27 février 2026

Pour qui tu te prends? La question de l’identification

La question Pour qui tu te prends ? est rarement une question amicale. Elle indique une différence défavorable entre l’idée que nous avons de nous et celle que s’en fait l’autre. Elle pose d’une manière lapidaire la question de notre identité. Qui sommes-nous ? Il n’y a pas de question plus importante dans notre existence et elle concerne absolument tous les humains. Seulement, même si ça paraît facile de répondre au premier abord, dès qu’on s’y penche un peu, les complications apparaissent. Il n’y a qu’à voir comment nous parlons de nous. Je parie quelques différences entre ce que nous disons dans le cabinet du psy ou lors d’un entretien d’embauche. Est-ce parce que nous sommes réellement différents, de nous à nous ? Au cours du temps, sommes-nous les mêmes à 3 ans, 33 ans, 103 ans ? Et si nous nous faisions de nous une idée fausse ? D’où nous vient l’idée d’un moi, d’ailleurs, et du nôtre en particulier? Quels paramètres avons-nous intégrés pour le construire ? Comment arrivons-nous à insérer ce moi au milieu de huit milliards d’autres moi ? Les questions s’amoncellent. Ma grand-mère m’avait conseillé de répondre aux importuns dans la rue : « Je ne suis pas celle que vous croyez. » Alors, sommes-nous ceux pour qui nous nous prenons ?

Commençons par un petit tour du côté de l’étymologie. Pour le verbe prendre, c’est simple, la transmission est directe depuis le latin prehendere qui signifie saisir, s’emparer de. Pour qui nous saisissons-nous (et ne nous lâchons-nous pas) ? Il y a une notion de captation dans ce terme. Ensuite, l’étymologie du mot ‘identification’ nous amène à considérer en gros deux pièces de puzzle linguistique : le début, idem, et la suite –fication. Commençons par la fin. Fic, c’est fac, et toc ! c’est faire. C’est donc un processus de création, de fabrication qui est indiqué dans ce suffixe. Et le radical alors ? Eh bien, il est surprenant. Idem, ça signifie : le même. L’identité, qui nous semblerait être ce qui nous distingue des autres, à savoir ‘le ou la même’ que personne d’autre, signifie exactement le contraire selon la sagesse de la langue, autrement dit notre identité serait d’être comme tout le monde. Ça gêne.

On s’en tire en disant qu’il s’agit d’être le même que soi. Cela nous fige en une construction qui cherche à défier le temps et les mouvements psychologiques : de nos trois ans à nos cent trois ans, du bonheur aux deuils, le même. De plus, s’il y a construction, nous découvrons que l’étymologie nous mène en trois lignes à la fin d’une réflexion philosophique et quasiment au bout de cette conférence  : il n’y a d’identité que l’identification… Quant à la définition du mot, les dictionnaires le définissent ainsi quand il s’applique à soi  : s’identifier à quelqu’un ou quelque chose. On retrouve bien ici le sens du mot « même ».

Puisqu’il s’agit d’une construction, il n’est pas surprenant qu’au début de notre existence, nous ne nous prenions pour personne. Nous nous contentons de nous sentir vivants, et nous n’avons rien à déclarer. Mais supposons. Nous dirions simplement que nous nous sentons en vie, autrement dit que nous avons des besoins et des plaisirs élémentaires, sans doute au même titre que le petit chat, ou même que la plante si l’on en croit de récentes études. Vu le nombre de risettes à la minute de mes petits-enfants, c’est souvent une expérience plaisante : sentir, expérimenter, voir des visages aimés, goûter, être éveillé, faire caca, dormir. Dans les ephad, les soignants rencontrent des vieillards retombés en enfance, sans plus de notion d’identité, souvent le plaisir en moins. Entre ces deux extrémités, que s’est-il passé pour que nous nous prenions pour quelqu’un ?

Eh bien, en premier lieu, nous avons eu besoin d’être identifiés. On nous a donc donné un prénom d’abord, le nôtre et pas celui d’un autre. Aucune maman n’appellerait Mohammed tous ses petits garçons même si le prénom est répandu. Cette identité est donc d’abord une identification, nécessaire à la famille d’abord, puis à la société depuis l’inscription à la crèche jusqu’à la réservation du caveau, en passant par notre numéro fiscal. Fellag, un auteur berbère, a écrit un texte désopilant sur la patronymie. L’administration française ne s’y retrouvant pas dans les coutumes arabes d’identification par nomination de la lignée, elle a tout changé et calqué une autre identité sur l’identité locale. Ainsi, le petit Fellag n’avait jamais répondu présent à sa maîtresse lors de l’appel, car sa famille avait oublié de lui signaler son patronyme officiel et il ne se reconnaissait dans aucun nom. Cet incognito dura plusieurs jours. Outre qu’on se pose des questions sur la maîtresse, un fait apparaît clairement : Fellag n’était pas mort pendant ces jours-là. Il a survécu à son anonymat.

Le nom est donc la première identification qu’on nous propose, et ça marche très bien. De mieux en mieux, même. Lors de présentations, je suis frappée de la victoire grandissante de l’anglicisme : Je suis Léa, sur l’usage français : Je m’appelle Léa. Il me semble qu’il y avait un semblant de distance dans notre façon de nous présenter, mais elle disparaît totalement avec l’usage du verbe être. Or qu’est-ce que cela résume ? Que mon moi est un prénom ? Bigre ! Parfois même, mon moi est un prénom que je n’aime pas. Est-ce possible ? La réponse est oui, on le voit tous les jours. A contrario quand quelqu’un entre dans les ordres, le prénom change pour signifier un changement très profond de tout l’individu. Et la femme censée n’avoir pas de réelle existence par elle-même allait du nom de son père à celui de son mari sans autre formalité.

Mais ce n’est pas tout. Avec le temps, d’autres paramètres nous servent à nous identifier nous-mêmes autant qu’à l’être par les autres. Restons dans cette rencontre où nous nous sommes présentés. Rapidement, la conversation risque de s’orienter vers notre métier. Une blague juive moque les mères qui parlent de leur fils en accolant le nom de son métier : mon fils l’avocat, par exemple, mais qu’observons-nous dans notre lieu de rencontre ? A nouveau, quand la question se pose, nous y allons du verbe être, qui n’est ici selon les grammairiens qu’une copule, c’est un dire un lien entre le sujet (je) et ce qui vient derrière lui. Un lien qui peut être facilement remplacé par le signe égal, voire supprimé : Je suis coach, je égale coach ou plus simplement : moi, coach. C’est rudimentaire mais compréhensible. Donc médecin, barman ou flic, la fonction sociale nous identifie immédiatement aux yeux des autres, et il est bien possible que notre attitude change selon qu’on apprend que notre interlocuteur rentre dans la case médecin ou la case flic. Ces critères nous identifient aussi à nos propres yeux et j’ai du mal à imaginer que le préfet de Paris se sente comme un chevreuil le dimanche, le nez en l’air et les cheveux au vent folâtrant dans la campagne, son costume de préfet abandonné à la patère de sa préfecture. Mais peut-être me trompe-je…

Ces identifications sont dépendantes du lieu et de l’époque où nous vivons. Je n’ai jamais essayé de me présenter comme maréchale-ferrante ou comme porteuse d’eau, mais cela susciterait certainement une réaction semblable à celle du programmateur d’ordi ou de l’astronaute lors d’un dîner au moyen-âge. M’appeler Françoise signe mon âge et si je me fusse appelée Cunégonde, c’eût été encore pire. Nos identifications au prénom et au métier sont donc aléatoires (je suis prof mais j’aurais pu être boulangère etc) et parcellaires (j’étais prof mais la retraite ne m’a pas tuée).

Les autres critères aussi sont partiels et nous prenons l’habitude de nous identifier à un aspect de nous qui devient disproportionné dans notre psychologie. Selon l’usage du ‘Je suis’ comme une copule, nous rétrécissons à la mesure de ce qui vient après elle. Nous pouvons donc nous définir par une maladie par exemple ou quoi que ce soit à quoi les autres nous ont identifiés : un pays, une religion, un parti, une couleur, une situation sociale. Mais petit enfant, savions-nous si nous étions chrétien ou bouddhiste, riche ou pauvre ? Savions-nous même si nous étions garçon, fille ou entre les deux ? moches, beaux ou entre les deux ? Bébés nous n’étions pas identifiés à notre corps, nous ignorions tout cela mais nous étions bien vivants et les gens nous souriaient dans le train. Il existe une autre identification presque universelle aussi, ou le ‘Je suis’ n’est suivi par rien. C’est celle de notre personne à la pensée, comme Descartes l’a résumé dans sa formule cogito ergo sum : je pense donc je suis. Comme notre pensée nous semble localisée dans notre corps, nous nous prenons donc exclusivement pour cet ensemble corps, pensées qu’on nomme aujourd’hui égo. C’est du pur bon sens — pensons-nous… sans nous poser la question de l’origine de notre conviction.

