31 janvier 2026

Noël comme un éveil

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La symbolique de Noël dépasse les récits et les traditions. Il y a plus de deux mille ans déjà, on fêtait chez nous les Saturnales du 17 au 21 décembre au moment du solstice d’hiver et le 25 était grande fête de la lumière, avec la naissance du dieu Mithra. Et cette année encore, il semble que nous ayons envie de fêter Noël, de nous réfugier dans son symbolisme enfantin. Depuis début novembre s’amoncellent dans les rayons des supermarchés, des calendriers de l’Avent, des guirlandes, des crèches et toutes sortes de sapins. Quelque chose en nous reste attiré par le mystère de la nativité, ou déteste cette période. Au delà des circonstances historiques des Noëls de notre vie, en deçà des traditions religieuses, revisitons donc ces récits d’une façon qui nous soit profitable aujourd’hui. Avant de sortir au jour, la graine se prépare et se fendille au profond de la terre, dans le noir elle se prépare à la lumière et ces dates célèbrent une transformation qui nous concerne tous. Jusqu’à notre mort, nous aurons des graines de nouveau enfouies dans notre terre, qui auront besoin de soutien : le soutien de la fête. De quelle nouveauté, de quelle naissance s’agit-il ? Et comment accompagner cette germination ? Toutes les civilisations proposent des enseignements à ceux qui s’intéressent à une autre dimension d’eux-mêmes, afin qu’ils puissent accéder au « divin enfant » que chante le cantique. La nôtre ne fait pas exception et on peut découvrir dans les récits évangéliques et les traditions populaires comme un tutoriel, une sorte d’assistance en lignes – lignes au pluriel, lignes de bible bien sûr ! pour notre propre re-naissance.

Cela commence comme un conte. N’aurait-il pas été plus efficace d’appeler un chat un chat et de parler clairement ? eh bien non ! Parce que le subconscient et l’enfant en nous, aiment les histoires et s’ennuient quand c’est trop sérieux, parce qu’ils écoutent avec le cœur. Il faut redevenir comme un enfant et participer à l’histoire comme le petit qui retient sa respiration ou complète les phrases qu’on lui propose. Parce que si on ne participe pas, ça ne marche pas, on oublie. Et puis, l’aspect inoffensif du conte lui a permis de traverser presque indemne toutes les folies de l’histoire. Jésus a été crucifié, les chrétiens sont persécutés dans de nombreux endroits, et perdurent tant bien que mal les contes de Noël.


Entrons donc dans ce récit comme des enfants, glissons-nous dans le tableau. De même que dans les rêves chaque partie du rêve représente le rêveur, jouons à ce que chaque partie du conte de la nativité nous représente pour sentir et comprendre en quoi il nous concerne aujourd’hui encore (je n’invente pas ce procédé, c’est depuis longtemps une technique jésuite). Voici: une femme douce et tranquille, son mari, un merveilleux bébé, des bergers et leurs agneaux, des rois en somptueux équipage, un bœuf, un âne. Tous, ils sont nous. Il fait nuit et un peu froid. Au dessus de la crèche, une étoile et le firmament déployé, un firmament de 25 décembre. Le bruissement de l’aile des anges accompagne le souffle régulier des gens et des bêtes. Vous y êtes ? Partout, c’est encore nous.

L’histoire que Luc va nous conter commence au chapitre deux – deux comme le chiffre de la lettre b, Beth en hébreu, qui inaugure la Genèse : « Bereschit, « au commencement », Beth comme la lettre B de Bethléem aussi, où nous allons nous rendre maintenant. Si ce n’est pas pure coïncidence, cela signifie qu’avant que la matière ne se forme, il y a un numéro 1.

Donc, « En ces jours-là parut un édit de l’empereur Auguste, ordonnant de recenser toute la terre. […] Et tous allèrent se faire recenser, chacun dans sa ville d’origine. »

Le Christ naît dans l’histoire des hommes au moment où on dit que l’occupant romain impose un recensement obligatoire avec déplacement des populations vers le lieu de naissance. Les Romains ne badinent pas avec l’ordre et leur pouvoir est tel qu’il s’étend sur toute la terre (du moins c’est leur point de vue). Il se serait donc agi de compter tous les humains de la terre.

Dans la Bible aussi, David, ancêtre de Jésus, procéda au recensement de son peuple mais ensuite, Dieu lui infligea le choix entre sept années de famine, trois années de défaites ou trois jours de peste… Bigre ! Pourquoi ? Parce que dans le principe même, recenser, c’est dénombrer. On ne peut dénombrer que le multiple, que des objets, alors que Dieu est Un. Autant dire que nous n’avons pas à projeter un Dieu comme un vieux barbu sur un nuage, un numéro de plus par rapport au nôtre, fût-il le premier numéro de la liste… Non. Le deuxième plutôt, après nous. Ce qu’on nomme Dieu est au contraire indénombrable, puisqu’il n’a pas de forme, avant les formes, énergie pure. Contenant sans forme de toutes nos formes, unité d’amour, lumière qui est vie. Aujourd’hui, on peut parler de l’unité de façon laïque en s’appuyant sur les sciences, puisqu’une seule et même structure régit la multiplicité des formes de l’univers et que Max Planck reprend les termes bouddhistes en parlant de vide plein dans lequel se trouvent les objets.

Donc, le multiple cache et révèle l’unité, si on s’intéresse à l’Un. Mais si on s’intéresse au multiple, on recense, on dénombre des entités séparées, isolables, utilisables, interchangeables et exploitables. En un mot, recenser, dénombrer, c’est dans ce cas refuser l’unicité, c’est se donner les moyens d’asseoir un pouvoir personnel avec autorisation implicite de tuer, et c’est là sans doute que le roi David s’est égaré. Aujourd’hui, avec le décompte et le contrôle constant et grandissant de chacune des unités que nous formons, ne marchons-nous pas vers ce genre de recensement perpétuel ? Quoi qu’il en soit, linsertion historique de la naissance du Christ est une bonne nouvelle parce qu’elle crée un lien avec notre situation personnelle. Nous sommes bien nous aussi jusqu’au cou dans l’histoire des hommes et dans la nôtre en particulier, ou je me trompe ?

Écoutons la suite. « Joseph, lui aussi, quitta la ville de Nazareth en Galilée, pour monter en Judée, à la ville de David appelée Bethléem, car il était de la maison et de la descendance de David. Il venait se faire inscrire avec Marie, son épouse, qui était enceinte. »

Joseph est bien de descendance royale, de la lignée de David. Nous aussi, de la lignée de la conscience, ‘enfants de noble origine’, disent les bouddhistes. Nous en souvenons-nous ?

Et Marie ?
Marie, c’est nous encore, mais nous en puissance seulement dans la mesure où c’est nous dans notre virginité, comme l’ange Gabriel l’a bien précisé. Les pères de l’église au Moyen-Age ont affirmé la virginité physiologique de Marie, avant, pendant et après l’accouchement. Cela me laisse rêveuse, cet hymen qui résiste à un accouchement, mais c’est forcément miraculeux… Par ailleurs, indépendamment de cette allégation, la virginité est le symbole de la pureté, c’est-à dire en chimie, l’absence de mélange, du 100% pur! La virginité dit donc : « Je suis sans mélange, comme de l’eau pure ».

La phrase de Luc que je vous ai lue nous donne deux informations précieuses. La première paraît banale : c’est la femme qui devient mère, et jamais l’homme. C’est à dire que, homme ou femme, c’est à notre partie féminine d’accueillir, de porter et d’accoucher l’enfant intérieur, fils du Très-haut. Ce n’est pas à notre partie masculine qui, quand elle est impure, s’agite, fait du business, aime la guerre et vend des armes. Celle qui s’installe comme numéro 1 à la place de la vie. Aujourd’hui par exemple, avons-nous laissé de la place au féminin, ouverture, accueil et confiance ? Sommes-nous restés tranquilles comme Marie plus tard devant le berceau?

La deuxième information donnée par ces quelques lignes, c’est que nous ne pourrons enfanter le Christ fils du Très Haut si nous ne retrouvons pas notre propre virginité, si nous ne faisons pas ce travail de nettoyage et de tri jusqu’à la pureté. Nos pensées sont-elles dans l’ordre et la lumière, et nos émotions à leur place ? En d’autres termes, n’y a-t-il pas de mélange, pas de contamination entre nos pensées et nos émotions? Et puis, est-ce que nous choisissons de dire oui à la vie sans une pincée de non ? Sans compromission ? Ou alors nos pensées, nos émotions et nos comportements ménagent-ils plus ou moins sciemment une place à la peur ? A la colère ? La plainte etc ? La pureté sans mélange c’est aussi la clarté de nos choix, comme ceux des petits enfants. Et notre corps juste là maintenant, quel renseignement nous donne-t-il ? Est-il tranquille et détendu comme il nous a été donné bébé ou accablé de toxines et de stress ?

Poursuivons.
« Or, pendant qu’ils étaient là, arrivèrent les jours où elle devait enfanter. Et elle mit au monde son fils premier-né ; elle l’emmaillota et le coucha dans une mangeoire, car il n’y avait pas de place pour eux dans la salle commune. »

Pas de place dans la salle commune.
La salle commune c’est nous bien sûr. Et qu’y a-t-il de caractéristique dans une salle commune, dans un réfectoire, une gare, un stade, ou un préau d’école ? Hein ? Le bruit. Avez-vous essayé de faire taire une salle commune ? Si nous y arrivions, combien de temps obtiendrions-nous le silence ? Le bruit n’aime pas le silence, il s’ennuie. Une minute lui semble déjà si longue qu’on en fait un deuil national.

Alors en nous, qu’est-ce qui fait tout le temps du bruit ? Notre tête. Notre mental et ses pensées. En d’autres termes, comme il faut du silence pour concevoir et enfanter le fils de Dieu, nous savons qu’il ne naîtra pas au milieu de notre mental. Inutile de chercher par là. C’est clair : là comme dans les hôtels de Bethléem, il n’y a pas de place pour le divin enfant. Il faut donc pour aller à la rencontre de cet enfant en nous commencer par sortir de la salle commune et apprivoiser le silence. Quel est notre temps moyen de silence entre deux de nos pensées ?

C’est là qu’intervient la crèche, qui est selon le dictionnaire une « mangeoire à l’usage des bestiaux, installée le long du mur de l’étable, de l’écurie ou de la bergerie. » D’où par extension du sens, toute la bergerie ou l’étable. Que nous raconte la crèche ? D’abord, que Dieu et les rois de la terre n’ont pas les mêmes critères. Selon Dieu, la véritable souveraineté se trouve dans l’humilité, mais, vous voyez Macron ou Elon Musk dans une étable ? Ce n’est pas notre opinion non plus, même pour nous. D’ailleurs le Christ prévient qu’il est plus difficile à un riche (un adulte, un penseur, un alourdi d’argent, de principes ou de savoir) d’entrer dans le royaume des cieux qu’à un chameau de passer par le chas d’une aiguille. La richesse représente ici tout ce qui est surajouté à notre nature innocente et simple d’enfant, cet enfant qu’il faut redevenir et qui se fiche du lieu où il crèche, du moment qu’il fait chaud, qu’il est nourri, protégé et aimé.

La crèche nous alerte donc sur ce point : pour porter le Christ il va falloir bannir tous nos conditionnements, nos préjugés et nos entraves, nous ouvrir à la fabuleuse liberté de Dieu. Elle nous pose crûment cette question : quel travail de libération as-tu mené sur tes emprisonnements ? Les as-tu seulement vus? Considères-tu les miséreux de tes bidonvilles comme des enfants rois ou alors n’as-tu pour eux que du mépris, ou pire, de l’indifférence ? As-tu compté tes richesses et pesé ton savoir ? As-tu vérifié si cela t’approche de la légèreté de vivre ?

 

Notons aussi que la crèche est parfois représentée comme une grotte. Cela doit avoir une signification très ancienne car on a trouvé aussi des sanctuaires de dieu Mithra à l’intérieur de grottes naturelles. Ce culte ancien était très répandu même chez nous en Gaule et plus généralement en Europe. La particularité de la grotte est qu’elle se trouve à l’intérieur de la terre, cachée. Wikipedia nous informe que « cependant la plupart de ces temples étaient construits artificiellement et se contentaient de reproduire la forme d’une grotte. » Une crèche en somme. Si nous voulons suivre la direction que cela nous indique, c’est vers le dedans qu’il nous faudra aller. Dans notre terre. Et qu’est-ce qu’on y célébrait dans cette grotte ? La naissance de ce dieu soleil, le 25 décembre.

Revenons dans la crèche évangélique, où se trouve une mangeoire. Dans la mangeoire, Jésus. Le récit insiste lourdement sur cet élément. Après la première mention que je vous ai lue, les anges s’adressent ainsi aux bergers : « Et voilà le signe qui vous est donné : vous trouverez un nouveau-né emmailloté et couché dans une mangeoire. » Et en effet, ceux-ci « découvrirent Marie et Joseph, avec le nouveau-né couché dans la mangeoire. » Trois fois. On ne peut pas dire plus clairement qu’être Christ, être la manifestation de l’intelligence supérieure et de l’amour inconditionnel, c’est se faire aliment pour les animaux que nous sommes… Et quel animal ! existe-t-il sur terre un seul animal plus effrayant que nous?

Ah, mais stop ! Si être Christ, c’est direct être mangé, est-ce que ça vaut vraiment la peine de se donner tant de mal à faire naître cette dimension en nous ? Si c’est pour être aussitôt sacrifié… La question est légitime, et nous y avons souvent répondu. Répondu non bien sûr.

Pourtant les anges n’en font aucun cas. Ils annoncent une « bonne nouvelle », à tel point qu’ensuite, Mathieu dit qu’il y eut avec l’Ange une troupe céleste innombrable, qui louait Dieu en disant : « Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et paix sur la terre aux hommes qu’il aime. » D’ailleurs Gabriel avait informé Marie que son enfant régnerait éternellement sur la maison de Jacob, et que son règne n’aurait point de fin. Si nous devenons Christ, notre règne n’aura pas de fin non plus, sans doute. S’il n’a pas de fin, est-ce qu’il a eu un début ? Où ce trouve ce trône et quelle partie de nous y siège ? Un jour, le Christ dira : « Mon royaume n’est pas de ce monde, » mais pour l’instant, la bible nous donne une première réponse plus facile à comprendre. Le trône est dans l’étable. Alors entrons.

Au premier abord, nous sommes saisis par l’odeur. Une étable, ça sent la terre, la bête, la chaleur animale et pas seulement !  Odeur des bêtes, odeur de pipi, odeur de bouse, odeur du lait qui gicle dans les seaux. Quand mes enfants étaient petits nous allions chercher ainsi le lait dans une ferme de montagne, mais pas tous : « Ah non ! ça pue, c’est dégoûtant ! » Pourtant ce lieu insolite était à la fois répulsif et attractif: le foin, la tranquillité des vaches et des fermiers, la pénombre et les meuglements aléatoires nous donnaient l’impression d’être entrés dans un autre monde, un temps arrêté depuis le début des temps, une sorte de grotte immémoriale.

Or n’oublions pas que la crèche, c’est nous. Nous, oui, mais où ? La salle commune c’était la tête, mais quel est cet endroit creux, sombre et chaud, animal, rempli de pipi-caca, d’odeurs peu suaves, avec une mangeoire ? Pipi caca, c’est pour la vessie et le gros intestin, la mangeoire c’est l’estomac… Nous y sommes ! Dans la symbolique de Noël, la crèche, c’est le ventre. D’ailleurs nous aussi, graines de Christ, où avons-nous poussé ?

Quelle information nous donne cette partie du récit ? Elle dit : « Au milieu de la crèche, au milieu de ton ventre, repose l’enfant endormi, son souffle est tranquille. Toi aussi que ton ventre s’élève et s’abaisse gentiment au souffle du petit immobile. Car c’est le ventre la maison de l’Enfant. Laisse-toi bercer par le silence surnaturel de ce lieu où rien ne se pense tandis que tout se respire et toi, fais pareil : ne pense pas et respire. » Mais au quotidien, quand nous respirons, où est-ce dans notre corps ? Et juste pour aujourd’hui nous avons aimé notre ventre, rien que le temps d’une petite méditation ou d’un court massage? Quel type de nourriture avons-nous déversé dans sa mangeoire ?

Revenons à notre visite. Dans la crèche, le petit Jésus est au centre. A sa droite, il y a Joseph et le bœuf, tandis qu’à sa gauche, côté cœur, il y a Marie et son âne, sans doute une ânesse qui reste à ses côtés pour veiller sur elle et le petit dans une solidarité de femelles. Gardons notre principe de lecture : tout ça c’est nous, c’est en nous. Pourquoi Joseph et Marie sont-ils postés ainsi de chaque côté du Christ ? Ils représentent les colonnes masculines et féminines de nos corps, le yin et le yang ; la gauche et la droite, la matière et la lumière, ce qui vient d’en bas et ce qui vient d’en haut.

Pour représenter cela, les santons figurent Joseph debout et Marie agenouillée. D’ailleurs la Bible pour être bien claire sur ce point va jusqu’à dire que Joseph est seulement le père adoptif du Christ, son vrai père étant l’Esprit Saint. « Esprit », en latin spir-itus c’est à dire souffle. Juste comme comme la racine des mots ins-pir, ex-pir ou re-spir-ation. Ou comme spir-itualité. L’évangile en parlant plus tard de la descente e l’esprit sur les apôtres la décrit comme celle de langues de feu. L’esprit, le souffle est donc feu et lumière. En d’autres termes, en plaçant l’enfant exactement entre Joseph debout et Marie à genou, il nous est dit expressément que le Christ naît du mariage de la lumière avec la matière ou encore de l’Esprit avec Marie, du Yang avec le Yin. « Apprends à connaître les colonnes à la droite et à la gauche de ton centre, sinon il n’y aura pas d’enfant au milieu » clament les santons. Le faisons-nous? Avons-nous conscience que le souffle est lumière ou comme le disent l’Inde et la Chine, que le souffle est prana, chi ? Aujourd’hui par exemple, avons-nous aspiré, respiré avec l’intention de nous remplir d’un peu de chi ? L’avons-nous conduit jusqu’au ventre? Et avons-nous bien ancré nos pieds dans la terre à défaut de nous agenouiller ? Nous sommes-nous laissé éclairer ? Notre corps à nous est obscur, il suffit de fermer les yeux pour le savoir.

