement les voisins d’un terroriste ou d’un serial killer tombent des nues en apprenant la vérité. Ne lui aurait-on pas donné le bon Dieu sans confession ? Ce fichage interne est donc improductif, le cerveau se fatigue pour rien… et il travaille tout le temps parce que nous appliquons ce système à tout ce qui nous entoure. Les gens, mais aussi les situations et les évènements.

Du coup, nous n’échappons pas nous-mêmes à cette invasion du mental. Nous nous jugeons, nous nous limitons, nous nous tyrannisons en fonction de nos croyances. Nous aurions peut-être envie d’aller passer les vacances dans un camp de naturiste mais une voix intérieure nous demande si ça va pas la tête, nous aurions peut-être envie de devenir communiste ou d’entrer dans les ordres, mais ça ne s’est jamais fait dans la famille, ça va pas non plus. Dans notre tête c’est la guerre civile. Comme nous ne voyons plus l’autre tel qu’il est, nous ne nous voyons plus non plus dans notre vérité et nos aspirations naturelles.

Ensuite, nous suivons les ordres et les désordres de nos pensées. En un mot, nous sommes devenus littéralement idolâtres. Nous vivons courbés dans l’obéissance à une entité que nous avons fabriquée et à laquelle nous avons donné plus de pouvoir qu’à nous. Nous ne sommes plus qui nous devrions être. Or la démarche même de prolifération conceptuelle, comme dirait Bouddha, fausse la réalité et nous épuise. En vérité, nous vivons dangereusement dans un monde d’illusions que nous prenons pour vrai et qui n’est que notre petit monde à nous.

Ainsi s’explique que plus nous vieillissons, plus la fatigue et la souffrance de tous nos dysfonctionnements deviennent visibles. Indépendamment des maladies mentales avérées, quels sont les signes d’un esprit fatigué et mal portant ? Il devient confus, il passe du coq à l’âne en paroles et dans nos pensées, il ne nous aide plus à finir ce qu’il nous a fait commencer, de nombreuses situations le plongent dans l’inquiétude et la nervosité. Nous nous montrons indécis, distraits, agités, dispersés. Comment vivre tranquille en effet quand notre cerveau ne met plus en place de réaction adaptée aux stimuli extérieurs ? Dès lors nous sommes nombreux à glisser sans même nous en rendre compte vers l’alcool, le sexe, la drogue, le médicament, la migraine, jusqu’à l’insomnie, la maladie, jusqu’à l’égarement diagnostiqué. Selon l’OMS, « avec le vieillissement de la population mondiale, le nombre de personnes atteintes de démence devrait tripler et passer ainsi de 50 millions actuellement à 152 millions d’ici à 2050. » D’ici dix ans, les conséquences financières de ces troubles devraient selon elle s’élever à 2000 milliards de dollars par an!

Comment donc soulager notre pauvre tête ? Premièrement, en lui ouvrant les yeux. Elle n’est pas responsable de tout, et en réalité, elle n’a pas l’exclusivité du pilotage de notre vie. Je pense donc je suis, ce n’est pas exact parce que nous ne sommes pas simplement de la pensée et nous identifier à notre pensée serait simplement une erreur. Les Chinois disent que nous avons trois centres, trois tantsien : un dans la tête, un dans le cœur un dans le ventre, et tout le monde est d’accord que nous sommes faits d’un corps et d’un cœur en plus de notre tête.

D’ailleurs le matin quand nous nous réveillons après une nuit d’absence de pensées, nous ne sommes pas morts ! Si nous ne vivions que par le mental, son chômage devrait nous tuer, or en général c’est le contraire et nous nous sentons mieux et nous ne doutons pas un instant que nous sommes en vie. Même, avant que notre pensée nous rappelle nos rendez-vous et la météo, nous avons parfois quelques secondes de pur sentiment d’être, avant toute activité cérébrale. Que s’est-il passé ? Nous avons dû laisser le corps se régénérer à sa façon car il nous a mis KO pour nous défatiguer.

En vérité le mental n’est pas plus fort que le corps, c’est plutôt l’inverse. Décidons, pour voir, de ne jamais dormir ni faire pipi. Impossible ! Le corps est doté d’une telle sagesse qu’il a confié ses fonctions vitales à un système qui échappe à la pensée et la dépasse. Citons pêle-mêle la respiration et les battements du cœur, la circulation sanguine, le renouvellement cellulaire, la digestion, l’horloge biologique et même l’excitation sexuelle. Aujourd’hui il est prouvé que le ventre possède deux cents millions de neurones en relation constante avec le cerveau : c’est en lui que siège notre intelligence vitale, plus rapide et habile que la tête. C’est là le lieu de l’océan d’énergie qui rassure et stabilise bien mieux qu’un commentaire. Mais combien d’entre nous vivons ancrés sur la terre, attentifs aux sensations et conscients que le corps est notre première maison ? Nous sommes habitués à travailler du chapeau, pas à consacrer du temps au corps pour découvrir ses mystères et ses possibilités.

Une fois diagnostiqué le degré de notre éloignement du corps, comment rétablir l’harmonie entre le corps et l’esprit ? La simple attention à nos sensations qui nous ramène au corps, repose notre esprit. Les neurosciences ont en effet établi que la zone qui s’active dans le cerveau lors de l’attention aux sensations désactive automatiquement le lobe frontal, lieu du raisonnement et de la parole. Penser ou sentir, il faut choisir. A vrai dire en occident, le choix est souvent fait par défaut et la découverte de notre corps pourrait aussi bien porter le nom de conquête. Comment nous rééduquer ? Le repos, l’exercice physique, l’attention à la nature et au souffle sont des façons de revenir à notre conscience du corps et au contact du présent. Ne l’oublions jamais et quoi que nous fassions dehors, restons dedans à la fois. Prenons conscience que même lorsque notre tête est au repos, nous sommes vivants dans notre corps. Restant avec Descartes disons donc : Je sens donc je suis.