Or puisque le bébé n’est pas identifié à quelque restriction que ce soit, c’est qu’il les apprend ensuite par les autres à mesure que son cerveau se forme et devient capable d’intégrer ces informations. En d’autres termes, comme le dit l’étymologie, les critères de notre identification sont pas naturels, nous les avons épousés. Dans le partage entre l’inné et l’acquis, ils sont du côté de l’acquis, c’est-à-dire de l’extérieur de nous, même si nous finissons par l’oublier. C’est fort intéressant car en cas de désagrément, si nous prenons acte que ce n’est pas naturel, nous avons le pouvoir de changer les choses et de nous délester. Alors qu’en est-il ?

Observons d’abord que cette identification au corps nous chosifie. Nous sommes localisables, localisés, pistables, dépistables etc. Même ma voiture le sait. Elle m’a informée l’autre jour en ces termes de la présence d’un piéton : « Attention, un objet approche. » Cette vision des « choses » nous sort insensiblement du vivant et mène tout droit aux expériences les plus techniques, comme les manipulations génétiques ou le transhumanisme. Et être perdus entre des milliards d’autres objets à la bienveillance conditionnelle, ça ne garantit pas des chocs.

En outre, nous étant laissé chosifier, nous avons tout chosifié autour de nous comme le pauvre roi Midas. Ce roi de Phrygie eut le privilège de pouvoir faire un vœu que Dionysos exaucerait. Il s’empressa de demander que tout ce qu’il toucherait se changeât en or. Accordé. Son émerveillement fut extrême. Il fut de courte durée. Midas ne pouvait désormais ni manger ni boire ni toucher quiconque : tout devenait objet. Même sa fille qu’il voulut embrasser fut malencontreusement statufiée. Selon Ovide, Dionysos accepta de libérer le roi désespéré en lui demandant d’aller se baigner dans les eaux du fleuve Pactole, dont le lit de sable se changea instantanément en or. La chosification ne rend pas heureux, autant dire que notre identification à 100 % à notre corps comme densité séparée, non plus.

Une autre conséquence de cette identification est une vérité de La Palisse : puisqu’elle nous vient de l’extérieur, nous apprenons à nous prendre pour qui les autres nous prennent. On sent bien la fragilité que cela provoque. D’abord parce que chacun dans son unicité psychologique et l’agencement de ses neurones nous voit à sa manière personnelle. L’image que nous captons de leur part dépend de facteurs mouvants, parcellaires et subjectifs, elle est donc mensongère. Par exemple nous rencontrons une Cynthia avec qui nous avons des mots sur le parking du supermarché, parce qu’il se trouve, mettons, que nous avons toutes les deux nos règles. Nos fiches d’information seront comme ceci. Imaginons que nous nous rencontrions au cours d’un joyeux repas où nous serions toutes les deux de bonne humeur. Nos fiches seraient comme cela. Descartes lui-même avait remarqué qu’il éprouvait de la sympathie pour les femmes qui louchaient un peu, en souvenir d’une amie d’enfance. Alors, où est la vérité ? Il est périlleux de se laisser influencer par l’opinion d’autrui pour nous trouver nous-mêmes : nous risquons de rater la cible. Il est aussi périlleux de juger l’autre, nous risquons d’être à côté de la plaque.

Bien sûr, l’enfant ne peut pas faire autrement que de dépendre des retours des autres. S’ils ont de nous une idée positive, justifiée ou non, cela nous portera et nous nous laisserons peut-être façonner au plus haut de nos capacités. Mais si elle est négative, nous intérioriserons aussi ces jugements. Un enfant à qui on a rabâché qu’il était bête à manger du foin risque de passer à côté de compétences dont il se croit incapable parce que c’est ça qu’on lui a appris. Les psychologues ont nommé ce mécanisme effet Pygmalion quand c’est positif, effet Golem dans le cas contraire. La légende qui court autour de Thomas Edison illustre particulièrement le sujet. Ce célèbre fondateur de la General Electric, grand inventeur aux mille brevets selon wikipedia, prit une part active à l’invention du cinéma et à la prise de son. Il trouva paraît-il à la mort de sa mère un papier de l’école stigmatisant son garçon comme atteint de maladie mentale et trop brouillon. Il avait huit ans et il était renvoyé. Mais dit Edison, sa mère lui lut un tout autre texte avant de cacher le papier et lui dispensa un enseignement à la maison qui le mena à ce qu’il fut. Grâce à elle, il passa de Golem à Pygmalion.

D’autre part, nous prendre pour ce que les autres nous renvoient de l’extérieur nous place au bord du vide car nous ne maîtrisons rien de ce qu’ils pensent ni des conclusions qu’ils en tirent. Par exemple, depuis des millénaires il est peu ou prou une catastrophe d’être une femme dans ce monde. Devant le vertige existentiel qui peut nous empoigner dès qu’on a conscience de notre impuissance, quelle est l’émotion dominante ? La peur, celle du jugement des autres qui nous renvoie à notre 1/ 8 milliardième d’existence sur la terre. Nous défendre et nous protéger devient d’une urgence vitale.

Nous pensons en toute logique que puisque le jugement, donc le danger, vient de l’extérieur, la solution est à trouver aussi dehors. C’est ainsi que pour suivre les courants dominants, les ados deviennent des fashion victims et se retrouvent au McDo plutôt qu’à l’Auberge du Cheval Blanc. Ce recours à l’extérieur se fait aussi plus subtil. Comme l’a dit La Fontaine : « La vie est une comédie aux cent actes divers.» Ca vaut bien quelques masques de théâtre ! En latin, masque de théâtre, cela se dit persona, mot qui a directement donné le français personne et personnage. Ce déguisement subtilement extérieur nous servira à nous présenter de façon appropriée dans notre vie. Mais le masque n’est pas la réalité n’est-ce pas, et le nez rouge ne fait pas rire le clown intérieur. Nous présenterons peut-être toute notre vie un visage qui n’est pas nous, selon ce qui nous permettra d’échapper le mieux à la peur du grand méchant loup. Le plus embêtant c’est qu’à force d’enfiler ce masque, il colle même la nuit et à la fin nous nous prenons pour lui. De plus dans un jeu de miroir, plus nous présentons cette image et plus les autres nous la renvoient. Même déformée, elle devient de plus en plus prégnante et ficelante, mais elle n’est toujours pas la vérité. Et comme nous agissons de même envers les autres, on n’est pas sortis de l’auberge, de l’auberge du cheval blanc évidemment.

Une prise de conscience s’impose. Il nous faut élucider quelle image nous envoyons aux autres et pour qui ceux-ci nous prennent. A quelle définition de nous avons-nous collaboré et consenti ? Ne sommes-nous pas devenus comme ces hommes sandwich bardés de messages publicitaires qui les cachent entièrement ? Il faudra confronter cela dans un effort de lucidité de nous à nous pour éviter d’avoir vécu à côté de nous sans avoir fait notre connaissance. Martin Buber dans Récits hassidiques rapporte les paroles d’un certain Rabbi Zousya : «  Dans le monde qui vient, la question qu’on va me poser, ce n’est pas : ‘Pourquoi n’as-tu pas été Moise ?’ Non. La question qu’on va me poser, c’est : ‘Pourquoi n’as-tu pas été Zousya ?’ »

Eh bien parce que, comme on l’a vu, c’est difficile. D’ailleurs Bronnie Ware, anesthésiste en soins palliatifs, déclare qu’on trouve en tête de liste des cinq regrets les plus fréquents des mourants, le regret suivant : « J’aurais aimé avoir eu le courage de vivre la vie que je voulais vraiment, fidèle à moi-même, pas celle que les autres attendaient de moi. » Cette question est si délicate et si importante que Platon affirme dans le Charmide que le « Connais-toi toi-même » était une injonction divine au fronton du temple de Delphes. Puisque nous nous prenons pour quelqu’un, tournons notre attention pour voir qui c’est, en suivant la partition corps, cœur, esprit. Commençons par le corps puisqu’il est notre premier critère d’identification.

Que savons-nous de lui ? Le simple fait de connaître ses besoins élémentaires ne va pas de soi. Notre éducation occidentale ne nous y a pas vraiment conduits, sauf par le sport. Si nous connaissions notre corps, nous ne le laisserions pas tomber malade par exemple. Nous le nourririons autrement, nous l’habiterions autrement, nous l’habiterions tout court. Nous ne lui ferions pas de mal puisque c’est le seul allié qui nous restera fidèle jusqu’à ce que nous l’abandonnions définitivement. Or qui ne l’a jamais épuisé, cogné, coupé, brûlé, blessé, saoulé tant soit peu ? Qui n’a jamais trébuché ? Autant de signes que nous nous en étions absentés. La plupart du temps, nous ne nous en rendons pas compte, si bien que chaque fois, le bobo, l’accident, l’addiction ou la maladie sont une surprise.

