12 janvier 2026

Parler du silence

C’est un paradoxe que de parler du silence puisqu’ils sont à première vue mortels ennemis. Dès qu’on parle, on on lui fait violence, on le rompt. Et inversement, le silence se montre parfois l’ennemi de la parole. Il l’interdit, il la censure, il l’écrase. Pourtant, il arrive aussi que l’un et l’autre se mettent en valeur comme dans une danse où tantôt c’est l’un qui guide et tantôt c’est l’autre. Peut-être même existe-t-il un silence que le bruit ne détruit pas. Silence voulu, forcé, silence sacré, la question qu’il pose est autant politique et sociale que personnelle et spirituelle. On le considère comme une absence, un vide à remplir ou à utiliser, ou alors l’objet de la seule quête qui vaille. Beaucoup d’entre nous vivons aujourd’hui tellement saturés de bruits et de paroles que nous aspirons au silence. Mais lequel ? Suffit-il de cesser de parler pour qu’il advienne ? Quel statut donner à la parole ? En réfléchissant à ces questions, je me suis aperçue que c’était assez simple et quasiment dichotomique : il existe deux sortes de silence et de paroles, ceux qui mènent à la vie, et ceux qui portent la mort. Intéressons-nous à ces différences en commençant par ce que nous en dit l’étymologie.

Selon le dictionnaire d’Alain Rey, l’origine du mot silence est incertaine. Son sens dans la Rome antique est clair par contre et plutôt positif. Cela signifie d’abord absence de bruit, et particulièrement de ce bruit articulé qu’est la parole, et deuxièmement repos, calme, inaction. Le silence s’oppose donc pour les anciens autant au bruit qu’au mouvement et il s’applique indifféremment aux humains et aux choses, aux éléments, à tout. Nous aussi, nous en parlons ainsi. Nous aimons le silence immobile du petit matin avant la première trille de l’oiseau. Et celui de la nuit, celui de l’espace, celui du désert et celui de la haute mer. Silence des cimes et des grottes profondes, rond, calme, sans limite, sans mouvement, qu’aucune parole ne découpe, qu’aucun bruit ne perce. Et puis le bruit ou la parole arrive, éclate dans le silence et c’en est fait de lui. Nous connaissons aussi la réciproque : dans flot des bruits et des paroles, le silence crée la rupture, les sons se taisent avec leur mouvement. Les coachs en communication (comme aussi les profs de théâtre) conseillent d’user du silence pour surprendre et suspendre leur public. En musique, c’est même par le mot de silence qu’on appelle le signe qui marque l’interruption du son. Quand il est plus court, ce silence s’appelle un soupir. Un soupir, un souffle. Le bref silence qui rompt le flux du bruit est une respiration. Et quand il est plus long ? Ce silence en musique s’appelle une pause et nous retrouvons la notion de repos.

Seulement pour que le silence soit bienvenu, il faut en être libre. Il faut pouvoir se taire ou bien prendre la parole. Or celle-ci ne nous est pas toujours donnée, ne serait-ce que par la nature. Le silence alors rime avec impossibilité de communiquer. Ainsi, les bébés (c’est même le sens littéral en latin du mot infans, enfant « celui qui n’est pas parlant ») peuvent sortir du silence mais ils doivent se contenter de cris pour signaler leurs besoins, comme la faim par exemple. Hélas comme il est difficile à beaucoup de comprendre le sens d’un bruit inarticulé, on a pensé jusqu’à une époque très récente que ces cris n’étaient rien d’autre qu’une forme de silence de l’intelligence. Les bébés disait-on, n’étaient que des tubes digestifs dépourvus de sensation et de sentiment. De ce fait, on les laissait crier sans chercher à faire autre chose que de fermer les portes et on les opérait sans anesthésie. Il a fallu attendre les années 70 et les travaux de Françoise Dolto entre autres, pour rendre aux enfants un statut de personne et affirmer que leur incapacité naturelle à organiser les sons ne relevait pas d’une absence de conscience.

Les sourds-muets sont murés aussi par la nature dans un silence qui dure. Ce fut longtemps un enfermement douloureux que de naître dans cette configuration du destin. On imagine quel sauveteur fut pour eux et leur famille l’abbé de l’Epée qui inventa par compassion il y a trois siècles le langage des signes et ouvrit aux muets le chemin des mots. Je me souviens enfant avoir longé maintes fois leur établissement scolaire qui se trouvait sur le trajet de mon école. Les hurlements inarticulés et disgracieux qui s’élevaient au-dessus des murs à l’assaut des passants m’avaient d’abord franchement inquiétée. Puis un jour j’ai vu sortir par le portail des élèves à l’apparence normale qui se sont arrêtés devant la boulangerie pour échanger des blagues sans un son et acheter des viennoiseries. Leur sauvagerie présumée n’était qu’une fantaisie de mon imagination et leurs cris était somme toute une variation des cris de ma cour de récréation. Le signe leur rendait une parole silencieuse.

La parole, verbale ou signée, est en effet essentielle à notre vie car c’est un élément constitutif majeur de la communication entre les humains, du moins dans l’état actuel de notre évolution. Elle nous permet l’expression de nos besoins élémentaires, mais aussi de nos besoins affectifs et de nos idées. Physiologiquement, si on ne peut pas dire « Passe-moi le sel », tant qu’on peut se lever, on peut l’attraper. Mais est-il aussi facile en l’absence de vocabulaire d’exprimer ses attentes affectives, de s’interroger sur ses propres raisons d’agir ? De résoudre un conflit ? De développer la pensée abstraite ? L’usage de la parole et un langage évolué sont paraît-il le propre des civilisations raffinées et inversement l’appauvrissement des nuances de la langue traduit celui des locuteurs. Ce silence qu’on pourrait nommer silence par défaut peut faire de nous des frustes ou des taiseux, enfermés un peu comme les sourds-muets dans une situation de handicap verbal faute de disposer d’assez d’outils du langage. C’est pourquoi Charlemagne, mille ans avant Jules Ferry, demanda au clergé d’ouvrir des écoles gratuites pour toute la population, pour que tous aient un minimum de bagage sans que lui-même ait à débourser un denier.

Il existe aussi d’autres silences contraires à l’épanouissement de la vie dont la nature et la culture sont innocentes. Il s’agit du silence social imposé aux faibles par ceux qui sont en position de force. Il y a deux façons de faire. L’une est sans violence apparente, c’est celle du manque d’écoute. L’autre use de violence et crée la servitude.

Le manque d’écoute rend caduque toute parole. Nous l’employons très couramment et quasi inconsciemment. Il s’agit de laisser parler comme on laisse pisser, d’ensevelir ce qu’on entend sous une bonne couche d’indifférence. Pour l’autre, crier dans le désert n’est qu’une variante de se taire dans le désert : le résultat est le même, la parole comme le silence sont impuissance. On le constate à différents étages de la société et cela s’applique à différents âges avec des conséquences de gravité diverse. Souvent les petits enfants sont obligés de crier pour que les adultes consentent à leur répondre. Plus grave mais tout aussi courante sur notre planète, l’indifférence devant les protestations des jeunes filles mariées de force, des personnes âgées placées dans des Ehpad. L’actualité a mis récemment en lumière (et encore ces jours derniers) le cas de plusieurs femmes assassinées par leur mari alors qu’elles avaient trouvé le courage inutile d’aller déposer une plainte ou une main courante. On sait que le procédé est le même au plan national et international. « Je verrai » disait Louis XIV à ses plaignants qu’il n’avait guère écoutés. Aujourd’hui, les peuples et les scientifiques réclament des modifications dans notre politique énergétique par exemple. On leur consent la parole. On ne leur donne pas l’écoute.

L’autre silence est obtenu par la répression. Plus le pouvoir est absolu, plus il veut le rester, et plus il muselle. « Qu’ils me haïssent, confiait l’empereur Néron chez Sénèque, pourvu qu’ils me craignent. » Dans ce cas, les plus courageux chuchotent. Cette rétorsion de la liberté de parole n’est pas réservée au politique, elle s’applique dès qu’il y a possibilité pour les forts d’écraser les faibles qui dérangent. On connaît l’omerta, loi du silence de la mafia qui rend si difficiles les enquêtes à son sujet. D’ailleurs un proverbe corse affirme : « Garde le silence et le silence te gardera, » soit en termes plus crûs : si tu parles, tu crèves. Dans le même ordre d’idée, il me revient que quand j’étais petite, ma grand-mère m’avait expliqué une statuette des trois singes qui ne voient, n’entendent et ne disent rien, comme une leçon de survie.

