Une symbolique de Pâques

Je me réjouis de donner cette conférence en cette fin de mars, car Pâques prend place au printemps, c’est la fête de la vie. La terre célèbre la résurrection de la nature, renouvelée et joyeuse après la mort de l’hiver. L’œuf fermé s’ouvre sur la vie du poussin,  les jours s’allongent et deviennent plus longs que les nuits. De même Pâques chante la délivrance de la terre d’esclavage et la route vers la terre promise, la résurrection du Christ et la victoire sur la mort. Pâques des Hébreux narrée dans l’Exode, le Lévitique et les Nombres, et Pâques des chrétiens dans le Nouveau Testament. Pâques signifie passage. A l’époque, d’où venaient les juifs? Où allaient-ils ? De quelle sorte de chemin s’agit-il? Et nous, quel est notre chemin ?  Quelles sont les aides et les entraves ? Et pour commencer, jusqu’où faut-il remonter pour trouver les causes de l’événement ? L’incertitude dans la réponse à donner n’a pas de quoi nous étonner car dans nos vies aussi, nous pouvons certes déterminer certains éléments comme des clés de nouveaux âges ou étapes de nos existences, mais à y regarder de plus près, ces moments clés ont été préparés par d’autres dont nous n’avions pas mesuré l’importance. C’est pourquoi, la recherche des causes et des épisodes de Pâque nous mènera dans une ample balade. Sur la carte, nous serons d’abord guidés par la vie des deux héros : Moïse et Jésus, et aussi par le rôle de plusieurs éléments communs aux deux récits comme, pêle-mêle, la servitude, l’agneau, le bâton, l’eau, la lumière, le puits et la notion même du voyage : qu’est-ce que c’est, Pâques?

Pâques, disais-je, est la traduction du mot hébreu Pessar פֶּסַח,  qui signifie passage. La racine de ce mot c’est le pas, ce mouvement du pied pour se déplacer, et cela nous amène directement à l’ancien testament et aux milliers de pas des Hébreux dans le désert. Logiquement, sauf si on piétine ou si on tourne en rond comme le firent les Hébreux, le passage est donc l’action de passer, de traverser même. Après le passage du train, on ne le voit plus. Lorsqu’on a passé , voir dé-passé une difficulté, on ne la vit plus : le passage est transitoire, il s’inscrit dans le temps. Quoi qu’il “se passe”, ça passe, mais remarquons qu’un passage, comme un train, peut en cacher un autre. Par exemple, ce qu’on appelle Pâques chez les Hébreux est le repas mangé debout en vitesse avant la fuite, ou plutôt avant le grand départ vers la terre promise. C’est pourquoi on a coutume de l’employer aussi pour le passage de la Mer Rouge. L’église des premiers âges considéraient la croix comme une Pâque, puisqu’il est évident qu’elle est un passage et commençaient la célébration de Pâques avec les Rameaux, mais rapidement, la jubilation de la libération a paru mieux convenir à la résurrection seulement, et c’est ce jour qu’on a appelé Pâque. La pâque des Hébreux mène donc à la terre promise, la pâque des Chrétiens à la résurrection. Est-ce si différent?

Recherchant les causes de Pâques, la première des conditions pour la vivre est la naissance. A cela répond le dernier passage, la mort et ces deux moments sont en résonance avec Pâque. Naissance et mort sont les passages extrêmes aux portes de l’existence, et d’ailleurs les morts se nomment aussi tré-passés, c’est à dire qui ont sauté le pas, tré : à travers. A travers quoi? L’étymologie là-dessus se tait, mais Pâque nous en dira plus. Ces deux portes ouvrent un passage depuis où nous n’étions pas encore là jusqu’à ici, et d’un autre d’ici vers où nous n’y serons plus… Dans ces conditions, bordée par deux néants, notre vie même dans un corps, dans la forme diraient les bouddhistes, n’est qu’un passage sur la terre, les Chinois disent un voyage. Selon eux, l’âme descend de l’espace absolu, liberté sans limite qui est son milieu véritable pour s’enfermer dans un corps, car les voyages ne forment pas que la jeunesse mais les âmes.

La vie sur terre est une école pour l’âme et d’ailleurs l’expression “l’école de la vie” ne leur est pas réservée. Toutefois comme l’âme prend un ticket aller-retour depuis son origine sans forme, le voyage de l’âme incarnée est délimité par les dates inscrites sur des tickets ni remboursables ni échangeables, du moins dans la quasi totalité des cas. Notre voyage n’est qu’un passage. Le voyage concerne aussi de près les hébreux longtemps nomades et puis errants dans la diaspora et j’ai appris en lisant Annick de Souzenelle que c’est dans la signification même du nom de leur peuple : le mot “Hébreu” est de la même racine que le mot qui leur sert à dire voyage. Un peuple en voyage, un peuple de passage, au singulier, un peuple de passages, le mot passage au pluriel aussi. Quelle est la véritable raison du voyage? Les hébreux et les chrétiens nous répondent ainsi : Pâque, le seul passage. Notre voyage sur terre n’aurait qu’une raison : apprendre Pâque, la libération.

