15 février 2026

Sommes-nous responsables ?

Pour visionner sur Youtube https://youtu.be/KuTcAyaPkYI

Notre monde traverse une grosse houle, une tempête dont aucun pays ne semble exempté. Nous sommes presque huit milliards de passagers sur le bateau Terre, le navire est en mauvais état et nous n’en avons pas d’autre. La petite Mafalda créée par Quino s’écrie « Arrêtez le monde, je veux descendre ! » et chacun sourit car il semble que ce soit impossible. Sommes-nous responsables de cette situation, nous citoyens lambda ? Avons-nous quelque chose à voir avec les guerres, les déforestations, les incendies, la fonte des glaciers, la pollution, l’extinction du vivant et le Covid ? Ne sommes-nous pas plutôt victimes, comme l’ours polaire sur son carré de glace ou les Indiens d’Amazonie dans leur mer de feu ? Notre époque riche de catastrophes en tout genre demande une réponse. Car si nous ne sommes pas responsables, alors il n’y a qu’à pleurer, rire et vider le fond de la bouteille, tant qu’il y en a une. Et si c’est oui, si nous sommes responsables, devant qui ? quel est notre champ de responsabilité ? Que faire ? Avons-nous le moyen d’endosser une autre responsabilité que celle d’une catastrophe ?

Voyons d’abord ce qu’en pense la sagesse de la langue en examinant le mot responsable et commençons pas la fin. Le suffixe –able indique le pouvoir, la possibilité, comme dans la locution anglaise to be able. Autrement dit, le mot nous suggère a contrario qu’il est possible de ne pas pouvoir, sinon pourquoi le préciser ? Quand une situation est ingérable, c’est qu’il y en a qu’on peut gérer. Alors quand on n’est pas responsable, comment dit-on ? Simplement cela : pas responsable, ou encore ir-responsable… Ce qui n’est pas pareil, puisque si la première tournure est neutre, le mot irresponsable peut être chargé de condamnation. Cela sous-entend que nous ne le sommes pas alors que nous serions pourtant en mesure de l’être. En ce moment de covid, on l’utilise beaucoup à l’adresse de ceux qui portent le masque en barbiche, ceux qui le refusent, qui défendent la chloroquine etc.

Mais que dit le radical du mot, exactement ? Spondere, en latin, c’est d’abord se porter garant, caution. D’ailleurs, dans la même famille en français, on rencontre les mots réponse et répondre et on dit qu’on « répond de quelqu’un » dans le sens qu’on s’en porte garant. Cette caution engage justement notre responsabilité. Si quelque chose n’allait pas, alors c’est nous qui devrions payer le loyer, l’amende etc. Voyons maintenant le préfixe ré- et nous serons arrivés au début du mot. Cela indique la répétition, l’intensité, et l’action en retour. On le voit par exemple dans la formule re-tourner une claque, qui indique un retour de claque, sinon de bâton ! « Action, réaction, » disait Michel Jugnot dans Les choristes. La réaction c’est la ‘ré-ponse’ à un stimulus antérieur. C’est ce dernier sens que nous avons ici. Être responsable, c’est donc être capable de donner en retour à une situation une réponse consciente, une garantie. La responsabilité c’est de se lever et de répondre « présent ». Si la réponse est mauvaise, de responsable, nous devenons coupables… Au masculin et sans suffixe, le répons est religieux. Il renvoie à des textes lus à deux voix, une voix répondant à l’autre.

La notion de relation est donc fondamentale dans la responsabilité. Le renard disait au petit Prince : « Tu es responsable de ta rose. » Mais la première relation est avec nous-mêmes, ou plus précisément, avec nos actes. Dans l’usage habituel, « la responsabilité est la solidarité de la personne humaine avec ses actes » dit Maurice Blondel. Or ils sont nombreux, nos actes. Être solidaires de nos actes, ça veut dire devoir en répondre, ainsi que de leurs conséquences. Quelles conditions préalables délivrent le ticket de responsabilité perpétuelle ?

La première condition, évidente, est que nous devons nous rendre compte de ce que nous faisons et de ce qui s’en suivra. Si on n’a aucune conscience de ses actes, on ne peut pas en être responsable. Le somnambule affolant ses voisins qui le voient marcher sur le toit n’est pas responsable de leur insomnie : il ne sait pas ce qu’il fait. C’est aussi exactement l’argument du Christ sur la croix. Il juge d’un point de vue quasiment pénal que les hommes qui l’ont crucifié sont irresponsables de cet acte. Entre ses clous, il plaide non coupable pour eux en disant à son Père : « Pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font. » D’ailleurs, en droit, la démarche préalable à tout jugement pénal est de vérifier au mieux si le criminel est sain d’esprit ou non. S’il est malade mental, il sera soigné, dans le cas contraire il sera puni.

Par conséquent, les enfants dont la conscience n’a ni recul ni expérience ne peuvent pas non plus porter toute la responsabilité de leurs actes. La conscience enfantine est en phase d’expérimentation. Occupée à l’exploration de l’instant, elle ne mesure pas les actes dans leurs conséquences. Le petit garçon qui démonte par curiosité une horloge du 17ème siècle ne fait aucune différence entre l’horloge et ses légos. N’ayant pas de responsabilité, il n’est donc pas coupable non plus. En cas de casse, les enfants déclarent en général qu’ils ne l’ont pas fait exprès, soit en d’autres termes : « Je n’avais aucune idée des conséquences de mon acte ». Ou ils disent encore : « C’est pas ma faute ! » ce qui signifie «  J’ai été surpris du résultat ! » Comme les adultes exonérés par le Christ, les enfants ne savent pas ce qu’ils font.

Pourtant, la loi française n’a reconnu que progressivement l’’irresponsabilité de l’enfant. Dans les temps anciens, les enfants étaient emprisonnés comme les adultes et avec eux, pour des motifs comme vol d’un pain à l’étalage. Dans un monde cruel et sans tendresse, les résultats étaient épouvantables… Ensuite naquirent les maisons de ‘redressement’ ou de ‘correction’, ainsi définies : « Établissements dans lesquels on place les enfants pervertis, mauvais, ayant ou non commis un délit ― et ayant pour but la rééducation morale de l’enfance.» L’idée témoigne d’un souci de la société pour ses jeunes à la dérive. Mais dans quel esprit ? quelle méchanceté, quelle condamnation, quel procès de l’être même ! Glaçant. En conséquence, ce furent des maisons de tortures, d’assassinat et de sévices. N’est-ce pas d’ailleurs un des sens du mot correction ? Surtout quand on dit qu’elle est bonne ? Ces établissements échouèrent dans leur mission à 99 % jusqu’à la dernière maison de ce type qui fut fermée en 1977. Cette date récente n’est-elle pas incroyable ? Le si long silence de nos sociétés est aussi une responsabilité que nous avons prise, comme une complicité tacite.

Aujourd’hui, malgré des échecs éducatifs persistants, on essaye ‘l’aide’ à l’enfance (ASE). Mais c’est Guy Gilbert, prêtre des loubards qui avec ses bagues énormes et quelques gros mots, nous ramène à l’unique responsabilité éducative  : celle de l’amour. Et du point de vue pénal, avant l’âge de 13 ans, la peine de prison est devenue inapplicable. Après 13 ans, elle est très encadrée. La conscience de l’irresponsabilité enfantine est donc admise.

Je voudrais maintenant vous parler des animaux. Vous allez me dire que je pars hors sujet puisque ils sont irresponsables. Eh bien, les avis ont longtemps divergé en Europe. Les animaux durent comparaître en cas de transgression à leurs devoirs et ils furent punis selon leurs crimes, de façon courante au Moyen-Age puis régulièrement jusqu’au 17ème siècle. J’ai appris avec grande surprise en préparant cette conférence que le dernier procès animal eut lieu en 1962.

En effet on admettait autrefois qu’ils étaient membres à part entière de ‘la communauté de Dieu,’ on leur concèdait donc une âme, une forme de conscience et une responsabilité. On estime à l’époque que, fils du même Père que nous, ils entretiennent avec nous une sorte de lien de parenté (vision particulièrement développée dans la théorie de la métempsychose, ou si j’ai bien compris, un moustique peut très bien avoir été un être humain, voire notre grand-mère dans une vie précédente). On allait à l’église avec chiens et moutons, les oiseaux nichaient sous la nef et apparemment ça ne dérangeait personne, puisque c’était la vie autant que le bébé qui braillait pendant le sermon. Il n’y avait pas de dichotomie dans le vivant, on dormait dans la même pièce que son bétail pour avoir chaud et bien des saints se trouvaient peints en compagnie d’animaux.

Cette part de conscience que les animaux partagent avec nous leur donne le droit à la punition. Oui, mais après procès, harangues et plaidoyers. Qu’il s’agisse d’un cochon mordeur ou d’insectes dévoreurs en ces temps de famine, ils pouvaient être exorcisés, exécutés avec ou sans supplice, ou au moins excommuniés, c’est-à-dire exclus de la communauté des créatures de Dieu. Pas abattus sans jugement.

C’est Descartes (dans son discours de la Méthode) qui refusa aux animaux toute possibilité d’être rendus responsables de leurs actes. Comment ? en leur ôtant la pensée. Or souvenez-vous, « Je pense donc je suis. » Je ne pense pas, je ne suis pas. Les bêtes furent dès lors considérées comme n’étant pas, et totalement étrangères aux humains. Elles se trouvèrent ravalées au rang de machines capables de mouvement, tout comme ces automates qu’on commençait à construire. Je cite : « Les animaux sont entièrement assimilables à des machines, ils n’éprouvent aucun sentiment, aucun état affectif ».