Dans ces conditions, je ne m’étendrai pas sur la connaissance subtile du corps qu’obtiennent les êtres qui ont décidé de tourner leur regard vers l’intérieur et d’y consacrer du temps. Ceux qui ont découvert par exemple en Inde les chakras, en Chine les méridiens. Non, nous, notre relation à notre corps me fait penser à ce que j’ai connu du Canada lors du premier covid. Je devais y rester quinze jours, alors que le confinement obligatoire en durait quatorze. Je me sentais fort bien dans mon lieu de résidence, il n’en reste pas moins que je n’ai connu de ce grand pays qu’un pavillon de banlieue et le trajet de l’aéroport. Nous connaissons notre corps dans une semblable proportion, me semble-t-il, si bien que nous nous prenons pour un corps… que nous ignorons. N’est-ce pas un peu triste ? Si nous écoutions Platon, nous serions définitivement à l’abri de l’ennui.

Nous nous ennuierions d’autant moins que nous pourrions faire le même constat côté cœur avec notre monde émotionnel. Connais tes propres émotions pourrait bien être aussi un programme chargé. Pourquoi ? D’abord parce qu’on ne nous a jamais appris ni que c’était un sujet, ni comment faire, même si peu à peu c’est en train de changer. Jusqu’au XXIème siècle à peu près, l’éducation s’est trop souvent résumée au « Tais-toi ou je t’en colle une » d’un côté, et  « Tu fais de la peine à maman, tu sais » de l’autre. Entre ces extrêmes, la carotte et le bâton ont érigé nos personnalités à des degrés divers. Nous nous sommes élevés entre la peur des coups et l’avidité des caresses. D’autres émotions lourdes nous habitent, parfois même incognito parce que dans notre ignorance nous ne les repérons pas. Nous pouvons donc nous trouver mornes devant la vie à cause d’une dépression non identifiée, être rongés d’une amertume que nous prenons pour un trait de caractère etc.

Connaître nos pensées est peut-être le plus difficile. La première raison est notre inattention coutumière à ce que nous pensons. En effet, comme monsieur Jourdain faisait de la prose sans le savoir, nous pensons beaucoup sans nous en rendre compte. Par exemple, quand plusieurs pensées se superposent, nous laissons plusieurs strates plus confuses se perdre dans l’inconscience. Ou alors, des bribes de pensées en nous s’évanouissent avant d’éclore. Pour les pensées conscientes, les passons-nous toutes au crible de la vigilance ? Par exemple entretenons-nous envers les autres et surtout envers nous-mêmes des pensées lucides, amicales et indulgentes, ou alors non ? Et nos pensées sont-elles les nôtres ? Pour revenir à Descartes, si nous pensons les pensées des autres, nous sommes peut-être, oui, mais pas nous ! Un sérieux examen de nos conditionnements politiques, sociaux, sanitaires et religieux – ou d’absence de religion, pourrait donc nous amener à déblayer notre paysage mental, à découvrir que nous nous sommes identifiés à des pensées qui ne nous correspondent pas, et à explorer des pensées inconnues qui pourtant seraient plus à nous que celles que nous véhiculons. En aurions-nous fini avec ce travail qu’il nous faudrait approfondir encore pour discerner ce qui dans nos schémas mentaux relève de nos traumas d’enfants ou de nos mémoires transgénérationnelles et non pas d’une individualité saine. En attendant, faute d’en avoir pris conscience, nous pensons comme mère-grand, qui souvent n’était pas heureuse et/ ou comme grand-papa, volontiers tyran domestique et va-t-en guerre.

Bref, notre façon de nous concevoir et de nous voir n’est-elle pas génératrice de plus de malheur que de bonheur ? Selon notre réponse nous aurons envie de changer ou non. Si nous nous trouvons bien, puisse cet état durer jusqu’à la fin. Sinon, il existe un chemin vers la découverte d’un cœur plus vivant, de plus de lucidité sur nous et sur nos interactions, qui mène à plus de paix. Il s’avère exigeant. Parfois escarpé, il longe les abîmes, parfois d’une extrême platitude, on s’y ennuie et on l’oublie. En outre il est sans autre fin que la nôtre. Un sentier de guerrier, disent les Toltèques ou le Don Juan de Castaneda. Alors est-ce que ça vaut vraiment la peine ? Oui. Devenant plus vrais, les fluctuations de notre destin et des opinions d’autrui nous toucheront moins que si nous étions entièrement déterminés par l’extérieur et condamnés à la réactivité. Et puis, étant davantage nous-mêmes, nous nous trouverons par la loi d’attraction, dans un environnement qui nous conviendra davantage et conviendra davantage aux autres. C’est déjà bien.

 

Mais il y a mieux : ce chemin mène hors des verrous vers l’ouvert, vers la légèreté d’être sans aucune peur. Car tant que nous sommes ce quelqu’un dont nous parlons, nous sommes identifiés à l’égo, et le vertige de la mort le happe. Nous faisons des prodiges pour nous cacher que nous sommes en désagrégation permanente, et que ça commence tôt puisque dès qu’on est né on est assez vieux pour mourir. Mais c’est indéniable : «L’homme est semblable à un souffle, ses jours sont comme une ombre qui passe, » dit un psaume tandis que les bouddhistes nous assènent que tout ce qui apparaît change et disparaît, que c’est la loi. Dans ces conditions, la peur générée par la pensée que nous sommes un objet entre des milliards d’autres nous en dévoile une autre : notre date de péremption. Dans notre grande majorité, nous n’avons pas envie du trépas, parce que nous aimons les plaisirs de notre vie bien sûr, et parce que nous craignons que le néant ne suive la mort. Et qu’est-ce que le néant ?

C’est cette peur qui jugule notre liberté, qui fait obstacle à notre capacité d’aimer. C’est elle qui substitue à l’élan naturel de la bienveillance la rétraction devant le danger, et l’attaque qui est la meilleure des défenses. D’ailleurs, la quasi totalité des guerres a été justifiée par l’affirmation d’une légitime défense. Alors si ces prises de conscience nous donnent envie d’emprunter ce chemin, commençons par retourner à Delphes. Connais-toi toi même, se donnait à lire sur un fronton. Sur l’autre on pouvait déchiffrer : « Et tu connaîtras l’univers et les dieux ». Diable !

Alors comment faire ? Souvenons-nous que nous ne sommes pas arrivés sur la terre avec notre barda actuel. Nous étions dans un état préalable aux limitations de la pensée. Il ne s’agit pas comme on dit, de retourner en enfance et d’aller grossir les rangs d’un asile ou d’un ephad, mais de constater que l’acquisition de notre personnage nous a beaucoup rétrécis : mon moi, mes amis, ma maison, mes opinions et mon chat. C’est bien, c’est heureux, c’est agréable et souvent légitime, c’est parfois lourd à porter aussi. Mais nous avons oublié que ce n’est pas tout. Les petits enfants nous conseillent de déblayer la route, de nous désidentifier de ces acquis. Eux, ils sourient ou ils pleurent sans mensonge, ils parlent aux feuilles mortes, aux fleurs et aux vagues sur la plage. Plus nous. Nous sommes devenus bas de plafond. Notre pensée nous a limités parce qu’elle ne peut pas penser ce qui est hors de son royaume. Nous avons donc perdu l’univers, la dimension d’harmonie, force et amour qui ne meurt pas, nous l’avons troqué pour ce que nous en pensons. Il n’est pas question de nier notre existence terrestre, localisée et minutée, mais de compléter notre perception relative des choses en reconnectant l’absolu, de réintégrer la pensée dans la conscience, qui se contente de nous permettre de nous rendre compte de ce que nous vivons, de nous rendre compte que nous vivons, même.

Comment se fait-il que nous l’ayons oubliée si vite après la naissance ? Comment se fait-il que nous ne la voyions pas ? La réponse est évidente : c’est parce qu’il n’y a rien à voir, elle est invisible. Il faut pour la redécouvrir nous détourner de l’envoûtement de la pensée et du monde extérieur pour aller voir dedans où il ne se passe rien, où il fait noir. Les poètes grecs ont indiqué cette nouvelle vision d’une façon extrêmement simple : ils ont rendu leurs devins aveugles. Tirésias voit au-dedans de lui la vérité qui attend ses contemporains mais se cogne contre les objets qui l’entourent. Et Œdipe qui a fait la lumière à son propre sujet se crève les yeux. Pour nous, c’est inutile heureusement car la cécité physique est un symbole, elle ne suffit pas à ouvrir l’œil spirituel, sinon ça se saurait. Cette cécité signifie que l’ouverture à notre véritable identité lumineuse et infinie rend tout ce qui passe dans notre horizon pâle et sombre en comparaison. Elle indique aussi que nous aurions à gagner à sacrifier nos yeux pour libérer notre possibilité de nous tourner dedans, vers qui nous sommes vraiment et qui pulvérisera la peur de mourir. En quelque sorte troquer l’aveuglement contre la cécité : c’est dire le prix de la découverte. Saint Paul le dit autrement : seul compte le Christ (notre dimension éveillée) , tout le reste est balayures.

Bouddha renversant le symbole explique que notre perception d’une existence cantonnée à la matière est une sorte de cécité : nous voyons tout derrière quatre voiles. Il est clair que même si ces voiles étaient des voilages, si nous devions regarder par la fenêtre à travers quatre couches de rideaux, nous ne verrions quasiment rien. Nous en serions réduits à interpréter et théoriser, comme les habitants de la caverne de Platon dans le mythe d’Er, qui ne voyaient que l’ombre des réalités et soutenaient le contraire.