La pâque des Hébreux est l’histoire d’un passage en masse sous la conduite d’un guide, chef et protecteur. La pâque des Chrétiens s’appelle ainsi d’abord tout simplement parce qu’elle se situe dans l’histoire précisément au moment de la pâque des Hébreux. Elle narre le passage, pessar, d’un individu. Mais il est Christ, il est entré de son vivant dans le royaume de Dieu, le royaume qui n’a pas de lieu, sans forme. Il le précise d’ailleurs en toute clarté : “Mon royaume n’est pas de ce monde”, c’est à dire ce monde des corps et des objets, le nôtre, le monde d’Hérode et de César. Évidemment cette assertion n’avait rien éveillé dans le cerveau de Pilate. Dans le nôtre aussi d’ailleurs il faut avouer que l’image est assez floue. En quoi cela s’apparente-t-il à la Pâque de Moïse?

Un Christ, d’autres disent un Bouddha, vit consciemment dans les deux mondes: dans le monde de son origine sans corps et aussi dans la forme, dans un corps et une maison avec une adresse. Ainsi, Jésus mettra en garde un candidat à sa suite : “Les renards ont des tanières, mais le fils de l’homme n’a pas d’endroit où poser sa tête”. Ou bien c’est un mensonge éprouvant pour tous ses amis et sa mère qui lui ouvrent volontiers leur demeure, et en plus il est douteux que ce charpentier n’ait pas eu de toit, ou alors il considère que sa véritable identité n’a pas d’oreiller. Et quand un tel homme n’a pas d’oreiller, c’est qu’il n’en a pas besoin. Cela nous ramène à la nature de notre âme sans forme, car l’oreiller ne saurait être qu’un oreiller sans forme, un oreiller de lumière. Rien de ce que fait un Christ n’est pour soi seul, car la notion d’individualité n’existe pas dans cette perception des choses. Leur personne ne les intéresse que dans la mesure où elle leur permet de servir l’humanité. J’ai lu récemment un article sur une vieille dame de l’île d’Okinawa qui à 90 ans assure avoir encore besoin de trente ans pour remplir sa mission pour la terre. N’est-ce pas là à soi seul un grand signe d’altruisme? L’histoire individuelle de Jésus n’est donc pas plus individuelle que celle de Moïse, elle est pour tous, et aujourd’hui encore car en quoi l’accès au non temps dépendrait-il du temps?

Ces deux Pâques mettent donc en scène les éléments de notre propre cheminement pour que nous trouvions dans ces récits la voie de notre passage jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de chemin.

Certes, de nombreuses voix affirment de nos jours que tout cela n’a jamais eu lieu, que si 400 000 personnes avaient quitté l’Égypte et traversé le désert avec des centaines de milliers de bêtes et tout l’or et l’argent qu’on leur avait finalement donné, que s’ils avaient causé non seulement une crise économique majeure mais la mort du chef de l’état, de ses armées et de ses chevaux, on trouverait trace de ce cataclysme dans les écrits de ce pays connu pour ses scribes et sa manie de tout noter. Or il n’y a rien. A tout le moins, si cela a existé, ce serait le fait d’une très minime partie du peuple. Dans une autre version des faits, Moïse aurait été un véritable fils de Pharaon. Eh bien, même si personnellement ces assertions me déstabilisent un peu, sur le fond cela n’a pas d’importance. S’il n’avait plus d’historicité, le récit vaudrait toujours par sa fonction de mode d’emploi vers l’éveil, la réalisation, la résurrection et par la liste des écueils à repérer et traverser. Que les auteurs de la bible aient grandement aménagé l’histoire resterait une mise en œuvre pédagogique. C’est pourquoi, qu’on y croie ou non, nous pouvons suivre les traces de Moïse.

Au moment où Moïse naquit, Pharaon venait de donner l’ordre de tuer tous les premiers nés mâles des Hébreux, rien n’est précisé sur la durée de validité de cet ordre: en tout cas plusieurs mois. Il s’agissait de limiter la puissance d’un peuple d’immigrés qui prenait trop de place, tout en rappelant aux esclaves à qui était le pouvoir. Une des conséquences de cette barbarie fut certainement l’auto-régulation des naissances car personne ne veut prendre le risque de mettre un enfant au monde pour qu’il en soit aussitôt violemment retiré ! Mais Moïse arriva quand-même au jour, comme Jésus dans une circonstance semblable. On raconte que Rébecca sa sœur le déposa sur l’eau dans une petite boite, près du lieu où se baignait la fille de Pharaon. Il avait trois mois, c’était un beau bébé. La princesse l’adopta, le nomma Moïse c’est à dire en égyptien : sauvé des eaux. Puis, grâce à la ruse de Rébecca, elle donna au petit sa mère comme nourrice avant qu’il ne rejoigne le palais pour y recevoir l’éducation d’un prince et tutoyer pharaon.