Dans ce cadre, prononcer une parole de protestation pour soi, de soutien à autrui ou de dénonciation est un acte dangereux, et Sénèque que je viens de citer finit donc par recevoir de Néron l’ordre de se suicider, ce qu’il fit. D’une façon générale, ceux qui parlent sont persécutés. Tout le monde connaît Julien Assange. Il n’est pas le seul, les tiroirs d’Avaaz, d’Amnesty international ou de l’ACAT sont remplis des noms de ces malheureux. Le silence consenti est bien plus facile. C’est ce que le pasteur Niemöller a résumé dans une autocritique connue que nous sommes nombreux à pouvoir prononcer. Il y analyse les raisons de sa présence au camp de concentration de Dachau, sous Hitler : « Quand ils sont venus chercher les communistes, dit-il, je n’ai rien dit, je n’étais pas communiste. Quand ils sont venus chercher les malades, je n’ai rien dit, je n’étais pas malade, quand ils sont venus chercher les syndicalistes, je n’ai rien dit, je n’étais pas syndicaliste. Quand ils sont venus chercher les juifs, je n’ai pas protesté : je n’étais pas juif… Et puis ils sont venus me chercher, et il ne restait personne pour protester. » Nos silences faits de lâcheté et d’indifférence à ceux qui sont écrasés participent à la non-assistance à personne en danger, et à terme ils sont lourds de conséquences. On peut les ranger comme le silence des opprimés dans la catégorie du silence de mort. En prendre vraiment conscience nous aidera peut-être à trouver le courage d’une parole défendant la vie.

Dans la sphère individuelle ou privée, le mécanisme est le même. Entre nous et nous, dans notre for intérieur, nous connaissons des silences que la partie de nous au pouvoir impose au reste de notre être. Actes, évènements ou même pensées qu’on préfère taire à soi-même comme à tous se retrouvent cachés sous le tapis. Nous faisons preuve d’une certaine habileté dans ce coup de balai pour les souvenir pénibles concernant de petites actions honteuses ou ce qu’on nomme pour plaisanter des grands moments de solitude. Nettement plus grave, l’enfant pédophilé ou martyrisé ne doit sa survie qu’à son silence et plus tard, s’il s’en souvient, il continue à se taire, du moins il continuait jusqu’à très récemment. L’explosion récente des metoo et metoo-incest est donc une révolution de la parole par rapport à la pratique millénaire du secret. Elle n’oblitère pas le passé douloureux et silencieux de la victime mais cette dénonciation est une marque de soutien à l’enfant intérieur et un avertissement aux prédateurs. Les horreurs dévoilées et les témoignages amènent aussi la conscience collective à évoluer vers plus d’humanité. Ici aussi, la parole est la vie et le silence son contraire.

D’une façon générale, depuis le siècle dernier, des études dont celles de la psychanalyse ont montré que ce qui n’est pas dit se fait pourtant entendre. Rien ne s’oblitère complètement dans les oubliettes du temps. Ce qui n’est pas reconnu, prononcé ni assumé agit en silence et traverse les générations. « S’ils se taisent, disait déjà le Christ aux pharisiens à propos du peuple qui l’acclamait, les pierres crieront. » Les pierres de la terre mais aussi les corps, les cellules, les mémoires inconscientes, les comportements. C’est un processus global qui ne touche pas que les secrets honteux. Une enquête médicale que je n’ai pas réussi à retrouver avait porté sur les ancêtres de personnes atteintes de maladies des poumons. Une proportion non négligeable de ces patients avaient eu des ancêtres soumis au gaz moutarde en 14-18. Le silence n’est donc pas une solution de guérison puisqu’il n’est silence que des mots, tandis que le malaise qui se dit par le corps, la maladie mentale ou le comportement reste indéchiffré.

Les tragédies grecques ont souvent montré comment le silence du secret, ou celui du mensonge qui est une forme du secret, est le ressort de manipulations et de drames. L’individu privé de sa vérité est dans une cécité dangereuse pour lui, et pas seulement pour lui puisque nous sommes tous interdépendants. Le mythe d’Œdipe en est une illustration majeure. Je ne résiste pas au plaisir de vous le raconter, même si vous le connaissez déjà ! Un jour donc, dans la campagne, un paysan découvrit un nourrisson suspendu à une branche par les pieds. C’était le fils du roi de Thèbes, qui sur la foi d’un oracle s’en était débarrassé préventivement pour éviter que le petit ne l’assassinât plus tard. Le paysan sauva le bébé et l’offrit aux souverains de Corinthe en mal d’enfants, mais le petit Œdipe n’en sut jamais rien. Tel est le secret, triplement gardé par le roi de Thèbes, par le paysan, par les souverains de Corinthe. Lorsqu’il apprit à son tour d’un oracle qu’il allait tuer son père, Œdipe décida de ne plus rentrer à Corinthe, ce qui évidemment ne changeait rien à l’affaire. Mais l’ignorance ne l’obligeait-elle pas à se diriger dans l’obscurité ? A un carrefour de sa route qui se trouva aussi un carrefour de sa vie, il rencontra un chauffard irascible et orgueilleux. Il s’en suivit pour une priorité une altercation qui s’envenima, Œdipe tua le malotru. C’était son père. Ni l’un ni l’autre n’en eurent la moindre conscience. Ce silence opaque sur l’identité de la victime et sur la lignée d’Œdipe l’amena ensuite à devenir roi de Thèbes à la place du roi qui, forcément, ne revenait pas. On lui donna le pouvoir, il épousa la reine sa mère. Mais ni l’un ni l’autre ne connaissait la vérité de l’inceste. Ils eurent quatre enfants dont Œdipe fut le père et le frère, et Jocaste la mère et la grand-mère, jusqu’à ce que soudain les dieux décident de châtier Œdipe à travers son peuple et qu’ils déclarent la peste dans la ville. A la suite d’une douloureuse enquête, le secret fut dévoilé et la vérité se fit jour. Œdipe se creva les yeux maintenant qu’il voyait et il s’exila. Les Thébains cessèrent de mourir par centaines. Le silence causa la tragédie, la parole délia ce qui pouvait l’être. La mère-épouse se pendit et le drame se reporta sur les enfants.

La conspiration spontanée du secret a mené la tragédie à son terme, mais c’est l’oracle qui l’avait enclenchée au moyen d’informations incomplètes et de silences partiels. La tragédie d’Œdipe nous alerte sur les conséquences de nos silences et elle illustre pour chacun de nous le poids létal que représente l’ignorance de la vérité. Et aussi, en creux, elle illustre le pouvoir des mots. Dans les Quatre accords toltèques, Don Ruiz place en numéro 1 l’accord suivant : « Que votre parole soit impeccable ». Une parole impeccable est d’abord une parole maîtrisée c’est à dire capable de se retenir comme de se donner. Elle a traversé la peur et l’inconscience. Elle est passée au tamis de Socrate, elle est vraie, bonne, utile pour l’autre et pour nous. Elle ne blesse ni son auteur ni son destinataire. Elle n’est ni mensongère ni faussée. Elle est simple et sincère. Les bouddhistes parlent de parole juste. Au contraire de ce qu’on disait des oracles, cette parole est claire. D’ailleurs l’évangile ordonne en Mathieu 5 : « Que votre parole soit oui, oui, non, non. Ce qu’on y ajoute vient du malin. » Sur quoi abonde le proverbe anglais qui place le diable dans les détails.

On comprend donc que selon le Dalaï Lama, le bavardage même soit à proscrire. De plus, selon lui, les paroles inutiles détournent l’attention de ce qui est important et focalisent sur le futile. A l’heure des médias et des réseaux sociaux, la parole se démultiplie et se propage et nous sommes probablement devenus plus addicts à la pensée que nos ancêtres. Nous laissons la télé ou la radio allumée même si nous quittons la pièce ou la maison. Parfois nous branchons le réveil avec la radio. Aussitôt, avant même d’avoir ouvert les yeux, notre attention est attirée par des paroles, jingle ou chansons et notre conscience se trouve happée dehors avant d’avoir réintégré dedans. C’est la guerre au silence, extérieur et intérieur, car non seulement nous le détruisons dans notre environnement dès notre réveil, mais nous n’écoutons que d’une oreille, l’autre étant déjà occupée par nos auto-bavardages. Ou alors, elle dort encore.

Or une parole impeccable appelle une écoute impeccable, une écoute faite pour entendre. Bienveillante et silencieuse, elle n’engage pas seulement la tête mais le cœur si bien qu’elle peut modifier quelque chose chez celui qui écoute. Cette écoute ne double pas le discours de l’autre par les sous-titres de ce que nous en pensons. Elle ne coupe pas la parole pour assener un point de vue personnel. Tranquille et ouverte, elle accueille. Le corps même reste détendu. Elle sait laisser un temps de silence après une phrase. Un coach capitaine d’armée rencontré sur youtube conseille à ses auditeurs de compter jusqu’à dix avant de répondre à un subordonné, pour être sûr de ne pas interrompre sa pensée. Ce procédé tient compte de deux aspects de notre relation au silence. D’abord, celui qui parle en a besoin car cela lui donne une chance d’aller plus loin et l’espace pour le faire, surtout en situation émotionnelle tendue devant un supérieur (quelle que soit la forme de cette supériorité, affective, hiérarchique ou autre). Et d’autre part, compter diminue notre difficulté à laisser place au silence : le comptage le meuble et le remplit.