L’autre victime de notre mental hypertrophié c’est le cœur. Quel dommage ! Nos plus grands moments de bonheur, ceux dans lesquels nous nous sommes sentis intensément vivants, ne sont-ils pas les moments auxquels il participait ? Si on excepte des instants singuliers comme l’exultation d’un Archimède dans sa baignoire, s’écriant Eurêka en brandissant son savon, ce n’est pas en général la pensée qui donne l’envie et la joie de vivre, c’est l’amour. Comment donc avons-nous fermé notre cœur, notre source de joie ? En l’oubliant, et en oubliant d’aimer ce qui est la même chose. En remplaçant l’élan du cœur par la pensée. Le feu ne brûle qu’avec de l’air et la flamme s’éteint sans oxygène. Quand le cœur est fermé, la flamme de l’amour s’éteint tout aussi invariablement qu’une bougie sous l’éteignoir. L’envie de partager une joie, l’élan de compassion devant la souffrance d’autrui s’étouffent si bien que le feu dépérit sous le boisseau de notre mental. Il y a fort à parier qu’au fur et à mesure de notre glaciation, comme l’abominable reine des neiges, nous rirons moins, partagerons moins, devenant aussi insensibles aux souffrances d’autrui que parfois aux nôtres… Nous serons moins vivants.

Est-ce qu’au moins un cœur atrophié est utile au mental ? La réponse est non, car le cœur unit mais le mental sépare. En conséquence, moins nous avons de coeur, plus nous souffrons de séparation et plus nous obligeons notre mental à se défendre. Pour rétablir l’harmonie en nous et nous redonner un esprit tranquille et performant, il faut donc descendre de notre tête, décroûter le cœur, remettre en circulation la voie entre le cœur et l’esprit. Mais comment ? Les anciens considéraient que c’était chose difficile et ils n’y allaient pas par quatre chemins. Une seule solution pour quitter le mental, disaient-ils : le déboulonner, décapiter la pensée. Perdre la tête. Liquider le penseur. Parce que ce qui se passe ensuite, c’est le retour à la jouissance du présent sans filtre.

Ainsi s’explique les images de Bouddha au crâne décalotté remplacé par des constellations et les tankas tibétaines où les divinités tiennent dans la main un crâne renversé. En Europe, des dizaines de vitraux, de sculptures et de vies de saints racontent l’histoire de martyres dits céphalophores, c’est à dire qui portent leur tête entre leurs mains pendant un bon moment avant de mourir. Saint Denis traversa tout Paris avec sa tête entre les deux mains, accompagné de quelques copains dans la même situation, avant de s’arrêter là où l’on édifia sa basilique. Amiens, Béziers, Angoulême, Besançon, Limoges et bien d’autres villes vénèrent en France leur saint céphalophore, comme si chaque ville voulait donner le même conseil : si tu veux guérir, débarrasse-toi de ta tête et de ce qu’il y a dedans ! Descends-la au niveau du cœur. Certains vitraux sont encore plus précis, comme celui de l’église de Saint François Xavier qui montre dans sa sacristie des anges déposant un soleil à la place de la tête manquante.

La même invitation figure encore dans le tarot de Marseille, qui présente une carte nommée la Maison Dieu. Deux personnages sont précipités tête la première hors d’une haute tour foudroyée en son sommet. On interprète en général assez négativement ce tirage, présage de catastrophes diverses, qui ne signifie pourtant pas autre chose que « descends de ta tête, atterris ! » En bas en effet s’ouvre un espace immense symbolisé par un désert. Tout reste à explorer dans l’espace délivré de l’enfermement mental. La maison de Dieu n’est pas d’abord la tour mais l’espace… Reste à gérer la chute. On trouve une version plus ésotérique de ce même conseil dans un vitrail de Sainte Barbe tenant une tour dans sa main. La tour, c’est le lieu étroit et redoutable où dans les contes, il est d’usage d’enfermer la princesse. C’est une métaphore de notre mental qui tourne en rond dans le donjon de notre crâne. Si on peut tenir une tour sur sa paume ouverte, c’est qu’on n’est plus enfermé dedans mais qu’on ne s’en est pas débarrassé.

L’iconographie ancienne dans sa diversité nous indique clairement que pour nous dévisser du mental il faut une force supérieure : la foudre, la puissance divine, seule capable de vaincre notre addiction à la pensée (dans les vitraux, ce sont de saints qu’il s’agit, en relation directe avec Dieu et c’est sans doute l’exploit de la descente de la tête au cœur qui fait d’eux des saints). Mais de nos jours et sans lien avec aucune religion, sir Harding a écrit un livre au titre de Vivre sans tête, qui décrit pratiquement et laïquement comment nous débarrasser de cette tête par de petits exercices ludiques. Le principe le plus simple étant de décider que puisque nous ne voyons pas notre tête quand nous nous regardons sans miroir, nous n’en avons pas. Quant au miroir, il est déconsidéré de par son rendu différent selon la distance où nous le plaçons. La suppression de notre tête opérée, nous ne devenons pas aveugles mais ce ne sont plus nos yeux à nous qui voient l’extérieur à travers notre mental à nous. Une vision neutre et globale s’installe, débarrassée des oripeaux de nos avis et du passé et du futur. Pour le dire autrement, cela voit. C’est une expérience sans acteur. Demeurent le cœur et le corps.

Une telle modification dans la façon de voir physiquement entraine une autre modification de taille. Le mental privé de son siège est en chômage technique et ne s’active que quand on fait expressément appel à lui, et nous ne mourons pas pour autant. Cela génère un bouleversement dans notre façon de « voir les choses » dans tous les sens du terme. Notre renaissance avec une vie sans tête acte la mort de l’ancienne façon d’être. » Il n’est pas question de nous suicider, ni de devenir des écervelés  –  le mental est bien trop pratique et utile. Il s’agit juste de déplacer l’égo ou le penseur du poste de commandement pour le remettre à une place utile et adaptée à notre bien-être. Tel est le message des décapités des vitraux, dans la lignée de la phrase de l’évangile : « Celui qui ne renonce pas à lui-même (c’est-à-dire à l’idée qu’il s’en fait) n’entrera pas dans le royaume des cieux.

Comment faire ? Puisque le propre du mental est de parler, les religions et aujourd’hui des sages, des médecins, des coachs et quasiment n’importe qui, nous disent de nous tourner vers le silence sous-jacent aux pensées. La contemplation, la prière, la méditation. On trouve maintenant des centaines de forme de méditation à pratiquer régulièrement. Depuis l’espace stable et non mouvant du silence sous-jacent, sommes-nous capables d’observer notre histoire sans nous identifier à elle? Simplement en observant le flux de nos pensées et ce qui demeure avant et après qu’elles n’apparaissent? Lorsque nous découvrons peu à peu que nous ne sommes pas réduits à cette activité de penseur, que lorsque nous ne pensons pas, nous sommes quand même, un espace de réconciliation s’ouvre. Mais qu’est-ce que c’est ?