Si la responsabilité est le fait de considérer ses actes dans leurs conséquences, Descartes a-t-il mesuré les conséquences de sa théorie ? En isolant les hommes dans l’exclusivité de la conscience, il a modifié le sens de leur responsabilité vis à vis des animaux et ouvert la porte à tous les abus, du simple irrespect jusqu’au crime. Nous écrasons l’araignée et marchons sur la fourmi sans penser un instant que nous endossons la responsabilité de priver un être de sa vie, quand bien même ce ne serait pas notre grand-mère. Pire, nous exterminons des races entières, et bientôt des espèces puisque 80 % des insectes ont disparu ces dernières années. Après la chasse, nous posons arme au poing et sourire aux lèvres à côté du cadavre. En décrétant l’insensibilité animale, Descartes a permis le « Il ne sent rien ! » (servi longtemps aussi aux enfants…) justifiant bien des tortures, des expérimentations animales sans anesthésie etc. Il couvre encore aujourd’hui les conditions de vie épouvantables du bétail entassés hors sol dans les fermes-usines industrielles.

Cette multiplicité de suites désastreuses démontre d’abord qu’une phrase est bien un acte au même titre qu’un acte plus matériel, puisque ses conséquences ont débordé largement le monde des idées. De ce fait, la responsabilité qui nous rend solidaires de nos actes, nous rend aussi solidaires de nos paroles : celles qu’on écrit, celles qu’on prononce, celles qu’on écoute jusqu’à plus soif, et même celles qu’on pense.

On sait maintenant par la physique quantique qu’un simple regard et sa pensée implicite modifient le comportement de la lumière de l’onde à la particule. Les traditions nous le serinent depuis des siècles. Les bouddhistes exhortent à la pensée juste, la parole juste et l’action juste. En écho négatif, les chrétiens avouent publiquement qu’ils ont vraiment péché « en pensée, en parole et par action. »

Or, nous pensons sans cesse, sans maîtriser du tout nos pensées, ni beaucoup de nos paroles. Les contes tentent d’alerter les enfants sur ce point. Par exemple dans l’Arbre aux souhaits de Faulkner, un adulte ayant souhaité un lion, il faut absolument qu’il le désouhaite avant catastrophe ! De nombreuses versions de contes proposent à leurs héros trois souhaits dont le dernier sert à supprimer les deux premiers, tellement ils s’étaient avérés nocifs… Nous n’avons aucune idée de ce que nous penserons dans dix minutes. Que dis-je, dans trente secondes. Alors si nous ne savons pas ce que nous allons penser, comment endosser d’en être responsables? Au moins nous pouvons exercer la vigilance sur la barrière de nos dents et nous entraîner à laisser derrière elle le mauvais ou simplement le douteux… J’aime bien pour évaluer m’aider des critères de Socrate : est-ce vrai ? est-ce bon ? est-ce utile ?

Prenons conscience de notre responsabilité dans ce domaine : Nous vivons dans une intrication non maîtrisée de nos pensées vers les autres et vers les situations, et en retour, des projections des autres sur nous. Ajoutons l’auto-sabotage que nous nous infligeons quand nos pensées sont négatives. Ce réseau de pensées est plutôt un filet. Cela nous enferme les uns les autres d’autant plus étroitement que ce filet est tressé de façon aléatoire, pas toujours visible et qu’il est notre création. A cause de lui, des millions de gens ont abdiqué leur vérité intérieure, n’osant pas changer de religion, de sexe ou de parti. D’autres ont préféré déménager et acheter au prix fort leur rectitude intérieure. En cette période de pandémie, les paroles et les pensées dont nous avons tendance à nous nourrir entretiennent en nous l’anxiété, la peur et la colère, alors que tout le monde sait que ces émotions baissent nos défenses immunitaires. Meurtris par l’actualité, nous égarons notre boussole intérieure. Nous nous traitons les uns les autres d’irresponsables et réciproquement. Le mot devient une invective. Le contrôle de notre esprit devrait donc être notre priorité : c’est notre responsabilité devant nous-mêmes et nos lignées, devant nos enfants et, comme le retentissement de la phrase de Descartes l’a montré, notre responsabilité devant la société.

Toutefois, pour en revenir à Descartes, il serait trop facile de rejeter sur lui seul la responsabilité de toutes nos dérives envers les animaux. Il y en a eu, des gens qui ont prôné des théories fantaisistes ou criminelles sans être écoutés, et d’autres qui avaient raison mais qui ont crié dans le désert. C’est parce que nous l’avons suivi que nous avons fait Descartes. Notre responsabilité devant les animaux est collective. Avec ce constat, nous tenons la solution. Ce que nous avons créé ensemble, nous pouvons le dé-créer ensemble.

Nous allons lentement dans ce sens parce que nous avons du mal à penser et à agir collectivement en conscience. Nous nous sentons seuls, impuissants contre la force ou le nombre. Cette conviction nous empêche, dans une situation globale, de nous montrer responsables des plus faibles, des animaux, des arbres, et cela nous maintient dans la soumission, c’est-à-dire dans une position de co-victime de notre système avec les victimes avérées. Pourtant tous les jours nous pouvons lire des contre exemples ou la liberté individuelle allume la lumière. Lorsque quelqu’un se soulève contre la force avec assez de feu et d’amour, il ne reste pas seul.

Monsieur Mondialisation raconte qu’il y avait une fois en Californie un sequoia millénaire ami d’une jeune fille d’une vingtaine d’années. Un jour, une puissante entreprise décida une coupe sévère dans cette forêt et l’abattage de cet arbre. Qu’y avait-il à faire ? Rien. C’est du moins ce que j’aurais conclu en sortant un mouchoir. Mais Julia monta à 50 mètres de hauteur et y installa son campement. Elle y resta plus de 24 mois, malgré les rigueurs d’hivers gelés et enneigés, les engelures et les maladies. Elle était seule là-haut dans son arbre, mais en bas, des amis et des admirateurs de plus en plus nombreux venaient la soutenir, lui porter à manger, communiquer sur sa situation etc. Un jour, sa santé empira tant qu’elle fut à deux doigts de la mort et… l’entreprise d’abattage transforma son projet en soutien de la nature. Aujourd’hui, Julia Butterfly Hill a créé un mouvement écologique de soutien des arbres et les fruits de son engagement sont immenses. De son côté, le journal LaCroix raconte qu’en Inde, une femme qu’on surnomme aujourd’hui Lady Tarzan a sauvé 200 km2 de forêt. Elle a réuni autour d’elle plus de 7000 femmes qui patrouillent par groupes dans la forêt de toute sa région. Elle a subi plusieurs intimidations et des tentatives de meurtre ainsi que son mari, mais sa voix retentit aujourd’hui dans les affaires publiques.

Les points communs de ces deux femmes, ce sont la conscience de ce qu’elles veulent et la compassion, ce sont la détermination et le courage. Leur source, c’est l’amour. Elles démontrent que la responsabilité collective n’anéantit pas la responsabilité individuelle, au contraire, elle peut la soutenir. Et réciproquement, elles démontrent que la responsabilité prise individuellement à des répercussions au plan collectif. A leur feu d’autres sont venus et leur action commune et différente a eu des conséquences sans mesure avec l’impulsion initiale.

Le retentissement de ces initiatives, comme celui de la malheureuse phrase de Descartes, pose la question de la cause et de l’effet dans la responsabilité. Toute cause a un effet. Dans beaucoup de cas, il nous semble que nos actions ne regardent que nous et que leur suite est domestique. Comme on fait son lit on se couche, dit le proverbe. Mais en vérité, comme tous nos actes s’inscrivent dans un enchaînement, sommes-nous sûrs qu’à aucun moment, ils ne concerneront pas les autres, et qu’en amont les autres n’y sont absolument pour rien ? Pour reprendre le proverbe, qui a tissé les draps ? Et pourquoi nous sommes-nous levés ? Pourquoi n’avons-nous pas jugé bon de faire notre lit ? Qu’en pense le chat ? La liste des éléments inclus dans cette simple action du quotidien pourrait grandement être allongée. Nos actes portent des conséquences qui en provoquent d’autres à leur tour, et ils sont eux mêmes les conséquences de causes préalables. De ce fait, chaque acte est relié dans le temps et dans l’espace à tous les autres, c’est ce qu’on appelle l’interdépendance. Cela s’applique à tous les domaines, jusqu’aux plus insignifiants ou inconscients. J’ai mangé les nouilles du dessus de l’assiette et cela m’a conduite à manger celles du dessous, mon inspir provoque mon expir etc.

Ajoutons que la causalité ne ne nous est pas réservée : elle est une loi générale de la nature. C’est parce qu’il y a du soleil que l’eau s’évapore. Parce que la terre tourne, il y a un soir et un matin, parce que la lune a des quartiers, il y a des marées. Et cela interfère avec nous aussi. Il faut donc envisager dans nos vies des causalités dans tous les sens et sur de nombreux plans. Mission impossible. Il y a de quoi nous décourager ou nous donner envie d’arrêter de respirer pour être sûr de ne causer de tort à personne. Ne sourions pas, la respiration est un sujet très sérieux en cette période de fragilité virale et de contamination respiratoire ! Notre souffle lui-même, pourrait être un danger mortel !

 

La responsabilité que nous portons est donc écrasante à cause de l’interconnexion des causes et des effets. En même temps, il est impossible de ne pas en prendre… car l’absence d’action est une action. Demandons à l’oiseau blessé que nous n’avons pas vu ni secouru et qui finira dans le gosier du chat… Dans certains cas, la responsabilité de l’omission est même sanctionnée par la loi au motif de ‘non assistance à personne en danger.’ Comme on l’a vu avec les maisons de redressement, l’inaction peut être une complicité. Qui ne dit mot consent. D’ailleurs la phrase des catholiques est dans son entier : « J’ai péché en pensée, en paroles, par action et par omission. »

Une conclusion que nous pourrions tirer est que la définition de Maurice Blondel devient inapplicable. Nous ne pouvons plus être solidaires de nos actes car ça n’existe pas, des actes tout seuls et point barre. Pour agir de façon responsable, nous devrions envisager toutes les conséquences de nos actes sur des siècles et pendant que nous y serions, nous devrions aussi nous interroger sur toutes leurs causes depuis le commencement du monde. Il est clair que dans l’état actuel de notre conscience, c’est impossible.