C’est que, à force de vivre dans le bruit et les paroles constantes, nous avons peur du silence. Nous vivons loin du cœur dans notre tête, nous la surchargeons de pensées si bien que lorsque nous cherchons le silence, que se passe-t-il ? Nous nous trouvons devant cette évidence : il nous est impossible. Dans notre crâne, ça chantonne, ça bougonne, ça marmonne, ça fait même une sorte de brouhaha indistinct quand il n’y a pas de mots. Nous sommes enfermés dans un univers très restreint, le nôtre : nos souvenirs, nos projections, nos commentaires, nos réactions à l’actualité politique ou familiale, nos limitations, nos conditionnements… sans compter les bribes de pensées décousues qui se superposent un instant avant de s’évanouir et d’être remplacées par un autre magma.

C’est comme une obsession de paroles qui se contamine et se superpose à nos sens. On en a parlé pour l’écoute parasitée par nos propres pensées. Et la vision ? Dès que nous ouvrons les yeux, notre regard est bavard. La pensée s’interpose entre nos yeux et la chose regardée. Nous lui donnons-donc au moins un nom, et souvent davantage : une fiche entière d’informations égocentrées et notre commentaire d’évaluation avec son nombre d’étoiles… En un mot nous ne savons pas plus voir silencieusement qu’écouter silencieusement. Faisons le tour de nos organes sensoriels, nous nous apercevons que nous les squattons tous. Goûtons-nous une saveur ? Aussitôt elle est jugée, et classée. Idem pour le toucher ou l’odeur. Si nous rencontrions quelque chose d’inconnu, que se passerait-il ? Nous chercherions à mettre des mots dessus, et à l’étiqueter n’est-ce pas ? Nous émettrions un jugement, un raisonnement qui ramènerait cette chose nouvelle dans des catégories anciennes, connues et analysables, au royaume du cerveau gauche, celui de notre égo.

Dans ces conditions, ce n’est jamais l’autre ou quelque chose de nouveau que nous voyons tel quel, mais toujours une projection de ce que nous sommes. Or qu’est-ce que la projection de nous ? Laissons de côté l’action silencieuse des mémoires inconscientes. Il reste la projection d’un amas de souvenirs d’expériences, de pensées, de croyances et d’émotions qui nous ont fait ce que nous sommes à l’instant de la projection. Je me souviens d’une session de thérapie de constellation familiale qui démontra la chose d’une façon radicale. Le principe de ces constellations est que laissant parler son intuition, on peut participer à une scène relatant un moment d’une vie de quelqu’un en donnant corps à un personnage, sentiment, jugement. Au moment dont je parle, un fils se trouvait dans une violente confrontation avec son père. On fit entrer la colère. Elle se plaça devant le père et s’interposa. Arrêtons-nous ici. Que regardait le fils ? Non plus le père, il était caché par la colère du fils qui ne voyait donc que sa propre projection. Qu’entendait-il ? Rien d’autre que le bruit de sa colère qui couvrait la voix du père.

Par notre bruit interne, nous sommes du passé qui se prolonge et nous ratons ce qui est là dans le présent. Nous ne voyons jamais qu’à travers les lunettes déformantes de notre mental le présent qu’il a modifié (d’ailleurs, mental et mentir ont la même racine latine). Mais comme cette modification n’est qu’un filtre réservé à notre propre usage et non pas la marque d’un pouvoir qui modifierait véritablement la réalité, nous vivons dans une sorte d’illusion, un monde personnel, chacun le nôtre.  De ce fait, nous passons à côté de la vie telle qu’elle s’offre à nous. Nos paroles ne sont donc pas du côté de la vie et nos silences n’existent pas : tout est vampirisé par notre égo. Nous pouvons penser ici au deuxième accord toltèque : « Quoi qu’il arrive, n’en faites pas une affaire personnelle. »

Bigre ! Quel défi pour nous ! Que se passera-t-il si notre personne est réduite au silence ? Nos pensées et nos croyances ont façonné notre personnalité, nous y sommes identifiés, qu’allons-nous devenir si le silence s’installe ? Mourir peut-être ? Lorsque le Christ a dit qu’il fallait renoncer à soi-même, ces paroles énigmatiques et inquiétantes ont mené à des conclusions que Pascal a résumé en trois mots : Le moi est haïssable. Dangereuse formulation, car qui donc va haïr ce moi, sinon un autre moi qui s’appuiera sur la pensée de ce qu’il aura compris ? L’incompréhension de ce conseil a mené beaucoup de gens au long des siècles dans des vies de privations et de divisions internes où l’égo loin d’être amoindri était dictatorial et simplement plus malheureux. Or justement, le renoncement auquel le Christ nous exhorte est celui de notre égo. Il s’agit de faire taire notre personnalité, pour expérimenter le silence de nos conditionnements, de nos limitations, bref, ce que nous imaginons être nous, et pour découvrir le bonheur de notre vrai moi. Alors comment faire ? Au cas où nous voudrions oser l’expérimentation, partons de notre bon sens. Si ce qui fausse la réalité, c’est ce que nous ajoutons par les mots et les pensées aux informations de nos sens, alors il faut nous appliquer à la soustraction. Il faut gagner le silence.

A ce sujet j’ai entendu Krishnamurti raconter une histoire. La voici. C’est l’histoire du diable qui se promène avec un ami sur la terre. Soudain, il rit et se frotte les mains. – Qu’est-ce qu’il y a ? demande le copain. – Tu vois celui-là ? Celui qui vient de se baisser pour ramasser quelque chose ? Eh bien c’est un morceau de la vérité. – Je ne te comprends pas, dit l’autre, ce n’est pas bon pour nous, ça ! – Attends, attends, répond le diable, je vais l’organiser. Organiser, c’est-à dire ajouter à la perception directe et silencieuse la médiation du mental qui va analyser, disséquer, désosser, limiter et ramener dans les cases du connu. Il n’est pas question de s’interdire de penser, ce qui est bien nécessaire dans de nombreuses situations. D’ailleurs les sages ne conseillent pas de tendre vers un encéphalogramme plat, mais il faut aller vers une tranquillité qui n’a pas besoin de gloser ce qui se présente. Et puis ensuite, il faudrait l’intention et l’audace d’y rester.

Comme dans nos civilisations, ce calme est presque inaccessible, il y faut de l’entraînement. C’est précisément le travail de la méditation. Écoutons encore Krishnamurti dans son livre : La révolution du silence (titre que j’ai trouvé particulièrement juste en ce qui me concerne)  : « La méditation est la totale inaction d’une conscience qui voit ce qui est sans les empêtrements du passé. » Si la personnalité liée à la mémoire s’est effacée, elle a forcément emmené avec elle le personnage qui observait. Que reste-t-il ? Selon le mots de Krishnamurti, « une observation sans observateur. » Cette observation ne calme pas seulement les pensées, car il resterait le brouhaha indistinct de notre agitation, mais le cerveau lui-même. Dans ce silence, ce qu’on appelle la personne (c’est à dire nous, dans l’état actuel de notre conscience) ne s’immisce plus entre nous et le reste comme la colère entre le fils et son père dans la constellation familiale. Elle ne crée plus de division entre nous et le monde. Puis, toute chose étant vue – entendue, goûtée etc, sans jugement et sans auteur, l’unité sous-jacente à tout apparaît, il n’y a plus de séparation entre le sujet et l’objet. Il n’y a que de la conscience de ce qui est, dont nous sommes et qui se trouve en nous.