C’est une autre dimension, non confinée dans le temps qui passe, ni limitée par des objets. Si nous faisons l’expérience de cet espace déployé, lorsqu’une pensée s’élève au sein du silence, elle n’est plus la marionnette de ce temps qui la condamne à mort, mais la force intelligente du non-temps que les Hébreux nomment « Je Suis » et Maharshi « le Soi ». Alors si des paroles surviennent pour que la lumière soit, la lumière sera, et ce sera bon. Il ne peut pas en être autrement. Notre mental dans son petit espace a déjà un pouvoir de création positive ou destructrice mais il porte les limitations de sa finitude. La pensée surgie de l’espace sans commencement ni fin est nourrie des flux infinis qui la traversent. Sa puissance et sa bienveillance portent la marque de son origine et son pouvoir de création est incommensurable. Y a-t-il plus grand pouvoir que le tout ?

Une fois que notre mental a constaté que sa mise au repos n’est pas sa mise à mort, il est rassuré de ne plus avoir à tout porter à tort et à travers. Ainsi peu à peu, baigné dans cet espace de conscience universelle, il guérit de son épuisement et de ses dysfonctionnements, nous guérissons aussi. Le fini et l’infini se pénètrent et miracle, nos pensées prennent un éclat nouveau qui vient de l’absolu. Notre tête délivrée se porte comme un charme et dans le métro, tout est calme.

Une parole impeccable

Une parole impeccable, réflexion inspirée des quatre accords toltèques, de Ruiz.

Au mois de janvier déferlent sur notre planète des quantités de mots agréables, comme une vague qui bientôt s’aplatit. C’est que love-1157272__180janvier est le mois du dieu Janus au double visage, l’un en l’occurrence regardant vers l’année qui s’achève et l’autre tourné vers l’année qui commence, alors, quel que soit le bilan personnel, familial, national ou planétaire de l’année passée, nous nous exhortons les uns les autres à vivre une année meilleure et nos paroles cherchent à en donner l’impulsion. Oui, mais voilà, est-ce que ça marche, et qu’en est-il le reste des mois ? Notre parole est-elle puissante et bienfaisante ? Est-elle impeccable, comme dit Ruiz dans Les Quatre accords toltèques ? Si besoin est, comment nous améliorer ? La question est d’importance parce que nous parlons beaucoup et que nous pensons encore davantage ! Pour y répondre, inspirons-nous des Quatre accords toltèques sans nous y enfermer, et commençons par nous laisser guider par l’étymologie. Qu’est-ce qu’une parole impeccable ?

Le mot parole exprime selon le dictionnaire la faculté d’exprimer sa pensée dans un langage articulé, et il vient de « parabole », c’est-à-dire récit fondé sur une comparaison. Zut de zut ! Nous voilà d’emblée embarqués dans une histoire qui manque de simplicité … J’aurais pensé qu’exprimer ma pensée ce serait aller au but, comme Jésus Christ le conseillait sans ambages : « Que ton oui soit un oui, que ton non soit un non ! » Eh bien il paraît qu’en utilisant la parole, je ne peux dire un oui direct, il faut que je le compare… à quoi ? Quel référent obscur se cache donc derrière le mot oui ? Mystère… Laissons cela pour l’instant et tentons notre chance du côté du mot impeccable.

Là, me dis-je, je vais être à mon affaire, les parties du mot s’ajoutent sagement comme des petits wagons et nous aurons un sens limpide. D’ailleurs, il est plutôt sympathique ce mot « impeccable » : on l’emploie même si souvent qu’il en a reçu une amicale abréviation: « Impec ! » Avec un petit mouvement du pouce en l’air,  nous serons dans une très bonne ambiance. Allons-y donc. Im, ça veut dire ne pas, comme mangeable, immangeable ; et –able ? ce suffixe -able indique la possibilité : mangeable, c’est ce qu’on peut manger, mais si c’est immangeable, on ne peut plus. Et pec ? Tiens, c’est la racine du mot péché ! En gros : impeccable signifie qui ne peut pas pécher. Je ne m’y attendais pas.

Il devient urgent de chercher ce que signifie « pécher ». Très exactement, ça veut dire trébucher (dans pec on retrouve la même racine latine que dans le mot « pied »). Trébucher, d’où se tromper de chemin, manquer sa cible. Une parole impeccable est donc une parole à laquelle il est impossible de manquer sa cible. Le but visé étant immanquablement obtenu, une parole impeccable est une parole de puissance forcément suivie d’effet, une parole magique. Mais on sent bien qu’on aurait du mal à décerner le titre de parole impeccable à une condamnation à mort suivie de l’exécution de la sentence comme de la personne. C’est donc qu’il faut garder aussi à l’esprit le sens commun du mot péché, et considérer comme impeccables seulement les paroles qui ne peuvent être mauvaises, les bonnes paroles, les paroles de vie, celles qui ne peuvent absolument pas contenir de potentiel destructeur, autrement dit des paroles sans péché.

A ce sujet le chapitre des accords toltèques sur la parole impeccable est on ne peut plus clair. Toute parole même la plus anodine, a selon les toltèques un pouvoir magique : magie noire si elle est négative, magie blanche si elle est bienfaisante,  et cette magie s’exerce grâce au consentement que nous lui donnons. On nous dit quelque chose, et nous en « tombons » d’accord. Par exemple d’une façon toute simple, quand on nous a appris à parler, on nous a enseigné comme une vérité universelle que cet objet-ci par exemple table-24763__180s’appelle une table, et nous avons dit: OK pas de problème ! Nous avons appris et retenu la leçon pour la vie. Pouvions-nous d’ailleurs faire autrement ? Pouvions-nous décider que cet objet dit table s’appelle en vérité disons… marsupial ? Nous avons dû obtempérer sous peine d’être amené un jour ou l’autre chez le psychologue ou le neuro-psy – et attention, nous ne sommes toujours pas à l’abri ! si un jour nous l’oubliions, on nous y ramènerait ! Je me souviens qu’un des livres préférés de mes enfants était Le prince de Motordu, de Pef. Vous connaissez ? Ce prince vivait dans un chapeau et gardait un troupeau de boutons, il mangeait des petits bois à s’en rendre salade et tout le monde était content… Il est bien agréable de prendre quelques distances avec les conventions !

