5 janvier 2026

Noël comme un éveil

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La symbolique de Noël dépasse les récits et les traditions. Il y a plus de deux mille ans déjà, on fêtait chez nous les Saturnales du 17 au 21 décembre au moment du solstice d’hiver et le 25 était grande fête de la lumière, avec la naissance du dieu Mithra. Et cette année encore, il semble que nous ayons envie de fêter Noël, de nous réfugier dans son symbolisme enfantin. Depuis début novembre s’amoncellent dans les rayons des supermarchés, des calendriers de l’Avent, des guirlandes, des crèches et toutes sortes de sapins. Quelque chose en nous reste attiré par le mystère de la nativité, ou déteste cette période. Au delà des circonstances historiques des Noëls de notre vie, en deçà des traditions religieuses, revisitons donc ces récits d’une façon qui nous soit profitable aujourd’hui. Avant de sortir au jour, la graine se prépare et se fendille au profond de la terre, dans le noir elle se prépare à la lumière et ces dates célèbrent une transformation qui nous concerne tous. Jusqu’à notre mort, nous aurons des graines de nouveau enfouies dans notre terre, qui auront besoin de soutien : le soutien de la fête. De quelle nouveauté, de quelle naissance s’agit-il ? Et comment accompagner cette germination ? Toutes les civilisations proposent des enseignements à ceux qui s’intéressent à une autre dimension d’eux-mêmes, afin qu’ils puissent accéder au « divin enfant » que chante le cantique. La nôtre ne fait pas exception et on peut découvrir dans les récits évangéliques et les traditions populaires comme un tutoriel, une sorte d’assistance en lignes – lignes au pluriel, lignes de bible bien sûr ! pour notre propre re-naissance.

Cela commence comme un conte. N’aurait-il pas été plus efficace d’appeler un chat un chat et de parler clairement ? eh bien non ! Parce que le subconscient et l’enfant en nous, aiment les histoires et s’ennuient quand c’est trop sérieux, parce qu’ils écoutent avec le cœur. Il faut redevenir comme un enfant et participer à l’histoire comme le petit qui retient sa respiration ou complète les phrases qu’on lui propose. Parce que si on ne participe pas, ça ne marche pas, on oublie. Et puis, l’aspect inoffensif du conte lui a permis de traverser presque indemne toutes les folies de l’histoire. Jésus a été crucifié, les chrétiens sont persécutés dans de nombreux endroits, et perdurent tant bien que mal les contes de Noël.


Entrons donc dans ce récit comme des enfants, glissons-nous dans le tableau. De même que dans les rêves chaque partie du rêve représente le rêveur, jouons à ce que chaque partie du conte de la nativité nous représente pour sentir et comprendre en quoi il nous concerne aujourd’hui encore (je n’invente pas ce procédé, c’est depuis longtemps une technique jésuite). Voici: une femme douce et tranquille, son mari, un merveilleux bébé, des bergers et leurs agneaux, des rois en somptueux équipage, un bœuf, un âne. Tous, ils sont nous. Il fait nuit et un peu froid. Au dessus de la crèche, une étoile et le firmament déployé, un firmament de 25 décembre. Le bruissement de l’aile des anges accompagne le souffle régulier des gens et des bêtes. Vous y êtes ? Partout, c’est encore nous.

L’histoire que Luc va nous conter commence au chapitre deux – deux comme le chiffre de la lettre b, Beth en hébreu, qui inaugure la Genèse : « Bereschit, « au commencement », Beth comme la lettre B de Bethléem aussi, où nous allons nous rendre maintenant. Si ce n’est pas pure coïncidence, cela signifie qu’avant que la matière ne se forme, il y a un numéro 1.

Donc, « En ces jours-là parut un édit de l’empereur Auguste, ordonnant de recenser toute la terre. […] Et tous allèrent se faire recenser, chacun dans sa ville d’origine. »

Le Christ naît dans l’histoire des hommes au moment où on dit que l’occupant romain impose un recensement obligatoire avec déplacement des populations vers le lieu de naissance. Les Romains ne badinent pas avec l’ordre et leur pouvoir est tel qu’il s’étend sur toute la terre (du moins c’est leur point de vue). Il se serait donc agi de compter tous les humains de la terre.

Dans la Bible aussi, David, ancêtre de Jésus, procéda au recensement de son peuple mais ensuite, Dieu lui infligea le choix entre sept années de famine, trois années de défaites ou trois jours de peste… Bigre ! Pourquoi ? Parce que dans le principe même, recenser, c’est dénombrer. On ne peut dénombrer que le multiple, que des objets, alors que Dieu est Un. Autant dire que nous n’avons pas à projeter un Dieu comme un vieux barbu sur un nuage, un numéro de plus par rapport au nôtre, fût-il le premier numéro de la liste… Non. Le deuxième plutôt, après nous. Ce qu’on nomme Dieu est au contraire indénombrable, puisqu’il n’a pas de forme, avant les formes, énergie pure. Contenant sans forme de toutes nos formes, unité d’amour, lumière qui est vie. Aujourd’hui, on peut parler de l’unité de façon laïque en s’appuyant sur les sciences, puisqu’une seule et même structure régit la multiplicité des formes de l’univers et que Max Planck reprend les termes bouddhistes en parlant de vide plein dans lequel se trouvent les objets.

Donc, le multiple cache et révèle l’unité, si on s’intéresse à l’Un. Mais si on s’intéresse au multiple, on recense, on dénombre des entités séparées, isolables, utilisables, interchangeables et exploitables. En un mot, recenser, dénombrer, c’est dans ce cas refuser l’unicité, c’est se donner les moyens d’asseoir un pouvoir personnel avec autorisation implicite de tuer, et c’est là sans doute que le roi David s’est égaré. Aujourd’hui, avec le décompte et le contrôle constant et grandissant de chacune des unités que nous formons, ne marchons-nous pas vers ce genre de recensement perpétuel ? Quoi qu’il en soit, linsertion historique de la naissance du Christ est une bonne nouvelle parce qu’elle crée un lien avec notre situation personnelle. Nous sommes bien nous aussi jusqu’au cou dans l’histoire des hommes et dans la nôtre en particulier, ou je me trompe ?

Écoutons la suite. « Joseph, lui aussi, quitta la ville de Nazareth en Galilée, pour monter en Judée, à la ville de David appelée Bethléem, car il était de la maison et de la descendance de David. Il venait se faire inscrire avec Marie, son épouse, qui était enceinte. »

Joseph est bien de descendance royale, de la lignée de David. Nous aussi, de la lignée de la conscience, ‘enfants de noble origine’, disent les bouddhistes. Nous en souvenons-nous ?

Et Marie ?
Marie, c’est nous encore, mais nous en puissance seulement dans la mesure où c’est nous dans notre virginité, comme l’ange Gabriel l’a bien précisé. Les pères de l’église au Moyen-Age ont affirmé la virginité physiologique de Marie, avant, pendant et après l’accouchement. Cela me laisse rêveuse, cet hymen qui résiste à un accouchement, mais c’est forcément miraculeux… Par ailleurs, indépendamment de cette allégation, la virginité est le symbole de la pureté, c’est-à dire en chimie, l’absence de mélange, du 100% pur! La virginité dit donc : « Je suis sans mélange, comme de l’eau pure ».

La phrase de Luc que je vous ai lue nous donne deux informations précieuses. La première paraît banale : c’est la femme qui devient mère, et jamais l’homme. C’est à dire que, homme ou femme, c’est à notre partie féminine d’accueillir, de porter et d’accoucher l’enfant intérieur, fils du Très-haut. Ce n’est pas à notre partie masculine qui, quand elle est impure, s’agite, fait du business, aime la guerre et vend des armes. Celle qui s’installe comme numéro 1 à la place de la vie. Aujourd’hui par exemple, avons-nous laissé de la place au féminin, ouverture, accueil et confiance ? Sommes-nous restés tranquilles comme Marie plus tard devant le berceau?

La deuxième information donnée par ces quelques lignes, c’est que nous ne pourrons enfanter le Christ fils du Très Haut si nous ne retrouvons pas notre propre virginité, si nous ne faisons pas ce travail de nettoyage et de tri jusqu’à la pureté. Nos pensées sont-elles dans l’ordre et la lumière, et nos émotions à leur place ? En d’autres termes, n’y a-t-il pas de mélange, pas de contamination entre nos pensées et nos émotions? Et puis, est-ce que nous choisissons de dire oui à la vie sans une pincée de non ? Sans compromission ? Ou alors nos pensées, nos émotions et nos comportements ménagent-ils plus ou moins sciemment une place à la peur ? A la colère ? La plainte etc ? La pureté sans mélange c’est aussi la clarté de nos choix, comme ceux des petits enfants. Et notre corps juste là maintenant, quel renseignement nous donne-t-il ? Est-il tranquille et détendu comme il nous a été donné bébé ou accablé de toxines et de stress ?

Poursuivons.
« Or, pendant qu’ils étaient là, arrivèrent les jours où elle devait enfanter. Et elle mit au monde son fils premier-né ; elle l’emmaillota et le coucha dans une mangeoire, car il n’y avait pas de place pour eux dans la salle commune. »

Pas de place dans la salle commune.
La salle commune c’est nous bien sûr. Et qu’y a-t-il de caractéristique dans une salle commune, dans un réfectoire, une gare, un stade, ou un préau d’école ? Hein ? Le bruit. Avez-vous essayé de faire taire une salle commune ? Si nous y arrivions, combien de temps obtiendrions-nous le silence ? Le bruit n’aime pas le silence, il s’ennuie. Une minute lui semble déjà si longue qu’on en fait un deuil national.

Alors en nous, qu’est-ce qui fait tout le temps du bruit ? Notre tête. Notre mental et ses pensées. En d’autres termes, comme il faut du silence pour concevoir et enfanter le fils de Dieu, nous savons qu’il ne naîtra pas au milieu de notre mental. Inutile de chercher par là. C’est clair : là comme dans les hôtels de Bethléem, il n’y a pas de place pour le divin enfant. Il faut donc pour aller à la rencontre de cet enfant en nous commencer par sortir de la salle commune et apprivoiser le silence. Quel est notre temps moyen de silence entre deux de nos pensées ?

C’est là qu’intervient la crèche, qui est selon le dictionnaire une « mangeoire à l’usage des bestiaux, installée le long du mur de l’étable, de l’écurie ou de la bergerie. » D’où par extension du sens, toute la bergerie ou l’étable. Que nous raconte la crèche ? D’abord, que Dieu et les rois de la terre n’ont pas les mêmes critères. Selon Dieu, la véritable souveraineté se trouve dans l’humilité, mais, vous voyez Macron ou Elon Musk dans une étable ? Ce n’est pas notre opinion non plus, même pour nous. D’ailleurs le Christ prévient qu’il est plus difficile à un riche (un adulte, un penseur, un alourdi d’argent, de principes ou de savoir) d’entrer dans le royaume des cieux qu’à un chameau de passer par le chas d’une aiguille. La richesse représente ici tout ce qui est surajouté à notre nature innocente et simple d’enfant, cet enfant qu’il faut redevenir et qui se fiche du lieu où il crèche, du moment qu’il fait chaud, qu’il est nourri, protégé et aimé.