Et le bœuf près de Joseph à droite de l’Enfant, quel secret nous délivre-t-il ? Le bœuf est le nom générique du taureau dans la tradition judéo-chrétienne. Ce taureau était présent dans de nombreuses civilisations. Symboliquement, il représente l’énergie sexuelle chez les Egyptiens avec Apis. C’est lui que Mithra (encore lui!) sacrifie sur les murs de ses temples, comme firent les Hébreux aussi en quantité innombrable. Et vous souvenez-vous de cet exploit d’Hercule avec le taureau de Crète ? Il dut sans le tuer, maîtriser, monter et ramener docile entre ses jambes ce monstre piétinant et ravageur. Aujourd’hui encore les corridas nous montrent comment un petit homme en habit dit « habit de lumière » doit maîtriser un taureau noir et fumant bien qu’on l’ait préalablement drogué (le taureau, pas le toréador). Au cas où nous hésiterions encore à accepter l’analogie taureau-force sexuelle, regardons ce beau toréro qu’on récompense en lui octroyant les oreilles de l’animal. N’est-ce pas bizarre ? Les oreilles sont pour les Chinois les portes des reins, directement liés aussi à la force sexuelle. Cette victoire sur le taureau exprime symboliquement la parfaite maîtrise de l’énergie sexuelle, qui ne se résume pas à un usage de la sexualité conforme à la morale.

En d’autres termes, le taureau qui ne sait pas quand on le lui demande, se tenir tranquille comme un bœuf, qui ne peut conduire une ligne de sillon droit et précis sous l’ordre de son maître, piétinera furieux le Christ en nous avant qu’il ne se forme. Maîtriser le taureau est certes, selon les Grecs, un exploit herculéen, mais il est possible puisqu’à la crèche le taureau ne détruit pas le bébé Christ, mais au contraire le réchauffe de son souffle. Telle est la leçon donnée ici : « Surveille tes pulsions sexuelles et raffine cette énergie, car maîtrisée, la force sexuelle donne tout pouvoir. Elle est la base de la créativité puisqu’elle te fera un descendant. Elle pourra aussi faire naître en toi le Christ. Dès lors, elle sera au service de ton divin enfant. Mais fais attention ! Non maîtrisée, elle est source de violence, de destruction et d’autodestruction. » Une fois le message compris, il reste la sempiternelle question du comment. Le tao donne des réponses mais aujourd’hui, centrons-nous sur les informations de la crèche. En continuant à cartographier la crèche et notre ventre en superposant l’une sur l’autre, nous nous rendons compte que, à droite du bébé, à droite du ventre, le taureau est à la place du foie.

Nous avons donc une piste de travail : commencer par nous montrer attentif à la santé de notre foie. Le conseil de base sera d’abord de le nettoyer par des pratiques diverses et une alimentation saine. Ensuite, regardons en face notre vie sexuelle. Dans ce chantier de nettoyage et d’alchimie, où nous situons-nous ? Sommes-nous déséquilibrés dans un sens ou dans l’autre ? Savons-nous diriger cette énergie dans la direction que nous avons décidée ? Sommes-nous en paix avec notre sexualité ? Notre taureau est-il sauvage ? Est-il à l’article de la mort ? Ou est-il semblable à celui de la crèche ?

Et que nous apprend l’ânesse ? Elle est à gauche de Jésus, comme l’organe de la rate dans notre ventre. La médecine chinoise met la rate en lien avec la terre, avec la chair, avec l’incarnation. Voilà pourquoi Marie est placée près de l’ânesse : pourrait-il y avoir une incarnation sans une mère ? Les bouddhistes disent que même Bouddha a eu une mère. Les taoïstes voient aussi dans la rate le siège de l’égo.

Cette analogie entre l’âne, la rate et l’égo me rappelle une conversation avec un de mes neveux parti à Compostelle avec un âne. Il m’a dit qu’il n’y avait rien de plus vrai que l’expression « têtu comme un âne ». « Tu ne vas pas où tu veux avec lui tant qu’il n’a pas reconnu que c’est toi qui commandes. Il peut s’arrêter brusquement et même te barrer la route ! Tu dois lui administrer la preuve que c’est toi qui disposes de la carotte et du bâton… c’est toute une affaire mais quand tu as réussi, un âne, c’est un trésor. Intelligent, serviable, solide et fiable. En plus, avait-il ajouté, le mien est un rigolo. » Ainsi de notre égo. Si nous le laissons faire, jamais il ne nous portera jusqu’à la crèche : le chardon au bord du chemin l’intéressera bien davantage que la naissance du Christ. Le tiercé, la courbe du Covid ou la saison X d’une série l’intéressera bien davantage que de chercher une grotte. Mais puisque l’âne de la crèche souffle sa chaleur au service de l’enfant Jésus, c’est parce qu’il existe un état où l’égo sait aussi être heureux couché près de l’enfant Dieu, tranquille serviteur.

Le conseil de la crèche est donc de nous intéresser à notre rate. La purifier par une vie plus proche de la nature et une attention au présent. Veillons par exemple à nous offrir régulièrement un moment de nature. Il y avait autrefois une coutume à la campagne. A peine levé, le paysan jusqu’à un âge très avancé sortait de chez lui et faisait le tour de son potager, jardin, poulailler etc, pour voir si tout allait bien et où en était la nature. Une sorte de bonjour reconnaissant avant les affaires de la journée. J’avoue que moi aussi, j’ai un jardin et que je n’en fais jamais le tour. Il me reste l’autre conseil de l’âne de la crèche : observer qui de mon mental ou de moi est le maître de ma vie. Qui est-ce qui commande chez moi ? Qui obéit à qui ? Nous avons parfois d’étranges arrangements avec notre égo qui accepte de se modifier un peu, tout en restant plus discrètement le premier sur la liste de nos priorités !

Prenons encore un instant, observons l’ensemble de la crèche. Que voyons-nous ? dans le calme de la nuit, aux rayons des étoiles, tout converge autour du bébé-roi au centre. Joseph et Marie, le bœuf et l’âne, le yin et le yang, la sexualité et les capacités de penser, tout est centré, tout est silence. Rien n’est figé et pourtant rien ne bouge. « Tiens-toi tranquille », dit le récit de Luc, c’est la base.

La suite du récit de la nativité, nous la trouvons chez Mathieu. Et là, surprise ! Elle se trouve aussi comme chez Luc, au chapitre 2, comme Beth, et Bethléem. Sans le 1 avant le 2, il n’y aurait pas de 2. Le 1 ne se voit pas, mais sans lui, aucun Noël n’aurait lieu.

Comme chez Luc, on commence par un ancrage historique : « au temps du roi Hérode le Grand. » Puis, tout de suite on enchaîne sur les Rois Mages dont l’existence historique est moins certaine, mais la puissance symbolique énorme. Or, voici que des mages venus d’Orient arrivèrent à Jérusalem et demandèrent : « Où est le roi des Juifs qui vient de naître ? Nous avons vu son étoile à l’orient. « » dit Mathieu.

Tiens ! Selon ce texte, ce ne sont pas des rois mais des mages, c’est-à-dire des magiciens, et il n’est pas question de nombre. Pourtant la tradition nous dit bien qu’ils sont trois. Pourquoi trois? Pour représenter les trois continents alors seuls connus ? Les trois centres vitaux du ventre, du cœur et de la tête ? Il existe aussi une interprétation cosmique. Il se trouve qu’en hiver la constellation d’Orion se trouve au centre du ciel. Orion ce chasseur céleste porte une ceinture faite de trois étoiles en lignes qu’on nomme justement en astronomie les trois rois mages. Dans ce cas, les mages (qui sont nous n’est-ce pas?) représentent cette part de nous qui parcourt le ciel comme un chasseur en quête d’infini.

Pendant que nous sommes le nez en l’air vers Orion, regardons le firmament de cette nuit d’hiver. A l’est d’Orion, c’est la constellation de la Vierge, et comme l’étoile qui se lève du côté du soleil, le ciel nocturne montre que le petit Jésus naît de la Vierge, ce qui est encore une autre façon de comprendre la virginité de Marie. A l’ouest, c’est le poisson. En d’autre termes, le travail de l’enfant portera ses fruits pendant toute l’ère du poisson dont nous venons de sortir puisque nous sommes entrés dans l’ère du verseau. De plus, il se trouve qu’en Grec les initiales de « Jésus Christ fils du Dieu Sauveur, » forment un acronyme. C’est le mot ichtus, c’est-à-dire poisson. Enfin, la vie de Jésus telle qu’elle nous est transmise fait une grande place au poisson, qu’il s’agisse de la multiplication des poissons ou du métier de pêcheur des apôtres. Jésus dit même à Pierre qu’il deviendra pêcheur d’hommes.

Les brèves indications de Mathieu qui nous incitent à regarder vers le ciel donnent à la naissance du bébé roi une insertion historique d’une autre échelle que les calendriers de la terre à la naissance du Christ. Cela renvoie d’ailleurs aux étoiles peintes sur les plafonds des grottes de Mithra. Tout en donnant à cette naissance une importance cosmique, cela renforce son sens symbolique : le Christ nait de la pureté – la vierge, il est destiné à la multitude qui vit sous l’eau loin de la lumière – le poisson. Et cette multitude, c’est qui? Nous dans nos richesses et nos contradictions intimes, dans nos mémoires ancestrales, dans notre obscurité. Nous dans notre immersion dans la matière qui avons oublié notre nature spirituelle, lumière et du coup empêchons l’alchimie.

N’oublions pas non plus l’étoile la plus visible de cette lecture cosmique : celle qui a déplacé les mages jusqu’à Jérusalem. Elle annonce un roi et cela bouleverse Hérode qui découvre Bethléem. Il envoie les mages comme indics pour son noir dessin : se débarrasser dans l’œuf de son rival. Je n’insisterai pas sur l’identité d’Hérode et de cette partie de nous qui a toujours peur d’être détrônée par tout le monde, et principalement par l’éveil de la conscience. De combien de machinations nous rendons-nous capables pour étouffer le bébé roi sitôt qu’il nous offre un peu de compréhension ? D’ailleurs tout le travail que nous indique le récit, est-ce qu’Hérode en nous voudra s’y mettre ? Mais suivons les mages.

Et voici que l’étoile qu’ils avaient vue à l’orient les précédait, jusqu’à ce qu’elle vienne s’arrêter au-dessus de l’endroit où se trouvait l’enfant. Quand ils virent l’étoile, ils se réjouirent d’une très grande joie, dit Mathieu.

Tout le monde préfère être né sous une bonne étoile quelle qu’elle soit. Mais il y a des êtres pour lesquels l’univers invente une étoile. Le Christ a été signalé par une grosse étoile à cinq branches, apparue tout exprès pour lui comme un GPS et Virgile dit la même chose d’Enée. Après la ruine de Troie, ce fils d’Anchise roi de Troie et d’Aphrodite-Vénus la déesse de l’amour, fut guidé par une étoile personnelle jusqu’au rivage de ce qui devint plus tard Rome. Pour Jésus, l’étoile a été identifiée : c’est l’étoile du berger, c’est-à-dire Vénus. C‘est l’amour qui nous conduira à la découverte du Christ en nous.

Plus précisément, selon ce que disent les alchimistes et les Francs-Maçons, l’étoile, l’étoile flamboyante même, symbolise l’accomplissement. Car qu’est-ce qu’une étoile, sinon d’abord un soleil ? Et qu’est-ce que le soleil qu’on voit, sinon pour les hommes l’occasion de se rappeler le soleil qu’on ne voit pas, la lumière divine de la pleine conscience ? La maman du petit Jésus a reçu aussi le nom d’Étoile du matin, comme la reconnaissance de sa réalisation du grand-œuvre, autrement dit de sa part divine, claire et pure conscience. Lorsque l’étoile s’arrête sur la tête du divin enfant, c’est la signature que Dieu est là, que l’enfant n’est pas séparé de son origine, qu’il est bien « le Fils du Père ». Et lorsque cela arrive, qu’est-ce qui se passe ? les mages nous le disent : Ils se réjouirent d’une grande joie.

Chez les Tibétains, depuis bien avant Jésus et les francs-maçons, on médite sur l’étoile à cinq branches avec Vajra Sattva et les Cinq Dyanis bouddhas. Et encore aujourd’hui, ici même, dans les halls des supermarchés, l’étoile à cinq branches clignote en haut des sapins, comme un rappel obstiné dans notre monde désacralisé : « Enfant, pour recevoir des cadeaux au pied de l’arbre sur la terre, il te faudra regarder l’étoile en haut vers le ciel. » L’étoile est dans le ciel, n’oublions pas de lever le nez, le cœur et les yeux pour la suivre.

Nous sommes d’accord que c’est un vaste chantier, l’œuvre de toute une vie, qui permet petit à petit de redresser nos actes erronés et nos chemins tordus et ceux de de nos ancêtres. Ainsi nous nous rapprocherons de l’harmonie avec notre père et notre mère célestes. Et voyez! L’homme de Vitruve dessiné par Léonard de Vinci, il s’intègre parfaitement dedans, la tête en haut vers le ciel et les deux jambes sur la terre. Un jour l’étoile ce sera nous.

Enfin, une autre des caractéristiques des étoiles est qu’elles se voient de loin. D’ailleurs les mages – un blanc, un noir et un rouge peut-être venu d’Inde selon la légende dorée de Voragine, suivent depuis des endroits très différents la même étoile. C’est une façon de dire qu’il y a nombreux pays, de nombreuses cultures, de nombreuses coutumes, de nombreuses couleurs de peau, mais une seule vérité : il n’y a qu’une seule origine, il n’y a de Dieu que Dieu. Les mages ne sont pas venus de Palestine, ils s’y sont retrouvés. Certes, il faut commencer par lever le nez : au ras de terre, on voit surtout les différences.

La suite du récit est vraiment enthousiasmante ! Elle nous dit : cherchez et vous trouverez. Les mages trouvent le Christ. D’ailleurs leur visite porte aujourd’hui encore le nom d’épiphanie, du grec : faire voir, montrer. Les mages s’éveillent donc à ce qui était caché. Ils entrèrent dans la maison, ils virent l’enfant avec Marie sa mère ; et, tombant à ses pieds, ils se prosternèrent devant lui. Ils ouvrirent leurs coffrets, et lui offrirent leurs présents : de l’or, de l’encens et de la myrrhe.

Les rois mages nous indiquent ce qui se passe à l’heure de la Rencontre. Ici donc, le récit donne à la fois une série de consignes et un dévoilement, une épiphanie, de ce qui se passera lorsque le Christ naîtra en nous. D’abord, nous devenons rois : l’or, l’encens et la myrrhe, c’était très cher et proprement des attributs royaux.

L’or, c’est le symbole dans la densité de la lumière, attribut royal, principale richesse, sagesse. Dans notre corps, où est cet or de sagesse ? Dans le centre supérieur des glandes du cerveau que les taoïstes appellent la chambre de cristal, c’est cet or la lumière qui brille sur le front des sages, le troisième œil ouvert, et selon Jésus la lampe du corps. Ajna chakra. A l’heure de notre nativité, nous ne pourrons qu’offrir notre lumière à la lumière. Travaillons à ouvrir cet œil, prenons déjà conscience de l’espace entre nos deux sourcils tandis que nous respirons. Reconnaissons que nous sommes lumière et sagesse. Reconnaissons cet or en nous et ne l’enfermons pas pour nous : nous recevons, donnons. Respiration.

L’encens, c’est ce bâton sacré dont la fumée montante embaume le ciel et purifie notre espace tandis qu’il disparaît dans l’offrande. C’est le symbole de la prière qui monte vers Dieu et nous mène à la disparition de nous-mêmes. De quelle partie du corps jaillira-t-elle ? Du cœur n’est-ce pas, c’est-à-dire de l’amour. A l’heure de la rencontre, l’offrande aura consumé toute idée de notre personne dans l’unique sensation de l’amour, du moins c’est ce que racontent unanimement les récits de cette expérience. Le conseil est le même: N’attends pas, fais monter les volutes de l’amour inconditionnel dans ta vie de chaque jour, que ton amour cherche l’Amour.

La myrrhe, c’est une sorte de résine parfumée dont on disait qu’elle était un hymne à la vie. Elle servait donc d’onction à la fois à l’heure de l’amour et à l’heure de la mort pour l’embaumement. Elle concerne le corps, et son centre énergétique est le ventre. Les témoignages qu’on peut lire par ailleurs nous expliquent comment comprendre le cadeau de la myrrhe. A l’heure de la nativité, l’amour et la mort fusionneront, notre mortalité s’anéantira dans l’éternité et notre corps ne sera pas oublié. En attendant, le conseil, c’est de donner le plus de vie possible à notre corps puisqu’il est le temple de Dieu. Prenons-nous vraiment soin de notre corps ? Le respectons-nous ? Avons-nous conscience qu’il est fait pour devenir un lieu de lumière ?

Or, encens et myrrhe ; tête, cœur et corps, voilà une nouvelle raison pour le chiffre trois : esprit, sentiments, manifestation véridique. Mais attention ! Mathieu raconte que les trois grands rois entrent et se prosternent ensemble. La consigne est donc claire : que notre corps, nos sentiments et notre intelligence marchent ensemble et unifiés ou alors nous n’arriverons pas jusqu’à l’Enfançon. La conscience une ne peut naître dans la division.

Comment ça, ils se prosternent ?

Se prosterner, ce n’est vraiment pas de notre goût, petits Hérode que nous sommes, nous qui n’avons pas compris que si c’est à l’intérieur que nous rencontrons l’éveil, ça signifie que ce à quoi nous nous éveillons est déjà là. Les mages se prosternent devant ce qu’ils sont, et qu’ils ne connaissaient pas (nous revenons au sens du mot épiphanie) … Quoi ! disent donc nos petites personnes, incliner jusqu’à terre notre corps, notre poitrine (ce sternum qu’on retrouve dans prosterner) et notre front ? jamais ! C’est trop humble pour être supportable ! C’est ainsi que les santonniers représentent plutôt les rois mages genou en terre, comme ceux qui venaient devant leur suzerain pour l’adoubement. Cette question de la prosternation nous interroge directement sur la façon dont nous cherchons à rencontrer cet espace, cette conscience que la science aujourd’hui nomme conscience intuitive. Y allons-nous le menton haut ? Consentons-nous à poser le genou en terre en signe d’allégeance ? Ou rendons-nous complètement les armes de notre égo à la terre ? Selon moi, il y a une question sous-jacente : de quoi avons-nous peur ? Lorsqu’il y a une entière confiance, nous pourrions bien faire comme les chiens et chats qui se roulent même sur le dos dans une intense satisfaction !!

Nous arrivons à la fin. Après un temps dont le récit ne donne pas la durée – et pour cause puisqu’ils ont rencontré le sans temps, les mages vont s’en retourner. Mais, termine Mathieu, avertis en songe de ne pas retourner chez Hérode, ils regagnèrent leur pays par un autre chemin. Rencontrer la conscience de l’univers, ce n’est donc pas perdre tout espoir de retrouver sa terre et les plaisirs de l’incarnation, simplement ce sera par un autre chemin ; désormais, aucun Hérode ne les trompera plus. Après l’expérience de la connaissance, le chemin ne peut plus être celui de l’ignorance, l’étoile est devenue intérieure et comme le Christ, comme Marie étoile du matin, les mages brilleront pour le bien de tous les êtres. Ainsi de nous, vivant peut-être la même existence mais pas de la même façon.