L’eau du Nil rappelle celle du Tibre qui sauva Romulus et Rémus, les mythiques fondateurs de Rome. Elle rappelle aussi l’Euphrate qui recueillit dans un semblable berceau le premier roi acadien de Babylonie il y a 5000 ans. Elle nous rappelle les eaux matricielles complices de la vie mais dont il faut sortir à temps pour ne pas y être engloutis. Nous naissons de l’eau, notre maman a dû les perdre pour que nous passions de son monde à ce monde. D’ailleurs, dans le récit de la naissance de Moïse, remarquons que la bible ne met pas d’homme en scène; l’eau matricielle, c’est la femme : la princesse et sans doute ses suivantes, Rebecca, la maman de Moïse, c’est tout. Le seul homme est un bébé. La naissance de Moïse nous rappelle d’aimer notre maman la terre et ses eaux qui sauvent, de lui être reconnaissants.

Les eaux des fleuves ont aussi une autre signification symbolique: elles indiquent les émotions et les états plus ou moins boueux dans lesquels nos existences parfois s’embourbent quand elles ne naufragent pas. On s’y perd facilement, on se noie dedans sauf si on est immunisé, si on a appris comme le Christ à marcher sur les eaux ou comme Moïse avant lui, à les ouvrir. Mais quand on est bébé, on a besoin d’un berceau. Un berceau? Justement, le berceau n’est pas un berceau car la bible nous décrit un coffre étanchéisé par un enduit de bitume. Cela nous ramène plutôt au déluge et à l’arche construite par Noé. Grâce à ce coffre bitumé, les eaux mortelles et purificatrices qui exterminèrent l’humanité dévoyée avec tous ses animaux durent épargner un petit reste pour un deuxième essai. Suivant l’analogie, Moïse protégé dès la naissance contre les émotions délétères pourrait bien être l’instrument d’un nouvel essai de l’Éternel pour libérer l’humanité.

Quand il eut 40 ans (le chiffre de l’homme sur la terre), Moïse comme Bouddha voulut sortir du palais. Comme Bouddha, il fut horrifié de la misère qu’il rencontra, au point qu’il en vint à assassiner un garde-chiourme maltraitant un esclave – et ça, on ne lit pas que Bouddha l’eût fait. Ensuite, ayant compris que son crime était de notoriété publique, il s’enfuit et se cacha dit-on, pendant quarante nouvelles années chez les Madians, peuple idolâtre. Il fut bien traité dans cette halte, grâce à une histoire de puits. Les filles d’un certain Jéthro, prêtre de ce peuple, allaient ensemble faire boire les troupeaux au puits de cette région désertique. Tard le soir elles s’en retournaient à la maison car tous les jours, d’indélicats bergers, nombreux et costauds, leur volaient la place. Enfin, d’habitude. Un jour, un Égyptien du nom de Moïse mit à lui tout seul les bergers en déroute et les jeunes filles rentrèrent fort tôt chez elles, reposées et joyeuses… Apprenait-on le kung-fu chez Pharaon? En tout cas, après cet exploit Moïse eut ensuite un comportement rempli d’amour et de bienveillance : il donna personnellement à boire aux brebis, alliant douceur et service à sa puissance. Comme le Christ qui se disait bon berger prêt à donner sa vie pour ses brebis, Moïse fils adoptif du pharaon se montre un berger bienveillant.

L’eau de cet épisode n’est pas une eau maternelle. Elle est indispensable à la vie mais son mouvement n’est pas le même que celui du fleuve. Le fleuve est horizontal et descendant. Le puits est vertical et son eau doit monter, le seau vide doit descendre. Ne serait-ce pas le symbole du canal des taoïstes et des hindous qui nous enseignent que l’énergie monte de la terre, traverse le centre du corps jusqu’au sommet de la tête et abreuve la vie? Et en retour, l’énergie dans son seau vide descend de la lumière jusqu’à l’obscurité. Le puits est le canal qui conduit de l’obscurité et de la lourdeur de l’eau à la lumière dans sa légèreté. Ainsi, lorsque la bible nous montre Moïse – et d’autres héros bibliques, comme le maître du puits, elle nous indique que ce sont des hommes réalisés qui savent faire dans leur corps la jonction entre le ciel et la terre. C’est cette jonction, cette communion qui donne à Moïse la puissance pour chasser les bergers.