La crèche nous alerte donc sur ce point : pour porter le Christ il va falloir bannir tous nos conditionnements, nos préjugés et nos entraves, nous ouvrir à la fabuleuse liberté de Dieu. Elle nous pose crûment cette question : quel travail de libération as-tu mené sur tes emprisonnements ? Les as-tu seulement vus? Considères-tu les miséreux de tes bidonvilles comme des enfants rois ou alors n’as-tu pour eux que du mépris, ou pire, de l’indifférence ? As-tu compté tes richesses et pesé ton savoir ? As-tu vérifié si cela t’approche de la légèreté de vivre ?

 

Notons aussi que la crèche est parfois représentée comme une grotte. Cela doit avoir une signification très ancienne car on a trouvé aussi des sanctuaires de dieu Mithra à l’intérieur de grottes naturelles. Ce culte ancien était très répandu même chez nous en Gaule et plus généralement en Europe. La particularité de la grotte est qu’elle se trouve à l’intérieur de la terre, cachée. Wikipedia nous informe que « cependant la plupart de ces temples étaient construits artificiellement et se contentaient de reproduire la forme d’une grotte. » Une crèche en somme. Si nous voulons suivre la direction que cela nous indique, c’est vers le dedans qu’il nous faudra aller. Dans notre terre. Et qu’est-ce qu’on y célébrait dans cette grotte ? La naissance de ce dieu soleil, le 25 décembre.

Revenons dans la crèche évangélique, où se trouve une mangeoire. Dans la mangeoire, Jésus. Le récit insiste lourdement sur cet élément. Après la première mention que je vous ai lue, les anges s’adressent ainsi aux bergers : « Et voilà le signe qui vous est donné : vous trouverez un nouveau-né emmailloté et couché dans une mangeoire. » Et en effet, ceux-ci « découvrirent Marie et Joseph, avec le nouveau-né couché dans la mangeoire. » Trois fois. On ne peut pas dire plus clairement qu’être Christ, être la manifestation de l’intelligence supérieure et de l’amour inconditionnel, c’est se faire aliment pour les animaux que nous sommes… Et quel animal ! existe-t-il sur terre un seul animal plus effrayant que nous?

Ah, mais stop ! Si être Christ, c’est direct être mangé, est-ce que ça vaut vraiment la peine de se donner tant de mal à faire naître cette dimension en nous ? Si c’est pour être aussitôt sacrifié… La question est légitime, et nous y avons souvent répondu. Répondu non bien sûr.

Pourtant les anges n’en font aucun cas. Ils annoncent une « bonne nouvelle », à tel point qu’ensuite, Mathieu dit qu’il y eut avec l’Ange une troupe céleste innombrable, qui louait Dieu en disant : « Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et paix sur la terre aux hommes qu’il aime. » D’ailleurs Gabriel avait informé Marie que son enfant régnerait éternellement sur la maison de Jacob, et que son règne n’aurait point de fin. Si nous devenons Christ, notre règne n’aura pas de fin non plus, sans doute. S’il n’a pas de fin, est-ce qu’il a eu un début ? Où ce trouve ce trône et quelle partie de nous y siège ? Un jour, le Christ dira : « Mon royaume n’est pas de ce monde, » mais pour l’instant, la bible nous donne une première réponse plus facile à comprendre. Le trône est dans l’étable. Alors entrons.

Au premier abord, nous sommes saisis par l’odeur. Une étable, ça sent la terre, la bête, la chaleur animale et pas seulement !  Odeur des bêtes, odeur de pipi, odeur de bouse, odeur du lait qui gicle dans les seaux. Quand mes enfants étaient petits nous allions chercher ainsi le lait dans une ferme de montagne, mais pas tous : « Ah non ! ça pue, c’est dégoûtant ! » Pourtant ce lieu insolite était à la fois répulsif et attractif: le foin, la tranquillité des vaches et des fermiers, la pénombre et les meuglements aléatoires nous donnaient l’impression d’être entrés dans un autre monde, un temps arrêté depuis le début des temps, une sorte de grotte immémoriale.

Or n’oublions pas que la crèche, c’est nous. Nous, oui, mais où ? La salle commune c’était la tête, mais quel est cet endroit creux, sombre et chaud, animal, rempli de pipi-caca, d’odeurs peu suaves, avec une mangeoire ? Pipi caca, c’est pour la vessie et le gros intestin, la mangeoire c’est l’estomac… Nous y sommes ! Dans la symbolique de Noël, la crèche, c’est le ventre. D’ailleurs nous aussi, graines de Christ, où avons-nous poussé ?

Quelle information nous donne cette partie du récit ? Elle dit : « Au milieu de la crèche, au milieu de ton ventre, repose l’enfant endormi, son souffle est tranquille. Toi aussi que ton ventre s’élève et s’abaisse gentiment au souffle du petit immobile. Car c’est le ventre la maison de l’Enfant. Laisse-toi bercer par le silence surnaturel de ce lieu où rien ne se pense tandis que tout se respire et toi, fais pareil : ne pense pas et respire. » Mais au quotidien, quand nous respirons, où est-ce dans notre corps ? Et juste pour aujourd’hui nous avons aimé notre ventre, rien que le temps d’une petite méditation ou d’un court massage? Quel type de nourriture avons-nous déversé dans sa mangeoire ?

Revenons à notre visite. Dans la crèche, le petit Jésus est au centre. A sa droite, il y a Joseph et le bœuf, tandis qu’à sa gauche, côté cœur, il y a Marie et son âne, sans doute une ânesse qui reste à ses côtés pour veiller sur elle et le petit dans une solidarité de femelles. Gardons notre principe de lecture : tout ça c’est nous, c’est en nous. Pourquoi Joseph et Marie sont-ils postés ainsi de chaque côté du Christ ? Ils représentent les colonnes masculines et féminines de nos corps, le yin et le yang ; la gauche et la droite, la matière et la lumière, ce qui vient d’en bas et ce qui vient d’en haut.

Pour représenter cela, les santons figurent Joseph debout et Marie agenouillée. D’ailleurs la Bible pour être bien claire sur ce point va jusqu’à dire que Joseph est seulement le père adoptif du Christ, son vrai père étant l’Esprit Saint. « Esprit », en latin spir-itus c’est à dire souffle. Juste comme comme la racine des mots ins-pir, ex-pir ou re-spir-ation. Ou comme spir-itualité. L’évangile en parlant plus tard de la descente e l’esprit sur les apôtres la décrit comme celle de langues de feu. L’esprit, le souffle est donc feu et lumière. En d’autres termes, en plaçant l’enfant exactement entre Joseph debout et Marie à genou, il nous est dit expressément que le Christ naît du mariage de la lumière avec la matière ou encore de l’Esprit avec Marie, du Yang avec le Yin. « Apprends à connaître les colonnes à la droite et à la gauche de ton centre, sinon il n’y aura pas d’enfant au milieu » clament les santons. Le faisons-nous? Avons-nous conscience que le souffle est lumière ou comme le disent l’Inde et la Chine, que le souffle est prana, chi ? Aujourd’hui par exemple, avons-nous aspiré, respiré avec l’intention de nous remplir d’un peu de chi ? L’avons-nous conduit jusqu’au ventre? Et avons-nous bien ancré nos pieds dans la terre à défaut de nous agenouiller ? Nous sommes-nous laissé éclairer ? Notre corps à nous est obscur, il suffit de fermer les yeux pour le savoir.

Et le bœuf près de Joseph à droite de l’Enfant, quel secret nous délivre-t-il ? Le bœuf est le nom générique du taureau dans la tradition judéo-chrétienne. Ce taureau était présent dans de nombreuses civilisations. Symboliquement, il représente l’énergie sexuelle chez les Egyptiens avec Apis. C’est lui que Mithra (encore lui!) sacrifie sur les murs de ses temples, comme firent les Hébreux aussi en quantité innombrable. Et vous souvenez-vous de cet exploit d’Hercule avec le taureau de Crète ? Il dut sans le tuer, maîtriser, monter et ramener docile entre ses jambes ce monstre piétinant et ravageur. Aujourd’hui encore les corridas nous montrent comment un petit homme en habit dit « habit de lumière » doit maîtriser un taureau noir et fumant bien qu’on l’ait préalablement drogué (le taureau, pas le toréador). Au cas où nous hésiterions encore à accepter l’analogie taureau-force sexuelle, regardons ce beau toréro qu’on récompense en lui octroyant les oreilles de l’animal. N’est-ce pas bizarre ? Les oreilles sont pour les Chinois les portes des reins, directement liés aussi à la force sexuelle. Cette victoire sur le taureau exprime symboliquement la parfaite maîtrise de l’énergie sexuelle, qui ne se résume pas à un usage de la sexualité conforme à la morale.

En d’autres termes, le taureau qui ne sait pas quand on le lui demande, se tenir tranquille comme un bœuf, qui ne peut conduire une ligne de sillon droit et précis sous l’ordre de son maître, piétinera furieux le Christ en nous avant qu’il ne se forme. Maîtriser le taureau est certes, selon les Grecs, un exploit herculéen, mais il est possible puisqu’à la crèche le taureau ne détruit pas le bébé Christ, mais au contraire le réchauffe de son souffle. Telle est la leçon donnée ici : « Surveille tes pulsions sexuelles et raffine cette énergie, car maîtrisée, la force sexuelle donne tout pouvoir. Elle est la base de la créativité puisqu’elle te fera un descendant. Elle pourra aussi faire naître en toi le Christ. Dès lors, elle sera au service de ton divin enfant. Mais fais attention ! Non maîtrisée, elle est source de violence, de destruction et d’autodestruction. » Une fois le message compris, il reste la sempiternelle question du comment. Le tao donne des réponses mais aujourd’hui, centrons-nous sur les informations de la crèche. En continuant à cartographier la crèche et notre ventre en superposant l’une sur l’autre, nous nous rendons compte que, à droite du bébé, à droite du ventre, le taureau est à la place du foie.

Nous avons donc une piste de travail : commencer par nous montrer attentif à la santé de notre foie. Le conseil de base sera d’abord de le nettoyer par des pratiques diverses et une alimentation saine. Ensuite, regardons en face notre vie sexuelle. Dans ce chantier de nettoyage et d’alchimie, où nous situons-nous ? Sommes-nous déséquilibrés dans un sens ou dans l’autre ? Savons-nous diriger cette énergie dans la direction que nous avons décidée ? Sommes-nous en paix avec notre sexualité ? Notre taureau est-il sauvage ? Est-il à l’article de la mort ? Ou est-il semblable à celui de la crèche ?

Et que nous apprend l’ânesse ? Elle est à gauche de Jésus, comme l’organe de la rate dans notre ventre. La médecine chinoise met la rate en lien avec la terre, avec la chair, avec l’incarnation. Voilà pourquoi Marie est placée près de l’ânesse : pourrait-il y avoir une incarnation sans une mère ? Les bouddhistes disent que même Bouddha a eu une mère. Les taoïstes voient aussi dans la rate le siège de l’égo.