Ici nous avons une réponse à l’inquiétude de notre égo : si je renonce à moi, que restera-t-il ? Eh bien tout. Tout c’est une autre façon de dire Un. Dans cette nouvelle configuration, les piètres jouissances que nous vivons dans notre mode focalisé dans notre personne ne seront-elles pas dépassées d’une façon que l’égo est hors d’état d’imaginer ? Tant que nous serons identifiés et agrippés à lui comme nous le sommes actuellement, nous n’aurons aucune idée de la réponse. Pour découvrir cette autre dimension de nous, il faudra nous déprendre de lui, de nos limites et de nos interprétations, ou selon le mot du Christ, y renoncer. Il faudra quitter l’illusion pour contacter ce qui est. Alors nous saurons si nous sommes d’accord avec Krishnamurti : « La méditation est l’éveil de la félicité. »

Les bouddhistes ont une voie de méditation qui passe par la conscience et la vision. Une autre méthode universelle de méditation nous est donnée depuis longtemps par le judaïsme, elle tient en deux mots : Shema Israël ! qui signifie : Écoute Israël. Soit en 1) Tais-toi Israël, ou du moins, essaye vraiment. C’est à dire n’oublie pas que tu veux écouter, lâche tes pensées qui te ramènent dans ta propre marinade. Il me vient une comparaison. Si nous avons l’intention d’acheter du pain, en général nous y arrivons, même si nous rencontrons des amis avec qui nous parlons, même si une averse nous oblige à nous abriter et même si nous marchons dans une crotte de chien, chaque fois nous revenons à notre intention première sans nous juger. De même, dirigeons-nous vers l’écoute même si nous rencontrons des obstacles divers, distractions, pensées ou émotions et ne nous jugeons pas dans nos arrêts. Ensuite, en 2) n’oublions pas la consigne donnée ailleurs : « Va vers toi-même » et revenons au corps  chaque fois que nous l’oublions, ne nous quittons pas, puisque c’est là que ça vit. Puisque ce sont les oreilles qui écoutent, posons-nous avec elles et restons-y. Amma d’ailleurs donne exactement le même conseil pour tous les sens : sentir et avoir conscience de nos yeux en même temps que de la chose vue.

Ensuite se pose la question cruciale : écouter quoi ? Le premier des dix commandements répond clairement à cette question. Il commande d’aimer le Seigneur de tout son cœur de toute son âme et de toute son intelligence. Or Dieu (donnons-lui le nom qui nous convient, Esprit, conscience, vacuité, le Soi, Je suis, la source) donc, Dieu est sans nom et il est interdit de le nommer. De ce fait aimer Dieu signifie aimer le silence. La question devient donc : comment aime-t-on le silence ? Réponse de pur bon sens : en faisant attention à lui, donc en l’écoutant pour entendre. D’ailleurs le principe est général, comment aime-t-on quelqu’un ? En faisant attention à lui, en l’écoutant dans ses paroles et dans ses silences. Le schema Israël nous donne une précision méthodologique essentielle : il faut s’intéresser au silence avec les oreilles et aussi avec le cœur. Et cela change grandement la situation par rapport à la recherche du silence dont nous parlions tout à l’heure. Car si nous cherchons à atteindre le silence avec l’égo dont le propre est de faire du bruit, nous nous plaçons devant une contradiction qui rend la tâche très malaisée. Mais si nous cherchons une rencontre d’amour, nous changeons de plan. Les écrits des mystiques de toutes les religions se rejoignent là-dessus pour en témoigner. 

Dans les présentations de son livre Écouter le silence à l’intérieur, Thierry Janssen raconte une courte expérience de ce type qu’il vécut grâce à un marteau-piqueur. Il était en train de travailler et se trouvait en retard sur son emploi du temps. Pour ne rien arranger, des travaux dans la rue en bas de chez lui l’empêchaient de se concentrer. Emporté par une nervosité et une négativité de plus en plus grandes, il se rappela de respirer lentement en ouvrant son cœur pour aimer ce qui se trouvait là. Et alors quelque chose s’ouvrit en lui : un silence au-delà de tout bruit et l’englobant. « Je suis devenu silence, et tout était dedans » dit-il. C’était en quelque sorte une écoute sans écoutant sans séparation entre le sujet et l’objet, lui et le marteau piqueur. Ce silence de vie est d’une autre nature que notre silence ordinaire.

Il n’est pas forme, il n’est pas un silence façonné par les ciseaux du son, un silence emprisonné entre deux pensées ou deux mots comme un arbre urbain dans son carré de terre cerné par le béton. Non, il est incréé, il est simplement, comme Dieu se dit « Je suis », quelque bruit qui surgisse au milieu de lui. L’espace n’a ni commencement ni fin, il donne une place dans laquelle se trouvent des objets et que nous enlevions un fauteuil ou en rajoutions un dans notre salon, il n’en est pas affecté, même si le fauteuil est une pure merveille. De la même façon, le silence abrite les sons. Et alors que paroles et pensées ont un commencement et une fin, le silence est l’éternité ou plutôt le non temps. Le temps c’est ça, justement, un commencement qui va vers une fin. Sans temps, que reste-t-il ? Je suis. Que du présent. Dans cette vacuité du silence, ni le mensonge ni l’illusion ne peuvent se glisser, ni aucune des limites du temps ou des objets.

L’humain qui a rencontré ou pressenti cet infini fait du silence son unique quête. Il sait que l’homme ami du silence vit libre, comme un enfant dans la spontanéité d’un présent que n’atteint aucun commencement ni aucune mort. Cet humain-là cherche entre tous les bruits et même dans tous les bruits et tous les phénomènes le silence sous-jacent. Comme les Indiens se saluent d’un Namasté qui signifie : Je salue Dieu en toi, ou encore je salue l’éternel dans ton éphémère, l’universel dans ta particularité, je salue la perfection dans ton imperfection, ce chercheur dit Namasté, je salue en toi le silence dans ta parole, le silence d’où surgit ta parole.

Quelle peut être alors la parole qui prend exactement et directement naissance dans le silence ? C’est un silence fait son, une parole d’autorité devant laquelle la tempête et la mort s’inclinent parce que sa voix a tout créé. On peut rapprocher cela du big bang, ou en français ce « grand boum » qui a surgi du silence. Dans la Genèse d’ailleurs tout commence par une parole : « Dieu dit. » Jean au début de son évangile développe ainsi : « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu. » Il ajoute : « Dieu a fait toutes choses par lui. » Or si on admet que tout, nous, les mondes et les univers, tout est un sans qu’il y ait de temps, ce silence et cette puissance du verbe sont les mêmes aujourd’hui et au commencement. Les implications de cette évidence sont colossales et merveilleuses pour notre monde déchiré. Nous avons vu que notre parole et notre silence habituels peuvent déjà être puissants, alors qu’ils sont passagers. S’ils appartiennent à ce qui demeure, quels seront leur pouvoir ?

 

Vaut-il mieux être une femme?

Vaut-il mieux être une femme ? Vaut-il mieux être une femme que quoi ? Vaut-il mieux être une femme qu’un homme, qu’un poisson rouge ? Vaut-il mieux être une femme que rien ? Optons pour vaut-il mieux être une femme qu’un homme. En comparant la situation des femmes et des hommes, nous aurons des éléments de réponse. Il existe trois types de comparaisons : supériorité, égalité ou infériorité. Alors où est-elle, la femme ?  La pauvre est clairement du côté de l’infériorité, du « sexe faible », du côté « moins » de la pile électrique, et son numéro de sécurité sociale commence par 2. D’ailleurs dans une société de mille femmes et un homme, la grammaire emploiera le masculin, un homme valant plus que toutes les femmes. Pourquoi ce déséquilibre ? Répondre à cette question sur de nombreux plans nuancera notre premier constat. Il y a le plan social, mais qu’en est-il des plans émotionnels, symbolique, énergétique ? Du plan ontologique ? Et si on remplaçait la comparaison par l’harmonie en jetant le vieux monde par dessus bord, qu’en serait-il ?

L’acharnement des sociétés masculines contre les femmes est quasiment universel, du moins dans les traces historiques que nous possédons. De nos jours des milliers d’hommes effacent les femmes comme des ombres noires sous le nikab – ce voile qui permet une fente pour les yeux, ou même sous la burka qui les cachent. Elles ne voient le monde que grillagé comme elles le sont elles-mêmes derrière leur prison de tissu. Qu’il fasse une chaleur torride ou qu’elles soient sur la plage, peu importe, ainsi en ont décidé des hommes au visage découvert et même en bras de chemise. C’est la loi du plus fort et de la soumission qui s’applique à coup de viol, de fouet et d’exécutions. Le viol ou le voile, mêmes lettres, même mot, pas de choix. J’ai lu qu’en Turquie le 8 mars 19, les hommes ont attaqué au gaz lacrymogène les femmes rassemblées en nombre et pacifiquement. En Chine, assassiner un enfant n’était rien du moment que c’était une fille et aujourd’hui en Inde se généralise l’avortement sélectif. Les échographies dénoncent une fille ? A la poubelle ! A ce régime, les villages d’hommes tels qu’on en trouve déjà dans ce pays vont se multiplier.

Mais balayons devant notre porte. Rien qu’en France, une femme meurt tous les trois jours de violence masculine et on ne sait pas combien de centaines de milliers de femmes sont battues car il faut parfois de l’héroïsme pour porter plainte. Ces violences faites aux femmes sont si répandues qu’en 1999, l’ONU a demandé que le 25 novembre y soit consacré. Il vaut mieux ne pas être une femme.