Appliquons cela à Descartes encore ! Qu’un kilomètre de morceaux de sucre en équilibre bascule sucre après sucre, cela signifie que le dernier sucre est aussi totalement relié au premier que le deuxième sucre dans la file. Le dernier sucre est loin mais la conséquence est prévisible. Peut-on dire de la même façon que la ferme industrielle dépend de la fameuse phrase comme le morceau de sucre n’importe où dans la ligne dépend de l’impulsion première ? Pourquoi pas ? On a bien dit que le vol d’un papillon était responsable d’un tsunami et que la distraction d’un laborantin au bout du monde l’avait mis tout entier à l’arrêt. En tout cas, en 1600 et quelques, l’hypothèse de l’existence des fermes industrielles était absolument inconcevable. Descartes, comme les enfants ignorants, ne peut en être considéré comme moralement responsable. Il ne peut se lever et dire Présent, j’en suis garant ! La seule défense qu’il pourrait présenter est donc celle des enfants : Je ne l’ai pas fait exprès.

Heureusement, cette loi de la causalité porte aussi ses promesses car si nous osons des actes justes et bons pour nous et les autres, eux aussi seront à jamais inscrits dans l’enchaînement des circonstances. Bon arbre porte bon fruit dit-on, et jamais figuier ne produit de chardon. Il nous faut seulement de la détermination intérieure. Plus nous nous exercerons, plus nous prendrons le contrôle de notre vie pour qu’elle soit joyeuse et saine. A condition bien sûr d’avoir assez d’éléments d’information pour être sûr de poser des actes positifs. Nous avons en nous un lieu où nous savons si ce que nous faisons et disons est bon. C’est le cœur, il est un raccourci de l’analyse.

Mais conscient que l’ignorance est la source de bien des maux, nous devons aussi chercher à apprendre, à savoir, à connaître. Plus le champ de notre connaissance grandira, plus notre conscience deviendra lucide, plus nous apprendrons à penser clairement et plus nous aurons les moyens d’être responsables de nos actes. C’est ce qu’en éducation on appelle grandir. Il nous faut donc de l’information. Aujourd’hui, nous avons une chance que nos prédécesseurs sur la terre n’ont jamais eue : elle s’appelle internet. J’ajoute qu’à l’époque de la profusion de l’information, l’ignorance est un choix, comme dit Joe Di Spenza. Et bien sûr, tout choix engage notre responsabilité.

Une des raisons qui nous vautre dans l’ignorance est la paresse, mère de l’à peu près et de la cécité. Paresse d’apprendre, paresse d’analyse objective. La pandémie nous invite grâce à son actualité à ouvrir les yeux et mettre de la lumière. Peut-être comprendrons-nous enfin la nécessité de la lucidité pour notre propre compte ? J’ai lu dans un article du Monde du 25 septembre qu’en Thaïlande selon des décomptes officiels, il y a eu 2551 suicides entre janvier et juillet, contre 59 morts du COVID, et la situation économique est telle que la liste des suicides ne peut pas manquer de s’allonger. Était-ce prévisible ? Dans l’affolement des décisions prises contre ce virus qu’il n’est pas question ici de nier, avait-on envisagé de telles répercussions ?

Chez nous, on assiste à une flambée de la pauvreté telle que selon le Secours Populaire, de nombreux rideaux dans les quartiers restent tirés toute la journée. Non pas que les gens soient partis en villégiature. Non. Mais ils ont si faim, ils sont si honteux d’avoir faim qu’ils ne sortent plus, ils n’ont plus le courage de voir le jour. Après le confinement, ils vivent la claustration. D’ailleurs pourquoi sortir ? Il n’y a pas de travail, et pour les jeunes en particulier, pas d’aide sociale non plus. Les faillites ont augmenté en flèche, ainsi que les décompensations psychiatriques, les suicides et les actes de violence. A Crosne, ma petite ville, j’ai appris que la banque alimentaire distribuait de la nourriture pour 250 familles, mais qu’elle allait devoir fermer ses portes faute de salle adaptée au COVID. Je sais que je vais croiser des gens qui auront des crampes au ventre et j’en ai mal au cœur. Notre face à face avec la responsabilité est désormais à notre porte.

Le Covid n’est pas seul en cause. Si on regarde aussi les catastrophes dues aux guerres et au réchauffement climatique, il est clair que notre modèle économique, dans le sens premier du mot qui signifie ‘gestion de la maison’, a failli. Quels que soient notre courage et notre désir d’apprendre, nos actes sont insuffisants, nous sommes comme entraînés par ce que nous avons tous créé. Cette situation qui nous prive plus ou moins gravement de liberté nous montre que nous sommes en mode de survie plus que de vie, et nous barrant les voies vers l’extérieur, elle nous accule vers l’intérieur de nous. S’il faut découvrir une solution et si dehors nous n’en avons pas trouvé, il faut un retournement. Allons dedans, et au lieu de rester d’horizontaux cloportes, essayons la verticalité – qui n’empêche pas l’action horizontale bien sûr. Qu’en pensent les traditions ? Permettez-moi un petit détour de ce côté pour mieux nous ramener à notre sujet dans une autre perception de la responsabilité.

Les bouddhistes placent tous les événements que nous décrivons, tout ce qui se passe dans le monde, à l’intérieur de la roue du samsara. Ils disent que notre seule responsabilité intelligente est de chercher à sortir de là. Pourquoi ? Parce qu’en cherchant simplement à nous déplacer à l’intérieur de cette roue que caractérisent la souffrance, l’impermanence et la mort, nous n’y échapperons pas. Le bonheur n’est pas possible dans la roue car la roue représente un extérieur que nous ne maîtrisons pas et qui même heureux, ne durera pas. La roue ne peut offrir que du provisoire et du non maîtrisé. Fermons plutôt les yeux, disent-ils. Que se passe-t-il ? Nous rencontrons si nous nous apaisons, un espace sans forme, sans temps, et pourtant là dedans, nous ne nous sentons pas sans vie. C’est l’espace de la conscience, un océan d’amour, qui nous entoure et qui nous constitue. Si nous parvenons à le découvrir, disent-ils, nous découvrons que nous sommes la totalité de cette conscience universelle en plus de notre conscience localisée, individuelle qui porte notre nom.

Notre conscience individuelle, quand elle est dans son état habituel, est en mode fermé et nos responsabilités sont limitées par les limites de la matière. Quand notre conscience est ouverte, elle perçoit cette énergie de vie et y participe. Les êtres qui ont réalisé cette mutation nous transmettent que nous sommes comme des cellules d’un même organisme : l’univers entier. C’était le sujet du film Matrix.

Nous plaçant à la source de cette information, notre responsabilité devient absolue. Jugez-en : nous partageons cette énergie d’intelligence et d’amour qui a créé le monde et qui selon les découvertes actuelles, le recrée des milliards de fois à chaque seconde. Comme on efface un tableau pour permettre une nouvelle information, nous pourrions même envisager de profiter de ces instants de blanc pour recréer l’univers dans son ensemble. Enfin, nous… Qui nous ? Il me semble que le défi actuel est de nous trouver.

La Bible elle aussi a bien cherché à nous en informer. Elle nous a appris dès sa première page, que nous avons été créés à l’image et ressemblance de Dieu. Alors nous, nous avons ramené ça à nos dimensions et traduit à contresens, en faisant un dieu à l’image de l’homme, de préférence vieux, barbu et sur un nuage… Mais la science actuelle a redonné sens à l’information première. Dieu n’est pas comme nous, c’est nous qui sommes comme sa manifestation visible : l’univers. Nos atomes sont comme des systèmes solaires, leur nombre est cosmique, et l’essentiel de notre corps est fait comme lui de vide.

Non seulement nous sommes comme lui, mais unis à lui. Du coup, nous sommes Un, unis par le vide dont nous sommes remplis et qui nous relie tous d’un bout du cosmos à l’autre. La physique quantique nous dit de ce vide qu’il est plein : vibration, information. Il n’y a donc plus des trilliards de trilliards d’objets séparés, divisés et potentiellement hostiles, mais un seul ensemble intelligent et cohérent dont chaque corps est une cellule. Toutes les traditions se sont échinées à nous transmettre cette information avant que la science ne nous en avertisse. «  Le Seigneur est Un », disent par exemple chez nous les Hébreux, et l’Islam abonde : « Il n’y a de Dieu que Dieu. » Un seul. De ce fait, qu’on l’appelle Conscience, ou Grand Esprit, ou Dieu, Jéhovah ou Mahomet, ou encore Intelligence supérieure, ou simplement Ciel, peu importe le nom de cet Un : on ne peut pas se tromper, il n’y a que Lui.

S’il n’y a que Un, et non pas des myriades de formes séparées, même pas de Deux, alors les conséquences sont énormes et renversent totalement notre vision du monde et en particulier l’emplacement de notre responsabilité. S’il n’y a que Un sans Deux, plus rien ne peut être extérieur à nous. Tout est intérieur. Le moindre souffle de chacun concerne tout le monde : les hommes, les animaux, les plantes et les pierres. Et même les étoiles et tous les objets célestes. J’ai dit que chaque souffle concernait tout le monde ? Non, chaque souffle nous concerne, nous, seulement nous, parce qu’il n’y a que nous dans notre diversité. Tout acte contre qui que ce soit serait une responsabilité que nous prendrions contre nous-mêmes. En agissant comme des cellules séparées du tout et qui n’en feraient qu’à leur tête, nous agirions comme des cellules cancéreuses. Dans notre inconnaissance de cette possibilité, c’est ce que nous sommes d’ailleurs devenus. Le cancer de la terre.

Saint Paul a utilisé pour nous aider à saisir cette dimension, la comparaison avec le corps. Notre œil et notre pied n’ont rien à voir : ni dans leur forme, ni dans la matière dont ils sont constitués, ni dans leur fonction, ni dans leur place dans le corps. Et pourtant ils sont unis en nous. Le pied ne marche pas sans injonction du cerveau, et l’œil ne voit pas sans ordre, personne n’est supérieur à personne. Quand le pied avance, il a la responsabilité de faire avancer tout le reste du corps. Et quand l’œil voit, il voit pour tout le corps. Nous, nous avons peur des gens différents de nous. Mais c’est comme si l’œil avait peur du pied…

Lorsque nous prendrons tous conscience de cela, nous serons collectivement responsables, puisqu’il n’y a pas de séparation dans le Un. Plutôt que collective, disons que notre responsabilité sera universelle, ou selon la langue des oiseaux qui découpe les mots en plus petites unités de sens, unie vers Elle. Elle, l’Unité. Le réseau inextricable des causes et des effets, des interdépendances et des responsabilités inconcevables deviendra simplement du même ordre que le fonctionnement des réseaux de notre corps… Il deviendra impensable de poser un acte égoïste et séparé parce que ça n’aurait simplement aucun sens.