Cette analogie entre l’âne, la rate et l’égo me rappelle une conversation avec un de mes neveux parti à Compostelle avec un âne. Il m’a dit qu’il n’y avait rien de plus vrai que l’expression « têtu comme un âne ». « Tu ne vas pas où tu veux avec lui tant qu’il n’a pas reconnu que c’est toi qui commandes. Il peut s’arrêter brusquement et même te barrer la route ! Tu dois lui administrer la preuve que c’est toi qui disposes de la carotte et du bâton… c’est toute une affaire mais quand tu as réussi, un âne, c’est un trésor. Intelligent, serviable, solide et fiable. En plus, avait-il ajouté, le mien est un rigolo. » Ainsi de notre égo. Si nous le laissons faire, jamais il ne nous portera jusqu’à la crèche : le chardon au bord du chemin l’intéressera bien davantage que la naissance du Christ. Le tiercé, la courbe du Covid ou la saison X d’une série l’intéressera bien davantage que de chercher une grotte. Mais puisque l’âne de la crèche souffle sa chaleur au service de l’enfant Jésus, c’est parce qu’il existe un état où l’égo sait aussi être heureux couché près de l’enfant Dieu, tranquille serviteur.

Le conseil de la crèche est donc de nous intéresser à notre rate. La purifier par une vie plus proche de la nature et une attention au présent. Veillons par exemple à nous offrir régulièrement un moment de nature. Il y avait autrefois une coutume à la campagne. A peine levé, le paysan jusqu’à un âge très avancé sortait de chez lui et faisait le tour de son potager, jardin, poulailler etc, pour voir si tout allait bien et où en était la nature. Une sorte de bonjour reconnaissant avant les affaires de la journée. J’avoue que moi aussi, j’ai un jardin et que je n’en fais jamais le tour. Il me reste l’autre conseil de l’âne de la crèche : observer qui de mon mental ou de moi est le maître de ma vie. Qui est-ce qui commande chez moi ? Qui obéit à qui ? Nous avons parfois d’étranges arrangements avec notre égo qui accepte de se modifier un peu, tout en restant plus discrètement le premier sur la liste de nos priorités !

Prenons encore un instant, observons l’ensemble de la crèche. Que voyons-nous ? dans le calme de la nuit, aux rayons des étoiles, tout converge autour du bébé-roi au centre. Joseph et Marie, le bœuf et l’âne, le yin et le yang, la sexualité et les capacités de penser, tout est centré, tout est silence. Rien n’est figé et pourtant rien ne bouge. « Tiens-toi tranquille », dit le récit de Luc, c’est la base.

La suite du récit de la nativité, nous la trouvons chez Mathieu. Et là, surprise ! Elle se trouve aussi comme chez Luc, au chapitre 2, comme Beth, et Bethléem. Sans le 1 avant le 2, il n’y aurait pas de 2. Le 1 ne se voit pas, mais sans lui, aucun Noël n’aurait lieu.

Comme chez Luc, on commence par un ancrage historique : « au temps du roi Hérode le Grand. » Puis, tout de suite on enchaîne sur les Rois Mages dont l’existence historique est moins certaine, mais la puissance symbolique énorme. Or, voici que des mages venus d’Orient arrivèrent à Jérusalem et demandèrent : « Où est le roi des Juifs qui vient de naître ? Nous avons vu son étoile à l’orient. « » dit Mathieu.

Tiens ! Selon ce texte, ce ne sont pas des rois mais des mages, c’est-à-dire des magiciens, et il n’est pas question de nombre. Pourtant la tradition nous dit bien qu’ils sont trois. Pourquoi trois? Pour représenter les trois continents alors seuls connus ? Les trois centres vitaux du ventre, du cœur et de la tête ? Il existe aussi une interprétation cosmique. Il se trouve qu’en hiver la constellation d’Orion se trouve au centre du ciel. Orion ce chasseur céleste porte une ceinture faite de trois étoiles en lignes qu’on nomme justement en astronomie les trois rois mages. Dans ce cas, les mages (qui sont nous n’est-ce pas?) représentent cette part de nous qui parcourt le ciel comme un chasseur en quête d’infini.

Pendant que nous sommes le nez en l’air vers Orion, regardons le firmament de cette nuit d’hiver. A l’est d’Orion, c’est la constellation de la Vierge, et comme l’étoile qui se lève du côté du soleil, le ciel nocturne montre que le petit Jésus naît de la Vierge, ce qui est encore une autre façon de comprendre la virginité de Marie. A l’ouest, c’est le poisson. En d’autre termes, le travail de l’enfant portera ses fruits pendant toute l’ère du poisson dont nous venons de sortir puisque nous sommes entrés dans l’ère du verseau. De plus, il se trouve qu’en Grec les initiales de « Jésus Christ fils du Dieu Sauveur, » forment un acronyme. C’est le mot ichtus, c’est-à-dire poisson. Enfin, la vie de Jésus telle qu’elle nous est transmise fait une grande place au poisson, qu’il s’agisse de la multiplication des poissons ou du métier de pêcheur des apôtres. Jésus dit même à Pierre qu’il deviendra pêcheur d’hommes.

Les brèves indications de Mathieu qui nous incitent à regarder vers le ciel donnent à la naissance du bébé roi une insertion historique d’une autre échelle que les calendriers de la terre à la naissance du Christ. Cela renvoie d’ailleurs aux étoiles peintes sur les plafonds des grottes de Mithra. Tout en donnant à cette naissance une importance cosmique, cela renforce son sens symbolique : le Christ nait de la pureté – la vierge, il est destiné à la multitude qui vit sous l’eau loin de la lumière – le poisson. Et cette multitude, c’est qui? Nous dans nos richesses et nos contradictions intimes, dans nos mémoires ancestrales, dans notre obscurité. Nous dans notre immersion dans la matière qui avons oublié notre nature spirituelle, lumière et du coup empêchons l’alchimie.

N’oublions pas non plus l’étoile la plus visible de cette lecture cosmique : celle qui a déplacé les mages jusqu’à Jérusalem. Elle annonce un roi et cela bouleverse Hérode qui découvre Bethléem. Il envoie les mages comme indics pour son noir dessin : se débarrasser dans l’œuf de son rival. Je n’insisterai pas sur l’identité d’Hérode et de cette partie de nous qui a toujours peur d’être détrônée par tout le monde, et principalement par l’éveil de la conscience. De combien de machinations nous rendons-nous capables pour étouffer le bébé roi sitôt qu’il nous offre un peu de compréhension ? D’ailleurs tout le travail que nous indique le récit, est-ce qu’Hérode en nous voudra s’y mettre ? Mais suivons les mages.

Et voici que l’étoile qu’ils avaient vue à l’orient les précédait, jusqu’à ce qu’elle vienne s’arrêter au-dessus de l’endroit où se trouvait l’enfant. Quand ils virent l’étoile, ils se réjouirent d’une très grande joie, dit Mathieu.

Tout le monde préfère être né sous une bonne étoile quelle qu’elle soit. Mais il y a des êtres pour lesquels l’univers invente une étoile. Le Christ a été signalé par une grosse étoile à cinq branches, apparue tout exprès pour lui comme un GPS et Virgile dit la même chose d’Enée. Après la ruine de Troie, ce fils d’Anchise roi de Troie et d’Aphrodite-Vénus la déesse de l’amour, fut guidé par une étoile personnelle jusqu’au rivage de ce qui devint plus tard Rome. Pour Jésus, l’étoile a été identifiée : c’est l’étoile du berger, c’est-à-dire Vénus. C‘est l’amour qui nous conduira à la découverte du Christ en nous.

Plus précisément, selon ce que disent les alchimistes et les Francs-Maçons, l’étoile, l’étoile flamboyante même, symbolise l’accomplissement. Car qu’est-ce qu’une étoile, sinon d’abord un soleil ? Et qu’est-ce que le soleil qu’on voit, sinon pour les hommes l’occasion de se rappeler le soleil qu’on ne voit pas, la lumière divine de la pleine conscience ? La maman du petit Jésus a reçu aussi le nom d’Étoile du matin, comme la reconnaissance de sa réalisation du grand-œuvre, autrement dit de sa part divine, claire et pure conscience. Lorsque l’étoile s’arrête sur la tête du divin enfant, c’est la signature que Dieu est là, que l’enfant n’est pas séparé de son origine, qu’il est bien « le Fils du Père ». Et lorsque cela arrive, qu’est-ce qui se passe ? les mages nous le disent : Ils se réjouirent d’une grande joie.

Chez les Tibétains, depuis bien avant Jésus et les francs-maçons, on médite sur l’étoile à cinq branches avec Vajra Sattva et les Cinq Dyanis bouddhas. Et encore aujourd’hui, ici même, dans les halls des supermarchés, l’étoile à cinq branches clignote en haut des sapins, comme un rappel obstiné dans notre monde désacralisé : « Enfant, pour recevoir des cadeaux au pied de l’arbre sur la terre, il te faudra regarder l’étoile en haut vers le ciel. » L’étoile est dans le ciel, n’oublions pas de lever le nez, le cœur et les yeux pour la suivre.

Nous sommes d’accord que c’est un vaste chantier, l’œuvre de toute une vie, qui permet petit à petit de redresser nos actes erronés et nos chemins tordus et ceux de de nos ancêtres. Ainsi nous nous rapprocherons de l’harmonie avec notre père et notre mère célestes. Et voyez! L’homme de Vitruve dessiné par Léonard de Vinci, il s’intègre parfaitement dedans, la tête en haut vers le ciel et les deux jambes sur la terre. Un jour l’étoile ce sera nous.

Enfin, une autre des caractéristiques des étoiles est qu’elles se voient de loin. D’ailleurs les mages – un blanc, un noir et un rouge peut-être venu d’Inde selon la légende dorée de Voragine, suivent depuis des endroits très différents la même étoile. C’est une façon de dire qu’il y a nombreux pays, de nombreuses cultures, de nombreuses coutumes, de nombreuses couleurs de peau, mais une seule vérité : il n’y a qu’une seule origine, il n’y a de Dieu que Dieu. Les mages ne sont pas venus de Palestine, ils s’y sont retrouvés. Certes, il faut commencer par lever le nez : au ras de terre, on voit surtout les différences.

La suite du récit est vraiment enthousiasmante ! Elle nous dit : cherchez et vous trouverez. Les mages trouvent le Christ. D’ailleurs leur visite porte aujourd’hui encore le nom d’épiphanie, du grec : faire voir, montrer. Les mages s’éveillent donc à ce qui était caché. Ils entrèrent dans la maison, ils virent l’enfant avec Marie sa mère ; et, tombant à ses pieds, ils se prosternèrent devant lui. Ils ouvrirent leurs coffrets, et lui offrirent leurs présents : de l’or, de l’encens et de la myrrhe.

Les rois mages nous indiquent ce qui se passe à l’heure de la Rencontre. Ici donc, le récit donne à la fois une série de consignes et un dévoilement, une épiphanie, de ce qui se passera lorsque le Christ naîtra en nous. D’abord, nous devenons rois : l’or, l’encens et la myrrhe, c’était très cher et proprement des attributs royaux.

L’or, c’est le symbole dans la densité de la lumière, attribut royal, principale richesse, sagesse. Dans notre corps, où est cet or de sagesse ? Dans le centre supérieur des glandes du cerveau que les taoïstes appellent la chambre de cristal, c’est cet or la lumière qui brille sur le front des sages, le troisième œil ouvert, et selon Jésus la lampe du corps. Ajna chakra. A l’heure de notre nativité, nous ne pourrons qu’offrir notre lumière à la lumière. Travaillons à ouvrir cet œil, prenons déjà conscience de l’espace entre nos deux sourcils tandis que nous respirons. Reconnaissons que nous sommes lumière et sagesse. Reconnaissons cet or en nous et ne l’enfermons pas pour nous : nous recevons, donnons. Respiration.