Ce qui ressemble à des actes de haine contre la femme se situe grandement autour de ce qui la différencie visiblement de l’homme : sa sexualité et plus précisément son sexe. Les actes d’hostilité contre la sexualité féminine sont légions. Parlons de l’excision. Pour rappel, l’excision est l’ablation du clitoris, organe génital de la femme semble-t-il exclusivement destiné à son plaisir et qui n’a pas trouvé scientifiquement d’autre justification. Cet organe peut même être activé indépendamment de toute intervention masculine. De quoi le rendre à la fois injustifiable et insupportable à certains hommes… Alors, dites-moi, combien de femmes au monde sont-elles ainsi mutilées ? Non, non… Deux cent millions, selon un recensement des Nations Unies en 2016.

Faisons maintenant dans le corps une petite descente jusqu’au pied. On sait que le pied et le sexe sont reliés dans le vocabulaire et la symbolique. Qui prend son pied prend un plaisir sexuel et si un homme vous informe que vous les lui cassez, c’est autrement dit que vous les lui brisez menu. Ainsi comprend-on davantage la mutilation des femmes chinoises aux pieds torturés. Pendant dix siècles, il s’est agi symboliquement d’interdire aux femmes un plaisir que les hommes ne se refusaient pas, tout en les empêchant de marcher longtemps, donc de sortir et de vivre librement. Encore une question : à votre avis, en quelle année ferma la dernière usine de chaussures pour pieds bandés ? Non ! Non… En 1999, pas si vieux n’est-ce pas ? Au Moyen-âge chez nous, les hommes avaient (auraient) inventé une technique sûre : la ceinture de chasteté. Mettez sous clé comme un vulgaire objet le sexe de votre belle et quittez-la tranquille pour aller au loin guerroyer. Pourvu que nul n’en ait un double, qu’elles aillent ensuite où elles veulent ! N’est-ce pas une solution pratique ? A noter que ces ceintures légèrement modernisées sont utilisées jusqu’à aujourd’hui par les femmes en prévention des viols…

Cette interdiction au plaisir et au déplacement des femmes est une sorte d’obsession à la mesure des fantasmes de beaucoup d’hommes. En Grèce antique, les gynécées se trouvaient au premier étage de maisons sans escaliers pour que les messieurs du rez-de chaussée soient assurés que ces dames restaient bien où on les avait mises tout en jouissant eux-mêmes de toute liberté d’action… Chez nous au 17ème siècle, on a trouvé aussi cette tendance à entraver le mouvement des femmes, tendance déguisée en impératif de mode. Les robes à cerceaux des nobles dames du temps jadis les condamnaient en effet à emprunter celles de leurs servantes pour sortir du château : ce n’est pas partout qu’il y avait des doubles portes !

A de nombreux égards, la majorité des hommes ne sont donc pas la chance des femmes. Et si les maris meurent avant elles, est-ce que ça s’arrange ? Chez les Romains, la position de veuve riche était la meilleure à cet égard car la femme se trouvait libérée du droit de vie et de mort qu’exerçaient sur elle son père d’abord et ensuite son mari. Mais chez les Hébreux, si une femme devenait veuve, elle devait aussitôt être épousée par un membre de sa famille, autant de fois qu’elle pouvait devenir veuve. Ainsi se préservait du côté masculin l’héritage s’il y en avait, et s’il n’y en avait pas, ainsi la veuve échappait-elle à la misère… en l’absence de régime social !!  Avec le temps, la situation des femmes s’est un peu améliorée, mais la méfiance les hommes et du pouvoir envers elles est restée vive.

Dès qu’une femme vivait seule, surtout si elle était un peu marginale ou insoumise, elle était forcément suspecte. Pendant cinq siècles, du treizième au dix-huitième siècle, on les a pourchassées, torturées et brûlées comme sorcières dans tous les pays d’Europe. Ce qui s’apparente à un génocide a tué d’est en ouest et du nord au sud des millions de femmes dont Jeanne d’Arc n’est que la plus célèbre. Il y a fort à parier que nous avons quasiment tous ici au moins une ancêtre brûlée dans nos lignées. Il n’y a guère qu’en Lituanie où, l’église n’ayant assis son pouvoir politique que plus tardivement, il demeure des souvenirs de la culture sorcière, sous la forme de chants et de danses rituelles chargées d’harmoniser la vie, la terre et la féminité, je les ai entendus sur Youtube.

Mais quel crime ont donc commis les femmes ? Principalement celui d’avoir donné le jour à leurs tourmenteurs. On rapporte qu’Agrippine sur le point d’être assassinée par son fils ordonna à Néron le matricide : « Frappe au ventre, mon fils. » Plus radicalement encore, le tort de la femme est détenir exclusivement le pouvoir de donner le jour… La femme crée la vie et la maintient, capable de fabriquer mystérieusement un petit être dans son ventre et de lui fournir, à partir de son corps, sa première nourriture. En outre, son rapport au sang est quasiment intime, elle en perd toutes les lunaisons sans en mourir. L’homme est absolument incapable de l’un comme de l’autre.

Cette différence entre l’homme et la femme était d’autant plus marqué dans la préhistoire que les hommes n’avaient pas repéré, dit-on, le lien entre leur pénétration et la grossesse. La femme était donc cet être étrange et sacré, cet avenir de l’homme que nous chantait Ferrat, qui toute seule pouvait concevoir, mettre au monde et nourrir la continuation de la tribu, de la race. Cette inégalité entre les sexes a probablement eu deux conséquences sur le sexe masculin apparaissant comme le sexe faible : l’effrayer, et le frustrer.

La peur a pris sa source dans le mystère. Ce qu’on ne connaît pas, ce qu’on ne comprend pas fait peur, et plus le mystère touche des domaines importants, plus la peur est grande jusqu’à la terreur sacrée. Or comme il n’y a rien de plus important que de donner la vie et rien de plus vital que de garder son sang, il n’existait pour l’homme, surtout dans les temps anciens, aucune peur supérieure à sa crainte de la femme, sauf son effroi devant sa propre mort. Cela a pu le conduire à une attitude de respect et de dévotion devant la femme. Peut-être la civilisation préhistorique était-elle matriarcale. On a en effet retrouvé plus de 250 statuettes d’ivoire ou de terre cuite représentant des Vénus et presque aucune statuette masculine. Ces femmes sont toutes pourvues de seins énormes, d’un ventre bien marqué, de fesses majestueuses et de grosses cuisses charnues représentant probablement les grandes lèvres. L’exagération des formes est l’expression physique de l’honneur qu’on rend à ce qui est important et développé sur un plan énergétique et symbolique. Bouddha est représenté bedonnant, or c’était un ascète au ventre creux qui faillit même mourir de faim, mais on signale ainsi la puissance de son hara. Les antiques Vénus glorifient donc la puissance créatrice et nourricière de la femme et de la mère.

Les esprits chagrins remarqueront que ces statues inscrites dans la forme d’un losange font une toute petite place à la tête et ça, ça nous amène à l’autre conséquence de la différence entre l’homme et la femme : la frustration, voire la jalousie qui mèneront à la malveillance. Devant le pouvoir mystérieux de la féminité, l’homme a pu se sentir parfaitement inutile et inquiet de l’être. Cette frustration n’est pas seulement physique et psychologique, elle touche sa spiritualité.

En effet, exclu de ce pouvoir de donner la vie, le sexe fort a pu se sentir du même coup exclu de l’action divine. Car ce qui caractérise le divin dès la Genèse et dans toutes les traditions, c’est la puissance de création et le maintien de la création. Dès lors, ce qui relie l’être humain à sa divinité, c’est le pouvoir de créer la vie. C’est un pouvoir sacré et c’est la femme qui le détient. Ainsi la guerre de nos sociétés masculines contre les femmes touche à une guerre contre Dieu et contre la vie.

Elle se livre aujourd’hui contre tout ce qui présente des caractères féminins, comme la terre par exemple. La symbolique relie la terre à la féminité car la terre est comme une mère. Elle porte, elle nourrit, elle console, elle enterre. Les Péruviens la nomment Pacha mama, maman la terre. Or de nos jours on la voit persécutée, éventrée, pillée, exploitée souillée et méprisée comme le sont les femmes humaines. Je n’en prendrai qu’un exemple. La revue La relève et la peste écrit : « Dans des luxuriantes forêts tropicales à Porto Rico, le biologiste Brad Lister a découvert que 98 % des insectes se sont éteints en 35 ans. Cette extinction a provoqué des réactions en cascade sur toute la vie de la forêt, que les scientifiques qualifient d’«Armageddon écologique ». Et je viens d’aller voir La terre vue du cœur, avec Hubert Reeves, qui dresse un panorama de fin du monde de l’extinction de la bio-diversité.