Si l’enfant en nous s’est laissé bercer et émerveiller par l’histoire de l’amour qui s’incarne, il lui est possible de nous emmener, nous les petits vieux que nous sommes, vers le bébé Jésus qui est dans le temps et hors du temps. Il nous rendra capable d’écouter dans le silence la musique des anges. « Laissez les petits enfants venir à moi » disait Jésus. Nous sommes libres, comme Hérode, de persécuter le bébé roi. Nous sommes libres d’y être indifférents comme les habitants de Bethléem. Et comme Joseph et Marie, les bergers, les moutons, les chameaux et les rois mages, nous avons aussi la liberté de nous mettre en route. Il nous appartient et à nous seuls, de décider de renaître. Il nous appartient de choisir le travail vers le grand inconnu et d’ouvrir les portes de la connaissance hors du champ du mental en nous effaçant devant l’immensité, en nous baignant dans la conscience. Dans notre monde qui craque comme une bicoque sous la tempête, nous pouvons partir à l’aventure de la sagesse, de l’intelligence et de la compassion universelle. Par nous, le hors-temps mettra des paillettes dans le temps et l’ensemencera de vie.

Pour nous encourager à cette révolution intérieure dont seul le chemin nous est accessible, l’arrivée ne dépendant pas de nous mais de l’étoile, rappelons-nous la date de Noël : juste après le solstice d’hiver. Les jours allongent très lentement, c‘est seulement peu à peu que la nuit décroît, mais les cadeaux arrivent dès le 25 décembre sous le sapin ! Alors réjouissons-nous avec les petits enfants, cherchons à nous élever et préparons les guirlandes de la joie dedans comme dehors…

Joyeux Noël !

Pâques, récits du passage vers l’éveil

 

Tous les ans, Pâques prend place au printemps, parce que c’est la fête de la vie. La terre célèbre la résurrection de la nature après la mort de l’hiver. L’oeuf fermé s’ouvre sur la vie du poussin, et on cache les oeufs de Pâques dans les jardins pour les petits enfants. Pâques chante la vie, on pourrait même dire que Pâques avec la nature chante la renaissance, la naissance même, passage s’il en est. Et le mot Pâques signifie ‘passage’ : de l’esclavage à la liberté, de la mort à la vie. Pâques est un moment clé aussi bien pour les Juifs que pour les Chrétiens. Ces moments sont pour chacun d’eux des passages vers la joie et ce que nous en conte la Bible peut donner à notre réflexion d’aujourd’hui des éléments de réponse à nos questionnements. En ces temps troublés, nous ne savons pas où nous allons, nous sentons qu’il serait bon de changer quelque chose et nous avons besoin de joie. Quel est le sens de ce que nous traversons? Quelle direction donner à notre existence dans cette instabilité ? Un passage est transitoire, certes, mais il peut être difficile. Alexandra David Neel rapportant son expérience au Tibet il y a plus de cent ans disait qu’il était temps pour l’humanité de rassembler la sagesse du monde et de s’en souvenir. Alors souvenons-nous des aides que chez nous des sages ont placées dans les anciens récits. Et puissent leurs indications nous être utiles. Où aller et comment? Avec qui ? Qu’est-ce qui empêcherait de passer? Qu’est-ce qui nous y aiderait ? Dans les contes, il arrive que les fées donnent des objets magiques nécessaires à la quête du héros. Ici avec les hébreux, nous rencontrerons en chemin : l’eau et le feu, le puits et le bâton.

Mais avant de partir nous mêmes à leur rencontre, vérifions que notre projet est sensé. Interrogeons-nous sur la validité de ces deux récits et sur leur véracité historique. Au sujet de la fuite des Hébreux hors d’Egypte, plusieurs affirment que tout cela n’a jamais eu lieu. Ils disent que si comme le racontent l’Exode, le Lévitique et les Nombres, qui sont des noms de livres de la bible, si 400 000 personnes avaient quitté l’Égypte et traversé le désert avec des centaines de milliers de bêtes et leur or et leur argent, s‘ils avaient causé non seulement une crise économique majeure mais la mort du chef de l’état, de ses armées et de ses chevaux, eh bien alors on trouverait trace de ce cataclysme dans les écrits de ce pays connu pour ses scribes et sa manie de tout noter. Or il n’y a rien. A tout le moins concèdent-on, si cela a existé, ce serait le fait d’une très minime partie du peuple.

Au sujet du Christ, les objections à la vérité de sa résurrection se sont fait connaître aussitôt. Ce sont les Evangiles eux-mêmes qui nous en informent. Les chrétiens d’ailleurs considèrent que croire en la résurrection du Christ est un acte de foi, acte de foi fondateur de la totalité de leur foi et de leur joie. « Si le Christ n’est pas ressuscité, dit Paul aux Corinthiens, vous n’avez rien à croire. » J’ai lu aussi des contestations sur l’existence entière de Jésus, qui pourrait avoir été inventée de toutes pièces, et des désaccords sur plusieurs éléments de sa vie.

Alors? Eh bien, même si personnellement ces assertions me déstabilisent un peu, sur le fond cela n’a pas d’importance. S’ils n’avaient pas d’historicité, les récits vaudraient toujours par leur fonction. Ils resteraient des modes d’emploi vers Pâques, cette fête de la vie dont la valeur est universelle et toujours proposée. Ils nous enseigneraient quand même. Que les auteurs de ces récits aient grandement aménagé l’histoire resterait une mise en œuvre pédagogique, comme dans les récits mythologiques. En outre, cela nous autoriserait à prendre quelque distance avec certains aspects trop marqués par la mentalité du moment. C’est par leur valeur méta-historique, selon l’appellation d’Annick de Souzenelle, que ces textes anciens gardent aujourd’hui pour nous la saveur de l’enseignement.

Pâques signifie donc Passage en hébreu : pessah. La racine de ce mot, c’est le pas, ce mouvement du pied qui nous met en déséquilibre pour que nous puissions avancer lorsqu’il se reposera. Il y a toujours dans le pas et le passage et une notion de direction selon l’endroit où nous choisirons de reposer le pied, et une notion d’insécurité puisqu’il y a un moment de perte d’équilibre entre deux équilibres différents : celui d’avant et celui d’après. Heureusement le passage est transitoire : il s’agit juste de passer. On parle parfois de nos passages à vide, et derrière le passage à niveau, le passage du train est rapide. Ensuite, ce qui est dé-passé reste derrière, dans le « passé ». Il arrive donc que le moment du passage soit inconfortable, mais si la destination est bonne, nous ne nous rappelons plus une fois arrivés les dangers du trajet ni les difficultés du départ. C’est de ces passages positifs que parle la Bible. Quand une femme a accouché, la douleur du passage de l’enfant s’efface devant sa merveille et les corps se reposent.

Que se passa-t-il chez les Hébreux le jour de Pâques? La Bible nous dit que ce jour-là, les esclaves juifs mangèrent sans s’asseoir pour fuir hors d’Egypte. Fuir oui, mais partir aussi, s’élancer vers la terre promise où coulent le lait et le miel, naître à la liberté. On emploie aussi le mot de Pâques pour le passage libérateur de la Mer Rouge. Chez les chrétiens, le Christ se montre le jour de Pâques dans un corps rené, corps d’énergie et de lumière, passé par la mort physique. L’église des premiers âges considéraient la croix aussi comme une Pâque puisqu’il est évident que la crucifixion est en soi passage de la vie à la mort et aussi parce qu’il faut bien mourir pour faire ce passage dans l’autre sens et ressusciter. Peut-être aussi à cause du passage du Christ aux enfers dans les deux jours avant sa résurrection. Puis, rapidement la jubilation du passage de la mort à la vie a été privilégiée et c’est ce jour seul qu’on a appelé Pâques. 

En unissant les deux récits, nous nous apercevons que Pâques englobe la totalité du passage : le départ, le chemin et l’arrivée. Le départ, avec la fuite des esclaves, le chemin, avec la traversée de la Mer Rouge à pied sec, et la destination avec la résurrection. Le dénominateur commun de toutes ces pâques, c’est la joie, l’ouverture à un état meilleur et différent. Imagine-t-on la hâte et la joie des Hébreux quittant un lieu où ils étaient exploités jusqu’à la moelle et partant tous ensemble pour une terre d’Eden ? Ensuite, après l’inexplicable traversée de la Mer Rouge, Rébecca la soeur de Moïse empoigna son tambourin pour danser et acclamer. Vous représentez-vous cette liesse générale ? Le peuple entier est vivant. Tout le monde est là, sain et sauf contre toute attente. Elles dansent, les familles, elles exultent de se voir si définitivement débarrassé de leur joug, en sécurité. Enfin, on ne sait rien de la joie de la resurrection mais elle doit être à la mesure de la victoire de la vie sur la mort : énorme.

Ce qu’on appelle Pâque débute donc avec les premiers pas sur la voie de la liberté (au sens propre pour les Hébreux dans la Bible). On peut qualifier de petite pâque tous les événements objectifs ou intérieurs de notre vie qui nous libèrent. Qu’ils soient survenus abruptement ou qu’ils aient couronné de longs efforts, ils représentent des sortes d’étapes, de petits éveils, un accroissement de lucidité et de conscience, une plus grande ouverture à l’amour et à la tranquillité. Pouvons-nous en évoquer dans notre propre existence ? Un instant d’émotion devant l’eau scintillant aux rayons du soleil ? L’évaluation enfin honnête d’un événement de notre vie, qui s’allège ? Si nous l’avons-nous vécu, avons-nous su garder ce moment précieux ? Si nous ne l’avons pas vécu, nous sommes-nous entraînés dans cette direction ? Avec le Christ, Pâque débouche sur la démonstration d’une nouvelle naissance, le passage d’un état d’être à un autre, une mutation bienheureuse

Aussi, selon les récits bibliques de Pâques, on n’y arrive pas seul, il faut un guide, un passeur, un Moïse, un Jésus. Il faut, dirait-on en Inde ou au Tibet, un maître à la longue patience et compassion, un gourou à l’infaillible constance. Il y a deux et trois mille ans, il fallait beaucoup de circonstances particulières pour se trouver dans l’entourage de Jésus, de Moïse ou de Bouddha. Aujourd’hui, avec les livres, les vidéos et les avions, Jésus, Moïse et Bouddha continuent à s’offrir à nos chemins, et d’autres enseignements de nombreux sages s’approchent de ceux qui veulent s’approcher d’eux. Alors avons-nous cherché, avons-nous trouvé notre Moïse? De toute façons, cela fait, rien n’est fait.

Non. Car il ne suffit pas d’avoir un livre sur un rayon de sa bibliothèque, ou de pratiquer un rite comme d’aller à la messe ou de respecter le ramadan, il faut s’engager réellement dans le passage indiqué. Selon les leçons de la bible, il faudra littéralement se mettre en route, suivre le guide, avancer droit, dans le bon sens et courageusement. Voilà qui ramène encore à la notion de pas. Passer peut sembler facile et linéaire, comme le train qui roule sur sa voie ferrée, mais les textes anciens nous disent le contraire. Il y a de nombreuses façons de ne pas suivre le guide, de ne pas arriver au moment de la renaissance. Peut-être nous y reconnaîtrons-nous car elles sont intemporelles.

D’abord, et c’est le cas le plus courant, nous n’avons pas envie du voyage, pas même celle de démarrer. Longtemps, le peuple hébreu accablé par l’esclavage ne manifeste pas l’énergie nécessaire à sa libération. Il a juste la force de se plaindre et de récriminer. Or il est clair que sans premier pas, il n’y en aura pas de deuxième. Dans ce genre de situation, nous comme eux, nous choisissons de stagner là où la vie nous a posés jusqu’à ce que mort s’en suive. Ce n’est pas drôle, mais c’est moins fatigant que de prendre la route. Jésus pourrait bien parler à la télé sur France 2 que nous passerions sur TF1.

L’autre écueil qui nous est signalé sur le chemin de Pâque est notre tendance à regarder en arrière au lieu de regarder devant nous. Outre que c’est dangereux quand on se déplace, cela entraine un déplacement erratique. Ce n’est pas ainsi qu’on traverse. La bible nous alerte sur ce point avec l’épisode du veau d’or. Moïse est parti la-haut sur sa montagne, il s’éternise, si j’ose dire, avec Dieu. Les gens s’impatientent en bas, ils s’inquiètent et faute de mieux, disent-ils, ils retournent aux vieilles idoles, celles-là mêmes qu’ils avaient quittées. Pourquoi? Simplement parce qu’ils les connaissent et qu’ils en ont eu l’habitude. On voit bien ici que le passage dont il est question dans l’Exode n’est pas seulement un passage géographique d’un point à un autre, ou un changement d’état social d’esclave à homme libre, qui serait offert comme on gagne au loto. Il faut un passage intérieur d’un état à un autre et une nouvelle assiette : esclave ou libre, c’est aussi une question de mentalité.

Or comme le dit Jésus à quelqu’un qui le questionne : « Quiconque met la main à la charrue et regarde en arrière n’est pas propre au Royaume de Dieu », le royaume de Dieu, c’est à dire à l’état d’éveil. J’ajouterai que celui-là n’est pas propre non plus au labour. Son sillon sera tout tordu. Qu’en est-il du sillon de nos vies? Nous sommes nombreux à avoir arrêté dix fois de fumer ou de manger du chocolat, à retomber dans nos travers à la moindre occasion. Notre chemin de vie dessine parfois des zigzags serrés. Nous rendons nos efforts inutiles en parcourant dans l’autre sens l’espace que nous avions gagné dans une direction. Pour utiliser une désagréable comparaison biblique – et sauf notre respect, nous sommes alors comme les chiens qui retournent manger leur vomi. Du coup, nous devons refaire encore et encore le premier pas et nous risquons de nous décourager une fois pour toutes

La Bible nous alerte encore sur un puissant ennemi du passage : la peur. La peur fait rater la tere promise. Pourquoi? Si on a peur, c’est qu’on n’a pas confiance, l’autre mot pour dire foi, qui est l’absolue certitude de l’amour. Pour entrer dans le pays où coulent le lait et le miel, il faut une confiance totale, telle qu’on se jette dans l’inconnu, qu’on saute sans rétraction dans les bras de l’impensable. Eh bien, c’est ce que ne firent pas les Hébreux devant le pays qui leur avait été promis. Inquiets de l’accueil qu’on leur réserverait dans ce pays apparemment déjà habité, ils avaient envoyé des éclaireurs. Lorsqu’ils revinrent, ceux-ci les inquiétèrent encore davantage. Ils rapportèrent que l’endroit était peuplé de géants géantissimes. Un seul eut assez de foi pour conseiller d’avancer quand même, puisque c’était le pays de la promesse, mais nul ne l’écouta. On le fit taire. Les gens donnèrent à leur peur la première place. Et qu’arriva-t-il ensuite?

La peur nous amène à tourner en rond dans l’espace, pourvu qu’il soit connu, et fût-il désertique. C’est donc ce que firent les Hébreux, tournant pendant quarante ans dans le désert comme dans une cage, le temps que tous les inhibés soient morts. Sans doute aussi, à force, l’inconfort du désert avait-il accrû chez la génération suivante la volonté d’en sortir. Et nous? De quoi avons-nous si peur que nous pourrions rater la terre promise? Au-delà de peurs multiples qui demandent guérison, « Notre peur la plus profonde est que nous sommes puissants au-delà de toute limite, » a cité Mandela. Et justement, tout le problème est là : sortir des limites dont nous avons l’habitude.

Voilà bien le coeur de Pâques, ce passage au-delà des limites. Ajourd’hui, même si cela ne dure pas depuis quarante ans, nous tournons de confinement en confinement dans des limites trop étroites si bien que nous rêvons daventure. Baudelaire se languissait tant de plonger enfin « dans l’inconnu pour trouver du nouveau » qu’il en appela jusqu’à la mort dans le poème Voyage. De plus, indépendamment du corona, nous voyons l‘état de la terre et le sort que nous faisons à des milliards de vivants, des humains aux insectes. La terre nous montre que nous la menons, et nous avec elle, dans une voie sans issue, une im-passe. Notre conscience nous chuchote ou elle nous crie qu’il faut passer, passer à autre chose.

Voudrons-nous écarter les trois obstacles que nous avons observés : l’inertie, l’attachement à une situation même si elle n’apporte pas de bonheur et la peur de l’inconnu? Sommes-nous décidés à partir vers le printemps de Pâques pour trouver un nouveau passage ? Pour rendre à la terre son état de jardin et aux vivants la douceur de la vie ? La période est idéale pour répondre oui. Mais aussitôt surgit la question : comment partir ?

Réponse pratico-pratique donnée par les Hébreux : à pied. Vous allez m’objecter qu’on ne voit pas en quoi cela peut nous servir d’enseignement, puisqu’il leur était impossible à l’époque de prendre le train ou le bus. De plus, cela ne nous donne pas d’indice sur la direction. Bien sûr. Mais les caractéristiques de la marche pourraient bien nous être utiles quand même aujourd’hui.

La marche est faite de pas, de ces pas qui forment le passage. Elle est lente. Cette lenteur a de quoi énerver à l’heure du TGV et des vols internationaux, mais elle est d’autant plus précieuse que la vitesse de nos moyens de transports nous fait oublier nos contraintes physiologiques devant la distance. Sans moyens mécaniques, livrés à nos seules jambes, nous n’allons plus très loin, et beaucoup plus lentement. La marche nous rend donc plus lucides sur nos capacités réelles et nous ramène à la modestie. Sans jeu de mots, la marche, ça fait atterrir. Ca nous enseigne la patience. Un pas après l’autre, un pied devant l’autre, pas à pas.

La lenteur de la marche offre encore une opportunité que nous pouvons saisir, celle de la communication avec nous. Dans l’emballement de la vitesse de nos vies, il arrive que nous nous perdions. Nous sautons dans le temps d’objectif en objectif, nous sommes toujours après, ou avant, ou ailleurs. Au cours de nos trajets, surtout s’ils sont familiers, nous nous absentons en pilotage automatique et nous ne sommes plus là, nous pensons à autre chose, à ce que nous ferons quand nous serons arrivés par exemple. Nous nous volons ainsi à nous-mêmes notre propre existence. C’est pourquoi des centaines de milliers de gens parcourent à pied chaque année la route de Compostelle sans être ni juifs ni chrétiens, mais à la recherche d’eux-mêmes.

Ensuite, la marche d’un peuple dessine dans l’espace un ruban plus ou moins large et ininterrompu. Rien à voir avec les habitacles séparés de nos voitures, ou même des wagons des trains. La marche ne pose pas d’autre obstacle entre les êtres que celui des corps. Lors de processions, ou de manifestations, on peut ressentir la joie de cette unité, mais avez-vous déjà ressenti l’unité des voitures dans les embouteillages, même si tout le monde va dans le même sens ? Le peuple hébreu qui marche reste ensemble, même au coeur de ses plus grandes aventures comme le passage à travers la mer ouverte. Et la sensation d’être ensemble est porteuse de vie et de courage pour tous les voyages. On l’a bien vu, lors du premier confinement surtout, quand les ainés devaient mourir dans la solitude et partir sans être accompagnés des leurs. C‘était une souffrance de plus. Rapportées à l’échelle individuelle, toutes nos petites avancées sont des accroissements de paix et de joie, c’est à dire un renforcement de notre cohésion interne, ensemble avec nous-mêmes.