En effet, cette capacité d’unir en soi le ciel et la terre a pour corollaire que toute la puissance de l’univers peut être ramenée dans un point précis de cet univers : le corps de l’homme. A titre d’exemple on a découvert en 1960 rien que dans notre petite galaxie, une étoile jaune au doux nom de HR5171. Elle mesure plus de 1300 soleils et est un million de fois plus lumineuse que lui. Ça nous dit quelque chose, à nous qui devons nous couvrir d’écran total dès que les nuages s’effacent ? Et si nous nous souvenons qu’on appelle un groupe local un ensemble de galaxies dont la nôtre n’est qu’un élément, on a une vague idée de la puissance de cet infini. Donc, celui qui est chez lui sur la terre comme au ciel, celui qui passe d’un monde à l’autre jouit d’une puissance aussi infinie que l’univers, une puissance inimaginable, inconcevable, insondable. D’ailleurs le père de ces jeunes filles ayant compris que cet homme était un être d’exception, s’empressa de lui donner une de ses filles et ses troupeaux à garder.

Y a-t-il quelque chose de semblable au puits dans les évangiles à propos du Christ? Oui, c’est l’épisode de la Samaritaine. Christ au puits près de la Samaritaine se met aussitôt à lui parler de ses ex-maris, ce qui est un peu incongru, comme ça tout de go. Mais plutôt que de ses maris, préférons parler de ses mariages successifs. Là, ça devient nettement plus intéressant car beaucoup moins anecdotique. Que disent en effet sur le sujet les taoïstes? Ils emploient plutôt le mot fusion que le mot mariage. Ainsi, la Samaritaine, loin d’être la femme de mauvaise vie qu’on étiquette depuis des siècles pour s’en moquer plus ou moins gentiment, est une femme en recherche de l’ultime mariage libérateur, fusion de l’être humain avec sa part divine. Depuis longtemps elle pratique, la Samaritaine, le temps d’avoir connu certaines fusions du ciel et de la terre à des niveaux différents de son puits, de son canal central. Jésus lui parle de l’eau vive (l’énergie divine) et d’une adoration indépendante des lieux géographiques (indépendante de la forme, mais “en esprit et en vérité” ) et elle, pour nous misérables ignorants, elle s’étonne et demande des explications, comme on voit Shakti interroger Shiva rien que pour nous.  

Et puis il me semble qu’il se passe quelque chose de merveilleux : elle vit sa Pâque. Soudain, le maître lui offre la divine fusion, par voie directe comme disent les Tibétains au sujet de l’action des “maîtres racine” pour certains de leurs disciples. D’ailleurs la femme avait dit à Jésus qu’elle l’attendait ce maître, ce Christ, et il venait de répondre: “Je le suis, moi qui te parle”. Alors, dans la jubilation de sa délivrance, elle va partager la nouvelle à son village : elle a trouvé le maître. “Venez, qu’il vous délivre !” Et les gens viennent. Surprenant, non?  C’est un drôle de village que cette communauté :  allez donc pour comparer faire cette annonce au supermarché, et voyez si l’on vous suit… Et si la femme avait été si déconsidérée, comment l’aurait-on prise au sérieux? Et s’il ne s’était agi que d’un peu de voyance dans ce pays truffé de magiciens, comment la Samaritaine aurait-elle réussi à déplacer séance tenante tout son village ?   Non, comme Gautama changea un jour de visage en devenant Bouddha, la Samaritaine ne devait plus avoir le même visage et son visage illuminé parlait pour elle. Non seulement les gens vinrent, mais ils restèrent car ils avaient reconnu eux aussi le Christ.

Dans ce même passage de l’évangile, Jésus dit qu’il est venu accomplir la volonté de Dieu et son action sur la Samaritaine fait aussitôt la démonstration de cette volonté, car un maître ne parle pas, il montre, il  démontre. Le maître est là pour notre Pâque et c’est pour ça que Jean place l’épisode dans les débuts de son évangile, comme une clé pour la suite : la mort et la résurrection de la Pâque des chrétiens. Jésus Christ dans les évangiles s’est défini sept fois comme une porte, lieu de passage par excellence. C’est une façon de dire : je suis un passeur, ma seule mission, mon job est d’être un passeur, passeur des obscurité à la lumière “afin que ce qui est mortel soit absorbé par la vie” dit Paul. “Je suis la porte des brebis” dit Jésus. Passeur de notre animalité pensante à l’être divinisé, marié, fusionné à Dieu. La femme Samaritaine a donc eu droit à une traversée individuelle vers sa divinité tandis que les apôtres barbotaient dans l’ordinaire et s’interrogeaient sur la constitution du repas. Voilà, en quelques lignes, nous savons  d’où à où. C’est peu. Moïse nous en dit-il davantage?