Les hommes ont cherché le pouvoir dans la domination et l’instrumentalisation de la vie au lieu de chercher à la sauvegarder et l’embellir et cela a provoqué des guerres, des monstruosités et des génocides en supprimant le respect essentiel de la vie. Une femme donnant et préservant la vie saurait-elle se résoudre à envoyer mois après mois, tous ses enfants au front, pour qu’ils expérimentent l’enfer jusqu’à ce que les bombes les en délivrent, comme ce fut le cas entre 1914 et 1918 ? Une invention comme celle des camps de concentration, qu’ils aient été nazis, russes ou chinois aurait-elle pu germer dans l’entendement d’une femme en harmonie avec sa féminité ? Et qui peut avoir imaginé la manipulation des enfants soldats jusqu’à la perversion totale de leur âme, ou la bombe atomique comme instrument de destruction massive de tout le vivant ? Qui est capable de mépriser ses descendants au point de déverser des déchets nucléaires qu’on ne sait pas traiter dans les pures profondeurs de la mer et celles de la terre, empoisonnant ses enfants pour des milliers d’années ? Qui a pu mettre en place un système financier et politique qui affame et assassine tranquillement des dizaines de millions d’enfants et d’adultes de par le monde ? Qui par l’exil volontaire jette les êtres humains dans les bras d’une mort probable pour fuir une mort certaine ? Qui ? Pas les femmes, pas les mères. Alors qui ?

Pour rendre à Adam sa politesse initiale dans la Genèse, en tant que femme et mère, je le lui déclare : « C’est toi, Adam, qui a fait ça. Tu as beau avoir menti et triché, tu as beau continuer à tout manipuler par tes paroles tordues, tu n’échapperas pas à l’entière responsabilité de ce que tu as fait en excluant les femmes de la gestion du monde depuis ton premier mensonge. Tu te souviens de la pomme ? Ce jour où tu t’es défaussé sur Eve de votre transgression comme si tu n’avais pas été libre de ta réponse à ta femme ? Non, ce n’est pas Eve qui a écouté le diable.

Tu maintiens que si ? Alors si tu préfères, va, je te le concède, ce péché-là. Mais depuis, ça fait longtemps que c’est toi qui te charges d’écouter le diable, toi, Adam, homme de terre et d’oubli de la vie. Tu veux que je te montre quelques uns de tes mensonges, en me cantonnant à la civilisation judéo-chrétienne qui est la mienne – sinon nous y serions encore demain ? Ne revenons donc pas sur ce péché originel que tu as entièrement rejeté sur la femme pour une culpabilité millénaire et toutes les raisons de l’expiation, une expiation que tu t’es chargé de mettre en œuvre. C’était un coup de maître, on ne pouvait pas faire mieux que lui attribuer à elle seule la chute de l’humanité entière pour les siècles des siècles… Ne proteste pas Adam, y avait-il une seule femme dans le cénacle des Septante, ceux qui ont fixé la forme et le contenu définitif de la bible ? Non, aucune, vous étiez bien tranquilles pour manipuler à votre aise, spolier vos mères et accaparer le pouvoir.

Comme ça ne se discute quand même pas que c’est Eve qui donne la vie sur terre, tu as cherché à lui enlever tout le reste. Après l’avoir écrasée de cette culpabilité originelle, après avoir rejeté sur elle seule le poids de tout le malheur du monde, tu as eu le culot d’aller jusqu’au plan divin  pour contredire la nature au sujet de la maternité : tu as évincé le féminin de l’univers. Où est-il dans le christianisme ? Je vois bien une Trinité, mais il ne s’agit pas du père, de la mère et de l’enfant, tu le sais bien. Vous vous êtes réunis longtemps, les Adam, à Nicée puis à Constantinople, pour fomenter ce dogme du Père, du Fils et du Saint Esprit qui n’apparaît d’ailleurs pas dans les évangiles. Ainsi la procréation terrestre, d’accord, c’était la femelle, mais la création divine, alors là ! c’était une affaire d’hommes… Et voilà, le tour était joué, le féminin sacré, déjoué. L’autorité dite naturelle, c’est toi qui par ce tour de passe-passe la possédais désormais. Ce n’est que huit siècles plus tard que poussés par le peuple, vous avez invité Marie dans la religion et encore, seulement comme la nouvelle Eve pour rattraper la première, pas dans une dimension divine.

Ô Adam, pauvre Adam, vois-tu ce que tu as fait ? Appuyé sur ta ruse, ta supériorité musculaire et ta plus haute stature, tu as pris ta virilité pour un bâton de pouvoir. Asservi à tes pulsions, tu as fait du miracle de la maternité le cauchemar de millions de femmes. Combien en as-tu violé et engrossé, détruit et verrouillé à vie dans l’humiliation ? Et tes malheureuses épouses, réceptacles de ton ignorance et de ton incontinence, condamnées à enchaîner les enfants et les travaux des champs jusqu’à une vingtaine de petits dont elles voyaient mourir la moitié, regarde-les, Adam. Regarde aussi les désespoirs de l’avortement, enténébré de cadavres petits et grands, et toutes les claustrations et les mariages forcés au cours des siècles. Qu’as-tu fait, Adam ? Qu’as-tu fait de l’amour ? Partages-tu enfin cette confidence d’Alfred de Vigny (qui par ailleurs a laissé un journal indiquant le nom de ses levées quotidiennes) : « Après avoir étudié la condition des femmes dans tous le temps et dans tous les pays, je suis arrivé à la conclusion qu’au lieu de leur dire bonjour, on devrait leur demander pardon. » ?

Sans attendre d’excuses, le vingtième siècle a vu le réveil des femmes et leur révolte avec la naissance des suffragettes en Grande Bretagne. Car bien sûr il était impensable que des femmes considérées comme si nettement inférieures aux hommes jouissent de droits politiques, ne serait-ce que du droit de vote. D’ailleurs, leur cerveau n’est-il pas statistiquement plus petit que celui des hommes ? Le droit à l’expression politique était donc leur but, d’où leur nom de suffragettes. Mais j’ai lu leurs méthodes avec étonnement sur Wikipédia. Ces femmes utilisaient pour se faire entendre des armes que j’aurais qualifiées de terroristes. Elles faisaient exploser des bombes (250 paraît-il rien qu’en 1913) jusque dans des lieux sacrés comme des abbayes, ou publics comme un théâtre, elles inventèrent les colis piégés à l’intention des facteurs, tous des hommes. Cette revendication confinait à la vengeance générale contre le sexe qu’on dit  » opposé », en utilisant les mêmes méthodes que ses éléments les plus radicaux.

Il faut reconnaître qu’elles avaient fort à faire, vu que cette hiérarchie des sexes est non seulement la base du judéo-christianisme, mais celle des Grecs et de Romains. Sur le plan mythologique les Grecs ont leur Eve sous le nom de Pandore, femme trop curieuse (ah ! la curiosité féminine, …) qui ouvrit le coffre des fléaux universels qu’on lui avait pourtant ordonné de garder fermé. Cette hiérarchie a même été théorisée comme naturelle dans les mentalités depuis Aristote il y a 2500 ans. Aristote « prouva » que les femmes étaient des créations imparfaites dont l’unique et naturelle fonction était de permettre aux citoyens de vaquer aux plaisirs de l’homme libre… Vingt-cinq siècles plus tard, la guerre de 14 força les sociétés à donner un peu plus de place aux femmes, et pour cause : elles avaient tué trop d’hommes. Les suffragettes cédèrent peu à peu la place au mouvement des féministes.

J’ai eu dans ma famille une grand-tante infirmière de guerre dans le carnage de la « grande guerre », de 1914 à 1918. Elle fut chargée pendant la seconde guerre mondiale de monter et diriger une maternité dans l’Aine, je crois. Elle s’en acquitta de façon exemplaire. La guerre finie, le sexe fort la renvoya illico à ses pansements pour s’installer sur son siège. Elle n’était pas féministe mais soumise, elle en conçut seulement amertume et frustration.

Quand j’étais jeune fille, nous n’avions pas conscience de la situation des femmes et mes copines et moi, nous glosions sur les féministes, leurs violences verbales et leurs excès. Mais c’est par leur combat que l’on peut saluer beaucoup d’avancées dans la reconnaissance de la femme. Du droit de vote en 1945 au droit d’ouvrir un compte bancaire en 1965, à deux victoires importantes que je voudrais saluer ici : l’autorisation de la pilule en 1967 par monsieur Neuwirth, qui a retiré à l’homme l’exclusivité du contrôle des naissances – ou plutôt l’exclusivité de l’absence de contrôle, et la légalisation de l’avortement en 1974, emportée par Simone Veil. Nul ne peut se réjouir de l’avortement, mais à défaut de soutien réel de la société et de la famille, à défaut d’amour, cette légalisation a sauvé des vies. Quel chemin, quand on pense que jusqu’à 1967, la pilule et l’avortement étaient considérés comme équivalents et tous deux passibles de prison et que le dernier procès fait à une femme ayant tenté d’avorter après un viol eut lieu en 1972 !