La marche nous enseigne enfin qu’il faut voyager léger, pour reprendre une formule taoïste. On peut bien commencer comme les Hébreux, lourdement chargés, mais le poids en devient si handicapant qu’on s’en débarrasse. Que leur restait-il à eux, après des décennies? Ne gardons que l’essentiel, le reste alourdit. L’essentiel est toujours simple. A un moment, peut-être arriverons-nous à cette simple évidence: nos pieds se posent sur la terre, et la terre nous porte. Les chamanes disent que nous marchons sur le ventre de maman. Sans doute si nous parvenons à ouvrir notre perception à cette relation, le monde nous paraîtra différent et plus beau que celui de nos cités, et nous aurons envie que celles-ci retrouvent la vérité de la terre mère. Le rythme de nos pas s’accordera aux battements de notre coeur et c‘est par lui que nous trouverons le passage, puisqu’il est clair que notre cerveau est passé à côté.

Toutefois, marcher ne suffit pas, sinon tous les gens d’autrefois auraient vécu leur Pâque, alors que l’histoire humaine nous informe du contraire. Il faut aussi marcher derrière un maître pour connaître la bonne direction. « Suis-moi « dit Jésus plusieurs fois à ses interlocuteurs. « Où on va? » demandent les petits enfants, et quelques uns dans les évangiles. Jésus a répondu en Mathieu quelque chose qui ressemblait à « Nulle part ». Il a dit : « Les renards ont des tanières, les oiseaux du ciel ont des nids, mais le fils de l’homme n’a pas d’endroit où poser sa tête ». Il est douteux que ce charpentier fils de charpentier n’ait pas eu de toit, d’autant que ses amis et sa mère lui ouvraient volontiers leur demeure. Jésus indiquait donc que sa véritable identité n’avait pas d’oreiller. Et quand un Christ n’a pas d’oreiller, c’est qu’il n’en a pas besoin.

En d’autres termes, s‘il n’a pas d’endroit où poser sa tête c’est que là où il est, tout en étant aussi sur terre bien sûr, il n’y a pas d’endroit, et pas de tête non plus. Avant sa crucifixion, Jésus le précise à Pilate le gouverneur en toute clarté : « Mon royaume n’est pas de ce monde », c’est à dire ce monde des corps et des objets, le monde d’Hérode et de César, le nôtre aussi. Évidemment cette assertion n’avait rien éveillé dans le cerveau de Pilate qui appartenait au même monde qu’eux, et que nous.

Tous ces propos forment pour les suiveurs éventuels un écueil de taille : comment aller dans un endroit où il n’y a pas d’endroit ? Comment suivre quelqu’un nulle part? Où est-ce ? Comme le dit Thomas dans l’évangile de Jean : « Seigneur, nous ne savons où tu vas; comment pouvons-nous en savoir le chemin? » A la vérité, nous venons tous de cet « endroit » sans endroit et il faudra que nous y retournions mais la seule chose que nous puissions en dire pour l’instant, c’est que nous ne savons rien, sauf que notre corps n’y partira pas, de sorte que nous n’aurons plus non plus besoin d’oreiller.

C’est notre différence avec Moïse et Jésus, Bouddha et toutes celles et ceux qui ont franchi ce passage sans mourir. Ceux-là ont vécu consciemment dans les deux mondes: dans le monde sans corps d’où nous venons et aussi dans un corps et une maison. Ils ont vécu avec et sans adresse, ou plutôt avec une adresse localisée facile à indiquer et une adresse indescriptible. Ils nous disent que cette autre adresse est celle de l’amour universel et de la joie sans cause, et c‘est ce qui les rend si précieux pour les humains dès qu’ils sont dans cette quête. Voyons les indices du chemin dans leurs paroles et les récits qui les mettent en scène pour y repérer quelques leçons intemporelles.

Commençons par l’eau, son rôle et son message. Nous allons la rencontrer sous différentes formes. Avant la naissance de Moïse comme avant celle de Jésus, le pouvoir ordonne le massacre des nouveaux nés. Comme Jésus, Moïse échappe à la mort. Sa soeur Rébecca le dépose dans une petite boite sur l’eau près de la fille du pharaon. Celle-ci le découvre, lui trouve une nourrice qui n’est autre que sa vraie maman, l’adopte et lui donne son nom qui signifie en égyptien sauvé des eaux. Nous pourrions dire aussi ‘sauvé par les eaux’, d’autant plus qu’il n’est pas le seul nouveau-né à qui advint cette extraordinaire aventure. L’eau du Nil rappelle celle du Tibre qui sauva Romulus et Rémus, les mythiques fondateurs de Rome. Elle rappelle aussi l’Euphrate qui recueillit dans un semblable berceau le premier roi acadien de Babylonie il y a 5000 ans. Elle nous rappelle les eaux matricielles complices de la vie. Nous naissons de l’eau, notre mère a dû les perdre pour que nous passions de son monde à ce monde. D’ailleurs, dans le récit de la naissance de Moïse, la bible ne met pas d’homme en scène. L’eau matricielle, c’est la femme : la princesse et sans doute ses suivantes, Rebecca, la maman de Moïse, c’est tout. Le seul homme est un bébé. Première leçon, qu’on soit homme ou femme : privilégier le féminin qui donne la vie.

Les eaux ont une autre signification symbolique: elles indiquent les émotions et les états plus ou moins boueux dans lesquels nos existences parfois s’embourbent et parfois naufragent. Alors quand on est un bébé jeté dans un fleuve, on a besoin d’un berceau. Un berceau? Justement, le berceau n’est pas un berceau car la bible nous décrit un coffre étanchéisé par un enduit de bitume. Cela nous ramène plutôt au déluge et à l’arche construite par Noé, qui fut soulevé par les eaux et flotta tandis que tout était englouti. Ce genre d’objet se fabrique avec patience, Noé y consacra de longues années. Voici donc la deuxième leçon : Ne pas craindre les émotions, mais avoir connaissance de ses dangers et travailler longtemps à s’en prémunir. Ainsi serons-nous portés par elles et non noyés dedans.

Outre les eaux horizontales, la bible cite plusieurs puits d’Isaac à Jésus Christ, et présente Moïse comme le maître du puits du pays de Madian. Dans ces pays de sècheresse, la première chose à reconnaître est l’importance du puits, garant de la vie. Il se trouve que le point commun des histoires bibliques de puits est leur lien avec le mariage et avec l’amour. Pour Moïse aussi.

Le mouvement de l’eau du puits est inverse du mouvement du fleuve. Le fleuve est horizontal et son eau descend. Le puits est vertical et son eau doit monter, c’est le seau vide qui descend. Quelle est la leçon ici? Il faut nous pencher sur la margelle pour la comprendre. Le puits est comme un tuyau, un canal entre la lumière d’en haut et l’obscurité d’en bas. Or les taoïstes et les yogis nous enseignent que l’énergie descend du ciel jusqu’à la terre par le corps de l’homme depuis le haut du crâne, et qu’elle monte de la terre, jusqu’au ciel. Vous trouverez de nos jours facilement des enseignants, même par Zoom ou youtube. Mais revenons à notre récit. N’est-ce pas ce qui se passe dans un puits? L‘énergie sans forme et lumineuse du ciel est symbolisée par le vide du seau qui descend dans l’obscurité jusqu’à son immersion complète dans l’eau qu’il remonte à la lumière. Nous sommes bien d’accord qu’il est inutile de descendre un seau dans un puits si on ne va pas jusqu’à l’intérieur de l’eau ! Dans un puits, l’initiative vient d’en haut, l’eau attend.

Le puits associé aux mariages nous enseigne donc la fusion du feu et de l’eau, du ciel et de la terre. Lorsque la bible nous montre Moïse comme le maître du puits, elle nous indique qu’il fait dans son corps la jonction entre le ciel et la terre. Cela reste abstrait pour nous, comme les couleurs pour les yeux des aveugles… Alors cherchons à nous représenter plus précisément les implications d’une telle jonction.

La capacité d’unir en soi le ciel et la terre a pour corollaire que toute la puissance de l’univers peut être ramenée dans un point précis de cet univers : le corps de l’homme. Pour nous approcher de l’idée de la puissance de l’univers, demandons l’aide de HR5171. Elle fut découverte en 1960 dans notre petite galaxie, mesurant plus de 1300 soleils, un million de fois plus lumineuse que lui. Un million? Notre cerveau est déjà perdu, nos neurones errent à l’abandon. Allons neurones, courage ! Cette étoile appartient à notre galaxie à nous, qui se trouve dans un quartier formé d’autres galaxies aussi grandes que la nôtre et nommé groupe local. Vous voyez l’échelle du ‘local’ ? L’ensemble de ces immenses galaxies locales ne sont donc qu’un petit espace au sein d’un plus grand espace, et donc HR5171, c’est vraiment peu de chose. Alors notre terre ? Bref.

Donc, celui qui est chez lui sur la terre comme au ciel, celui qui passe d’un monde à l’autre jouit de la puissance infinie de l’univers, une puissance inimaginable, inconcevable qui n’est pas la sienne mais celle du ciel qu’il ramène ici-bas. Jéthro, le père des jeunes filles que Moïse rencontra autour du puits ne s’y trompa pas, il s’empressa de lui donner une en mariage et elle l’accompagna dans son voyage. Quant à nous, libre à nous de tenir compte ou non de la leçon du puits, dont voici le programme est donc : découvrir notre puits et apprendre à l’utiliser. Sachant que cette troisième leçon s’accompagne d’une leçon 3bis puisque le puits s’accompagne de mariages. Donc leçon 3bis : réviser notre évaluation et notre pratique de la sexualité. Et dans tous les cas, nous souvenir qu’en tout c’est l’amour qui s’exprime.

La bible nous donne avec le bâton de Moïse la version d’un puits au-dessus du sol et quelques illustrations des pouvoirs de l’homme unifié avec le ciel. Le bâton que reçoit Moïse est particulier. Quand il est horizontal, il est serpent, il rampe, rien de lui ne s’élève. Quand il est vertical, il est sceptre, il donne la vie. Le bâton de Moïse montre les deux états de l’énergie de l’être humain. Quand elle reste contre terre, endormie, l’être humain est ordinaire, il est le jouet des circonstances et de son inconscient, sans pouvoir. C’est nous. Mais si cette énergie est élevée – et la bible dit que seul Dieu peut l’élever, si le serpent se dresse, alors l’être humain est verticalisé dans sa relation terre-ciel, il est libre et puissant. Les yogis ont donné à cela le nom de kundalini. Le bâton vertical, c’est comme le puits le lien entre la terre et le feu, le signe que l’homme a rencontré les forces divines. Il représente la totale maîtrise des énergies du corps et des forces de l’univers, c’est le bâton de Dieu.

Dieu demande à Moïse de garder le bâton dans sa main pendant tout le chemin. Autrement dit, pendant le voyage de sa vie, il devra rester conscient de son corps et de sa puissance, ne pas quitter sa verticalité, ne pas oublier que son origine est en haut, dans l’énergie pure information, pure lumière et amour absolu, ni qu’il doit agir en bas. Moïse doit se souvenir de son ancrage sur la terre et que celle-ci doit s’élever en lui vers le ciel. Il me semble que dans le bâton c’est plutôt le mouvement ascendant de l’énergie qui est mis à l’honneur, mais quoi qu’il en soit, ce bâton d’un seul tenant est le signe de l’unité des mondes, unité du haut et du bas.

Avec le bois quand Moïse frappe le sol, c’est l’univers qui frappe le sol et les puissances de la terre, des sources ou de la mer obéissent. Ou alors il l’élève vers le ciel et accourent les puissances célestes. Le bâton de Moïse servira de nombreuses fois : il mangera tous les serpents de pharaon, il séparera la mer en deux, il fera sourdre l’eau du rocher, il rendra pure des eaux amères et imbuvables (comme celles de nos négativités). Et puis il permettra au peuple de gagner une guerre au désert, il sauvera de la mort celui qui lèvera les yeux vers lui s’il a été piqué par les serpents : comme un clocher d’église portatif, il rappelle au peuple de regarder vers le ciel. Et puis, et puis… tout ce qui n’est pas dit, et puis la valeur symbolique de chacun de ces miracles pour nous aujourd’hui.

Je viens de mentionner la valeur symbolique des eaux amères. Puisque c’est Pâques, revenons un instant devant la Mer Rouge. Admettons que la puissance qui s’exprime dans le bâton de Moïse écarte les eaux symboliques de l’inconscient pour que nous passions à pied sec. La mer submerge définitivement les mémoires oppressives de Pharaon et non pas ses soldats. Car peut-on imaginer que Dieu veuille la mort de milliers de certains de ses enfants pour en sauver d’autres ? Les soldats de Pharaon, ce sont les forces que des siècles de notre léthargie ont laissé grandir. Celles qui nous poussent à nous sentir sans amour, à avoir besoin d’alcool ou de sexe, à avoir des croyances et des principes, ce sont les forces de la haine, de la séparation et de l’oubli de l’Être. Le passage de la Mer Rouge, rouge comme le sang de la terre, c’est l’ouverture de la route vers notre Pâque. De l’autre côté de cette frontière, la liberté, la terre promise. La puissance divine est plus forte que toute autre puissance, il n’y en a pas d’autre, elle est puissance de vie pour nous faire passer les eaux intraversables. Il y a de quoi danser.

Le prêtre Aaron aussi avait un bâton à prodiges et il fut déposé dans l’arche de l’alliance après qu’il eut fleuri, fleuri comme un arbre vivant. Ici nous retrouvons le Christ, que l’Eglise a dit pendu à l’arbre de vie (la croix) comme un fruit de l’amour. Le bâton du Christ, c’est la croix capable d’accomplir la métamorphose suprême de la mort à la vie. Elle est disponible en tout temps pour ceux qui voudraient une croix semblable et intérieure. Au croisement du vertical et de l’horizontal est indiqué le lieu du passage: le coeur. La résurrection du Christ signifie aussi la résurrection de chacune de ses billiards de cellules : un feu d’articice, une fête.

Ces moments offerts à notre lecture sont profondément encourageants pour les chercheurs de Pâques. Ils nous enseignent que quand la conscience individuelle a rejoint la conscience de l’univers, celui-ci coopère. Plus rien n’est de l’ordre du miracle, tout est obéissance ou complicité. La quatrième leçon est donc celle-ci : garder la vision, abandonner ses idées personnelles et collectives sur ses limitations, lâcher son passé. En gros, comme le dit la croix, se quitter soi-même !

La leçon suivante nous est donnée par un autre élément : le feu. Quarante ans après son adoption par Jéthro, Moïse se trouvait mener les brebis de son beau-père près de la montagne de Dieu, montagne de l’Horeb. C’est que Moïse continuait à vivre en la compagnie divine. Il n’est plus question des eaux basses du fleuve mais de la pointe de Moïse, des lieux élevés de son âme d’où l’espace est vaste et l’air lumineux. Et tout en marchant avec son troupeau – ses cellules, ses émotions, ses ancêtres, ses souvenirs, bref, sa multiplicité, tout en marchant en direction de la montagne de Dieu, il aperçut ce buisson ardent qui brûlait sans se consumer. Pour le voir de près, il fit un détour. Et ce détour est la cinquième leçon.

Ce passage a été commenté des centaines de fois mais si nous gardons à l’esprit que ce qui est à l’extérieur est un miroir de ce qui est à l’intérieur et que la bible nous enseigne par symboles, nous aboutissons à deux possibilités. Ou bien il s’agit d’une vision intérieure de Dieu, comme ce que disent d’eux-mêmes les prophètes Jérémie et Ezéchiel ou Jean dans l’Apocalypse. Dans ce cas il reste une dualité entre celui qui voit et ce qui est vu. Ou bien c’est lui-même sous l’aspect de ce buisson que Moïse a rencontré. Dans ce cas il a vécu sa dernière Pâques et traversé le dernier passage qui permet de parler à Dieu « face à face ». Or c’est ce que la suite du récit ne cesse de répéter.

Cela n’empêcha pas le frère et la soeur de Moïse, Aaron et Rebecca, de récriminer contre lui auprès de Dieu. Ils se firent ainsi recadrer : « A mon serviteur Moïse je parle bouche à bouche. » Pas de cerveau, pas de pensée, pas de parole, au contraire de ce qu’ils font, mais de la sensation. Un baiser. Un baiser d’amour, un baiser de feu. La Bible raconte cela d’Hénoch amoureux de Dieu et qui marchait avec lui. Jamais on ne retrouva son corps, « car l’Éternel l’avait pris ». Pâques est une histoire d’amour. Voici l’occcasion d’une sixième leçon: cesser de privilégier comme la fatrie de Moïse le mental et le jugement. S’ouvrir à la lumière et la douceur, bouche à bouche, et se taire pour rencontrer le buisson ardent.

Dans ce silence d’amour, on apprend qui est Dieu. « Je suis celui qui Suis » . La formule est très difficile à traduire, aussi on trouve d’autres traductions : « Je Suis celui qui Est », ou encore « Je Suis qui Je Serai »… René Guénon proposa carrément d’abandonner la formule Je Suis et de préférer « l’Être », impersonnel :  » L’être est l’être. » En tout cas, que ressentons-nous quand nous disons « je suis »? N’est-ce pas comme « Je vis là maintenant? » ou « je me sens vivant »? La définition est celle d’un présent infiniment continué et sans aucun début puisque dans cette stabilité le temps n’a aucun pouvoir. C’est ce que Jésus a tenté d’exprimer dans cette phrase qu’on lui reprocha : « Avant qu’Abraham fût, Je Suis. » Avant que ma forme d’être humain ne vienne au monde, et après et pendant que je suis là, Je Suis. Pur Esprit, sans rien qui doive évoluer et cesser. Avant la première étoile, j’étais là, j’y serai après la dissolution du monde. « Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront pas ». Paroles, c’est-à-dire verbe, puissance de vie. Oui, Jésus Christ est. Nous aussi. Nous aussi puisque nous savons intuitivement ce que veut dire Je suis. Nous Sommes. Les bouddhistes disent de leur côté : Avant que ce qui parait n’apparaisse, et toujours, il y a la source d’énergie d’où cela jaillit. Cette présence sans temps ni forme est notre véritable nature.

Telle est la clé de la destination, la découverte de notre véritable nature, le sentiment d’être qui ne dépend ni de notre naissance, ni de notre mort, ni de notre caractère ni de rien de ce qui fait notre variété sur la terre. Simplement amour, lumière et vie. Le voyage narré dans la bible est certainement instructif, mais il n’est pas nécessaire, car Pâques est une découverte intérieure. Où irions-nous en effet puisque nous sommes déjà dans cette présence la présence même ?