Il n’est pas question pour Bouddha de nous culpabiliser car le premier voile nous est offert dans le pack d’arrivée sur la terre : c’est l’oubli de notre origine, qui est pure intelligence et lumière, conscience une qui offre à chacun la totalité. Selon une offre promotionnelle très longue durée, les humains ont droit à du ‘quatre en un’ comme cadeau de naissance. Donc quel est ce deuxième voile qu’on gagne dès qu’on a le premier ? Si on ne voit plus l’unité de l’esprit (ou souffle, ou lumière, ou Dieu, ou hors forme ou vacuité) il nous reste à expérimenter sur la terre la séparation, que Bouddha nomme dualité. Nous d’un côté, tous les autres de l’autre et l’illusion que nous sommes une personne, ce quelqu’un qui fait l’objet de cette conférence… et qui la donne !

En tirant ce deuxième voile du package, un autre suit, accroché à lui, le voile des passions. Puisqu’on est séparé des autres, il faut se rapprocher de qui nous aidera – Bouddha dit ‘attraction’, s’éloigner de ceux qui pourraient nous être défavorables, il dit ‘répulsion’ et nous établir dans l’indifférence de tout le reste. Tout ce qui ne nous sert ni ne nous dessert nous indiffère. En d’autres termes tout le monde peut crever. Et d’ailleurs ils ne s’en privent pas, ni la terre fracturée pour son gaz, ni les arbres déchirés, ni les lions, éléphants, abeilles dont les races s’éteignent. Et ni les humains par millions cependant que nous, on boit notre bière affalés devant une série. Attraction, répulsion et indifférence, voilà les trois poisons qui nous empêtrent direct dans le quatrième voile : celui du karma. Le karma c’est la loi de cause à conséquence à l’infini, comme l’inspir entraîne l’expir. Il est impossible d’y échapper puisque les trois poisons nous obligent à l’action et que l’absence d’action en est une aussi. N’en prenons qu’un exemple : la non assistance à personne en danger est punie comme un délit.

Il arrive que le voile numéro 1, l’oubli de notre origine soit retiré par grâce, entraînant tous les autres avec. Apparemment c’est rare. Sinon, patiemment, on peut chercher à les enlever couche après couche, ou dans le désordre. Prendre conscience des conséquences de chacun de nos actes, de nos attitudes partiales et passionnées, de notre cœur indifférent, nous rendre compte que nous nous croyons les acteurs uniques de notre vie personnelle et que nous conduisons souvent le nez sur le guidon, tout cela à force, déchire un peu le voile. Un jour peut-être nous nous apercevrons que ce n’est pas parce que nous avions oublié l’unique conscience que cela l’a oblitérée. Par exemple, combien ça fait, 6X8 ? Eh bien si nous avons oublié que ça donne 48, cela n’en affecte ni le 48 ni l’opération !

Complétant notre dimension horizontale par la verticalité de l’esprit, on découvre alors que nos pensées, nos émotions et notre corps, en un mot, nous, tout ça ne peut exister que dans l’espace auquel nous appartenons naturellement. Nous observons surpris que la pensée apparaît dans le silence de la conscience et s’y résorbe, et que ce silence est encore là pendant qu’elle pense et qu’elle fait du bruit, en-dessous. C’est donc d’un espace de vie et de conscience que nous venons, et pas l’inverse comme nous le pensons généralement, au point de disserter si la conscience sort du cerveau. Cette conscience de l’infini, c’est nous aussi.

Alors sans disparaître, notre moi s’ouvre à un autre moi sans commune mesure, sans mesure du tout, même. Nous passons selon Krishnamurti du moi au Soi, cette dimension de nous, absolue, infinie, sans aucune forme, hors temps mais toujours présente et toujours nous.

A Moïse cette dimension a donné son nom : « Je suis qui je suis », ou encore plus laconique : « Je Suis ». Partant de là, les sages de tous les pays ont donné un autre moyen moyen de la découvrir que ceux que j’ai énumérés à l’instant et qui paraît beaucoup plus simple : ne rien faire, se contenter d’être là, d’être. Rester conscients du souffle et se caler sur le présent qui est le seul lieu de rencontre possible puisque ni le passé ni l’avenir n’existent. C’est une prouesse. C’est une invitation. C’est la méditation. Petit à petit, par micro secondes, un fragment de tranquillité nous touche, et nous découvrons que nous sommes de plus en plus capables d’attention, conscients de nous et de ce qui nous entoure, et que notre sentiment d’être au lieu de disparaître se déploie. Sauf le respect à Descartes, le sentiment d’être n’émane pas de la pensée mais de la conscience qui baigne toute pensée. Sans conscience, comment saurions-nous que nous pensons ?

Si nous mesurions la portée de cette découverte, notre libération serait immédiate : cette conscience indépendante et préalable à la pensée est hors des clivages acquis de l’égo. Elle est universelle sans commencement ni fin et manifestement, c’est nous puisque nous nous en rendons compte. Qui devenons-nous ?

On en trouve dans l’évangile une illustration symbolique au moment de la crucifixion , et cela prend la forme d’un détail vestimentaire. Selon Jean, le Christ portait « une tunique sans couture, tissée tout d’une pièce depuis le haut » lors de sa mise en croix. Puisqu’à cette heure ça ne peut pas être une remarque de prêt-à-porter, qu’est-ce que ça nous apprend ? La tunique comme le manteau est le symbole de l’individu et de son énergie. Sans couture, elle est forcément tissée en cercle, on n’y trouve ni commencement ni fin : autrement dit ni naissance ni mort. Elle est d’une seule pièce, elle représente un être totalement unifié, mais cette unification n’est accessible qu’à celui qui se laisse tisser « depuis le haut », depuis l’unité vibrante de l’esprit. Nos habits à nous sont plein de coutures, parce que nous sommes faits de plusieurs pièces, des multiples personnages tiraillant le tissu par exemple, ou des multiples échos de nos cinq organes sensoriels. L’endroit de la couture, comme le savent ceux qui ont subi une opération, c’est l’endroit de la cicatrice, le signe de la blessure. Blessure du corps séparé de sa matrice spirituelle et condamné à mort. Ce qui est composé se décompose. Celui qui est dans l’unité ne meurt pas puisqu’il est Un avec l’invariable Je Suis. Ainsi la mort ne peut pas atteindre ce qui est entier mais désagrégera ce qui est cousu.

Cette tunique sans coutures que l’apôtre mentionne au moment de la mort physique du Christ annonce que dans l’unité du vivant, d’une seule pièce sans commencement ni fin, la mort n’existe pas. Mais nous, nous ne le savons pas. Nous, étant identifiés exclusivement à notre corps, nous allons mourir quand il mourra, un peu comme si dans la journée, nous nous identifiions à nos baskets et que nous pensions mourir au moment de les retirer le soir.

La foi hébraïque tout entière est fondée sur le « Adonaï è had » : le Seigneur est Un. S’il n’y a que l’Un, tout ce qui existe se trouve dedans, nos moi y compris. Cet Un, insiste le bouddhisme, cet Un est sans second. Je répète : sans second. C’est donc sans nous, du moins ce ‘nous’ que nous avons saisi, celui pour qui nous nous prenons et qui tient à une existence personnelle, se plaçant en numéro deux comme, dit-on, fit Lucifer. Aujourd’hui la physique quantique tient le même langage que les traditions : elle a découvert qu’un seul et même vide remplit l’univers, ce vide identique à lui-même qui baigne et habite toute la matière. Ce vide prend aussi le nom d’ultra-vide, et il n’est pas rien mais pure énergie. Il correspond selon wikipedia à une densité de l’ordre de dizaines de millions de molécules par centimètre cube, qui n’attend que nos progrès pour être utilisée sans fin et sans dommage pour la terre.

Précieuse unité de la conscience qui abolit l’espace et le temps, de qui émane toute matière, qui abrite tous nos moi dans l’amour et la vie et qui est nous aussi. « Lorsque vous vous voyez clairement, dit Jason Read, un éclair de reconnaissance se produit : vous êtes une expression microcosmique des mêmes pouvoirs divins qui créent, maintiennent, et dissolvent cet univers entier.» Il poursuit ainsi : « Votre peur et votre mesquinerie tombent alors que vous tombez harmonieusement dans la danse de l’énergie vitale, en réalisant que vous êtes le seul qui ait jamais limité votre potentiel. »

Ainsi lorsque nous mourrons et que se posera une dernière fois la question de notre identification, choisissons bien notre réponse. Les indiens ont une fable à ce sujet. Il s’agit d’un homme qui arrive devant les portes du paradis. « Qui es-tu ? demande le portier.
– Moi, Untel, qui ai vécu ceci et cela, en brave homme.
– Pas de ça sur mes listes, descendez.
Et la porte reste close. L’histoire raconte que de vie en vie, notre homme progresse sur le chemin de la conscience. Le conte peut durer fort longtemps mais comme il se fait tard, arrivons directement à la fin.
– Qui es-tu ? gronde la voix entre les colonnes.
– Toi.
– Entre, cher ami.