Quand nous naissons, la page est blanche. Nous ne nous sentons ni mâle ni femelle, ni Français ni Syrien, nous n’avons aucun sentiment d’appartenance à quoi que ce soit de social, nous ne parlons aucune langue. D’ailleurs nous n’avons aucune parole à notre disposition, notre cerveau n’étant pas assez fini et nous sommes globalement incapables d’être autonomes. Sans les grands, nous mourrions. Donc les grands veillent sur nous, et eux, ils disposent de croyances et de langues, ils ont la parole. Ils vont s’en servir pour nous transmettre ce qu’ils savent de la vie puisqu’on ne peut pas transmettre autre chose que ce qu’on est, ce qu’on croit, ce à quoi on a soi-même donné son accord. Le terme toltèque pour qualifier ce processus de transmission est très dur puisqu’ils le nomment carrément domestication.

Qu’est-ce que c’est exactement, la domestication ? C’est au sens littéral un processus qui permettra à l’objet de la domestication de vivre à la domus, à la maison. Sinon quoi ? Sinon il serait sauvage, donc libre, donc dangereux. Au contraire, bien domestiqué, il deviendra agréable et utile, voire utilisable. Nous exerçons cette volonté sur toute la nature : le loup deviendra chien, voire chien-chien à sa mémère, le cheval sauvage apprendra à supporter sur son dos le poids d’un homme, fût-il pesant et malpropre et il ira dormir dans un petit box obscur etc. Même les éléments naturels seront domestiqués : on endigue et canalise l’eau, on enferme le feu dans un brasero. Qu’en est-il du domestiqué ? Le maître mot de la domestication, c’est « Tais-toi », quand ce n’est pas « Ta gueule ». Le domestiqué dépend de la bonté du dompteur, car le principe de la domestication repose sur la supériorité du dresseur dans un monde où tout est séparé de tout, donc potentiellement dangereux. Parfois on s’en sort bien, parfois non, pas du tout.

Et lorsque l’eau, le feu, la terre et l’air parlent et se rebellent, lorsque le chien mord, lorsque le cheval se cabre et que la terre tremble, nous crions au secours. La chatpeur nous envahit, parce que nous n’avons pas appris à communiquer autrement avec la nature que par la domestication, qui est une forme de destruction de l’identité profonde par le dressage. A l’heure où j’écris ces mots d’ailleurs, par une facétie de la nature, mon chat rebelle m’a profondément mordu la main pour m’exprimer son désaccord avec mon règlement… J’avoue avoir cru bon, une fois qu’il a bien voulu me lâcher, de lui donner quelques claques éducatives et de le mettre dehors.

Il ne s’agit pas ici de dénoncer toutes lois parce qu’il faut bien de l’ordre pour que règne l’harmonie entre les êtres, mais avons-nous toujours fait preuve de discernement ? Ayant personnellement donné notre accord à beaucoup d’impératifs et beaucoup d’interdits de nos sociétés, nous avons peu à peupoliceman-23796__180 et avec la meilleure volonté du monde enfermé nos petits dans de nombreuses autres conventions que l’apprentissage de la langue dite natale. A la même époque que cet apprentissage, nous les avons baignés de « Il faut-il ne faut pas », il faut dire bonjour à la dame, mais il ne faut pas tirer la langue à papa, il faut aller se coucher et tant pis si on n’a pas sommeil, mais il ne faut pas jeter son assiette pleine par terre, quand bien même on voudrait faire comprendre qu’on n’a vraiment plus faim. Les ordres que nous donnons sont souvent des interdictions, tant notre esprit a été habitué au négatif par les ordres et les interdictions de notre famille, nos profs, la société, la religion. C’est normal, un ordre auquel on consent joyeusement, c’est une invitation, une proposition, il n’y a pas de dressage là-dedans. Je me souviens d’une joyeuse chanson de Jacques Dutronc Fais pas ci fais pas ça, très défoulante à entendre.

Une statistique récente affirme qu’un enfant reçoit une centaine d’ordres par jour et qu’il donne son accord à 90 % des ordres qu’on lui donne. Si l’adulte insiste sur les 10%, il obtient la reddition de l’enfant! Eh oui, c’est cela la domestication.

Ce pourcentage étonnant montre la puissance de la parole et aussi l’énormité de la peur que nous inspirons aux enfants mis en demeure d’obéir sans arrêt. Ils ont peur parce que nous sommes très grands en taille, mais surtout parce que même inconsciemment, nous pratiquons la politique de l’amour sous condition. Si tu obéis, tu es gentil, si tu désobéis, tu es méchant. Et si tu es méchant, tu seras puni, frappé, et maman (ou qui vous voulez) ne t’aimera plus, si tu es gentil tu auras un bonbon et un baiser, maman sera contente. Or maman, c’est la grande, elle ne peut pas se tromper et ce genre de paroles entraine deux horribles conséquences : cela imprime qu’il n’y a pas d’amour gratuit et absolu et que tout amour en fait se vend puisqu’un amour conditionnel c’est un amour qui n’est pas donné, mais vendu le prix de la domestication. Et cela enseigne à l’enfant à se désaimer, coupable de ne pas pouvoir toujours être conforme à l’attente des autres. Il n’y a pas que les ânes qui sont sous le régime de la carotte et du bâton. A contrario, plus on aime, plus nos paroles sont impeccables. Aimons-nous assez ? L’amour est-il la principale raison de nos paroles ?

Donc, au fur et à mesure de leur domestication, les Toltèques remarquent que les capacités de résistance des enfants ordinaires se réduisent à leur minimum, vu que le plus important à leurs yeux, c’est l’amour. L’enfant veut être aimé, comme tout le monde, comme tout l’univers, et il apprend à obéir pour être aimé. Rappelons-nous : plus nous avons grandi, plus on nous a instillé de croyances : par exemple qu’il faut travailler dur pour vivre, qu’il faut partir à la guerre si on nous l’ordonne, qu’il faut produire toujours davantage pour que la société fonctionne, qu’il faut croire que Dieu est comme ci comme ça, ou alors que Dieu n’existe pas et que rien ne dépasse l’intelligence humaine. Chaque fois, pour être aimé, accepté, nous avons donné notre accord.

Pour être complets, les Toltèques ajoutent à ces conditionnements toutes les mauvaises paroles prononcées sans volonté éducative, des sortes d’éjaculations sorcièreprécoces libérées par les uns et les autres à la moindre stimulation dans le trop plein de nos émotions négatives que nous n’adressons pas seulement aux enfants mais à tout âge les uns aux autres. Le « Tais-toi tu chantes faux », le « Quel abruti çui-là », le « Vous n’en ferez-rien madame », etc. Et combien de parents ont-ils spécifié à leur enfant qu’ils étaient des « accidents », qu’on n’en voulait pas ? Magie noire.