Ce n’est pas ce que nous vivons? Nous croyons mourir entièrement ? Nous pleurons de solitude ? Nous ne voyons pas cette lumière qui brille sans consumer ni brûler les yeux? Les soucis des autres nous dérangent peu, les nôtres nous taraudent? Nous ne sommes pas cet immense réservoir d’amour? C’est parce que nous restons dans notre petite personne et que nous n’avons pas compris que le passage à traverser, c’est celui qui nous mène hors d’elle.

Tout ce qui arrive alors, ça nous arrive à nous, à en mourir. Observons nos guides de Pâques. Ils ne sont pas dérangés par leur personnalité. Ils ne sont pas « quelqu’un ». Moïse, selon Dieu, « est l’homme le plus humble que la terre ait porté. » En écho, Jésus dit : « Je suis doux et humble de cœur ». Par delà des siècles et des distances, Dudjom rimpoché le Tibétain accorde à l’égo l’importance d’une crotte de chien. Dans l’humilité, le moi a disparu et ils ne sont pas morts. Au contraire, ils constatent comme le Christ : « Mon père et moi nous sommes Un. » Et la résurrection est la manifestation de cette unité proposée à tous. Ainsi arrivons-nous à la neuvième leçon qui est aussi la première. Puisque tout est un, tout l’univers, il n’y a qu’une chose à faire, diminuer l’importance de notre égo, ce numéro 2 devant Dieu, jusqu’à sa totale tranquillisation au sein du tout.

Car c’est lui, le numéro 2, qui nous transforme en meurtriers. « Pardonne-leur, dit à son Père le Christ sur la croix, ils ne savent pas ce qu’ils font. » Ignorance fondamentale, disent les bouddhistes, sur laquelle se tisse tout le malheur de nos existences.

Mais l’éveil auquel Pâques nous invite est une traversée intérieure vers la libération, un passage à pied sec vers une terre unifiée où coulent le lait et le miel (blanc et or comme les énergies divines, sagesse et amour de la source). Dans ce pays, nous nous trouvons ramenés de l’avoir à l’Être, du mortel au sans temps, de la multiplicité des formes à la perception de l’unique battement de la Vie, à nouveau reliés à notre origine. La terre de notre corps est irriguée par la conscience universelle et cela change son ADN. Les évangiles appellent cela ressusciter.

Moïse et Jésus racontent par leur vie que cela peut arriver à l’heure de la mort, mais aussi avant. En descendant de sa montagne, Moïse doit couvrir d’un voile son visage éblouissant et Jésus se montre entièrement transfiguré à quelques disciples. La matière sans lumière a épousé la lumière et s’est remplie d’elle. Jésus le dit à Nicodème: « En vérité, en vérité, je te le dis, si un homme ne naît d’eau et d’Esprit (c’est-à-dire de feu) il ne peut entrer dans le royaume de Dieu. Ce qui est né de la chair est chair, et ce qui est né de l’Esprit est esprit… Il faut que vous naissiez de nouveau.  » Lorsque le feu de l’esprit descend, l’humain vit sa Pâque. Mais cela n’est pas une leçon. C’est un cadeau. Un cadeau que le ciel empressé donnera à notre terre dès que nous serons en état de le recevoir, si nous avons assez confiance en lui.

L’enfant intérieur

Avant d’avoir un enfant intérieur, nous étions un enfant extérieur, visible, un enfant tout simplement. Nous avons même été un bébé et avant ça un embryon. Les sciences affirment de nos jours que nous en gardons des souvenirs inconscients. Lorsque nous avons grandi, cet enfant n’est pas mort, il s’est incorporé à notre croissance et a disparu sous nos nouvelles apparences. Nous ressemblons aux poupées russes. La grande poupée cache en elle une multitude de poupées plus petites qui s’imbriquent les unes dans les autres et deviennent insoupçonnables vues du dehors. Comme cette poupée, nous aussi nous gardons invisibles à l’intérieur de nous les traces des différents âges de notre croissance depuis le rien de notre commencement. Si tout a été parfait pour nous dans notre enfance, nous avons gardé contact avec tous nos âges et cet enfant nous porte joyeusement. Mais dans le cas contraire, nous sommes devenus des adultes en rupture, en rupture d’enfance car l’enfant que nous fûmes s’est terré n’osant plus pointer le bout de sa voix, le bout de son nez, ne s’exprimant qu’à couvert. La psychologie actuelle reconnaît dans la récupération de notre enfant devenu intérieur une nécessité vitale, les enseignements spirituels véhiculent aussi cette information depuis des siècles. Alors sommes-nous concernés ? Comment nous retrouver ? Et pourquoi faire ?

Commençons par le commencement étymologique et la sagesse de la langue. On commence par naître nourrisson, époque où nous nous définissons par une dépendance à la nourriture comme le nom l’indique. A notre naissance, notre existence entière est suspendue à la façon dont nous sommes nourris. Peu à peu, l’on devient un enfant et l’étymologie du mot est ici plus secrète. Le mot enfant vient du latin : in-fans, ce qui signifie « qui n’est pas parlant », qui ne dispose pas de la parole. Cet âge de l’enfant chez les Latins va jusqu’à 7 ans, comme notre âge de raison. Ensuite on changeait de catégorie.

On voit bien que l’enfant n’est donc pas seulement celui qui se définit comme ne parlant pas, mais comme celui qui n’a pas le droit à la parole, car même dans l’antiquité, les enfants n’ont pas attendu d’avoir sept ans pour cesser leur babil. Aujourd’hui on nous dit que tout se joue avant l’âge de six ans, voire de trois. Depuis Françoise Dolto, on sait que ce tube digestif – comme j’ai entendu certains hommes nommer parfois le nourrisson, est déjà à cet âge une personne, mais hier on définissait l’enfant par la négative. L’enfant est celui qui n’a pas la parole, sa vulnérabilité est extrême et la peur est souvent sa compagne. D’ailleurs pour revenir à Rome, le père avait à choisir de garder ou de se débarrasser de l’enfant à sa naissance et conservait toute la vie de sa descendance droit de vie et de mort sur elle. Jusqu’à très récemment en Chine, tuer une fille était navrant de banalité.

Rien d’étonnant donc que l’enfant sans défense fasse le fonds de nombreux contes et légendes. Blanche-Neige comme Cendrillon sont persécutées par leur marâtre tandis que leur père est on ne sait où, le Petit Poucet et ses frères sont abandonnés dans la forêt hostile par leurs propres parents, l’ogre en pleine ébriété assassine ses sept filles par inadvertance etc. Sans parents ou avec de mauvais parents, l’enfant n’est qu’une promesse faite à la mort. L’histoire humaine en a connu, des massacres d’innocents au cours des millénaires, elle en a assassiné, des petits Mozart ! En 1989, ce n’est pas si vieux, l’ONU a encore jugé bon de promulguer une convention relative aux droits de l’enfant, droit des enfants à leur enfance.

Mais pourquoi faut-il la préserver ainsi ? Parce qu’elle est fragile, parce qu’elle est en nous la seule dimension de pureté et d’innocence, parce que ses qualités sont des trésors. Nous en avons gardé, peut-être en avons-nous perdu. Voyons quelques unes des caractéristiques communes à tous les enfants et après chaque qualité, posons-nous sincèrement cette question d’adulte : Nous, maintenant, sommes-nous encore dans cette vibration-là ? Nous aurons ainsi une idée de notre proximité ou de notre distance avec notre enfant intérieur et du travail à faire pour le retrouver.

La première des évidences c’est que les enfants habitent leur corps. A table, si l’enfant n’aime pas ce que nous lui servons, il tournera résolument la tête de l’autre côté, présentant son crâne à notre cuiller. Nous insistons ? Il va crier. Nous insistons ? Il crache, il renverse l’assiette. Il n’en veut pas, c’est explicite, berk. Il connaît ses appétits et les exprime à sa manière mais sans détour. Il sait aussi s’il a sommeil, s’il a soif, s’il veut aller jouer dehors ou s’il veut un câlin et un petit livre, s’il a envie d’être tout seul ou en compagnie. Bref, il connaît ses besoins. Voici les questions qu’il nous pose : Es-tu encore en contact avec ton corps ? Sais-tu encore reconnaître tes vrais besoins ? Quand on te contraint, sais-tu encore comme moi exprimer clairement ton refus si nécessaire ?

L’enfant écoute son corps, il réclame innocemment et lorsqu’il réclame c’est pour tout de suite. C’est parce qu’il ne connaît pas le différé. Il est dans l’instant présent, ni en arrière, ni en avant. Au moment précis où bébé a faim, il crie et c’est immédiatement qu’il doit voir apparaître le biberon ou le téton nourricier, ou alors quoi ? ! Essayons de préparer le repas des petits quand ils commencent à pleurer de faim. Ne serait-ce que dix minutes d’attente seront insupportable à nos oreilles comme à leur estomac.

Dans le registre affectif aussi, l’enfant habite l’instant. Quand il pleure parce qu’il veut sa maman, c’est qu’elle lui manque à ce moment précis, sans souvenir d’hier ni extrapolation pour demain. D’ailleurs si dans cet instant quelque chose lui est proposé de suffisamment attrayant, il est tout prêt à oublier sa peine et à sourire entre ses larmes. Il suffit donc de montrer à notre petit en désespoir l’arbre ou la voiture devant la fenêtre pour qu’il oublie son chagrin à la vue un spectacle d’un tel intérêt. Et toi, nous demande-t-il, as-tu laissé son pouvoir de consolation à l’instant présent ? Sa magie ?

Plus généralement, lorsqu’on fait à un petit enfant une proposition qui lui plaît, il va naturellement clamer son enthousiasme et bouger pour s’adapter au plus vite à la situation. J’ai proposé le week-end dernier à mon petit-fils de deux ans d’aller voir les chevaux. Je pensais programmer cette promenade dans la journée, mais après un « Ouiii ! » sans ambiguïté, il s’est levé le regard pétillant pour chercher son blouson et son bonnet. Aussitôt dit, aussitôt fait. J’ai dû enfiler mon manteau et sur l’heure, nous sommes allés à la rencontre de ces étranges merveilles qui mangent des carottes avec de grandes dents. Sur ce sujet il nous demande : As-tu gardé ton enthousiasme ? Sais-tu encore dire ouiiii à la vie ?

Une autre des qualités de l’enfance est donc son plaisir de vivre. Jamais il ne s’ennuie : tout est nouveau, tout est curieux, tout est à découvrir. Comment on prononce les mots, comment on tourne un bouchon sur une bouteille ou comment l’escargot rentre ses antennes dès qu’on y pose le bout du doigt. Comment le galet est chaud dans la bouche ou comment la boue est douce et drôle, tout mérite son attention. Ainsi, après son aptitude naturelle à écouter son corps dans l’instant qui passe, nous rencontrons deux nouvelles qualités de l’enfance : sa capacité d’émerveillement et sa capacité de concentration. Ces deux qualités écourtent leurs chagrins et les consolent de leurs bobos. Tant qu’elles durent, dure leur enfance. Et ils apprennent. Et pour nous les grands, tout est-il encore nouveau, ou trop connu ? Chaque cadeau de l’instant mérite-t-il notre attention et concentration joyeuse, ou sommes-nous blasés ?

Ces attitudes désignent une qualité essentielle des enfants : ils sont vrais. Vrais dans leur rapport avec leur corps et avec leurs besoins, vrais dans leur relation au monde. Ils sont vrais aussi dans leurs propos comme le souligne le proverbe selon lequel la vérité sort de la bouche des enfants. Je me souviens de Courteline racontant l’histoire de Toto et du nez du général Suif. On prévient Toto de ne pas faire de remarque sur le nez du général, gueule cassée qui vient dîner. Évidemment, de toute sa présence, l’enfant regarde le général, et de toute sa vérité, il s’exclame d’une voix éclatante dans un moment de silence : « Mais maman, j’peux pas en parler, du nez du général Suif, puisqu’il n’en a pas. » Aucune malveillance dans ces propos, seulement l’expression non déformée de ce qu’il y avait à voir. Car l’enfant n’a pas appris le calcul ni la duplicité, même si on les nomme politesse ou courtoisie. Il est innocent. C’est pourquoi il regarde les gens droit dans les yeux et s’il n’a pas envie de dire bonjour à la dame, il est prudent de ne pas insister, en tout cas devant elle. Il ne dira bonjour à la dame que s’il comprend dans son cœur que c’est un beau moment, celui où chacun partage à l’autre le contentement de l’accueil, même brièvement. Sinon, niet. Le petit a de la loyauté intérieure. Par delà les années, il nous demande si nous sommes encore vrais. Quel usage faisons-nous de la parole ? Avons-nous viré faux-jetons? Qu’avons-nous fait de notre innocence ?

En d’autres termes, le mental et les conditionnements n’ont pas encore pris les commandes de la vie de l’enfant pour remodeler sa façon d’exister et de penser. Le petit est parfois un peu brutal en regard des habitudes policées des grandes personnes, qui peuvent même prendre tout ça pour de l’insolence, mais ce n’est jamais méchanceté ou manipulation. Seulement sans fard. L’enfance est dans la vérité du corps et la vérité du cœur. Et toi, le grand, nous dit-elle, es-tu toujours toi-même ? Es-tu conditionné par ton éducation et tes opinions, tes croyances ? Quelle place donnes-tu au cœur dans tes choix ?

Retrouvons Courteline. L’instant suivant son inconvenance et après la fin du sketch, il n’est pas exclu que notre Toto devienne l’ami de cette variété de général. Il sauterait sur ses genoux et lui mettrait les doigts dans les oreilles avec enthousiasme, vu qu’il serait dans l’impossibilité de lui tirer les poils du nez, si vous vous en souvenez. Il s’en ferait un compagnon de jeu puisque le cœur aime ça : l’amour, la joie et le jeu. Les petits enfants adorent rire à en tomber par terre et n’hésitent pas à redemander dix fois la répétition d’un gag qui les réjouit. Ils sont capable de galoper des dizaines de mètres sans la moindre fatigue pour atteindre une balançoire ou retrouver quelqu’un. Enfin, crier le plaisir de vivre quand ils jouent dehors ne les fatigue absolument pas. Ce Toto nous pose différentes questions : combien de fois rions-nous par jour ? Combien de fois accordons-nous d’importance au plaisir de vivre ? Quel est notre niveau d’énergie ?

Nous touchons là une autre des qualités essentielles de l’enfance : elle ne se prend pas au sérieux, elle est joyeuse. L’enfant élevé dans des conditions ordinaires est naturellement d’une grande fraîcheur et gaîté. Depuis cet espace de liberté joyeuse, il nous apostrophe, les yeux malicieux : Eh toi ! Le grand ! Serais-tu devenu de plus en plus ennuyeux et vaniteux ? Te prends-tu au sérieux sous un prétexte ou un autre ? Où est ta joie ?

La vérité du cœur, c’est la joie et c’est aussi la confiance en l’amour. Les petits enfants adorent se jeter de toutes leurs forces dans les bras de ceux qu’ils aiment, fût-ce en prenant de loin leur élan. Sans calcul, pour le plaisir de l’étreinte. Dans fougue de leur amour, ils mettent toute leur confiance en leurs parents et ceux qui les aiment. Ils s’abandonnent à eux sans avoir de volonté dissidente. Certes, parfois ils prétendent en faire à leur tête et refusent les directives, mais même cette opposition est une manifestation de leur confiance. On peut être rebelle quand on a la certitude d’être aimé. Et nous, où en est notre confiance en la vie et dans ceux qui nous aiment ? Ou est notre élan d’abandon à l’amour ?

Puisque l’enfance se vit dans le cœur, quand les circonstances ne permettent pas de partager la joie, c’est la peine qui se partage tout naturellement. Comme le cœur rassemble et unit sans filtre et sans question, l’enfant est naturellement compatissant et même empathique. Dans la pouponnière d’un hôpital, quand un bébé se met à pleurer, tous les autres se mettent à pleurer avec lui, dans les petites classes de maternelle c’est encore le cas. Un enfant qui voit pleurer sa maman pleure avec elle et de tout son cœur, il cherchera comment la consoler. Entre deux larmes empathiques, il nous interroge : Et toi, le grand, où en est ta compassion ?

Enfin, mais cette liste n’est pas exhaustive, l’enfant est créatif. Il mettra sa créativité au service de sa compassion comme de son plaisir. Le moulin à persil ne serait-il pas plutôt une pelleteuse ? Cette vieille bassine une piscine à escargots ? Toutes les formes ne sont-elles pas des jouets malléables destinés à notre inventivité ? Certains enfants plus cérébraux ont une créativité moins visible, mais ils fredonneront un air inventé en mettant leurs chaussures ou nous raconterons parfois sans fin des histoires assez originales. La créativité, c’est l’aptitude à faire du nouveau naturellement. Cette créativité nous interpelle : Sommes-nous dans le jaillissement du nouveau ou notre source s’est-elle tarie ? Dessinons-nous encore des émotikons dans la purée ?

J’en ai terminé avec ce tour d’horizon, et il est hélas probable que nous ayons mesuré une différence plus ou moins grande entre notre état actuel et ce portrait rapide des principales qualités enfantines. En effet, pour la plupart d’entre nous, nous avons été éduqués dans un système qui faisait de nos qualités des valeurs très secondaires par rapport à des principes. Notons entre parenthèse que é-duquer signifie étymologiquement conduire hors de. Hors de quoi ? De ce que nous étions, hors de notre état naturel d’innocence et de vérité. Préférons plutôt le mot élever, alors ! Chaque fois que nous avons été éduqués, nous nous sommes racornis car quand on est enfant, on est capable de souffrir beaucoup, ne serait-ce que d’une parole dure, d’un mauvais regard ou d’un geste impatient, pour ne pas parler des maltraitances. Les travaux des neurobiologistes ont récemment mis à jour que les circuits cérébraux activés sont les mêmes quand un enfant reçoit une punition corporelle et quand il se sent agressé même sans contact physique. Dans ces conditions, tous nos cerveaux sont au moins un peu abîmés, il serait bon de prendre soin de nous.

Vous me direz que ce n’est pas facile, sinon tout le monde l’aurait déjà fait. Puisque repérer les difficultés nous aidera à les déjouer, cherchons-les. Les bouddhistes ont une réponse claire et universelle. Ce sont les trois poisons de l’existence ordinaire : l’ignorance, la répulsion et l’attraction qui figurent au centre de la roue du samsara sous la forme de trois animaux. Ces trois notions s’appliquent parfaitement à la peine de notre enfant intérieur.En effet comme nous sommes souvent dans une ignorance totale de ce qui se passe dans nos profondeurs, la première difficulté, mais c’est une difficulté majeure, est simplement que nous ne savons pas du tout que notre petit enfant est malade. Nous ignorons qu’il a besoin de sollicitude et qu’il est à l’origine de notre dysharmonie actuelle. Nous vivons en victimes inconscientes de sa maladie chronique et très ancienne – au même titre que sa joie nous rendrait pleins d’allégresse. Ainsi souffrons-nous d’une double souffrance : celle de l’enfant de quatre ans qui a subi un traumatisme et celle de l’adulte qui ignore qu’il a en lui cet enfant non consolé. L’enfant fut un jour maltraité par les grandes personnes et désormais, c’est nous, adultes qui continuons sans le savoir à le laisser dans le noir. D’autre part, nous ignorons tout autant qu’il serait possible de le guérir, et c’est paralysant. Étant donc dans cette ignorance tout azimut, nous sommes dans l’impossibilité d’agir.