Nous n’avons rien à perdre à suivre ce chemin. Le choix de l’horizontalité exclut de façon géométrique la verticalité, elle est simplement impossible. Mais la dimension verticale et totale de notre conscience inclut notre vie temporelle et individuelle. Dans la verticalité, toutes les horizontalités peuvent trouver une place vibrante de l’amour, de la clarté et de la puissance de Je Suis. Ainsi on se prend d’abord pour une personne, puis on se prend pour une individualité sans que disparaisse la personne, puis nous comprenons que nous sommes l’univers tandis que demeure en nous la conscience de nos individualités et personnages et enfin, on découvre qu’on est Dieu, qui est tout. Nous pouvons ainsi de marche en marche passer de la conscience personnelle, faite de tous nos masques, à la conscience individuelle, puis à la conscience de l’univers, et enfin n’être plus qu’un avec la conscience divine, ou plus simplement : la conscience. Et cessant de nous prendre pour un objet en voie de désagrégation, nous découvrirons que quand l’éternité est là, il n’y a plus besoin de temps. Pourtant, le temps y trouve sa place.

 

 

 

Faut-il pardonner?

Nous le savons tous, aucune existence ne s’écoule comme un long fleuve tranquille et nous sommes tous un jour ou l’autre confrontés à la souffrance, et en particulier une souffrance qui nous vient des autres. On les nomme agressions, ou offenses au sens premier du mot, c’est à dire « blessure portée ». Laissant pour l’instant de côté l’offenseur au sujet duquel nous ne pouvons rien – sauf quand c’est nous ! intéressons-nous à nous en tant qu’offensé. Faut-il pardonner? Quelle est notre réaction devant l’offense? Tous les torts qu’on pourrait nous infliger nous paraissent-ils pardonnables? A supposer que nous ayons envie ou décidé de pardonner, aussitôt vient la question du comment. Comment arriver au cœur du pardon ? Nous reste-t-il des ennemis ? Décidément, le pardon n’est pas un sujet rigolo, et somme toute, si nous pouvions trouver un moyen de nous en passer, ce serait quand même le mieux! Qu’en pensent les spécialistes des sciences humaines, et les traditions qui s’y sont penchées ? Qu’en pense la sagesse de la langue française?

L’étymologie nous guide avec un radical assez clair: don, du verbe donner, mais elle ne précise pas de quel don il s’agit. Au début du mot le préfixe par, du latin per, signifie « en passant par, à travers ». Une personne per-spicace voit à travers les événements ce qu’il lui faut comprendre dans son intérêt. Les per-turbations atmosphériques sont des troubles nuageux qui passent à travers le ciel. Le pardon, c’est donc un don qui passe à travers l’offense. Cette vision des choses est partagée par les anglosaxons qui découpent le mot de la même manière. L’acte du pardon se dit pardonner, mais le vocabulaire français pose clairement la question de savoir s’il est toujours acceptable. Ce qui est possible, faisable, est marqué du suffixe –able à la fin du mot. Nous avons bien le mot pardonnable, mais aussi son contraire : impardonnable. Comme quoi, le pardon ne va pas de soi. Pourquoi ?

L’offense est une blessure, et elle peut varier énormément : d’abord elle peut être faite au corps, au sentiment, à l’esprit, et puis elle peut varier en intensité, en durée, enfin, il est rare qu’elle cible uniquement le corps, le sentiment ou l’esprit car en nous ces trois sont connectés. J’entendais le témoignage de tortures répétées sur des petites jumelles de trois ans pour des expériences dites médicales à Auschwitz ; ça se passait tous les lundis, mercredis et vendredis, avec études sur les répercussions de ces infamies les mardis, jeudis, samedis, et ce pendant plusieurs mois. Bien sûr, tous les étages de l’être sont touchés ici. Mais le corps peut aussi subir l’offense minime et ponctuelle d’une bousculade. Pour ce qui est de l’offense psychologique et affective de longue durée, pensons à toutes les éducations à base de dévalorisation et d’humiliation et aux maltraitances morales. Les offenses affectives ponctuelles peuvent aller du doudou qu’on arrache au petit enfant jusqu’au « Je suis venu te dire que je m’en vais », chanté par Gainsbourg. L’offense à l’esprit c’est l’offense à nos idées. Si nous avons élevé notre enfant dans une idéologie matérialiste et anticléricale et qu’il nous annonce qu’il se fait moine, si nous sommes pétris de racisme et qu’il veut vivre avec une jaune une noire, une violette ou une basanée, ça fait mal. Alors, pardonner?

A première vue, le pardon est antinaturel. Pour vivre nous avons besoin d’amour, de joie, de respect et de sécurité. Tout ce qui vient en travers de ces besoins élémentaires provoque de façon tout à fait normale un traumatisme. Or la psychanalyse définit le traumatisme comme un événement auquel nous sommes incapables de donner une réponse adéquate pour notre équilibre, ce qui revient à dire que l’agression nous bouscule, contrarie nos besoins et touche notre intégrité. Dans ces conditions, pardonner pourrait même être considéré comme un dysfonctionnement. Alors, comment réagissons-nous naturellement avant contrôle, ou plutôt mécaniquement devant l’offense ? Les possibilités sont nombreuses.

Voici à propos d’une petite agression que j’ai imaginée dans un métro, une série de réactions automatiques possibles. Si vous vous reconnaissez dans une des 7 possibilités que j’ai recensées, peut-être reconnaîtrez-vous votre tendance dans le cas d’offenses plus graves car ces réactions sont une expression de votre caractère. Prêts ?

Alors imaginez que dans ce métro, quelqu’un vous ait très violemment parlé en s’approchant de vous sous le nez.

  1.     Choqué vous ne dites rien, vous mettez un mouchoir sur votre blessure, et vous terminez ton trajet tout triste.
    2. V
    otre sang ne fait qu’un tour et vous remettez vertement l’offenseur à sa place. Le soir, vous racontez ça à table.
    3. Vous le regardez bien pour vous souvenir de sa tête. Pour l’instant ça ne s’y prête pas mais vous lui revaudrez ça.
    4. Vous lui souriez et lui dites un peu ironiquement : « Dieu te pardonne mon fils ».
    5. Ça vous rappelle que vous n’avez jamais su vous faire respecter et vous vous repassez le film d’une situation particulièrement douloureuse. Vous loupez votre station.
    6. Ni une, ni deux, vous lui envoyez votre poing dans la figure.
    7. Le cœur battant, vous vous cachez derrière les autres : on n’est jamais à l’abri de rien.

Si vous avez choisi le 1, scénario de la tristesse rentrée, vous avez tendance à devenir complice d’une situation que vous n’acceptez pas sans rien exprimer, vous avez alimenté, même inconsciemment, votre tristesse sans doute habituelle. Si vous avez choisi le 2 et la leçon publique au malotru, vous avez une nouvelle fois profité de cette occasion pour prendre le devant de la scène et montrer notre complexe de supériorité, y compris dans son utilisation postérieure à table. Combien parions-nous que sûrement vous aurez agrémenté le récit de différents jugements sur les uns, les autres et le monde dans lequel nous vivons ? Avec le 3, la vengeance se profile, vous avez dévoilé notre caractère rancunier. Du reste, combien de personnes avez-vous dans le collimateur? Avec la bénédiction intempestive du scénario 4, vous avez montré notre degré de dérision, d’inconscience ou de provocation, en tout cas, vous avez manqué du sens de la survie. Avec le 5 et la rumination douloureuse de votre existence, vous vous êtes une nouvelle fois prouvé votre névrose au point de perdre le sens du monde qui vous entoure. Avec le 6, votre caractère violent a trouvé une occasion de s’exprimer – et sans doute pas la première, mais votre violence vous aura-t-elle soulagé? Enfin, en vous cachant derrière autrui au septième scénario, votre réaction indique votre peur profonde et constante de la vie et des autres.

Peur, renfermement, désir de vengeance, mépris, voilà des mécanismes de réponses automatiques, installées par défaut devant l’agression. Mais franchement, lequel de ces comportements nous apporte le bonheur et la paix profonde ? Heureusement, vous l’avez remarqué, ce test n’est pas complet : on n’y trouve pas le pardon puisque nous faisons le tour de nos réactions par défaut. Et justement,  pardonner n’est pas une réaction à un stimulus, mais une action volontaire. La peur ou le désir de vengeance nous arrivent d’eux-mêmes, le pardon se choisit. Il pourrait bien lui, nous apporter le bonheur et la paix profonde, mais il est d’autant plus difficile à donner que les situations pénibles nous restent longtemps en mémoire. Supposons donc maintenant que vous retrouviez le malotru et qu’il soit encore désagréable. Je vous parie que vous allez vous souvenir de sa tête beaucoup plus longtemps que de la tête de la dame qui a soulevé avec vous la poussette pour vous aider à monter l’escalier, ou de l’homme qui est descendu du wagon le temps que vous y entriez pour vous en faciliter l’accès.