Si nous décidons d’adhérer à cette vision du Tout en Un, y aura-t-il des avantages avant que nous touchions cette étape de mutation ? La réponse est Oui. Je n’en donnerai qu’un exemple. Plus nous nous en approcherons, plus ce que nous découvrirons deviendra intéressant. Cela prendra au fur et à mesure une intensité plus grande que le monde extérieur des formes et des objets, des histoires et des pandémies et cela nous libérera de son emprise malheureuse, de son emprisonnement même. Or cette emprise ne sert à rien ni personne. En ce moment, le monde extérieur nous paraît plus réel que le monde intérieur et pourtant nous ne pouvons pas exercer sur lui de véritable responsabilité. Sur notre monde intérieur non plus. Si nous sommes malades, le miracle est-il à notre portée ? En découvrant des bribes de cette dimension de créativité et de joie absolue, nous nous offrons et nous offrons au monde de l’air pur puisque nous sommes Un.

Alors, pouvons-nous nous appuyer notre responsabilité focalisée pour rencontrer l’illimité ? La réponse est oui. Comment ? Les conseils abondent, mais ne nous cachons pas que s’il faut vivre la mutation du cerveau en conscience, de l’ampoule à la Lumière, et des émotions à l’Amour inconditionnel, de l’impuissance au miracle, de la partie au tout, nous ne pourrons pas y arriver tout seul. Du reste, dans cette perspective, cette expression ‘tout seul’ n’a aucun sens. Alors écoutons les conseils pour au moins nous diriger dans cette direction. Il relèvera de notre responsabilité de les appliquer. Le conseil que j’ai trouvé dans la Genèse rejoint celui de toutes les traditions anciennes et celui des coachs de notre temps, c’est celui-ci : « Rentre en toi-même, » ou en termes plus actuels, ‘médite’.

Leikh leikha, « va vers toi, pour toi» dit Dieu à Abraham. La consigne dans son entier est celle-ci : « Quitte ton pays, ta parenté et la maison de ton père, et ‘va pour toi, vers toi’ vers le pays que je te montrerai. » Voyons plus précisément quel coaching cette phrase nous offre.

Premièrement, il faut quitter. Quand ? Dès qu’on est appelé, quelle que soit la forme de l’appel. Certes, l’heure d’arrivée n’est pas indiquée sur un tableau lumineux comme dans les gares et aéroports, et l’injonction « va », comme « Suis-moi » n’indique pas la durée du trajet. Mais par contre l’heure du départ est incontestable : c’est maintenant. Quand tu entends l’appel, là, juste là, tout de suite. Et ne t’avise pas de regarder en arrière : il est impossible d’aller dans deux directions à la fois.

Deuxièmement, que faut-il quitter ? Le texte est radical : « Quitte ton pays, ta parenté et la maison de ton père. » Donc quitte tes géniteurs de chair et la zone du connu, de l’aimé : ta famille, tes copains, ton boulot si tu l’aimes, ton bistro et tes jeux vidéos, ton quotidien. De plus, sachant que le père d’Abraham était un fabriquant d’idoles, cette injonction signifie aussi : quitte aussi toutes les croyances de ta famille, sa façon d’envisager le monde.

Approfondissons. A quel éloignement de nos pères et mère sommes-nous disposés ? La plupart du temps, il ne s’agira pas de leur tourner le dos et de les abandonner, et cela pour une raison simple : ce serait inopérant. Nous pouvons en effet nous tenir responsables de leur bien être et prendre soin d’eux dans leur vieillesse comme ils ont pris soin de nous dans notre jeunesse, mieux qu’il ne l’ont fait peut-être ! tout en prenant nos distances. Et a contrario, on peut avoir rompu avec nos parents et pourtant rester ficelés dans les mêmes fonctionnements qu’eux… Commençons donc par un effort de neutralité objective. Comment se comportent-ils ou se sont-ils comportés ? Quelles sont ou étaient leurs qualités, leurs défauts, leurs mécanismes de réactions ? Comment ont-ils pris leurs propres responsabilités ? Puis tournons notre observation vers nous. Comment sommes-nous ? En quoi leur ressemblons-nous ? Est-ce que nous en sommes profondément satisfaits ? Ensuite viendront les conséquences de notre évaluation. Quelles décisions sommes-nous prêts à prendre, quels changements allons-nous effectuer ? De quelles loyautés familiales allons-nous nous désolidariser ? Mourrons-nous de la même maladie ?

Élargissons notre réflexion aux valeurs patriarcales en général et précisons intérieurement ce que représente pour nous dans cette optique ‘quitter son père’. Quelle posture sur le pouvoir, la politique, la société et la virilité sommes-nous prêts à remettre en question ? Et puis, passons à maman. Que signifierait pour nous l’ordre de quitter notre mère ? Apercevons-nous pour commencer qu’elle n’est pas nommée, sans doute cachée derrière le père ou incluse au milieu des cousins et tontons de la parenté. Et profitons-en pour prendre conscience de la place – ou de l’absence, des valeurs féminines dans notre vie… Y a-t-il lieu de corriger en nous un déséquilibre entre l’homme et la femme, le yin et le yang ? Qu’on soit homme ou femme, y a-t-il lieu d’agir différemment envers les femmes en général ?

Il faudra aussi trouver en quoi concrètement nous devrons démontrer notre libération intérieure, en apportant des changements à notre quotidien. Qu’est-ce qui est répétitif, mécanique dans nos journées ? Qu’est-ce qui nous rattache à de vieilles habitudes sans sève ? Quels comportements, modes de vie, emploi du temps sont directement inspirés de la « maison de nos pères »? Qu’en est-il de nos humeurs ? Très prosaïquement et concrètement : comment allons-nous gérer nos temps d’écran, temps de transport, notre alimentation, nos habitudes sexuelles ? Ces changements peuvent être en effet très intimes. Un de mes amis se tient de plus en plus mal. Comme je lui en faisais la remarque, il m’a répondu : « On est tous comme ça dans la famille en vieillissant .» Et alors ? Tenir debout, n’est-ce pas un beau chantier ? Nos chantiers, prenons-en conscience, ne sont pas égoïstes et personnels, puisque nous sommes reliés.

Si nous ne sommes pas entièrement satisfaits de notre existence, alors que notre programme originel est l’union avec la satisfaction même, cela signifie que nous devrons poser de nouvelles bases et nous quitter, rompre avec ce vieux ‘nous’ que nous commencerons à percevoir comme un vieux fatras. Parce que sinon, les mêmes causes produiront les mêmes effets, avec leurs conséquences incalculables et invisibles. Nos vieilles pensées attireront de vieux comportements et la répétition de vieux schémas. Et nous avons vu où cela nous a menés.

On la retrouve donc là, notre responsabilité, dans l’analyse des changements que nous voudrons apporter et le courage de la mise en œuvre. Nous en répondrons devant nous-mêmes à l’heure où nous serons trop vieux, faibles et malade pour les entreprendre. Alors, avant qu’il ne soit trop tard, il faudra nous alléger, nous délester de nos habitudes inadaptées et en créer d’autres qui nous correspondent. Et dès que nous avons décidé un changement, les aides arrivent puisque nous sommes un. « Quand l’élève est prêt le maître arrive, » dit l’adage. Comme nous sommes tous uniques, cette aide prend des formes différentes pour chacun. Pour ma part je remercie ici, entre d’autres remerciements, maître Mantak Chia qui par son enseignement me permet d’approcher et de partager ce que j’ai compris du Tao.

Leikh leikha, va vers toi. Au fur et à mesure de nos libérations, nous irons à nos retrouvailles sans que ce soit compliqué. Dans la vie quotidienne, nous rencontrerons simplement nos aspirations naturelles. Prendre soin de nous et de nos besoins, ne pas manger ce que nous n’aimons pas, ne pas vivre avec qui nous nous sentons mal etc deviendra naturel. Ce sera une libération énorme  car le manque d’amour et de respect pour nous-mêmes sévit depuis des siècles et interdit l’amour et le respect d’autrui et de la terre. Il a atteint chez nous les sommets de la névrose dans un succès de librairie resté au hit des ventes pendant 4 siècles en Europe : L’imitation de Jésus Christ. «  Rien ne m’est dû, Seigneur, que les verges et le châtiment car je vous ai grièvement offensé ! » Ce message mortifère travaille dans notre héritage et il est de notre responsabilité de le déraciner, pour nous et pour nos descendants.

Mais comment être sûr que nous ne nous fourvoyons pas sans le savoir ? C’est prévu. Le coaching dit : « Va vers le pays que je te montrerai. » Y a qu’à suivre… Mais, si le Je est sans forme, comment le trouver pour le suivre, ? Il faut chercher en nous des branchements pour sentir, voir les balises sur le chemin, ou simplement les savoir. Et ce ne sera possible que si nous décidons de prendre un moment pour ne nous intéresser qu’à ça et nous y concentrer. Nous l’avons bien fait pour apprendre l’anglais ou la mécanique, nous en sommes donc capables. Ensuite, voici une balise simple proposée par Joe DiSpenza. Si nous sortons de notre pratique différents de notre état initial, nous aurons agi. A l’inverse, si nous nous levons exactement dans le même état qu’en nous installant, c’est raté. Il faudra recommencer !