L’encens, c’est ce bâton sacré dont la fumée montante embaume le ciel et purifie notre espace tandis qu’il disparaît dans l’offrande. C’est le symbole de la prière qui monte vers Dieu et nous mène à la disparition de nous-mêmes. De quelle partie du corps jaillira-t-elle ? Du cœur n’est-ce pas, c’est-à-dire de l’amour. A l’heure de la rencontre, l’offrande aura consumé toute idée de notre personne dans l’unique sensation de l’amour, du moins c’est ce que racontent unanimement les récits de cette expérience. Le conseil est le même: N’attends pas, fais monter les volutes de l’amour inconditionnel dans ta vie de chaque jour, que ton amour cherche l’Amour.

La myrrhe, c’est une sorte de résine parfumée dont on disait qu’elle était un hymne à la vie. Elle servait donc d’onction à la fois à l’heure de l’amour et à l’heure de la mort pour l’embaumement. Elle concerne le corps, et son centre énergétique est le ventre. Les témoignages qu’on peut lire par ailleurs nous expliquent comment comprendre le cadeau de la myrrhe. A l’heure de la nativité, l’amour et la mort fusionneront, notre mortalité s’anéantira dans l’éternité et notre corps ne sera pas oublié. En attendant, le conseil, c’est de donner le plus de vie possible à notre corps puisqu’il est le temple de Dieu. Prenons-nous vraiment soin de notre corps ? Le respectons-nous ? Avons-nous conscience qu’il est fait pour devenir un lieu de lumière ?

Or, encens et myrrhe ; tête, cœur et corps, voilà une nouvelle raison pour le chiffre trois : esprit, sentiments, manifestation véridique. Mais attention ! Mathieu raconte que les trois grands rois entrent et se prosternent ensemble. La consigne est donc claire : que notre corps, nos sentiments et notre intelligence marchent ensemble et unifiés ou alors nous n’arriverons pas jusqu’à l’Enfançon. La conscience une ne peut naître dans la division.

Comment ça, ils se prosternent ?

Se prosterner, ce n’est vraiment pas de notre goût, petits Hérode que nous sommes, nous qui n’avons pas compris que si c’est à l’intérieur que nous rencontrons l’éveil, ça signifie que ce à quoi nous nous éveillons est déjà là. Les mages se prosternent devant ce qu’ils sont, et qu’ils ne connaissaient pas (nous revenons au sens du mot épiphanie) … Quoi ! disent donc nos petites personnes, incliner jusqu’à terre notre corps, notre poitrine (ce sternum qu’on retrouve dans prosterner) et notre front ? jamais ! C’est trop humble pour être supportable ! C’est ainsi que les santonniers représentent plutôt les rois mages genou en terre, comme ceux qui venaient devant leur suzerain pour l’adoubement. Cette question de la prosternation nous interroge directement sur la façon dont nous cherchons à rencontrer cet espace, cette conscience que la science aujourd’hui nomme conscience intuitive. Y allons-nous le menton haut ? Consentons-nous à poser le genou en terre en signe d’allégeance ? Ou rendons-nous complètement les armes de notre égo à la terre ? Selon moi, il y a une question sous-jacente : de quoi avons-nous peur ? Lorsqu’il y a une entière confiance, nous pourrions bien faire comme les chiens et chats qui se roulent même sur le dos dans une intense satisfaction !!

Nous arrivons à la fin. Après un temps dont le récit ne donne pas la durée – et pour cause puisqu’ils ont rencontré le sans temps, les mages vont s’en retourner. Mais, termine Mathieu, avertis en songe de ne pas retourner chez Hérode, ils regagnèrent leur pays par un autre chemin. Rencontrer la conscience de l’univers, ce n’est donc pas perdre tout espoir de retrouver sa terre et les plaisirs de l’incarnation, simplement ce sera par un autre chemin ; désormais, aucun Hérode ne les trompera plus. Après l’expérience de la connaissance, le chemin ne peut plus être celui de l’ignorance, l’étoile est devenue intérieure et comme le Christ, comme Marie étoile du matin, les mages brilleront pour le bien de tous les êtres. Ainsi de nous, vivant peut-être la même existence mais pas de la même façon.

Si l’enfant en nous s’est laissé bercer et émerveiller par l’histoire de l’amour qui s’incarne, il lui est possible de nous emmener, nous les petits vieux que nous sommes, vers le bébé Jésus qui est dans le temps et hors du temps. Il nous rendra capable d’écouter dans le silence la musique des anges. « Laissez les petits enfants venir à moi » disait Jésus. Nous sommes libres, comme Hérode, de persécuter le bébé roi. Nous sommes libres d’y être indifférents comme les habitants de Bethléem. Et comme Joseph et Marie, les bergers, les moutons, les chameaux et les rois mages, nous avons aussi la liberté de nous mettre en route. Il nous appartient et à nous seuls, de décider de renaître. Il nous appartient de choisir le travail vers le grand inconnu et d’ouvrir les portes de la connaissance hors du champ du mental en nous effaçant devant l’immensité, en nous baignant dans la conscience. Dans notre monde qui craque comme une bicoque sous la tempête, nous pouvons partir à l’aventure de la sagesse, de l’intelligence et de la compassion universelle. Par nous, le hors-temps mettra des paillettes dans le temps et l’ensemencera de vie.

Pour nous encourager à cette révolution intérieure dont seul le chemin nous est accessible, l’arrivée ne dépendant pas de nous mais de l’étoile, rappelons-nous la date de Noël : juste après le solstice d’hiver. Les jours allongent très lentement, c‘est seulement peu à peu que la nuit décroît, mais les cadeaux arrivent dès le 25 décembre sous le sapin ! Alors réjouissons-nous avec les petits enfants, cherchons à nous élever et préparons les guirlandes de la joie dedans comme dehors…

Joyeux Noël !

La famille dinosaure

Un jour, maman dinosaure était dans son jardin quand elle a entendu un petit bruit comme ça : crrrrr, crrrrr. Alors elle a regardé. Qu’est-ce que c’était ? Un œuf de dinosaure qui était en train d’éclore ! Et elle a vu sortir un petit dinosaure. Il était mignon, mais mignon…tellement mignon qu’elle a dit :
– Oh mon petit chéri que tu es mignon… Fais moi une risette ! Dididididi, fais-moi une risette !
Et elle lui a chatouillé le menton avec sa grosse langue. Le bébé dinosaure il en fut très content, ça l’a fait rire. Il a ri comme ça : Didididi ! Et voilà comment on l’a appelé Didi.

Et là, tout d’un coup, on a entendu un deuxième crouioucrouuu ! cccccrrraccc ! Mais ! qu’est-ce que c’était encore ? C’était le deuxième œuf qui se craquelait. Il en est sorti un autre dinosaure ! Il était joli… Mais joli, si joli que sa maman lui a dit :
– Oh comme tu es joli mon petit chéri, comme tu es joli ! Fais-moi une risette !
Mais celui-là il a répondu « No no no ! » Alors on l’a appelé Nono.

C’est à ce moment-là que le troisième œuf s’est mis à craquer et qu’il en est sorti un magnifique troisième dinosaure qui était si magnifique, mais si magnifique que sa maman lui a dit :
– Ah !!! Mais que tu es un trésor mon petit chéri !  un tré-sor !
Et papa qui venait d’arriver a dit qu’on l’appellerait Sosaure, celui-ci.

C’était encore un garçon. Oh zut ! Je n’ai mis que des garçons dans cette histoire ! Tu ne crois pas que Sosaure pourrait être une fille ? On l’appellerait Saurette. Non ? C’est trop tard ? Bon, ce sera pour une autre histoire alors, ou même dans celle-ci, on ne sait jamais...

Donc il y eut dans la famille dinosaure trois petits garçons : Didi, Nono et Sosaure. Ils s’entendaient très bien tous les trois, c’était vraiment des bons copains. Sauf que parfois, ils se disputaient. Et quand ils se disputaient, c’était pour des riens. Enfin des presque rien.

Par exemple un matin Nono piqua le jouet de Didi. Bien sûr, Didi le lui redemanda. Mais Nono a répondu comme il aimait répondre. Tu sais quoi ?
– Nonono !
– Si, si ! Il a dit Didi.
Mais Nono a répété : Non ! En se retournant pour emporter le jouet.
– Si, a crié Didi en tirant le jouet de toutes ses forces.
– Non !
Si !
– Non !

Alors Didi a dit quelque chose de très méchant à son frère. Je ne sais pas ce que c’était parce que ce n’est pas dans l’histoire, mais ce que je sais c’est que Nono en a été très triste. Si triste qu’il a ramené sa tête sous lui entre ses pattes pour ne plus voir son frère et parce qu’il avait envie d’être tout seul et très malheureux. Et il s’est mis à pleurer. Et après, il a jeté le jouet très loin et il est parti tout seul vite vite.

Didi était bien embêté. Alors il est rentré dans la maison avec une drôle de tête tu comprends. Son papa, qui l’a vu, lui a demandé ce qui se passait.
– Rien, a répondu Didi.
– Tu es sûr que tout va bien ? Tu as une drôle de tête !
Mais Didi ne répondit rien, il est allé chercher un livre pour lire dans son coin. Tout d’un coup, Sosaure demanda :
– Où il est Nono ?

Il s’est mis à l’appeler : Nono ! Est-ce que tu crois que Nono a répondu ? Bien sûr que non ! Alors ça a commencé comme une partie de cache-cache. C’était rigolo. Nono était très bien caché. On a commencé à le chercher derrière le canapé. Il n’y était pas. Derrière le fauteuil. Il n’y était pas. Derrière la porte ouverte ? Il n’y était pas, ni sous la table. Alors on a regardé dans les toilettes, mais non, il n’y était pas. Dans le placard ? Non plus. Enroulé dans les rideaux peut-être ? Eh ben non. Ah, ça commençait à devenir ennuyeux, parce qu’il était vraiment trop bien caché. Maman s’est mise à le chercher elle aussi, avec papa. Et tous les quatre, ils criaient Nonoooo ! Nonoooo !! Et Nono ne répondait pas.

A la fin, Sosaure a dit : – On n’a pas cherché dans le jardin !
Ils ont tous couru dehors pour regarder derrière les arbres, et c’est juste là que Nono a bougé dans le massif d’hortensias, superbes et tout roses comme le soleil quand il se lève le matin. Il n’était plus triste du tout et il en avait assez d’être caché, il voulait qu’on le découvre. Et ça a bien réussi.
– Nonoooo ! a crié toute la famille en même temps.

Maman s’est précipitée vers lui pour lui dire qu’on ne commençait pas une partie de cache-cache tout seul sans prévenir les autres, et qu’on ne restait pas si longtemps sans se montrer, mais en fait elle était tellement contente de le retrouver qu’elle lui a seulement donné un coup de langue comme un gros bisou. Ça a été une grande fête je t’assure.
– J’ai faim, a dit Nono.

C’est vrai que c’était l’heure de manger, mais on n’avait plus le temps de cuisiner. Que faire ? Ils ont décidé de préparer des gros sandwichs pour pique-niquer dans le jardin. C’était des sandwiches à la banane et à la peau de courgette avec des cornichons rouges. Oui, je sais, toi tu n’aimes pas, c’est bizarre, mais pas pour les dinosaures. Eux, c’est leur grande spécialité, ils adorent. Et du coup, la dispute de Didi et Nono s’est terminée : ils ont fait la paix, c’est bien plus agréable d’avoir fait la paix pour pique-niquer.