Ce genre de paroles ne sont que la projection sur autrui d’un point de vue négatif personnel donc faillible. Imaginez-vous un marais. De temps en temps, plop ! des bulles puantes éclatent à sa surface. Eh bien, comme l’air ambiant au dessus de ce marais n’est pas responsable de la bulle de méthane qui l’empuantit quand elle remonte de la vase, ainsi nous nous ne sommes pas responsables de la colère ou du mépris de l’autre : cette colère et ce mépris l’habitent et crèvent la surface mécaniquement, nous ne sommes que l’occasion de cette pestilence. Nous ne sommes responsables que de notre réaction : entendre si malgré tout quelque chose est bon pour nous dans ce qui a été dit, décider comment nous allons nous élever et nous aimer quand même, et puis aimer l’autre aussi puisque l’amour, c’est inconditionnel ou rien… et enfin nous surveiller … Des fois que ce serait nous qui puions ! Nous sommes des occasions les uns pour les autres.

Mais tout ça, on n’en sait rien quand on est enfant, et on n’est pas capable d’appliquer cet autre accord toltèque : « N’en faites pas une affaire personnelle ». Pire, une fois adultes, la domestication terminée, on continue à se domestiquer soi-même tout seul, et ensuite à domestiquer ses enfants. Parce que ce genre d’éducation laisse à l’intérieur de chacun de nous un enfant qui n’a pas pu grandir ; il pleure et il veut toujours plaire à maman, même si maman n’est plus. Les femmes à qui on a dit qu’elles devaient être excisées pour être épousées sont souvent les plus ardentes championnes de l’excision de leur fille, c’est comme ça. La vérité naturelle est devenue cachée et ce que la parole a décidé est devenu une loi.

Pour que notre parole soit impeccable, il faut donc commencer par nous retenir de dire ce que nous pensons quand on nous n’arrivons pas à penser avec bienveillance. Comme dit le psaume : « Place un gardien sur le seuil de ma bouche » ! Je me souviens avoir adressé cette demande à Dieu un soir que je m’en sentais le besoin. Eh bien, le lendemain, je me suis réveillée avec un énorme herpès qui m’a vraiment gênée pour parler… Je ne pensais pas à ce genre de gardien ! Quand la parole s’adresse à un enfant, laisser le mauvais mot derrière la barrière des dents, comme disait Homère, c’est vital. Car puisque nous avons vu que l’enfant ne peut que donner son accord à nos paroles, nos paroles mauvaises lui préparent un avenir de détresse. S’il rencontre l’amour, quelque chose en lui saura que le bonheur sera passager, tellement il ne le mérite pas. Qui pourrait aimer un nul comme lui ?

A ce régime, les petits des hommes perdent de vue ce qu’ils sont vraiment et leur vérité profonde. Ils finissent par croire qu’il y a un bien et un mal extérieur à eux. Certains perdent jusqu’à leur instinct vital et si un jour leurs copains leur disent qu’il faut fumer, se droguer et boire, ou bien tricher, voler et faire du terrorisme, ils suivront cette parole, ils iront faire un casse avec eux, ils prendront une cigarette ou une ligne de coke. Ils auront perdu leur guidance intérieure et intégré l’idée qu’il faut se plier pour être aimé, accepté. Par contre, essayez de faire sniffer de la coke à cochon d’Inde! Votre coke, il sait que c’est mauvais pour lui. Et ne lui demandez pas d’aller faire un casse, il n’ira pas.

Nous devons donc nous rééduquer, mais sans culpabilité. De nombreux humains sur la planète y œuvrent sans faire de bruit, aidés par les neurosciences et ses applications psychologiques et éducatives. Grâce à Rosenberg, on apprend à tout âge la communication non violente dite CNV ; avec elle on se familiarise, je cite, avec « le langage et les interactions qui renforcent notre aptitude à donner avec bienveillance et à inspirer aux autres le désir d’en faire autant », on remplace le jugement par la constatation des faits et on part de son propre ressenti au lieu d’accuser l’autre pour aborder ce qui ne va pas pour nous. J’ai voulu chercher pour cette conférence des informations sur l’éducation positive et je suis tombée sur des dizaines de pages de recherche Google. C’est bon signe : la société tout entière s’ébranle vers une vision plus douce et juste des choses! Personnellement j’aime bien le titre du livre de Jane Nelsen La discipline positive, parce qu’il pointe l’effort qui nous attend pour reprogrammer des habitudes millénaires. Il est merveilleux qu’il ait été acheté déjà par plus d’un million de parents francophones.

Voici quelques propositions de discipline positive envers les petits: limiter les interdictions au strict nécessaire, remplacer par une tournure positive des phrases, c’est-à-dire par une tournure positive de l’intention, de l’image et de leur projection. C’est vrai, pourquoi disons-nous aux petits : « Ne casse pas ça ! » ou « Ne cours pas! » alors qu’on sait maintenant que le subconscient ne comprend ni l’ironie ni la négation, car il ne parle qu’en image et au premier degré, comme un enfant ? Le « ne… pas » ne possède par définition aucune image si bien qu’il lui arrive ce qu’il représente : il n’existe pas… Bien fait pour lui ! Le roi poète David en écrivant les psaumes disait il y a deux mille cinq cents ans dans le psaume 22 : « Le Seigneur est mon berger », avec une belle image. Il utilisait la formulation positive : « Sur des prés d’herbe verte il me fait reposer » et « Grâce et bonheur m’accompagnent tous les jours de ma vie. » Mais au lieu de « Rien ne saurait me manquer », il choisirait peut-être maintenant une formulation du genre « Je vis dans l’abondance à satiété ». Peut-être mais pas sûr, nous sommes tellement habitués au manque que nous avons un peu besoin qu’on en parle ! Quand nous embrassons nos petits sur l’oreiller, préférons « Fais de beaux rêves » à « Ne fais pas de cauchemars », qui est une programmation inconsciente soir après soir du poison de nos peurs. Surveillons-nous.