Eh bien, quarante ans après son adoption par Jéthro, vers ses 80 ans, Moïse se trouvait mener les brebis de son beau-père toujours en vie, près de la montagne de Dieu, montagne de l’Horeb. C’est que Moïse continuait à vivre en la compagnie divine. Cette montagne extérieure est aussi intérieure. Il n’est plus question des eaux basses du fleuve mais de la pointe de Moïse, des lieux élevés de son âme d’où l’espace est vaste et l’air lumineux. Et tout en marchant avec son troupeau – ses cellules, ses émotions, ses ancêtres, ses souvenirs, bref, sa multiplicité, tout en marchant en direction de la montagne de Dieu, il aperçut ce buisson ardent qui brûlait sans se consumer.

Ce passage a été commenté des centaines de fois mais si nous gardons à l’esprit que ce qui est à l’extérieur est un miroir de ce qui est à l’intérieur et que la bible nous enseigne par symboles, nous aboutissons à deux possibilités. Ou bien, comme les prophètes Jérémie et Ezéchiel ou Jean dans l’Apocalypse, Moïse a eu une vision intérieure de Dieu, et dans ce cas il reste une dualité entre celui qui voit et ce qui est vu. Ou bien c’est lui-même sous l’aspect de ce buisson qu’il a rencontré. Dans ce cas il a vécu sa dernière Pâques et traversé le dernier passage qui permet de parler à Dieu “face à face”. Or c’est ce que la suite du récit ne cesse de répéter. Certes, vu que Dieu n’a pas de face puisqu’il est énergie pure et sans forme, cette expression est absurde, mais dire “parler face à rien”, ce n’est pas mieux. Sans doute faut il comprendre : communiquer d’égal à égal, un dans l’Un, fusionné entièrement en toute conscience avec la conscience universelle, la lumière et l’amour.

Alors que sa propre famille récriminait contre Moïse auprès de Dieu, Dieu le déclare sans ambages: “A mon serviteur Moïse je parle bouche à bouche.” Pas de cerveau, pas de pensée, pas de parole, mais de la sensation. Un baiser. Un baiser d’amour. La Bible raconte cela d’Hénoch qui marchait avec Dieu et dont jamais on ne retrouva le corps, “car l’Éternel l’avait pris”. Ce que Moïse à vu brûler sans se consumer, c’est sans doute son être de lumière, son âme lumineuse et incandescente. Après l’eau, le feu.

Dans ce dialogue bouche à bouche, Dieu demande à Moïse de libérer son peuple de ses chaines, de le tirer du pays d’esclavage. L’éveil à l’exultation divine attise une compassion insupportable devant la souffrance des enchaînés. Mais cela n’enlève pas la difficulté de la libération et Jésus la paya de la croix. Pour commencer, quand Moïse signale au Très-Haut qu’on va lui rire au nez s’il ne dit pas d’où lui vient cette volonté révolutionnaire, Dieu ne répond pas, je m’appelle Dieu. Il dit un truc quasiment intraduisible. Il dit : Je suis celui qui Suis, aussi traduit par : Je Suis celui qui Est, ou Je Suis qui Je Serai… René Guénon, proposait d’abandonner la formule Je Suis et de préférer “l’Être”, impersonnel. La définition est donc celle d’un infini présent: ” L’être est l’être.” C’est ce que Jésus a tenté d’exprimer dans cette phrase qu’on lui reprocha : “Avant qu’Abraham fût, Je Suis.” Les bouddhistes disent de leur côté : Avant que ce qui parait n’apparaisse, il y a la source d’énergie d’où cela jaillit. Avant que ma forme d’être humain ne vienne au monde, et après et pendant que je suis là, Je Suis. Avant la première étoile, j’étais là, j’y serai après la dissolution du monde. La bible dit : ” Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront pas”. Paroles, c’est-à-dire puissance de vie. Oui, Jésus Christ est. Nous aussi. Nous sommes L’Être, Nous Sommes. Encore faut-il vivre la Pâque, traverser les eaux, se libérer de l’esclavage pour nous en rendre compte et sortir de notre ignorance, celle qui nous transforme en meurtriers et exploitants les uns des autres. “Pardonne-leur, dit le Christ sur la croix, ils ne savent pas ce qu’ils font.” Ignorance fondamentale, disent les bouddhistes.