Et voilà, mon histoire aurait dû s’achever là si on n’avait pas entendu un bruit bizarre.
Chhhut !

 Qu’est-ce qu’on entend ? Tu entends, toi ? Crrrrr Crrrr ! Crrrrr ! Ma parole, c’est encore un œuf !
– Oh ! dit maman. Mon Dieu, j’avais oublié cet œuf là !
Eh oui, c’était une petite dinausaurette qui sortait enfin, avec une faim énorme parce qu’elle était restée très très longtemps dans son œuf ! Alors elle s’est précipitée sur le sandwich de sa maman et elle lui en a piqué un gros morceau. Miom, miom, miom, disait-elle pendant que tout le monde la regardait gentiment.
Toi, tu vas t’appeler Miom Miom, a décidé maman.

Ensuite, comme il faisait beau, ils sont allés se baigner dans le lac à côté avant la sieste. Didi était tellement pressé d’aller dans l’eau qu’il a dévalé la colline sur les fesses et plouf ! Alors tout le monde a rigolé, même la colline. Elle s’est transformée en toboggan, et ça a fait plouf ! plouf ! plouf !
Vous n’allez pas dans l’eau tout seuls, ont dit les parents.

Et aussitôt, ils ont pris ce toboggan. Mais eux, ils étaient si gros que PLOUF ! PLOUF ! Ils ont éclaboussé tout le monde en riant. Ils ont joué encore un peu tous ensemble au Lac à Douche et puis, bien fatigués, ils sont rentrés se reposer.

Elle est vraiment finie maintenant l’histoire. Tu veux aller dormir aussi ?

Tao du pied pour les enfants

Aujourd’hui, nous allons nous intéresser à nos pieds. Asseyons-nous en rond les pieds nus. Je vous nomme des parties du pied, vous me les montrez en les touchant, et on précise tout ce qu’on a besoin de mieux connaître. Attention, je peux mettre des intrus !
Les orteils, les talons, les bras, les ongles, le coup de pied, les coussinets, le bassin, les rotules, les malléoles et la voûte plantaire.

Un pied câlin

Maintenant choisis un pied et entoure-le gentiment de tes mains. Sens s’il est chaud ou froid, sec ou moite (un peu mouillé). Dis-lui des choses gentilles. C’est que le boulot d’un pied n’est pas facile! Combien tu pèses? Tu as déjà soulevé un poids comme ça, comme une grosse valise quand on part en vacances? C’est lourd quand même… Eh bien ton pied, il est petit et il doit porter ça tout le temps dès que tu te lèves, heureusement qu’il ne part jamais se promener sans toi !  Alors c’est une bonne idée de le rencontrer et de le remercier.

Commençons par lui serrer la main. Enfin le pied! Approche la paume de ta main opposée au pied pour un câlin, ta plante de pied contre la paume de ta main. Écarte-bien tes orteils en éventail et glisse tes doigts de main entre chacun d’eux jusqu’à la jointure des doigts et des pieds. C’est difficile, hein? Va jusqu’au début de tes doigts de main aussi. Salut !!! Fais bouger tes orteils vers le haut et le bas.  Avec ton autre main, faisons du xylophone en allant du gros orteil au tout petit : pliup pliup pliup… Encore !  chante avec ton pied Pliupp, pluipp, pliupp ! Couvre-le bien maintenant sans enlever les doigts et mets ton attention dans ta main un petit moment, et à trois, nous séparerons notre pied de la main. Mais regardons-le, il aime bien qu’on fasse attention à lui.

Combien avons-nous de coussinets dessous? … Non, plus ! Alors, comme les chats, on en a juste sous les griffes, euh, les ongles. Touche-les gentiment un par un pour leur dire bonjour et tapote-les un peu. Et là, à l’avant du pied, on en a deux autres. Tapote-les un peu pour les reposer, ils nous portent beaucoup. A l’arrière du pied tu as encore un coussinet. Oui, c’est le talon. Enveloppe-le doucement et sens s’il est tranquille ou un peu écrasé. Ça nous fait combien? 8? Où est le dernier alors? Regarde le bord externe de ton pied et palpe-le, tu vas le sentir depuis un bout jusqu’à l’autre, ça s’appelle le tranchant du pied. Vas-y délicatement, puis si tu veux pince-le un peu d’un bout à l’autre. S’il n’existait pas, nous serions directement sur les os, ça ferait mal.

Regarde de l’autre côté maintenant, vers l’intérieur. Tu vois la courbure de ton pied? C’est pour ça que ça s’appelle une voûte. Effleure-la. Caresse-la doucement, prends ton temps. Ferme tes yeux un peu pour mieux sentir. Alors ça fait quoi? Des guilis! Parce que la peau de nos pieds est très douce à cet endroit, il y a beaucoup de petits nerfs pour qu’on sente bien la terre quand on est pied nu. Allez, massons vigoureusement toute la plante du pied. Maintenant, regarde ton dessus de pied, sens tes petits os qui joignent tes orteils à ta cheville. Suis le trajet de chacun avec ton doigt et mettant bien ton attention dans ton doigt et ton pied. Combien tu en as trouvé? Oui, 5 comme dans les mains.

Doudou

Maintenant entrons dans le royaume de la sensation. Ferme les yeux et détends-toi. Tu ne vois plus ton pied mais il est toujours là. Couvre-le dans son ensemble avec tes mains que tu peux déplacer quand tu veux, et reste avec lui comme avec ton doudou si tu en as encore un, ou quelqu’un que tu aimes très tranquillement.A présent lâche ton pied gardant les yeux fermés. Quel pied est le plus content? Comment tu le sais qu’il est content? Il est chaud, il est plus grand que l’autre, tu le sens mieux? Tu vois, il parle à sa façon ton pied, c’est à nous de l’écouter. Donc il ne nous reste plus qu’à faire pareil à l’autre. Ouvre-les yeux et regarde-le gentiment. Essaye de te rappeler ce que nous avons fait tout à l’heure avec son copain.

L’autre pied

Je vous aide un peu : Salut d’abord mon cher pied, que je te serre la main et que j’écarte mes orteils… Et puis maintenant les coussinets… les 9… et puis la courbure de ta voûte plantaire… et puis le dessus du pied. Je ferme les yeux et je reste un peu avec lui, il est content.  Reste tranquille et attentif….

Et debout !

Maintenant, levons-nous. Puisque les pieds c’est fait pour marcher, sauter, danser et s’amuser, nous allons nous en servir pour manger du chocolat tout en haut de l’armoire. Mettons-nous sur la pointe des pieds. Tiens-toi bien droit en serrant les muscles des jambes, remonte tes rotules des cuisses, des fesses, à fond, tiens, tiens encore un peu… et maintenant lève les bras pour attraper le chocolat. hop! Laisse-toi tomber sans t’écraser. Miam !! Encore un carré de chocolat ? Encore !  encore une fois…Une dernière fois, et puis stop! on en garde un peu pour plus tard, mais on rebondit un peu juste pour s’amuser assez rapidement, mais sans sauter.

Et maintenant, imagine  que tes pieds soient un gros crayon et que tu dessines une ligne. Alors mets tes pieds exactement l’un devant l’autre ton talon d’un pied touche les orteils de l’autre pour ne pas dessiner en pointillé et déroule tout ton pied du talon aux orteils. Lentement ! Pour t’aider, choisis une ligne droite, une latte de parquet ou un point en face de toi. Garde bien ton attention dans tes pieds et sur la terre qui les porte et au dessus de ta tête aussi en regardant bien devant toi. Garde l’équilibre et si tu veux tu peux accélérer un peu, nous allons vers les tapis.

Et couché !

Allongeons-nous sur le dos de préférence pour nous reposer. Regarde comment tu respires et vois comment ton souffle redevient tranquille. Tu peux mettre une main sur ton ventre et l’autre sur ta poitrine et là tu ouvres ton cœur sous ta main, juste en te détendant complètement. Maintenant, bouge doucement les orteils puis laisse-les immobiles. Mets ton attention dans le gros orteil, le pouce du pied. Sens le bout de ton orteil, imagine que tu as une petite narine sous l’ongle et chaque fois que tu inspires doucement par ton nez, fais pareil avec ton orteil. Inspire, expire, inspire une belle lumière dorée pleine de vie qui fait des guilis intérieurs à ton orteil, et quand tu souffles, laisse partir par l’orteil comme une fumée grise qui va dans la terre pour faire des petites fleurs. Encore. Inspire du neuf doré, expire ce dont tu n’as plus besoin.

Maintenant, essaye avec tous tes orteils jusqu’au tout petit. La petite rivière d’énergie dorée monte dans tes orteils et jusqu’où elle veut dans ton corps, tant que tu inspires doucement, et de là où tu es arrivé, tu redescends quand tu lâches l’air jusqu’au bout mais sans forcer. Encore… encore… Cette fois regarde bien de quelle façon tu fais attention à ton pied, à ton souffle, et comment ton pied respire. Puis à trois, tu vas respirer exactement pareil avec ton autre pied aussi en te mettant à regarder l’autre pied quand je dis trois. 1, 2, 3 ! Tu regardes l’autre pied? Bravo. Alors inspire de doré dans tes orteils et lâche le gris.

Il n’y a plus qu’à mettre ton attention au milieu et laisser tes deux pieds respirer joyeusement pendant que toi tu te relaxes de plus en plus dans le sol. …

Avant de nous lever, remuons nos orteils et étirons-nous un peu en disant merci. Et puis levons nos pieds, nos mains et rigolons comme des singes rieurs en les secouant vers le plafond, Hahaha ! Hahaha. Haaaaaa. Voilà, c’est fini, merci la vie, merci nos pieds !

L’enfant intérieur

Avant d’avoir un enfant intérieur, nous étions un enfant extérieur, visible, un enfant tout simplement. Nous avons même été un bébé et avant ça un embryon. Les sciences affirment de nos jours que nous en gardons des souvenirs inconscients. Lorsque nous avons grandi, cet enfant n’est pas mort, il s’est incorporé à notre croissance et a disparu sous nos nouvelles apparences. Nous ressemblons aux poupées russes. La grande poupée cache en elle une multitude de poupées plus petites qui s’imbriquent les unes dans les autres et deviennent insoupçonnables vues du dehors. Comme cette poupée, nous aussi nous gardons invisibles à l’intérieur de nous les traces des différents âges de notre croissance depuis le rien de notre commencement. Si tout a été parfait pour nous dans notre enfance, nous avons gardé contact avec tous nos âges et cet enfant nous porte joyeusement. Mais dans le cas contraire, nous sommes devenus des adultes en rupture, en rupture d’enfance car l’enfant que nous fûmes s’est terré n’osant plus pointer le bout de sa voix, le bout de son nez, ne s’exprimant qu’à couvert. La psychologie actuelle reconnaît dans la récupération de notre enfant devenu intérieur une nécessité vitale, les enseignements spirituels véhiculent aussi cette information depuis des siècles. Alors sommes-nous concernés ? Comment nous retrouver ? Et pourquoi faire ?