Une autre proposition de discipline positive, c’est chaque fois que c’est possible, de remplacer l’ordre ou la défense par une question. « Il fait très froid aujourd’hui, cerveau__180qu’est-ce qu’on va mettre ? » L’enfant cherche et utilise sa liberté, et au lieu de se voir affublé d’office d’une paire de collants sous son pantalon, il choisira peut-être une paire de collants sous son pantalon … Le procédé du questionnement sous-tend que l’enfant à la réponse, et ça m’a amusée de voir comment les nouveaux acquis des sciences de l’éducation rejoignent l’antique maïeutique de Socrate, sage-femme accoucheur d’âmes par l’intermédiaire de ses questions posées. L’ordre ou la défense confinent l’autre dans la soumission, la question lui rend sa place. D’ailleurs on a vu en neurosciences que ce n’est pas la même partie du cerveau qui s’active dans l’un et l’autre cas. Ainsi la parole ouvre ou ferme l’intelligence. Bien sûr il ne s’agit pas non plus de fatiguer l’enfant avec des questions incessantes, et quelques ordres peuvent le reposer! Mais d’une façon générale, cherchons à réorienter notre façon de nous exprimer. Tout est ensuite une question d’équilibre

Les bouddhistes et d’autres écrits sacrés nous enseignent aussi l’alignement de nos paroles, notre cœur et nos pensées. Autrement dit, fuir tout ce qui est mensonge. Le mensonge officiel qui nous fait répondre crânement « C’est pas moi » alors qu’évidemment c’est nous, mais aussi le « faites ce que je dis et pas ce que je fais ». Je demande à mes enfants d’être heureux mais ils voient que je pleure dès que je crois qu’ils ne me regardent pas, je leur interdis les gros mots mais j’assaisonne le chauffard qui m’a grillé la priorité etc. Les prêtres de toute religion manipulent et censurent la vie sexuelle des gens et les scandales prouvent que trop souvent leurs pratiques sont pires que celles qu’ils dénoncent ! Il faut donc absolument établir nos propos dans la vérité de ce que nous sommes, c’est la base d’une parole impeccable. Une petite magie enseigne de nettoyer le mensonge quand nous nous brossons les dents, d’en laver notre langue quand nous nous rinçons la bouche, puis de le cracher avec l’eau de notre dentifrice… Un peu tous les jours et nous serons pris au sérieux par notre subconscient…

Une parole impeccable est aussi une parole précise et franche, ce qui est difficile et exigent. C’est pourquoi bien souvent, nous nous contentons de distribuer nos informations à la louche, si nous ne gardons pas des infos par devers nous, et cela oblige l’autre à contrevenir à l’accord toltèque suivant : « Ne faites pas de suppositions ». Or rajouter des suppositions et les prendre pour argent comptant, comme si l’autre avait vraiment dit telle ou telle chose, c’est compléter avec ses propres projections la pensée de l’autre et courir le risque de l’erreur. Et si l’autre dans la conversation fait de même, la communication est doublement faussée et les actions qui doivent en découler sont assises sur des sables mouvants. De part et d’autre il n’y a plus que des projections fausses, illusion, et bien du malheur en perspective.

Car alors surgissent des malentendus, qui sont souvent des mal-sous-entendus. Il faut donc absolument poser des questions. Je me suis rendu compte que j’étais coutumière de l’expression : « Ah mais je croyais que… » et je dois faire un effort non seulement pour m’exprimer complètement, mais pour écouter avec discernement. Car pour une parole impeccable demeure impeccable, il faut de l’autre côté une oreille impeccable. L’oreille impeccable, c’est non seulement celle qui entend très bien physi-lapinquement, mais celle dont le tympan n’est pas obstrué par trop d’émotions, de croyances ou de préjugés. Une oreille droite, en somme, une oreille aussi précise et exacte que la parole qu’on attend. Je suis toujours frappée (si j’ose dire) que lors de disputes les protagonistes reprennent des paroles de l’autre, mais avec juste suffisamment d’infléchissement ou de modification pour rendre toute clarification difficile. Donc, la leçon de l’oreille impeccable, c’est le discernement pour n’entendre que ce qui est prononcé, et pour distinguer quelles informations manquent. Ensuite, il faut de l’audace : osons poser des questions.

Un autre facteur s’avère absolument nécessaire à une communication impeccable : l’attention. Attention à ce qu’on prononce, on vient de le voir, et d’autre part attention requise chez le destinataire… Ainsi, refuser de donner notre attention à qui nous parle est une façon de refuser l’endoctrinement si bien qu’autant l’attention est un outil pour une bonne communication, autant elle est une défense contre une parole qui nous dérange – sachant que toutes les paroles qui nous dérangent ne sont pas négatives ! Je me souviens qu’un jour sur la route des vacances, ma mère sermonnait ma petite sœur, lorsque soudain, celle-ci s’est permis quelque chose que jamais je n’aurais osé et qui me remplit d’admiration : elle ouvrit la fenêtre près de son siège à l’arrière, se boucha les oreilles et se mit à chanter dehors. Une façon comme une autre de refuser l’attention. Et quand j’étais prof, lorsque j’avais quelque chose d’important (du moins à mes yeux) à dire à un de mes élèves, il arrivait qu’il regarde soit par terre, s’il se sentait piteux, soit ostensiblement ailleurs, de préférence vers le ciel s’il était d’humeur insolente. Qu’auriez-vous fait, vous, dans pareille situation ? … Moi je disais rapidement : « Regarde-moi en face, regarde-moi dans les yeux », c’est le b-a-ba de l’éducation et de la domestication. Même à ma chienne je réclamais son regard en cas de bêtise, mais elle détestait ça, elle ne pensait qu’à tourner la tête et aller regarder ailleurs !

Car cette exigence est l’exigence de la focalisation de la conscience, et la conscience préfère l’espace. L’espace relaxe la conscience tandis que le confinement comme la surcharge la fatigue. C’est pourquoi un autre moyen de relativiser la parole de l’autre dans la mesure où elle est négative, c’est d’ouvrir notre attention à 360°, à tout le vivant. Alors la parole qui nous est adressée n’est qu’un objet dans l’horizon. Et si nous nous intéressons avec amour à tout l’horizon, c’est une véritable action qui crée comme un champ d’amour et de vibrations protectrices. La parole négative pénètre dans notre passivité comme une flèche, mais l’action d’amour universel nous protège de sa pointe. Et un jour nous découvrirons qu’il est possible d’écouter avec attention tout en ayant aussi une conscience ouverte… Mais voilà un apprentissage que nous avons rarement reçu n’est-ce pas !