Eh bien, c’est normal. L’instinct de notre préservation a prévu que nous nous souvenions davantage des évènements traumatisants que des moments heureux. C’est en effet une technique de survie initiée depuis Lascaut. Si vous oubliez l’anniversaire de votre chérie, c’est ennuyeux, vous risquez de passer un mauvais quart d’heure. Mais si vous oubliez que la tanière de l’ours est derrière votre grotte au fond à droite, vous risquez de ne plus avoir l’occasion de souhaiter l’anniversaire de votre chérie. Aujourd’hui encore, le principe est protecteur : l’enfant battu par son père parce qu’il est venu gambader entre lui et la télé alors qu’il avait trop bu s’en souviendra des années, il ne sortira plus de sa chambre quand il verra son père alcoolisé et on lui reprochera probablement plus tard de se renfermer au lieu d’affronter les difficultés. Mais s’il avait oublié ? … Notons que ce processus s’applique à tous les niveaux, au niveau personnel aussi bien que social et planétaire. C’est pour ça paraît-il que nous tenons à être au courant des horreurs de la terre entière et que les mauvaises nouvelles font les grands titres des journaux télévisés : il s’agit dans notre programme préhistorique d’être capable de nous en protéger. La question du pardon ne se pose même pas pour nos programmes de survie installés depuis la préhistoire. Pour savoir s’il serait temps de faire la part des choses et d’entrer le pardon dans nos habitudes, voyons s’il est avantageux de pardonner.

L’un des gros avantages du pardon et de nous dispenser de la réaction la plus répandue devant l’offense à savoir la vengeance. D’accord, la vengeance a l’air d’un principe logique, celui de rétablir l’équilibre, d’exercer une forme de justice du mal pour le mal. Mais cela présente de nombreux inconvénients personnels et sociaux. D’abord, cela ouvre la porte à nos pulsions les moins ragoûtantes qui se sentent une raison valable de s’exprimer. Et là, gare ! nos diables se lâchent parfois sans plus de frein au point que les hébreux ont établi la loi du Talion « Œil pour œil, dent pour dent ». Loin d’être une cruauté, cette loi servait à prévenir des situations genre « Tu m’as mal regardé, attends, je t’éclate la tête » qui serait notre véritable plaisir parfois si nous nous écoutions. Mais nous n’en serions pas plus heureux. Ensuite, le deuxième écueil de la vengeance, c’est que c’est un plat qui se mange froid. Je ne peux pas me venger maintenant ? Qu’à cela ne tienne, on attendra ce qu’il faudra. Eh bien, c’est encore plus pernicieux car ça nous retient dans un souvenir difficile, ça nous bloque dans l’évocation d’un moment de notre vie. Pourtant les jours emportent ce moment dans un passé de plus en plus lointain, notre corps a petit à petit renouvelé toutes les cellules qui le constituaient à l’époque de l’agression, et nous nous sommes encore figés devant. De plus en plus décalés dans le flux de la vie, nous passons forcément à côté de ses cadeaux, nous faisons notre malheur.

Et il y a pire ! Comme nous entretenons des pensées négatives et des projets qui le sont encore plus, nous émettons des signaux autour de nous qui sont comme des antennes à disgrâces. C’est ce qu’on appelle la loi d’attraction, le « qui se ressemble s’assemble » proverbial. Ce proverbe vaut pour les gens comme pour les choses. Ce qui se ressemble s’assemble, on ne prête qu’aux riches. Alors si nous sommes riches de pensées négatives, nous recevrons tôt ou tard la monnaie de notre pièce, nous aurons pour amis des gens rancuniers qui ne nous pardonneront rien. Un autre défaut de la vengeance, c’est qu’elle est interminable puisque le mal alimente le mal et qu’à tour de rôle chacun a un équilibre à rétablir. Dans ces conditions, l’exercice de la vengeance est un facteur de désordre social. C’est ainsi que des familles se haïssent de père en fils, jusqu’à ne plus savoir pourquoi alors qu’il n’y a qu’une seule chose à faire: se donner les moyens de tourner la page et de vivre la vie, sa vie.

Certes la société tente de juguler ce désordre interdisant la vengeance personnelle et en rendant justice à la place de la victime mais la réparation du tort ne donne pas souvent la paix à l’offensé. Savoir que l’escroc qui nous a ruinés est derrière les barreaux plutôt qu’aux Bahamas est certes un facteur de tranquillité relative, mais est-ce que ça nous empêchera d’y penser chaque fois que nous souffrirons de la pauvreté dont il est la cause ? La punition de l’agresseur n’ôte pas la rancœur, la tristesse ou l’amertume.

Tant que l’offense reste présente, tant que nous interprétons ce que nous vivons ensuite comme des conséquences de l’offense, nous restons coincés dans ce moment et dans une relation avec l’offenseur. Et plus nous en voulons à l’autre plus il est présent dans notre vie parce que nous entretenons un lien énergétique avec ce à quoi nous pensons. Les taoïstes disent que là où va la pensée, l’énergie va. C’est même un principe de méditation. Nous pensons à notre petit orteil et il rentre dans notre conscience. Donc si nous pensons à notre agresseur en le réduisant à son offense et ses défauts, il nous accompagne comme tel et nous voilà enchaînés à celui que nous voudrions voir à mille lieues de nous. Invisibles, ces liens sont pourtant si réels qu’ils nous privent de notre liberté. Par exemple, si nous le rencontrons, nous ne pourrons pas garder le cœur tranquille. Nous préférons donc éviter de le rencontrer quitte à nous priver du même coup d’endroits agréables et de personnes aimées.

La vérité c’est que peut-être que nous avons déjà essayé de pardonner et que nous avons échoué… Ou alors nous avons cru avoir pardonné, et en fait non, la vie nous fait la démonstration du contraire. Nous n’obtenons pas toujours ce que nous voulons de nous, nous ne sommes pas toujours maîtres chez nous ! De quoi est constitué le pardon pour nous résister ainsi ? Le pardon, c’est le don de l’amour, son exercice royal. L’amour est patience, bienveillance, il ne se gonfle pas d’importance, ne s’irrite pas, il croit tout, espère tout, il supporte tout, d’après Saint Paul. Cet amour ne regarde pas si l’autre est ami ou ennemi parce que c’est une force qui se répand comme un soleil. Le soleil n’en veut à personne, il n’a pas de préférences et ne détourne pas ses rayons des plantes qui l’auraient offensé : on n’offense pas l’amour. L’amour est donc inconditionnel, c’est à dire qu’il est par lui-même sans dépendre de rien d’extérieur. Cet amour-là comme un soleil rend heureux et invulnérable, il ne se confond pas avec l’amour émotionnel si fragile et dépendant qui au contraire dépend de l’autre et est prompt à souffrir. On n’imagine pas non plus un soleil qui se refuserait à lui-même. L’amour est amour depuis sa source comme dans son rayonnement. S’il ne brillait pas dedans, il n’émanerait rien.

Cela revient à nous poser la question suivante  : et nous, est-ce que nous nous aimons ? Nous nous supportons, oui, mais nous aimons nous en entier, dans tous les moments de notre vie passée et présente, dans tous les aspects de notre caractère ? Y a-t-il des moments de notre vie que nous n’aimons pas évoquer ? Nous sommes-nous pardonné nos erreurs ? Vivons nous réconciliés avec nous ? Bon, c’est vrai que si on y pense, nous avons quelque raison d’être fâchés: nous nous sommes assez maltraités. Peut-être sommes-nous même la personne qui nous a le plus pourri l’existence même si le plus souvent nous ne nous l’avouons pas, parce que le constat de la situation serait trop déplaisant et ses conséquences peut-être incalculables.. Sans généraliser, il arrive que nous ayons choisi un métier qui nous ennuie sans correspondance avec nos qualités, ou bien pris un conjoint qui ne nous a pas rendu heureux, ou encore élevé nos enfants d’une manière qui ne nous satisfait pas, ou embrassé des convictions qui nous pèsent, ou que nous nous soyons laissés emberlificoter dans des situations que nous ne souhaitions pas et dans lesquelles nous restons. Ou tout à la fois. Nous sommes aussi capables de nous empoisonner le foie avec l’alcool, les poumons avec la cigarette, le système nerveux avec la drogue ou les anxiolytiques.

Si quelqu’un d’autre nous imposait des choses pareilles, nous lui en voudrions et ce serait très compréhensible. Eh bien la vérité c’est que nous nous en voulons personnellement. Nous sommes nombreux à vivre avec nous 24 heures sur 24 sans nous entendre avec nous-mêmes. Or seul l’amour qu’on se donne permet d’en donner aux autres, seul l’amour rend heureux et nous ne nous aimons pas… Redressons la barre avant de tirer notre révérence afin de donner un autre modèle à nos descendants et de les libérer de nos chaines ! Aimons-nous. L’amour regarde, il touche, il câline, il cherche à faire plaisir, il joue, il admire et il complimente, il est content de l’autre, il fait confiance. Traitons-nous ainsi.