On pourrait donc à raison conclure ici et répondre définitivement que non, il ne vaut pas mieux être une femme, au contraire. D’ailleurs les Tibétains résument d’une appréciation lapidaire la naissance d’une fille : ils disent sans rire que c’est la preuve d’un « bad karma ». Mais terminer ainsi me laisserait un sentiment de mal-être pour les femmes et pour beaucoup d’hommes aussi. Socialement, il est clair qu’en général, il vaut mieux ne pas être une femme, mais voudrions-nous pour autant être de ces hommes que j’ai décrits ? Voudrions-nous nous battre pour monopoliser le pouvoir ? Pour l’argent ? Pour la domination sexuelle ? Pour le mépris de la vie ? Pour l’inconscience planétaire? Simplement pour prendre leur place telle qu’elle est aujourd’hui ? Ah non ! En vérité, s’il vaut mille fois mieux être une femme, nous refusons d’être des hommes déguisés en femme, soumises aux mêmes pressions et aux mêmes aveuglements qu’eux.

Car s’il vaut mieux être une femme, c’est pour aimer la vie, la donner, la chérir, la fortifier, la protéger. D’ailleurs de moins en moins d’hommes se reconnaissent dans le portrait que j’ai brossé, ils se désolidarisent de ces comportements générateurs de mort qui nous ont mené à l’impasse actuelle. On les voit dans les parcs publics hissant leurs enfants en haut du toboggan, changeant les couches, se penchant au-dessus de leur épaule pour les aider à faire leurs devoirs, babysittant pendant que maman est de sortie. Ou encore ils organisent des concours de nettoyage de décharges sauvages, ils descendent dans la rue, marchant avec les femmes et les enfants pour défendre la féminité, la vie, le climat et les coquelicots. En un mot, ces hommes sont féministes.

Ils ne veulent plus du sexisme qui les condamne à une virilité machiste sous peine d’ostracisme. L’homme certes, naît avec un attribut sexuel l’identifiant comme masculin, mais ce qui a suivi dans le système patriarcal dans lequel nous vivons depuis des millénaires, depuis que Zeus, Brahma et Jéhovah ont supplanté les déesses mères et les esprits de la nature, ce qui a suivi est une construction sociale qui a pesé sur les femmes sans épargner les hommes. Olivia Gazalé, dans Le mythe de la virilité, dit en effet que la supériorité masculine et la virilité sont une fable, une croyance qui non contente d’écraser la femme, a aussi dénaturé l’homme naturel. La virilité considérée comme valeur suprême établit le « virilisme », c’est à dire un système fondé sur l’obligation de la virilité. Et là, c’est pas tous les jours qu’on rigole quand on est un garçon, contraint à la virilité dans tous les comportements de la vie et asservi à son sexe.

Le virilisme ordonne donc un véritable dressage pervertissant la nature. Le petit garçon viril doit garder sa lèvre supérieure rigide, comme disent les Bretons dans Astérix et les Bretons, car s’il exprime sa sensibilité, s’il pleure, il n’est qu’une femmelette… et vu que la femme est déjà un spécimen inférieur de l’humanité, le diminutif en devient franchement insultant. Il y a quelques mois, au parc, une grand-mère consolait encore ainsi son petit fils de trois quatre ans : « Pleure pas, c’est pour les filles, c’est pas beau pour un garçon ». Les nerfs qui lâchent aussi, c’est pour les filles, ça porte même le nom d’hystérie, mot qui vient tout droit d’utérus…

Un homme, un vrai, se maîtrise. Il doit être courageux, puissant, son physique doit se rapprocher autant que possible du stéréotype de Ken l’amoureux de la poupée Barbie, ou de Tarzan lui-même,  avec son menton carré et ses muscles en tablettes de chocolat. Il doit faire la guerre et s’en glorifier, tuer, violer, être un héros, avoir des couilles en somme. Chez les virilistes, pas de pitié pour celui qui est rondouillard, doux, qui aime les sucreries et qui pleure quand il est ému. Pourtant le petit garçon n’aime pas davantage se baigner dans l’eau glacée que la petite fille, et s’il voit un être souffrir, il en sera attristé autant qu’elle. On a déjà vu des petits garçons délicats par nature et des demoiselles capables de crises de rage. Lors de la tuerie d’une vingtaine d’enfants dans une école américaine en 2012, les larmes publiques de Barak Obama ont été un choc libératoire pour de nombreux hommes et une source mondiale d’étonnement.

Aujourd’hui devant les méfaits universels du virilisme, partout les voix des plus graves aux plus aiguës s’élèvent en une unique protestation : Y en a marre ! De plus en plus de femmes ne trouvent plus honteux de revendiquer leur épanouissement sexuel au même titre que les hommes. Et puis, hommes et femmes réclament le droit à la liberté sexuelle et à une homosexualité socialement apaisée. Même la revendication de choisir son sexe, qu’on soit transgenre ou transsexuel, sort des cabinets de curiosité et de ceux des psychiatres. On ne parle plus de la masculinité mais des masculinités, de même que les femmes choisissent l’expression de leur féminité. En un mot, on exige la fin de la hiérarchie entre les sexes et de la dictature du pénis. Le modèle du patriarcat asphyxie et nous asphyxie. La réhabilitation des valeurs de la féminité apparaît comme une nécessité vitale à une part croissante de la société.

En effet, la faillite du patriarcat est de plus en plus visible et en même temps la conscience grandit que nous sommes tous reliés, hommes et femmes (et même hommes, femmes et toute la biodiversité de la terre). Il n’y a pas de Bouddha sans mère de Bouddha, et elle même a eu besoin d’accoucher de lui pour devenir maman. La plupart des hommes ont rencontré dans leur vie une femme qui a compté à part leur mère. Ils ont eu des amies, des sœurs et des filles, et ils finissent par se rendre compte que si elles vont bien, ils iront mieux. Même si beaucoup se cabrent, un grand nombre d’êtres humains mesure qu’il est grand temps pour la race humaine et pour la planète de remplacer la lutte des sexes par l’harmonie et la hiérarchie par la complémentarité. Précisons qu’il ne s’agit pas seulement d’un équilibre entre les personnes, mais d’un équilibre entre les valeurs de la masculinité et de la féminité. Il reste à trouver les leviers de ce renversement.

Le premier levier du renversement est sans doute cet éveil des femmes elles-mêmes, qu’on remarque dans tous les pays. Consternées par ce qu’elles voient du monde et par ce qu’elles subissent, elles se réapproprient leur dignité et leur force, elles se libèrent des conditionnements patriarcaux. Si c’est pour aboutir à ces convulsions qu’il faut laisser le pouvoir aux mains des virilistes, eh bien non ! Qu’on ne compte plus sur elles pour les excisions ! Et qu’on ne les intimide pas en leur assenant qu’elles échoueront : la barre est tellement basse aujourd’hui qu’il y a peu de risque de faire pire ! Finie donc, aux chiottes, la suprématie naturelle de l’homme ressentie comme la suprématie de l’échec et de la mort ! Les femmes prennent conscience de ce que Fénelon appelait « la servitude volontaire », à savoir leur consentement massif à leur exploitation et peu à peu elles s’extirpent d’une soumission millénaire.

Mais qu’est-ce donc qui leur donne cette énergie ? C’est la révolte du cœur, deuxième levier. Poussées par l’empathie pour ces enfants qui meurent de faim au Yémen ou échouent morts sur nos plages méditerranéennes, pour les arbres massacrés, pour les oiseaux qui tombent, pour leurs congénères qu’on éteint et mutile, elles demandent du Nouveau. Pour sortir de la violence externe qui nous cerne, elles déclarent refuser la violence interne, refuser la rancune et la haine, l’obscurité. Elles empoignent le pouvoir du pardon et de la résilience debout. Aussi l’éveil féminin est-il porteur du message de la compassion et du respect de la vie – ce qui n’exclut pas le courage et la détermination, le mouvement des grands-mères argentines nous en donne une illustration. La voix de la féminité n’est pas celle des bombes. Le premier combat des suffragettes dont je parlais tout à l’heure était peut-être un électrochoc inévitable, mais il nous aurait maintenus par leurs méthodes terroristes dans le mécanisme destructeur que les femmes veulent enrayer. Même le « œil pour œil dent pour dent » nous mènerait selon Gandhi à un monde d’aveugles. Le cœur enseigne d’autres façons que les hommes aussi peuvent connaître. Lesquelles ?