Cette science que nous pouvons décider d’apprendre, solidaires avec nous-mêmes, elle se découvre dans plusieurs chemins dont celui la méditation. Aujourd’hui, les neurosciences invitent même les rationalistes à tester la méthode et ses résultats car on a analysé les ondes de méditants dans des encéphalogrammes. Lors de notre état habituel quand nous sommes éveillés, notre cerveau fonctionne en onde bêta, le leur aussi. Mais si on entre à l’intérieur de soi et qu’on se relaxe, le casque à électrodes se met à enregistrer des ondes alpha qui signent un état de conscience différent.

Il est possible d’aller en méditation éveillée jusqu’aux ondes théta qui caractérisent le sommeil paradoxal et la méditation profonde dans laquelle des changements peuvent survenir dans notre matière. Des chamanes, yogis, pratiquants taoïstes et chirurgiens à mains nues se sont prêtés à l’expérimentation. Ils ont tous montré qu’ils atteignaient ce plan de conscience tout en restant capables quand ils le souhaitaient de vivre en mode alpha. Il n’y a donc aucun danger à entreprendre cette exploration vers nous-mêmes. Elle ne nous prive pas de notre état quotidien, elle n’interdit pas l’engagement et l’exercice des responsabilités habituelles. Elle les complète. Si j’ose dire, c’est une opération interne de déconfinement. Avec un grand D.

Dans le pays des ondes bêta, nous sommes agi, enfermés dans notre personne, dépendants de l’extérieur, l’extérieur étant plus réel que l’intérieur, parfois même le seul réel. Dans le pays des ondes alpha et surtout théta, nous devenons co-créateurs. Ce que nous ressentons est plus vaste, dense et réel que l’extérieur qui devient une réalité relative. Au lieu d’être impactés, nous rayonnons. C’est une question de réglage. Il n’est pas facile à faire et nous devons apprivoiser d’abord un calme et un silence contraires à nos goûts, nos habitudes et même nos possibilités. Mais ça vaut la peine d’essayer. Comme le formulent Les anges des Dialogues : « Chacun de vos pas à travers le vide devient une île fleurie où les autres peuvent poser le pied. »

Enfin, sachons que la difficulté que nous rencontrons sur ce chemin n’est pas nouvelle, qu’elle ne nous est pas réservée, à en juger par le futur de la phrase divine : « Va vers le pays que je te montrerai » et non pas : « Va vers le pays que je te montre juste là. » Voilà qui nous invite à la persévérance et nous encourage puisque après tout, Abraham a traversé. En combien de temps, nous ne savons pas, mais il l’a fait.

La difficulté est que ce pays de Cocagne qui nous sera montré n’est plus de l’ordre des formes. On le rencontre en allant vers nous-mêmes et pas dehors. La question devient : ‘Qui est donc ce moi ? qui suis-je ?’ Elle ouvre un chemin vers une dimension d’auto-responsabilité totale. Car Dieu ne dit pas à Abraham : ‘Va vers moi.’ Il ne court pas le risque de la personnification qui amènerait avec elle l’idée de séparation et renverrait Abraham chez son père le fabriquant d’idoles. Va vers toi, c’est : va vers la vérité universelle du Je suis, ou la deuxième personne n’existe plus. Sens la Présence qui œuvre et guérit tout dans le monde des formes, sans effort, puisqu’il n’y a que l’Un. En somme, Dieu n’a pas besoin de dire va vers moi, puisque va vers toi, c’est exactement va vers moi…

A Delphes, le fronton du temple ne dit pas autre chose. « Connais-toi toi-même… et tu connaîtras l’univers et les dieux ». On voit bien qu’il s’agit d’un autre état de connaissance que celui qui nous fait dire : « Je me connais, si je bois du champagne, j’ai mal au crâne ». Nous reconnaîtrons donc que nous avons suivi les balises si nous nous sentons remplis des qualités du ciel. Paix, joie, amour, espace et absence de peur. Cette émotion ne peut survivre à l’expérience de l’Un. De quoi aurions-nous peur ? N’est-ce pas différent de notre état actuel ?

Alors si notre cerveau et notre cœur prennent la mesure de ces informations, nous comprendrons qu’il n’y a pas de différence entre notre auto-responsabilité totale et la responsabilité générale, infinie, intelligente, que nous sommes invités à prendre pour l’univers et le monde. Nous aurons envie de l’exploration. Puisque les temps nous bousculent, profitons-en. Engageons-nous. Sautons le pas ! Telle est sans doute notre véritable responsabilité, qui n’occulte pas les autres.

 

 

 

 

 

Compassion

Pour la vidéo youtube de cette conférence, c’est ici : https://youtu.be/0Y66MAGO8do (sautez les deux premières minutes qui sont des essais).

Choisir de parler de la compassion, quand j’ai programmé cette conférence il y a plusieurs mois, ce n’était pas forcément une bonne idée pour l’audimat car la plupart du temps nous sommes beaucoup plus intéressés par nous-mêmes que par autrui, surtout si autrui est plus malheureux que nous, surtout si c’est un abruti en trois lettres et encore pour 1000 autres raisons. J’avais donc choisi la formulation « A quoi sert la compassion ?» pour faire miroiter quelque profit, pas d’ordre matériel bien sûr car la compassion amène d’habitude plus de dépenses que de profit. De ce fait, ma réflexion s’orientait vers ces questions : si la compassion sert à quelque chose, c’est sur quel plan ? à qui sert-elle ? Comment ? J’en étais là lorsque l’annonce du corona virus, éclatant dans notre ciel à peu près serein, a rendu la question de la compassion intéressante. Intéressante ? Non, cruciale car nous sommes devenus en passe d’en avoir besoin, ou de devoir en faire preuve, ou les deux. En allant applaudir les soignants deux minutes au balcon tous les soirs, les gens plébiscitaient la compassion pour elle-même. Apparemment il n’y avait donc plus besoin de se demander à quoi elle servait : c’était devenu clair, la compassion, ça sert à vivre ! En un instant, toutes les interrogations, les analyses m’ont directement menée à une seule question vitale : puisque la compassion c’est la vie, en avons-nous, ou non ? En avons-nous assez ? Pour qui ? Quelles qualités aurions-nous besoin de développer pour accroître notre compassion en ces temps difficiles ? Avoir de la compassion, ce n’est pas si facile.

Pour répondre à la question, commençons par vérifier que nous sommes d’accord sur le terme. Arrêtons-nous d’abord au radical : passion. Il vient du latin patior qui signifie supporter, souffrir. Le mot médical « patient » est de la même origine, et le mot de « patience » indique combien peu nous aimons attendre et quelle souffrance cela représente pour nous. La crucifixion de Jésus et les mauvais traitements qui précédèrent ce supplice portent aussi le nom générique de Passion. Il y a de la souffrance dans la passion. L’amour fou se nomme passion. L’étymologie nous soufflerait-elle aussi que la passion amoureuse serait une souffrance, comme toutes les autres les passions ? On retrouve ce radical en grec, sous la forme française –path, comme par exemple dans sym-pathie, em-pathie ou les mots path-ogène et path-ologie ou path-étique… En latin comme en grec, ce radical nous ramène à notre ressenti. Qu’en est-il de la passion quand elle est préfixée ?

Le préfixe cum signifie avec, ensemble. Il pose la question de notre rapport de notre relation avec nous-mêmes certes, mais surtout avec les autres. Pour qu’il y ait de la compassion, il faut que nous souffrions ensemble, avec quelqu’un qui par sa peine-même devient notre proche, notre prochain comme on dit. Il faut donc un déclencheur extérieur à nous : la souffrance de l’autre, qui jouera le rôle du stimulus. Cela passe par un « sentiment pénible » comme dit pudiquement le vieux Larousse de 1914 que j’ai consulté à ce sujet. Ce sentiment pénible met le compatissant en route pour alléger chez l’autre une souffrance qui lui est désagréable à lui. Et c’est donc un profit indéniable et immédiat d’être soulagé soi-même en voyant l’autre souffrir moins. Le vieux Larousse avait une vision pragmatique et intéressée de la compassion…

Encore faut-il avoir gardé en nous les capteurs de ce genre de stimulus, l’espace de ce sentiment qui s’émeut de la souffrance d’autrui et qu’on appelle l’amour. La compassion part du cœur et vole au secours d’autrui dès qu’il en a besoin. Autrement dit, si nous n’avons pas la conscience de l’autre, si nous ne sentons pas que nous ne sommes pas tout seuls sur la terre, il nous manque le préfixe. Dans ce cas il ne peut y avoir de compassion. Et si nous admettons que d’autres existent, mais séparés de nous, sans aucune influence sur nous, nous ne sommes pas non plus ni avec eux, ni ensemble. Les petits enfants pour qui les frontières du corps et les carapaces du cœur et de l’esprit sont encore fines pleurent en voyant un autre enfant pleurer. Ils sont touchés du malheur d’autrui, ils s’en approchent. Eux, ils en ont, de la compassion. Et nous ?

Il me semble que non. Nous, dans l’immense majorité des 8 milliards que nous sommes, nous ne disons pas comme Amma que lorsqu’un seul d’entre ses amis l’appelle du bout de la terre, c’est comme si on lui tirait un poil du bras et qu’aussitôt, elle est avec eux. Nous ne nous levons pas en courant, l’écuelle à la main, pour offrir notre soupe comme le curé d’Ars dès que quelque chose en nous ressent l’appel d’un affamé. Nous ne préférons pas avoir faim pour qu’un autre soit rassasié, ou alors je me trompe ? En vérité, nous sommes tout à fait capable d’ignorer la détresse qui ne nous concerne pas.

Nous regardons la télé au dîner et nous voyons des ourses blanches condamnées avec leurs bébés sur une carpette de glace fondante ou les Syriens en apocalypse et les Yéménites, et les Somaliens, et les Soudanais, et les Congolais, et les Nigérians et près de 156 pays en famine, nous regardons les corps troués par des os, les yeux innocents et fous des enfants torturés par la faim pendant que nous jetons nos restes. Nous savons que des milliers de gens meurent de la faim tous les jours. Nous hochons la tête, et puis nous tournons la page. Nous choisissons le film de la soirée. Pourquoi pas un film d’horreur ? Nos habitudes confuses demandent des émotions alors que l’horreur est à notre porte, je veux dire sur notre terre.