Dans cet état d’ignorance, ce que raconte la Bible ensuite, c’est que pour nous, les masses, les personnes ordinaires, ce passage n’est pas une petite promenade digestive et l’éveil comme un prout. Sinon, ça se saurait. Et pourquoi est-ce si difficile, alors qu’il s’agit simplement de renaître à notre véritable nature ? Parce que nous, on aime notre esclavage : l’énergie sans forme, soit, mais on veut manger des menus variés (et non pas toujours de la manne) on veut de la viande, on aime les statues des dieux qui nous permettent de nous prosterner en musique avec des émotions. Nous, on n’aime pas avoir soif, on veut un chez nous, des habitudes, des amis et aussi des gens qui nous énervent, on veut qu’il nous arrive des choses, on veut avoir une opinion personnelle sur tout et tant pis si on doit travailler pour vivre, ou même trimer pour survivre. Nous, on n’aime pas l’inconnu ni les gens qui voudraient nous y entrainer, et on le leur a fait savoir. D’ailleurs, depuis des siècles nous sommes esclaves de Pharaon, du veau d’or et des exigences des riches sur les pauvres. La Boétie en fit même un traité au 16ème siècle: Discours de la servitude volontaire. Certes, de temps à autre, le cave se rebiffe, mais la partie est perdue d’avance : nous et nos ancêtres, on a trop l’habitude d’être esclaves. Par moment, c’est trop, on en a marre, on veut bien alors quitter la terre de l’esclavage. Mais pour aller où? Ah. Nous n’en savons rien, alors autant rester ici, il nous faudrait un guide. Thomas raillait Jésus : “Nous ne savons pas où tu vas, comment connaîtrions-nous le chemin?” C’est sûr qu’une route sans route, c’est difficile à trouver, en tout cas pour nous, on beugue avant.

C’est pourquoi toutes les traditions nous parlent des chamanes, des passeurs, des Christ. Il faut un Moïse, un passeur qui connaisse le passage et le chemin, un homme qui nous mène même en renâclant jusqu’à la porte de l’absence de chemin, jusqu’à ce passage dont le nom est Pâque. Il faut quelqu’un qui sache parler à l’esclavagiste, au pressuriseur. Quelqu’un qui soit prêt à le payer de sa vie. Dans une certaine mesure, puisque ce qui est extérieur peut être lu comme intérieur à nous, nous pouvons chercher à être pour nous-même aussi ce guide vers la porte de l’Absolu. Mais il faut commencer par essayer de ressembler au passeur et nous libérer peu à peu. Alors qu’a-t-il de particulier, ce Moïse, que nous pourrions chercher à imiter ?

Dieu le dit: Moïse est l’homme le plus humble que la terre ait porté. Et en écho, Jésus nous rassure: “Je suis doux et humble de cœur”. L’amour vrai d’autrui diminue l’enflure du moi jusqu’à sa quasi disparition, et c’est déjà le travail d’une vie. Nous pourrions aussi nous fourvoyer et imaginer qu’être humble c’est être une lavette. Alors la bible nous offre le bâton, symbole de la royauté quand il s’appelle un sceptre. Car ce qui caractérise le guide, c’est son bâton, mais pas n’importe lequel. C’est un bâton donné par Dieu, on peut dire que c’est le bâton de Dieu. Si c’est le bâton de Dieu, où est Moïse?  L’humilité n’empêche pas le pouvoir, il le permet.

Le bâton que reçoit Moïse est particulier. Quand il est horizontal, il est serpent, il rampe, rien de lui ne s’élève. Quand il est vertical, il donne la vie. Le bâton de Moïse montre les deux états de l’énergie de l’être humain. Quand elle reste contre terre, endormie, l’être humain est ordinaire, il est le jouet des circonstances et de son inconscient, sans pouvoir. C’est nous. Mais si cette énergie est élevée – et la bible dit que seul Dieu peut l’élever, si le serpent se dresse, alors l’être humain est verticalisé dans sa relation terre-ciel, il s’est élevé sur les eaux et il est libre et puissant. Le bâton vertical, c’est le lien entre la terre et le feu, le signe que l’homme a rencontré les forces divines. Il représente la totale maîtrise des énergies du corps et des forces de l’univers, c’est le bâton de Dieu. Si c’est le bâton de Dieu, Moïse et Jésus, humbles parmi les humbles n’existent plus avec leur petit moi. Ils sont disparus en Dieu : “Mon père et moi nous sommes un,” dit le Christ.

Dieu demande à Moïse de garder le bâton dans sa main pendant tout le chemin. Autrement dit, pendant le voyage de sa vie, il devra rester conscient de son corps et de sa puissance, ne pas quitter sa verticalité, ne pas oublier que son origine est en haut, dans l’énergie pure information, pure lumière et amour absolu, ni qu’il doit agir en bas. Il ne doit pas oublier non plus selon ce que nous révèlent les yogas et le tao, que le serpent lové habite en bas de sa colonne vertébrale. Moïse doit se souvenir de son ancrage sur la terre et de sa prise de ciel. Ce bâton d’un seul tenant est l’unité des mondes, unité du haut et du bas.