Appliquer ces conseils simples qui nous remettraient en vue du chemin de l’amour, ce n’est pas si simple pourtant. Dans certains cas nous avons hérité de tellement d’interdits à nous aimer d’amour que même si nous commençons à chercher à nous réconcilier avec nous, un processus d’oubli s’active et après un ou deux auto-massages, une ou deux glaces offertes, un ou deux compliments octroyés, cela nous sort de l’esprit . D’autres fois, nous n’avons même pas envie d’essayer : soit que nous considérions que nous n’en avons pas besoin, soit que nous écartions d’emblée les petits gestes de remise en amour comme ridicules ou inutiles. Les causes de cette inertie sont diverses mais le résultat est le même : nous restons où nous en sommes, sans assez d’amour pour réussir à pardonner même si nous le voudrions.

Mais quand aurions-nous pu faire le plein ? A nos débuts dans la vie, nous avons peut-être été privés d’amour maternel, sans même en avoir eu conscience. Que nous le sachions ou non, nous sommes nombreux à manquer du minimum de combustible pour nous aimer parce que nos mères privées elles aussi de la sécurité de l’amour n’ont pas su nous le fournir. En effet, quand un bébé nait, tout son être sait qu’il est la chair de la chair de sa maman, puisque c’est dans son ventre, avec ce qu’elle lui a donné d’elle qu’il est passé de rien à son corps. Bébé est en outre la somme des émotions maternelle puisque il les a toutes vécues en elle à partir de rien. Pour prendre une comparaison informatique, c’est elle qui a gravé son disque dur. De ce fait, si maman ne nous attendait pas, si elle nous a refusés, si elle voulait un enfant d’un autre sexe, si elle n’était pas aimée elle-même, si elle traversait des soucis ou des situations qui la rendaient indisponible (comme la misère, la guerre ou toute autre galère individuelle) si ensuite elle n’a pas su, pas pu ou pas voulu nous aimer, nous sommes en état de manque existentiel, perdus dans la vie. Notre navire a été lancé pour accomplir mille nœuds, il a assez de combustible pour en faire dix. Alors quoi ? Forcément, on rame. Qu’on ne nous demande pas de pardonner en plus.

Si tel est notre tableau intérieur, il est urgent de nous guérir. Prenons la responsabilité en tant qu’adulte de faire le plein d’amour pour nous adultes et nous rétroactivement jusqu’à cette enfance dont on ne se souvient plus bien. Nous saurons ensuite à qui accorder nos premiers pardons c’est à dire notre amour inconditionnel : à nous et à notre mère d’abord, tout les autres après. Mais comment savoir si nous avons pardonné vraiment, ou si nous avons fait semblant ? c’est à l’aune de l’amour qu’on verra si on pardonne véritablement ou si nous nous leurrons. Car il y a de nombreuses attitudes que nous pouvons prendre pour du pardon alors qu’il n’en est rien. Le pardon ce n’est que de l’amour, et l’amour ça fait du bien. Alors c’est simple, si on ne se sent pas heureux, indulgent, chaleureux, actifs d’amour et libres, réconciliés avec notre vie on est leurré. Et cela ne signifie pas qu’on retourne dans le nid du cobra.

Car l’amour c’est la vie. Aussi, pardonner ce n’est pas non plus camper dans une situation de danger pour nous. Les Indiens ont une comparaison avec le cobra. S’il a tenté de nous mordre, pardonnons-lui. Mais que cela ne nous empêche pas de chercher à nous tenir ailleurs.

Ainsi pour vivre avec quelqu’un qui nous fait tort acceptons-nous régulièrement la soumission, sorte de complicité passive avec le maltraitant. Cela n’est pas pardonner, c’est une névrose : elle ne rend pas plus heureux. S’aimer c’est ne pas accepter l’indignité. Même les saints en font la démonstration. Saint Paul fut emprisonné à grand bruit, mais illégalement. Un matin, le gardien vint l’informer qu’il pouvait sortir discrètement par la petite porte car les autorités avaient reconnu leur erreur et l’avaient libéré. Paul refusa. On l’avait publiquement emprisonné, il lui faudrait une relaxe publique. Son humiliation publique méritait réparation publique. Je soupçonne Paul de s’en être moqué à titre personnel, mais les sages conforment leur vie à l’exemplarité et cette réaction est une leçon pour nous autres. J’ajoute que c’était sûrement aussi une question de communication : l’emprisonnement avait nui à la cause de la bonne nouvelle, il fallait rééquilibrer la balance.

Parfois pour vivre avec l’agresseur de façon apparemment paisible, nous refoulons l’offense. Or la psychanalyse nous a alertés sur le fait que pardonner ce n’est pas ça du tout. Le refoulement est une réaction vitale qui se met en place pour que nous continuions à vivre devant parfois l’insupportable, il n’est pas le pardon de l’offense. Il laisse la blessure à vif, mais profondément cachée, donc encore plus dangereuse, nous mettant à la merci d’évènements venant réveiller la blessure. Il agit en secret sur l’ensemble de nos comportements comme une infection non repérée. L’amour ne cache rien puisqu’il guérit tout, il pardonne tout. Il donne le courage et la possibilité d’aller découvrir ce que l’inconscient avait recouvert afin que nous retrouvions une vraie sécurité.

Quant à minimiser l’offense, faire comme si de rien n’était pour pouvoir continuer à vivre avec la personne d’où nous la recevons, la nier, c’est très proche du refoulement. Ce déni nous arrive aussi en particulier avec les petites vexations parce que c’est une réaction d’évitement pratique, mais il s’applique aussi à des éléments qui sont comme des gros blocs de notre existence. Les dénier, c’est construire notre vie sur le mensonge et du coup ça nous fragilise, ça rend impossible toute attitude appropriée d’amour pour nous-mêmes et laisse le problème entier : un pardon sait ce qu’il pardonne ou il ne mérite plus son nom car il ne s’applique à rien.

Le pardon n’est pas non plus glaciation. Parfois, notre façon de nous protéger de la souffrance est de blinder notre carapace devant toutes les émotions. Notre cœur blessé ne joue plus que des simulacres d’amour, au fond, il est devenu insensible et indifférent. Nous pouvons côtoyer ou vivre avec ceux qui nous ont offensés, oui, mais reines des neiges, notre royaume est polaire, il fait froid autour de nous et en nous. Au contraire, l’amour est chaud, la vie nait dans la chaleur, le pardon aussi.

Enfin, pardonner n’est pas oublier. L’oubli serait une offense à la souffrance reçue. Prétendre oublier la Shoah non seulement serait un mensonge, mais une preuve qu’on s’aime assez peu pour se comprendre et se rejoindre jusque dans l’horreur. C’est un exemple extrême mais l’oubli couvre bien d’autres petits évènements. L’amour n’oublie pas la souffrance de l’offense, mais il la désactive. Désactivée, la souffrance n’a plus besoin d’être dans la pensée, elle est en quelque sorte archivée ce qui est différent de l’oubli.

Tous les comportements que nous venons d’énumérer sont pas des réponses de l’amour à l’offense, mais des réponses de l’égo au stimulus de la souffrance. Il fait comme il peut le pauvre, mais il n’est pas qualifié pour pardonner car le pardon passe par l’oubli de l’égo et que l’égo, il n’aime pas cette idée de disparaître, ça lui fait une peur bleue. Alors avant que l’égo ne s’oublie, on pourrait commencer par le diminuer ! En effet, le bon sens nous montre que si on est bienveillant et sans gonflement égotique, on a déjà beaucoup moins d’occasions de pardonner aux autres, simplement parce qu’on beaucoup moins de surface à blesser. Les coups tombent à côté. Vous connaissez ces salles rigolotes où on se voit dans des miroirs déformés, comme au palais des glaces du musée Grévin ? On est soi-même énorme, tandis que les autres apparaissent tout petits. C’est une déformation, elle nous fait rire, et ne nous ôte pas le souvenir de notre vraie taille. Pourtant nous agissons dans la vie comme si nous étions constamment les héros du palais des glaces et on ne s’en rend pas compte. Cette surévaluation de notre surface nous est habituelle, et d’ailleurs quand nous étions petits nous nous nommions en premier dans une liste de gens. Sauf que là, nous sommes devenus grands et que nous devrions jouir d’une vision juste des choses et non pas stagner dans cette étape du cerveau enfantin. La vérité, ce n’est pas sept milliards et demi d’humains gravitant autour de notre personne, mais autant de mini centres…

Plus on a donc un petit égo, moins on a de pardons à accorder, donc en poussant la logique si on arrive à un état où l’égo n’existe plus, sauf comme un animal domestique aimable et très utile, il n’y a plus rien à pardonner. Nous est-il possible d’arriver à ce pardon zéro ? Cela simplifierait le problème à la base, le meilleur moyen de résoudre la question du pardon étant de ne plus avoir à le donner !

J’avais lu dans Kaizen un article où Amma était interrogée sur ce sujet. Elle disait que bien sûr, elle ressentait les offenses comme tout le monde, mais que cela représentait pour elle comme une petite piqûre mue en compassion en un dixième de seconde : si l’autre avait pu être méchant, c’est qu’il était mal dans sa peau, en sous amour. Un être heureux ne cherche pas à faire mal à l’autre. Et puisque l’autre se trouvait en manque d’amour, elle donnait la réponse appropriée au diagnostic, le baignant d’amour discrètement, silencieusement. Par rapport à notre test du métro au début de cette conférence, nous voyons un complet renversement des choses : ce n’est en effet plus nous qui sommes au centre livré à nos réactions désordonnées, mais le bonheur de l’autre. Dans un cas la question du pardon ne nous venait pas à l’esprit parce que nous vivions tout en fonction de nous, dans le cas d’Amma, le souci de son cas personnel a entièrement disparu, c’est l’amour qui seul compte. elle n’a plus d’égo et le bonheur de l’autre ne détruit pas le sien au contraire.