Dans d’autres cas de figure, nous avons une certaine connaissance de nos bobos cachés, mais elle est insuffisante parce que nous ne faisons pas assez cas de nous. C’est normal : l’enfant n’a pas eu d’importance pendant des millénaires, donc ce qu’il vivait n’en avait pas non plus. Mais comment soigner notre petit enfant si nous ne lui donnons pas assez d’importance pour reconnaître qu’il souffre ? Si, emboîtant le pas des adultes d’alors, nous le condamnons d’avoir réagi comme il l’a fait ? Nous savons le traumatisme du divorce de nos parents et de notre déménagement, mais nous affirmons que c’est vieux tout ça. Qu’il s’agisse du souvenir d’une humiliation scolaire, d’un cambriolage, d’une différence de traitement avec un frère ou une sœur, etc, nous nous resservons le « c’est pas si grave », le « fais pas ta chochotte ! » le « ça te passera » ou carrément l’indifférence déjà vécue. Nous minimisons ce qui nous est arrivé, nous nous jugeons de l’œil qui nous a jugés. N’est-ce pas ce qu’on nous a appris ? Résultat, nous sommes ignorants d’une partie de notre vérité. Mais si nous nous redonnons de l’importance, nous cesserons perpétuer envers nous-mêmes ce que nous avons vécu des autres lors des événements.

Et peut-être bien qu’en toute innocence, en toute inconscience, nous ignorons réellement l’ampleur du grabuge émotionnel vécu par nous enfant même quand il nous reste un souvenir factuel. Pour le connaître, il faudrait le reconnaître, et pour cela, il faudrait nous approcher de nous avec attention et compassion. Mais voilà que nous tombons sur une nouvelle difficulté à prendre soin de nous. On n’a pas envie d’y aller, et c’est le deuxième poison : la répulsion. Nous reconnaissons que notre enfant a été malheureux, eh bien justement pour cela, nous préférons nous en éloigner. Seulement, quand nous fuyons cette souffrance en croyant nous protéger, nous fuyons l’enfant qui l’a vécue. Cet enfant c’est nous ? Eh bien tant pis ! Tant que nous n’aurons pas réalisé que cette attitude d’éloignement ne le guérit pas et qu’il souffre toujours, tant que nous ne prendrons pas conscience que ses discrets gémissements continuent à nous impacter, nous fuirons. Notre reconquête ne pourra commencer que lorsque nous aurons accepté de souffrir un peu pour nous. En attendant, cette répulsion pour nos zones d’ombre nous condamne à chercher à éviter tout contact fortuit avec elles, donc avec nous. Cela nécessite une stratégie, vu que l’enfant continue ses SOS depuis le fond de sa cave.

La tactique est simple : se laisser attirer par tout ce qui nous permettra de ne pas nous rencontrer. Cette attraction est le troisième poison. Elle représente encore une nouvelle difficulté pratique à notre autoguérison car il faudrait que nous jouissions d’un peu de temps pour nous occuper de nous. Or, pour nous préserver de tout contact avec cet enfant intérieur, nous nous tournons sans arrêt vers l’extérieur. Nous travaillons énormément, nous sommes prisonniers des transports. Ou alors nous nous livrons à toutes sortes d’occupations ou d’addictions, nous sortons, nous nous étourdissons et quand rien ne se présente, nous regardons une série ou nous récurons la maison. Tout ce qui est dehors nous attire dans l’exacte mesure où tout ce qui est dedans nous repousse. Certes, nous pouvons vivre ainsi assez plaisamment mais est-ce une solution durable ? Non. Il y en a toujours un dans le placard.

L’analyse bouddhiste donne la raison de ces poisons : nous vivons dans la séparation « moi-les autres » et aussi dans la séparation interne : moi-moi, moi le grand – moi quand j’étais petit. Ce monde dit de la dualité est un monde de conflits où l’isolement multiplie les risques de souffrance et de mort. La solitude est encore plus dangereuse et menaçante pour le séparé que pour celui qui croit avoir trouvé la protection d’un clan, d’une famille, d’un groupe, d’un parti, d’une religion. Laisser seul notre enfant intérieur revient dès lors à une non assistance à personne en danger et c’est une bonne motivation pour aller le retrouver et braver les trois poisons. Encore faut-il savoir par quel bout nous prendre et comment nous soigner.

Pour déceler nos plus grands besoin de guérison, investiguons avec les ouvrages que nous offre la psychologie récente. Retrouver l’enfant en soi, de Bradshaw recense les besoins et les blessures des enfants âge par âge et analyse les carences et les souffrances que cela provoque chez l’adulte. En répondant à des questions test, on est mis sur la piste de nos âges les plus fragiles pour les guérir.  Lise Bourbeau dans Les cinq blessures qui empêchent d’être soi-même énumère la blessure du rejet, de l’abandon, de la trahison, de l’injustice et de l’humiliation. Elle donne une analyse assez précise des conséquences comportementales de chaque type de blessures. Ainsi, même si nous n’avons pas repéré de quel ordre sont les souffrances de notre enfant, nous pouvons remonter jusqu’à elles à partir du portrait où nous nous reconnaissons le mieux. Découvrant que ce que nous prenions peut-être pour des traits de caractère sont en fait des comportements réactifs de survie, des masques posés sur nos écorchures, nous pourrons aller à la rencontre de notre vérité en sachant qu’elle est beaucoup plus joyeuse que ce que nous sommes devenus.

Il est indispensable ensuite de savoir dans quel esprit nous allons faire ce voyage. Si c’est avec une rancœur vindicative, nous ne ferons que raviver la peine en la redécouvrant et envenimer nos relations. Si c’est avec désespoir, nous allons tous les deux nous noyer… Or la confrontation avec nos blessures n’est pas le but de notre démarche, c’est une étape. Notre but c’est la guérison. Vous vous souvenez des caractéristiques de l’enfant ? Il reprendra vie au fur et à mesure qu’il sera consolé.

On sait que qui se ressemble s’assemble. Partons donc d’une qualité enfantine pour le retrouver. Gérald Hüther, neurobiologiste allemand, nous donne dans ce cadre un précieux conseil en attirant notre attention sur une des principales vertus de l’enfant dont j’ai déjà parlé : il s’enthousiasme entre 20 et 50 fois par jour. Énorme, n’est-ce pas ? Et très important …Nous naissons avec un programme d’enthousiasme essentiel à notre survie et croissance. Je le cite : « Chaque petite tempête d’enthousiasme met en œuvre une sorte d’autodoping cérébral. Ainsi sont produites les substances nécessaires à tous les processus de croissance et de réaménagement des réseaux neuronaux. C’est ce qui explique pourquoi nous progressons si rapidement dans ce que nous faisons avec enthousiasme. »… et pourquoi nous restons secs quand ça nous emm… L’étymologie du mot « enthousiasme » n’y va pas avec le dos de la cuiller, elle signifie : Dieu en nous. Alors ne nous en privons pas, et allons dans l’enthousiasme vers ce « réaménagement » de notre cervelle. Notre guérison « progressera rapidement, » ce n’est pas moi qui le dis, c’est de la science.

Vous m’objecterez que l’enthousiasme, ça ne se décrète pas. Certes, mais on peut réveiller la joie qui lui est parente. Au besoin, faisons-nous rire artificiellement pour la susciter. Regardons des vieux Funès et rigolons avec l’enfant, grimaçons surtout. Les enfants adorent se faire des grimaces. Voici un petit protocole matinal sans contre-indications. Commençons la journée en grimaçant devant notre miroir et voyons si nous arrivons à rester quand même sérieux, tristes et empesés. En nous regardant droit dans les yeux, offrons-nous des compliments. Disons-les à voix haute pour que nos oreilles en profitent : n’oublions pas que sous nos grandes oreilles, il y a celles de l’enfant qui n’a pas toujours été assez complimenté. Et ne quittons pas notre miroir avant que notre regard ne se soit éclairé de cette certitude qu’une nouvelle journée remplie de choses intéressantes commence. Si nos yeux restent tristes, appelons la lumière et la joie du cosmos à la rescousse et posons notre regard sur le troisième œil dans le miroir en cherchant à respirer entre nos sourcils. Ensuite, toujours en nous regardant, rions franchement, Hahaha, puis en faisant vibrer notre ventre : Mmmm, Mmmm, Mmmm. Ça va mieux ? Donnons-nous la permission de nous changer de place.

Maintenant on peut s’y mettre. Quelle méthode suivre ? Voici une méthode générale qu’on peut appliquer à notre guérison enfantine. Commençons par notre intention de départ. Notre intention doit être bienveillante, elle doit être claire, elle doit être puissante, elle doit être forte. Ensuite, nous devons l’appuyer par une pensée positive et donner vie à cette pensée par une image. Enfin, l’image doit être portée par une émotion de joie, d’amour et de tout ce qu’on veut… Il suffit ensuite d’emballer le tout dans la foi en la puissance bienveillante de l’énergie qui nous entoure. Imprégnons-nous de cette conviction et prononçons une phrase comme celle-ci par exemple : « C’est ça que je souhaite et cela se produit, merci. »

Choisissons donc clairement un domaine ou un âge où nous avons diagnostiqué une souffrance plutôt que de nous mesurer à un gros paquet diffus. Il s’agit de ne pas noyer notre pensée sous un déluge d’informations confuses. « Nous allons guérir de la cruauté de ce dentiste » convient parfaitement. Ensuite construisons-nous une image rayonnante et pleine de vie. Utilisons une photo, inventons-nous une autre expression, donnons-nous même un autre prénom si le nôtre nous pesait, installons de nouvelles vibrations, amenons de nouvelles émotions. Voyons sourire l’image et sourions-lui, laissons grandir non seulement l’amour et la compassion, mais l’entrain et l’enthousiasme pour cette nouvelle expérience que nous allons vivre ensemble. Il s’agit de redonner à l’enfant sa joie initiale à partir de notre état joyeux : cela fera résonance.

Maintenant dans la lumière du cœur ouvert, reposons-nous avec nous-mêmes. Suivant notre souffle dans une respiration consciente qui nous empêche de battre la campagne, on a désormais assez d’énergie pour comprendre qu’aimer tous les aspects et les protagonistes de notre existence est la seule voie de guérison parce que c’est la seule voie vers l’union. La voie du cœur est la seule qui étreigne les êtres et jusqu’aux étoiles les plus lointaines et qui permette la sécurité. On est bien dans l’amour, c’est chaud et c’est inépuisable. La puissance d’unification du cœur répare les dégâts de la voie de la séparation et nous disposons de cette puissance. Dans cet esprit, toujours dans cette méditation, on peut suivre le conseil de Saint Marc. « Laissez venir à moi les petits enfants, » fait-il dire au Christ avant de nous apprendre que « les prenant dans ses bras, il les bénissait. » Prenons-nous dans les bras gentiment en nous reliant à un amour souverain. Bénissons-nous.

Si d’emblée nous ne pouvons contacter le Christ ou l’enfant en nous, testons diverses techniques données par les psychologues, toujours avec notre intention claire. Voici quelques unes de leurs prescriptions. Entrer dans un dialogue à haute voix avec notre petit enfant en commençant par lui demander pardon de l’avoir si longtemps négligé, lui offrir des crayons pour qu’il dessine ou encore commencer avec lui un échange épistolaire en écrivant nos lettres de la main qui n’en a pas l’habitude. En cas de difficultés au démarrage, utiliser des madeleines, je veux dire des madeleines proustiennes : une chanson de notre enfance, une photo, un tour de manège, un plat qu’on ne se fait plus.

Il est inévitable que notre souvenir nous confronte à d’autres personnes, ne les évinçons pas. Prenons nos parents par exemple. Nous avons peut-être gardé une dent de lait contre eux. Mais reconnaissons que nous sommes faits à 100 % de la chair de notre maman, selon l’expression maternelle « Tu es la chair de ma chair ». Est-elle heureuse ? Le fut-elle ? Ne lui ressemblons-nous pas par de nombreux points ? Ou à certains autres de nos ancêtres ? En réalité, nous vivons par eux tous, sans eux nous ne serions pas, et eux vivent en nous jusqu’à ce qu’à notre tour nous devenions des ancêtres vivant dans nos descendants. Ainsi, l’attitude adéquate à la rencontre de notre enfant intérieur est de reconnaître que notre lignée nous a légué ce qu’elle était, qu’elle nous a construits comme on l’a construite. Nous n’avons pas inauguré l’expérience et la sensation de l’abandon, du rejet ou de l’humiliation, nos aïeux l’ont vécue avant nous et tant qu’elle n’est pas guérie leur propre souffrance accroît la nôtre par son écho. En un mot, nous ne sommes pas séparés de notre lignée. Nous sommes elle, elle est nous.

Ah zut ! Voilà qui nous oblige presque à leur pardonner ! En effet, leur en vouloir non seulement est contraire à l’amour, mais ça devient contraire à la raison. Cela nous empêche tous de guérir, eux et nous, tandis qu’accepter les choses comme elles sont et passer l’éponge sur leurs torts ouvre la voie à notre régénération en déblayant le terrain. Bien sûr, il ne s’agit pas d’effacer complètement ce qui a été vécu, mais la charge émotionnelle et pathogène qui s’en est suivie. Thich Nhat Hanh dans son livre Prendre soin de l’enfant intérieur propose des temps de marche ou de respiration conscientes, « J’inspire, je me vois à l’âge de cinq ans, j’expire, j’ai de la compassion pour cet enfant. » Puis : « J’inspire, je vois papa à cinq ans, j’expire, je souris à papa ». Il est certain qu’en cas de conflit, nous aurons plus de facilités à pardonner à notre père encore bambin que dans l’âge où il nous flanquait des claques. Ça vaut le coup d’essayer en cas de blocage.

A la suite de ces pratiques, peu à peu, nous commencerons à pouvoir nous observer dans la vie quotidienne sans nous mal juger, en dehors même des temps d’intériorisation ou de rendez-vous formel avec notre enfant. Cela demande une grande vigilance car le déclenchement pourra avoir été très fugace : un signal inaperçu, des connexions inconscientes dans notre cerveau, et hop ! nous aurons à nouveau été en contact avec le traumatisme sans l’avoir su. Du coup, notre réaction portera le sceau de la douleur passée, elle ne sera ni libre ni adéquate. Mais peu à peu par notre attention bienveillante nous deviendrons conscients de nos comportements disgracieux et nous apprendrons à diriger le regard vers la racine de souffrance qui en est la base. Nous finirons par découvrir qu’il n’y a pas d’accès de tristesse sans cause, ni d’irritation ou de propos cassants gratuits, il n’y a que des appels au secours.

En y répondant, nous avancerons doucement vers notre unification intérieure. Nous sortirons le petit malheureux du placard et récupérerons notre enfance. Nous retrouverons dans notre présent d’adulte la liberté d’expérimenter même ce qui lui a été interdit et une vie tout à fait différente de celle que nous mettons en œuvre va peut-être surgir. Nous ne serons plus ces amputés, seuls, occupés à pousser la radio pour ne pas entendre crier dans la cave. Nous serons là, nous tous dans tous nos âges pour fêter la vie. Cela suffirait à nous plaire n’est-ce pas ? La réalité est encore plus riche. Si nous vivons de l’héritage de nos ancêtres, si nous sommes en interaction avec eux, en nous guérissant, nous les apaisons. Heureux, reconnaissants, ils deviennent nos alliés. Nous ne transmettrons plus non plus nos blessures à nos descendants si bien qu’ils seront davantage capables que nous d’être heureux en harmonie.

Mieux encore. Les découvertes de la physique quantique ouvrent des perspectives incroyables. Selon elles, le temps est une dimension pratique pour vivre ici. Mais en réalité nous sommes une vibration de la conscience d’une intensité d’énergie complètement inconcevable et hors du temps. Il s’ensuit que ces flèches temporelles sur lesquelles les enfants apprennent les conjugaisons sont valides dans le cadre de notre existence actuelle mais que cette linéarité n’est pas l’unique réalité. En réalité, tous les possibles de tous les temps se juxtaposent simultanément dans l’infini de l’énergie.

Tout le monde convient aujourd’hui que le passé conditionne le présent. On admet désormais que le présent peut conditionner le passé, et même que le futur conditionne le présent puisque dans cette énergie tous les possibles sont possibles. J’ai lu qu’en mathématiques pures, la réversibilité du temps est déjà en équations. De ce fait, exactement comme les scientifiques ont découvert qu’un photon déjà lancé sur une piste pouvait jusqu’à un certain degré de sa course rétrograder dans le temps et s’adapter à une situation nouvelle, dans une certaine mesure notre passé peut se modifier d’une façon ou d’une autre. Par conséquent l’attention de l’adulte va permettre rétroactivement à l’enfant soigné par son âge futur d’être déjà consolé quand la blessure survient. N’est-ce pas une découverte exaltante qui nous appelle davantage à nos responsabilités ? N’est-ce pas une aide prodigieuse que nous pouvons nous apporter au moment même du malheur ? Une merveille de l’amour ?

Ainsi devenons-nous de plus en plus complets et tranquilles, de plus en plus proche de nous. Ayant retrouvé notre enfant, sans cesse nous le protégeons. Et un jour, nous découvrons que c’est l’inverse : c’est lui qui nous protège. Peu à peu, il nous mène à un état d’être inconnu de la plupart d’entre nous : l’état de l’enfance retrouvée dans l’âge adulte. Et ça donne quoi ? Reprenons la liste que nous avons égrenée tout à l’heure : un adulte à nouveau vrai, relié à son corps, présent, enthousiaste, clair dans ses besoins, attentif, concentré, libre, créatif, sensible à l’amour et la compassion, joyeux et émerveillé, confiant et vêtu d’innocence. Un être dans le même temps sage, responsable, conscient, utilisant par amour toutes ces qualités pour continuer à apprendre et agir dans l’intérêt de tous. Peut-être est-ce là la définition d’un homme éveillé ? Qu’en disent les anciens ?