Commençons par le commencement étymologique et la sagesse de la langue. On commence par naître nourrisson, époque où nous nous définissons par une dépendance à la nourriture comme le nom l’indique. A notre naissance, notre existence entière est suspendue à la façon dont nous sommes nourris. Peu à peu, l’on devient un enfant et l’étymologie du mot est ici plus secrète. Le mot enfant vient du latin : in-fans, ce qui signifie « qui n’est pas parlant », qui ne dispose pas de la parole. Cet âge de l’enfant chez les Latins va jusqu’à 7 ans, comme notre âge de raison. Ensuite on changeait de catégorie.

On voit bien que l’enfant n’est donc pas seulement celui qui se définit comme ne parlant pas, mais comme celui qui n’a pas le droit à la parole, car même dans l’antiquité, les enfants n’ont pas attendu d’avoir sept ans pour cesser leur babil. Aujourd’hui on nous dit que tout se joue avant l’âge de six ans, voire de trois. Depuis Françoise Dolto, on sait que ce tube digestif – comme j’ai entendu certains hommes nommer parfois le nourrisson, est déjà à cet âge une personne, mais hier on définissait l’enfant par la négative. L’enfant est celui qui n’a pas la parole, sa vulnérabilité est extrême et la peur est souvent sa compagne. D’ailleurs pour revenir à Rome, le père avait à choisir de garder ou de se débarrasser de l’enfant à sa naissance et conservait toute la vie de sa descendance droit de vie et de mort sur elle. Jusqu’à très récemment en Chine, tuer une fille était navrant de banalité.

Rien d’étonnant donc que l’enfant sans défense fasse le fonds de nombreux contes et légendes. Blanche-Neige comme Cendrillon sont persécutées par leur marâtre tandis que leur père est on ne sait où, le Petit Poucet et ses frères sont abandonnés dans la forêt hostile par leurs propres parents, l’ogre en pleine ébriété assassine ses sept filles par inadvertance etc. Sans parents ou avec de mauvais parents, l’enfant n’est qu’une promesse faite à la mort. L’histoire humaine en a connu, des massacres d’innocents au cours des millénaires, elle en a assassiné, des petits Mozart ! En 1989, ce n’est pas si vieux, l’ONU a encore jugé bon de promulguer une convention relative aux droits de l’enfant, droit des enfants à leur enfance.

Mais pourquoi faut-il la préserver ainsi ? Parce qu’elle est fragile, parce qu’elle est en nous la seule dimension de pureté et d’innocence, parce que ses qualités sont des trésors. Nous en avons gardé, peut-être en avons-nous perdu. Voyons quelques unes des caractéristiques communes à tous les enfants et après chaque qualité, posons-nous sincèrement cette question d’adulte : Nous, maintenant, sommes-nous encore dans cette vibration-là ? Nous aurons ainsi une idée de notre proximité ou de notre distance avec notre enfant intérieur et du travail à faire pour le retrouver.

La première des évidences c’est que les enfants habitent leur corps. A table, si l’enfant n’aime pas ce que nous lui servons, il tournera résolument la tête de l’autre côté, présentant son crâne à notre cuiller. Nous insistons ? Il va crier. Nous insistons ? Il crache, il renverse l’assiette. Il n’en veut pas, c’est explicite, berk. Il connaît ses appétits et les exprime à sa manière mais sans détour. Il sait aussi s’il a sommeil, s’il a soif, s’il veut aller jouer dehors ou s’il veut un câlin et un petit livre, s’il a envie d’être tout seul ou en compagnie. Bref, il connaît ses besoins. Voici les questions qu’il nous pose : Es-tu encore en contact avec ton corps ? Sais-tu encore reconnaître tes vrais besoins ? Quand on te contraint, sais-tu encore comme moi exprimer clairement ton refus si nécessaire ?

L’enfant écoute son corps, il réclame innocemment et lorsqu’il réclame c’est pour tout de suite. C’est parce qu’il ne connaît pas le différé. Il est dans l’instant présent, ni en arrière, ni en avant. Au moment précis où bébé a faim, il crie et c’est immédiatement qu’il doit voir apparaître le biberon ou le téton nourricier, ou alors quoi ? ! Essayons de préparer le repas des petits quand ils commencent à pleurer de faim. Ne serait-ce que dix minutes d’attente seront insupportable à nos oreilles comme à leur estomac.

Dans le registre affectif aussi, l’enfant habite l’instant. Quand il pleure parce qu’il veut sa maman, c’est qu’elle lui manque à ce moment précis, sans souvenir d’hier ni extrapolation pour demain. D’ailleurs si dans cet instant quelque chose lui est proposé de suffisamment attrayant, il est tout prêt à oublier sa peine et à sourire entre ses larmes. Il suffit donc de montrer à notre petit en désespoir l’arbre ou la voiture devant la fenêtre pour qu’il oublie son chagrin à la vue un spectacle d’un tel intérêt. Et toi, nous demande-t-il, as-tu laissé son pouvoir de consolation à l’instant présent ? Sa magie ?

Plus généralement, lorsqu’on fait à un petit enfant une proposition qui lui plaît, il va naturellement clamer son enthousiasme et bouger pour s’adapter au plus vite à la situation. J’ai proposé le week-end dernier à mon petit-fils de deux ans d’aller voir les chevaux. Je pensais programmer cette promenade dans la journée, mais après un « Ouiii ! » sans ambiguïté, il s’est levé le regard pétillant pour chercher son blouson et son bonnet. Aussitôt dit, aussitôt fait. J’ai dû enfiler mon manteau et sur l’heure, nous sommes allés à la rencontre de ces étranges merveilles qui mangent des carottes avec de grandes dents. Sur ce sujet il nous demande : As-tu gardé ton enthousiasme ? Sais-tu encore dire ouiiii à la vie ?

Une autre des qualités de l’enfance est donc son plaisir de vivre. Jamais il ne s’ennuie : tout est nouveau, tout est curieux, tout est à découvrir. Comment on prononce les mots, comment on tourne un bouchon sur une bouteille ou comment l’escargot rentre ses antennes dès qu’on y pose le bout du doigt. Comment le galet est chaud dans la bouche ou comment la boue est douce et drôle, tout mérite son attention. Ainsi, après son aptitude naturelle à écouter son corps dans l’instant qui passe, nous rencontrons deux nouvelles qualités de l’enfance : sa capacité d’émerveillement et sa capacité de concentration. Ces deux qualités écourtent leurs chagrins et les consolent de leurs bobos. Tant qu’elles durent, dure leur enfance. Et ils apprennent. Et pour nous les grands, tout est-il encore nouveau, ou trop connu ? Chaque cadeau de l’instant mérite-t-il notre attention et concentration joyeuse, ou sommes-nous blasés ?

Ces attitudes désignent une qualité essentielle des enfants : ils sont vrais. Vrais dans leur rapport avec leur corps et avec leurs besoins, vrais dans leur relation au monde. Ils sont vrais aussi dans leurs propos comme le souligne le proverbe selon lequel la vérité sort de la bouche des enfants. Je me souviens de Courteline racontant l’histoire de Toto et du nez du général Suif. On prévient Toto de ne pas faire de remarque sur le nez du général, gueule cassée qui vient dîner. Évidemment, de toute sa présence, l’enfant regarde le général, et de toute sa vérité, il s’exclame d’une voix éclatante dans un moment de silence : « Mais maman, j’peux pas en parler, du nez du général Suif, puisqu’il n’en a pas. » Aucune malveillance dans ces propos, seulement l’expression non déformée de ce qu’il y avait à voir. Car l’enfant n’a pas appris le calcul ni la duplicité, même si on les nomme politesse ou courtoisie. Il est innocent. C’est pourquoi il regarde les gens droit dans les yeux et s’il n’a pas envie de dire bonjour à la dame, il est prudent de ne pas insister, en tout cas devant elle. Il ne dira bonjour à la dame que s’il comprend dans son cœur que c’est un beau moment, celui où chacun partage à l’autre le contentement de l’accueil, même brièvement. Sinon, niet. Le petit a de la loyauté intérieure. Par delà les années, il nous demande si nous sommes encore vrais. Quel usage faisons-nous de la parole ? Avons-nous viré faux-jetons? Qu’avons-nous fait de notre innocence ?

En d’autres termes, le mental et les conditionnements n’ont pas encore pris les commandes de la vie de l’enfant pour remodeler sa façon d’exister et de penser. Le petit est parfois un peu brutal en regard des habitudes policées des grandes personnes, qui peuvent même prendre tout ça pour de l’insolence, mais ce n’est jamais méchanceté ou manipulation. Seulement sans fard. L’enfance est dans la vérité du corps et la vérité du cœur. Et toi, le grand, nous dit-elle, es-tu toujours toi-même ? Es-tu conditionné par ton éducation et tes opinions, tes croyances ? Quelle place donnes-tu au cœur dans tes choix ?

Retrouvons Courteline. L’instant suivant son inconvenance et après la fin du sketch, il n’est pas exclu que notre Toto devienne l’ami de cette variété de général. Il sauterait sur ses genoux et lui mettrait les doigts dans les oreilles avec enthousiasme, vu qu’il serait dans l’impossibilité de lui tirer les poils du nez, si vous vous en souvenez. Il s’en ferait un compagnon de jeu puisque le cœur aime ça : l’amour, la joie et le jeu. Les petits enfants adorent rire à en tomber par terre et n’hésitent pas à redemander dix fois la répétition d’un gag qui les réjouit. Ils sont capable de galoper des dizaines de mètres sans la moindre fatigue pour atteindre une balançoire ou retrouver quelqu’un. Enfin, crier le plaisir de vivre quand ils jouent dehors ne les fatigue absolument pas. Ce Toto nous pose différentes questions : combien de fois rions-nous par jour ? Combien de fois accordons-nous d’importance au plaisir de vivre ? Quel est notre niveau d’énergie ?

Nous touchons là une autre des qualités essentielles de l’enfance : elle ne se prend pas au sérieux, elle est joyeuse. L’enfant élevé dans des conditions ordinaires est naturellement d’une grande fraîcheur et gaîté. Depuis cet espace de liberté joyeuse, il nous apostrophe, les yeux malicieux : Eh toi ! Le grand ! Serais-tu devenu de plus en plus ennuyeux et vaniteux ? Te prends-tu au sérieux sous un prétexte ou un autre ? Où est ta joie ?

La vérité du cœur, c’est la joie et c’est aussi la confiance en l’amour. Les petits enfants adorent se jeter de toutes leurs forces dans les bras de ceux qu’ils aiment, fût-ce en prenant de loin leur élan. Sans calcul, pour le plaisir de l’étreinte. Dans fougue de leur amour, ils mettent toute leur confiance en leurs parents et ceux qui les aiment. Ils s’abandonnent à eux sans avoir de volonté dissidente. Certes, parfois ils prétendent en faire à leur tête et refusent les directives, mais même cette opposition est une manifestation de leur confiance. On peut être rebelle quand on a la certitude d’être aimé. Et nous, où en est notre confiance en la vie et dans ceux qui nous aiment ? Ou est notre élan d’abandon à l’amour ?

Puisque l’enfance se vit dans le cœur, quand les circonstances ne permettent pas de partager la joie, c’est la peine qui se partage tout naturellement. Comme le cœur rassemble et unit sans filtre et sans question, l’enfant est naturellement compatissant et même empathique. Dans la pouponnière d’un hôpital, quand un bébé se met à pleurer, tous les autres se mettent à pleurer avec lui, dans les petites classes de maternelle c’est encore le cas. Un enfant qui voit pleurer sa maman pleure avec elle et de tout son cœur, il cherchera comment la consoler. Entre deux larmes empathiques, il nous interroge : Et toi, le grand, où en est ta compassion ?