Les Toltèques appellent ces conditionnements humains mitote, c’est-à-dire fumée et cela s’apparente à la Maya des Hindous. Cachée derrière cet écran plus ou moins opaque selon les individus, la réalité devient invisible et les hommes ne vivent plus, ils rêvent. Pire, ils dorment dans les geôles de la parole. Elle est bien puissante cette parole qui détrône et dénature la nature, cette parole à laquelle nous avons donné notre accord. C’ qu’il y a de bien, c’est que si elle est puissante, elle peut aussi créer et embellir. C’est pourquoi don Ruiz parle de la magie de la parole, magie noire quand elle détruit, magie blanche aussi, car la parole est aussi un pouvoir de vie.

oesopeApparemment, tout le monde sait ça depuis longtemps et il y a plus de deux mille ans, Esope, ancien esclave avant d’être fabuliste, en administra la preuve aux invités de son maître Xantos. Je tiens l’histoire d’un autre fabuliste : La Fontaine. Xantos un jour chargea Esope d’acheter pour ses convives la meilleure des choses qu’il trouverait, et celui-ci acheta en quantité des langues qu’il servit du début à la fin du repas, à toutes les sauces jusqu’au dégoût des convives. Sommé de se justifier, Esope démontra que la langue était la meilleure des choses. Alors, amusé par l’intelligence de son esclave et voulant se venger de lui en l’embarrassant, Xantos demanda à ce qu’il leur servît le lendemain ce qu’il y avait de pire et il réinvita ses amis. Hélas, ils durent encore avaler de la langue du début à la fin du repas, au motif qu’Esope démontra parfaitement que la langue était la pire des choses. Magie blanche, magie noire.

Mais comment donc fonctionne la magie de la parole ? Avant la parole, il y a l’intention et l’image mentale. Regardons autour de nous, voyons-nous quoi que ce soit ici qui ne procède pas d’un tel pouvoir ? Rien n’y échappe ni cette table que j’ai rêvée, c’est-à-dire imaginée au sens propre du terme, cherchée et décidé d’acheter avant de prononcer la formule magique « je l’achète », ni notre diner, ni notre présence. Le dessert que nous allons partager après la conférence a d’abord été dans mon intention ; je l’ai rêvé suffisamment beau et bon pour ne pas choisir de vous en faire un autre et puis j’ai pris la décision et j’ai dit la parole. Il y a donc eu une idée de dessert, suivie d’une imagerie positive, puis ma parole a enclenché l’acte de matérialisation. Nous avons tous à notre façon imaginé cette soirée, c’est-à dire créé des images (physiques, émotionnelles, mentales) à son sujet, et ce rêve commun s’actualise maintenant selon la somme de chaque rêve. De même une maison existe d’abord dans l’intention et l’imagerie mentale de l’architecte, avant d’être actualisée.

Pourquoi en serait-il autrement de la maison-terre comme dit le pape François ? Actuellement le rêve de la planète est un cauchemar, je ne m’étendrai pas là-dessus, les informations quotidiennes le font pour moi. Mais nous avons les moyens de modifier le rêve planétaire par une parole impeccable, qu’il faudra répéter et fortifier jusqu’à ce que ce nouveau rêve s’actualise. Car le mot projeté est la programmation de l’intention appuyée sur l’image. Cela risque d’être un peu difficile, parce que nous avons holocaust-956654__180l’habitude d’imaginer et de programmer le pire. Normal, c’est l’information de nos ancêtres depuis Lascaux jusqu’au XXème siècle et ses cent millions d’assassinats par atrocités. Alors si nous décidons soudain d’avoir d’autres intentions pour la terre et de changer de programmation, en nous les mémoires ancestrales  branlent la tête de scepticisme, quand elles ne sont pas en train de nous hurler que tout ça c’est des foutaises. Mais sommes-nous obligés de les écouter ? Comment déprogrammer le vieux disque dur et reformater notre cerveau ? Un des moyens est très simple : dès que des paroles négatives se prononcent en nous, à ce sujet ou à n’importe quel autre, on clique Suppr, on dit « Tais-toi », voire comme je le disais tout à l’heure pour la domestication : « Ta gueule. » J’ai essayé, c’est assez sympa, je me suis surprise moi-même à être contente de cette fermeté envers mes pensées de marasme. Exemple : Tu es nulle ! Tais-toi. Ce que la vie est difficile ! Ta gueule.

Et puis il est bon de surveiller quelles associations se collent aux mots que nous employons, afin de devenir le plus conscients possible de notre ambiance personnelle. Prenons l’information répétée sur les routes à chaque passage à niveau : Un train peut en cacher un autre. J’ai déjà entendu l’expression employée par analogie, du genre : une emmerde peut en cacher une autre. Car l’image du train est associée ici à l’image de la mort en marche, c’est ce qu’en grammaire on appelle la connotation.

Il faut changer notre imagerie mentale, choisir avec le cœur une vision haute et large. Pourquoi ne rééduquerions-nous pas notre cerveau à penser qu’un train de friandises peut cacher un train de délicieux gâteaux ou de pizzas ? Faisons un test. Je vous donne un mot, vous laissez venir toutes les connotations, images, ambiances sans juger. Vous êtes prêts ? Je dis « Feu »… Alors qu’avez-vous rêvé ? Un coup de pistolet ? Une flamme de bougie, un feu de cheminée un incendie ou le soleil ? Jouons encore avec « vacances »… Vous souriez, mais maintenant je vous dis : Vos prochaines vacances. Alors ? Là ça se gâte : ranger le garage ? Refaire la cuisine? Manger du melon de Melun ? En vérité, le plus souvent nous ne croyons pas à nos rêves et la censure est ultra-rapide. Il est donc très important d’observer quelles images se mettent en place automatiquement dans notre cerveau derrière les mots pour le rééduquer et redevenir libres.

Nous sommes d’accord que, comme disent les Toltèques, c’est un travail de guerrier. Mais ça vaut la peine. D’abord nous nous sentirons mieux, ensuite nous vivrons mieux, enfin la planète sera de plus en plus belle, car plus nous serons à nous y mettre, plus ce sera facile pour les autres d’en faire autant car nous sommes tous interdépendants et nous aurons créé un flux.

Nous nous sentirons mieux. Petit à petit, nous changerons profondément, ne serait-ce que parce que les cellules de notre corps réagissent à tout ce que nous disons.cristal Tout le monde reconnait maintenant que l’eau a une mémoire et Masaru Emoto a pris des photos des cristaux de l’eau selon les paroles qu’on a projetées dedans. Sachant que notre corps est composé de plus de 80 % d’eau, de quoi sont faites nos eaux intérieures ? Changeons-les, si besoin est, en d’harmonieux cristaux aux couleurs d’arcs en ciels, nous redeviendrons beaux, nos rides s’estomperont et notre teint s’éclaircira. Quand je vous disais que ça vaut la peine !