La verticalité intérieure de Moïse canal divin est manifestée dans son bâton. Avec le bois il frappe le sol et les puissances de la terre de l’eau ou de la mer obéissent, ou alors il l’élève vers le ciel et accourent les puissances célestes. Le bâton de Moïse servira de nombreuses fois : il mangera tous les serpents de pharaon, il séparera la mer en deux, il fera sourdre l’eau du rocher, il rendra pure des eaux amères et imbuvables (celles de nos négativités). Et puis il permettra au peuple de gagner une guerre au désert, il sauvera de la mort celui qui lèvera les yeux vers lui s’il a été piqué par les serpents : comme un clocher d’église portatif, il rappelle au peuple de regarder vers le ciel. Et puis, et puis… tout ce qui n’est pas dit, et puis la valeur symbolique de chacun de ces miracles. Car la puissance divine provoque la prise de conscience, elle fait apparaître nos fléaux internes,  et puis ensuite, elle rend douce l’eau amère de nos pulsions destructrices car la puissance divine guérit tout.

Devant la Mer Rouge, cette puissance qui s’exprime dans le bâton intérieur et objectif de Moïse écarte les eaux de l’inconscient et de nos émotions pour que nous passions à pied sec. Elle submerge définitivement les mémoires oppressives de Pharaon. Car peut-on imaginer que Dieu veuille la mort de milliers de ses enfants pour en sauver d’autres ? Les soldats de Pharaon ce sont les forces que des siècles de notre léthargie ont laissé grandir. Celles qui nous poussent à avoir besoin d’alcool ou de sexe, à avoir des croyances et des principes, les forces de la haine, de la séparation et de l’oubli de l’Être qui Est… Le passage de la Mer Rouge, rouge comme le sang de la terre, c’est l’ouverture de la route vers notre Pâque. De l’autre côté de cette frontière, la liberté, la terre promise. La puissance divine est plus forte que toute autre puissance, il n’y en a pas d’autre, elle est puissance de vie pour nous faire passer les eaux intraversables. Alors quand on se trouve avoir traversé, la route de Pâque est ouverte. Rébecca, qui a alors près de 90 ans, peut empoigner son tambourin et mener toutes les femmes du peuple à la danse, en tournoyant au son des youyous. Jubilation. Et nous alors? Nous comprenons qu’il faut travailler à notre conscience énergétique et demander le bâton. De nombreuses voies aujourd’hui enseignent l’éveil de la kundalini, mais seul l’amour de l’Un fera de notre bâton un bâton divin.

Le prêtre Aaron aussi avait un bâton à prodiges et il fut déposé dans l’arche de l’alliance après qu’il eut fleuri, fleuri comme un arbre vivant. Ici nous retrouvons le Christ, que l’église a dit pendu à l’arbre de vie (la croix) comme un fruit de l’amour. Le bâton du Christ, c’est la croix capable d’accomplir la métamorphose suprême de la mort à la vie pour ceux qui voudraient une croix semblable, croisement du vertical et de l’horizontal, croix intérieure.

Mais le bâton nous a emmené un peu loin… revenons rapidement à l’histoire de l’Exode pour savoir comment nous diriger vers une libération que nous ignorons autant que la date de notre mort. Après la rencontre du buisson ardent, uni du nom de Je Suis et du bâton divin, Moïse s’en retourna donc au palais du pharaon et demanda à son frère adoptif cette insanité politico-économique que de laisser partir d’un seul coup des centaines de milliers d’ouvriers exploités et utiles avec leurs biens, leur famille et leur pouvoir d’achat. Bref, bien entendu en homme de bon sens Pharaon refusa. La raison de l’homme séparé de Dieu et la raison de Dieu ne sont pas les mêmes. La sagesse divine est folie pour l’homme disent les écritures. Alors suivent le récit de dix plaies d’Égypte, qui sont dix formes de résistance que nous opposons à la libération pour nous ramener après le 9 au Un du nouveau départ. La dixième plaie, c’est l’assassinat par les anges de la mort de tous les premiers nés jusqu’aux animaux. Cette cruauté divine fait écho à la cruauté du précédent Pharaon qui avait demandé l’exécution de tout premier né hébreu, barbarie qu’on retrouvera à la naissance de Jésus sur l’ordre du roi Hérode. Les forces de nos habitudes coupées de l’Être n’aiment pas le messager de la libération, elles s’en débarrassent, elles le tuent dans l’œuf, si j’ose dire, dans l’œuf de Pâques ! Et nous, combien de fois par jour assassinons-nous le germe de libération, de conscience ouverte qui est en nous? Bref, après cette plaie, Pharaon laissera les juifs quitter le pays sous la houlette de Moïse.