Pardonner, et pardonner immédiatement, pardonner sans tricher, pardonner dans l’amour jusqu’à la réconciliation totale avec l’offenseur quelle que soit l’importance de l’offense, être débarrassé de la souffrance du souvenir de la souffrance, être disponible, rendu au présent, libéré des pointes de la blessure, être reconnecté à l’amour qui ne se pose pas de question, ce serait vraiment merveilleux. Car profondément le don du pardon, c’est celui de l’amour. Or nous sommes amour ; en nous reconnectant à l’amour, nous devenons nous. En outre si nous habitons unifiés l’instant présent, l’énergie de la vie circule, et elle amène le bonheur  : la santé, l’argent, l’amour, la positivité, la joie, gratitude. Le pardon, c’est rentable !

En 1999 Olivier Clerc, traducteur des Quatre accords toltèques, prit conscience que le pardon était un joyau. Il fut si plein de cette conviction qu’il créa les cercles de pardon, puis les journées du pardon où l’on s’entraine à se pardonner les uns aux autres par des rituels de guérison du cœur. Son livre, Le don du pardon est sans cesse réédité et aujourd’hui il a fondé l’API, association du pardon international, tant les gens ont soif d’une telle démarche dans tous les pays.

Cette attention moderne au pardon n’est pas nouvelle. Depuis toujours, les chamanes brûlent les offenses qu’on leur apporte dans des feux sacrés, ils brisent les liens avec les agresseurs en brisant des bâtons car ils savent que le pardon guérit.

La plupart des religions et les traditions y font une place importante. Les hébreux par exemple pratiquaient le rituel du bouc émissaire : ils chassaient un bouc qu’ils avaient chargé des fautes de tous pour libérer le peuple et obtenir le pardon de Dieu. Partant hors de la ville, le bouc emportait l’offense. Jusqu’à aujourd’hui, la fête juive la plus importante de l’année c’est depuis Moïse celle du grand pardon : Yom Kippour, où Dieu purifie tout le peuple de son péché. Car le péché, c’est en religion le nom de l’offense. Les chrétiens aussi ont eu une fête pour le pardon : en Bretagne, de nos jours encore, des cérémonies et fêtes du grand pardon ont lieu le 15 août à l’occasion de l’assomption de la vierge Marie. C’est un procédé similaire au bouc émissaire sauf que la Vierge partant au ciel, nos fautes sont emportées encore plus loin !

Le christianisme donne une grande place au pardon. Le Christ dans le Notre Père enseigne  : « Pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés ». Si nous connaissions tout de notre vie, si nous étions pleinement vigilants, nous saurions peut-être combien d’offenses nous avons faites à Dieu, c’est à dire à la Plénitude, la Lumière, le Grand Esprit, ou Esprit, la Conscience, le Soi. Nous l’ignorons, mais l’évangile du débiteur impitoyable nous laisse craindre le pire. C’est l’histoire d’un homme qui se vit remettre soixante millions de dettes par le Roi, mais qui refusa d’effacer à son tour une dette de cent pièces qu’on lui devait. Il fut rattrapé, il fut traité comme il traita. Le roi, c’est une figure de Dieu et l’énormité de la somme est un symbole de l’énormité des offenses que nous commettons sans même y prêter garde. C’est la même inconscience que couvre le Christ en croix : « Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font. »

Dans cette optique, il est clair qu’il n’y a pas que Dieu que nous offensons sans y faire attention ou sans mesurer ce que nous faisons. Il y a aussi plus simplement les gens que nous côtoyons, ou la nature même. Nous ne sommes pas que des offensés dans la vie, mais des agresseurs, fût-ce inconsciemment. Je me souviens du temps où j’étais prof au collège. Une mère était venue se plaindre que son fils pleurait avant chacun de mes cours. Je suis tombée des nues, j’y pense encore parfois. C’est pourquoi il est recommandé non seulement de pardonner mais même de demander pardon. Prenons une mésentente amoureuse par exemple. Celui des deux qui fait souffrir l’autre, ne le fait-il pas en réponse à un mauvais traitement qu’il pense avoir reçu ? Que l’autre n’en soit pas conscient importe peu : il nous manque tellement d’informations ! Vous me direz, demander pardon à ceux que nous offensons c’est parfois difficile, alors, à ceux qui nous ont offensés…

C’est pourquoi ça nécessite un petit entrainement. Jésus demande qu’on s’entraine au pardon au point que nous arrivions à pardonner à tous inconditionnellement, non pas une fois mais une infinité de fois, comme Amma sans doute. Un jour, Pierre demanda au Christ la confirmation qu’il faut pardonner 7 fois son offense à quelqu’un. Il reçut effaré cette réponse : «  Non pas 7 fois mais 70 fois 7 fois. » En d’autres termes, comme personne ne comptera jusque là, ça veut dire pardonne sans t’arrêter. D’ailleurs la nature nous montre que c’est ainsi qu’il faut agir. L’arbre élagué accepte de redonner des fruits, le chien oublié saute de joie la vessie lourde quand revient son maître, la plaine ne reproche rien à la lave qui recouvre ses jardins.

Alors se renverse ce qu’on peut appeler naturel et acquis. On pourrait dire que le pardon non seulement n’est pas antinaturel comme nous l’envisagions au début de cette conférence, mais qu’il est la seule attitude naturelle c’est à dire conforme à la nature. Toutes les autres attitudes ne sont que des réactions acquises devant le danger ou l’agression. Revenir à la source de notre véritable nature débarrassée des conditionnements historiques et sociaux ne doit finalement pas être impossible. La jumelle survivante des deux petites torturées dans les camps dont je parlais tout à l’heure nous en donne une preuve car elle témoigne sur youtube avoir pardonné à ses geôliers. Que le pardon soit comme ton souffle, dit le Christ. Ton souffle ? Non, tu ne le pourrais pas, mais le souffle de Dieu par ta bouche, oui, car ce qui est impossible à l’homme cela n’est rien pour Dieu.

Nous ne connaissons pas le pouvoir du pardon que nous donnons, ni même de celui que nous recevons, mais quand le Christ fait le miracle physique de la guérison du paralytique, il lui dit : « Tes péchés sont pardonnés » et l’autre se lève. Le symbolisme est clair : le péché paralyse, le pardon libère et rend le mouvement, c’est à dire la vie. Ça vaut la peine mais on n’y arrive pas tout seul.

Tel est aussi le sens de la crucifixion. Il est dit que par cette mort, le Christ, nom donné à Dieu en l’homme, la Lumière, le Refuge, « rachète » la multitude. C’est à dire,  qu’on soit chrétien ou non, que seule une lumière supérieure à la nôtre est vraiment capable de pardonner les offenses : elle efface, elle purifie jusqu’à rendre l’homme juste, déclaré non coupable. Cette lumière le délivre des raisons d’être fâchés contre lui, les autres et l’existence, elle le réconcilie.

Cette annulation totale de l’offense est le modèle de ce que doit être notre propre pardon : libérateur, souverain, généreux, cocréateur d’un autre destin pour nous et pour l’autre s’il l’accepte, d’une vie plus belle en tout cas, bénédiction. Pour en être capable, les évangiles ne nous disent pas qu’il faut que l’autre en soit prévenu, ou qu’il en soit d’accord. Ils nous donnent une seule condition : prendre refuge en Christ, trouver la Lumière. Comment ? Tout l’Orient nous a appris depuis quelques années comment on s’y prend : on s’assoit et on reste tranquille, si on peut assez longtemps pour que notre boue se dépose et que l’eau s’éclaircisse, traversée de lumière, plus claire de méditation en méditation jusqu’à l’étincellement. Lorsque tout nos bruits personnels s’estompent et qu’il reste quand même la vie, on rencontre la source du pardon c’est à dire la source de l’amour et elle devient nôtre.

Et puis peut-être qu’un jour nous viendra la sagesse de comprendre qu’il n’y a rien à pardonner. Le désordre est le terreau de l’ordre, le chaos précède la forme comme la lumière nait des ténèbres. Les racines s’entremêlent sous la terre pour que les branches au ciel se déploient et la graine du lotus ne s’offense pas de la boue qui l’entoure, elle en nourrit jusqu’à sa fleur ouverte au soleil. Si telle est la vie, en quoi l’obscur et le chaos de notre existence sont-ils des offenses ? Ce qui est, est, c’est tout. Sans ces ténèbres, notre lumière n’existerait pas.

Les sages acceptent donc que les choses soient comme elles sont, ils voient à quelle nouvelle harmonie la dissonance les a conduits. Tous ceux qui leur ont fait du tort sont remerciés. Ils sont redevenus naturels et  la nature se reconnait en eux, bénis et bénédiction.

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