Ce travail de guerrier vaut la peine ensuite parce que notre vie sera globalement meilleure. Tout tourne dans l’univers, l’énergie comme les saisons, comme le sang dans notre corps. La parole que nous projetons hors de nous fera un petit tour on ne sait où et nous reviendra (à nous ou nos enfants) sous une forme ou une autre un jour où nous ne penserons plus depuis longtemps à ce que nous avons dit. C’est la vision karmique de l’existence. Elle dit que nous récoltons ce que nous avons semé, ou comme disent les enfants, que quand on crache en l’air ça vous retombe sur le nez. Si nous avons médit d’un autre, d’une situation ou de nous-mêmes, la loi karmique est désagréable, mais si au contraire nous avons semé de bonnes paroles, des paroles de puissance et de joie, cette loi de cause à effet s’appliquera tout autant, et le bien nous reviendra, ou à nos enfants. Là, c’est super !

Toute la question est donc de cultiver la conscience de nos paroles, et puis ensuite, la puissance de la parole. Un jour, en disant simplement Sésame, ouvre-toi, Ali Baba le pauvre déplaça une pierre de roc et eut accès au trésor planqué par quarante voleurs dans une grotte. Qu’est-ce que ça signifie ? La grotte, c’est le cœur qu’il faut ouvrir, et le trésor__180trésor inépuisable c’est la richesse intérieure du cœur. Les biens n’appartiennent pas à Ali Baba, même s’il peut en user librement parce que la richesse du cœur n’est pas de l’ordre de l’avoir, elle vient de l’amour universel. Ça a l’air simple, pourtant seule la formule magique ouvre la porte du trésor. Sans sésame, rien, impuissance. Lorsque Jésus dit : « Lazare lève-toi ! » un corps en putréfaction se rassemble et sort du tombeau. Comment a-t-il fait ? Comment a-t-il pu envoyer par la vibration de ces paroles assez de puissance pour recomposer un corps et rappeler une âme ?

Il est dit le Fils du Père. Que fit donc le Père ? Que nous dit la Bible ? Qu’au commencement, l’esprit de Dieu se mouvait sur les eaux. L’esprit de Dieu, c’est son souffle, selon l’étymologie. Un souffle qui se meut sur une surface provoque un son, tous les trompettistes vous le diront, et aussi le vent qui siffle sur la lande… C’est la vibration primordiale, le son premier créateur. Ce que la bible ne développe pas, les hindous le disent clairement : il s’agit du son Om, son de base qui contient tous les sons, syllabe éternelle, syllabe sacrée qui commence tous les mantras.om-29085__180

Et saint Jean qui conte aussi l’origine du monde, que dit-il de la parole de Dieu ? « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était avec Dieu, et le Verbe était Dieu. Toutes choses ont été faites par Lui et rien de ce qui a été fait n’a été fait sans lui. » Nous pouvons facilement comprendre la puissance d’action créatrice du verbe rien qu’en pensant à la grammaire française de base. Une phrase est constituée d’un sujet, d’un verbe et d’un complément. Le sujet fait l’action, le complément la complète et la précise. L’action c’est le verbe. Facile !

Il faut Dieu, et le Om avec et en lui, et alors la parole peut naître. Aussi, dans la Genèse, c’est seulement après ce mouvement premier, cette vibration, que Dieu dit : « Que la lumière soit ». La parole va matérialiser la puissance du son. Elle va créer les mondes et jusqu’à nous, enfants du Om.

Ce qui est en haut est comme ce qui est en bas et heureusement Jésus n’est pas le seul fils du Père. Comme Dieu a créé de la beauté (« Et il vit que cela était beau ») nous pouvons créer nous aussi par la parole beauté, paix, clarté, amour universel, joie et satisfaction et tout ce que vous voudrez. Mais qui va nous enseigner comment ? Pour que notre parole soit comme la sienne impeccable et créatrice, réparatrice et puissante, il nous faut nous rapprocher du verbe paternel, c’est lui qui nous apprendra par sa puissance la puissance de la parole. Oui, mais comment ?

Le travail personnel, l’aide de maîtres religieux ou non, les livres comme les accords toltèques nous mettent sur le chemin, et nous apprennent book-900386__180que les mondes personnels que nous nous sommes créés voilent la réalité, la cachent d’un mitote, rideau de fumée. Or, comme nous avons vu que ce sont principalement les paroles et les pensées qui ont tissé ce voile dans leur magie inverse, cela donne la réponse à notre question. Pour accéder au pouvoir de la parole, il suffit de passer par le silence.

Non pas le silence recroquevillé qui signe l’échec définitif de la parole, non pas l’aveu d’impuissance et l’enfermement mutique et désespéré, non, le silence actif de l’écoute. Pour rencontrer la vérité, il faut faire taire nos mensonges et croyances qui ont commencé par des mots. Écoutons le silence. Pour rencontrer la source de la parole, écoutons le silence. Avec autrui aussi, sachons demeurer silencieux. S’il parle, ne commentons pas intérieurement ce qu’il dit, n’écoutons pas pour répondre, écoutons avec le cœur. Cherchons à installer l’écoute et le silence dans toute notre vie et nous rencontrerons la Vie telle qu’elle est, alors la parole impeccable nous sera donnée. Ne nous inquiétons pas, ne cherchons pas de médaille, simplement, comme le conseille le quatrième accord toltèque, « faisons de notre mieux.« 

Et là, enfin, dans les derniers mots de cette conférence, nous nous ressouvenons que le mot parole vient de parabole, para- bolè : jeté à côté, d’où comparaison. Parce que pour être puissante, la parole ne peut pas aller seulement à l’horizontal. Un oui écrasé d’humanité est difficilement un vrai oui. Il nous faut toujours regarder autour de nous l’univers tel qu’il est : dans l’étoile ou le brin d’herbe, la parole de beauté se crée et se recrée. Puis en suivant la signification littérale du mot parabole, il nous faut jeter notre parole à côté de cette parole divine. Mieux même : dedans.

Alors si notre parole fait un tour dans la verticalité du côté de chez Dieu, de chez le Grand esprit, la pleine conscience ou quel que soit le nom que vous voudrez lui donner, ce sera différent. Nous serons munis d’intelligence et d’amour sans limites, et avec ces inépuisables réserves alibabesques, il nous sera plus facile de suivre les Toltèques et tous les guerriers modernes des paroles impeccables. Toutes nos paroles seront des paroles de vie, et aucun de nos mots n’aura la possibilité de rater sa cible. Nous pourrons inventer un avenir radieux pour notre usage personnel et actualiser un rêve de plénitude pour le monde. Notre parole sera impeccable.

Françoise Gabriel

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