Les enfants hébreux sont épargnés par un étrange procédé: ils devront sacrifier un agneau et badigeonner de son sang les montants des portes pour empêcher la mort de passer le seuil. Cela nous amène directement à la pâque chrétienne. Christ est l’agneau de Dieu, immolé pour que Dieu montre sa gloire selon les termes même de Jésus. Le sang de l’agneau du sacrifice, c’est l’énergie divine, le feu divin. Alors si l’on poursuit l’analogie, on pourrait penser que la maison c’est notre corps, et qu’une porte de maison, c’est une entrée de chakras. Quand la lance du soldat percera la poitrine du Christ sur son arbre, elle montrera symboliquement à tous que le cœur du Christ est ouvert et donné, et des fleuves d’eau vive en ont jailli. A nous aussi, il est demandé de mettre le sang du sacrifice (sang rendu sacré, sang énergie) sur nos portes pour que l’ange de la mort ne nous concerne pas. Il nous est demandé de nous en remplir. “Ceci est mon sang, prenez et buvez”, dit le Christ. Nous savons quoi faire pour être “revêtus du corps céleste”, dit Paul.

Autrement dit, le changement que Pâques apporte est le passage de l’obscurité à la lumière. Nous sommes persuadés d’être cette matière obscure et dense que nous sommes actuellement, identifiés à elle au point de penser vieillir et mourir avec elle. Mais l’éveil est une traversée, une Pâque au sens propre du terme, un passage à pied sec vers une terre unifiée où coulent le lait et le miel (blanc et or comme les énergies divines, sagesse et amour de la source). Nous sommes à nouveau reliés à notre origine.  La terre de notre corps est irriguée par la conscience universelle. Nous sommes ramenés de l’avoir à l’Être, du mortel au sans temps, de la multiplicité des formes à la perception de l’unique battement de la Vie. Nous sommes rentrés à la maison. Les évangiles appellent cela ressusciter. Moïse et Jésus racontent par leur vie que cela peut arriver à l’heure de la mort, mais aussi avant.

Cette résurrection , comme Jésus le dit, et saint Paul et toutes les traditions, ne se traduit pas par une sorte de miracle post mortem qui nous ramènerait sur la terre avec notre chair, ce qui entre nous soit dit causerait une surpopulation insoluble ! Comme s’échine à l’expliquer Saint Paul, on ressuscite corps de Gloire, c’est à dire corps d’énergie. La bible précise d’ailleurs au sujet de la mort des saints de Dieu, qu’on ne sait pas où est leur corps. Où est le corps de Moïse que Dieu emporta comme celui d’Hénoch? Et celui de Jésus dont le tombeau est vide? Quand à Élie, il est parti dans un char de feu. Ce corps de lumière, c’est lui que Moïse montre au peuple en descendant de sa montagne, mais le peuple lui demande de cacher son visage qui éblouit les yeux aveugles. C’est cela que Jésus montre à quelques disciples au moment de la transfiguration : la matière sans lumière a épousé la lumière et s’est remplie d’elle. Jésus le dit à Nicodème: “En vérité, en vérité, je te le dis, si un homme ne naît d’eau et d’Esprit, il ne peut entrer dans le royaume de Dieu. Ce qui est né de la chair est chair, et ce qui est né de l’Esprit est esprit… Il faut que vous naissiez de nouveau “. L’esprit ici est à comprendre comme le feu puisque le Saint Esprit est descendu sur les apôtres sous forme de langues de feu. Nous sommes nés d’eau, chair dense et matière, nous devons renaître de feu, lumière et légèreté. C’est Pâques.

Et cela ne nous empêchera pas de profiter de l’existence. Les hébreux libérés par Pharaon emportent leurs biens et leurs troupeaux et même de l’or et des bijoux cédés par leurs voisins égyptiens. Les brebis entrent et sortent librement de la bergerie dont le Christ est la porte, elles vont d’un état à l’autre sans discontinuité. La Pâque dès la terre n’est pas la mort ! Alors apprenons à aimer notre chair que la lumière veut pénétrer et qui brûle sans consumer, qui nous régénère et donne cette joie que nul ne peut ravir car elle est amour. Soyons fidèles et patients, acceptons d’être redressés, refaçonnés, de lâcher pharaon : Moïse resta dans l’ombre du palais pendant quarante ans d’entrainement, et Jésus ne se montra qu’à trente ans. Travaillons à l’humilité et à la gratitude, pratiquons l’ouverture et la sanctification de nos portes en méditant pour être unifiés du haut jusqu’en bas comme le bâton de Moïse, comme un puits bienfaisant ou comme la tunique du Christ sans couture. Peut-être, par grâce, en nous vibrera un jour le bâton de Dieu. Alors nous connaîtrons que dans notre véritable nature, nous ne sommes pas mortels puisque nous ne sommes jamais nés. Nous sommes.

 

2 réflexions au sujet de « Une symbolique de Pâques »

  1. C’est divinement porteur et inspirant ! Merci d’être le bambou creux qui reçoit et le roseau du scribe qui couche l’enseignement.

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