Enfin, mais cette liste n’est pas exhaustive, l’enfant est créatif. Il mettra sa créativité au service de sa compassion comme de son plaisir. Le moulin à persil ne serait-il pas plutôt une pelleteuse ? Cette vieille bassine une piscine à escargots ? Toutes les formes ne sont-elles pas des jouets malléables destinés à notre inventivité ? Certains enfants plus cérébraux ont une créativité moins visible, mais ils fredonneront un air inventé en mettant leurs chaussures ou nous raconterons parfois sans fin des histoires assez originales. La créativité, c’est l’aptitude à faire du nouveau naturellement. Cette créativité nous interpelle : Sommes-nous dans le jaillissement du nouveau ou notre source s’est-elle tarie ? Dessinons-nous encore des émotikons dans la purée ?

J’en ai terminé avec ce tour d’horizon, et il est hélas probable que nous ayons mesuré une différence plus ou moins grande entre notre état actuel et ce portrait rapide des principales qualités enfantines. En effet, pour la plupart d’entre nous, nous avons été éduqués dans un système qui faisait de nos qualités des valeurs très secondaires par rapport à des principes. Notons entre parenthèse que é-duquer signifie étymologiquement conduire hors de. Hors de quoi ? De ce que nous étions, hors de notre état naturel d’innocence et de vérité. Préférons plutôt le mot élever, alors ! Chaque fois que nous avons été éduqués, nous nous sommes racornis car quand on est enfant, on est capable de souffrir beaucoup, ne serait-ce que d’une parole dure, d’un mauvais regard ou d’un geste impatient, pour ne pas parler des maltraitances. Les travaux des neurobiologistes ont récemment mis à jour que les circuits cérébraux activés sont les mêmes quand un enfant reçoit une punition corporelle et quand il se sent agressé même sans contact physique. Dans ces conditions, tous nos cerveaux sont au moins un peu abîmés, il serait bon de prendre soin de nous.

Vous me direz que ce n’est pas facile, sinon tout le monde l’aurait déjà fait. Puisque repérer les difficultés nous aidera à les déjouer, cherchons-les. Les bouddhistes ont une réponse claire et universelle. Ce sont les trois poisons de l’existence ordinaire : l’ignorance, la répulsion et l’attraction qui figurent au centre de la roue du samsara sous la forme de trois animaux. Ces trois notions s’appliquent parfaitement à la peine de notre enfant intérieur.En effet comme nous sommes souvent dans une ignorance totale de ce qui se passe dans nos profondeurs, la première difficulté, mais c’est une difficulté majeure, est simplement que nous ne savons pas du tout que notre petit enfant est malade. Nous ignorons qu’il a besoin de sollicitude et qu’il est à l’origine de notre dysharmonie actuelle. Nous vivons en victimes inconscientes de sa maladie chronique et très ancienne – au même titre que sa joie nous rendrait pleins d’allégresse. Ainsi souffrons-nous d’une double souffrance : celle de l’enfant de quatre ans qui a subi un traumatisme et celle de l’adulte qui ignore qu’il a en lui cet enfant non consolé. L’enfant fut un jour maltraité par les grandes personnes et désormais, c’est nous, adultes qui continuons sans le savoir à le laisser dans le noir. D’autre part, nous ignorons tout autant qu’il serait possible de le guérir, et c’est paralysant. Étant donc dans cette ignorance tout azimut, nous sommes dans l’impossibilité d’agir.

Dans d’autres cas de figure, nous avons une certaine connaissance de nos bobos cachés, mais elle est insuffisante parce que nous ne faisons pas assez cas de nous. C’est normal : l’enfant n’a pas eu d’importance pendant des millénaires, donc ce qu’il vivait n’en avait pas non plus. Mais comment soigner notre petit enfant si nous ne lui donnons pas assez d’importance pour reconnaître qu’il souffre ? Si, emboîtant le pas des adultes d’alors, nous le condamnons d’avoir réagi comme il l’a fait ? Nous savons le traumatisme du divorce de nos parents et de notre déménagement, mais nous affirmons que c’est vieux tout ça. Qu’il s’agisse du souvenir d’une humiliation scolaire, d’un cambriolage, d’une différence de traitement avec un frère ou une sœur, etc, nous nous resservons le « c’est pas si grave », le « fais pas ta chochotte ! » le « ça te passera » ou carrément l’indifférence déjà vécue. Nous minimisons ce qui nous est arrivé, nous nous jugeons de l’œil qui nous a jugés. N’est-ce pas ce qu’on nous a appris ? Résultat, nous sommes ignorants d’une partie de notre vérité. Mais si nous nous redonnons de l’importance, nous cesserons perpétuer envers nous-mêmes ce que nous avons vécu des autres lors des événements.

Et peut-être bien qu’en toute innocence, en toute inconscience, nous ignorons réellement l’ampleur du grabuge émotionnel vécu par nous enfant même quand il nous reste un souvenir factuel. Pour le connaître, il faudrait le reconnaître, et pour cela, il faudrait nous approcher de nous avec attention et compassion. Mais voilà que nous tombons sur une nouvelle difficulté à prendre soin de nous. On n’a pas envie d’y aller, et c’est le deuxième poison : la répulsion. Nous reconnaissons que notre enfant a été malheureux, eh bien justement pour cela, nous préférons nous en éloigner. Seulement, quand nous fuyons cette souffrance en croyant nous protéger, nous fuyons l’enfant qui l’a vécue. Cet enfant c’est nous ? Eh bien tant pis ! Tant que nous n’aurons pas réalisé que cette attitude d’éloignement ne le guérit pas et qu’il souffre toujours, tant que nous ne prendrons pas conscience que ses discrets gémissements continuent à nous impacter, nous fuirons. Notre reconquête ne pourra commencer que lorsque nous aurons accepté de souffrir un peu pour nous. En attendant, cette répulsion pour nos zones d’ombre nous condamne à chercher à éviter tout contact fortuit avec elles, donc avec nous. Cela nécessite une stratégie, vu que l’enfant continue ses SOS depuis le fond de sa cave.

La tactique est simple : se laisser attirer par tout ce qui nous permettra de ne pas nous rencontrer. Cette attraction est le troisième poison. Elle représente encore une nouvelle difficulté pratique à notre autoguérison car il faudrait que nous jouissions d’un peu de temps pour nous occuper de nous. Or, pour nous préserver de tout contact avec cet enfant intérieur, nous nous tournons sans arrêt vers l’extérieur. Nous travaillons énormément, nous sommes prisonniers des transports. Ou alors nous nous livrons à toutes sortes d’occupations ou d’addictions, nous sortons, nous nous étourdissons et quand rien ne se présente, nous regardons une série ou nous récurons la maison. Tout ce qui est dehors nous attire dans l’exacte mesure où tout ce qui est dedans nous repousse. Certes, nous pouvons vivre ainsi assez plaisamment mais est-ce une solution durable ? Non. Il y en a toujours un dans le placard.

L’analyse bouddhiste donne la raison de ces poisons : nous vivons dans la séparation « moi-les autres » et aussi dans la séparation interne : moi-moi, moi le grand – moi quand j’étais petit. Ce monde dit de la dualité est un monde de conflits où l’isolement multiplie les risques de souffrance et de mort. La solitude est encore plus dangereuse et menaçante pour le séparé que pour celui qui croit avoir trouvé la protection d’un clan, d’une famille, d’un groupe, d’un parti, d’une religion. Laisser seul notre enfant intérieur revient dès lors à une non assistance à personne en danger et c’est une bonne motivation pour aller le retrouver et braver les trois poisons. Encore faut-il savoir par quel bout nous prendre et comment nous soigner.

Pour déceler nos plus grands besoin de guérison, investiguons avec les ouvrages que nous offre la psychologie récente. Retrouver l’enfant en soi, de Bradshaw recense les besoins et les blessures des enfants âge par âge et analyse les carences et les souffrances que cela provoque chez l’adulte. En répondant à des questions test, on est mis sur la piste de nos âges les plus fragiles pour les guérir.  Lise Bourbeau dans Les cinq blessures qui empêchent d’être soi-même énumère la blessure du rejet, de l’abandon, de la trahison, de l’injustice et de l’humiliation. Elle donne une analyse assez précise des conséquences comportementales de chaque type de blessures. Ainsi, même si nous n’avons pas repéré de quel ordre sont les souffrances de notre enfant, nous pouvons remonter jusqu’à elles à partir du portrait où nous nous reconnaissons le mieux. Découvrant que ce que nous prenions peut-être pour des traits de caractère sont en fait des comportements réactifs de survie, des masques posés sur nos écorchures, nous pourrons aller à la rencontre de notre vérité en sachant qu’elle est beaucoup plus joyeuse que ce que nous sommes devenus.

Il est indispensable ensuite de savoir dans quel esprit nous allons faire ce voyage. Si c’est avec une rancœur vindicative, nous ne ferons que raviver la peine en la redécouvrant et envenimer nos relations. Si c’est avec désespoir, nous allons tous les deux nous noyer… Or la confrontation avec nos blessures n’est pas le but de notre démarche, c’est une étape. Notre but c’est la guérison. Vous vous souvenez des caractéristiques de l’enfant ? Il reprendra vie au fur et à mesure qu’il sera consolé.

On sait que qui se ressemble s’assemble. Partons donc d’une qualité enfantine pour le retrouver. Gérald Hüther, neurobiologiste allemand, nous donne dans ce cadre un précieux conseil en attirant notre attention sur une des principales vertus de l’enfant dont j’ai déjà parlé : il s’enthousiasme entre 20 et 50 fois par jour. Énorme, n’est-ce pas ? Et très important …Nous naissons avec un programme d’enthousiasme essentiel à notre survie et croissance. Je le cite : « Chaque petite tempête d’enthousiasme met en œuvre une sorte d’autodoping cérébral. Ainsi sont produites les substances nécessaires à tous les processus de croissance et de réaménagement des réseaux neuronaux. C’est ce qui explique pourquoi nous progressons si rapidement dans ce que nous faisons avec enthousiasme. »… et pourquoi nous restons secs quand ça nous emm… L’étymologie du mot « enthousiasme » n’y va pas avec le dos de la cuiller, elle signifie : Dieu en nous. Alors ne nous en privons pas, et allons dans l’enthousiasme vers ce « réaménagement » de notre cervelle. Notre guérison « progressera rapidement, » ce n’est pas moi qui le dis, c’est de la science.

Vous m’objecterez que l’enthousiasme, ça ne se décrète pas. Certes, mais on peut réveiller la joie qui lui est parente. Au besoin, faisons-nous rire artificiellement pour la susciter. Regardons des vieux Funès et rigolons avec l’enfant, grimaçons surtout. Les enfants adorent se faire des grimaces. Voici un petit protocole matinal sans contre-indications. Commençons la journée en grimaçant devant notre miroir et voyons si nous arrivons à rester quand même sérieux, tristes et empesés. En nous regardant droit dans les yeux, offrons-nous des compliments. Disons-les à voix haute pour que nos oreilles en profitent : n’oublions pas que sous nos grandes oreilles, il y a celles de l’enfant qui n’a pas toujours été assez complimenté. Et ne quittons pas notre miroir avant que notre regard ne se soit éclairé de cette certitude qu’une nouvelle journée remplie de choses intéressantes commence. Si nos yeux restent tristes, appelons la lumière et la joie du cosmos à la rescousse et posons notre regard sur le troisième œil dans le miroir en cherchant à respirer entre nos sourcils. Ensuite, toujours en nous regardant, rions franchement, Hahaha, puis en faisant vibrer notre ventre : Mmmm, Mmmm, Mmmm. Ça va mieux ? Donnons-nous la permission de nous changer de place.