Ils sont plus concis que cette conférence mais ils disent la même chose ! Selon Lao Tseu, « celui qui est dans la complétude de la vie est pareil à un nouveau né.  » Sa confiance ne va plus à ses parents terrestres mais à l’expérience de la source lumière-amour qui nourrit toutes ses qualités et coule en lui, cette source dont il ne se sent plus séparé. Son bonheur est aussi infini que sa nouvelle naissance. Le Christ déclare à peu près la même chose de son côté. « A celui qui ne redevient pas comme un petit enfant, le Royaume des cieux est fermé. » Comme Lao-Tseu, il parle de naissance : « Il te faut renaître d’eau et d’esprit » explique-t-il à Nicodème. Dans notre matière, nous ne sommes pas maîtres de l’esprit, qu’on dit aussi souffle, feu, lumière, amour et que les sciences les plus laïques nomment aujourd’hui énergie-information et vide plein … Dès lors, cette nouvelle naissance n’est pas de notre ressort. Mais cette énergie est partout et elle se donne. Nous baignons dedans, nous pouvons la respirer, lui abandonner notre renaissance. Dans cette conscience et cette confiance, allons vers notre enfant intérieur. Prenons-nous par la main pour une promenade vers ce que nous sommes. Dès les premiers pas, la lumière croît.

Qu’entend-on par éveil

Terrorisme, guerres, famines, abus de pouvoir et misère et paradis fiscaux, il y a tant de crises sur la terre que beaucoup de gens n’en dorment plus. Mais sont-ils éveillés pour autant? L’éveil serait-il une insomnie ? Qu’entend-on par « éveil », cet éveil dit spirituel, qui fait actuellement la richesse de certains sur la toile, et qui en a mené d’autres à la croix ? Cet éveil si discret le plus souvent qu’il est inaperçu. Comment comprendre en quoi cela consiste ? Est-ce une expérience passagère, un état ? Et à quoi ça sert ? Je vous avoue que les réponses ne m’ont pas été si faciles à exprimer car l’éveil est de l’ordre de l’expérience, et partager une expérience qu’on n’a pas faite, c’est coton ! Mais le sujet était annoncé, et la période de Pâques dans laquelle nous sommes y est propice : le corps de gloire du Christ, c’est-à-dire corps entièrement rempli de lumière éclatante jusqu’à la transmutation, représente l’idée que je me fais d’un corps éveillé. Alors allons-y, et contestez si ça vous consterne.

Une première approche peut nous être facilitée par le dictionnaire et l’étymologie. On lit sans surprise que éveil, c’est de la même famille que veille. Donc absence de sommeil. Oui, mais pas seulement. Le matelot qui prend son quart de veille ne rêvasse pas, il ne joue pas à la Playstation, et les gens qui veillent un mort ne sont pas censés somnoler ni taper la belote : dans les deux cas, attentifs à ce qu’ils vivent, les « veilleurs » exercent leur lucidité pour le bien d’autrui : un équipage, un défunt. Veiller, c’est donc être en état de vigilance, et le mot vigilance est d’ailleurs de la même famille qu’éveil, comme le mot vigile. Un vigile distrait est vite un vigile viré…  L’état de veille est en effet un état d’attention, un état alerte, un état d’alerte plutôt que seulement le contraire du sommeil. Si on regarde d’un peu plus près la famille du mot éveil, on fait aussi connaissance de quelques cousins. La racine vig de vigile se trouve aussi sous la forme veg, comme vig-ueur,  ou vég-étation, expressions de la vie puissante et forte. Bref, selon une définition qui collerait au plus près, l’éveil serait un état de non sommeil, alerte et vigoureux, un état de vie à haute fréquence, naturellement bienveillant et créatif. Les maîtresses à l’école qui proposent des activités d’éveil seraient d’accord avec cette définition.

Ordinairement, nous connaissons trois états : l’état de sommeil, l’état de veille, et l’état de rêve nocturne dans lequel nous pouvons nous croire éveillés tout en dormant, certains rêves laissant même au rêveur des sensations et souvenirs plus forts que des expériences réelles.  Cette définition du rêve (croire qu’on est éveillé quand il n’en est rien) est justement celle que plusieurs traditions appliquent à notre vie de tous les jours. Par exemple, Don Ruiz expose dans Les quatre accords toltèques que notre cerveau est conçu pour rêver. C’est son job. Nous rêvons donc de jour comme de nuit ; or si nous rêvons, cela sous-tend qu’en réalité nous dormons…  Plus nous nous enfonçons dans le rêve, c’est à dire plus nous croyons que ce que nous vivons est absolument vrai de vrai, moins nous avons donc de chance de connaître ce qui s’appelle éveil, c’est logique, puisque s’éveiller implique de sortir du rêve. Mais si on croit qu’on est déjà éveillé, sortir de cet état ne peut pas nous venir à l’esprit, ou l’idée devient insensée : sortir d’où ? Pour aller où ?  En vérité, sans aborder maintenant ce point précis que nous verrons plus loin, il est clair que nous aimons le rêve au point que nous l’épaississons autant que nous pouvons.

Nous aimons par exemple nous projeter dans le rêve des autres. Cela fait la fortune des séries télévisées en « saisons » vendues au nombrBrad-Pitt-et-Angelina-Jolie-veulent-emmenager-a-Londrese d’heures de rêve proposé (510 minutes, 890 minutes !) Et les magazines people se portent mieux que leurs lecteurs : Voici, Gala et autres Closer tirent à des centaines de milliers d’exemplaires des rêves de stars à lire dans le métro. Nous aimons rêver par personne interposée.

Ou bien nous nous immergeons dans le rêve virtuel des jeux vidéo que d’autres ont conçu pour nous. Leur conception fait sans cesse des progrès pour que le rêve soit de plus en plus proche de la réalité, voire plus vivant encore. On peut s’acheter maintenant des masques qui donnent une vision 3D et suivent notre regard pour en agrandir la zone. Dans notre fauteuil connecté, vibrant et pourvu de micros aux appuie-têtes, nous pouvons nous saouler d’émotions si fortes qu’elles détrônent les sensations de la vie ordinaire. Pourtant ces jeux et spectacles n’ont aucune existence, nous sommes simplement immobilisés par des machines qui au sens propre du terme, font écran entre la vie et nous, à un degré parfois pervers.  Sortir de ce monde virtuel pour acheter une pizza sous une vraie pluie risque de paraître sans le moindre intérêt, à moins que nous ne soyons tellement traumatisés par le raid que nous venons de mener que nous n’ayons peur de pousser la porte. Et si un vrai prince charmant aurait attendu sa pizza à côté de nous, hein ? Eh ben tant pis ! Trop rare, trop abstrait pour être attractif ! Faisons livrer et restons assis.

Une troisième solution pour rencontrer une vie de rêves sans nous fatiguer, c’est l’alcool et la drogue. Des centaines de millions de personnes dans le monde sont coincées dans ces paradis artificiels qui virent souvent à l’enfer véritable où le rêve se fait cauchemar. L’enfermement dans l’alcool et la drogue, franchement pathologique, demande libération, cette fois personne n’en doute.

Ces attitudes de fuite devant la vie quotidienne posent le bon diagnostic : il arrive que nos vies soient sans intérêt, ou horribles à en prendre les jambes à notre cou. Métro boulot dodo, c’est fastidieux ; exode, misère et violence, c’est insupportable. Mourir de faim, de soif ou de bombe, ou encore de chimio et d’ablations successives, ce n’est pas mieux… C’est pourquoi le point commun des trois solutions qu’on vient d’évoquer est d’instaurer une autre vie à l’intérieur de notre vie ou carrément à sa place : vies de stars, rêve chimique des drogues ou aventures virtuelles improbables. Le moyen de cette installation est le même dans les trois cas : créer entre nous et notre existence, entre nous et notre personne un écran qui fait barrage avec la vie, parfois au point que nous perdons nos repères et jusqu’au souvenir d’une vie normale (que certains d’ailleurs n’ont jamais vécue). Nous sommes devenus accros, addicts, dépendants d’un mensonge. Nous sommes, comme on dit, « partis ». Pour la direction dans laquelle nous sommes allés,  ne cherchez pas, le plus souvent c’est « à l’ouest ». Et qu’est-ce que l’ouest ? La direction du coucher du soleil, la victoire des ténèbres. N’est-ce pas dommage ?

Il y a des gens qui ne supportent pas cette détresse et qui travaillent à ce que les drogués du rêve reconnaissent qu’ils sont malades de leur rêve. Ensuite, ils essaient de rendre ses couleurs à la vie normale pour déclencher la décision et la volonté de guérir. Parfois leur travail est extrêmement ardu car le souvenir des plaisirs simples d’une vie simple est enfoui, voire comme je le disais, complètement inexistant dans la conscience de ces malades, car ils sont nombreux ceux qui sont nés dans l’enfer.  Les aidants parlent alors une langue étrangère dont les paroles sont comme les lueurs d’une pauvre lampe qui un instant se balance dans la nuit. Mais le petit Poucet a bien été sauvé par une telle lueur, n’est-ce pas ? Un jour un mot peut résonner, c’est la foi des aidants, alors ils parlent inlassablement. Et puis ils mettent en place des protocoles d’aide rapprochée, même s’ils savent qu’ils ne pourront les appliquer à la place des personnes concernées car en dernier ressort, quel que soit le moyen du rêve, c’est toujours  au rêveur de reprendre les rênes en main.

Or si nous écoutons les instructeurs d’éveil spirituel, quel est leur discours ? Exactement le même ! Ces instructeurs essaient de nous montrer notre état maladif et de nous en indiquer les causes, ils nous décrivent inlassablement  la vraie vie d’éveil pour nous motiver, et ils nous donnent des exercices et protocoles d’aide. Voyons.

Au cas où nous????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????? aurions du mal à admettre que nous n’allons pas si bien que ça, rappelons-nous le terrorisme ordinaire de ces derniers mois, et n’oublions pas que nous sommes les enfants d’un XXème siècle si barbare et sauvage qu’il a enfanté plus de cent millions de morts avec seulement trois personnes : Hitler, Mao et Staline. Or les utopies de ces trois personnes ne se sont concrétisées que par l’adhésion à leur rêve de centaines de millions d’autres personnes. Intolérance massive, hiérarchie dans l’ordre des humains, culture de mort. Est-ce un signe de bonne santé ? Les séquelles de leurs actes traumatisent encore les uns et fascinent les autres. Et d’où sont nées de telles monstruosités ? De l’idée de base que ce que je fais à l’autre ne m’atteint pas. Savez-vous quel genre de lieu est collé contre les grilles du camp de Buchenwald à Weimar ? Un petit zoo réservé à la promenade dominicale des SS et de leurs enfants… Comment est-ce possible ? La main dans la main de son papa, voir la biche et son faon, quand deux mètres plus loin, un soldat en armes surveille des ombres décharnées qui titubent derrière des barbelés.

Si ce que je fais à l’autre ne m’atteint pas c’est que je m’en sens séparé, ou plus exactement, « séparé grave ».  Partant de là, je suis enfermé dans ma coquille et cette coquille personnelle prend le nom de « personne », d’autres disent égo. Je suis donc enfermée dans ma personne avec la charge de la faire subsister, et si je crois que pour y réussir, pour survivre, l’autre doit être instrumentalisé, asservi, assassiné, quel argument intellectuel aura le pouvoir de me retenir ? Quand je dis « l’autre », je prends ce terme au sens large parce que la notion de séparation ne me coupe pas seulement des autres êtres humains, elle s’étend à tous les règnes du vivant, animal, végétal, minéral, avec partout la même justification : l’idée d’améliorer ou de maintenir les conditions de subsistance de l’égo qui maltraite. Assassiner des rhinocéros de presque trois tonnes qui se nourrissent de brins d’herbe pour une malheureuse corne d’un kilo, est-ce sensé ? Martyriser les entrailles de la terre pour lui voler son gaz de schiste et mettre le feu aux rivières est-ce indispensable ? Cette vision éclatée  du monde justifie la pédophilie comme la fermeture des frontières aux malheureux qui tentent l’exode pour survivre… Mais comment en sommes-nous arrivés là ?

Parce que nous sommes fous. Une des composantes de l’idée de séparation, c’est l’isolement et l’isolement rend fou. On le sait si bien que dans les prisons, le mitard – de son vrai nom « isolement disciplinaire,  » est limité à trente jours, alors que pour les services de renseignements ou les folierégimes tortionnaires, au contraire c’est un levier.

Donc, dès qu’on adhère à l’idée de séparation, on s’engage dans un chemin tordu, on libère la porte du vice puisque dans cette conception du monde, chacun traite l’autre comme il pense que cela sera bon pour son moi à lui, sans se douter que son moi à lui est fou, depuis des semaines et des années  qu’il est mis à l’isolement !

Vous allez me dire que tout le monde n’est pas pédophile, tortionnaire ou marchand de corne de rhinocéros. D’accord, et alors ? S’il suffisait de refuser le vice ou les drogues pour se libérer de l’isolement,  le suicide  ne serait pas la première cause de mortalité chez les adultes jeunes et les anxiolytiques un des marchés les plus florissants. Chez les animaux, les cas de suicide sont rarissimes, la torture est inconnue, apparemment, ils ne sont pas engoncés dans le même cauchemar que nous. Nous, nous avons bien un problème,  nous sommes bien malades du moi, le moi comme un mauvais rêve. Comment avons-nous attrapé ça ?

Comment sommes-nous tombés malades d’isolement, ou pour le formuler autrement, comment sommes-nous devenus fous victimes d’auto-séquestration ? La réponse est simple : par contagion. Nous avons été élevés par des gens contaminés, nos parents, nos profs, la société. Et qu’est-ce qui les a rendus malade, eux ? Leurs parents, etc etc, mais à la source, qu’est-ce donc qui les a fait déraper ? Le mental. Voyez, ils ont des préjugés, des opinions, mais nous aussi.  Comme la princesse  enfermée dans sa tour, ils sont prisonniers des murailles de leurs mécanismes mentaux. Nous aussi.

Pour tester notre indépendance par rapport à la pensée, faisons un petit test. Réussirons-nous maintenant à nous sevrer de penser,  ne serait-ce que deux minutes? Non, deux minutes, c’est trop long. Trente secondes. …. Alors ? Hum… Nous ne sommes pas maîtres chez nous. Nous sommes des toxicomanes de la pensée. Ce petit exercice suscite-t-il en vous des émotions ? Ennui, surprise, agacement, amusement ou accablement ?  Nous sommes des toxicos de l’émotion aussi.

Il faut sortir de là clament les instructeurs de tout poil ! Certes, nous sommes des êtres de chair pourvus des frontières visibles de nos corps, frontières délimitées par notre peau qui oui, nous donne l’impression que moi n’est pas toi. Mais notre premier âge s’en fichait comme de sa première couche-culotte ! Il ne savait pas comment il s’appelait, ni qu’il avait des pensées ou des émotions « personnelles », il n’en vivait que mieux. Comment retrouver cet état de grâce ? Attendre le dernier âge pour retomber en enfance ? Non, il y a mieux en conscience : carousel-623105_640à tout âge, pour paraphraser le Christ, il est possible de redevenir comme des petits enfants. Nous savons par exemple que les pensées cristallisées nous promènent constamment dans le même manège, jour après jour et année après année. Donc très logiquement, en cessant de nous identifier à ces mouvements de pensées et ces mouvements d’émotions habituels on doit  descendre du manège  et accéder à un autre état qui nous rapprocherait peut-être de l’éveil. Un état nouveau, état ouvert à l’inattendu, ou tout simplement, ouvert à ce qui est sans nos commentaires ou émotions.

On sait qu’une émotion se traduit par une excitation de quelques secondes dans le cerveau. Si on ne s’y attache pas, elle s’éteint toute seule. Sans se livrer à des expériences compliquées, c’est facile à observer chez les petits enfants. S’ils sont contrariés, ils l’expriment à fond dans une grosse colère ignorant l’autocensure, et ils vivent simplement leur émotion quand elle passe. La zone frontale du cerveau qui permet d’établir une distance avec ce qu’on vit n’est d’ailleurs pas encore opérationnelle chez les petits enfants. Les voici donc submergés de colère. On leur propose un dérivatif. Alors, de façon très impressionnante le cri s’arrête instantanément et quelques secondes après, la chose est complètement oubliée. Voici qui paraît extraordinaire à l’adulte. Pourquoi ? Parce que la pensée de l’adulte s’empare de l’émotion et ne la lâche pas. La colère peut durer un peu plus longtemps, voire toute la vie car chaque évocation relance le processus et lui donne de plus en plus de force. L’adulte a un passé, lui, un passé constitué par la réactualisation constante des évènements qu’il a vécus et il se piège lui-même dans le personnage que sa mémoire entretient. Il devient peu à peu Untel fils d’Untel, et son histoire est un  salmigondis de ce qu’il a vécu et de l’expression des héritages familiaux et sociaux anciens, de son milieu, de la société etc, et je pense à la chanson de Brel : Ces gens-là.

Pas question pour moi de lancer une pub pour Alzheimer, nous avons une mémoire bien utile, certes, et il faut la garder, mais à sa place.  Par exemple, pour aller faire son marché, il est intéressant de se souvenir d’où il se trouve… mais est-ce vraiment nécessaire d’y aller comme quelqu’un de séparé, avec une histoire particulière, souvent triste ? Le prof se promène au marché comme un prof et le mendiant comme un mendiant, parce que même s’ils n’ont rien à acheter ni l’un ni l’autre, ils se souviennent de leur identité.  C’est pourquoi le mendiant a peu de chances de séduire la princesse ; dans l’univers mental de sa petite personne, il y a la soupe populaire. Dans les contes, les pauvres qui y parviennent se mesurent aux princes voisins comme s’ils étaient des rois eux-mêmes, et comme ils ne sont pas accrochés à leur passé ni à leur histoire ils font confiance à la complicité de l’univers.  Alors en effet, ils reçoivent l’aide inattendue de la grenouille et du poisson, ils séduisent la fille du roi, et pour finir ils se marièrent et ils eurent beaucoup d’enfants. Et nous ?

Nous, nous avons une trop bonne mémoire si bien que nous sommes encombrés par nos propriétés, mais nos propriétés au sens large. Nous avons du pouvoir ou des complexes, une voiture ou un passe navigo et nous nous en souvenons. Nous souvenir entraine un raidissement dans notre façon d’aborder la vie. Nous devenons quelqu’un avec des devoirs, des désirs et des aversions, et des contraintes de comportement s’installent pour leur obéir.

Nous nous contraignons ainsi nous-mêmes à la répétition comme des perroquets qui répètent la même phrase quelle que soit la situation, comme l’allumeur de réverbère de Saint Exupéry dont la planète, bonjour, tournait de plus en plus vite, bonsoir, sans qu’il réfléchisse à « la consigne ».  Cette tension que nous laissons s’installer dans nos vies conduit la conscience à se replier sur elle-même et à s’occuper uniquement de ce qui préoccupe l’égo. Repliée, elle ne voit plus les cadeaux inattendus du présent, oublie les sensations du corps. Elle croit qu’elle est ce qu’elle vit, et nous devenons le jouet de l’existence au lieu de jouer avec elle.