C’est que pour nous protéger de ce « sentiment pénible » décrit par Larousse, nous avons anesthésié nos sentiments, nous avons glissé vers l’endurcissement et remplacé la douleur devant l’insupportable par l’indifférence, l’insensibilité, la dureté, la sécheresse du cœur. Nous avons banalisé la souffrance quand elle touche autrui. Les premiers naufrages de migrants étaient des traumatismes ? Les suivants seront une habitude. Parfois même, si les opprimés protestent, nous en avons peur. Nous érigeons des barricades et des états policiers, nous imaginons que les malheureux en veulent par nature à notre tranquillité, à notre bonheur. Voilà comment l’absence de compassion a la capacité de se muer en hostilité. « Salauds de pauvres, » disait Coluche. Nous soupçonnons le Chinois malade d’en vouloir à notre santé, le SDF nous agace. Nous ne voyons plus en eux que le danger qu’ils représentent pour nous. Au lieu d’aller vers eux, nous nous en protégeons. Pourquoi ?

Parce que dans notre grande majorité, comme notre cœur s’est carapaçonné, cette carapace l’empêche de vibrer l’amour. Disparu le sentiment d’être ensemble, encore moins avec ces gens qui sont loin, avec ceux qui sont différents de nous, avec des animaux. En général, notre conscience n’est ouverte qu’à notre périmètre personnel, nous, nos enfants, notre maison, nos parents, nos amis, si bien que ne concevons aucune interdépendance entre ce qui se trouve en dehors de ce périmètre et nous. Nous ne concevions, plutôt, car tout à coup, le covid 19 est arrivé. Il nous a rappelé qu’il suffisait qu’un malheureux tousse en Chine pour que la planète entière soit infectée et notre vie privée, affectée.

Alors nous nous sommes tous trouvés d’une façon ou d’une autre devant le même choix existentiel sans réussir à l’occulter complètement, comme nous l’avions beaucoup fait. Allions-nous privilégier la peur ou l’amour ? Cette crise qui dure est-elle en train de nous refermer dans l’isolement de quatre murs et d’un masque triple épaisseur comme un papier toilette ? Ou alors est-ce une occasion d’apprendre à aimer, aider le monde comme un seul pays, une seule famille, un seul périmètre « personnel » ? Le corona est-il le caveau ou est-il le berceau d’un nouvelle compassion ?

Nous serions heureux de ce réveil des forces du cœur je pense car quelque chose en nous se languit de l’amour. La preuve en est que nous avons besoin qu’il existe des gens compatissants. Dès qu’on entend parler de l’un d’eux, on crie à l’extraordinaire, on en fait un saint, on accourt. On révère Gandhi, mère Thérésa, le Dalaï Lama, Nelson Mandela ou l’abbé Pierre. Ces êtres nous soulèvent et ils ont suscité à leur suite de nombreux engagements. Les Restos du cœur restent en lien direct avec Coluche par delà sa mort.

La compassion peut prendre en effet de nombreuses formes, mais la base est la même : nous devons être capables d’une part d’empathie. Tu souffres ? Je souffre ta peine avec toi, comme toi. L’empathé (avec un H) souffre dans sa propre personne en se mettant à la place de l’autre, il ressent ce que l’autre ressent. C’est ainsi qu’il devient insupportable au curé d’Ars de manger sa soupe quand il ressent les crampes d’estomac du pauvre du village. L’empathie d’ailleurs est forcément un élément d’ouverture de conscience parce que l’égo s’oublie pour entrer dans la perception de l’autre. L’empathé quitte ses principes, ses croyances et ses propres peurs le temps de sa communion avec celui qui peine. Son esprit s’ouvre et souffle la créativité de l’amour. 

Cette nécessité de l’empathie préalable explique d’ailleurs que la compassion la plus commune soit ce que j’appellerai son degré zéro : nous abstenir d’anti-compassion, éviter de nuire. Puisqu’il s’agit simplement de ne pas faire à l’autre ce que nous ne voudrions pas qu’on nous fasse comme dit le proverbe, plus la chose est facile à ressentir, plus ce niveau de compassion est facile à mettre en œuvre, sans même porter ce nom ! C’est en effet simplement la base des bonnes manières. Je n’aime pas qu’on me claque la porte au nez, je la tiens pour la personne derrière moi. Je n’aime pas avoir la plus petite part de la tarte, je ne la laisse pas à mon voisin, et vu que je n’aime pas qu’on me marche sur les pieds, je fais attention où je mets les miens.

Plus difficile est la maîtrise de nos paroles, même au degré zéro de la compassion, alors qu’il s’agit seulement de ne pas nuire. Par exemple, puisque je n’aime pas qu’on dégoise sur ce que j’aime, j’évite de dire du mal de ce que d’autres pourraient apprécier. Une chanson de Maurice Chevalier, célèbre en son temps, disait à peu près la même chose : « Si vous n’aimez pas ça, n’en dégoûtez pas les autres. » Cela implique de laisser à autrui un espace, son espace vital et de ne pas le polluer par nos propres opinions.

Or, si j’en juge par moi-même, il nous est presque impossible de ne pas avoir d’avis sur tout : sur les gens qui nous sont proches et globalement sur nos congénères, la société et jusqu’à la propreté des caniveaux. Tant que nous gardons le silence et que nous n’agissons pas de façon à marquer notre désapprobation, nous sommes dans le début de la compassion en évitant de faire subir à l’autre ce que nous ne voudrions pas qu’il nous dise. Mais il est rare qu’on s’y tienne. Tôt ou tard, là comme pour le reste de notre endurcissement, notre jugement d’autrui devient un laisser-passer de malveillance, le nombre d’appels de dénonciation à la police pour non respect du confinement en témoigne.

Dans le cadre de l’éducation, il y a bien sûr une sorte d’obligation de nous mêler de la vie de nos enfants pour les élever de notre mieux. Hélas, notre éducation peut rapidement quitter le cadre de la compassion, voire de la bienveillance. Par exemple, il faut à un moment enseigner l’ordre, genre : « Range tes jouets maintenant », mais nous pouvons aussi avoir une idée sur la façon de le faire où nous outrepassons le territoire enfantin. En jugeant méchamment l’enfant dans son expression alors que nous n’aimons pas être jugés nous-mêmes, nous nous montrons incapables même de ce degré zéro de la compassion qui s’arrête à l’absence de nuisance.

Car dans ce cas, prenons conscience que, même si nous n’agissons pas dans une intention malveillante, notre parole a un impact négatif sur le développement de l’enfant. Quand j’étais prof, cette habitude des parents de se mêler de tout exaspérait les ados. Je me souviens d’une rédaction dans laquelle ils devaient leur rédiger un mode d’emploi à l’usage de l’adolescence. Nous avons bien ri en découvrant en creux les travers de leurs parents. A part de continuer à les appeler Mon chéri en public comme quand ils avaient trois ans, il s’avérait que ces parents étaient accablés de nombreux défauts : Avoir un avis (défavorable bien sûr) sur le genre de musique qu’ils écoutaient, sur leurs goûts vestimentaires, sur leur vocabulaire et même leurs expressions favorites, sur leurs émissions préférées, j’en passe et des meilleures. Il était clair que certains adolescents ne se sentaient pas reconnus et vivaient dans la certitude d’être incompris et solitaires. Leurs parents je pense ne s’en doutaient pas et c’est un point important.

En effet, après l’empathie, nous touchons ici une deuxième condition à l’exercice de la compassion : le degré de conscience ou de lucidité que nous avons de nos actes. Il est évident que dans la grande majorité des cas, nous évitons de causer consciemment du tort aux autres, au moins à nos enfants et aux gens que nous aimons ! Mais si nous ne nous en rendons pas compte, qu’est-ce qui nous empêche de nuire sans intention de nuire ? Qu’est-ce qui nous empêche de l’ignorer une fois notre méfait commis ? La compassion comme absence de nuisance dépend donc du degré de conscience que nous avons des choses et des autres. Moins on est conscient, plus on fait du mal sans même nous en rendre compte. En un mot, plus nous sommes inconscients, plus nous sommes malfaisants.

On le voit partout. La majorité des hommes qui battent femme et enfants le font sous l’emprise de fragilité psychologique, de l’alcool ou de drogues qui les séparent de la conscience de leur famille et de celle de leurs actes. La majorité des soldats ont été embrigadés et conditionnés pour qu’ils ne se sentent pas ensemble avec leurs ennemis, avec leur cible, mais si différents d’eux que l’ordre donné ait plus d’importance qu’une vie, sans qu’aucun doute les effleure. Le colonialisme a dévalorisé les nègres au point de les donner à voir et à palper à l’exposition universelle de 1889. Celle-ci était pourtant censée prôner la liberté, l’égalité et la fraternité pour le centenaire de la révolution, mais presque personne n’y trouvait à redire : c’était une devise valide intra-muros, nous n’avions pas conscience que pour être juste, elle devait être universelle. La torpeur de notre conscience est donc un obstacle majeur à la compassion, pire : c’est le lit de la malfaisance.

Nous sommes tous concernés, et je vais vous en donner deux exemples très différents. Il y a un domaine par exemple où nous faisons preuve d’une hostilité aussi active que non consciente. Nous aimons la viande ou le poisson. Nous savons que pour cela nous devons tuer, alors que nous-mêmes, nous avons peur de mourir. Que dis-je, mourir ! Nous avons même peur des agressions, il n’y a qu’à demander aux vendeurs de portes blindées ou au lobby des armes. Il n’y a qu’à voir l’arsenal des mesures répressives et intrusives mises en place après les attentats. Il n’y a qu’à voir les dérives du confinement et des amendes répressives. Il ne nous échappe donc pas que 1) nous devons tuer pour manger de la viande, et que 2) nous aurions peur d’être tués nous-mêmes, ou ne serait-ce que malmenés.