Maintenant on peut s’y mettre. Quelle méthode suivre ? Voici une méthode générale qu’on peut appliquer à notre guérison enfantine. Commençons par notre intention de départ. Notre intention doit être bienveillante, elle doit être claire, elle doit être puissante, elle doit être forte. Ensuite, nous devons l’appuyer par une pensée positive et donner vie à cette pensée par une image. Enfin, l’image doit être portée par une émotion de joie, d’amour et de tout ce qu’on veut… Il suffit ensuite d’emballer le tout dans la foi en la puissance bienveillante de l’énergie qui nous entoure. Imprégnons-nous de cette conviction et prononçons une phrase comme celle-ci par exemple : « C’est ça que je souhaite et cela se produit, merci. »

Choisissons donc clairement un domaine ou un âge où nous avons diagnostiqué une souffrance plutôt que de nous mesurer à un gros paquet diffus. Il s’agit de ne pas noyer notre pensée sous un déluge d’informations confuses. « Nous allons guérir de la cruauté de ce dentiste » convient parfaitement. Ensuite construisons-nous une image rayonnante et pleine de vie. Utilisons une photo, inventons-nous une autre expression, donnons-nous même un autre prénom si le nôtre nous pesait, installons de nouvelles vibrations, amenons de nouvelles émotions. Voyons sourire l’image et sourions-lui, laissons grandir non seulement l’amour et la compassion, mais l’entrain et l’enthousiasme pour cette nouvelle expérience que nous allons vivre ensemble. Il s’agit de redonner à l’enfant sa joie initiale à partir de notre état joyeux : cela fera résonance.

Maintenant dans la lumière du cœur ouvert, reposons-nous avec nous-mêmes. Suivant notre souffle dans une respiration consciente qui nous empêche de battre la campagne, on a désormais assez d’énergie pour comprendre qu’aimer tous les aspects et les protagonistes de notre existence est la seule voie de guérison parce que c’est la seule voie vers l’union. La voie du cœur est la seule qui étreigne les êtres et jusqu’aux étoiles les plus lointaines et qui permette la sécurité. On est bien dans l’amour, c’est chaud et c’est inépuisable. La puissance d’unification du cœur répare les dégâts de la voie de la séparation et nous disposons de cette puissance. Dans cet esprit, toujours dans cette méditation, on peut suivre le conseil de Saint Marc. « Laissez venir à moi les petits enfants, » fait-il dire au Christ avant de nous apprendre que « les prenant dans ses bras, il les bénissait. » Prenons-nous dans les bras gentiment en nous reliant à un amour souverain. Bénissons-nous.

Si d’emblée nous ne pouvons contacter le Christ ou l’enfant en nous, testons diverses techniques données par les psychologues, toujours avec notre intention claire. Voici quelques unes de leurs prescriptions. Entrer dans un dialogue à haute voix avec notre petit enfant en commençant par lui demander pardon de l’avoir si longtemps négligé, lui offrir des crayons pour qu’il dessine ou encore commencer avec lui un échange épistolaire en écrivant nos lettres de la main qui n’en a pas l’habitude. En cas de difficultés au démarrage, utiliser des madeleines, je veux dire des madeleines proustiennes : une chanson de notre enfance, une photo, un tour de manège, un plat qu’on ne se fait plus.

Il est inévitable que notre souvenir nous confronte à d’autres personnes, ne les évinçons pas. Prenons nos parents par exemple. Nous avons peut-être gardé une dent de lait contre eux. Mais reconnaissons que nous sommes faits à 100 % de la chair de notre maman, selon l’expression maternelle « Tu es la chair de ma chair ». Est-elle heureuse ? Le fut-elle ? Ne lui ressemblons-nous pas par de nombreux points ? Ou à certains autres de nos ancêtres ? En réalité, nous vivons par eux tous, sans eux nous ne serions pas, et eux vivent en nous jusqu’à ce qu’à notre tour nous devenions des ancêtres vivant dans nos descendants. Ainsi, l’attitude adéquate à la rencontre de notre enfant intérieur est de reconnaître que notre lignée nous a légué ce qu’elle était, qu’elle nous a construits comme on l’a construite. Nous n’avons pas inauguré l’expérience et la sensation de l’abandon, du rejet ou de l’humiliation, nos aïeux l’ont vécue avant nous et tant qu’elle n’est pas guérie leur propre souffrance accroît la nôtre par son écho. En un mot, nous ne sommes pas séparés de notre lignée. Nous sommes elle, elle est nous.

Ah zut ! Voilà qui nous oblige presque à leur pardonner ! En effet, leur en vouloir non seulement est contraire à l’amour, mais ça devient contraire à la raison. Cela nous empêche tous de guérir, eux et nous, tandis qu’accepter les choses comme elles sont et passer l’éponge sur leurs torts ouvre la voie à notre régénération en déblayant le terrain. Bien sûr, il ne s’agit pas d’effacer complètement ce qui a été vécu, mais la charge émotionnelle et pathogène qui s’en est suivie. Thich Nhat Hanh dans son livre Prendre soin de l’enfant intérieur propose des temps de marche ou de respiration conscientes, « J’inspire, je me vois à l’âge de cinq ans, j’expire, j’ai de la compassion pour cet enfant. » Puis : « J’inspire, je vois papa à cinq ans, j’expire, je souris à papa ». Il est certain qu’en cas de conflit, nous aurons plus de facilités à pardonner à notre père encore bambin que dans l’âge où il nous flanquait des claques. Ça vaut le coup d’essayer en cas de blocage.

A la suite de ces pratiques, peu à peu, nous commencerons à pouvoir nous observer dans la vie quotidienne sans nous mal juger, en dehors même des temps d’intériorisation ou de rendez-vous formel avec notre enfant. Cela demande une grande vigilance car le déclenchement pourra avoir été très fugace : un signal inaperçu, des connexions inconscientes dans notre cerveau, et hop ! nous aurons à nouveau été en contact avec le traumatisme sans l’avoir su. Du coup, notre réaction portera le sceau de la douleur passée, elle ne sera ni libre ni adéquate. Mais peu à peu par notre attention bienveillante nous deviendrons conscients de nos comportements disgracieux et nous apprendrons à diriger le regard vers la racine de souffrance qui en est la base. Nous finirons par découvrir qu’il n’y a pas d’accès de tristesse sans cause, ni d’irritation ou de propos cassants gratuits, il n’y a que des appels au secours.

En y répondant, nous avancerons doucement vers notre unification intérieure. Nous sortirons le petit malheureux du placard et récupérerons notre enfance. Nous retrouverons dans notre présent d’adulte la liberté d’expérimenter même ce qui lui a été interdit et une vie tout à fait différente de celle que nous mettons en œuvre va peut-être surgir. Nous ne serons plus ces amputés, seuls, occupés à pousser la radio pour ne pas entendre crier dans la cave. Nous serons là, nous tous dans tous nos âges pour fêter la vie. Cela suffirait à nous plaire n’est-ce pas ? La réalité est encore plus riche. Si nous vivons de l’héritage de nos ancêtres, si nous sommes en interaction avec eux, en nous guérissant, nous les apaisons. Heureux, reconnaissants, ils deviennent nos alliés. Nous ne transmettrons plus non plus nos blessures à nos descendants si bien qu’ils seront davantage capables que nous d’être heureux en harmonie.

Mieux encore. Les découvertes de la physique quantique ouvrent des perspectives incroyables. Selon elles, le temps est une dimension pratique pour vivre ici. Mais en réalité nous sommes une vibration de la conscience d’une intensité d’énergie complètement inconcevable et hors du temps. Il s’ensuit que ces flèches temporelles sur lesquelles les enfants apprennent les conjugaisons sont valides dans le cadre de notre existence actuelle mais que cette linéarité n’est pas l’unique réalité. En réalité, tous les possibles de tous les temps se juxtaposent simultanément dans l’infini de l’énergie.

Tout le monde convient aujourd’hui que le passé conditionne le présent. On admet désormais que le présent peut conditionner le passé, et même que le futur conditionne le présent puisque dans cette énergie tous les possibles sont possibles. J’ai lu qu’en mathématiques pures, la réversibilité du temps est déjà en équations. De ce fait, exactement comme les scientifiques ont découvert qu’un photon déjà lancé sur une piste pouvait jusqu’à un certain degré de sa course rétrograder dans le temps et s’adapter à une situation nouvelle, dans une certaine mesure notre passé peut se modifier d’une façon ou d’une autre. Par conséquent l’attention de l’adulte va permettre rétroactivement à l’enfant soigné par son âge futur d’être déjà consolé quand la blessure survient. N’est-ce pas une découverte exaltante qui nous appelle davantage à nos responsabilités ? N’est-ce pas une aide prodigieuse que nous pouvons nous apporter au moment même du malheur ? Une merveille de l’amour ?

Ainsi devenons-nous de plus en plus complets et tranquilles, de plus en plus proche de nous. Ayant retrouvé notre enfant, sans cesse nous le protégeons. Et un jour, nous découvrons que c’est l’inverse : c’est lui qui nous protège. Peu à peu, il nous mène à un état d’être inconnu de la plupart d’entre nous : l’état de l’enfance retrouvée dans l’âge adulte. Et ça donne quoi ? Reprenons la liste que nous avons égrenée tout à l’heure : un adulte à nouveau vrai, relié à son corps, présent, enthousiaste, clair dans ses besoins, attentif, concentré, libre, créatif, sensible à l’amour et la compassion, joyeux et émerveillé, confiant et vêtu d’innocence. Un être dans le même temps sage, responsable, conscient, utilisant par amour toutes ces qualités pour continuer à apprendre et agir dans l’intérêt de tous. Peut-être est-ce là la définition d’un homme éveillé ? Qu’en disent les anciens ?

Ils sont plus concis que cette conférence mais ils disent la même chose ! Selon Lao Tseu, « celui qui est dans la complétude de la vie est pareil à un nouveau né.  » Sa confiance ne va plus à ses parents terrestres mais à l’expérience de la source lumière-amour qui nourrit toutes ses qualités et coule en lui, cette source dont il ne se sent plus séparé. Son bonheur est aussi infini que sa nouvelle naissance. Le Christ déclare à peu près la même chose de son côté. « A celui qui ne redevient pas comme un petit enfant, le Royaume des cieux est fermé. » Comme Lao-Tseu, il parle de naissance : « Il te faut renaître d’eau et d’esprit » explique-t-il à Nicodème. Dans notre matière, nous ne sommes pas maîtres de l’esprit, qu’on dit aussi souffle, feu, lumière, amour et que les sciences les plus laïques nomment aujourd’hui énergie-information et vide plein … Dès lors, cette nouvelle naissance n’est pas de notre ressort. Mais cette énergie est partout et elle se donne. Nous baignons dedans, nous pouvons la respirer, lui abandonner notre renaissance. Dans cette conscience et cette confiance, allons vers notre enfant intérieur. Prenons-nous par la main pour une promenade vers ce que nous sommes. Dès les premiers pas, la lumière croît.

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