Rousseau a dit que le malheur du monde est venu du jour où quelqu’un s’avisa de dire « Ceci est à moi », le délimita d’un piquet pour figer la choserousseau-par-la-tour, et qu’on le  crût. Une formulation plus juste serait non pas « Ceci est à moi », mais « Ceci est moi »  car il fallait bien une personne pour posséder quelque chose, et une autre pour le croire, créant ainsi les rôles du voleur et de la victime. Mais foncièrement, n’y avait-il pas d’abord deux vivants sans étiquette ?

La mémoire, la pensée et l’émotion sont donc les virus qui créent l’addiction à la personne séparée et à l’égo et qu’on attrape par la contagion de l’éducation.  Alors les instructeurs en éveil spirituel, comme les aidants des toxicos, cherchent à nous décrire la vraie vie pour nous donner envie de la vivre. Ils disent que si avoir une personne est tellement pernicieux, c’est  qu’elle ne représente pas notre état naturel parce que fondamentalement, nous ne sommes pas des personnes. Là, une incompréhension fondamentale sur le sens même des mots, nous sommes saisis d’une méga trouille: Qu’en serait-il de nous s’il n’y avait personne ? Dans quel monde vivrions-nous ? Alors, ceux qui ont connu l’éveil et qui acceptent d’en parler ressassent les paroles des anges de la bible : « N’ayez pas peur ».

Ne pas être une personne, ça ne veut pas dire mourir. J’ai mis longtemps à le comprendre. Imaginons qu’au cours d’une promenade vous aperceviez un danger terrible. Vous allez prendre les jambes à votre cou. Plutôt vos jambes vont vous emporter, non pas votre raisonnement. Le temps que vous pensiez : « Ceci est trop dangereux pour moi, je considère qu’il est préférable que je m’éloigne », vous  auriez été dans la gueule du lion. Il existe donc un autre vous que vous : un vous qui est sentant et agissant, pas un vous pensant. La pensée est bien trop lente, nous sommes plus que la pensée.  Et dites-moi, qu’est-ce que vous préférez, danser avec un partenaire qui pense à ses pas et les compte, ou avec un danseur qui se contente de danser ?   Selon ces maîtres, l’éveil serait si simple que c’en est ballot, c’est juste se contenter de vivre ce qui est.

Et qu’est-ce que deviendrait le monde s’il n’était pas dirigé par des personnes ? Comment s’en sortirait-il ? Mieux.  C’est simple : si être une personne, c’est devenir le centre de ses propres préoccupations dans un monde hérissé d’autres personnes comme des dangers potentiels, ça fait autant de centres que de personnes. Or nous vivons tous sur le même organisme planétaire. Ca lui fait donc combien de centres, à cet organisme ? Huit milliards de centres qui prétendent chacun être le seul centre ! Comment ça peut marcher, ça ? En outre, se prendre pour le centre du monde, c’est un peu moyenâgeux vous ne trouvez pas ? Comprendre rationnellement que nous ne pouvons être l’unique centre de la planète avec les désastreuses conséquences que ça implique, c’est une partie de l’éveil. Le sentir, et sentir qu’au contraire nous baignons dans une harmonie qui est, les maîtres disent que ça, c’est l’éveil. L’intelligence ensuite comme un bon serviteur met en œuvre ce qui doit l’être pour s’harmoniser avec ce qui est.

Du coup on peut comprendre la phrase de Jésus : « Si quelqu’un veut venir à ma suite, qu’il renonce à lui-même. »  Il ne s’agit pas de se suicider, ni de se faire souffrir  pour se « dresser » car du moi jouisseur au moi dresseur, il n’y a qu’un jeu de « moi».  Il s’agit plutôt de renoncer à cette construction de la pensée qu’on nomme « personne », entité  condamnée à l’isolement, de renoncer à se prendre pour un centre du monde. Mais on ne renonce pas pour le vide, on renonce pour beaucoup mieux, pour la plénitude de la vie, c’est ce que veut dire « venir à ma suite ».  En d’autres termes, renoncer au multiple est la condition pour pouvoir entrer dans la conscience de l’unité, unité qui n’a jamais cessé d’être malgré notre délire.

Et là, il parait que c’est le pied. Ne plus avoir à tout gérer sans rien connaître, c’est un repos merveilleux. On remet tout à l’intelligence supérieure de l’univers, à l’amour créateur, on cesse de créer des brouillages et on se repose. Maman s’occupe de tout, et c’est bien mieux : bien installés dans le fauteuil de notre bassin, nous n’avons qu’à voir, tout au plus à mettre en œuvre. Il n’y a qu’à lire ce qu’en disent les mythes, ils appellent ça l’âge d’or.

âge d'or

Les hindous le nomment Satya Yuga, les mythologies gréco-romaines en font aussi état, mais leur message est que ce monde est totalement perdu, terminé.  La bible en parle au futur : « On n’aura plus des enfants pour l’épouvante », « le loup séjournera avec l’agneau. » Une image à venir d’un paradis terrestre donné aux premiers jours dans l’Éden et à retrouver depuis notre chute de cet état au nôtre.

Chuter, c’est descendre. Tout dans l’univers étant énergie, il doit s’agir d’une chute de tension, une descente de notre taux vibratoire. Or puisque tout le monde sait bien qu’on se sent mieux quand on est en pleine forme que quand on est à plat, c’est facile d’imaginer que retrouver notre vibration première doit être un pur bonheur. Cette vibration doit être claire lumière puisque son âge est d’or et il est possible de la retrouver puisque l’état de chute n’est ni notre état naturel ni notre programmation initiale. Nous pouvons recontacter cet état, nous y éveiller, retrouver l’état christique ou état de bouddha car en vérité, c’est lui notre état normal.  D’ailleurs entre nous, si notre enfant tombe, n’est-il plus notre enfant ?

Pour résumer, l’éveil est un état de paradis qu’on n’atteindra pas avec la construction de notre personne, et qui pourtant nous attend parce qu’il est. Théoriquement, la chose est à peu près compréhensible. Par contre, pratiquement, je ne sais pas si vous êtes comme moi, mais j’ai le plus grand mal à comprendre ce que c’est que vivre sans qu’il y ait quelqu’un pour le faire. Quand j’ouvre les yeux par exemple, je vois. Eh bien, pour chercher l’éveil, il ne faut plus que je voie, il faut que l’œil ouvre sa paupière et que la vision soit.

En d’autres termes, il existe une conscience visuelle qui se moque de ce que je pense, et on peut en dire autant des cinq sens. D’ailleurs certains dorment les yeux ouverts et ne voient rien avec leurs globes oculaires: la conscience s’en est retirée. Je me souviens aussi d’un accident de la route que j’ai eu il y a quelques années. Le conducteur avait vu le feu au rouge  tout en ne le voyant pas, sa conscience était ailleurs. Donc revenons à la conscience visuelle ; le matin, je vois qu’il pleut, j’ai un avis personnel sur la question, et ma conscience se rétracte aussitôt à ma petite personne et à son avis, je suis partie pour une journée ordinaire, voire une journée pourrie si je n’aime pas l’humidité. Autre scénario : il fait jour et ça ouvre mes yeux, ça voit la pluie et tout reste tranquille. Dans les deux cas,  je peux prendre un parapluie. Troisième scénario, j’ouvre les yeux, j’ai un avis sur la question, ne serait-ce que me souvenir de ne pas avoir d’avis sur la question, et j’observe ce que je pense avec le moins de complicité possible avec ma pensée, c’est-à-dire avec le moins d’identification possible de moi à elle. A ce moment, je peux prendre conscience que je vois l’image de la pluie devant moi, et aussi ma pensée surajoutée à l’image.

Et qu’est-ce qu’on fait de ça ? On se libère de la personne. Pour voir un tableau dans un musée, il ne faut pas être le tableau. Pour voir une pensée, il ne faut pas être la pensée. Ce qui me permet de voir l’image et de voir la pensée, c’est justement la conscience. On peut aller plus loin. Ce que je vois et que je peux saisir ce sont des objets : la pluie, le parapluie. Mais je peux aussi saisir des pensées, en prendre une et l’analyser, et si je peux le faire, c’est que la pensée est un objet. Un objet subtil, mais encore un objet.

Pour l’instant, la pensée est l’objet de mes pensées… Or qui voit ce jeu subtil de la pensée ? La conscience.  C’est par elle que je sais que je vois, que j’entends, que je sens, que je goûte, que je pense. C’est par elle que j’appréhende mon corps et mes émotions, c’est elle mon plus grand trésor. Elle est en moi mais elle n’est pas à moi et moi je suis en elle et ça ne se peut pas que j’en sois séparée puisque elle est. Une flamme peut-elle être séparée du feu ? Il n’y a pas de lieu où chercher l’éveil. Il est en nous, il est là nous sommes dedans.

Lorsqu’on va voir un tour de magie, les petits et les naïfs regardent le chapeau, les curieux observent le prestidigitateur. Notre égo comme un enfant regarde uniquement les objets qui sortent du  chapeau et il oublie le magicien. Piégé par la fascination du tour, il oublie la source du miracle et fasciné par la forme il nous fait croire que nous ne sommes que ça. Et nous croyons être monsieur Dupont ou Toto le rigolo.  La conscience aime jouer, elle joue à obéir à notre égo car cechapeau qui intéresse la conscience c’est de se connaître quelle que soit l’expérience proposée, comme on dit aujourd’hui, elle est participative. Elle se contente donc d’être le lapin qui sort du chapeau elle s’identifie à l’objet et elle peste puisqu’il pleut. Cette identification de notre mental à l’objet, c’est l’endormissement de la conscience, sa focalisation extrême. La désidentification, la défocalisation, l’ouverture, c’est l’éveil à la réalité dans ce qu’on appelle l’expansion de conscience.

A ce moment là nous prenons conscience que nous ne sommes pas seulement le lapin du chapeau. Nous sommes le chapeau, le tour de magie et le magicien. Nous sommes les spectateurs curieux et les petits enfants. Nous sommes tout et donc aussi l’énergie qui a permis ce tout  et l’origine qui l’a voulu. Alors le spectacle est extraordinaire. La vie prend une autre saveur. Dès lors si le lapin souffre un peu parce qu’on lui tire les oreilles, la conscience reste dans la jubilation parce qu’elle est tout, dans tout. Si le lapin souffre un peu parce qu’il sait qu’il va mourir, la conscience reste tranquille, elle sait quelle est plénitude de lumière et d’amour, jeu d’énergie, sans forme et dans toutes les formes, sans temps et dans tous les temps. Elle ne connait ni la naissance ni la mort qui sont des événements historiques, elle est. L’être éveillé voit donc sa souffrance disparaître tandis que s’écroulent les murs de sa prison. Dire que sa souffrance disparaît est encore insuffisant : il devient un avec la jubilation de la conscience. Il est à la fois ce qui passe et ce qui reste, la matière et la lumière, la joie et celui qui l’éprouve. Il est l’amant, l’amour et l’aimé.

Platon a mis ça en scène il y a 2500 ans dans l’allégorie de la caverne. On lit cette histoire qu’on nomme aussi mythe, comme une description des philosophes et de la philosophie, mais à mon sens, c’est une parabole de l’éveil : dès qu’on choisit cette option de lecture, le moindre détail trouve sa place. Alors voilà.

C’est l’histoire de personnes enchainées (nous, toxicos de l’égo) qui se trouvent en bas d’une caverne (notre monde de la chute sans la vérité de la conscience, avec ses vibrations basses), dos à la lumière (notre fonctionnement ordinaire). Elles assistent au  simulacre  de la vie sur une paroi qui sert d’écran (elles ne voient qu’un film, une illusion, comme les accros aux feuilletons, mais on ne sait pas combien d’heures compte la série, ni combien de saisons). Ces spectateurs sont addicts et à tel point enfoncés dans cette habitude de vivre qu’ils sont comme nous persuadés que c’est la normalité d’être enchaînés en bas dans la caverne et de prendre une projection pour la réalité.

Ensuite, Platon met en scène les instructeurs spirituels qu’il nomme philosophes, c’est-à-dire amoureux de la sagesse. Les philosophes sont d’abord des gens qui ne sont pas totalement happés par l’image, une part d’eux s’interrogent : D’où viennent ces images ? Ils cherchent, et ne voyant rien sur le plan horizontal (la vie matérielle et physique sur la terre) ils lèvent le nez (vers les fréquences plus fines de la conscience). Là, ils découvrent le projecteur (la source) et la lumière (la claire conscience). Ce projecteur se trouve en hauteur (la hauteur philosophique ou des plans vibratoires plus élevés)  et on comprend que c’est le soleil (soleil de lamythologies-platon-mythe-caverne-543po connaissance). Il n’y a pas d’ombre sans lumière… Alors avec courage et solitaires, attirés par le ciel et la lumière, ces philosophes entreprennent l’escalade du raidillon qui monte le long des murs de la caverne (ils travaillent sur eux). Platon ne dit rien du tracé du chemin, mais on peut supposer qu’il parcourt les murs de la caverne en spirale montante, comme notre ADN, comme les raidillons sur la montagne,  de plus en plus près de la sortie. Et puis soudain, nos philosophes débouchent au grand jour (la libération du monde de l’illusion). Ils s’y promènent librement, il n’y a pas de temps d’adaptation : ils sont chez eux dans la lumière, ils peuvent entrer et sortir de la caverne s’ils veulent. Ils sont dans la jubilation de l’unité et de l’intelligence.

Après quoi Platon remarque que donc, si ces explorateurs revenaient dans les profondeurs pour partager leur émerveillement avec les autres prisonniers, on ne les écouterait pas. Pire, s’ils essayaient d’en monter certains malgré eux le long des parois pour les convaincre, ces derniers en seraient furieux. On le serait à moins d’ailleurs : l’ascension est inconfortable, la lumière dérange les yeux et en plus, ce que disent ces amoureux de sagesse est inconcevable pour l’intelligence ordinaire, ça ne fait pas partie des expériences connues.  Les troglodytes sont contents de leurs croyances, l’aventure de l’ascension ne les concerne pas.

Et même, attention ! Si ces trublions de philosophes insistaient, les troglodytes se laisseraient emporter par quelques émotions comme la fureur et la haine, et ils s’en débarrasseraient – d’ailleurs 400 ans avant Jésus, Socrate en fait l’expérience. Alors Platon conclut qu’à défaut d’un éveil général, il faut que les éveillés laissent le peuple dans l’ombre et prennent la tête de la cité pour un gouvernement éclairé, et on lui a reproché cet élitisme politique. Chez les Romains, Sénèque a tenté de coacher Néron. Rome a brûlé quand même et Sénèque a mal fini, ce ne fut donc pas parfait… mais comme je l’ai dit, rien ne peut se faire sans l’adhésion et l’engagement personnel du coaché.

Aujourd’hui, les présidents vont voir des voyantes plus que des sages et pourtant il existe encore de nombreux guides spirituels pour dire aux aventuriers de l’éveil comment faire l’ascension des parois de la caverne, comment on peut déboucher dans la lumière.

Selon les témoignages, on n’entre pas forcément d’un seul coup et pour toujours dans cet état de conscience. Il arrive qu’on entre dans ce paradis et qu’on en sorte, qu’on l’ait entrevu seulement, je ne sais pas pourquoi, sans doute à cause de notre degré d’attachement à notre vie historique. Y a-t-il quelque chose que nous ne voulions pas lâcher ? Un ami, un amour, une rancune ? Une idée de nous-mêmes ? La croyance que cet état n’est pas pour nous, par exemple que Jésus est le seul autorisé étant fils unique ?  Orphée sortant des enfers se retourne et échoue, et la femme de Loth devient statue de sel. Quelle que soit la multiplicité des causes possibles, leur désactivation est toujours la même : simplifions-nous, lâchons tout et quittons l’ancien.

D’autres qui ont vécu cette expérience d’éveil ont aussi reçu le nom de réalisés. La réalisation, c’est simplement le fait de réaliser que nous étions déjà cet infini,soleil cette lumière, cet amour et cette puissance de création avant notre arrivée sur terre et depuis que nous y sommes aussi puisque rien ne peut être sans cette puissance. Qu’on en prenne ou non conscience ne dérange pas la conscience. Pour ne pas être au soleil, il faut se mettre à l’ombre d’un objet, mur ou arbre… ou nuage! Mais cela n’oblitère pas le soleil n’est-ce pas ?

L’éveil, c’est s’éveiller à la vérité que n’ayant pas de forme nous pouvons nous glisser dans toutes les formes sans y être enfermés, c’est comprendre que tout en ayant une forme nous sommes d’abord sans forme et que notre conscience sans forme  aime toutes les formes et la nôtre aussi. Nous sommes dans nous, et ce nous est feu. Travaillons donc avec la lumière, introduisons-la en nous et dans nos vies.

Car il ne s’agit pas de détester notre personne, mais de la vivre autrement en redonnant leur juste place à notre corps, notre cœur et notre cerveau. Notre corps d’abord, respectons-le, chouchoutons-le: c’est en lui que nous vivrons l’éveil, et il est un fidèle serviteur qui se prête à tous les nettoyages et toutes les alchimies : comme disent la plupart des traditions, c’est le temple. N’ayons pas de haine pour nos émotions, même négatives, conduisons-les plutôt vers leur vibration parfaite d’amour et de joie ; offrons  notre intelligence au soleil de la sagesse divine qui a conçu et créé les mondes, notre intelligence, n’en sera pas amoindrie. Loin de nous haïr nous-mêmes, il faut donc nous réconcilier avec nous-mêmes dans toutes nos dimensions, réconcilier la sagesse et l’amour, et célébrer cette réconciliation dans notre corps. Du cerveau au cœur, organiser la rencontre. Alors nous vivrons en nous l’amour flamboyant entre notre être relatif et notre être absolu, entre notre être destructible et notre éternité. Nous comprendrons que toutes les formes, y compris la nôtre sont le lieu de la jubilation du sans forme qui se mire dans la forme.

Nous sommes les miroirs de Dieu, n’est-ce pas merveilleux ? L’éclat du visage de Moïse après son expérience au Sinaï l’obligea à se couvrir d’un voile. Et les maîtres disent qu’outre l’expérience du reflet, on peut vivre celle de la fusion. C’est le symbole de la croix  avec ses deux branches : l’horizontale pour notre horizontalité dans le temps et l’espace, la verticale pour notre reliance avec le feu divin. Au point de contact, le cœur. A Pâques, Jésus crucifié devient Christ, il n’est plus que corps de lumière, et à l’endroit de son cœur, on dit que coulent des fleuves de l’eau vive de l’amour. Ce chemin de Noël à Pâques est  proposé à qui a l’envie et la volonté de le parcourir, à qui a le courage de quitter la prison délétère mais rassurante de la personne pour explorer l’inconnu. Après l’Expérience, le chemin sans doute ne sera pas terminé, mais cheminer avec la lumière sera autre chose que notre obscurité.  Car au centre de la croix, tout le pouvoir de Dieu sera nôtre, puisque tout est Un, le feu de Dieu nous réparera et nous réparerons la terre dans la condition naturelle de notre être, un état de présence claire et éveillée, forte et tranquille. Un état divin parce que nous serons unis au divin, Un.

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Françoise Gabriel

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