Seulement, notre cerveau ne fait pas la connexion entre ces constatations banales et notre comportement. Nous avons oublié le préfixe cum, cet « avec » nécessaire à la compassion. Ayant la sensation d’être complètement séparés des animaux et ayant creusé un fossé entre eux et nous, nous ne voyons pas ce que notre conduite a de contraire à la bienveillance et la compassion. Cette distance rend impossible l’empathie autant que la prise de conscience. Qui de nous ressent devant une tranche de saucisson que le cochon avait une vie avant d’être traversé par notre cure-dent ? Le commandement des tables de la loi « Tu ne tueras point » s’invalide dès qu’il ne s’agit plus de l’être humain. Je ne juge pas ce que nous faisons, j’ai mangé des kilos de viande depuis ma naissance et je ne suis pas devenue vegan, mais il devient urgent de voir lucidement ce que nous faisons, d’autant que nos conditions d’élevage deviennent de plus en plus inhumaines. Ouvrir notre conscience, ne serait-ce qu’un peu, ne serait-ce que pour choisir moins ou différemment notre viande devrait être possible et un entraînement à la compassion.

Dans tous les domaines, cet effort de lucidité sur nos actes, ce qui les motive et leurs conséquences, examinés avec les lunettes de la compassion me paraît important. J’ai même dit urgent. Pourquoi ? Parce que cette sorte d’anti-compassion que nous mettons en œuvre négligemment, elle est celle de la cour des petits. Dans la cour des grands, on détruit à grande échelle, on fait la guerre, on déforeste, on affame et on écrase. On gagne de l’argent, on trafique, on joue et on s’amuse, on pille et on se fiche de ce qu’on fait. On pratique l’anti-compassion à tire-larigot, les victimes se chiffrent par dizaines de millions, dans tous les genres de la vie. Les êtres humains bien sûr, et aussi les animaux dont en moins de cinquante ans les trois quarts des espèces se sont soit effacées, soit sont en voie de disparition. Et encore les plantes et les arbres, et même la terre qu’on brûle et qu’on fragmente sans un soupir.

Les auteurs de cette destruction sont-ils différents des autres ? Pas du tout. Nous partageons avec eux à peu près la même inconscience, donc la même absence de compassion. Alors quelle différence entre eux et nous ? Ils ont plus de pouvoir et plus d’imagination que nous pour savoir comment s’en servir.

Après notre régime carnivore, voici un deuxième exemple quasiment universel, dans lequel nous sommes des handicapés de la compassion, la plupart du temps sans en avoir la moindre idée. C’est notre attitude envers notre propre personne. Charité bien ordonnée commence par soi-même dit le proverbe. Quoi ! La compassion c’est être égoïste alors ? Que voilà un beau paradoxe ! Non, il ne s’agit pas de prôner l’égoïsme et d’emporter pour nous tous les rouleaux de papier toilette à la première rumeur de confinement ! Il est question dans le proverbe de charité, c’est à dire d’amour pour les malheureux. Il existe une part malheureuse en nous qui a besoin de notre compassion, mais souvent, nous ignorons notre moi souffrant.

Sans remonter aux souffrances enfantines, examinons comment nous nous traitons maintenant que nous sommes adultes. L’auto-compassion consiste d’abord à ne pas nous causer de tort, il nous faut donc là comme ailleurs, avoir conscience de nos actes et de nos propos envers nous. Sommes-nous sûrs de nous abstenir de nous nuire ? Nous abstenons-nous d’écarter nos plaintes,  des addictions et autres mauvais traitements ? Tenons-nous compte des appels de notre corps ? J’ai bien peur que non.

Par exemple, nous l’ignorons au point de lui cogner le pied dans la porte, de lui couper le doigt avec l’aubergine. Il n’a plus faim mais nous reprenons une assiette, il a sommeil mais nous le laissons devant le film, il veut faire pipi mais nous lui disons que ça peut attendre et ensuite nous poussons sur sa vessie pour la vider plus vite. Nous lui tirons les cheveux pour nous coiffer, nous lui faisons saigner les gencives pour nous laver les dents, et nous…, nous… De combien de brimades nous rendons-nous coupables envers notre corps jour après jour ? Mais notre attitude est si mécanique et inconsciente que nous ne nous en rendons même pas compte. Et pourtant, si nous étions des enfants à la merci d’un adulte, que dirions-nous qu’on nous remette une platée quand nous sommes rassasiés, qu’on nous empêche d’aller faire pipi quand nous avons envie, qu’on nous tire les cheveux en nous coiffant etc ? Nous qualifierions cela du même nom que les services sociaux : maltraitance.

Quand j’étais petite, il y eut une année sur le mur de la classe une image illustrant deux foies. L’un était rouge et florissant, l’autre dans un état pitoyable et dégoûtant, cirrhotique. Voici les méfaits de l’alcool nous commentait la maîtresse. Pourquoi éviterions-nous de boire un coup si nous ne savons pas les dégâts que cela occasionne ? La conscience en amont permet d’éviter d’entrer dans l’addiction. Récemment j’ai vu une affiche avec deux poumons, conçue sur le même principe. Tels sont les méfaits du tabac, disait l’infirmière. Il n’y a pas que les addictions physiques par lesquelles nous nous nuisons sans conscience de le faire.

Ce que j’ai dit du corps pourrait fort bien être dit du reste de nous. Il y a toutes sortes d’addictions de l’excès de travail à l’excès même de dévouement… Qui n’a jamais vécu des épisodes de marche ou crève sans la moindre empathie ? De combien d’auto-jugements défavorables sommes-nous victimes ? Il paraît que nous sommes traversés, dans les bons jours ! par plus de cinquante mille pensées, parmi lesquelles plus de 70 % sont négatives. Là-dessus, il en reste plusieurs milliers dirigées contre nous. Tous les jours… Est-ce là de la compassion ? 

Il est donc clair que nous devons nous exercer à plus de lucidité, envers nous d’abord, pour découvrir combien nous devons nous entraîner à la compassion. Car heureusement, s’il faut de l’inconscience pour manquer de compassion, a contrario, la prise de conscience l’éveille. Voilà pourquoi toutes les initiatives qui accroissent la conscience sont des relais de compassion. Alors, reprenons le proverbe « Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’il te fasse », inversons-le et disons-nous : « Ne te fais pas toi-même ce que tu ne voudrais pas qu’un autre te fasse. » Soit, selon la formule lapidaire de Fabrice Midal : « Foutez-vous la paix ! »

Il nous faut donc retrouver l’empathie, développer la lucidité et la conscience ouverte. Ensuite aurons-nous réuni les conditions pour devenir vraiment compatissants ? Eh bien non ! Pour que notre compassion soit réelle, il faut qu’elle soit active, qu’elle se manifeste, ou alors c’est du théâtre. Et sa manifestation nous donnera encore des moyens de nous améliorer nous-mêmes.

Par exemple, nous pouvons être amenés à donner un conseil. Nous en possédons d’ailleurs en général une assez grande réserve que nous prodiguons sans difficulté. Sauf qu’une question se pose : est-ce que nous donnons les bons conseils ? Par exemple, si nous sommes avec quelqu’un en détresse psychologique, sommes-nous d’une plus grande stabilité que celui qui souffre, avons-nous une vision vraiment plus claire de la situation ? Ne serait-ce qu’en reconnaissant notre impuissance et en orientant vers plus avisé que nous ? Un mauvais conseil provoque parfois plus de grabuge que de soulagement.

Si nous voulons être compatissants, il nous faudra donc accepter d’apprendre et de nous former pour acquérir la connaissance adaptée aux situations, et cela dépasse le cadre d’un conseil à donner. Nous voulons soulager la maladie d’autrui ? Commençons par acquérir un savoir médical. Nous voulons soulager l’inculture ? Commençons par nous cultiver. Apaiser les autres ? Attachons-nous à rencontrer notre propre paix. La compassion nous montre donc où est notre travail, qu’il soit interne, sur nos propres faiblesses, ou externe. Dans ce cadre, toutes les crises de la vie et celle que nous traversons ne fait pas exception, toutes les crises sont des opportunités de progrès. Mais on voit que si c’est ainsi que ça fonctionne, la compassion pose un nouveau problème. A savoir qu’il y faut de l’engagement, à commencer par accepter de nous modifier de l’intérieur…

L’engagement est donc une autre exigence de la compassion. Car s’il n’y avait qu’à donner quelques conseils en passant, on s’en tirerait bien. Mais dans la plupart des cas, c’est insuffisant. Or l’engagement demande de la générosité et du courage. Bien sûr, la générosité de la compassion est en grande partie financière et toutes les associations humanitaires le savent bien. La prise de conscience de cette composante devrait d’ailleurs autoriser beaucoup d’entre nous à accepter la prospérité dans nos vies. Cela pourrait nous conduire à réviser certains de nos jugements sur la fortune et à dépister certains de nos comportements limitants. Nous pourrions être riches par altruisme, n’est-ce pas sympathique ? Sans un minimum d’aisance il n’est pas possible d’aider financièrement et la seule vraie question est l’usage qu’on fait de l’argent. Je ne parle pas bien sûr des fortunes si colossales qu’elles en deviennent abstraites, mais ce danger ne menace pas grand monde…

A part la générosité financière, il y a aussi des engagements qui réclament une générosité de temps. Tous les bénévoles des associations qui donnent de leur temps sans compter le savent bien. Aucune association ne pourraient fonctionner sans eux, et cet engagement de temps peut devenir l’engagement d’une vie entière. Il y a aussi les compatissants de l’amitié, ceux qui visitent les malades, qui font des maraudes pour les sans-abris, qui gardent les enfants gratuitement etc. Et puis les compatissants qui agissent ainsi dans le cadre de leur profession. 

La liste des engagements est presque infinie du fait de nos différences, du fait de la diversité des besoins et des souffrances à soulager, et parce que comme on vient de le voir, ils peuvent se manifester au plan personnel ou associatif, ou sur le plan social et politique, ou d’autres encore. Au plan personnel, on partage une partie de sa paye à qui en a besoin. Au plan politique, plusieurs ont œuvré pour que le fait de subvenir à ses besoins ne relève plus de la compassion et de la charité.