Il y a bien sûr l’action et le courage individuels devant l’oppression. On découvre régulièrement des selfies d’Iraniennes vêtues d’un pantalon et cheveux au vent, en plein Iran. Ces femmes-là courent tous les risques : prison, fouet, torture. Actuellement d’ailleurs, nous sommes nombreux à être suffoqués par les 148 coups de fouet et les 38 ans de prison qui attendent l’avocate Nasrin Sotoudeh. Oui, ces femmes meurent, mais comme dans une offensive militaire, le sacrifice des unes fait bouger les lignes des autres pour la victoire de la vie.

L’action solitaire devient vite une action héroïque… et brève, c’est peut-être pourquoi une action plus directement collective avait été soufflée aux femmes par Aristophane il y a 2500 ans dans Lysistrata, une de ses comédies. C’est l’histoire d’une guerre interminable des hommes entre eux, dont les femmes sont gavées. Sous l’influence de Lysistrata, elles se révoltent et décident ensemble la grève du sexe, certaines que si un homme se voit refuser le plaisir de sa femme sans pouvoir se consoler chez sa maîtresse, il va finir par arrêter de se battre. Elles prononcent le divorce du couple infernal de l’amour et de la mort, d’éros et de thanatos. Stop ! Il est décrété que la femme ne sera plus le repos du guerrier mais seulement de celui qui aura déposé les armes. Et vive la vie !

Une troisième direction du cœur est l’éducation des enfants. Il suffit hélas d’allumer la télé pour saisir qu’il est trop tard pour que s’ouvre le cœur de bien des adultes. Justement, en Europe le système éducatif traditionnel se fragilise de plus en plus malgré les efforts des enseignants : il est victime de l’obsession des états de dépenser moins, il ne répond plus au mode de fonctionnement de trop d’élèves. Son système linéaire, vertical et fondé sur l’accumulation de connaissances intellectuelles n’est plus adapté à l’ère de Google.

Dans cette situation, on doit beaucoup en France aux propositions alternatives de Céline Alvarez suivant Maria Montessori par exemple. Cette éducation sans mise en concurrence respecte le rythme et la sensibilité de l’enfant et préserve son ouverture naturelle du cœur et de l’esprit. On ne favorise plus le mépris des forts en thème pour les faibles ou celui des garçons pour les filles. Eh bien, tous les mois, une école alternative s’ouvre sur notre territoire. Récemment, je suis allée à une conférence de Satish Kumar qui m’a interpellée. Cet indien Jaïn vivant en Angleterre prône une éducation sans violence ni rivalités, en lien avec la nature et une nouvelle philosophie de vivre qui déboulonne le discours et privilégie l’écoute, amoindrit la tête et redonne sa place au cœur. Il disait ce jour-là en substance : « Montez des écoles ! Ne dites pas que là où vous habitez il n’y en a pas car s’il en est ainsi, c’est que vous n’avez pas créé la vôtre. Allez dans votre rue voir vos voisines et avec leurs enfants, ouvrez ensemble une petite classe, formez-vous, inventez un nouveau monde. Et n’affirmez pas que c’est impossible avant d’avoir essayé. » Chaque petit enfant élevé dans le respect et l’apprentissage de l’harmonie est une chance pour l’humanité.


Il est beau, le défi des valeurs de la féminité… alors oui, il vaut mieux être une femme, d’autant que ce défi n’est pas impossible à relever. En effet, il ne s’agit pas d’inventer un statut qui n’aurait aucune base naturelle, mais d’aller vers un équilibre que tout nous indique dans la nature. En somme, il faut quitter la manipulation pour aller vers le vrai, le sable pour le roc, l’illusion pour le réel… La fiction, c’est de penser qu’une société peut vivre dans l’écrasement d’une de ses polarités,  quelle qu’elle soit. En physique, c’est le Ba-ba de savoir qu’il faut deux pôles dans une pile et que ces deux pôles doivent être équilibrés pour qu’elle fonctionne. Une société qui ne s’appuie que sur un pôle est anti-naturelle, anti-fonctionnelle. Il n’est donc pas utile de remplacer le pouvoir de l’homme par celui de la femme, mais seulement de trouver la juste place de l’un et de l’autre.

Les chamanismes, les traditions orientales du bouddhisme, hindouisme, et le taoïsme disent que le jeu des polarités masculine yang et féminine yin est le secret de l’univers manifesté. Du Un (le vide primordial, le Rien) surgit le Deux : le yin et le yang, le jour et la nuit, le chaud et le froid, l’action et le repos, l’extérieur et l’intérieur. Hermès Trismégiste enseignait aux Égyptiens que ce qui est en haut est comme ce qui est en bas. Dans cette unicité de l’univers, le jeu des polarités qui équilibrent la ronde des atomes stellaires est à l’œuvre aussi entre nous et en nous-mêmes, joli chemin d’unité.

Pour changer le monde, il nous appartient donc de reconnaître à l’intérieur de nous, hommes ou femmes, notre propre polarité et l’assumer, et l’autre polarité telle qu’elle est. Traditionnellement, les qualités yang sont chaleur, activité, luminosité, lignes droites, le yin est réceptivité, repos, fraîcheur, obscurité, lignes courbes. Le yang est plutôt du côté de l’esprit et le yin du côté du cœur. On sait aujourd’hui que les hommes produisent une certaine quantité d’œstrogène, hormone féminine, et que cette quantité est parfois supérieure au taux d’œstrogène de certaines femmes. De même, les femmes sécrètent de la testostérone de telle façon qu’elles en possèdent parfois plus que certains hommes. Dans le symbole du taichi, un point blanc yang se signale dans la vague yin noire, et vice versa : il y a du féminin dans le masculin et du masculin dans le féminin.

En d’autres termes, malgré l’apparente évidence de la distinction des sexes, nous avons en nous l’appel à reconnaître l’existence de notre autre pôle intérieur. A vrai dire, il nous faut non seulement le reconnaître mais nous « réconcilier » avec lui, selon le mot de François Cheng. Nous unifier. C’est ce qu’enseignent aussi les tankas tibétaines qui montrent des divinités masculines sexuellement unies à leur parèdre (divinité associée) féminine. Ces représentations érotiques illustrent la réconciliation des polarités jusqu’à l’union parfaite entre les principes masculin et féminin.

Cette union interne a le même pouvoir que l’union physique de deux corps distincts : le pouvoir de création. L’homme comme la femme dans leur unification intérieure peuvent donner naissance à un enfant de lumière, appelé enfançon chez les alchimistes et embryon céleste chez les taoïstes. Ils peuvent accéder à un pouvoir de création inaccessible à l’entendement ordinaire. Ainsi peut-on comprendre que la carrière publique du Christ commence par un mariage et par l’alchimie de l’eau en vin. Cela indique au disciple vers quoi il doit se diriger et symbolise le mariage interne, l’alchimie de la matière ensemencée de lumière, les noces mystiques du yin et du yang. Tant que nous n’avons pas réalisé cette union, nous sommes au plan énergétique, des puceaux.

Des pratiques taoïstes ou tantriques donnent des pistes énergétiques à la réconciliation des pôles. D’abord les équilibrer : notre gauche et notre droite, le bas de notre corps et le haut. Par exemple, si notre œil directeur est le droit, entraînons-nous à regarder avec le gauche etc, ensuite, il s’agit de les amener à se rencontrer au plan de l’énergie. Mais il faut mener ce travail de réconciliation sur tous les plans de notre vie : notre comportement est-il équilibré entre donner et recevoir ? Agir et se reposer ? Notre pensée éclaire-t-elle notre cœur ? Laissons-nous une place équivalente à notre intuition et à notre raison ? Notre conscience est-elle même simplement éveillée à cette existence en nous de ces deux pôles ? Le préalable à toute union c’est l’amour et le respect. Plus de rancune donc, et plus de mépris non plus. Le chemin vers l’union passe par une réconciliation profonde non seulement avec notre sexe, non seulement avec l’autre sexe, mais avec cette partie de nous qui résonne avec lui.

Du coup, la possibilité de l’union suprême en nous du féminin et du masculin relativise la question de l’altérité des sexes. Pour reprendre une comparaison du dalaï-lama lors d’une interview, la différence entre les hommes et les femmes se résume aux couleurs différentes d’un véhicule de même modèle. Cela ne justifie pas une différence de traitement entre les hommes et les femmes. Nous en arrivons donc dans cette conclusion à l’idée que dans l’harmonie et l’achèvement de notre être, il importe peu finalement d’être plutôt une femme qu’un homme ou l’inverse. D’une part, au niveau social, le respect mutuel donnera une place juste et épanouie à chacun et d’autre part au plan spirituel, les hommes ont comme les femmes la possibilité de faire naître un nouvel état d’eux, leur bébé. Ce qui importe donc c’est de reconnaître et exprimer sa féminité ou sa masculinité physique, puis de se relier et s’unifier à son autre pôle. Alors, en miroir, la relation entre hommes et femmes sera restaurée et elle exercera son pouvoir de joie dans la guérison du monde.

 

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