En France, même si l’État avait créé une assistance médicale gratuite pour tout Français malade et indigent en 1893 tant la misère était grande, même s’il y eut des hospices pour les vieux qui crevaient dans la rue, on peut dire que la création de la sécurité sociale est l’expression d’une compassion politique. Avec le Covid 19, nous avons entendu parler d’horribles destins, de décès ou de ruines dues aux dépenses médicales aux USA où la couverture sociale est presque inexistante. Notre Sécu est née quelques semaines après la fin de la deuxième guerre mondiale dans un contexte économique détruit par la guerre mais dans un besoin d’humanité comme un cri de révolte et d’espoir. On peut ranger dans cette compassion d’état l’assurance chômage, la retraite, les congés payés, les congés parentaux… Il a fallu à la source de toutes ces manifestations des gens engagés.

Engagés et courageux. Telle est encore une qualité que nous devons développer en nous pour devenir vraiment compatissants. En effet, la compassion peut amener à s’opposer à une pratique destructrice, quel que soit le niveau où elle existe. Or s’opposer, ça peut être dangereux. Ne serait-ce qu’au plan personnel, la compassion peut amener à contredire et contrarier l’autre. Cela suffit à créer le danger. Au plan politique, tant que notre monde ne vit pas dans la loi générale de la compassion, tant que nous vivons dans un système de clivages raciste ou religieux, dans un système d’exploitation des uns pour le profit des autres, la compassion pour l’opprimé peut devenir extrêmement dangereuse.

Le compatissant prend des risques majeurs. On connaît le sort de Socrate, qui dut boire la ciguë, la mort de Jésus sur la croix. Plus près de nous, on sait combien il a fallu de courage à Mandela ou à Gandhi pour tenir au milieu des épreuves et des emprisonnements. Martin Luther King fut assassiné. Mais c’est tous les jours que des défenseurs du bon droit, des droits de l’homme ou de la femme sont battus, emprisonnés, assassinés et très peu de gens s’en soucient. Guy Béart avait écrit une chanson sur ce thème : Le premier qui dit la vérité, il doit être exécuté. La compassion active ne connaît pas la demie mesure.

Elle va jusqu’au bout quand elle brûle d’amour, puisque l’amour brûle toutes les peurs jusqu’à celle de la mort. Cela se vérifie aussi dans une autre forme de courage, à savoir l’oubli de soi pour le bien de l’autre, juste parce qu’il en a besoin. Quand j’étais enfant, j’avais été impressionnée que Saint François ait embrassé un lépreux à l’époque où on pensait la lèpre plus contagieuse que le corona. Et pourquoi ? Simplement parce qu’il avait été pris de compassion pour le confinement absolu dans lequel on tenait ces pauvres hères. Aujourd’hui, des dizaines de médecins à la retraite qui auraient pu rester tranquillement confinés ont repris du collier spontanément. Et quand on regarde la vie des grands compassionnés on voit bien que cet amour leur a donné une force étrange et contagieuse. Cela leur a permis de traverser les épreuves ou de quitter la vie dans la sérénité et la joie.

De nos jours, cette force de l’amour que seules les religions et certains sages exaltaient autrefois devient un sujet scientifique. Einstein dans une lettre à sa fille publiée récemment donne ainsi son point de vue : « Il y a une force extrêmement puissante pour laquelle jusqu’à présent, la science n’a pas trouvé une explication officielle. C’est une force qui comprend et régit toutes les autres et est même derrière tout phénomène qui opère dans l’univers et qui n’a pas encore été identifiée par nos soins. Cette force universelle est l’Amour. » Puis il conclut : «  Après l’échec de l’humanité dans l’utilisation et le contrôle des autres forces de l’univers, qui se sont retournées contre nous, il est urgent que nous nous nourrissions d’un autre type d’énergie. Si nous voulons que notre espèce survive, si nous voulons trouver un sens à la vie, si nous voulons sauver le monde et chaque être sensible qui l’habite, l’Amour est LA et la seule réponse. »

Quelle réponse ? La réponse à toutes les souffrances. Une réponse si nécessaire que toutes les religions et traditions proposent à leurs fidèles une figure de compassion : de Chenrézi à la Vierge Marie, la liste est longue sous toutes les latitudes. Ces figures facilitent notre connexion à l’amour, ce vide plein qui remplit l’univers, pour reprendre un paradoxe énoncé aujourd’hui par la physique quantique. D’autres se connectent à cet amour compassionné par l’intermédiaire de la beauté, ou simplement en restant fidèles à eux-mêmes et dans une ouverture tranquille, puisque l’énergie d’amour remplit tout, dit Einstein.

Heureusement, parce que la souffrance est universelle. Les guerres, les crises, les famines l’accroissent mais elle est toujours là. Qui d’entre nous n’a jamais souffert ? La bible parlait de la terre comme d’une vallée de larmes et selon le diagnostic radical de Bouddha, la vie en elle-même est souffrance. Du coup, cela commence très tôt et dure jusqu’au bout du bout. La naissance est souffrance, et puis la vieillesse est souffrance, la mort est souffrance. Ce qui s’est passé dans les EHPAD ne l’illustre que trop bien. Entre ces extrémités de l’existence, toute la vie est remplie de souffrance : être privé de ce que nous voulons, être séparé de ce que nous aimons, être associé à ce que nous n’aimons pas, tout ça ce sont des souffrances, dukkha en sanskrit. Bouddha inclut dans ce terme la souffrance physique mais également toute insatisfaction que nous ressentons en tant qu’être humain : stress, angoisse, jalousie, confusion, peur, solitude, ennui etc.

Il nous arrive pourtant d’être heureux. Mais nos bonheurs sont en sursis, entachés d’impermanence parce qu’ils sont conditionnés par divers éléments que nous ne maîtrisons pas. Nous aurons beau nous y accrocher, qui nous dit qu’ils nous resteront ? Notre saisie ne changera rien à leur disparition sauf l’arrachement et donc plus de souffrance encore.

Ces dernières semaines, sans parler des gens qui sont morts ou qui ont été atteints, combien de personnes avec cette pandémie ont vu leurs moyens de subsistance, leurs conditions de vie, leurs projets de vacances, leurs relations familiales ou amoureuses se déliter sans rien pouvoir y faire ? C’est pourquoi ne pas s’attacher au bonheur une fois qu’il s’est approché est un moyen de ne pas trop souffrir si nous devions en être séparés. Les philosophies grecques disaient la même chose. De même, apprendre à ne détester personne nous délivrera de la souffrance si nous devons être associé à quelqu’un que nous n’aimons pas. Ces enseignements de Bouddha sont pragmatiques, nous serons moins malheureux c’est sûr… Mais est-ce cela le bonheur ?

Le bonheur est exempt de peur. Lorsque nous prendrons conscience que la vacuité est plénitude, une plénitude d’amour et de vie, et que nous sommes déjà dedans, nous cesserons de craindre d’y aller à l’heure de la mort. Durant notre vie, la peur de mourir nous ayant quittés, elle aura emmené avec elle la peur de l’autre, et le besoin de l’asservir, de le manipuler, de le tuer. Nous serons guéris de notre inquiétude de vivre, de nos politiques hostiles ou défensives. Oui mais en attendant ? En attendant notre ignorance se languit de compassion. Et nous cherchons des compatissants spirituels.

Notre peur principale étant celle du néant, des lanceurs d’alerte nous informent inlassablement qu’on nous ment, que nous nous mentons, que ce néant est une illusion. Le néant n’existe pas, c’est juste impossible, il n’y a que différentes formes de la vie, qui Est. Ils nous enseignent que nous sommes cela, cette vie. Que nous sommes ce qui passe et ce qui est, matière et énergie. Que nous avons deux jambes et qu’il est inutile de nous obstiner à claudiquer ou à construire des prothèses iatrogènes, en oubliant ce qui ne se voit pas.

Ils s’adressent à tous les terriens de mille façons, souvent discrètes. On les découvre dans les arts visuels, la musique, la philosophie, la science, la religion. Les compatissants ne remplissent pas en général de certificat médical gratuit, ils ne cousent pas de masque. Mais ils chuchotent à nos cœurs, à nos yeux, à nos oreilles, que nous ne sommes pas séparés de l’amour. Non, nous n’en sommes pas séparés du simple fait que c’est impossible : l’amour est l’énergie de l’univers et il remplit tout. Alors où trouver un endroit où l’amour ne serait pas, et où nous, pauvres ne nous, nous serions ? Impossible.

Pour nous aider, chacun à leur façon, ils ouvrent notre conscience à la beauté de la terre : la perfection de la forme d’une feuille, d’un flocon de neige, un tableau de givre sur une vitre, la sculpture laissée dans le sable par une vague éphémère. Le chant de l’oiseau, le souffle du vent, le silence de la nuit. La saveur du fruit, fondant, craquant, suave ou piquant… Et tout cela toujours nouveau, jamais répété depuis des millénaires. On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve, disait Héraclite. Quelle puissance créative ! Et pour qui tout cela ? Pour qui murmure la source ? Dressé contre la falaise, pour qui jubile l’arbrisseau vainqueur du roc ? Et les hommes qui créent de la beauté, du sens, des formes, des sons, des saveurs, d’où leur vient ce souffle créateur ? 

L’amour est là, disent ces compatissants, la joie, la créativité. Il est là pour tout le monde. Cessez donc ce gâchis ! Connectez-vous ! La puissance de l’amour et de l’abondance est infinie, elle se déversera en vous chaque jour et finira par oblitérer toute l’absurdité de la séparation. Cela balayera tout le reste, les peurs et les horreurs. Engagez-vous. Aimez, aidez, travaillez, créez, méditez, transformez-vous pour être plus efficaces et plus heureux. Devenez des êtres de compassion. N’oubliez pas la beauté ni la gratitude qui sont la règle de l’univers. « Je rêve d’un monde où l’on pourrait arrêter le premier venu au tournant de n’importe quelle rue, et se faisant en quelque sorte, du premier coup, son égal par le cœur, continuer avec lui, sans autre étonnement, sa conversation intérieure, » a dit Luther King. « Imagine », chantait John Lennon.

Oui, ouvrons-nous davantage à la force de la compassion car elle ouvre les portes de la joie. Le monde en a besoin.

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